Ecrittératures

4 novembre 2018

36 vues du Mont Tarara (22)

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 3:30

Ararat-Hawk

 

Dilemme

C’est ainsi que je me trouvai, un jour à Erevan, brutalement. Toute la nuit, la neige avait tapissé les terres arméniennes, et la terre au-delà des terres, de la plaine aux cimes du Tarara.

Et voici qu’au matin, je marche au plus haut de l’avenue Sebastia, me retourne, et tout à coup c’est devant moi l’immense traîne blanche qui plonge, s’étire, se répand, laisse libre cours à sa puissance pour finir sa course de vague géante sur les flancs de la montagne.

Je suis, le temps d’un éclair, littéralement sidéré. Et je reste un moment comme ça, à macérer dans ma sidération, tandis que les voitures, tant à droite qu’à gauche, s’acharnent à grimper et dévaler l’avenue.

Or, ce matin-là, la lumière prêtait à la montagne une aura de révélation. Quoi ? me dis-je. Je me sens brusquement dépouillé de mon histoire. Dépouillé de toute histoire. Comme nu devant ce diamant du paysage qui m’offre alors une variation de son éternité.

De pareils moments dans votre vie vous invitent à vous réveiller. Et je me demandai s’il n’y avait pas aussi cette façon de voir le Tarara. Une façon naturelle en quelque sorte. Une façon de regard vierge. Tandis que l’autre, l’habituelle, affublait mon regard d’un mensonge aussi vieux que les hommes.

En réalité, nous autres Arméniens, nous le rêvons ce Tarara. Il est devenu ce que nous sommes, à son corps défendant. Du moins nous l’avons fait tel que nous a faits l’histoire. Nous le désirons avec nos tripes et notre sang. Et comme il porte l’image de nos angoisses et de nos espoirs, nous l’avons aliéné de nos propres aliénations. C’est comme s’il fermentait dans notre esprit, travaillant à nous fabriquer une réalité surfaite mais nécessaire à notre survie. Faux Tarara qui nous habite avec une telle permanente intensité que nous l’habillons de croyances qui n’ont rien à voir avec ce qu’il est, rien à voir avec l’épisode mouvementé de la géologie terrestre qui a configuré ce lieu où devaient un jour advenir les Arméniens.

Rêve donc, autant que cauchemar. Car ceux des Arméniens qui voient le Tarara par la force de leur présence au sein de ce paysage en retirent de la puissance pour vivre autant qu’ils se rongent les sangs du fait qu’il se trouve prisonnier de leurs ennemis. Quant aux autres qui habitent à l’étranger, ceux pour qui la nation compte plus que leur personne, ils vivent en sourdine dans le désir chaque fois avorté de mourir au pied du Tarara, conscients jusqu’à la douleur que le destin ne saurait les exaucer.

Très vite, ce moment de sidération passé, la fausse montagne aura repris sa domination sur mon esprit. Car jamais je n’allais retrouver la beauté primitive de cet éclair où l’homme est réduit à sa solitude, fût-ce écrasé par la présence d’une montagne qu’aucun nom ne vient encore enfermer. De fait, aussitôt après que seront revenues les illusions, ce nom de Tarara m’aura de nouveau enfermé dans le mythe qui le définit, si fort que l’éclair de lucidité m’aura paru comme l’étrange parenthèse d’une réalité improbable au regard de la routinière image dans laquelle je me complaisais.

Ainsi fait, pour peu qu’il inscrit son destin dans une histoire commune, tout Arménien, à commencer par moi-même, souffre d’un mélange de désir et de délire. Et le Tarara, qu’il regarde réellement ou mentalement, l’y emploie. Il le tire vers le haut autant qu’il illumine son âme par l’intensité de son mystère. Mais sitôt que l’histoire s’en mêle, la conscience que le Tarara lui est interdit en raison d’une frontière qui l’empêche de l’aborder, c’est la blessure qui lui revient au visage. Au juste, la Tarara revêt l’image double d’une rédemption par la survie après le massacre et d’une punition par le vol des massacreurs. La vie, la vie profonde, la vie secrète de tout Arménien réside dans ce balancement entre la satisfaction de posséder une terre et la frustration d’être dépossédé de sa montagne. Impossible aux habitants d’Erevan d’échapper aux rages et aux arrangements de la résignation.

Pour moi, la quête souterraine qui m’aura conduit dans ma vie aura été de fuir les mensonges de mon éducation, sinon de ma naissance, quitte à me laisser par faiblesse aspirer par les confortables aspirations du mythe en alternance avec les réveils brutaux dans la réalité primitive d’une existence dépouillée de toute émotion collective.

Où est ma vérité ?

Le mythe me fait vivre, mais c’est un mensonge. Et mon humanité nue m’expose au vide. Alors quoi ? Faut-il consentir au mensonge au détriment d’une certaine authenticité ou apprendre à se désaliéner des forces collectives afin d’avancer dans la lumière de son propre destin ?

La peur me jette dans les hallucinations qui habitent mes frères plutôt qu’à me perdre dans l’amour de la vie.

Il n’y a pas de délivrance sans reniement.

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2 commentaires »

  1. il n’y a pas de délivrance sans reniements

    Commentaire par haralezdesarts — 4 novembre 2018 @ 2:23 | Réponse

  2. Il est là le mont Tarara, témoin du crime et l’assassin ne pourra jamais nier.
    L’Arménien peut toujours prendre à témoin cette montagne mythique qui lui appartient depuis la nuit des temps.
    Le Turc l’a volée mais ne pourra jamais s’en glorifier, et plus c’est un butin dont personne ne voudra.
    Il lui pèse sur la conscience, comme un boulet au pied.

    Commentaire par antranik — 4 novembre 2018 @ 8:27 | Réponse


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