Ecrittératures

27 mai 2018

De la passion patriotique (2)

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 5:46

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Ainsi est la passion patriotique, bifrons (deux têtes) comme Janus, amour autant  que haine, amour en même temps que haine, amour haineux ou bien haine amoureuse comme on voudra.

Le premier mai à Erevan les foules acclamaient Pachinian dont on retransmettait en direct les déclarations à là tribune du parlement. Mais quand ces mêmes foules entendaient un  député du régime Sarkissian faire barrage à leur chouchou, ils retournaient le pouce vers le bas en guise de mise à mort. C’étaient les mêmes hommes et les mêmes femmes qui, en un clin d’œil, passaient d’une hystérie joyeuse à une hystérie haineuse. Comme si le sentiment d’amour exacerbé du peuple arménien pour lui-même pouvait mécaniquement dégainer sa part haineuse sitôt qu’on venait à le contrarier. Janus en une seule et même tête. L’amour se nourrissant d’une haine ayant le même corps, à savoir l’Arménie.

Le passionné patriotique danse ainsi tantôt sur un pied tantôt sur l’autre, exprimant une agitation qui le rend certes précieux et exemplaire aux yeux de son monde et du monde mais qui dans le fond ne lui permettra aucun répit ni équilibre jusqu’à sa mort. La passion patriotique serait donc une sorte de pathologie de l’identité dans la mesure où elle affole la raison et interdit l’accès à la sagesse. Or pour un esprit qui voudrait tendre vers l’amour plutôt qu’il ne souhaiterait verser dans la haine, cette instabilité critique n’est pas tenable. Gandhi avait résolu le problème en pratiquant le jeun protestataire ou la riposte non violente à la violence. L’Inde que j’aime ne me  jettera pas dans la haine de celui qui m’interdit cet amour. Et Mandela avait compris que la réconciliation permettait de mieux promouvoir la paix civile que l’affrontement avec les praticiens patentés de la discrimination. Leçons  que Pachinian a retenues en se donnant pour programme d’orienter une génération cyberinformée  vers l’idée de préserver l’amour au sein du peuple arménien plutôt que de bâtir son pays sur l’abîme de la vengeance. Plutôt le droit sans haine que la haine au sein du droit.

De fait, la passion patriotique démontre l’impureté de tout ce qui touche à l’humain. Si nos sentiments sont impurs, c’est qu’ils sont mêlés de boue et de lumière. Sous l’astreinte de la culture pointe la fascination des instincts. Or le premier instinct qui sommeille sous la passion patriotique est l’instinct de conservation. La mutation instantanée de l’amour de soi en haine de l’autre qui voudrait toucher à cette chose sacrée que représente le pré carré de la patrie, c’est lui.

Il faut reconnaître que dans la passion fasciste de la patrie, la haine de l’autre s’exprime au-delà de son pendant amoureux. D’autant que cette passion se sent constamment agressée. Non seulement elle se tient sur le qui-vive, mais elle n’est plus rappelée à l’ordre par l’amour premier de la patrie. Alors que ceux qui privilégient cet amour savent que toute haine qui s’exprimerait plus fort que lui pourrait détruire la patrie même. C’est pourquoi la révolution de Pachinian s’est qualifiée d’emblée de velours. Le président Armen Sarkissian aura rectifié à tort en la nommant révolution arménienne croyant que cette révolution prenait sa source dans notre culture. Allons donc ! C’est oublier que la génération qui a construit avec Pachinan un mode inédit de changement radical a appris des autres (Gandhi, Mandela, non violence…) à produire ce changement  tout en préservant la paix civile. Sachant que cette paix civile pouvait seule éviter de fragiliser les frontières. Que cette paix civile était le garant d’une stabilité durable aux frontières constamment menacées.

 

Denis Donikian

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7 commentaires »

  1. bien vu bien dit, ne pas s’étonner, avancer avancer vers le bien, pas facile. Salut Denis

    Commentaire par haralezdesarts — 27 mai 2018 @ 9:00 | Réponse

  2. J’ai déjà tout dit – Sauf Merci Denis !

    Commentaire par Dzovinar — 27 mai 2018 @ 2:21 | Réponse

  3. L’intérêt de ces textes n’est surerment pas pour nous de recueillir une approbation ou des louanges. Même si elles sont les bienvenues. Mais au lieu de faire des commentaires sinon de réagir dans le vide ailleurs qu’ici, où nous nous interdisons d’intervenir, mieux vaudrait à ceux qui ont l’ironie facile d’exposer – ou de s’exposer – courageusement leurs arguments pour nous puissions répondre en bonne et due forme.
    Bien sûr les questions que nous soulevons ne sont pas agréables à entendre. Mais il faut savoir pourquoi un Arménien qui vit loin de son pays, qui a dans ses gènes, le mal d’un génocide, est partagé entre l’amour et la haine. Et comment il faudrait bien un jour évacuer cette haine qui dans le fond mine sans nous en rendre compte nos comportements sitôt qu’on touche à cette chose symbolique qu’est l’Arménie.

    Commentaire par denisdonikian — 27 mai 2018 @ 5:08 | Réponse

  4. En toute chose, l’extrême est à proscrire.
    Méditer sur le proverbe (aradz) : N’aimes pas trop, il y a la haine, ne hait pas trop, il y a l’amour.
    La sagesse conduit à la claivoyance et il ne sert à rien de vouloir achever un vaincu.
    Plus que tout autre nation, l’Arménie a besoin de toutes ses forces humaines comme potentielles, pour préserver un avenir encore trop fragile.
    Nous qui sommes loin, nous devons être vigilants et les aider par tous les moyens.

    Commentaire par antranik — 28 mai 2018 @ 7:34 | Réponse

  5. Cher Denis,

    J’ai déjà commenté la partie 1 de ton article en m’inscrivant dans un registre relativement grave en accord avec le thème que tu traites.

    Cette fois-ci, avec cette partie 2, j’ai plutôt envie d’être un peu provocateur, plus léger, plus espiègle…

    Ton titre « De la passion patriotique » agit sur nos commentaires un peu comme une question fermée.

    Un seul mot aurait tout changé. Si tu avais intitulé ton article « De l’amour patriotique », tout aurait été différent… :o)

    Commentaire par Dikran TIMOURDJIAN — 28 mai 2018 @ 11:06 | Réponse

    • Mon cher Dikran, malheureusement le mot amour dans l’expression amour patriotique ne me convient pas car il est trop pur et trop restrictif. Et par ailleurs, pour un esprit dérangé comme le mien, il me paraît plus idéologique que correspondre à une réalité très complexe. Je maintiens le mot passion car celui qui aime est celui qui est soumis à un sentiment qui le dépasse. De fait, il est passif, il n’est pas acteur de ses sentiments, ce sont ses sentiments qui le tiennent sous leur coupe. Cela veut dire que le passionné patriotique est instinctivement porté vers la défense de son « territoire » symbolique. De sorte qu’il ne maitrise pas tous les sentiments qui découlent de cet attachement. L’un d’eux est justement l’inverse de l’amour, à savoir la haine. Tu ne me diras pas que tous ceux qui aiment l’Arménie sont de ce fait exemptés d’avoir à haïr des Arméniens. Non. Quand on aime l’Arménie, on hait forcément des Arméniens qui n’aiment pas l’Arménie de la même manière que soi. Ce qui est très paradoxal, d’ailleurs. Mais le paradoxe est vrai. Moi je déteste certains Arméniens, et toi aussi je suppose. Ce qui veut dire que cet amour n’est pas pur. Justement, c’est pourquoi c ‘est une passion.
      D’ailleurs, le mot passion, au sens premier , signifie souffrance ( passion du Christ). Et je l’ai gardé car les Arméniens incarnent cette passion étant donné qu’ils ont connu un génocide, 70 années de dictature et une entrée dans leur indépendance qui fut un véritable enfer ( séisme et guerre, etc).

      Commentaire par denisdonikian — 29 mai 2018 @ 11:24 | Réponse

      • Ce que tu expliques Denis est bien sûr exact. Me concernant, même si je suis en opposition très frontale avec certains d’entre nous, la haine n’est pas un sentiment que j’éprouve envers eux. Je peux ressentir de l’écœurement, de la colère, de l’indignation, un sentiment de révolte, mais pas de la haine. J’ai quand même très bien compris ce que tu voulais dire. Je suis en même temps conscient et, c’est là que je te rejoins, qu’il puisse y avoir de la haine entre Arméniens dans le cadre du thème que tu as traité « La passion patriotique ».

        Commentaire par Dikran TIMOURDJIAN — 1 juin 2018 @ 7:53


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