Ecrittératures

30 novembre 2018

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Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 5:01

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Pour rappel, nous serons

dimanche 2 décembre, de 11 h à 13 h

à la librairie  l’Etabli ,

8 rue Cuillerier

à Alfortville

pour signer notre dernier livre :

MARCHER en ARMENIE

et  beaucoup d’autres introuvables ailleurs.

Une lecture d’extraits  du livre

Marcher en Arménie

sera faite à cette occasion.

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26 novembre 2018

Je suis un écrivain mort

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Avec Paradjanov, Tbilissi 1980

 

Ce que vous n’arrivez pas à avaler, c’est votre disparition. Tout à coup, vous vous rendez compte qu’autour de vous une sorte de complot s’est mis en place pour que vous n’existiez plus. Un complot ourdi en sourdine de la part de votre propre communauté. Vous, vivant encore, voilà que vous assistez à votre effacement tout aussi symbolique qu’objectivement réalisé. On aura fait ainsi disparaître votre nom comme si votre corps avait déjà pris les devants. Alors que vous êtes encore de ce monde, que vous criez haut et fort que vous êtes bien là, on vous aura mis en bière, jeté aux oubliettes, voué aux gémonies. De fait, vous existez mais on s’acharne à tuer votre existence même par petites touches assassines. En tant que Denis Donikian, producteur de livres sur l’Arménie, on me veut mort. Et je vais vous le prouver.

D’abord, la chose est venue comme la fine lame d’une ironie douce-amère. Au détour d’un article, voilà qu’on parle de vous en appliquant le sobriquet de « mouche du coche ». Pas méchant, me direz-vous. Et pourtant, traiter quelqu’un de mouche du coche, c’est lui signifier qu’il s’agite beaucoup en croyant changer les choses alors qu’il n’y est pour rien. Longtemps on aura tenu pour des pets de none les diatribes de Denis Donikian contre les régimes Kotcharian et Sarkissian qui sévissaient en Arménie. Mais voilà que la révolution de velours lui aura finalement donné raison. La mouche du coche n’était donc pas du côté des intellectuels parleurs de paroles, du genre de celui qui lui aura décoché cette petite merde. Ses paroles à lui étaient des actes et ses actes se sont ajoutés aux actes des marcheurs de la révolution au point de renverser les régimes honnis de la falsification démocratique.

Après cette petite touche ironique est venu le coup d’éponge. Vous publiez deux livres : L’Arménie à cœur et à cri et Vidures, un roman en questions. Alors qu’on tient salon littéraire autour des parutions arméniennes, on saute sur vos livres à pieds joints. On ne va pas parler de la mouche du coche pour si peu. Donc, l’intellectuel parleur de paroles qui tient salon autour des parutions arméniennes vous met à la trappe. Vous n’existez plus. Vous êtes mis en bière, jeté aux oubliettes, voué aux gémonies. Et personne pour protester. Personne pour dire : «  Mais attendez ! Deux livres viennent de paraître qui méritent qu’on en parle, non ? Où sont-ils ? Que fait votre salon ? Est-ce qu’on y coupe les cheveux en quatre ou est-ce qu’on y coupe les têtes qui dépassent ? » Personne pour s’indigner. Or le manque d’indignation est le début d’une atrophie mentale, d’une paralysie morale, d’une pathologie de la conscience. Ainsi donc, tant le maître du salon littéraire coupeur de têtes que ses affidés qui n’éprouvent même pas la honte de sa mise à mort font de l’écrivain gêneur qu’est Denis Donikian un écrivain voué au néant.

L’autre petite atrocité dont j’ai déjà narré les tenants, les aboutissants et les effacements me fut jetée en pleine figure quand je lus le texte de présentation d’un récital consacré à la littérature arménienne. Le coup était d’autant plus flagrant qu’il mettait en pratique un mode de disparition aussi subtile que brutal. De la belle ouvrage de salaud salisseur de vérité. Dans ce texte, on présentait les auteurs dont on devait dire des extraits. Or, ces auteurs je les avais traduits moi-même : Toumanian, Mariné Pétrossian, Violette Krikorian, Parouir Sevag… Impossible de passer outre pour au moins une mes traductions. Le texte va même jusqu’à citer mes propres mots sans pour autant donner mon nom. Adonc, alors que le délit était aussi éclatant que le déni, là encore on m’avait mis en bière, jeté aux oubliettes, voué au gémonies. Sans parler du fait, qu’après plus de vingt livres écrits sans détour sur les tours et contours de l’arménité, le magicien de la censure arrivait à faire oublier mon existence comme auteur en mettant mes propres textes en bière et en jetant ma propre personne aux oubliettes.

Le coup final est arrivé il y a quelques jours avec l’annonce d’un salon du livre arménien. Et, comble de méchanceté, voilà qu’on m’envoie la liste des élus à mettre derrière une table pour vendre du livre comme on vend du basterma. Rien que du plumitif génocidaire, du pisseur de papier consensuel, du tout venant arménolâtre, pas de quoi branlicoter une ânesse en mal d’ânerie. Et me voici comme un aveugle à qui ses frères auront crevé les yeux à chercher mon propre nom sur le tableau noir des élus. J’allais dire que je n’en crus pas mes yeux, mais en fait depuis tant d’années qu’on me faisait le coup, des yeux je n’en avais plus guère. A force de me jeter du noir, ils me les avaient obscurcis, et je ne trouvais plus mon nom d’écrivain parmi d’autres noms d’écrivains. Ils m’avaient eux aussi jeté aux oubliettes, voué aux gémonies, mis en bière. C’est ainsi qu’on vous assassine. C’est dire que ceux qui ont survécu à un génocide pratiqueraient comme un génocide contre eux-mêmes. Oui, car le meurtre d’un écrivain, peut-être le dernier, au sein d’une communauté moribonde, est une manière d’achèvement par suicide collectif. En programmant la disparition de leurs écrivains les plus fous et les plus vrais, les Arméniens ne sont-ils pas en train de précipiter leur propre effacement ?

Et encore, ici je ne parle pas de telle radio communautaire qui évite depuis tant d’années de m’inviter. Pour me rouler dans sa naphtaline ? Non merci. Ni de ces éditeurs qui vous tuent en vous payant des clopinettes ou en refusant d’honorer un contrat de traducteur. Ni de ces organisateurs de bric-à-brac arménien qui placent vos livres à coté du loukoum ou du basterma.

Ainsi va notre culture…

Me voilà donc mort, mort symboliquement. Reste que mon corps gigote toujours. Il vit. Il nage entre deux eaux : les fangeuses d’une communauté malade et vengeresse et les claires de quelques Arméniens ou autres lucides et généreux.

Car le tableau serait injuste si on en restait là à dresser un bilan noir de notre propension à la jalousie, à la haine et à l’ostracisme.

En vérité, Denis Donikian n’est pas seul. Entouré par l’affection des siens qui stimulent son écriture, il palpite, il écrit, fût-ce au fond de son tunnel où la connerie arménienne ne parvient pas à le toucher.

Honneur à ceux qui savent honorer l’écriture car ils donnent vie à leurs valeurs.

Grâce à ces « happy few », je peux le dire, je ne faiblis pas. Les effaceurs de service n’auront pas ma peau. Et le peu qui me reste à vivre contribuera encore à enrichir la conscience que les Arméniens ont de leur destin. Oui, mes agnelets. Rien que ça !

Quand j’écris, je pense à mes inconditionnels qui se mettraient en quatre pour que je continue de couper les cheveux en quatre de l’âme arménienne. Au rang de ces indéfectibles figurent Alain B., Donig Ch., Antranig T., Dzovinar M., Chris U., Manoug et Aravni P., Claire G., Seta M., Georges F., Tatiana Y., Christine S., Marc V., Monique et Michel G., Mikael et Christine P., Varvara B., et tant d’autres anonymes qui me lisent avec gourmandise. D’ailleurs, certains ne se contentent pas de me lire, ils mettent leurs bras au service de mes livres comme de les acheminer d’Erevan jusqu’à moi. Ainsi firent et font encore Christine S., Tatiana Y, Seta M. : trois femmes puissantes…

Ceux qui veulent ma mort auront encore du fil à retordre. L’année qui vient leur réserve une gifle de taille. Et je leur dis d’avance : vous allez vous noircir la gueule avec votre propre bave. Je me réserve un grand rire de grand fou avant de mourir vraiment. Et nous le partagerons, mes amis. Nous le partagerons.

 

Denis Donikian

24 novembre 2018

Sevan voyage…

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 6:50

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C’était un homme effacé, mais d’une efficacité incroyable. Derrière son doux sourire, ses yeux malicieux, se cachaient des trésors de générosité. Cet homme tenait une agence de voyage, mais ce n’était pas un commerçant. Quand il s’agissait de ses compatriotes, il avait du mal à lésiner. Je le sais à certaines anecdotes que je garderai pour moi, qu’il ne se contentait pas d’acheminer des Arméniens entre les pays occidentaux et l’Arménie, mais qu’il était aussi un lien. Il faisait de son agence une route pour que des dons parviennent à une Arménie convalescente. Grâce à lui, des Arméniens ont eu moins froid, des soldats ont eu moins peur. Il aura œuvré dans le petit monde , là où les ogres ne descendent pas.

Cet Arménien, c’était Varoujan Sarkissian et son agence que beaucoup d’Arméniens ont fréquentée s’appelait Sevan Voyages.

 

Sevan voyage… J’ai toujours cru que c’était le lac Sevan qui voyageait. Mais non, c’étaient nous qui allions voir le lac Sevan. Heureux homme ce Varoujan qui a permis à bien des Arméniens d’être heureux en se trouvant pour la première fois face au lac Sevan ou au Mont Ararat. Ce n’est pas rien.

 

Varoujan, après des jours de coma, est décédé à Erevan, la ville qu’il a tant aimée et qu’il a tant servie. On ne dira jamais assez ce que les hommes doivent aux avions et à ceux qui les remplissent. Varoujan est parti dans un avion et comme le lac Sevan, il voyage.

 

DD

17 novembre 2018

Signature à la librairie l’Etabli d’Alfortville

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 7:59

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Nous sommes heureux d’annoncer que la librairie  l’Etabli , 8 rue Cuillerier à Alfortville a invité pour le 2 décembre 2018 Denis Donikian pour des signatures du livre MARCHER en ARMENIE et de beaucoup d’autres introuvables ailleurs.

Une lecture d’extraits  du livre Marcher en Arménie sera faite à cette occasion.

PS. Comme depuis des années, l’auteur semble être considéré comme décédé par les organisateurs du salon du livre arménien d’Alfortville, seuls ses livres anciens y figureront. Marcher en Arménie figurera uniquement à la librairie l’Etabli qui elle a invité personnellement Denis Donikian. Ce qui prouve qu’il est bien vivant.

Pour l’achat du livre voir ICI

12 novembre 2018

Ahmet Atlan condamné à perpétuité

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 4:51

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Par Jean-Paul Mari de grands Reporters.com , jeudi 22 février 2018

Accusé d’avoir participé au putsch manqué du 15 juillet 2016, Ahmet Altan était incarcéré depuis septembre 2016 à la prison de Silivri (à 70 kms d’Istanbul). Vendredi 16 février 2018, il a été reconnu coupable ainsi que cinq autres personnes dont son frère, le journaliste Mehmet Altan, d’avoir tenté de « renverser l’ordre prévu par la Constitution de la République de Turquie ou de le remplacer par un autre ordre ou d’avoir entravé son fonctionnement pratique au moyen de la force et de la violence ».

Il est condamné à la réclusion à perpétuité.

« Après le coup d’état manqué de juillet 2016, nous sommes les deux premiers écrivains à avoir été arrêtés sur des chefs d’accusation kafkaïens. La prison à vie a été requise contre nous et nous avons cru d’abord que c’était une blague.

Nous avons cru qu’ils nous libéreraient après avoir eu la satisfaction de nous avoir maltraités. Ils m’ont relâchée, mais lui, ils l’ont condamné à perpétuité. Sans preuve, sans faits avérés, c’est purement atroce !

J’appelle tous les écrivains, les éditeurs, les journalistes à être solidaires d’Ahmet Altan et de tous les écrivains, journalistes, jetés en prison ou persécutés. »

asli erdogan, le 19 février 2018

Ahmet Altan, né en 1950, est un des journalistes les plus renommés de Turquie, son œuvre de romancier a par ailleurs connu un grand succès, traduite en de nombreuses langues (anglais, allemand, italien, grec…). Deux de ses romans sont parus en français, chez Actes Sud : Comme une blessure de sabre (2000) et L’Amour au temps des révoltes (2008).

Son père, le journaliste Çetin Altan, fait partie des 17 députés socialistes qui entrent au Parlement turc en 1967. Pour ses articles, il sera condamné à près de 2 000 ans de prison. En 1974, dans le contexte de « L’Opération de maintien de la paix » (invasion de la partie nord de Chypre par les forces militaires turques), Ahmet Altan s’engage dans le journalisme : très vite, il commence à être connu pour ses articles en faveur de la démocratie.

Il publie en 1982 son premier roman (vendu à 20 000 exemplaires) puis devient, en 1985, le rédacteur en chef du journal Günes. Il publie son deuxième roman qui est condamné pour atteinte aux bonnes mœurs et fait l’objet d’un autodafé.

1990 : Devenu journaliste à la télévision, il condamne la guerre et les deux camps, en dénonçant les crimes du PKK et de l’armée turque.

1995 : Il devient rédacteur en chef du journal Milliyet (l’un des plus importants du pays). Sous la pression de l’état-major, le journal le licencie. À la suite d’un article satirique, il est condamné à 20 mois de prison avec sursis. Il est accusé de soutenir la création d’un Kurdistan indépendant.

1996 : Son quatrième roman est un vrai phénomène de librairie, il y aborde les assassinats sans suite judiciaire.

1999 : Avec Orhan Pamuk et Yachar Kemal, il rédige une déclaration pour les droits de l’homme (et des droits culturels des Kurdes) et de la démocratie en Turquie, elle sera signée par Elie Wiesel, Günter Grass, Umberto Eco…

2007 : Il crée le journal d’opposition Taraf, dont il est rédacteur en chef jusqu’à sa démission en 2012.

2008 : Il publie un article, « Oh, Mon Frère » dédié aux victimes du Génocide arménien et se voit inculpé d’insulte à la Nation turque.

2011 : Il reçoit le prix Hrant Dink de la Paix (Hrant Dink est un journaliste arménien assassiné en 2007).

Esprit critique et très en prise avec la société turque, il est arrêté le 10 septembre 2016 ainsi que son frère Mehmet Altan, également journaliste, accusés d’avoir participé au putsch manqué du 15 juillet 2016.

Douze jours plus tard, il est mis en liberté provisoire, mais vingt-quatre heures plus tard, il est de nouveau incarcéré et reste en prison, inculpé « d’appartenance à une organisation terroriste » et de « tentative de renversement de la République de Turquie ».

Il a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, le vendredi 16 février 2018, par le 26e tribunal pénal d’Istanbul.

10 novembre 2018

Quand la France serre la main à Erdogan

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 5:21

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Nous on lui tend le doigt

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Les autres lui pissent dessus

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PS. Au même  Erdogan qui qualifie le meurtre de Jamal Khashoggi de cruel ou très sauvage, nous autres Arméniens disons qu’en 1915 des meurtres cruels et très sauvages, il y en eut 1 500 000 et en plus perpétrés par des Turcs.

4 novembre 2018

36 vues du Mont Tarara (22)

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 3:30

Ararat-Hawk

 

Dilemme

C’est ainsi que je me trouvai, un jour à Erevan, brutalement. Toute la nuit, la neige avait tapissé les terres arméniennes, et la terre au-delà des terres, de la plaine aux cimes du Tarara.

Et voici qu’au matin, je marche au plus haut de l’avenue Sebastia, me retourne, et tout à coup c’est devant moi l’immense traîne blanche qui plonge, s’étire, se répand, laisse libre cours à sa puissance pour finir sa course de vague géante sur les flancs de la montagne.

Je suis, le temps d’un éclair, littéralement sidéré. Et je reste un moment comme ça, à macérer dans ma sidération, tandis que les voitures, tant à droite qu’à gauche, s’acharnent à grimper et dévaler l’avenue.

Or, ce matin-là, la lumière prêtait à la montagne une aura de révélation. Quoi ? me dis-je. Je me sens brusquement dépouillé de mon histoire. Dépouillé de toute histoire. Comme nu devant ce diamant du paysage qui m’offre alors une variation de son éternité.

De pareils moments dans votre vie vous invitent à vous réveiller. Et je me demandai s’il n’y avait pas aussi cette façon de voir le Tarara. Une façon naturelle en quelque sorte. Une façon de regard vierge. Tandis que l’autre, l’habituelle, affublait mon regard d’un mensonge aussi vieux que les hommes.

En réalité, nous autres Arméniens, nous le rêvons ce Tarara. Il est devenu ce que nous sommes, à son corps défendant. Du moins nous l’avons fait tel que nous a faits l’histoire. Nous le désirons avec nos tripes et notre sang. Et comme il porte l’image de nos angoisses et de nos espoirs, nous l’avons aliéné de nos propres aliénations. C’est comme s’il fermentait dans notre esprit, travaillant à nous fabriquer une réalité surfaite mais nécessaire à notre survie. Faux Tarara qui nous habite avec une telle permanente intensité que nous l’habillons de croyances qui n’ont rien à voir avec ce qu’il est, rien à voir avec l’épisode mouvementé de la géologie terrestre qui a configuré ce lieu où devaient un jour advenir les Arméniens.

Rêve donc, autant que cauchemar. Car ceux des Arméniens qui voient le Tarara par la force de leur présence au sein de ce paysage en retirent de la puissance pour vivre autant qu’ils se rongent les sangs du fait qu’il se trouve prisonnier de leurs ennemis. Quant aux autres qui habitent à l’étranger, ceux pour qui la nation compte plus que leur personne, ils vivent en sourdine dans le désir chaque fois avorté de mourir au pied du Tarara, conscients jusqu’à la douleur que le destin ne saurait les exaucer.

Très vite, ce moment de sidération passé, la fausse montagne aura repris sa domination sur mon esprit. Car jamais je n’allais retrouver la beauté primitive de cet éclair où l’homme est réduit à sa solitude, fût-ce écrasé par la présence d’une montagne qu’aucun nom ne vient encore enfermer. De fait, aussitôt après que seront revenues les illusions, ce nom de Tarara m’aura de nouveau enfermé dans le mythe qui le définit, si fort que l’éclair de lucidité m’aura paru comme l’étrange parenthèse d’une réalité improbable au regard de la routinière image dans laquelle je me complaisais.

Ainsi fait, pour peu qu’il inscrit son destin dans une histoire commune, tout Arménien, à commencer par moi-même, souffre d’un mélange de désir et de délire. Et le Tarara, qu’il regarde réellement ou mentalement, l’y emploie. Il le tire vers le haut autant qu’il illumine son âme par l’intensité de son mystère. Mais sitôt que l’histoire s’en mêle, la conscience que le Tarara lui est interdit en raison d’une frontière qui l’empêche de l’aborder, c’est la blessure qui lui revient au visage. Au juste, la Tarara revêt l’image double d’une rédemption par la survie après le massacre et d’une punition par le vol des massacreurs. La vie, la vie profonde, la vie secrète de tout Arménien réside dans ce balancement entre la satisfaction de posséder une terre et la frustration d’être dépossédé de sa montagne. Impossible aux habitants d’Erevan d’échapper aux rages et aux arrangements de la résignation.

Pour moi, la quête souterraine qui m’aura conduit dans ma vie aura été de fuir les mensonges de mon éducation, sinon de ma naissance, quitte à me laisser par faiblesse aspirer par les confortables aspirations du mythe en alternance avec les réveils brutaux dans la réalité primitive d’une existence dépouillée de toute émotion collective.

Où est ma vérité ?

Le mythe me fait vivre, mais c’est un mensonge. Et mon humanité nue m’expose au vide. Alors quoi ? Faut-il consentir au mensonge au détriment d’une certaine authenticité ou apprendre à se désaliéner des forces collectives afin d’avancer dans la lumière de son propre destin ?

La peur me jette dans les hallucinations qui habitent mes frères plutôt qu’à me perdre dans l’amour de la vie.

Il n’y a pas de délivrance sans reniement.

1 novembre 2018

Cuisine d’Arménie

Filed under: CUISINE ARMENIENNE — denisdonikian @ 4:34

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Nous étions un soir à Erevan, plusieurs amis autour d’une table à goûter des plats arméniens. L’invité d’honneur était Ahmed Insel, professeur, essayiste, éditeur turc, coauteur de la Lettre de pardon adressée aux Arméniens. Les plats étant posés sur la table, Ahmed Insel se mit à les énumérer en leur donnant leurs noms turcs, au grand étonnement des naïfs qui croyaient dur comme fer qu’il s’agissait de recettes typiquement arméniennes. Et pour en rajouter une couche, notre invité eut la mauvaise idée de nommer d’autres plats qui ne figuraient pas au menu ce soir-là.

Dites à présent qu’il existe une cuisine arménienne. Il s’agit ni plus ni moins d’un raccourci dont s’emparent les petits frustrés arméniens qui croient que les plats de leur mère ou grand-mère qui ont éduqué leur palais sont des mets strictement nationaux. Cette manière de voir n’est rien d’autre qu’une manière d’ignorer l’histoire et surtout les lois de l’anthropologie. En effet, les Arméniens et les Turcs, mais aussi les Grecs, les Kurdes et autres, ayant vécu durant des siècles en situation de proximité, de partage et même de mélange, n’avaient d’autre issue que celui des échanges à commencer par les échanges culinaires. Car le bien manger implique d’échapper à une routine en essayant une nouveauté et à faire d’un essai réussi une adoption.

Cédant aux sirènes de la publicité, mais surtout à l’envie de revisiter les recettes de ma mère chérie ( laquelle affirmait, dans une sorte de racisme culinaire exempt de toute méchanceté : «  Seuls les Malatiatsi savent faire la cuisine. Les Kharpetsi et les autres, non. » On aura compris que ma mère était une cuisinière de premier plan – comme toutes les mères arméniennes d’ailleurs – et qu’elle était native de Malatia), j’ai acheté le livre : Cuisine d’Arménie, de Corinne Zarzavatdjian et Richard Zarzavatdjian ( éditions SOLAR, 28 euros). Inutile de vous dire que ce livre fait un tabac, surtout quand on sait que Richard travaille pour la télé.

Tant mieux, dans le fond, si les Arméniens arrivent à parler de leur histoire tragique en aidant tout profane à préparer un dolma ou un sou-beureg. Corinne et Richard n’ont d’ailleurs pas manqué de le faire dans leur introduction.

Il reste que ce livre m’a profondément gêné, à commencer par cette obstination à vouloir arméniser des plats qui appartiennent plus à une région qu’à un seul peuple. D’autant que les dénominations de ces plats sont loin d’être arméniennes comme dolma, sou-beureg, tchi keufté, imam bayeldi, kavourma, lahmadjoun, etc.

On peut regretter de n’avoir pas trouvé les keufté aux lentilles dont je raffole, ni les feuilles de vigne à la viande. Et qu’à propos des feuilles de vigne, on ait négligé de dire qu’elles doivent être cueillies au printemps parmi les dernières sorties, car elles sont plus tendres, les autres étant plus sombres et plus dures. On peut aussi regretter que le manti représenté ( en forme de bateau) soit uniquement celui qu’on met au four, alors qu’il en existe un autre où la pâte recouvre entièrement la farce. ( Le meilleur manti que j’ai mangé m’a été servi par le restaurant turc Hasir, dans le Kreuzberg, à Berlin).

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Par ailleurs, ce livre, qui voudrait ressusciter les traditions, fait tellement dans le modernisme qu’il en vient à utiliser des ingrédients que nos mères auraient rejetés. C’est le cas des beureg et du sou-beureg utilisant la pâte filo ou des feuilles yufka. Or, nulle part n’est donnée la raison pour laquelle on appelle ce dernier plat : sou-beureg. Et pour cause, le mot sou est un mot turc qui veut dire eau. En vérité, la préparation du sou-beureg, autant que j’ai pu le constater en voyant faire ma mère, consiste à tremper les galettes de pâte dans de l’eau chaude, puis à les passer sous l’eau froide avant de les étaler dans le tepsi. Ce qui demande beaucoup de travail. Mais la bonne cuisine, c’est beaucoup de travail et ça fait travailler les muscles et les méninges. (Pour preuve ma mère a vécu jusqu’à l’âge de 92 ans). Un vrai sou-beureg, c’est de plus en plus rare. Par exemple, à Saint-Chamond, à ma connaissance, seule ma sœur Simone sait encore le faire. A telle enseigne que ses amis qui n’ont ni la patience, ni la compétence pour le faire lui en demandeNt.

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Ma soeur Simone faisant un sou-beureg

A Paris, au restaurant de la Rue Bleue, il m’arrive de commander un sou-beureg qui a la désobligeance de ne pas ressembler à celui de ma mère puisque pour aller vite on utilise de la pâte filo. Une aberration. Ou ce que j’appelle un « oudourmasion » ( un arrangement avec la réalité) comme savent le faire les Arméniens. Comme de dire, dans la préface de ce livre, que depuis Diarbékir on peut voir la cime de l’Ararat. Autant que je peux voir mon cul, oui !

Bon, je vais quand même essayer le midia dolma.

Denis Donikian

 

 

 

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