Ecrittératures

20 mai 2019

Pashinyan : un faux pas

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 6:41

marianne_gros_plan

 

Pour le moins, c’est la stupéfaction. Vus de l’étranger, les événements qui agitent l’Arménie ces dernières 24 heures constituent une vraie déception. Celui qui prônait une révolution en douceur en appelle à une certaine radicalisation par le peuple, c’est-à-dire en jetant la foule des affidés contre un système judiciaire qui tarde à adopter la nouvelle mentalité . Jusque-là nous avons cru que la séparation des pouvoirs serait respectée comme le veut toute bonne démocratie. Mais voilà que l’exécutif se mêle de ce qui ne le regarde pas.

Le déclenchement de cet acte anticonstitutionnel, disons plutôt anti démocratique, a été provoqué par la libération de Robert Kotcharian, qui bénéficie en l’occurrence des cautions des deux présidents de l’Artsakh, Bako Sahakian et Arkady Ghoukasian.

Ces faits obligent à nous interroger sur plusieurs points.

En quoi Robert Kotcharian, en tant que citoyen devrait-il être privé du droit au respect de sa personne tant que sa culpabilité n’est pas prouvée. On se demande pourquoi la présomption d’innocence ne lui a pas été accordée. L’Arménie s’est montrée aussi rétrograde que le Japon en la matière, qui a jeté en prison Carlos Ghosn avant même que les procès en accusation aient débuté. Quoi qu’il ait fait, Robert Kotcharian doit se soumettre à la justice dès lors que des griefs pèsent sur son mandat et sur sa personne. Si Pashinyan voulait donner la preuve qu’il est le garant d’une vraie démocratie, le cas Kotcharian est loin de le démontrer. En ce sens, Pashinyan avait à faire appliquer la justice avec le plus de retenue possible, dans le respect des règles, s’il voulait que cette justice fût efficace et non entachée d’actes douteux ou humiliants pour la victime.

Dès lors qu’on agit avec autant d’acharnement vis-à-vis de l’exprésident, celui-ci a tout à fait raison de brandir contre son accusateur le prétexte d’une vendetta politique. Ce qui fait de lui une victime qui attire forcément l’incompréhension et la compassion.

Cette accusation, Pashinyan vient de la renforcer en supportant mal qu’il ait été libéré sous caution. En appeler au peuple pour semoncer les juges d’avoir mal jugé relève de l’ingérence dans les cours de justice.

Par ailleurs, s’opposer à la caution des présidents Bako Sahakian et Arkady Ghoukasian équivaut à se mettre à dos la population du Karabagh, comme si les Arméniens avaient besoin d’une telle division.

De plus, la caution du peuple à laquelle fait appel Pashinyan, Premier ministre, jusqu’à lui demander de descendre dans la rue ou d’investir le palais de justice, rappelle à regret les propos d’Erdogan dans son acharnement à vouloir invalider les élections concernant la mairie d’Istanbul, sous prétexte que cette invalidation reflétait la volonté populaire. Cette volonté populaire qui a porté Pashinyan ne peut être invoquée à tout bout de champ. C’est au parlement et à la constitution de prendre le relai.

Ce qui pourrait excuser Pashinyan, c’est qu’il a forcément une connaissance des affaires arméniennes qui l’oblige à des réponses radicales, dans la mesure où il veut sauver la démocratie au prix de quelques entorses au système de droit. Nul plus que lui qui est au cœur des difficultés que traverse le pays sait quelles forces jouent contre sa personne au profit d’un retour à l’ancien régime. Nul plus que lui sait qui veut sa perte, et par conséquent la perte de la démocratie. La lutte contre la corruption n’est pas sans danger aussi bien pour celui qui la combat que pour le pays même. L’Arménie, à l’heure actuelle, marche sur un fil tendu. Et les nostalgiques du monde perdu, tant en Arménie qu’en Diaspora, se réjouissent des avatars de la nouvelle société. Or, on oublie que c’est la majorité des Arméniens qui a porté Pashinyan au pouvoir et que ce sont les Arméniens d’Arménie qui ont souffert le plus sous les régimes honnis de Kotcharian et Sarkissian. En conséquence, cette souffrance et ce besoin de changement, fussent-il problématiques, méritent d’être respectés. Honte à ceux qui en diaspora se délectent des échecs que rencontre l’Arménie nouvelle. Les échecs étaient inévitables. Les faux pas le sont aussi. Mais l’Arménie avance. En un an, elle a plus fait qu’en 20 ans sous les deux régimes précédents.

Denis Donikian

Je renvoie le lecteur à l’excellent article de Raffi Kalfayan dans les NAM

Un commentaire »

  1. L’ivresse du pouvoir aurait-elle contaminé Pashinyan ?
    Son comportement pourrait faire penser à celui des fondateurs d’un communisme archaïque…
    Dommage, mais il est encore temps de sauvegarder la réalisation d’un changement, presque miraculeux.

    Commentaire par antranik — 20 mai 2019 @ 10:21 | Réponse


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