Ecrittératures

20 septembre 2021

Morts ! Où sont vos victoires ? (6)

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 3:48

rhume neige paysage eau

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6 – Écoles : sarcophages de la langue

Dans cet ordre d’idées, force est de reconnaître que les écoles de notre diaspora ressemblent au pire à des sarcophages, au mieux à des hôpitaux de la dernière chance où l’on tente de maintenir en vie une langue, en l’occurrence l’arménien dit occidental, qui fermente dans les marais d’une mémoire stagnante. Or, les premiers martyrs d’une langue sous oxygène sont les enfants, nés otages de parents nostalgiques, archéopathes ou revanchards qui les accablent de leurs frustrations afin de reconquérir par leur truchement ce qu’ils ont perdu et qui se perd encore. Comme si on pouvait retenir l’eau qui fuit entre les doigts. Sans nous en rendre compte, nous voici comme des pompiers improvisés jetant le bébé avec l’eau du bain sur un arbre qui brûle. Dès lors qu’une langue cesse d’être le fluide qui permet aux hommes d’une même origine de se reconnaître comme tels et que ces hommes ne se trouvent pas rassemblés en un même lieu pour qu’elle garantisse des échanges naturels et constants, elle dépérit. Elle se délite dans la mémoire de ceux qui n’ont plus l’occasion de la parler. Les Arméniens de la diaspora oublient que l’arménien occidental n’est plus un mode de relations et même d’effusions puisqu’il est supplanté par la langue du pays d’accueil. C’est que la langue, organe vivant, a besoin d’être parlée pour se développer, s’enrichir, se renouveler. Or cette condition, par le fait même que les Arméniens ont été dispersés, n’existe plus, sinon sporadiquement ici ou là. L’arménien occidental ne vit plus comme langue, mais essaie de se maintenir comme volonté. Comme si la volonté pouvait suffire à faire une langue alors que le territoire avec qui elle a partie liée a disparu. Les Juifs l’ont bien compris qui ont hissé l’hébreu au statut de langue vernaculaire dans un pays nommé Israël. A contrario, les bons samaritains de l’arménien occidental, dont le dévouement mérite les louanges de la nation, travaillent avec des enfants qui sont des corps flottants baignant tantôt dans l’arménien, tantôt dans une autre langue, jusqu’à ce que celle-ci finisse par prendre la première place. Dès lors que l’arménien occidental ne peut jouer le rôle de langue vernaculaire et qu’il doit entrer en concurrence avec une langue dominante, son apprentissage devient problématique sinon, à plus ou moins longue échéance, voué à l’échec. En ce sens qu’étant de moins en moins parlé, il s’oublie de plus en plus. Car l’autre facteur, après le territoire, qui consolide une langue, est la mémoire, sachant qu’elle est constamment menacée par le principe du moindre effort. En effet, les enfants, dès qu’ils le pourront, sortiront de l’arménien pour parler la langue des « autres », celle qui vient naturellement à la bouche et qui permet la communication la plus aisée. Dans ce contexte, aucune des plus nobles considérations ne suffiront pour défendre l’arménien occidental. Car la langue est impitoyable et n’a que faire des mères pleureuses qui font fi des conditions de son fonctionnement. ( Nous tenons à préciser que nous parlons ici de la langue apprise à l’école, et non au sein de la famille, ce qui impliquerait d’autres enjeux plus favorables).

Le précédent qui illustre tragiquement notre propos est l’exemple des Arméniens de Transylvanie, dont les restes savent qu’ils furent arméniens mais qui ont totalement perdu la langue arménienne. Rappelons aussi que les Arméniens d’Alfortville, pour nombreux et concentrés qu’ils soient, ne sont pas dans la même configuration que ceux de Bourdj Hammoud, autrement appelé un petit coin d’Arménie… au Liban. Nul ne doit oublier que la disparition du journal Haratch était programmée en raison d’un lectorat arménophone de plus en plus réduit. Par ailleurs, que reste-t-il de l’arménien « appris », certes dans des conditions ubuesques, pour la majorité des élèves passés au Collège Samuel Moorat de Sèvres ? Et je ne serais pas surpris que ceux de nos écoles arméniennes actuelles, chargés de sauver la langue, une fois compris le stratagème de leurs parents, n’éprouvent un sentiment de rejet vis-à-vis de cette langue qui ne se parle pas et qui ne leur servira à rien dans leur vie, sinon de manière occasionnelle. Car le problème est qu’ils ne savent pas pourquoi ils apprennent cette langue, personne n’ayant exposé ou su exposer les arguments nécessaires à une saine motivation. Or, le seul argument qui puisse donner vie à cette langue dans l’esprit d’un enfant est que cette langue puisse vivre en se parlant et que cette vie de la langue puisse être un jour au service de l’Arménie. Pour l’heure, ni le lieu n’existe, ni les hommes. Pas d’usage, partant pas de langue. Dès lors, surgit le principe du moindre effort qui consiste à ne placer ses efforts que là où ça paye.

Prochain article : L’art de hanter les cercueils.

A lire également :

1) Le génocide frappe deux fois.

2) Le ressassement contre le vivant.

3)  Traducteurs maltraités, nation trahie.

4) Une  littérature de propagande.

5) Les frigidaires de notre culture.

6) 

7) L’art de hanter les cercueils.

8) Edifier le pays, fluidifier les liens.

Un commentaire »

  1. Constat indéniable d’une extinction à plus ou moins longue échéance.
    Si une langue n’est pas utilisée oralement, elle est condamnée à l’oubli.
    La maintenir par l’écrit suppose des lecteurs…combien ?
    Il en reste le ferment, celui du pays qui vit et survit en ces temps calamiteux.

    Commentaire par antranik — 20 septembre 2021 @ 9:56


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