Ecrittératures

5 janvier 2018

Grandeur et misère des intellectuels arméniens (5)

Filed under: ARTICLES,INTELLECTUELS ARMENIENS — denisdonikian @ 10:59

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Notre intellectuel étranger à l’Arménie, fécond en formules provocatrices, alors qu’il était sommé de se prononcer, botta en touches en lançant un jour une expression fort « intelligente » en pleine conférence devant des Arméniens de la diaspora démunis, un mot qui les abandonnait à eux-mêmes, un mot qui se voulait pertinent, celui d’« écrivain désengagé ». On sait ce que donne le désengagement de l’écriture. Une morgue de tour d’ivoire, une vanité du bien écrire, une prétention à la langue pure. Mais la langue pure est une langue qui exclut le vivant. La pureté de la langue conduit à une forme de supériorité insolente, à une infatuation jonglant sur des idées abstraites, à des présomptions de supériorité. Pour Voltaire, la perfection est l’ennemie du bien. En vérité, la langue est sale, elle se salit dans le quotidien des maux, car elle est naturellement portée à les exprimer. Les écrivains de la mal vie n’ont jamais eu d’autre obsession que celle de la restituer au plus près. Depuis des siècles, aucun écrivain français de renom n’a renoncé à mettre la langue au service des écrasés, des laminés, des détruits. Au service de leurs contemporains pataugeant dans l’infortune et le malheur. C’est même à ces derniers qu’elle a fait ses emprunts les plus vivants. Depuis Montaigne, Rabelais, mais aussi La Bruyère parlant du contraste scandaleux entre les paysans et les gouvernants, La Fontaine, Balzac, Zola, Céline, Sartre ou Camus. Bien sûr, vous me direz « Et Racine ? Et Corneille ? » Sans parler des rhétoriciens de l’esthétique désincarnée, des poètes du bien dire. Qui les lit encore sinon les spécialistes ? C’est qu’ils n’ont pas fait long feu. Ils n’étaient pas assez dans la vie qui se parle et qui souffre et trop dans les mots qui béatifient.

Qu’on se comprenne. Nous ne sommes pas à préférer au désengagement critique un engagement idéologique. On sait ce qu’un intellectuel inféodé à un parti politique peut trahir pour faire triompher le raisonnement aux dépens du vivant. Les dévouements d’Aragon à la cause communiste furent autant de dévoiements qui s’exercèrent, de près ou de loin, au détriment de ces malheureux qui furent condamnés à l’exil ou à la mort par des jugements absurdes et arbitraires. Penser l’engagement, c’est se référer a minima à Missak Manouchian, poète qui décida de sortir du ghetto des mots pour les muer en action. Mais aussi à Zabel Yessayan, qui, avec son témoignage intitulé « Parmi les ruines », relatait les massacres de Cilicie en 1909. Quand l’indignation devient forte, elle met le corps à son service. Mais nos intellectuels sont d’autant plus confinés dans la parole qu’ils n’auront pas su la sublimer en compassion. Ils auront tout juste rapporté l’indignation à un mot, sinon à une mode. Or, si cette indignation est une mode (« Indignez-vous ! »), c’est une mode qui dure. La conscience de l’autre équivaut à introduire de la conscience dans les mots. Que vaudrait Confucius s’il n’avait dit: « On doit aimer son prochain comme soi-même ; ne pas lui faire ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fît » ? Parole qu’on retrouvera dans le message profond des Évangiles et qui viendra jusqu’à nous sous forme d’associations caritatives de tous ordres. Si la compassion est une mode sur laquelle glose l’ironie des nantis et des indifférents, c’est une mode active qui empêche les plus démunis de sombrer. Que vaut un homme s’il n’aide pas un autre à se relever ?

Nous ne sommes pas de ceux qui s’estiment meilleurs que d’autres et nous n’avons de leçon à donner à personne. Car nous ne jugeons pas ici des personnes. Nous faisons simplement le tri entre des comportements qui méritent d’être loués et d’autres qui inspirent le doute. Et si nous ne sommes pas conférencier pour quelques affamés, c’est que nous préférons marcher en Arménie pour rencontrer des Arméniens que tout le monde oublie et qu’aucun conférencier n’aura l’audace d’interroger. De ces Arméniens qui font l’Arménie. Nos conférenciers se limitent à Erevan et plus précisément à quelques rues. Ils y font trois petits tours et puis se remettent dans leur avion de retour. Pas le souci de humer la détresse des temps et des lieux. Car cette détresse est trop loin de la capitale. Même si on peut parfois la retrouver en poussant une porte, sur les trottoirs ou sur la route vers Noubarachen, cette décharge qui fut le théâtre de notre roman Vidures.

En Arménie, 880 000 personnes sont des sans dent, des sans voix et parfois des sans abri. La guerre au Karabagh, le tremblement de terre de 88, la sortie du communisme sont de faux alibis pour laisser les choses en l’état. Et comme nous l’avons souligné plus haut, il revient pour le moins à nos conférenciers issus de la diaspora d’établir une continuité de parole entre cette diaspora et l’Arménie. A savoir, dire aux Arméniens d’Arménie que les Arméniens de la diaspora sont des Arméniens à part entière et qu’ils ont droit au doute, à l’indignation et à la protestation. Qu’ils ont même le devoir de conduire leur auditoire de la résignation vers la protestation, surtout quand la démocratie se perpétue par la corruption et qu’elle viole d’une échéance électorale à l’autre la voix des citoyens. A l’heure, où le gouvernement actuel réclame le retour de ceux qu’il a poussés dehors ou qui a découragé ceux qui souhaitaient s’implanter en Arménie, nos conférenciers pourraient éclairer le chemin de nos réconciliations.

En somme, on est en droit d’admettre que ces conférenciers ne sont pas dupes de ce qui se voit et de ce qui se cache en Arménie. Ils savent mais ils ont du mal à franchir le pas qui consisterait à passer de l’indignation à l’action, ne serait-ce que pas les mots. Sauf à s’attirer les foudres de leur auditoire accroché à leur pays comme des alpinistes à la montagne. C’est dire que le droit à la critique n’est aux yeux des Arméniens d’Arménie dévolu qu’à ceux qui y vivent. Les Arméniens de la diaspora qui ont eu le tort d’être nés ailleurs qu’en Arménie et qui n’assument pas l’état précaire du pays n’auraient aucun droit à la parole critique.

En vérité, nos chers conférenciers entretiennent une sorte de porte-à-faux avec leur public, en maintenant des non-dits qui témoignent de l’idée selon laquelle l’Arménie ne serait pas leur pays. De cette façon, ils se dédouanent d’avoir à évoquer des choses qui fâchent alors qu’ils auraient le devoir et les compétences pour le faire. Hommes de paroles qui parlent en étant privé de la liberté de parole, ils soumettraient donc la langue de la diaspora à la langue vivante du pays, leurs valeurs de conférencier à celles de leur auditoire. Soumission qui devient démission, laquelle se traduit en consentement au sentiment dominant qui sévit en Arménie. Un consentement qui équivaut à un consensus. Intellectuel consensuel : voilà qui constitue un oxymore assez dur à avaler.
(à suivre)

 

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