Ecrittératures

19 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (16) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:22

Ani GEZALYAN-CHIBUKHCHYAN

tableau d’Ani GEZALYAN-CHIBUKHCHYAN

*

Le point de vue des deux peupliers

 

Ah, les temps sont durs mon jojo ! Avant nous étions sur tous les tableaux, toi et moi entre le grand Tarara et le petit. Maintenant, c’est plutôt rare. Nous devions faire trop soviétiques probablement. Si je pouvais lâcher mes feuilles mortes sur l’Amerloque qui le premier a suggéré au peintre en mal de dollars de nous ratiboiser… Après ça, si on nous coupe pas en rondelles ! Et tu sais par quoi nous avons été remplacés ? Par une église ! Tiens, celle que tu vois à droite, là au fond ! Khor Virap qu’on l’appelle. Forcément, ils redeviennent religieux. De notre temps, on n’aurait jamais vu ça. Nous, nous avons toujours grandi dans la neutralité. Tu te rappelles que certains dimanches ils venaient par dizaines pour nous chercher. Tu as vu mon tronc à moi ? Des cœurs et des initiales partout. Le tien aussi d’ailleurs. On inspirait l’amour. Le couple parfait sur fond de couple absolu. Les amoureux, ils aiment se graver quelque part. Seulement, moi, j’ai l’écorce tatouée au point que j’en suis malade. J’ai la peau fripée comme une vieille à présent. Je suis méconnaissable. Je fais même peur aux oiseaux. La seule satisfaction, c’est d’être là ensemble, tous les deux. Mais je pense que les autorités auraient dû nous entourer de barbelés pour éviter qu’on nous écorche. C’est pas comme le grand et le petit Tarara. Pas aujourd’hui qu’on va les piquer au piolet de montagne, ceux-là. Ils sont bien gardés. Les belles choses, on devrait les éloigner de la bêtise des hommes. Heureusement, les temps sont à l’écologie. On a des chances de mourir sur pied. Tout de même, notre vie durant, nos feuilles ont reçu cette beauté-là. Du miracle en permanence. Du mystère indéchiffrable. Je comprends pourquoi les peintres avaient choisi de nous placer devant. Nous incarnions ces couples amoureux d’eux-mêmes et du monde. Ils s’identifiaient à nous, plantés dans le décor de leur rêve… Quelle brise, ce matin ! Un peu frisquet, non ? Au fait, tu sais qu’avec la tempête de l’an dernier, nous avons maintenant des rejetons qui poussent l’autre côté de la frontière. Avec un peu de chance, nous allons coloniser les pentes du Tarara. Tiens, tu vois, dans la crevasse, à gauche, près de la ligne noire. Eh bien ! Ils sont de nous. Avec eux, nous ne sommes pas prêts de mourir…

 

(2003-2017)

 

 

 

 

 

 

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Un commentaire »

  1. Beau roman d’amour d’entre deux arbres !
    Ils incarnent la vie dans sa dimension universelle, qui nous dépasse, nous rend humbles et conscients de notre présence éphémère.
    L’incarnation peut s’imaginer de multiples manières et pour moi, je serais un arbre.
    Peu importe sa forme, sa hauteur, son feuillage seul compte sa présence, figée mais vivante, quelque part à portée des yeux et des mains.
    Et comme tout ce qui vit, à l’épreuve du temps, redevenir poussière après avoir semé ses graines, emportées par le vent.
    En l’occurrence, ces deux arbres, face à l’éternité des deux montagnes, sont la représentation du temporel devant l’éternité.

    Commentaire par antranik — 19 novembre 2017 @ 8:49 | Réponse


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