Ecrittératures

9 janvier 2018

Grandeur et misère des intellectuels arméniens (7)

Filed under: ARTICLES,INTELLECTUELS ARMENIENS — denisdonikian @ 6:43
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En s’adressant à une élite, nos conférenciers donnent l’impression d’oublier le reste du pays, et même le pays lui-même. En ce sens, ils n’intéresseraient qu’une poignée de personnes avides de nouveautés, soucieuses d’aborder quelques continents de la connaissance dont ils furent exclus. De ces spéculations qui semblent loin d’être en phase avec les urgences du pays, s’échappent des bribes de questions, s’ouvrent des brèches susceptibles de produire du positif et du concret dans le tissu social. Mais ces discours de rattrapage, qui visent à combler des lacunes et, au mieux, susciter l’esprit d’inquiétude et d’interrogation auprès de leur public, sont d’autant plus vite oubliés qu’ils ne se prolongent par aucune action concrète au profit du plus grand nombre.

Loin de moi toute volonté de condamner ce genre de conférence entre un conférencier qui domine son sujet et un public dominé par son ignorance autant que par d’autres urgences, quotidiennes et personnelles. Comme on dit, cela vaut mieux que rien du tout.

Cependant, ce face à face entre un conférencier compétent et un jeune public ouvert constitue un moment privilégié qui mériterait de se prolonger par des réflexions et des actions. Au contraire, ici, la parole parle et écrase de son poids au lieu d’inspirer et de produire des élans de libération, des poussées d’inventivité, des envies de bonheur.

En d’autres termes, à l’heure actuelle, ces conférences sont stériles pour l’Arménie. Elles ne donnent aucune arme pour combattre la corruption, renforcer la démocratie ou éradiquer la pauvreté. Le rôle des intellectuels n’est pas seulement de déjouer les ruses du pouvoir, il consiste aussi à promouvoir des actions libératrices. Non à organiser l’espace public dans le sens d’un d’affrontement politique, mais à insuffler des aspirations au changement. Un intellectuel ne fonde pas un parti politique, il féconde l’esprit.

De fait, ce qui manque à l’Arménie, aujourd’hui plombée par la guerre et anémiée par la pauvreté et la désertion démographique, c’est une aptitude à proposer des utopies en commençant par retourner les conventions, à oser des idées qui déconstruisent les habitudes de pensée pour les rendre obsolètes. Or, qui pourrait idéalement le mieux contribuer à opérer ces changements sinon ces conférenciers et ce public ?

Je suis sûr qu’avec peu de moyens et avec quelques esprits qui en veulent le monde arménien en Arménie peut s’améliorer et produire plus de bonheur.

Quand je parle d’utopie, je n’évoque pas les utopies meurtrières comme le communisme, le nazisme et autres. Pour autant, nous ne devons pas négliger le fait que ce que nous vivons actuellement en occident n’est rien moins que le résultat réussi des utopies du passé. L’humanité n’avance qu’au gré de ses utopies, quitte à rencontrer des ratés douloureux et sanglants. La démocratie en France est le résultat des penseurs des Lumières et de la Révolution. Même si cette longue marche n’est toujours pas achevée. Nous devons aux rêveurs de l’absurde l’état d’abondance dans lequel nous nous trouvons. C’est que nous oublions combien la pauvreté a été le lot commun du plus grand nombre il y a encore quelques décennies en France, mais aussi dans toute l’Europe. Rappelons que la fin de l’esclavage, qui souffre encore de résurgences sporadiques, est le résultat d’une utopie, celle de l’égalité de droits entre les hommes. Aujourd’hui, sous nos yeux, une nouvelle utopie prend racine dans les mentalités, celle qui consiste à éradiquer la prédation sexuelle au sein des sociétés avancées. La femme est l’avenir de l’homme, disait Aragon.

Ceux qui voudraient se convaincre que l’impossible est possible devraient lire l’essai, traduit en plusieurs langues, de Rutger Bregman, Utopies réalistes. Un de ces livres que nos conférenciers ne seront pas à même de présenter, étant trop loin des tendances de leur esprit. Ce livre propose, analyses et preuves à l’appui, l’espoir d’un monde meilleur, fondé sur une semaine de travail de quinze heures, l’éradication des sans-abri, mais aussi de la pauvreté par le revenu de base universel. Cette expérience, le Canada l’a réussie, tandis que Richard Nixon, soucieux d’entrer dans l’histoire, rêvait de ce revenu pour des millions d’Américains. La même expérience a donné des résultats incontestables dans un village du Kenya. Car ce qui manque au pauvre, ce n’est pas l’esprit, c’est l’argent, tandis que le manque d’argent appauvrit l’esprit. Un revenu minimum, sans contrepartie, qui pourrait le rendre à lui-même, lui rendre sa dignité.

L’Arménie est une force. N’en déplaise à ceux qui n’y croient pas ou à ceux qui ont toujours pensé que je voyais le verre à moitié vide, il faut reconnaître que les Arméniens vivent mal, les autochtones par la frustration économique, les gens de la diaspora par la frustration patriotique. Il arrive que ces frustrations se rencontrent et réalisent de ces utopies qui apaisent les deux parties. Ici, je voudrais rendre hommage à un ami, Arménien de la diaspora, un simple, un discret, mais un ami généreux et pragmatique. Quand sa santé le lui permettait encore, il se rendait en Arménie et parcourait le pays de part en part. Au gré des rencontres et des besoins, cet homme distribuait de l’argent à qui voulait monter une entreprise, acheter une machine ou autre pour améliorer son quotidien. Et puis, laissant passer une année ou deux, il revenait sur place, voir ce que ses dons avaient donné. Bien sûr, tous les destinataires ne pouvaient pas être honnêtes, mais ceux qui avaient compris le « truc » avaient réussi à sortir d’une certaine pauvreté.

Cette façon de faire « compassionnelle », improvisée, n’est certes pas le meilleur moyen de traduire une utopie en réalité. Mais je vois là l’embryon d’une petite révolution qui permettrait à l’Arménie d’être plus forte par une sorte d’osmose économique entre la diaspora et les autochtones.

Dès lors, pourquoi ne pas mettre en place un organisme mixte Arméniens-diaspora, moralement sûr et motivé, chargé de travailler dans le sens qui consisterait à remettre pendant une période définie, un salaire, sans contrepartie, aux habitants d’un village arménien affecté par la pauvreté. Ces sommes seraient recueillies auprès des Arméniens de la diaspora, informés sur la vocation de leur don. Je parie que ce salaire gratuit produirait plus de bonheur et d’activités que de paresses ou d’oisiveté.

Les réflexions restent ouvertes et les utopies attendent de naître et d’être fécondées.

Bref, soyons naïfs.

 

Denis Donikian

 

(fin)

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