Ecrittératures

29 octobre 2018

Trente-six vues du mont Tarara (21)

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 9:00

 

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Description des Tarariens

Les Tarariens habitent autour du Mont Tarara depuis des siècles. Ce qui leur donnerait le droit de penser que la montagne leur appartient. Le Tarara figure sur leur drapeau, leurs timbres, leurs billets de banque, mais aussi dans leur hymne national. D’ailleurs, leurs enfants naissent avec une tache bleutée sur les fesses, ayant la forme d’un V renversé. Un signe ! Quand un Tararien lève la tête, ses yeux se heurtent obligatoirement au Tarara ; il vit avec cette grandiose obsession du paysage. Et comme les Grecs qui tournent leur maison vers la mer, les Tarariens habitent leur terre en regardant le Tarara. Ils en sont toqués. C’est leur Mecque, leur Saint Sépulcre, leur Mur des Lamentations, leur Jérusalem céleste.

 

( Si on leur reproche une telle idolâtrie, les Tarariens répliquent que certains peuples ont inscrit la lune sur leur propre drapeau alors même qu’elle ne leur appartient pas. Pourquoi donc n’auraient-ils pas, eux, un droit exclusif de propriété sur leur montagne ?)

 

Mais voilà. Aujourd’hui les Tarariens ne sont pas heureux : on les a dépossédés de leur chère montagne. Une visible tragédie de leur histoire. Massacrés, dépouillés de leurs terres, et le Mont Tarara resté chez leurs bourreaux ( l’ingrat ! ). Et quand les survivants aperçoivent le Tarara, l’autre côté de la frontière, ils voient rouge. Leurs nuits se passent en cauchemars, leurs journées en discussions politiques. Et les générations s’éteignent, laissant aux autres le soin de perpétuer leur mal, sinon de le résoudre. Un enfant tararien a reçu de son père le prénom de Vengeance. Tout un programme.

 

Les Tarariens aiment les Tarariens dans la mesure, la seule, où chacun reconnaît en l’autre son double, son image idéologique. Deux Tarariens qui se parlent utilisent les éléments d’un code fondé sur l’adoration perpétuelle et indiscutable de la Tararie. On teste chez l’autre sa capacité à produire et à reproduire de la tararité. Les Tarariens s’alcoolisent l’esprit avec de la mémoire tararienne. C’est un peuple qui vit dans le mimétisme et la répétition. Je ressemble, donc je suis. Panurgisme culturel. D’ailleurs, la suprême jouissance des Tarariens, c’est de se trouver en très grand nombre dans une rue ou sur une place publique en train de manifester pour la défense ou l’illustration de la Tararie. Alors ils existent. La Tararie constitue un critère de reconnaissance ou d’exclusion. On en est ou on n’en est pas. On mesure l’autre à l’aune d’un tararisme correct. Tout le reste est égarement inadmissible de l’esprit.

 

Mais l’inverse est également vrai. Dans le fond, les Tarariens détestent les Tarariens. Ils se jalousent , ils se fuient, ils s’entretuent.

 

Tous les Tarariens ne vivent pas en Tararie. Certains, après la Grande Catastrophe, ont déserté ces terres maudites (ce qui réjouit leurs bourreaux une seconde fois). Aujourd’hui, des Tarariens ont fait leur trou dans tous les pays du monde. On se surprend parfois à en trouver là où l’on s’y attendrait le moins. Pour en avoir le cœur net, un jour, traversant le désert de Gobi, j’ai soulevé une pierre au hasard et je suis tombé nez à nez avec un Tararien qui s’abritait de la chaleur. ( Tassé au fond de son trou, il ressemblait à une crotte écrasée et presque sèche. Je le pris d’abord pour un yogi dans la posture du fœtus. En fait , sous son béret tricoté en trois couleurs ( bleu, rouge, orange comme sur un drapeau ), si large qu’il devait lui servir d’ombrelle, je reconnus Fyda Perrane, peintre tararo-lattriste, c’est-à-dire tararien, latrinien, lettriste et triste ). Ainsi, quand un Tararien voyage à l’étranger, il peut être assuré de se sentir un peu chez lui en retrouvant des frères. Ces Tarariens hors-les-murs appartiennent à ce qu’on appelle communément la Diastararie, ou Tarariens de la dispersion, ceux qui, tombés de leur montagne à l’automne, jonchent le sol du monde. Mais c’est toujours l’automne en Tararie : beaucoup s’exilent, poussés par le vent, pour hurler à la mort, dans la nuit, loin du Tarara.

 

Aujourd’hui encore, des Tarariens quittent définitivement la Tararie. Leur nombre croît de mois en mois. Voilà bien des années, ils avaient abandonné leur pays d’adoption pour vivre en Tararie avec des Tarariens. Mais les Tarariens de souche n’ont cessé de les humilier, ces « frères ». Si tu n’es pas content, retourne où tu étais ! De sorte qu’aujourd’hui, la coupe étant pleine, les « frères » se séparent de ces Tarariens qui aspirent bêtement à vivre et à s’aimer entre eux. Or, tous les Tarariens en veulent à ces déserteurs. Les premiers à s’en plaindre sont généralement ceux qui ont déjà quitté le navire ou qui n’ont jamais donné un seul coup de rame puisqu’ils ont toujours vécu hors Tararie.

 

Au moment où, en Tararie, sévit le sauve-qui-peut, où s’exilent, chaque mois, deux mille Tarariens, où aucun Tararien extérieur ne songe à s’installer définitivement au pays, certains réclament des terres en criant le plus fort possible :  » I-an ! I-an ! I-an !  » La vie de tout Tararien qui se respecte consiste, dans le fond, à réclamer des terres qu’il a perdues. C’est l’unique credo, le tao qui se mord la queue. Reste à savoir si ces terres une fois reconquises pourraient de nouveau leur échapper. Il s’agirait alors de reprendre la lutte. Et ainsi jusqu’à la fin des temps… D’ailleurs l’histoire de la Tararie montre, à partir d’une certaine hauteur de vue, que ses frontières furent d’une effrayante mobilité. Durant des siècles, elles avaient même complètement disparu.

 

Que propose un philosophe tararien à un Tararien ? D’être et de rester tararien.

 

Que propose un poète tararien à un Tararien ? D’être et de rester tararien.

 

Que propose un religieux tararien à un Tararien ? D’être et de rester tararien.

 

C’est ce qu’a peut-être voulu dire Thoros par ces paroles :

« Nos philosophes font de la philosophie, mais ne sont pas philosophes.

Nos poètes font de la poésie, mais ne sont pas poètes.

Nos religieux pratiquent leur religion, mais sont dépourvus de sens mystique .

Les écrivains tarariens s’adressent à des Tarariens pour cultiver leur tararisme. Ils s’écartent rarement de ce programme. Chaque voix tararienne est une variation sur la Tararie ».

 

Les Tarariens ont peu d’écrivains scandaleux. Leurs écrivains eux-mêmes ont peur du scandale. Les premiers obligent tacitement les seconds à aboyer comme eux. Dans ces conditions, l’écrivain devient timoré, apathique ou démagogue. Et le peuple demeure immobile.

 

Pour comprendre les Tarariens, il faut connaître le chiffre deux. Aucun peuple au monde ne pratique à ce point la division, c’est-à-dire l’opposition de deux termes non dialectiques. A croire que c’est là son unique mode d’existence et de cohérence. ( J’ai dit plus haut que chaque Tararien recherchait en l’autre son propre double comme image du tararisme. C’est en fait au nom d’un tararisme passionné et pur qu’un Tararien, tenant de telle doctrine, rejettera un autre Tararien partisan d’une opinion différente ). Ainsi, comme on l’a déjà vu, il existe deux lieux sur terre où vivent les Tarariens : la Tararie et le reste du monde. En somme, deux patries. Cet état des choses en entraîne d’autres : les Tarariens parlent deux langues, ont une Eglise avec deux papes, deux partis politiques ( les pour et les contre ), deux façons de dire ah !, deux poches à leurs pantalons, deux oreilles ( l’une pour écouter, l’autre pour faire le sourd), deux équipes de football ( mais peut-être en ont-ils trois ! ), deux fleuves ( qui, en Tararie, ne se rencontrent jamais), deux voies à sens opposés sur leurs autoroutes, deux mains ( une pour dire bonjour, l’autre pour… ), deux entrées dans leurs autobus, qui sont également deux sorties, etc… Ah ! j’oubliais : deux hémisphères cérébraux ( ce qui pourrait tout expliquer). Le Mont Tarara étant une montagne à deux sommets, faut-il voir dans cette bicéphalie un modèle auquel se conforme tout Tararien ? Mais je n’irai pas jusque-là.

 

Quand un Tararien fait baptiser son enfant, il n’en fait pas un fils de Dieu. Il en fait un Tararien.

 

Les Tarariens ont un tel culte du passé qu’ils finissent par le reproduire.

 

Ils ont la lettre, et ils ont perdu l’esprit.

 

Les seuls Tarariens qui défendent la Tararie sont ceux qui l’attaquent. ( Mais ils sont vite neutralisés : lapidés, phagocytés, ou plus simplement excrémentés ).

 

Le Tarara est un bout du monde. Un sommet… Indicateur de l’infini certes, mais si petit devant l’infini.

 

Le Tarara n’est pas une montagne. C’est un gouffre, un piège, un idéal de grâce et de fatalité.

 

Les Tarariens imitent, s’imitent, se copient, reproduisent… Savent-ils inventer ?

 

Ils parlent de génocide. Pas de la mort. Les champions du « pathos nécro-culturel » (J.B.). La mort, dans le fond, ne les intéresse pas. Seul existe l’en-deçà. L’Histoire. Qui est l’avant et qui est l’après. Leur vie dans l’histoire, dans le cercueil de l’histoire. Leur vie est l’histoire de leurs frontières. Leur vie dans le cercueil de leurs frontières.

Les Tarariens ont un sentiment et ils croient penser. C’est d’ailleurs tout le drame de leurs intellectuels, de ceux qui pensent vraiment.

 

Sont-ils victimes de leur ignorance ? Enfermés dans l’image qu’ils ont d’eux-mêmes et qu’ils se donnent, les Tarariens se voient en incorrigibles martyrs.

 

Les Tarariens se rasent tous les deux ou trois jours. Porter la barbe est signe de deuil , mais aussi de reconnaissance. Les hommes y ajoutent le vêtement noir, quand ce n’est pas nécessaire. Des pleureuses. On pourrait les croire habités par ce qu’on appelle une foi de charbonnier. Un jour, pour en avoir le cœur net, j’interrogeai Jhanrou Mherdad sur ce genre de prédilection, vu que, représentant archétypique de ce genre d’uniforme, son extérieur laissait supposer des dessous identiques, et ainsi de suite. Il me déclara qu’il vivait en état de deuil permanent comme il existe un état révolutionnaire de même durée idéologique. A la vue des cheveux blancs qui commençaient à concurrencer sérieusement sa tignasse d’origine, je fus saisi d’inquiétude et lui en fis part. C’est très simple, me répondit-il, le jour où j’en aurai trop , je troquerai mes habits noirs pour des blancs. Et le tour sera joué. Il est vrai, après tout, que le blanc, dans certains pays d’Asie, reste la marque du deuil. Mais c’est fort salissant.

 

Depuis que le Tarara a rengainé son feu, depuis qu’il s’est cryogénisé ( en attendant de fondre un jour sur le vieux pays, par surprise, iconoclaste suicidaire de sa propre somptuosité ), les Tarariens, en dignes fils de leur montagne, se nourrissent de menus incendies pour alimenter leur culte : viandes épicées, eau-de-vie qu’ils boivent dans de grands verres comme leur eau culturelle, en grimaçant d’effort puis de soulagement , toutes sortes de légumes imprégnés de vinaigre, et j’en passe. Les Tarariens sont des mangeurs de viandes, autrement dit des tueurs. Tueurs transparents, bouchers qui opèrent sans hypocrisie puisqu’ils ne dissimulent pas aux yeux des hôtes la bête qu’ils feront mourir et qui servira au festin. D’ailleurs elle ne meurt pas, elle « crève ». Mourir est un privilège d’homme. C’est pourquoi jamais, depuis que le Tararien existe, n’est venue à sa conscience l’idée qu’un animal puisse souffrir. Jamais un Tararien n’atteindra cette conscience-là, le sens d’une vie autre. En Tararie, le grand massacre des moutons bat son plein avec l’arrivée des beaux jours, en Avril. Ainsi, aux abords des églises et des monastères, on a dû aménager des lieux consacrés à ce rite ; les pierres sont rougies par le sang et les mouches vertes s’affairent sur les poubelles, ventres de fer pour les abats. Vous parlez, quel festin sous le soleil, surtout quand, dans les jours les plus fastes, le Tarara se montre aussi blanc et acéré qu’une canine ! Le sacrifice fait partie de la religion tararienne. Peu importe le dieu du moment. Les Tarariens, ces ténébreux crépusculaires doués de mémoire trouble, aiment associer le sacré à la grande bâfre, l’adoration de l’Agneau à la dévoration du mouton. La bête est d’abord découpée en morceaux ayant la dimension d’une gloutonnante bouche humaine ; on laisse ensuite les fragments de chair s’infuser de poivre rouge et d’oignons ; le tout passe enfin à la flamme, une flamme nourrie aux sarments de vigne tararienne, comme il convient. Celui qui n’a pas vu un Tararien tirer de toutes ses dents et de tous ses doigts sur une viande rebelle, s’affairer avec la ténacité d’une ventouse, mâchonner, avec quelle délectation sauvage ! le feu des épices, puis transformer à la longue son œsophage en cheminée volcanique, n’a rien vu. Alors, le ventre dilaté par les bières successives, le toast-au-frère boursouflé de vapeurs et de comédie, la bouche crachant ensuite toutes sortes de laves et de scories verbales, le Tararien atteint son nirvâna flatulent. Il lui arrive même de danser des danses gélatineuses et de chanter des chansons flasques aux sons d’un blues nostalgique fait de tambourin grêle et de clarinette nasillarde, typiques du lieu. Le Tararien tient tellement à mordre dans sa viande qu’en période de restriction son regard se tourne vers le zoo, un regard si gourmand que son œil s’exorbite et que lui vient l’eau de l’appétit. On a même vu, une certaine année, des hommes aux airs de fauves rôder autour des cages. Fryda le chimpanzé et Rhoujan l’ours noir, deux exilés emblématiques de la Tararie, ont jusque-là été épargnés. Mais avec la fin du communisme et la montée des anarchies, les voilà qu’ils tremblent à faire trembler leurs barreaux. Je les imagine pourtant comme une belle brochette, épicés au poivre rouge, parfumés d’oignons frais, d’aromates locaux, grillant à petit feu, puis amoureusement broyés par une mâchoire tararienne. En vérité, quel apaisement ce serait ! Et quelles métamorphoses digestives connaîtraient nos deux spécimens d’exposition dans le ventre d’un frère humain affamé !

 

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Un commentaire »

  1. Denis , merci ! là tu viens de nous offrir un très grand moment avec ce très beau texte magnifiquement écrit . Et cette causticité acéré sans concession . Et cette introspection intègre sur nous tous , les Tarariens de Tararie et d’au-delà des mers .

    Commentaire par Donig — 29 octobre 2018 @ 2:48 | Réponse


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