Ecrittératures

4 janvier 2018

Grandeur et misère des intellectuels arméniens (4)

Filed under: ARTICLES,INTELLECTUELS ARMENIENS — denisdonikian @ 6:57

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Dès lors, que faut-il penser de la déclaration d’un de ces intellectuels qui courent régulièrement en Arménie pour exprimer des choses arméniennes ou non, selon laquelle l’Arménie ne serait pas son pays ? De prime abord, on pourrait s’étonner d’un tel raccourci rhétorique. Mais venant d’un intellectuel, cette déclaration mérite réflexion.

Pas son pays, l’Arménie ? Mais alors avec quel autre pays au monde un Arménien partagerait-il son histoire, l’histoire de son histoire, sinon avec cette Arménie-là ? Est-ce à dire que notre conférencier pourrait faire sa conférence aussi bien en Patagonie qu’en Arménie ? Dans ce cas, demandez-lui quelle est sa patrie. Il vous répondra qu’en tant qu’écrivain sa patrie, c’est la langue. « Je n’ai d’autre patrie que la langue arménienne », pourrait-il affirmer. Belle formule qui vous cloue le bec. Or, que peut être une langue écrite qui ne s’incarne plus dans le parler ordinaire des gens, qui ne se frotterait pas à la langue de ceux qui la vivent ? Pour la plupart, les Arméniens de France parlent essentiellement le français car ils ont perdu l’arménien. Dans l’esprit de celui qui tient la langue arménienne pour une patrie, elle serait la seule langue qui le rattache à un monde disparu, celui d’hier, un monde englouti dans la radicalité de l’histoire. La perte de cette langue est l’un des effets secondaires du génocide. Cette langue est la langue de la perte et donc une langue refuge. L’image navrante moins d’une nostalgie que d’une blessure. Et notre homme fait de la résistance en écrivant dans une langue qui s’entend de moins en moins, avec l’obstination et le courage qu’on devine. Même si la vie de cette langue se puise dans le passé et non dans le monde actuel. C’est que pour ce genre d’intellectuel qui s’oblige à un certain passéisme, le passé reste son champ de prédilection. Il faut dire que les Arméniens ont l’art de vouloir féconder ce qui est mort. Le génocide est ainsi demeuré un domaine d’inspiration riche et privilégié. Il produit des du ressassement et du ressentiment tandis que le présent produit de la vie, une vie lourde, une vie sourde, une vie qui se cherche une voix pour se dire et que notre intellectuel du verbe n’entend pas. Sa mission étant de parler exclusivement du passé et du passif, puis de passer.

Dans le fond, dire de l’Arménie que ce n’est pas son pays quand on est né ailleurs constituerait une formule qui ne serait pas dénué de vérité si l’on prend en compte le fait que 70 années de soviétisme auraient créé une culture et des habitudes de penser auxquelles un Arménien de la diaspora pourrait à bon droit se sentir étranger. Le malentendu, sinon le paradoxe, est qu’un Arménien de la diaspora ne partage que l’histoire avec un autochtone. L’un et l’autre ne parlent pas les mêmes variantes de la langue arménienne ; l’imprégnation culturelle de l’un ne coïncide pas avec l’imprégnation culturelle de l’autre et la culture d’un Arménien de France, celle d’un Arménien du Liban, celle d’un Arménien d’Amérique ne sont pas superposables. Quel membre de la diaspora ne s’est-il senti étranger en Arménie ? Le sentiment de fraternité, d’osmose culturelle dans l’émoi d’une rencontre s’éprouve un temps jusqu’au moment où l’Arménien de la diaspora redevient un touriste, à savoir un homme d’ailleurs. Quant à dire que l’Église arménienne réunit tous les Arméniens, c’est oublier qu’il y a des Arméniens catholiques, des Arméniens protestants, des Arméniens musulmans et des Arméniens athées. Et chercher à faire croire à Denis Donikian qu’il trouve son arménité incarnée par le catholicos Karékine II pourrait lui valoir une syncope.

La formule de Vahé Godel disant que l’Arménie est son arrière-pays n’est pas dénuée de bon sens. C’est dire que l’histoire arménienne serait le fond inconscient de tout Arménien, la source à laquelle un Arménien de la diaspora puiserait sa force et son énergie. Reste à savoir si ce même Arménien subissant un jour, en France ou ailleurs, une forme de racisme anti-arménien, irait se réfugier en Arménie, comme l’ont fait récemment des Arméniens de Syrie, sachant que d’autres ont préféré le Canada. Il ne faut pas oublier ce qu’ont subi les Arméniens de France partis repeupler l’Arménie soviétique à l’appel de Staline. Ils se sont heurtés à un racisme interne, c’est-à-dire à une discrimination de la part des autochtones, subissant de plein fouet un choc de cultures qui a eu pour effet que leurs enfants allaient décidé quant à eux de quitter le pays pour s’intégrer à autre. Soulignons tout de même que ces Arméniens de 1947 atterrissaient dans une Arménie en grande difficulté économique et que les autochtones voyaient comme des rivaux ces arrivants nantis avec qui ils devaient partager leur détresse. Une animosité telle qu’elle mit longtemps à s’atténuer, grâce à un niveau de vie qui allait en s’améliorant et qui eut pour effet d’atténuer les ostracismes, sans qu’ils soient définitivement éliminés, même quand les autochtones furent abandonnés à leur haine par le retour en France des « aghpars ».

 

( à suivre)

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2 commentaires »

  1. Salut cher Denis. Juste pour te dire que tu as été ma première lecture de ce matin avant de démarrer la journée 😉✋️

    Commentaire par Alain BARSAMIAN — 4 janvier 2018 @ 8:17 | Réponse

  2. Bonsoir cher Denis.
    A l’inverse de notre ami Alain, je termine ce jour à la lecture de cette page d’une rare densité.
    L’analyse est claire et complète d’une situation qui perdure depuis des générations.
    J’ai toujours dit qu’il y a deux Arménie, celle du terreau anatolien et l’autre de la source ourartéenne.
    Leur destinée a été à la fois commune et différente dans le chaos de 1915. Une séparation mieux, un dépeçage organisé en a fait deux ruines, l’une physique, l’autre culturelle.
    Les provinces anatoliennes se sont vidées de leur richesse autant humaine qu’économique.
    Le « protectorat » soviétique a tenté de diluer le peu d’arménité sous sa coupe dans une culture russifiée, sans réussir finalement.
    Moi qui suis agnostique, presque athée, je crois que la religion a été la bouée de sauvetage dans ce naufrage.
    Quant au racisme interne, il a bel et bien existé du moins à l’arrivée des « récupérés » du nerkaht. Réaction normale alors qu’on a rien à manger et dans le dénuement quasi total.
    Enfin, une anecdote, j’ai eu l’honneur de rencontrer Vahé Godel venu présenter sa traduction de poèmes de Varoujan « Le chant du pain ».
    Dont un qui est pour moi, une sorte de crédo que je (me) récite souvent. Il s’agit de « Bénédiction ».
    Ce soir-là, j’avais raccompagné Vahel Godel et son épouse à son hôtel, c’était il y a longtemps quelques années….

    Commentaire par antranik — 4 janvier 2018 @ 9:31 | Réponse


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