Ecrittératures

21 septembre 2021

Morts ! Où sont vos victoires ? (7)

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 4:19

rhume neige paysage eau

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7 – L’art de hanter les cercueils.

La problématique des écoles en diaspora est celle que rencontre l’arménien occidental. Les deux ont partie liée. Enseigner l’arménien dans un contexte social qui n’est pas arménien constitue une gageure. On sait d’ailleurs, que pour l’apprentissage d’une langue rien ne vaut l’immersion. Mais pour qui veut apprendre l’arménien occidental, où aller ? A la réflexion, le malin génie de l’histoire a donné aux Arméniens deux langues qui, d’une manière ou d’une autre, permettent de se rencontrer autant qu’elle les divisent : une langue pour la nostalgie, une autre pour le présent. Sans être devin, chacun est à même d’affirmer que devant les forces de la vie qu’elle incarne, la langue du pays tôt ou tard gagnera en force, tandis que celle de la diaspora s’affaiblira inexorablement, faute de locuteurs suffisants. N’en déplaise aux arménolâtres de tout poil qui ont peu de nez pour sentir le roussi, si l’Arménie venait un jour à disparaître, l’arménien tôt ou tard ne manquerait pas de la suivre dans l’abîme. A moins de créer ailleurs des sortes de colonies peuplées d’Arméniens, si tant est que là au moins elles échappent au sort des Arméniens de Roumanie. Rien n’est moins sûr.

Qu’ils le veuillent ou non, les pompiers de la langue inventée par Machtots seraient bien avisés d’avoir pour objectif premier de sauver du feu le territoire arménien. Impératif prioritaire qui exige réflexion avant toute création d’écoles. Sans territoire, pas de langue. Sans territoire, la langue disparaît par la disparition même de ses locuteurs. Alors, après le génocide charnel viendra le génocide culturel le plus radical qu’auront à subir les Arméniens. Car il sera sans retour possible. Un effacement qu’ils n’auront pas vu venir. Génocide graduel, feutré, silencieux, qui s’étalera dans le temps, qui bercera encore d’illusions les derniers des Arménindiens, jusqu’à leur amuïssement final.

Tout cela pour dire que la fin des Arméniens commence aujourd’hui. Elle commence chaque jour quand la lucidité des « sauveurs » patentés ou improvisés de notre diaspora se perd au gré d’un patriotisme sourd qui prétend qu’habiter la langue suffit à la faire exister. On croit faire dans la survie, alors qu’on creuse la tombe de ce qu’on veut sauver. En ce sens le mot contre-productif n’est pas assez fort. Il faudrait parler d’empoisonnement, d’assèchement, d’agonie lente et implacable. Notre vanité dans ce domaine n’a d’égal que notre aveuglement.

Sans condamner personne, osons affirmer que les écoles arméniennes se trompent de voie et abusent le peuple arménien de leurs bonnes intentions. (L’expérience du collège arménien de Sèvres le prouve, qui fut tenu par des prêtres dévoués mais n’ayant aucune compétence ni administrative, ni pédagogique). Car elles sont tournées vers la réparation des dommages provoqués par le génocide au lieu de regarder résolument l’avenir qu’appelle le vivant. Or,  l’arménien vivant ne trouve d’expression qu’en Arménie. Le seul lieu où vit la mémoire de la langue. Seulement voilà : les parleurs Saintes-nitouches de l’arménien occidental vont même jusqu’à proclamer que cette Arménie-là n’est pas leur pays. C’est dire !

Précisons toutefois qu’à première vue, l’antagonisme entre arménien occidental et arménien oriental semble minime si l’on tient compte que ces « deux » langues sont issues d’une même souche et que l’une et l’autre ne sont que des dialectes devenus des langues dominantes qui ont triomphé des autres patois. Qui parle encore l’arménien de Malatia ? Sauf qu’au fil des siècles les différences lexicales, phonétiques, grammaticales et autres se sont tellement creusées que ces deux langues sont devenues comme deux voix autonomes charriant des mentalités propres. Il reste, pour être juste, que ces deux voix se comprennent encore comme appartenant à un même peuple. On voit bien comme un ressortissant de la diaspora est capable de travailler en Arménie et avec les Arméniens du pays. Certes, mais l’osmose n’est qu’apparente, car si les mentalités se côtoient, elles ne s’assimilent pas. Sans compter qu’elles peuvent se détester jusqu’à pratiquer une sorte de racisme interne. On sait bien comment les autochtones ont accueilli les fameux « aghpars », partis de France et d’ailleurs dans les années 40. Même si aujourd’hui, cette fracture entre autochtones et diasporiques s’est atténuée, elle persiste de manière feutrée dans les comportements et les appréhensions mutuelles. Dès lors, que penser des rapprochements que préconise l’État arménien entre diaspora et Arménie sinon qu’ils commencent tout juste à se dégripper. Sachant que sous Kotcharian et Sarkissian, ils étaient honteusement et tragiquement pervertis par un cynisme qui a dégoûté plus d’un Arménien de la diaspora.

Prochain article : Édifier le pays, fluidifier les liens.

*

A lire également:

1) Le génocide frappe deux fois.

2) Le ressassement contre le vivant.

3)  Traducteurs maltraités, nation trahie.

4) Une  littérature de propagande.

5) Les frigidaires de notre culture.

6) Ecoles : sarcophages de la langue.

7) 

8) Edifier le pays, fluidifier les liens.

2 commentaires »

  1. si juste.

    Commentaire par haralezdesarts — 22 septembre 2021 @ 7:30

  2. Analyse pleine de lucidité et malheureusement prémonitoire du devenir de la langue en diaspora.

    Commentaire par antranik — 23 septembre 2021 @ 9:23


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