Ecrittératures

30 mai 2020

Aphorisme du jour (6)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 4:05

 

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Pour créer des médicaments, les labos créent des maladies.

28 mai 2020

24 mai 1964: Discours de Jacques Nazarian au Palais de l’UNESCO

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 7:13

 

papa 90

Jacques Nazarian lors de ses 90 ans.

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Le combat pour faire ressurgir dans la conscience des nations le génocide de 1915 n’a pas été un chemin facile. Il ne faut pas ignorer ceux qui l’ont mené à bien, saisissant la moindre occasion pour faire parler de lui auprès des instances officielles alors que le silence pesait lourd et qu’il fallait déplacer des montagnes. Un jour viendra où la préhistoire de cette reconnaissance, soit avant le cinquantenaire, attirera l’attention d’un chercheur. Nous l’espérons. Ce chercheur serait bien étonné de constater avec quelle énergie les militants de la première heure ont payé de leur personne. Je pense à Georges Khayiguian qui est à l’initiative du fameux Centre d’Études Arméniennes et qui a rassemblé autour de lui une pépinière de jeunes fous partis à l’assaut des forteresses du négationnisme turc. Comme Diran Khayiguian, Kégham Kévonian, Manoug Atamian, Robert Donikian et sa femme Emma, Vahagn Garabédian, Jacques Nazarian et son épouse Jeannette. Et bien d’autres, tant d’autres…

Or, ce 24 mai 1964, c’est à Jacques que revient la tâche difficile de faire éclater au Palais de l’UNESCO le scandale du génocide oublié de 1915, à l’occasion de la XVème journée Nationale contre le racisme, l’antisémitisme et pour la Paix.

C’est à lui que revient la formule choc : PRIME au CRIME, laquelle résume tout.

Membre très actif du Centre d’Études Arméniennes, il faisait avec sa femme un couple soudé dans le même combat. Des gens de foi et de conviction. J’ai toujours été époustouflé par le bon sens méridional de Jacques. Il disait des évidences avec le sourire serein de ceux à qui on ne la fait pas.

Voici les deux pages dactylographiées de ce discours. Une rareté qui figurait dans ses archives et qu’il a bien voulu  offrir aux lecteurs de ce blog.

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Numériser

Numériser 1

27 mai 2020

Aphorisme du jour (5)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 5:37

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Un médicament ne se donne pas à vous comme vous achetez une bonne viande ou un bon légume. Vous en prenez pour survivre à votre maladie, puis vous devez en prendre un second pour survivre aux effets secondaires de ce premier médicament. De la sorte, en revoyant deux fois votre médecin vous êtes assuré de le retrouver une troisième fois et ainsi de suite.  Comme le médecin double vos visites, il double aussi les bénéfices du laboratoire pharmaceutique qui trouve donc son intérêt à fabriquer des médicaments qui en nécessitent forcément un autre. Double bénéfice pour eux, double peine pour le patient.

Aphorisme du jour (4)

Filed under: APHORISMES,Uncategorized — denisdonikian @ 5:34

La médecine peut faire des prouesses, les labos doivent faire des bénéfices.

26 mai 2020

Aphorisme du jour ( 3)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 1:13

 

 

 

Madame Pipi,

n’ayant plus qu’une usine entre les jambes,

se prit d’un amour tel pour les fleurs

qu’elle y plongeait le nez.

25 mai 2020

Aphorisme du jour (2)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 7:13

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La médecine est notre nouvelle théologie. Hier nos églises, aujourd’hui nos hôpitaux. Hier nos prêtres, aujourd’hui nos médecins. Hier nos sœurs, aujourd’hui nos infirmières, Hier nos évêques, aujourd’hui nos spécialistes. Hier l’Inquisition, aujourd’hui le Conseil de l’Ordre. Hier l’hostie, aujourd’hui le médicament.

22 mai 2020

Témoin du génocide : Arsen Der Sarkissian (3)

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 6:03

 

 

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Famille Der Sarkissian ( 1929)

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Témoignage d’Arsen Der Sarkissian, grand-père maternel de Christine SEDEF, recueilli par elle et un de ses cousins Denis Der Sarkissian.

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Partie 3

A 18h, à l’appel du « Muezzin », je suis arrivé à Aïntab. La belle-fille de Gurun m’avait donné comme consigne de me rendre chez le maréchal-ferrant et de me présenter à lui. Il y avait un atelier où un maréchal-ferrant était en train de travailler. Quand il m’a vu, il a tout de suite compris la situation et m’a fait entrer. Il m’a demandé qui j’étais, alors j’ai répondu : « Je suis « Arsen Der Sarkissian de Gurun. » Il tremblait de peur, car tous les militaires turcs venaient le voir pour leurs chevaux. Je lui ai expliqué comment j’étais arrivé jusqu’ici. « Sois sans crainte » m’a-t-il répondu. Cette nuit-là, j’ai mangé du pain, du fromage, et il m’a donné un coin pour dormir. Malgré cela, je n’ai pas dormi de la nuit, tant j’avais peur. Le lendemain, deux jeunes filles ont frappé à la porte. C’étaient les deux sœurs de Soukias, mon cousin. Elles m’ont tout de suite reconnu et avec l’accord du maréchal-ferrant, m’ont emmené à l’hôpital américain d’Aintab car j’étais vraiment malade. Je suis alors entré à l’hôpital pour y être soigné d’une jaunisse pendant environ quinze jours. Là-bas, j’ai rencontré un jeune garçon de dix-sept ans de Gurun qui s’appelait Poladian. Il me reconnut et me certifiait qu’il avait vu ma sœur et qu’elle me cherchait depuis longtemps. Il m’a promis de m’emmener la voir lorsque je sortirai de l’hôpital, c’était à environ à deux heures de marche.

Une fois sortis, nous sommes allés auprès de ma sœur. Elle travaillait comme servante dans un très bel immeuble orné de façades en marbres. Dès qu’elle m’a vu, nous nous sommes jetés dans les bras l’un et l’autre. Elle était persuadée que j’étais mort. Nous avons beaucoup pleuré. Elle a demandé à sa patronne si elle pouvait m’embaucher comme ouvrier, mais comme cette dernière avait un fils de mon âge, elle a refusé par crainte de disputes entre nous. Elle m’a proposé de m’envoyer chez des amis à elle, qui n’avaient pas d’enfants. Ma sœur m’a emmené chez ces gens qui ont accepté de m’adopter mais à la condition que je devienne citoyen turc. Ma sœur est repartie. La bonne de la maison a demandé à ce que l’on me donne un bain et est allé chercher un Imam pour procéder à la conversion Islamique. Quand je me suis déshabillé, ceux qui devaient me laver ont refusé en disant que j’étais contagieux avec mes plaies. La patronne a demandé qu’on lui apporte de l’eau chaude en attendant l’Imam. Une fois le dos tourné, je me suis enfui auprès de ma sœur et lui ai affirmé que je ne voulais pas devenir turc. Sa patronne en a ri et a indiqué à ma sœur le nom d’un tailleur arménien dans la rue. Elle envisageait de lui demander s’il ne pouvait pas m’embaucher comme apprenti. Cependant il y avait une loi interdisant d’employer un réfugié. Il m’a gardé tout de même en prétextant: « Si on me créer des difficultés, je leur dirais que seul, je n’arriverais pas à servir toute l’armée ». Je suis resté là jusqu’en 1918.

Cette année-là, les Anglais sont entrés dans Aintab et ont délivré la ville. Ma sœur m’a alors emmené à l’orphelinat d’Aintab. Environ six mois plus tard, au printemps 1919, les Allemands sont entrés également dans la ville. Les Français ont voulu sortir les Allemands d’Aintab, ce fut une longue et dure bataille. Les Arméniens de la ville se sont retranchés dans l’orphelinat américain dont ils avaient obstrué l’entrée par des sacs de sables. Les Arméniens se battaient côte à côte avec les Français, contre les Turcs et les Allemands. Environ six mois plus tard, l’Armistice fut signé et je fus transporté à Alep. Je suis resté à l’orphelinat d’Alep pendant environ un mois, puis j’ai intégré l’orphelinat de Djibail, proche de Beyrouth. Je suis resté à Djibail jusqu’en 1922, date à laquelle nous étions environ 1500 orphelins. A Djibail, je travaillais beaucoup, j’aimais beaucoup lire, mais j’avais du mal à progresser dans mes études. Alors pendant mon temps libre, il m’arrivait souvent de prendre du fil et une aiguille puis de coudre. Un jour, l’orphelinat reçut la visite de George Nakachian, un tailleur de Tripoli. Il cherchait un jeune pour l’aider dans sa boutique. J’ai saisi l’occasion en levant la main, mais le gardien de l’orphelinat s’opposait à ce que je parte prétextant que j’étais encore jeune et que je devais étudier, lire et écrire. Après avoir fermement insisté, il a finalement accepté que je parte avec le tailleur pour Tripoli. Je voulais travailler, mais j’espérais avant tout être adopté dans sa famille. Une fois arrivé à Tripoli, j’ai écrit à ma sœur pour lui faire part de mon départ. Ma sœur venait juste de se marier avec Senekerim Papazian. Puis, j’ai envoyé également un courrier à mon oncle Yenovk Der Sarkissian qui était parti pour Beyrouth avec sa famille afin de lui faire part de ma nouvelle situation. Je travaillais dur, et recevais un peu d’argent en compensation. J’espérais vraiment que ce tailleur me prendrait dans sa famille, c’est pourquoi je travaillais toujours de plus en plus dur. Un jour, mon oncle Yenovk est venu me chercher. Il m’a dit : « Tu vas venir avec nous, nous partons pour la France ». Je ne savais plus quoi faire, je me tournais alors vers mon patron qui m’a simplement dit : « Pars, mais si tu es déçu écris moi et je te paierai le voyage retour pour revenir travailler chez moi. » J’ai écouté mon oncle et nous sommes partis.

Notre objectif était de rejoindre les États-Unis. Une fois arrivée en France, à Marseille, je me mis à chercher du travail, car le voyage pour les États-Unis n’était plus possible malgré le fait que ma sœur y était déjà. Le mari de ma sœur Seran m’avait envoyé soixante dollars, dont vingt dollars pour me payer le voyage. Nous étions environ dix membres de la famille Der Sarkissian, lorsque nous avons débarqué à Marseille avec comme premier objectif celui de rechercher un travail. Avec mes cousins, nous nous sommes présentés au « bureau de placement », puis nous avons trouvé un emploi à Belfort dans le Nord de la France. Un soir, vers 18 heures, mes cousins et moi avons donc pris le train à la gare Saint Charles pour partir à Belfort. Mon oncle Yenovk nous a rejoint avec sa famille un peu plus tard. Je n’aimais pas cet endroit, il faisait froid, et le travail que l’on m’avait proposé n’était pas à la hauteur de ce que j’espérais. Il était même bien moins intéressant que mon emploi à Tripoli. Mon oncle était très triste, il s’en voulait de m’avoir emmené en France et se sentait responsable de notre misérable situation. Environ un an après, nous allions célébrer la communion de mon cousin Levon. Nous cherchions un costume pour la cérémonie. En entrant chez un tailleur, nous lui avons fait la remarque que j’étais également tailleur, et qu’il ne fallait donc pas nous tromper sur la marchandise. Aussitôt dit, le tailleur m’a embauché comme ouvrier dans sa boutique. J’avais enfin un travail un peu plus intéressant.

Cinq mois après, Yenovk nous a ramenés à Valence. En 1928, je reçois enfin mon certificat pour partir aux États-Unis. Je descends donc au consulat de Marseille pour obtenir l’autorisation de mon départ, mais une fois arrivé sur place, la personne du consulat m’observe, puis me dit en souriant : « Quand tu seras en mesure de partir pour les États-Unis, tu auras les cheveux blancs ! » J’avais alors compris qu’il n’y avait plus d’espoir. Je suis reparti sur Valence où je me suis marié pour fonder une famille.

21 mai 2020

Témoin du génocide : Arsen Der Sarkissian (2)

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 4:48

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Famille Der Sarkissian (1932)

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Témoignage d’Arsen Der Sarkissian, grand-père maternel de Christine SEDEF, recueilli par elle et un de ses cousins Denis Der Sarkissian.

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Partie 2

Un mois après, ils ont demandé à tous les habitants du village de prendre avec eux un peu de nourriture pour deux jours et quelques vêtements de rechange. Ils nous ont dit : «Donnez-nous les clés de vos maisons car vous allez revenir d’ici quelques jours». Nous les avons crus, et puis de toute façon, nous ne pouvions rien faire d’autre que d’obéir. J’étais encore jeune, mais je me souviens bien du départ de Gurun. J’avais le sentiment que nous partions en vacances. Les chevaux que mon père possédait avaient été préalablement réquisitionnés à l’exception de deux bêtes que nous avions gardées avec nous. Seran ma sœur et moi-même voyagions sur les chevaux conduits par notre belle-mère. Notre convoi avança toute la nuit en direction d’Albisdan. Le lendemain, deux gendarmes qui nous accompagnaient, nous ont soutenu que dans la nuit, des brigands viendraient nous voler et que nous pourrions être protégés, en échange d’une pièce d’or. Nous avons payé afin d’être tranquilles cette nuit-là. Le lendemain matin, ils nous ont installés sur les hauteurs des coteaux proches d’Albisdan, auprès d’une cabane inhabitée. Ils nous ont demandé encore une pièce, mais le soir vers 19 heures, par derrière la montagne, un groupe de Kurdes est arrivé, munis d’épées et de haches. Ils nous ont tout pris. Nous nous sommes enfuis laissant tout derrière nous. Cette nuit-là, je me suis réfugié au bord d’une rivière pour me reposer et tenter de dormir un peu. Ces Kurdes ont kidnappé des filles et des mères de famille pendant la nuit. Au petit matin, ma sœur me cherchait, je l’entendais crier « Arsen ! Arsen ! », puis dès qu’elle m’aperçut au bord de la rivière elle s’est mise à courir à ma rencontre et m’a pris dans ses bras. Ensuite, escortés par quinze gendarmes, nous avons rejoint Albisdan. Il y avait une loi qui interdisait aux déportés d’entrer dans les villes, alors nous étions placés dans un camp un peu à l’extérieur de la ville. Nous sommes restés environ un mois à Albisdan. Ensuite, après trois jours de marche à travers les chemins de montagne, ils nous ont emmenés au village d’Alparan. Ils nous ont distribué un morceau de pain noir comme seule nourriture pour la journée. Ceux qui avaient caché un peu d’argent ont pu acheter de la nourriture. Dix à quinze jours plus tard, ils nous ont mis en route vers la ville de Marach. Nous traversions d’abord Zeytoun. Zeytoun était auparavant une grande ville splendide et merveilleuse, surnommée la ville des Lions. Il n’en restait plus rien. Tout avait été détruit, les maisons et les bâtiments brûlaient. Zeytoun n’existait plus. Les quelques Turcs que nous croisions à l’entrée de la ville s’exclamaient en nous apercevant : « Tiens, il reste encore des Arméniens vivants par ici ! » Cette ville ne ressemblait à rien, si riche et si belle de son glorieux passé, elle incarnait dorénavant l’anéantissement de tout notre peuple. Ils nous ont installés en dehors de la ville, avec comme ration une simple boule de pain noir. Je n’ai pas dormi cette nuit-là car je pensais que la fin de notre voyage allait s’arrêter là. La nuit, ils allaient probablement venir pour nous tuer.

Le lendemain matin nous avons repris la route vers Marach où nous sommes arrivés deux jours plus tard, en début de soirée. Avant les évènements de 1915, Marach était une ville très riche. Les Arméniens de cette ville n’avaient pas encore été déplacés. Lorsqu’ils nous ont aperçus, ils sont venus nous porter secours et nous ont donné un peu de pain lavach , quelques agneaux et des vêtements car nous étions tous à moitié nus. Ensuite ils nous ont emmenés vers le cimetière turc, en dehors de la ville. Les Arméniens de Marach étaient effrayés à l’idée que leur tour allait venir bientôt. Avant de repartir, quelques femmes du convoi ont laissé leurs enfants à Marach ; elles n’avaient plus la force de continuer à les porter et espéraient ainsi pouvoir les sauver de la mort qui nous attendait.

Deux jours plus tard, nous partions pour Aïntab. C’était une grande ville. Je me souviens que j’avais très soif, alors ma sœur devait s’arrêter plusieurs fois sur la route pour me donner à boire et pour que je puisse continuer à marcher. A Aintab, les Turcs avaient déjà exilé toutes les familles arméniennes, exceptée une trentaine d’entre elles. Ils nous ont installés d’abord dans un camp, toujours à l’extérieur de la ville. Le jour suivant, ils ont séparé le convoi en emmenant des groupes de 5 ou 6 familles dans des villages avoisinants pour travailler chez des familles turques. Nous avons eu beaucoup de chance, car nous avons ainsi pu éviter la route vers les camps de Der-Zor que le convoi précédent avait prise. Ma belle-mère, sa sœur, sa mère, ma sœur Seran et moi-même avons été placés dans le village de Bezirian. Le maire de ce village voulait marier la sœur de ma belle-mère à son fils. Cependant, la mère de la jeune fille, qui avait environ 70 ans a refusé de donner sa fille à un Turc. Ce dernier avait habillé la jeune fille en robe de mariée. La vieille dame a déchiré la robe en se jetant sur sa fille pour la protéger. Le maire a ordonné de maintenir la vielle femme, puis est sorti en criant : « Que ceux qui m’aiment lynchent cette femme avec des pierres et la tue ! » Ils l’ont emmené dans un champ, puis l’ont lapidée. Profitant du tumulte, ma belle-mère s’est sauvée, et nous ne l’avons plus jamais revue jusqu’à la fin de la guerre. Ils m’ont ensuite séparé de ma sœur et mis chez un paysan pour travailler et garder ses deux chèvres. Un jour, les chèvres sont parties chez le voisin. Le paysan pour qui je travaillais est alors venu me voir pour me rouer de coups de bâton jusqu’au sang, puis il m’a jeté dehors. J’avais très peur et je ne savais plus où aller. J’étais malade, malade par cette peur qui me rongeait de l’intérieur. Heureusement, la belle-fille du curé de Gurun était employée dans cette maison. Je me souviens qu’elle lavait notre linge à Gurun, c’était la belle-fille de mon cousin Hagop. Comme elle m’a trouvé ainsi complètement perdu et apeuré, elle m’a caché dans une cave de la maison du paysan. Elle m’apportait de la nourriture et de l’eau. Je ne me souviens plus combien de jours je suis resté caché là, mais ma souffrance était intenable, car mes plaies s’étaient infectées. Au mois de septembre, un soir, ma bienfaitrice en m’apportant à manger m’a dit : « Demain matin, de bonne heure, je t’apporterai des vêtements et tu partiras avec des paysans à Aïntab, car ta sœur se trouve là-bas. » A deux heures du matin, je suis parti avec eux sur la route d’Aintab avec comme seul bagage un peu de nourriture et du linge que je portais dans un sac à dos. Mes compagnons de route étaient pressés, ils devaient arriver tôt pour vendre leurs fruits (du raisin séché). J’avais de plus en plus de mal à les suivre alors, après deux heures de marche, ils m’ont laissé sur la route. J’avançais, à pied, à genoux, comme je le pouvais. Soudain j’entendis des bruits de chevaux derrière moi, je pensais que les paysans revenaient me chercher, mais c’étaient d’autres cavaliers. Un homme s’est approché de moi et m’a demandé qui j’étais. Je ne parlais pas le turc, mais j’avais tout de même compris ce qu’il me disait. En tremblant de peur, j’ai prononcé mon nom : « Je m’appelle Arsen. – Et où vas-tu comme cela ? – Je vais à Aintab » je répondis. Un jeune homme s’est alors approché et m’a dit : « Ah ! C’est très bien, je n’avais pas encore tué un Arménien, l’occasion se présente puisque j’ai une épée toute neuve, je vais m’en servir ! » J’ai commencé à pleurer et à crier de peur : « Mon seigneur, Sauve-moi ! Faites au moins en sorte que je ne souffre pas ! » Un vieil homme de la bande portant une barbe blanche s’est approché et a demandé pourquoi je criais et pleurais ainsi : « Mais qu’avez-vous fait à cet enfant? » leur a-t-il demandé. Le jeune lui a répondu : « C’est un infidèle, je vais le tuer ! » Le vieux, en caressant sa barbe a dit en regardant le ciel : « Allah, Allah ! Ce n’est pas bientôt fini tous ces massacres ! Allez, rentre ton épée et laisse-le tranquille ! » Puis, ils ont continué leur route, et moi la mienne.

20 mai 2020

Témoin du génocide: Arsen Der Sarkissian (1)

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 4:25

AgopArsenMihran_Krikor

Hagop, Arsen, Mihran et Krikor

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Témoignage d’Arsen Der Sarkissian, grand-père maternel de Christine SEDEF, recueilli par elle et un de ses cousins Denis Der Sarkissian.
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Partie 1

Je suis né le 5 Mai 1908 à Gurun, une ville de 18000 habitants qui comprenait 10000 Arméniens et 8000 Turcs. La préfecture de Gurun s’appelait Sépastia, où l’on se rendait en 2 jours à cheval. Mon père était transporteur de marchandises, il avait quatre à cinq ouvriers et disposait d’environ quarante chevaux pour les besoins de son activité. Avant que je vienne au monde, mes parents avaient eu d’autres enfants qu’ils avaient perdus à la naissance. Au décès de ma mère, j’avais à peine trois ans, alors mon père a décidé de nous faire garder, ma sœur Seran et moi-même, par notre tante pendant deux ans. Mon père s’est ensuite remarié une première fois avec une femme dont le frère était médecin à Beyrouth. Ce médecin n’était pas favorable à ce mariage prétextant que sa sœur était tuberculeuse. Mon père se maria tout de même, j’avais alors cinq ans, et je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui. J’étais fier et heureux de tenir le cierge pendant la cérémonie. Un an plus tard, ma belle-mère décède. Nous étions, ma sœur et moi à nouveau orphelins, mais pour une assez courte période car deux ans après, mon père se remaria pour une troisième fois. Je me souviens bien de cette femme, car elle ne nous aimait point, ma sœur et moi. Quand mon père revenait de son travail après plusieurs jours de voyage, elle ne lui montrait que les aspects négatifs nous concernant. Elle n’éprouvait point de tendresse pour nous.
Vinrent les hostilités de 1914. Les Turcs ont déclaré la guerre aux alliés et se sont mis aux côtés des Allemands. En avril 1915, ils ont appelé tous les jeunes pour se battre à leurs côtés. Notre évêque nous a tous rassemblés dans l’église principale de Gurun. Il n’avait aucune idée de la suite que les évènements prendraient, et ils nous ont demandé de rendre nos armes pour préserver ainsi notre liberté. Il tentait de nous convaincre en assurant notre protection si nous délivrions nos armes le plus vite possible au gouvernement turc. Le peuple a obéi. Les armes s’accumulaient dans la salle de l’église. Quarante-huit heures après, les premiers emprisonnements prenaient place et ce fut pour nous le début du calvaire.

Mon père, qui avait 45 ans, a également été mis en prison. Ils lui demandaient des armes, mais comme il n’en possédait point, il fut battu férocement puis relâché avec l’ordre de ramener les armes qu’il était supposé garder. Je me souviens encore de revoir mon père rentrer chez nous le corps meurtri et ensanglanté. Il a ensuite été obligé d’acheter une arme pour la donner aux Turcs en pensant qu’il serait enfin épargné. Environ un mois plus tard, ses amis turcs lui ont proposé de devenir musulman pour être à l’abri. Il refusa. A cette époque, nous avions un champ, en dehors de la ville, où il partit se cacher. Comme deux gendarmes sont venus nous demander où il se trouvait, nous avons répondu que nous l’ignorions. Un ami turc de mon père qui était fonctionnaire a dit à ma belle-mère qu’il pouvait rentrer et qu’il n’avait rien à craindre, il veillerait sur lui et serait épargné. Ma belle-mère m’a alors envoyé dans les vignes où se trouvait mon père pour lui répéter ce que le fonctionnaire nous avait dit. Mon père est rentré, c’était un samedi.
Le lendemain, un dimanche matin en revenant de l’église, ils l’ont de nouveau arrêté. Ils lui ont attaché les mains et ramené en prison. Peu de temps après, le gardien de la prison est venu chez nous pour me trouver car mon père voulait me voir. Je suis sorti avec cette personne et dehors se trouvaient environ quatre à cinq cents hommes enchaînés quatre par quatre. J’ai aperçu mon père parmi eux. Il m’a appelé pour m’embrasser. Puisqu’il ne pouvait pas se baisser, il a demandé au gardien de me porter à sa hauteur. Cela a été son dernier baiser. Ils les ont emmenés sur la route de Guesaria, puis ils les ont tous tués. Le lendemain, devant la fontaine de la mairie, les gardiens ont lavé les chaînes devant tout le monde, afin de s’en resservir pour ceux qui restaient.

(à suivre)

19 mai 2020

Scènes de ménage (14)

Filed under: SCENES DE MENAGE — denisdonikian @ 6:00

Bon anniversaire, Denis !

36

Raymond : Dis donc, Guégette, aujourd’hui 19 mai, ça me dit quelque chose.

Guéguette : Ah bon ! C’est le jour où tu dois aller chercher le pain.

Raymond : En plein coronavirus ? Tu n’y penses pas. D’ailleurs, la boulangère on dirait qu’elle tousse des miches.

Guéguette : Comment ça ?

Raymond : Ben, elle me paraît bizarre.

Guéguette : Tu passes derrière le comptoir pour voir ses miches tousser ?

Raymond : Qu’est-ce que tu vas chercher. Non, mais aujourd’hui, y a quelque chose. Maintenant quoi ?

Guéguette : Va savoir.

Raymond : On n’enterre pas un de nos vieux ? Des fois que le virus lui aurait fait la peau ?

Guéguette : Les vieux ça ne court pas les rues par les temps qui courent. Comme nous.

Raymond : Même que dans les rues on a vu passer des lapins hier.

Guéguette : C’est le monde à l’envers. Pendant que les lapins gambadent, les hommes se cachent dans leur terrier.

Raymond : C’est la fin du monde, Guéguette. C’est la fin du monde. Après nous avoir confinés dans nos appartements, ils vont nous confiner dans un hôpital avant de nous confiner dans un caveau. Cette fois on aura bien divorcé, ma poule.

Guéguette : Toi qui attends ça avec impatience.

Raymond : Tu imagines le silence ? Mais ça ne nous dit pas pourquoi ce jour sonne comme un jour spécial.

Guéguette : Sonne le glas, tu veux dire.

Raymond : Sonnent le glas des glaouis… Oui.

Guéguette : Ton battant de cloche ne sonne plus le bourdon, en tout cas.

Raymond : Oh toi, avec ta boite toujours fermée !

Guéguette : Oh toi avec ton ouvre-boite tout ramollo !

Raymond : C’est ça la fin du monde, Guéguette. La fin du monde pour chaque homme, c’est la fin de la quiquette.

Guéguette : Et pour chaque femme, aussi.

Raymond : Ah ça y est. Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Denis.

Guéguette : Denis … Denis … C’est qui ce Denis ?

Raymond : Ah, mais tu ne peux pas savoir. On se rencontre chez la boulangère et on discute sur ses miches. On palabre quoi. Et alors on se raconte nos histoires de miches. C’est que Denis, il en vu des miches. Et même qu’il a fait le tour de l’Asie pour ça.

Guéguette : Dans sa jeunesse, tu veux dire.

Raymond : Il m’a même dit qu’il en a pris à pleines mains mais qu’elles ne se sont pas laissées emporter.

Guéguette : C’est normal. Les miches se prêtent, mais ne se donnent pas.

Raymond : Et ça nous rend nostalgiques, nous les hommes.

Guéguette : Et qu’est-ce que tu vas faire pour l’anniversaire de Denis ?

Raymond : Finalement, c’est moi qui irai chez la boulangère. On va bien se marrer.

Guéguette : Pourquoi ?

Raymond : On aime lui dire : Deux miches madame la boulangère ! Elle n’apprécie pas vraiment. Mais elle nous prend pour des gamins qui ont l’âge de jouer au docteur.

Guéguette : Eh bien vas-y si tu veux te faire plaisir !

Raymond : Deux miches pour mon ami Denis madame la boulangère !

Guéguette : Bon anniversaire Denis, tu lui diras de ma part. Même si je ne suis pas boulangère.

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