Ecrittératures

26 mai 2018

De la passion patriotique (1)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,E VIVA ARMENIA ! — denisdonikian @ 5:37

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Étrange chose que la passion patriotique.

 

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les récents événements d’Arménie ont permis d’observer combien les Arméniens du monde entier étaient en proie à des sentiments antagonistes. En trois semaines, non seulement nous avons assisté à des renversements de situation mais aussi à des virevoltes de comportement tant là-bas qu’en diaspora. Ainsi, par dépit amoureux, tel thuriféraire du pouvoir Sarkissian se changeait brusquement en contempteur de la chose arménienne tellement son esprit conservateur restait sonné par le coup de jeunesse que lui avait assené Erevan. Quant à ces protestataires, fous amoureux de leur leader, on les voyait, en un clignement, se soulever dans un même mouvement d’exécration envers les députés et potentats oligarchiques qui les auront menés en bateau durant 20 années et plus. Comme si le terreau de la nouvelle idolâtrie s’était constitué à partir d’une lente et sûre détestation. Comme si au mépris subi durant plus de vingt ans on répondait par un mépris unanime et concentré. Comme si en chaque passionné cohabitaient l’amour du pays et la haine de ce qui contrarie cet amour. Comme une même pièce de monnaie habile à montrer en un clin d’œil tantôt sa face et tantôt son envers, la passion patriotique est assez agile pour vous baiser la joue ou vous offrir son cul selon que vous la respectez ou pas.

 

Le lecteur qui nous lit en ce moment et nous-même qui écrivons sommes d’autant plus inconscients de cet passion qu’elle n’existe que par nous et nous constitue comme un attachement animal à la nation arménienne. Dès lors, si nous sommes des sujets lisant ou écrivant sur la chose arménienne, nous devons être aussi regardés comme les objets mêmes de cette passion parce que nous sommes l’œil autant que le spectacle.

 

On a souvent dit de la haine qu’elle pouvait être une autre forme de l’amour. De fait, la haine est constitutive de la passion. Dans le cas arménien, et d’ailleurs partout où se développe la passion patriotique, la chose est telle qu’elle peut s’emparer d’une même personne devenue ainsi victime d’une pathologie touchant à la fois ses pensées et ses actes. Au nom de son peuple ou de son pays, un Arménien peut  s’autoriser à torturer, à mentir ou à trucider un autre Arménien. En l’espèce, ce droit à faire le mal est le propre de tous ceux qui défendent bec et ongle leur patrie. Les Arméniens s’étonnent que Erdogan mente sur le génocide arménien. Mais en quoi Erdogan viendrait salir l’idée qu’il a de la Turquie par un génocide ? Comme si les Arméniens ne mentaient pas pour préserver l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. De fait, dans ce cas de figure, tout devient permis, l’amoralité plutôt que l’immoralité. Ainsi, toute morale patriotique aurait le devoir, sinon le droit, de transgresser la morale pour sauvegarder la nation.

 

L’histoire arménienne est jalonnée d’animosités verbales, d’inimitiés sanglantes, de rivalités secrètes ou déclarées, de trahisons. C’est que le bien de la patrie ne souffre pas d’autre conduite que suprême tant il est chose éminemment sacrée. Chacun qui se croit investi d’une mission patriotique de vigilance s’autorise à jeter des anathèmes au nom de l’intérêt national ou en fonction de références absolues qu’il estime incarner. C’est qu’en lui l’amour de la patrie se convertit au quart de tour en haine de ceux qui le dévoient. Mais ceux qui le dévoient croient à leur tour que leur contempteur est lui-même l’ennemi du bien national. Ainsi se mêlent dans un même panier de crabes des hommes relevant d’une même origine, animés d’une même animosité les uns envers les autres mais exprimant des visions antagonistes de l’intérêt national. Tout forum communautaire offre le spectacle de chaudes confrontations où chacun rivalise avec chacun de bons mots et d’idées salvatrices qui constituent autant de messages messianiques dignes d’un café du commerce.

 

Quand ces voix ne conduisent nulle part, elles produisent du rien, du ridicule et de la vanité. Chacun se donne une importance symbolique dont il est dépourvu dans la vie réelle. Garant de sa santé patriotique, le choc qu’il cherche à provoquer au contact de compatriotes qui pensent différemment, donc mal, rehausse à ses yeux son amour-propre, quitte à faire rire aux éclats un spectateur tenu à l’écart de ces joutes de petits titans.

 

En réalité, toute nation se nourrit de ce mal nécessaire pour faire valoir tels intérêts plutôt que tels autres. C’est ainsi qu’il faut voir l’activité parlementaire où des voix discordantes s’expriment au nom du bien supérieur de la patrie. Mais si ici les combats oratoires sont codifiés, sinon policés, ailleurs ils peuvent faire l’objet d’affrontements physiques redoutables. Il n’y pas de parlement où la joute oratoire ne se mue un jour ou l’autre en pugilat. En Arménie, le Parlement a même réussi à faire parler des armes tenues certes par des éléments de l’extérieur mais qui étaient probablement commandités par des responsables politiques désireux de s’imposer par la force.
En vérité, chaque membre soucieux du destin de la nation s’estime comme un acteur de sa survie. La passion patriotique individuelle n’a pas d’autre objectif que celui de garantir la pérennité du peuple. A ce titre, chacun consent à donner de sa personne pour contribuer à la réussite de cette mission. Laquelle mission est en quelque sorte inscrite dans les gênes des individus à des degrés divers. Chez certains elle investira la totalité de la personne, chez d’autres elle ne s’exprimera que de manière épisodique. Mais ne pas participer par son existence à l’éternisation de son peuple équivaudrait à ne pas faire partie de ce peuple. En ce cas, l’homme coupé de sa communauté prend le risque de devenir un être flottant, à savoir un membre libre de toute attache mais qui s’est retranché de la possibilité de s’inscrire dans la durée des siens. Cette insertion au sein d’une communauté offre une orientation à l’existence, entre une naissance qui n’est plus de hasard et une mort qui n’est plus mortelle. Bref, chaque individu se perçoit comme immortel du fait de l’immortalité supposée du peuple qu’il a nourrie de ses pensées et de ses actes, de son agressivité et de son amour.

 

Il faut du courage pour accepter d’être suspendu dans le vide. Un homme comme Ara Baliozian y travaille avec constance depuis des années. Reste à savoir si cette volonté de faire table rase en se débarrassant des oripeaux symboliques de l’appartenance au peuple arménien ne serait pas dans le fond une autre manière de décliner ses origines et de les chérir. De fait, les diatribes d’Ara Baliozian contre le peuple arménien sont des mots d’amour habillés d’humour noir, mais des mots d’amour quand même. Comme si la meilleure façon d’aimer son peuple serait de se fouetter jusqu’au sang en le fouettant jusqu’au sang.

 

Cela dit, la nation arménienne est une nation problématique qui engendre des enfants problématiques. Elle est de ces peuples rares qui restent écrasés par le contentieux d’un génocide, à savoir un deuil dont la plaie n’est toujours pas refermée. Par ailleurs, la nation arménienne souffre d’être une nation éclatée dont les fragments sont culturellement assez éloignés les uns des autres pour espérer une unité réelle et constructive. Il existe un fossé entre un Arménien d’Arménie et n’importe quel Arménien de la diaspora. Les valeurs des uns ne recouvrent pas les valeurs des autres. Et si le combat pour la reconnaissance du génocide est une priorité pour la diaspora, ce n’est pas le cas pour les Arméniens d’Arménie. Ainsi donc en diaspora le critère d’excellence en arménité serait ce combat pour la reconnaissance alors qu’en Arménie les gens qui se battent pour leur bonheur n’ont d’autre souci que de préserver leur survie et leur territoire.

 

Les Arméniens seraient à plaindre qui naissent dans un monde qui les a rendus fous par le meurtre de masse et qui les rend fous par la négation de ce meurtre, s’ils ne puisaient un peu de leur humanité dans des valeurs de compensation, comme la joie de vivre qui leur ouvre des parenthèses d’oubli. Pour autant, pèse sur eux l’obligation de rappeler leur humanité au monde pour l’avoir perdue en 1915. Tout Arménien qui œuvre de près ou de loin pour la reconnaissance du génocide œuvre en fait pour que soit reconnue sa propre personne tandis que perdure par le négationnisme le rejet dont lui et les siens furent et sont encore victimes. Cette rage de vouloir intégrer le monde des hommes rend fou. La passion patriotique arménienne est à la fois l’histoire d’une souffrance injustement subie et l’histoire d’une rédemption à conquérir.

 

Denis Donikian

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5 commentaires »

  1. Cher Denis,

    Je découvre à l’instant ton texte fusion de complexité, d’évidences (pour certains) et d’un universalisme absolument pas formalisé mais très puissamment implicite en tant que réponse unique à toutes les questions très complexes que tu soulèves. Pour moi ton texte traduit parfaitement ce que j’appelle « le vertige de l’âme arménienne ».

    Je retiens ces formules clefs de ton texte. Certaines avec un commentaire personnel entre parenthèses, d’autres sans :

    « Ainsi, toute morale patriotique aurait le devoir, sinon le droit, de transgresser la morale pour sauvegarder la nation. »

    « joute de petits titans », (Nous sommes en plein dedans !)

    « Comme si la meilleure façon d’aimer son peuple serait de se fouetter jusqu’au sang en le fouettant jusqu’au sang. » (Oui ! Les vrais amis ne sont pas ceux qui te passent la brosse à reluire… Désolé pour l’abîme qui sépare les deux formules.).

    « Tout Arménien qui œuvre de près ou de loin pour la reconnaissance du génocide œuvre en fait pour que soit reconnue sa propre personne » (Pas seulement Denis, pas seulement… C’est aussi par amour de nos êtres chers que nous n’avons jamais connus, comme par exemple un grand-père ou une grand-mère que nous idéalisons. C’est aussi par conscience et douleur vertigineuse que l’abomination du génocide a englouti à jamais un monde qui aujourd’hui serait l’apogée de notre nation.)

    Cher Denis,

    Ton texte est de très haut niveau. Je l’ai commenté dans l’empressement car j’avais envie d’amorcer les commentaires puisque tu m’as informé de sa mise en ligne par un mail que tu m’as directement adressé. D’autres personnes en étaient également destinataires. J’espère qu’elles réagiront aussi.

    Par-delà mon modeste commentaire, ton écrit nécessite une étude beaucoup plus profonde.

    J’espère que mon commentaire sera suivi par beaucoup d’autres qui m’apporteront un éclairage complémentaire et enrichissant.

    Pour terminer, je dirais qu’il faut être en permanence à la recherche non pas de « sa vérité », mais de « LA VÉRITÉ ». La vérité universelle. Ton texte est une incitation à s’inscrire dans cette quête perpétuelle…

    Commentaire par Dikran TIMOURDJIAN — 26 mai 2018 @ 11:03 | Réponse

  2. J’aime beaucoup ta photo (« TA », c’est-à-dire que c’est une photo de toi.). J’en connais le contexte et quelle que soit l’interprétation que l’on peut en faire, je l’aime car je la rapproche de ton écrit authentique dicté par ton cœur et ton cerveau. Je peux facilement m’y transposer et m’imaginer dans la même posture dans TOUS les cas…

    Commentaire par Dikran TIMOURDJIAN — 26 mai 2018 @ 11:26 | Réponse

  3. Les arméniens de par le monde, vont comme des aveugles à la recherche d’une identité introuvable, utopique, car démantelée, faite de débris variés qui ont survécu au naufrage de la nation, et cela jusqu’à s’égarer dans la culture de masse.

    Commentaire par tadios — 26 mai 2018 @ 4:31 | Réponse

  4. Tu as passé au crible d’une perception aiguë produite par un esprit d’une objectivité rare, crédible en tout point, toutes les agitations qui secouent le monde arménien depuis que le yerguir , est en passe de se doter, enfin, d’un leader capable de remettre un peu d’ordre dans le chaos où il s’enlisait – et que le peuple arménien dans sa sagesse – a su reconnaitre en lui.

    Il ne manquera pas d’esprits enfiévrés, maladivement accrochés à leurs certitudes, pour argumenter, avec des preuves par 4 , qu’ils ont tout compris et qu’eux seuls détiennent LA vérité – qui ne peut en aucun cas être celle qu’on leur propose !

    L’Arménie désormais avancera malgré tout, j’en suis certaine car Nikol Pachinian est vraiment l’homme de la situation !

    Commentaire par Dzovinar — 27 mai 2018 @ 9:03 | Réponse

  5. J’approuve complètement ton commentaire chère Dzovinar.

    La révolte des citoyens d’Arménie est irréversible. Une page est définitivement tournée.

    Cependant j’évoque volontairement un scénario que j’estime improbable sinon je contredirais ce que je dis précédemment. Ce scénario je l’évoque pour mettre en exergue le rôle et la mission de la diaspora. Ce scénario est le suivant : si d’aventure les oligarques viscéralement attachés à leurs privilèges matériels, parvenaient par un coup de force sanglant à récupérer le pouvoir et continuaient d’exploiter le peuple en le maintenant dans la misère, ce qui constituerait un acte odieux et accroitrait encore plus l’hémorragie démographique dramatique du pays, alors la diaspora, dans ce scénario catastrophique, face à un nouveau gouvernement de mafieux, serait au pied du mur confrontée à sa conscience et à des questions élémentaires sur son action depuis des décennies dans l’ordre dispersé qui a été le sien. Je pense entre autres choses, à cet anachronisme absurde, stupide et improductif, de voir se perpétuer les anciens partis politiques arméniens au sein de la diaspora. Se déclarer membre d’un de ces partis pour une personne de citoyenneté française est pour moi une aberration. Je sais qu’en disant cela je peux produire le double effet suivant : choquer et mettre en exergue l’emprisonnement de l’esprit (brain washing…) de certains d’entre nous qui ont été élevés dans cet endoctrinement stérile. ATTENTION ! Il ne faut pas se méprendre sur mon discours qui n’est nullement un manque de respect envers ces partis traditionnels. Je dis simplement qu’ils ne sont pas d’actualité en diaspora. Quant à « l’ordre dispersé » de la diaspora, je suis même tenté de remplacer cette expression par « une division entretenue par les pouvoirs religieux et politiques de la République d’Arménie pour mieux régner sur la diaspora en distribuant des médailles de pacotille à certains de ses représentants très sensibles à ce genre d’honneurs de merde puisque délivrés par des voyous… ». Pour faire plus bref, j’illustre mon propos de la manière suivante : tout en restant des fervents et fidèles citoyens de nos pays respectifs (France, USA, etc.,…), la République d’Arménie, pour nous Arméniens de la diaspora, a le rôle MAJEUR et IRREMPLAÇABLE d’être notre point de resourcement de notre arménité. Pour autant et au risque d’utiliser des barbarismes pour bien me faire comprendre et, je cible là tout particulièrement le pouvoir religieux façon NERSISSIAN, il faut à tout prix éviter que la RA « orientalise » insidieusement la diaspora. C’est l’inverse qui doit se produire. La diaspora doit agir pour faire prendre conscience aux nouveaux dirigeants politiques de l’Arménie et j’espère bientôt au nouveau pouvoir religieux, que l’avenir et le salut de l’Arménie passent par « l’occidentalisation » irréversible de sa société.Cela n’est absolument pas synonyme de perte ou d’abandon de notre culture et de nos traditions. Les premières déclarations de PASHINYAN sur les relations Arménie-Diaspora semblent aller dans cette direction.

    Commentaire par Dikran TIMOURDJIAN — 27 mai 2018 @ 12:34 | Réponse


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