Ecrittératures

11 octobre 2019

TSAVET DANEM ( Je prends ton mal) ( (2)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 4:46

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Deuxième partie – Le Hayastan selon saint Nigol

Après son indépendance politique, l’Arménie a mis près de trente ans avant de conquérir sa démocratie, à savoir une démocratie réelle contre une démocratie de la fraude et de la misère qui l’a clouée sur place dans la stagnation ou déchirée sous les effets de l’émigration forcée par la désespérance économique ou l’humiliation politique. En effet, comme elles ont eu à affronter dès le début des catastrophes qui auraient pu  terrasser le pays (séisme, guerre au Karabagh, fermeture des frontières à l’est et à l’ouest),  les instances politiques dépassées par les événements ont dû parer au plus pressé. Nul ne saurait les incriminer dès lors que les résolutions prises dans la précipitation, les improvisations du moment, la nécessité de formuler les normes d’une nouvelle société s’accompagnaient d’un certain chaos dont les Arméniens  les plus forts et les plus rusés ont largement profité. Malheureusement les Arméniens attendaient le droit, la justice et la paix sociale, ils n’ont reçu  que la gangrène. Comme si elle couvait durant les années soviétiques et attendait le jour où l’Arménie deviendrait une république pour se propager. De fait, l’indépendance de l’Arménie n’a donné lieu qu’à un état de dépendance dans le sens où la seule dynamique économique qui l’a maintenue en vie se nourrissait de népotisme, de corruption, d’aghperoutyoun et de système D, tandis que le travail à l’étranger des Arméniens valides, sciemment entretenu, constituait une manne substantielle par la rentrée des devises, dispensant l’État de créer des emplois sur place alors qu’il profitait de cette situation de déliquescence pour régner sur une population abrutie par la pauvreté ou la quête de survie.

Cette immédiate indépendance nous l’avons vue et éprouvée pour l’avoir largement décrite ici ou là. Ce qui nous avait le plus frappé alors, c’était un état d’abandon généralisé, à savoir des hommes et des femmes n’ayant plus aucun soutien ni moral, ni familial, ni économique, tandis qu’en même temps se développaient des formes d’enrichissement qui juraient avec la misère ambiante. Comme l’Arménie profonde  s’enfonçait dans une pitoyable dépression tandis que dans la capitale s’étalaient des luxes d’insouciance totalement artificiels, sans parler du caractère  de plus en plus ostentatoire de certaines richesses, on se demandait si au delà d’une démocratie de façade ne survivait pas une forme de régression vers un féodalisme fondé sur le système des agha comme en Turquie ottomane et ailleurs. Ces maîtres de la vie sociale, qui mesuraient la vie des Arméniens à l’aune de leurs seuls intérêts, avaient pour noms ceux des oligarques comme le fameux Dodi Gago dont le sobriquet résonne comme un gag  tellement cette figure emblématique du parvenu illustre bien une structure politique où les députés avaient tendance à voter en faveur de leur business plutôt que pour l’amélioration du bien général. De ce fait, il était difficile de définir cette Arménie hybride où se mêlaient inextricablement le droit et l’absence de droit. C’est cet embrouillamini qui  nous a conduit un jour à définir l’Arménie comme une  république démomerdique. Néologisme parmi les moindres, advenus sous notre plume, pour désigner ce pays politiquement indistinct et où les citoyens étaient devenus comme les déchets d’une corruption généralisée.

La première chose à laquelle s’est à juste titre attaqué le gouvernement actuel était de rendre la démocratie au peuple par la réhabilitation du droit. Aucune réforme ne pouvait être entreprise, aucun progrès, aucune volonté de changement dans quelque domaine que ce soit sans consolider le socle juridique sur lequel devait reposer la nouvelle Arménie. Sans le droit le pays irait à vau-l’eau comme sous les régimes précédents. En ce sens, nous pouvons mettre à l’actif du Premier ministre qu’il s’est donné pour objectif d’éradiquer la corruption dans la vie sociale. On aurait du mal à penser qu’un tel acharnement contre toutes les formes de corruption où qu’elles se développent soit le fait d’un homme capable de dérive autoritaire. En s’engageant dans cette voie, c’est lui-même qu’il expose devant un peuple peu enclin à tolérer les abus d’autorité. Et pourtant, la chasse aux Républicains dont l’influence toxique menace constamment les avancées sociales crée un climat délétère miné par le soupçon. Nous avons déjà exprimé le caractère intolérable des ingérences, supposées ou réelles, du Premier ministre, au sein de l’appareil judiciaire. Très certainement ses obsessions anti-Parti républicain ne peuvent que le conduire à jouer avec le feu.

Heureusement, l’autre obsession de Pachinian, c’est de rendre son intelligence à la jeunesse arménienne en élevant le niveau d’éducation. Il faut dire que le potentiel, dans ce domaine, est immense et que loin de l’exploiter, les régimes précédents l’ont au contraire maintenu à un grave degré de médiocrité. Ce n’est pas en introduisant le jeu d’échecs dans les écoles qu’on peut produire un avenir et développer un pays. Encore moins d’instruire les enfants dans la religion nationale. Le pari de Pachinian qui consiste à orienter l’éducation vers les technologies de l’information n’est pas vain. Il repose à juste titre sur ces scientifiques d’origine arménienne qui ont démontré que le génie arménien ou sa faculté d’accéder aux plus hautes marches, permettait de parier sur l’excellence des aptitudes et du potentiel qui anime la jeunesse du pays. « L’innovation et l’esprit d’initiative ont toujours été au cœur de l’identité arménienne. Tout au long de l’histoire, le peuple arménien a mis au monde des scientifiques, des ingénieurs et des inventeurs qui ont apporté une contribution inestimable au développement de l’humanité et à l’amélioration du niveau de vie », dit-il dans son discours inaugural pour saluer l’ouverture en Arménie du Congrès mondial sur les technologies de l’information. Le Premier ministre part d’un constat, que chaque membre de la diaspora a pu remarquer lui-même, à savoir que tout jeune Arménien qui se trouve dans un milieu intellectuellement stimulant est capable du meilleur. Ce qui n’a pas été le cas en Arménie durant les trente premières années de l’Indépendance. Pachinian souhaite pour l’Arménie ce qui se fait à l’étranger. Par ailleurs, il faut comprendre que les techniques de l’information, dès lors qu’elles pénètrent dans le tissu social et national, induiront des soins plus performants dans les hôpitaux, une défense plus efficace aux frontières, une panoplie d’emplois plus large. Déjà, ces opportunités font accourir de la diaspora des entreprises soucieuses d’investir dans le pays et d’ouvrir des startups dans tous les domaines possibles. Mais les étudiants arméniens n’auront pas attendu le Congrès pour commencer leurs travaux, ils y auront présenté des engins volants sans pilote, des robots et même une prothèse myoélectrique de bras.

Cependant, il n’est pas interdit de souhaiter que la nouvelle confiance qui règne en Arménie depuis l’émergence de la révolution de velours engendre une nouvelle conscience. Investir dans le matériel ne permettra pas au peuple arménien de vivre selon sa culture. Il risque au contraire de s’en éloigner. L’homme a besoin de trouver des repères culturels au gré d’une tradition collective qui, au cours de son histoire, lui a évité de sombrer dans la dépression par la résilience et le religieux. Tous les peuples investissent dans leur culture pour que la conscience de leur origine alimente leur élan vital vers un avenir plus brillant. L’homme a besoin de se situer s’il ne veut pas s’abîmer dans la névrose qu’alimentent l’inconnu de sa naissance et l’inconnu de sa mort. Se situer dans le temps par la réactivation des mythes et se situer par rapport à ses semblables par la pratique d’une fraternité de combat. Or, depuis des décennies en Arménie, le sauve-qui-peut et la corruption, le triomphe de l’argent au détriment d’une société plus égalitaire ont dominé les esprits. Il serait temps de revenir aux fondamentaux et de placer l’humanisme et la fraternité au centre du social. Sans une éthique de l’empathie, l’Arménie s’écroulera. Il faut penser l’autre, apprendre à penser à l’autre et à se mettre à la place de l’autre. En d’autres termes, mettre le fameux tsavet danem’ (je prends ton mal) au cœur d’une société qui a trop longtemps pâti d’un abandon généralisé. Non seulement, ce principe permettrait de revenir aux sources de la religion chrétienne pour que les Arméniens se maintiennent dans une sorte de verticalité mystique, mais il permettrait une véritable révolution des mentalités. Nous ne dirons pas que l’Arménien n’a pas ici ou là montré de la solidarité envers l’autre. Mais les manques sont nettement plus flagrants que les pratiques. Cette solidarité devrait d’ailleurs aussi jouer entre l’Arménie et la diaspora, laquelle depuis l’avènement de la République et la catastrophe du séisme de 1988 n’a jamais manqué d’établir des ponts avec le pays pour le sortir du naufrage. Même si le donateur n’a pas toujours été respecté correctement par le receveur.

Un peuple solide, c’est un peuple solidaire. Et la foi dans le « nous »,  c’est le « menk » du « menk enk sarere »( nous sommes nos montagnes). Un «nous»  au sein duquel interagissent les responsabilité des uns par rapport aux autres comme le sang spirituel qui donne vie à ce « nous».

Denis Donikian, 5 octobre 2019

3 commentaires »

  1. Ton analyse, Denis, est une profession de foi qui devrait être comprise et suivie par TOUS les Arméniens du monde.
    Après l’anéantissement presque atteint, il y a eu la renaissance miraculeuse.
    On en revient à l’adage « l’union fait la force » qui reste le point crucial pour aller de l’avant.
    Après la révolution de velours, il entamer l’étape de l’évolution pour un nouvel avenir…avec l’espoir porté par la jeunesse.

    Commentaire par antranik — 11 octobre 2019 @ 9:16 | Réponse

    • L’union fait la force Oh combien !!! Mais l’union de qui avec qui ? Si j’ai apprécié l’analyse foisonnante dans les grandes lignes, il y a une évidence inquiétante car aucune analyse sur la relation EFFECTIVE de la diaspora au pays pour la réalisation de projets, sur le terrain, je ne cesserais de répéter  » que font les retraites de la diaspora qui ont acquis tant de savoir et savoir faire dans tous les domaines ? Pachinian ne pourra avancer sereinement sans ce riche apport diasporique car les mentalités du passe (80+30) sont TRÈS fortement imprégnées. Oui a Madame KARDASHIAN, a SCHEN, DEVEDJIAN … sans quoi les belles analyses intellectuelles bien formulées, dressées de loin, ont valeur de reportage journalistique. Rappelez vous l’histoire post révolutionnaire Franco, Salazar, Pinochet, ainsi il est honteux, scandaleux IRRESPONSABLE d’avoir conclue « Erdoran-Pachinian même combat » ? 30 années d’un système tyrannique ayant mis la nation a genoux (vivant et animant des projets dans les villages, les villageois n’osaient m’approcher comme membre de la diaspora forcement opposant au régime dictatoriales qui disposait d’indics a tous les coins de rue pour qu’intervienne IMMÉDIATEMENT la police au domicile, j’en passe de pire, hommes battus, femmes et leurs enfants dont les soldats menacés …) , primauté de la force tyrannique sur le droit, économie mafieuse, social-sante inaccessible, culturel commercialisé, politique confisqué, civil ignoré. Conséquences ? Prisonniers politiques en masse dont Pachinian, puis notamment un exode massif. Le peuple a suivi la marche de Gandi-Pachinian qui a conduit au mouvement national de rejet et revendication démocratique qu’il faut entretenir SUR LE TERRAIN avec qui ? DE MANIÈRE INCONTOURNABLE AVEC SA DIASPORA. Je suis un homme heureux, comblé, dans MON PAYS parmi et avec les miens. Mon boulanger est arménien, je marche au rythme quotidien des PAREV ARPER DJAN !!! Je serai enterré dans ma terre incomparablement légère.

      Commentaire par Ardachece Barseghian — 12 octobre 2019 @ 7:53 | Réponse


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