Ecrittératures

1 avril 2017

Le visible et l’invisible

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Les élections législatives du 2 avril, soit demain à l’heure où nous écrivons, on peut déjà le dire, c’est du jamais vu. Du jamais vu dans le quantitatif. 650 observateurs internationaux et 28 000 issus des partis politiques arméniens. Après ça, on ne dira pas que Serge Sarkissian ne fait pas dans l’européen.

On va voir ce qu’on va voir et les observateurs vont ouvrir grand leurs yeux pour ne rater aucune anomalie.

Or, en vérité je vous le dis, il n’y aura pas d’accroc, rien qui accrochera le regard en pointe d’Atom Egoyan et de Serge Tankian, puisqu’ils en seront. Au passage, je note le réveil tardif de ces activistes improvisés. Que n’ont-ils fait plus tôt, avec Kotcharian et le premier Sarkissian ?

Mais que vaudra l’observation de ces observateurs-là s’ils ne passent par la rubrique briefing ? A savoir un lavage du regard en règle. Du genre : Messieurs les Européens, n’oubliez pas qu’ici vous êtes chez des orientaux. Ah l’Orient ! Les parfums enivrants des magiciennes qui vous font prendre un crapaud pour une fée, une crapule pour une libellule, une élection à l’orientale pour une élection à l’européenne.

Les Arméniens d’Arménie sont des magiciens en diable. Ce sont des frères qui vous buteraient à la première contrariété. C’est dur d’entendre dire ça. Que les Arméniens sont des orientaux. Très dur. Mais c’est le fonds culturel qui nous colle au QI. L’Europe n’est jamais qu’un vernis sage. Dans les arrière-cours et les arrière-cuisines se fomentent des messes basses qui feront toujours partie de la part invisible des élections en Arménie. Sauf changement radical de mentalité. D’accord. Soyons optimistes. Je veux bien. Mais dans le fond, n’est-ce pas leur charme aux Arméniens, d’être des Européens orientaux ou des Orientaux en mal d’Europe ?

En vérité, je vous le dis encore. Je fus observateur en Arménie d’élections présidentielles. Et qu’ai-je vu ? Rien, aucun accroc. Il aura fallu qu’un autochtone me mette au parfum et me montre le ballet des voitures noires qui défilaient dans la cour de l’école. Elles allaient chercher les personnes âgées pour qu’elles viennent voter. Oui, cela est bien. Sauf qu’en échange on leur demandait de voter pour le parti républicain. Sinon… Et la peur faisait le reste. Sarkissian passait devant tout le monde les doigts dans le nez.

Aujourd’hui, on le sait. Ce qu’on appelle les ressources administratives sont à l’œuvre. On pourrait dire que le travail a été accompli en amont, dans cette part invisible des élections en Arménie.

L’Arménien, pays pauvre, maintenu dans la pauvreté, est une Arménie qui a peur. Elle a peur de ne pas pouvoir manger demain. De perdre son emploi. Son logement. Jouer sur cette peur de la part d’une administration acquise au parti au pouvoir par nature est de bonne guerre. Tous les administrés, mais aussi les autres, beaucoup d’autres, inféodés à l’État arménien, n’ont guère envie de perdre leur place ou leur pain. Et donc, ils feront ce que loyalement ils devront faire. Ce qu’aucun observateur ne verra, c’est le travail obscur d’influence qui s’est déjà joué avant le jour J.

Car on voit mal comment en Arménie, ceux qui détiennent le pouvoir, jouissant d’une situation confortable, mettraient leurs privilèges en jeu.

On le voit mal.

C’est pourquoi, les couillonnés d’hier prendront encore aujourd’hui une belle couillonnade.

Foi d’Européen !

Denis Donikian

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9 commentaires »

  1. Ite missa est , Amen !
    Et pourtant il me semble que tous les  » observateurs  » de la diaspora portent , en venant  » observer  » , un témoignage de leur intérêt à l’Arménie auprés des citoyens arméniens .

    Commentaire par Donig — 1 avril 2017 @ 3:35 | Réponse

    • L’intérêt de la diaspora pour l’Arménie n’est pas nouveau. Et il n’a pas commencé avec le tremblement de terre de 88.
      Or, l’intérêt que la diaspora porte pour l’Arménie en participant à l’observation des législatives suffira-t-il pour rendre ces élections « propres »? Je dis non. D’abord parce que des observateurs de la diaspora n’ont pas empêché les fraudes lors des élections précédentes. Ensuite, parce que la diaspora est aveugle « au regard » des ruses déployées par le parti en place. La diaspora n’est qu’un enfant aux yeux des politicards d’Arménie. Et le paradoxe, c’est que les plus fourbes dans ce jeu « démomerdique » sont arrivés à berner des Arméniens d’Arménie mêmes, et ce depuis plusieurs élections.
      Ce que je dis dans l’article c’est que l’ancienne génération vote selon la peur comme à l’époque soviétique, et non selon un choix réel de programme ou de personne. Le seul espoir, c’est la génération des jeunes plus à même de contester et peu sensibles aux peurs de leur parents.

      Commentaire par denisdonikian — 1 avril 2017 @ 4:48 | Réponse

  2. Ce midi, j’ai écrit un commentaire mais il n’apparait pas… ou c’est un bug ou c’est une censure

    Commentaire par antranik — 1 avril 2017 @ 9:37 | Réponse

    • Antranik, il n’y a pas de censure. Le message ne s’est pas affiché pour la bonne raison que je ne l’ai pas reçu.

      Question : comment celui-ci s’est-il affiché automatiquement et pas le premier ?

      Commentaire par denisdonikian — 2 avril 2017 @ 5:52 | Réponse

      • Je viens de faire un essai ça ne passe pas…je te l’envoie par mail

        Commentaire par antranik — 2 avril 2017 @ 8:06

      • Voici le texte d’Antranik qui n’est pas passé) :

        Cher Denis
        Ton article serait le bon support pour une duplication pratique sur ce que ce printemps nous réserve.
        Il suffirait de changer le nom du pays par « France » ou « Turquie » et la trame, à peu de choses près, s’adapte facilement.
        On sait que l’Arménie survit, péniblement, sous le coude du grand frère russe. Elle est « canalisée » dans ses aspirations, « guidée » fermement dans ses projets. Quand aux observateurs, certains sont des « touristes », d’autres des noms en recherche de haut d’affiche. Le pionnier fut notre petit Charles mais on ne peut leur lancer la pierre.
        C’est pas beau de critiquer, je le sais, assis confortablement devant mon PC. Je fais tout de même ce que mes possibilités me permettent et depuis près de 20 ans.
        Pour en revenir à ton article prototype, les couillonnés seront nombreux chez nous et chez les turcs.
        Un ami me disait récemment « Les gens votent avec leur estomac, pas avec leur cervelle » et je pense que c’est vrai.
        Surtout ici, où la spécialité des élites est de manger à tous les râteliers, pourvu que ça rapporte…

        Avril annonciateur de printemps… On a connu le « printemps arabe » où les fleurs ont depuis, la couleur et l’odeur de sang.
        Pour nous, elles auront peut-être la forme et l’odeur d’un étron…

        Commentaire par denisdonikian — 3 avril 2017 @ 3:16

  3. Je réponds à Antranik.

    Cher Antranik, je ne pense pas que les trois cas ( Arménie, France, Turquie) en matière de fraude électorale soit vraiment superposables.
    Que je sache, il n’y a pas de plainte en France concernant les fraudes. Qu’il y ait des choses honteuses en amont ( Fillon, Le Pen et autres), n’a pas d’influence sur le vote matériel en France qui est strictement encadré et surveillé par des activistes citoyens.

    Charles n’a jamais été observateur aux élections. Qu’il soit un observateur de la société arménienne ne fait pas de lui un observateur aux élections.

    En Arménie, les gens ne votent pas pour leur estomac, ils votent selon la peur, quitte à crever de faim. C’est le vieux réflexe hérité de l’époque soviétique qui fonctionne toujours.

    En tout cas les résultats sont là. Et comme je l’avais dit les républicains ont encore gagné en dépit des fraudes visibles et invisibles qui ont une fois encore sévi sur tout le territoire arménien. Ce qui veut dire que l’Arménie dans le fond reste un pays à parti unique. Et ce n’est pas près de changer.

    Le plus triste, c’est qu’on croit ainsi que le pays reste et restera fort. Non. C’est la démocratie qui fera de l’Arménie un pays fort, car il aura foi en lui-même. Or, de plus en plus la confiance se délite et les gens, soumis au manque de considération, infantilisés à mort, finissent par quitter le pays physiquement ou mentalement. Ce que j’ai toujours dit depuis que j’écris sur ce foutu pays, même si le fait de ne pas y vivre ne me donnerait pas le droit de le critiquer. Eh bien, ce droit je l’ai par ma naissance. Et aussi parce que je suis un citoyen économique du pays, quoi qu’en dise Serge Sarkissian et autres. Je le suis depuis que j’aide ma famille financièrement et que je fais travailler des traducteurs et un éditeur en payant moi-même les frais inhérents à la fabrication de mes livres en Arménie.

    Commentaire par denisdonikian — 3 avril 2017 @ 3:34 | Réponse

    • Cher Denis
      Merci pour ta mise au point suite à mon commentaire, impulsif et à coté de la plaque.
      C’est le climat actuel qui précède NOS élections qui m’a fait réagir ainsi, merci de ta compréhension.
      J’en conviens pleinement sur l’aspect évoqué des fraudes, quasi coutumières chez eux, en espérant qu’elles soient de plus en plus contrôlées. Oui, il y aura toujours cette part invisible difficile à cerner.
      Malheureusement, l’avenir du pays reste tributaire d’une protection…qu’il faut bien payer quelque part.
      L’Arménie survit sur une voie désespérante.

      Commentaire par antranik — 3 avril 2017 @ 6:40 | Réponse

  4. Tributaire d’une protection. Ca me parait tout à fait juste.
    Est-ce que sans la Russie, le Karabakh pourrait rester arménien ? Je ne le crois pas.
    Est-ce que Poutine s’accommoderait d’une Arménie démocratique ? Je ne le crois pas non plus.
    Dans ce cas, Sarkissian ne joue-t-il pas la sécurité protégée, quitte à se maintenir au prix de nombreuse fraudes ? Je le pense.
    Entre une démocratie instable et une forme d’autoritarisme frauduleux, que faut-il choisir ?
    Connaissant les Arméniens, leur sens innée de la division, Sarkissian a choisi la dureté.
    Une politique du réel et du moindre coût humain implique donc des sacrifices, des dangers ( le manque de confiance populaire) et des détournements du droit (fraudes).

    Je laisse à chacun le soin de juger dans quel merdier se trouvent les Arméniens d’Arménie.

    Mais on ne peut admettre la corruption et la pauvreté.

    La corruption peut faire perdre une guerre et le maintien de la pauvreté est indigne et dangereux.

    Commentaire par denisdonikian — 3 avril 2017 @ 9:04 | Réponse


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