Ecrittératures

29 mai 2018

De la passion patriotique (3 et fin)

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 1:54

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Ce qu’ont réussi les trois présidents de l’indépendance de l’Arménie, c’est d’avoir accumulé de la haine au sein du peuple arménien durant leurs mandats. Cette haine est montée en puissance à mesure que les abus s’exprimaient sans vergogne et s’étalaient sur la place publique avec l’impunité de ceux qui ont le pouvoir dans leur poche. Comme nous l’avons déjà dit à maintes occasions, on peut  violer le peuple un temps, on ne le peut tout le temps. Arrive le moment où la masse de rancœur se traduit en répulsion. Ces présidents n’avaient pas compris que le pire ennemi du pouvoir est le manque de considération dont peuvent souffrir ceux qui subissent malversations et injustices ad nauseam sans avoir la possibilité de se défendre. Ou même s’il leur arrivait de se défendre, sans parvenirà renverser le cours des choses.

Les Arméniens de la diaspora ont dû maintes fois à chaque voyage être confrontés à cette rancœur. Qui n’a entendu les autochtones se plaindre d’un pouvoir qui n’avait d’autre objectif que de piller le pays ? C’était devenu une rengaine qui en disait long sur l’état psychologique des Arméniens, acculés à vivre en permanence dans l’aversion impuissante de leurs dirigeants.

Marchant des heures dans la forêt de Girants à la recherche d’un monastère, voici que nous tombons sur des apiculteurs. Ils nous invitent à boire du café. Et de quoi nous parlent-ils dans ce cadre enchanteur ? Non pas de leur merveilleux métier, ni de leur vie en pleine nature. Non ! Ils nous parlent de la manière dont le gouvernement Sarkissian s’emploie pour pourrir la vie du peuple arménien en lui volant son bonheur et son honneur. Un mot viendra souvent dans la bouche de l’apiculteur comme dans d’autres : « talan’ », à savoir pillage. Au retour de cette randonnée, nous serons pris en charge par un vieux grumier russe, chargé à bloc. Les « bûcherons » sont des Arméniens habitant Sarigyugh, le dernier village avant la forêt. Les troncs d’arbres ont été prélevés en toute illégalité. Mais la misère oblige à ça. Et s’ils rencontraient des policiers ? Eh bien, il leur suffira de leur graisser la patte. Car c’est ainsi que « fonctionnait » le petit peuple sous Sarkissian, qui avait pris exemple sur plus experts que lui en matière de vol. Sachant que les Arméniens pauvres pratiquaient un vol de survie, et les Arméniens riches un vol de luxe. Dans le Zanguezour, à Tatev, nous avons vu en pleine journée des hommes valides jouer aux cartes faute de travail, d’autres qui ressemblaient à des âmes errantes, tandis que certains se démenaient comme des diables pour sauvegarder le « pain du jour ». Tatev dont les habitants sont contraints de trouver leur bois de chauffage dans les forêts environnantes, par manque de gaz. Dans tel autre village, à Vorotan  plus précisément, telle personne, autrefois enrichie par la pisciculture, était à ce point déprimée qu’elle envisageait de plier bagage pour se refaire en Russie. Un tiers du peuple arménien vit sous le seuil de pauvreté, tandis que les hommes valides sont partis travailler dans les pays environnants. Sans parler des femmes qui se prostituent en Turquie. Quelles pensées peut nourrir une épouse dont le mari doit vivre en Russie pour nourrir sa famille, ou qui habite un domik sinon une maison délabrée faute d’entretien, et qui vit comme une veuve sans être veuve ? Depuis le tremblement de terre de Spitak, certaines victimes n’ont toujours pas bénéficié d’un logement décent. Qui s’en est inquiété ? Pendant ce temps, le parlement est soumis à d’autres urgences. Les députés n’ayant pas le souci chrétien de l’autre pour rendre leur dignité aux plus pauvres. Une indifférence que Sarkissian a payée au prix fort. C’est que tôt ou tard, il était voué à tomber de son arbre comme un fruit gâté par le soleil.

Ces exemples sont symptomatiques de ce que fut l’état général de la société arménienne durant les premières décennies de l’indépendance. Parmi les dommages collatéraux, figurent des histoires de famille soumises au délabrement. De fait, dans les jours, sinon les mois qui précédèrent la démission de Sarkissian, la haine qui animait le peuple arménien était à son comble. C’est la haine de ce pouvoir honni qui dévorait les cœurs d’une manière quasi générale. Si Sarkissian était resté au pouvoir, la mal-être des Arméniens se serait aggravé dangereusement. Certains qui le pouvaient avaient déjà fui à l’étranger. D’autres les auraient suivis en masse. Certains qui le pouvaient s’étaient suicidés. D’autres l’auraient fait encore. Certains étaient déjà partis travailler en Russie. D’autres auraient pris le même chemin. L’Arménie en était arrivée au point où elle avait cessé d’être une patrie pour les Arméniens. Marâtre patrie en somme. Effectivement, en l’espace de trois mandats présidentiels, les Arméniens se sont sentis pris en étau entre un devoir d’amour envers leur pays et une accumulation de haine envers le pouvoir.

Dans son histoire récente, le peuple arménien a subi plusieurs passions ( le mot étant pris cette fois au sens premier de souffrance, comme dans la Passion du Christ) : le génocide, l’ère soviétique et ces trente années de souffrante indépendance. C’est seulement sur la fin de l’ère soviétique que les Arméniens commencèrent à trouver un semblant de stabilité et de bien-être, fût-ce au prix fort d’une liberté démocratique quasiment nulle. Puis, ils entrèrent dans l’indépendance par les trois portes de l’enfer : le séisme, la guerre du Karabakh et l’effondrement du système soviétique. Les répercussions de ces trois catastrophes n’ont pas cessé de peser sur les Arméniens jusqu’à aujourd’hui. Et les trois présidents, loin de tirer avantage de l’aide internationale ou des secours de la diaspora pour résoudre les problèmes monstrueux auxquels ils étaient confrontés, les ont pervertis au profit de quelques-uns et au détriment du peuple arménien.

C’est une passion moindre qui affecte les Arméniens de la diaspora dans la mesure où leur destin a été pour l’essentiel confronté à l’exil physique, si l’on s’en tient aux premières générations du génocide, puis à un exil symbolique compte tenu du fait que les générations suivantes ont hérité de l’exil premier de leurs parents sans pour autant avoir connu leur territoire d’appartenance. En ce sens, c’est le déracinement, puis la nécessaire adaptation, et enfin le sentiment permanent d’être apatride, à savoir d’une dépossession de soi, qui constituèrent ce qu’on peut appeler à juste titre la passion des Arméniens de la diaspora.

Arméniens d’Arménie et Arméniens de la diaspora avaient des raisons différentes de haïr l’histoire qui les avait fait naître sous de mauvaises étoiles. Quand les Arméniens d’Arménie ont réussi à sublimer leur haine en espérance, les Arméniens de la diaspora ont éprouvé un même sentiment de légèreté. Car alors, la terre arménienne devenait brusquement ouverte à tous les Arméniens dispersés de par le monde. Comme si la dialectique de l’histoire s’ouvrait enfin sur la synthèse d’une réconciliation.

Il faut ici reconnaître à Pachinian un coup de génie que ses détracteurs patentés, aveuglés par le ressentiment, ne pouvaient entrevoir. Pachinian a « vu » que sur la haine qui avait pourri l’âme du peuple arménien en proie aux maltraitances de ses trois premiers présidents, nul pays ne pouvait se construire durablement. Il a délibérément décidé d’arrimer l’Arménie non seulement sur le socle du droit mais aussi sur celui de l’amour. Amour des Arméniens d’Arménie entre eux. Amour entre les Arméniens d’Arménie et les Arméniens de la diaspora. Amour des Arméniens envers leur terre et leur pays. Cette conversion demeure l’axe capital de la révolution de velours. Et il reste à parier que si les hommes suivent ce nouvel ordre national le climat en Arménie, loin d’être délétère, sera de réelle fraternité.

Ce qui manquait aux Arméniens, c’était la Foi, l’Espérance et la Confiance. Les voici revenues comme des mages pour saluer la nouvelle naissance d’un pays.

Denis Donikian

 

 

 

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4 commentaires »

  1. Cher Denis cette 3e et dernière partie est la sublimation de ton traitement du sujet « La passion patriotique » dont tu as mis en exergue, tel un psychanalyste, tous les paradoxes très complexes vecteurs de ce que j’appelle « les vertiges de l’âme arméniennes… » que je pourrais renommer « les souffrances de l’âme arménienne… » après t’avoir lu. En lisant cette 3e partie je réalise le rôle à la fois majeur et introductif des deux premières parties. Ta 3e partie a deux dimensions supplémentaires : la Beauté et l’Espérance…

    La description que tu fais du quotidien des habitants de ce petit village, est bouleversante et déchirante. Tu parviens à nous transporter, nous, Arméniens de la diaspora, ce qui n’est pas une tâche facile.

    Cher Denis, en cette période de révolution de velours qui porte tant de promesses et d’espérance pour nos Sœurs et nos Frères d’Arménie, je voudrais que les trois parties de « La passion patriotique soient réunies en un seul texte et que celui-ci soit publié en Arménie. Pourquoi ? Parce qu’en ta qualité d’Arménien de la diaspora, ton témoignage et tes analyses contribueraient à renforcer le courage et la force des citoyens arméniens qui, en te lisant, auraient la démonstration éclatante que les Arméniens de la diaspora ne les oublient pas et les aiment. Ils en ont grandement besoin !

    J’insiste ! Il faut que ton texte soit publié en Arménie ! Je pense même que tu devrais être interviewé sur ce thème par une TV arménienne.

    La suite logique, mais en auront-ILS le courage, c’est que tu sois invité par radio AYP, ce qui serait aussi d’envoyer un message clair et justement sévère aux principaux représentants de la diaspora arménienne de France qui se revendiquent nos portes-parole sans nous consulter en nous traitant trop souvent avec un certains mépris. Ils vivent dans une bulle qui les enferme dans une forme de condescendance envers la base. Pour faire plus simple, leurs têtes ont un peu trop enflé… Attention ! Je ne dis pas qu’ils n’ont rien fait de bon et de bien.

    Merci Denis. Je le répète, il faut trouver le moyen que tu sois publié et interrogé par les medias arméniens.

    Commentaire par Dikran TIMOURDJIAN — 1 juin 2018 @ 8:47 | Réponse

    • Ne rêve pas Dikran. Radio AYp m’a invité une seule fois, parce qu’un ami y travaillait. Et par ailleurs ils redoutent mon franc parler. J’ai rencontré il n’y a pas longtemps l’un des animateurs par hasard au 17 rue Bleue qui est la cantine du parti Dachnak. Il m’a fait remarquer que trop de critiques, c’était contre productif, ou quelque chose comme ça. Je lui ai fait comprendre qu’un écrivain de surcroit arménien n’avait pas à décrire les trains qui arrivaient à l’heure. Ce n’est pas son rôle. Et j’ai ajouté à ce représentant de Radio Naphtaline ( comme je surnomme Radio AYP) qu’ils vont être obligés de m’inviter pour mon prochain livre. Et alors on verra si j’accepterai leur invitation tandis qu’ils ne m’ont jamais invité pour mes autres livres, nombreux, écrits sur l’Arménie. Ils attendent que je sois mort pour dire du bien de moi en choisissant dans mes écrits ce qui les arrange. Ils feront comme ils ont fait avec le nouveau gouvernement d’Arménie par opportunisme.
      Je rappelle que mes livres sont très critiques sur les trois gouvernements de l’indépendance. A telle enseigne que certains de nos intellectuels parleurs de paroles m’ont traité de mouche du coche. Comme si j’avais toujours prétendu faire avancer la démocratie en Arménie. Je n’ai jamais rien prétendu de tel. Sauf que je faisais mon boulot, comme quand j’ai volé au secours des paroissiens de Nice dont tu fais partie pour dire les quatre vérités à celui qui veut mettre la main sur les églises arméniennes de France et d’ailleurs.
      Or, après trente ans, que s’est-il passé en Arménie ? Il est arrivé ce que j’avais appelé de mes voeux avec obstination. Une révolution. Et je parie que cette révolution fera sauter Karékine 2 que j’appelle Le catholicos HSBC pour ce qu’il cachait 1,1 million de dollars dans cette banque. Une honte que certains ont cautionnée par leur silence.

      Commentaire par denisdonikian — 2 juin 2018 @ 3:43 | Réponse

  2. Depuis tant d’années durant lesquelles les arméniens de la diaspora française ont critiqué, vilipendé à qui mieux mieux le travail pourtant essentiel de Denis Donikian, sans comprendre jamais, hormis quelques esprits éclairés, l’ importance de sa vision mûrement réfléchie , destinée à une appréhension plus juste de la complexité des comportements arméniens – je crains que ton souhait cher Dikran, celui d’un homme conscient de la valeur de l’apport d’un écrivain tel que Denis Donikian, ne jouisse guère de la faveur de nos médias arméniens à qui il manque l’élévation d’esprit nécessaire pour en comprendre toute la nécessité. La meilleure preuve en est le refus obstiné de ceux qui se prétendent dépositaires des critères de sélection de nos talents littéraires, qui n’ont jamais su reconnaître en Denis Donikian, le très grand écrivain qu’il est. Lamentable ! Désespérant ! Et si dommageable !

    Commentaire par Dzovinar — 2 juin 2018 @ 7:55 | Réponse

    • Chère Dzovinar,

      Ce que tu dis est hélas fondé. Toutefois il ne faut pas désespérer et surtout pas baisser les bras, ce que ne fait pas Denis car il est habité par des principes qui régissent sa vie. La vérité finit toujours par l’emporter et j’espère de tout cœur, pour notre intérêt à tous, que le combat inlassable de Denis sera reconnu dans son intégralité de son vivant et produira ses fruits bénéfiques de progrès moral et d’avancée des esprits…

      Commentaire par Dikran TIMOURDJIAN — 13 juin 2018 @ 12:08 | Réponse


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