Ecrittératures

18 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (15) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:19

 

Ararat depuis mnt Aragats

Le point de vue de Komitas

 

C’est une ligne qu’il faut que vous teniez jusqu’au bout. La ligne blanche du Tarara, cette hanche de femme. Votre voix doit  épouser ce modèle de courbe au plus près. On monte, on monte lentement, puis on atteint le plateau. Une vague qui enfle vers le sublime. Force, puissance, élévation. Et limpidité… Toute la partie haute du mont Tarara, sa part neigeuse et pure, c’est nous. Imaginez le cultivateur. Il s’arrête. Il a de la sueur au front. Ses muscles se relâchent. Son souffle s’apaise. Et tout à coup, il est sous le charme d’un mystère. Alors l’envie de chanter le prend. Et il chante, sa poitrine éclate. Et la terre chante à travers lui. Il est devenu son instrument. Son corps vibre tout entier. La terre, dans son corps, trouve sa voix. Vous comprenez ça ? C’est cette alchimie qu’il faut rendre. Ne soyez pas des choristes en représentation. Soyez des corps qui font monter la terre vers le sublime.  Gardez en vous cette vision. Donnez du muscle à votre voix, mais sans oublier la limpidité. Personne, aucun peuple ne peut chanter nos horovels comme nous les chantons. Car cette terre-là nous a choisis, nous, pour le faire. Dans nos yeux, il y a ces lignes. L’homme qui chante ici, sur cette petite montée de terre, où a été construite cette petite église, devant ce puissant paysage, cet homme est devenu par son chant un corps où tous les infinis trouvent à s’exprimer. Et vous devez restituer ces infinis-là. Les offrir à ceux qui vous écoutent. Gardez-vous de vous prendre pour des choristes, des liseurs de partitions, des suiveurs de baguette, des cœurs mécaniques. Non. La terre, celle qu’on travaille pour vivre, doit frémir à travers vos propres cordes vocales. Et votre cage thoracique résonner des sons qui sont les vôtres. Imaginez que c’est l’air que respire la terre qui entre dans vos poumons, et de vos poumons dans votre sang. Un air légèrement humide, avec une odeur de labour, traversée par des chants d’oiseaux. On y voit voler une cigogne, tenez, là, à gauche. Le trait blanc et noir qui palpite sur cet écran de neige. La lumière rosit la ligne de crête, le ciel éclate… Ne pensez qu’à la partie haute, à celle qui émerge. Vous devez atteindre par le chant cette ligne au-dessus de laquelle la montagne devient un être spirituel. Dessous, c’est comme le socle d’une statue, son assise.  Et plus bas encore, gisent les frontières, grouillent les hommes, se déploient les drapeaux, se multiplient les guerres. Les peuples se lancent des injures, lisent des discours, entretiennent leurs jeux de massacre. La folie nous guette tous. Mais posée sur ce socle, il y a une statue, une statue à nous, une statue qui représente l’un des nôtres. Ne soyez pas des choristes de bronze. Regardez plus haut. Voyez l’art. L’art n’est pas un drapeau. Il fait l’homme. Alors, posez votre voix sur ce socle de pierre et chantez à la bonne hauteur.

 

(2003- 2017) extrait du livre Hayoutioun

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