Ecrittératures

4 juin 2017

La mort de Sako Apo, 1915

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 11:06

Haroutun Kevorkian – Sako Apar: A Memoir of a Genocide Survivor / Haroutioun Kévorkian – Sako, mon frère : Mémoires d’un survivant du génocide

Avec l’aimable autoristation de Georges Festa, traducteur de l’article (voir ICI)

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 Province du Dersim [Tunceli actuel] avec ses villes et villages arméniens au début du 20ème siècle. Le cours de l’Euphrate de l’Est [Murat / Aradzani] est tel qu’il est de nos jours.

Les villages entourés de bleu sont ceux submergés par la retenue d’eau du barrage de Keban (1975).

© http://www.houshamadyan.org

 

Sako Apar [Sako, mon frère] : mémoires d’un survivant du génocide

par Mary Najarian

Asbarez, 22.04.2017

Note de l’A. : Il y a sept ans environ, j’ai appris que mon père, Haroutun Kevorkian avait laissé un manuscrit autobiographique de 250 pages couvrant la période 1903-1955. J’ai décidé de raconter l’histoire de mon père en la traduisant de l’arménien en anglais. Cette tâche est plus ardue qu’une simple traduction. Les récits sont horribles, pénibles et déchirants. A chaque traduction, je finis en larmes, n’arrivant pas à fermer l’œil de la nuit. Comment mon père, âgé de 12 ans, et les milliers d’enfants comme lui, ont-ils supporté tout cela et comment ont-ils survécu ? Voici quelques pages du journal de mon père.

Sako Apar

En 1912, mon père, Krikor Kévorkian, tua un gendarme turc pour se défendre. Les anciens du village s’arrangèrent pour qu’il parte de Vasgerd, qu’il aille à Marseille, en France, puis en Amérique pour notre sécurité à tous. Mon frère, Garabed, naquit quatre mois après le départ de mon père. Nous étions impatients que mon père s’installe et nous fasse venir en Amérique, mais cela n’arriva jamais. Quelques jours avant que les marches de mort ne commencent, notre voisine turque, Khadre Khanem, dit à ma mère : « Quand ils vous feront partir de chez toi, et qu’ils vous déplaceront, laisse-moi Harout. Je prendrai soin de lui. Si tu rentres, il est à toi, et sinon, il est à moi. »

Les adieux

Le matin où la marche débuta, j’avais douze ans. Ma mère me conduisit chez Khanem. Elle portait un sac empli de nourriture sur son dos et tenait la main de mon frère âgé de trois ans. Elle me remit mon yorghan [couette] en laine et m’embrassa. Nous nous serrions dans nos bras, sans pouvoir nous quitter. Nous pleurions. « Mayrig, ne pleure pas ! Je vais devenir un musulman, mais quand je serai grand, j’irai à Adana, je gagnerai assez d’argent pour rejoindre mon père en Amérique et je redeviendrai chrétien ! »

J’embrassai ma mère pour la dernière fois. Mon frère, âgé de trois ans, ignorant ce qui se passait, me fit signe de la main. « Au revoir, apar [frangin] ! » me dit-il. C’est la dernière fois que je vis ma mère et mon frère.

Khadre Khanem

Khanem fut très gentille avec moi et me traita bien. J’aidais dans la maison en faisant des tâches ménagères comme nettoyer les sols, préparer du café pour les invités, aider à faire le pain et l’aider pour les courses. Un jour, elle me demanda d’aller acheter du henné pour teindre les cheveux de sa mère. La mère de Khanem était persuadée que le henné aidait à soigner ses maux de tête. Elles s’apprêtaient à aller au hammam et elle avait besoin de suite du henné.

Au lieu d’emprunter le chemin habituel, je pris un raccourci à travers les champs. A mi-chemin du magasin, je découvris une petite forme humaine à moitié nue, décharnée, tel un squelette recouvert de peau, adossée à un arbre, derrière les broussailles. Je fermai les yeux pour éviter ce spectacle. En m’approchant, j’entendis une voix douce. « Harout, c’est moi… » Je me suis arrêté et j’ai commencé à marcher lentement vers lui. Je ne l’ai pas reconnu. « C’est moi, Sako, le frère de ton ami Hagop… »

Sako

J’eus comme un choc. Sako avait sept ans, tout au plus. J’avais tant de questions à lui poser. Que lui était-il arrivé ? Pourquoi se cachait-il dans les champs ? « Assieds-toi là et attends-moi, » lui dis-je. « Je reviens dès que je peux. »

J’ai acheté le henné et je suis retourné voir Sako. Il se tenait toujours là, à m’attendre.

« Viens ! Je t’emmène avec moi, Sako ! » Je l’aidai à marcher. Les plantes de ses pieds sales étaient écorchées, en sang. Il pouvait à peine marcher. Il s’appuyait sur moi et essayait de marcher, mais c’est moi qui l’ai porté la plupart du temps. Quand on est arrivés chez Khanem, je lui ai dit d’attendre derrière la grange dans les buissons jusqu’à ce que Khanem et sa mère partent au hammam.

Dès qu’elles furent parties, j’emmenai Sako dans la grange. Le yorghan en laine de ma mère, que je cachais dans la grange, se révéla très utile. Je pris une botte de foin et déposai le yorghan au-dessus. Je conseillai à Sako de dormir sur une moitié de la couette et d’utiliser l’autre moitié pour se couvrir. Je suis rentré et j’ai ramené un verre de lait et du pain. Se tenant toujours debout, il avala le lait et mit un morceau de pain dans sa bouche. Mais il eut de la peine à l’avaler et vomit le tout. « Je vais nettoyer, » me proposa-t-il, tout confus. « T’inquiète, » lui dis-je. Sako n’avait rien mangé depuis des jours. J’étais sûr que son estomac s’était bloqué.

« Pourquoi tu restes debout comme ça, Sako ? Assieds-toi sur la couette et repose-toi. Je vais t’apporter du lait chaud, peut-être que ça te fera du bien ? »

« J’arrive pas à m’asseoir, ni à m’allonger… Mon derrière me fait vraiment mal, » me répondit-il. Je soulevai les haillons qui lui couvraient en partie la taille et fut choqué par ce que je découvris. Son anus était déchiré. La chair pendait à certains endroits et du pus jaune suintait de ses profondes blessures. « Bon sang, Sako ! Qu’est-ce qui t’est arrivé ? »

Il me répondit en pleurant : « Quand ma mère est partie, elle a demandé à Abou Soubhi, notre berger, de s’occuper de moi. Chaque jour, il m’a fait du mal. Je le suppliais, je pleurais et je criais de douleur, mais il s’en fichait. Quand mes blessures se sont aggravées et ont commencé à saigner, il m’a dit : « Ça me débecte de te voir comme ça ! Casse-toi ! » et, comme ça, il m’a jeté à la rue. J’ai erré pendant des semaines. Tu veux bien t’occuper de moi ? »

J’avais peur de garder Sako dans notre grange. Si le frère aîné de Khanem s’en rendait compte, il nous tuerait tous les deux et personne ne le saurait. Pourtant, je sentais qu’il fallait que je prenne soin de Sako et qu’il me fallait être très prudent.

Sako, mon frère   

La vie chez Khanem reprit son cours et, chaque jour, j’allais dans la grange voir Sako. Je partageais ma nourriture avec lui, mais j’arrivais à lui en apporter un peu plus pour qu’il récupère plus vite. Nous partagions plus que de la nourriture. Nous parlions de nos copains et de nos familles, parfois on riait tous les deux et, le plus souvent, on pleurait. Nous devînmes les meilleurs amis au monde.

Un jour, Sako me dit : « Tu sais, mon frère Hagop se battait avec moi et, parfois, il me frappait. Toi, tu es si gentil ! On peut être des frères ? »

« Mais bien sûr, Sako ! » lui répondis-je. « Tu peux m’appeler ‘apar’ ! C’est comme ça que mon petit frère Garabed m’appelait. Il me manque. Mais c’est toi que j’ai maintenant, et tu es mon frère, mon apar ! »

Chaque jour, j’avais hâte de passer un peu de temps dans la grange. Je prétextais de nourrir les bêtes et de balayer les lieux, mais en cachette je retrouvais et je parlais avec Sako.

Le mûrier

Le printemps arriva. Les blessures de Sako se cicatrisaient et il devenait plus fort. Il avait empilé quelques bottes de foin dans la grange et ainsi il pouvait grimper et regarder au-dehors à travers un petit trou dans le mur. Un jour, il me dit : « Les arbres commencent à feuillir et, bientôt, ils vont donner des fruits. Tu m’emmèneras dehors, un jour ? » « Bien sûr, Sako apar ! Je le ferai, dès qu’il n’y aura pas de danger ! »

Les arbres commencèrent à donner des mûres. Sako passait son temps à jeter un coup d’œil à travers un trou dans le mur, observer les arbres et compter combien de mûres se trouvaient sur chaque branche. Un matin, Sako me déclara : « Cette nuit, j’ai fait un rêve. Je grimpais sur le mûrier et je m’asseyais sur une branche quand, tout d’un coup, la branche s’est cassée et je suis tombé par terre. S’il te plaît, Apar, emmène-moi dehors aujourd’hui ! » Impossible de lui dire non. Sako se cachait dans la grange depuis près de six mois. Après tout, on était un vendredi, le jour où Khanem et sa mère allaient voir Hassan, le frère de Khanem.

Dès qu’elles furent parties, j’emmenai Sako dehors. Au début, il eut du mal à ouvrir les yeux. Il avait passé tellement de temps dans l’obscurité que la lumière du soleil l’aveuglait. Finalement, ses yeux s’adaptèrent et il se mit à rire, tout heureux. Il courut vers son mûrier, entoura le tronc de ses bras menus et se mit à l’embrasser. Nous grimpâmes, Sako et moi, dans l’arbre et nous nous assîmes parmi les branches les plus hautes. Il cueillait les baies sucrées et les mangeait par poignées. Il répétait tout le temps : « Merci, Harout apar ! Tu me rends si heureux ! » Nous restâmes là, assis au sommet de l’arbre, à discuter, rire et manger. Nous étions si contents, insouciants, que nous finîmes par oublier depuis quand nous nous trouvions là.

Les deux jeunes Turcs

Tout d’un coup, surgis de nulle part, deux jeunes Turcs apparurent. L’un d’eux portait un fusil. Je descendis de l’arbre pour leur parler. Le plus jeune des deux désigna Sako et dit à l’autre : « C’est ta chance d’aller au paradis ! Bute-le ! » L’aîné hésita, mais son cadet continua de l’asticoter : « Mais vas-y ! T’as pas envie d’aller au paradis ? »

Le garçon le plus âgé souleva son fusil, mit en joue et tira. La balle traversa facilement la tête de Sako. Son corps tomba à terre.

J’étais sûr d’être le prochain sur la liste, mais pour une raison que j’ignore, ils s’éloignèrent, en riant. Le jeune homme fanfaronnait, tout fier de son habileté. « Je l’ai buté ! D’une seule balle ! »

J’ai transporté le corps inanimé de Sako, mon frère, vers les ruines derrière l’église arménienne. J’ai creusé un trou de mes mains aussi profond que je le pouvais, puis j’ai enterré mon frère. J’ai fabriqué une croix en bois à l’aide de quelques brindilles. J’ai placé la croix sur sa tombe et récité le Hayr Mer [Notre Père]. En revenant, j’ai pleuré Sako, mon frère. Après des années de souffrance, il n’avait eu que quelques heures de bonheur. Sa mort survint exactement comme dans son rêve, et elle vint de la balle d’un Turc.

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Source : http://asbarez.com/162498/sako-apar-a-memoir-of-a-genocide-survivor/

Traduction : © Georges Festa – 05.2017

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