Ecrittératures

10 septembre 2018

Shadi Ghadirian, ou l’éloge de l’oxymore

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 7:55

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Une chose est sûre, la femme est l’avenir de la femme. Partout dans le monde, mais surtout en Iran où elle n’a d’autre avenir que celui d’être défigurée par des voiles de croyances et des préjugés d’homme. Et c’est la femme qui peut seule sauver la femme des clôtures dans lesquelles son destin a été scellé dès sa naissance et à jamais. Surtout si cette femme est une artiste de la dimension de Shadi Ghadirian dont l’œil corrosif de photographe pointe les anomalies d’une culture de l’aliénation, de la défiguration et pour tout dire de la dépersonnalisation. Car si la femme souffre du regard de l’homme, elle seule connaît la profondeur de sa perdition identitaire et elle seule possède les clefs qui la sortiront de son enfermement.

 

L’une des techniques photographiques de Shadi Ghadirian pour casser les codes infertiles de la tradition repose sur l’oxymore, c’est-à-dire la rencontre des contraires. Là où l’œil est habitué à voir des images de normalité, Shadi Ghadirian impose une vision qui contrarie les règles généralement admises. Ce mariage des contraires produit chez le spectateur un inconfort psychologique d’une brutalité telle qu’il pénètre dans son esprit au point de provoquer une véritable piqûre de conscience.

 

Ainsi ses portraits de femmes voilées, entièrement recouvertes, tandis que leur figure reste masquée par un ustensile du quotidien : fer à repasser, théière, gant de nettoyage, râpe, etc. C’est montrer, de la sorte, que la femme est réduite à sa fonction domestique au détriment de son identité.

 

Autres portraits oxymoriques, ceux de femmes prenant la pose affublées du hijab traditionnel mais accompagnées d’objets qui leur sont interdits car ce sont des objets d’homme : guitare, journal, vélo… De fait, Shadi Ghadirian joue de manière ironique sur le mariage de la tradition avec la modernité, sachant que ce mariage est impossible dans une société où la modernité est la propriété exclusive des hommes. En d’autres termes, le photographe montre la cruauté de la situation : les hommes ayant toute liberté pour jouir des nouveautés technologiques ou des loisirs élémentaires tandis que la femme est forcée de croupir dans l’inchangé et le dogme d’une mentalité sclérosée.

 

Dans « Nil, Nil » ( 2008), l’oxymore est encore plus flagrant quand il dénonce le crime, la guerre, ou la bêtise. Ainsi ce porte-cigarettes dans lequel Shadi Ghadirian fait se côtoyer des cigarettes avec une balle. Ou bien elle introduit des balles dans un sac de femme. Ou encore une gourde de soldat dans un réfrigérateur. Certes, on est dans le procédé. Mais ce procédé est constamment opérant. Il déconcerte l’esprit et traduit une présence explosive par le fait que les objets quittent leurs lieux habituels pour en habiter d’autres en intrus. Ainsi le mélange des lieux et des objets qui leur sont attachés produit des images mentales inédites venues d’une réalité plus vraie que celles offertes par la culture dominante.

 

L’ironie de Shadi Ghadirian éclate quand elle affuble des objets de soldats (casque, ceinturon, gourde, caisse à munitions) d’un ruban rouge soigneusement noué comme pour un cadeau. Là encore, l’oxymore fait son jeu et bat son plein.

 

On voit qu’avec ses photographies, Shadi Ghadirian jouit de son art comme d’un instrument de protestation politique. L’artiste est politique quand il se mêle de dénoncer les méfaits des préjugés engendrés par les rites figés de la tradition. En ce sens, l’artiste, si tant est qu’il respecte sa fonction, est toujours dans une opposition à l’imbécillité ambiante sinon aux formes de dénaturation sociale.

 

Or, si la femme dénaturée est son sujet de prédilection, le thème qui la hante, le souci qui l’anime, Shadi Ghadirian sait jouer sur les variations pour éviter l’ennui du répétitif. Ce qui frappe chez elle, c’est sa capacité à renouveler le concept, à épuiser son idée jusqu’à la corde. Ainsi fait-elle avec son exposition « Be colorful » de 2002 où elle introduit la couleur et produit avec subtilité des déchirements de hijab propres à symboliser les déchirures faites à l’âme de la femme, comme si, dans le fond, cette femme était condamnée à croupir derrière une vitre. On se demande même si dans ce cas ce n’est pas la vertu obligée, enchaînée, aliénée qui se tient derrière une vitrine ainsi exposée, à l’instar des prostituées de certains pays qui se produisent pour appâter le client.

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Dans « Miss Betterfly » (2011), la femme est mise en scène avec d’immense toiles d’araignée. Mais des toiles qu’elle semble tisser elle-même. Or, quand on sait que la toile tissée par l’araignée est un piège à papillons (entre autres), on se demande si Shadi Ghadirian n’a pas voulu dire que la femme posait elle-même les conditions de sa propre aliénation. Comme si elle était une victime consentante, une victime propre à se perpétuer pour maintenir la tradition, fût-elle une tradition aberrante.

 

Photographe universelle car elle introduit le débat au cœur des sociétés qui humilient, manipulent et qui piègent le vivant au nom d’intérêts contre nature, Shadi Ghadirian résume son époque en prenant la femme comme le parangon des pires offenses faites à la vie, à la joie de vivre, à la beauté d’un monde qui n’a d’autre vocation pour être que d’échapper aux entraves et aux oppressions.

 

Donikian

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2 commentaires »

  1. Merci Denis de nous faire découvrir cette artiste si particulière.
    J’ai cherché plus de détails dans son parcours et cela m’interpelle beaucoup.
    Déjà, elle porte un nom en « ian » mais on sait qu’en Iran ce n’est pas forcément arménien…
    J’ai vu sa photo (belle jeune femme) ses oeuvres, sa carrière et comme elle vit dans son pays, je me pose la question sur la liberté de créer alors qu’on sait les problèmes sociétaux.
    En final, toujours le dilemne : la femme est-elle l’égale de l’homme ? Rien n’est moins sûr…

    Commentaire par antranik — 11 septembre 2018 @ 4:25 | Réponse

  2. Non, elle n’est pas arménienne.

    Mais une exposition de ses oeuvres doit avoir lieu en Octobre à Erevan, sous l’égide deux fondations, l’une sise en Arménie, la fondation Cafesjian, et l’autre émanant de la diaspora, la fondation Muscari.

    Commentaire par denisdonikian — 11 septembre 2018 @ 7:25 | Réponse


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