Ecrittératures

21 septembre 2019

Barone VIRAVORAKAN’

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 7:01

 

Violette-Grigorian-02

(photo Max Sivaslian)

*

Hello ! Here is Barone Viravorakan’

Un soir à Erevan, nous étions tous assis autour d’une table bien garnie, joueurs d’échecs, de duduk, de mots, d’idées, de couleurs… Par chance, j’avais pour voisine Mariné Pétrossian, ma poétesse préférée que j’avais traduite en français. « Poétesse, c’est très bien, dis-je,  mais pour sortir du ghetto arménien, mieux vaut écrire des romans comme me le demandent souvent les éditeurs en France, soucieux de faire découvrir l’Arménie. – Écrire des romans, répondit-elle. Mais tu n’y penses pas ! C’est d’ailleurs une demande très viravorakan’. »

Très blessante ? Allez savoir !

Récemment, mon article, « Je hais Pachinian », m’a valu de la part de Violette Krikorian, ma poétesse préférée que j’ai traduite en français, l’accusation d’être viravorakan’, pour la raison que je traitais les Arméniens d’Arménie avec condescendance et que j’avais trop tendance, comme écrivain de la diaspora, à vouloir leur faire la leçon pour les sortir de l’obscurantisme, sachant que je ne ferais jamais avec les Français ce que je fais avec eux.

Adoubé par deux fois par mes deux poétesses préférées comme écrivain viravorakan’, je dois reconnaître que le sobriquet dont elles m’ont affublé vaut titre de noblesse.  Barone Viravorakan’, ça sonne très  arménien, comme haykakan’, Armenakan’,Taklamakan’ et autres  Kaklamakan’.

Cependant, il ne sera pas dit que le fait d’avoir été viravorakan’ aux yeux de Violette Krikorian m’autorise à répondre  d’une manière viravorakan’ à ses accusations d’être un écrivain de la diaspora viravorakan’. Et pourtant, je serais en droit de le faire pour la bonne raison que Violette Krikorian ne connaissant pas le français ne peut pas avoir fondé son jugement à partir des nombreux articles que j’ai écrits sur mon blog ÉCRITTÉRATURES et réunis en livres. Elle aurait constaté que si je m’adresse aux Arméniens tant d’Arménie que de la diaspora, c’est pour la bonne raison que je ne suis pas un grizzli né parmi les grizzlis, mais un Arménien né parmi les Arméniens. Et que depuis mon premier livre, LE LIEU COMMUN, jusqu’au dernier, le roman LAO, l’essentiel de mon œuvre porte sur les Arméniens considérés comme sujet littéraire à part entière. Pourquoi, me direz-vous ? Parce que les Arméniens réunissent plus que tout autre peuple les ingrédients d’une souffrance infinie et d’une résilience infinie. (A ce titre, ils méritaient d’être appréhendés comme une étude de cas). Mais aussi, parce que c’est le seul peuple au monde avec lequel je partage la même histoire. De ce fait, je me sens autorisé à partager avec lui le même présent et le même avenir.

Pour autant, il est fallacieux de penser que je ne me suis pas intéressé aux Français, sans parler des Turcs, des Noirs d’Amérique et de moi-même, ma cible privilégiée. Dès lors, je peux dire sans me tromper que mes livres sont peu ou mal lus, que personne ne s’est jamais jusqu’à présent penché sur la diversité de leurs thèmes et que Violette, ne connaissant pas le français, est d’autant plus excusable qu’on me lit déjà peu en France. Même si je fais un effort considérable pour rendre au moins mes livres accessibles aux Arméniens. Effort d’autant plus vain que les écrivains d’Arménie font preuve d’une incuriosité maladive à l’égard de cet écrivain de la diaspora qui vient marcher sur leurs plates-bandes.

Les propos peu amènes de Violette Krikorian m’accusant de prendre les Arméniens d’Arménie pour des ploucs me font très mal. Plus que viravorakan’, ce jugement puéril pourrait relever de la diffamation. Toute ma vie, j’ai accompagné de mes écrits et honoré par ma voix les vivants aussi bien que les morts du peuple arménien. Mes livres passés (« ETHNOS », témoignage d’un  jeune écrivain de la diaspora sur l’Arménie soviétique) et à venir  (« Encyclopédie thématique du génocide des Arméniens ») en font foi.

Le mépris n’a jamais été une valeur littéraire à mes yeux, contrairement ce que laisse entendre le coup de griffe de Violette sur ma personne. Mais c’est avec force humour et un travail acharné sur la langue qu’on peut arriver à dénoncer les ridicules d’une société. Pour moi, plus que des personnes, j’ai toujours pris pour cibles les absurdités contre la raison, la justice et la vérité, d’où qu’elles viennent. Et les condamnations de Violette à mon encontre n’y changeront rien. Dans le fond, un écrivain est un révélateur d’absurdités. Et pour ce qui concerne l’Arménie, les absurdités qui font souffrir les Arméniens sont légion.

Mais il y a plus grave. Violette Krikorian me dénierait-elle, en tant qu’écrivain de la diaspora, le droit d’écrire sur les Arméniens d’Arménie ?  Cela sent le vieux relent qui resurgit sous sa plume d’une forme de racisme interne à l’égard des aghpars. Et d’ailleurs, obligerait-elle un auteur d’Arménie ayant émigré au Canada à n’interviewer que les grizzlis ? Dès lors, disons le tout net, ce droit je le prends au nom de la liberté d’expression et je l’exerce dans quelque domaine que ce soit. Avec « Hayoutyoun », j’ai beaucoup écrit sur les travers des Arméniens de la diaspora. Mais en Arménie comme en diaspora, mes textes critiques m’ont valu de solides inimitiés. Or, la bêtise des imbéciles patriotards ou professionnels stimule ma plume. Qu’y faire ?

De fait, les reproches de Violette frisent un certain populisme dans la mesure où il semblerait que pour elle le peuple arménien soit intouchable. Sacré oui, Violette, intouchable non. Sacré dans le sens où c’est à lui, à sa préservation, à sa dignité et à son droit au bonheur que vont nos pensées et nos actes. Mais intouchable, non. Car le peuple arménien comme tous les peuples a ses héros et ses voyous. Et la plume de l’écrivain arménien se doit de crever les abcès partout où se logent des manquements à la dignité. Qu’on se rappelle, en 2012, les démêlés de Hovhannès Ishkhanian avec son recueil de nouvelles : «  Jour de démobilisation ».

D’ailleurs, qui ne sait que les premiers à prendre les Arméniens pour des moins que rien sont avant tout des Arméniens d’Arménie, à commencer par ces trois présidents de la république en passant par les oligarques ? Faut-il les dénoncer ou faut-il les préserver en s’abstenant de toute critique sous prétexte qu’on ne touche pas au peuple arménien.

Je ferais d’autre part remarquer à Violette Krikorian, que ce que je dis sur les Arméniens, en France, les essayistes et journalistes le disent au centuple sur les Français. Démocratie oblige. Dans le fond, pourquoi me reprocher d’être critique quand tout citoyen, tout journaliste, tout écrivain qui se sent partie prenante d’une démocratie le fait en toute liberté ? Est-ce à dire que les propos viravorakan’ de Violette Krikorian frisent le déni de démocratie et obligent tout un chacun à se retenir sous prétexte que le peuple arménien, c’est sacré ? En France et ailleurs le journalisme critique est un composante essentielle de la démocratie.

J’ajoute que, loin de donner des leçons à quiconque, je me suis accordé comme devoir de mettre ma plume au service du débat public et des enjeux que traverse le peuple arménien. À mes yeux, écrire sur l’Arménie, c’est d’abord le faire en tant que citoyen. Je dis bien citoyen. Car si le hasard a jeté une grande partie des Arméniens hors de leur territoire naturel pour former une diaspora, celle-ci, par son aide durant les années noires d’une gouvernance dévoyée, n’a jamais cessé, de près ou de loin, de soutenir financièrement le pays, malgré la corruption endémique qui y sévissait et qui se servait au passage. Dès lors, cet état de fait me laisse penser que je suis un citoyen économique de l’Arménie, étant donné que j’ai aidé ma famille sans relâche, mais aussi des traducteurs, un éditeur, des imprimeurs, tous payés de ma poche. Mais Violette Krikorian devrait aussi s’informer auprès de Vahan Ishkhanian, mon journaliste préféré, sur l’aide que j’ai apportée à une famille d’Arméniens, abandonnée de tous et frappée par une maladie de dégénérescence oculaire. Il était selon moi très viravorakan’ que ces Arméniens-là ne fassent l’objet d’aucune attention ni de la part du peuple arménien, ni de la part du gouvernement.

Durant au moins trois décennies, la société arménienne était une société scandaleuse. Sous Kotcharian et Sarkissian les Arméniens pouvaient mourir assassinés dans un commissariat ( affaire Goulian) ou même dans un restaurant (affaire Poghos Poghossian). La décharge de Erevan, telle que je la décris dans mon roman « Vidures », suintait le scandale. Et celui qui le lira verra que je ne prends pas les chiffonniers arméniens pour des ploucs. De fait, le vrai scandale en littérature, c’est de rester aveugle au scandaleux. Comme nos intellectuels conférenciers, parleurs de passé perdu, qui n’ont jamais accordé la moindre attention aux Arméniens  qui souffraient d’injustice et de pouvoir arbitraire.

Enfin, c’est à bon escient que je prends ici pour cible Violette Krikorian , ma poétesse préférée. Car en voulant me faire la leçon et en me prenant pour un  Arménien douteux vivant en diaspora, elle ajoute du ridicule à ses propos viravorakan’. Mais comme maintenant nous sommes tous viravorakan’, avec nos ridicules et nos travers, nous sommes donc tous frères et sœurs appartenant à un même peuple en quête de vérité, de justice et de bonheur.

Tous des Arméniens dans le même bateau voguant pour la même dignité.

Denis Donikian

5 commentaires »

  1. Salut Denis . Content et très heureux de retrouver ta verve après les vacances .
    Continue surtout à ne pas te retenir . Garde ta magnifique spontanéité de cœur et d’esprit . Et de corps , si par chance tu en as la force…..
    Quel que soit le coin ou le recoin de notre diaspora il y a des  » Violettes Krikorian  » qui vivent et survivent même grâce à leurs trémolos patriotards .
    Denis , nous t’aimons comme tu es et surtout pour tout ce que tu es et tout ce que tu as fait et écrit depuis tant d’années .
    Si nous pouvions avoir quelques viravorakans comme toi de plus !!! Apsos , nous avons surtout des Violettes Krikorian .
    Donig

    Commentaire par Donig — 22 septembre 2019 @ 6:41 | Réponse

  2. 8h50 Dimanche 22 octobre.
    Ma première lecture du matin.
    Merci Denis.

    Commentaire par BARSAMIAN Alain — 22 septembre 2019 @ 6:49 | Réponse

  3. Comme souvent lorsque des critiques – ici d’une amie proche que tu estimes – viennent égratigner ta sensibilité-susceptible – ton esprit d’analyse paroxystique se met à l’œuvre, à juste titre il est vrai, pour en démonter le processus erroné et démontrer la justesse de ton propos ! Est-ce mon instinct maternel ? Mais je ne peux m’empêcher de te trouver attendrissant !! Il n’empêche ; j’aime ton style et ton grand talent depuis que je te lis ! Inconditionnellement, Dzovinar

    Commentaire par Dzovinar Melkonian — 22 septembre 2019 @ 7:36 | Réponse

  4. Merci cher Denis, d’être le poil à gratter de ceux qui vivent dans l’illusion.
    Continue ton travail de citoyen éclairé pour contribuer au changement de tout ce qui ne va pas autour de nous. Le travail est immense mais gardons les yeux ouverts et les bras tendus.
    Merci de mettre ton talent non au service de la vanité mais au service de la vérité. « Ils » finiront par comprendre…
    Garde ton titre de noblesse BARONE VIRAVORAGAN qui est une réaction à l’efficacité et à la clairvoyance de ton analyse.
    Admiratif et amicalement Jacques Nazarian

    Commentaire par Hélène BASMADJIAN — 22 septembre 2019 @ 9:47 | Réponse

  5.  » Savoir aimer l’Arménie… »
    Tu aurais pu te satisfaire d’en faire un poème ou une chanson….
    Tu en as fait ta quête du Graal. Ce fut, c’est et ça restera le combat de ta vie, mené sans aucune complaisance mais avec une fidélité sans faille à tes convictions et à ton éthique.
    C’est pour ce courage que nous t’admirons, et c’est grâce à ce courage que nous avons appris à aimer l’Arménie, avec ses fantômes, ses zones d’ombre, mais aussi avec ses richesses et ses espoirs.
    La vérité vaut de l’or, même si parfois elle dérange!
    Avec toute mon admiration
    Annick

    Commentaire par vAUDLET Vaudlet — 27 septembre 2019 @ 11:27 | Réponse


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