Ecrittératures

22 septembre 2021

Morts ! Où sont vos victoires ? (8 et dernier)

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 4:52

rhume neige paysage eau

Photo de Uu011furcan u00d6zmen sur Pexels.com

8 – Édifier le pays, fluidifier les liens.

Dans un contexte social et politique qui brouille les esprits et les pistes, il importe avant tout d’œuvrer pour plus de fluidité dans la consolidation de la démocratie en Arménie, mais aussi dans les rapports entre l’Arménie et la diaspora. Car la fluidité constitue un facteur clé pour le renforcement du territoire arménien et la préservation de la langue, autrement dit de nos deux langues. Cela signifie que dans les rapports arméniens, il importe de mettre en œuvre des modes qui facilitent le passage des idées, des hommes, des concepts, des aides et surtout de l’intelligence entre toutes les parties de la nation arménienne. De fait, cette fluidité commence par la langue, la langue vivante, la langue qui sert à communiquer avec un même locuteur que soi.

On aura probablement compris que, dans ce cas de figure, le paradoxe veut que l’arménien occidental soit préservé et enseigné dans les écoles de la diaspora. En effet, perdre cet arménien-là serait faire disparaître le pan « occidental » de notre culture et de notre passé. Cela équivaudrait à accorder un second triomphe au génocideur d’hier puisque l’effacement des restes viendrait entériner l’effacement par le génocide. Si les écoles parviennent à susciter des vocations d’historiens, de linguistes ou autres, nul doute que l’apprentissage de la langue qui s’écrivait majoritairement dans la partie perdue de l’implantation arménienne sur le plateau d’Anatolie ne leur soit nécessaire. Toute étude de ce côté-là ne pourra faire l’impasse sur les documents d’époque, même si le pratiquant de l’arménien oriental pourrait lui aussi, tant bien que mal, faire le même travail. Mais c’est surtout la riche littérature d’avant le génocide, sur les terres où il a sévit, qui pourrait ainsi être épargnée de disparition.

Ajoutons que, pratiqué par nos universitaires, l’arménien occidental, s’étant forcément frotté aux concepts de la modernité européenne, les a suffisamment assimilés pour leur donner une traduction adéquate. Alors que l’histoire de la République d’Arménie fut telle que les Arméniens ont été éloignés de cette modernité au profit d’un obscurantisme idéologique qui a privé l’arménien oriental des concepts qui constituent aujourd’hui la base de l’anthropologie contemporaine. A telle enseigne qu’Hélène Piralian a dû renoncer à faire traduire ses propres livres même par des professionnels les plus chevronnés d’Arménie.

Dans ce sens, les échanges entre Arménie et diaspora ne peuvent être que bénéfiques pour l’enrichissement de l’arménien oriental. Les conférences que donnent régulièrement Marc Nichanian, Krikor Beledian ou Gérard Malkhassian à Erevan, tous de formation philosophique, sont d’un apport inestimable à la langue ainsi qu’aux esprits victimes, durant des décennies, d’un communisme clos et forcément stérile. De la même manière, les jeunes Arméniens d’Arménie qui viennent parachever leurs études en Occident s’enrichissent de concepts auxquels ils n’avaient pas accès au pays. Pour exemple, comment traduire en arménien oriental résilience, structuralisme, frustration, libido, soit le lexique psychanalytique, si la connaissance même de la pensée moderne a été systématiquement ostracisée. L’Arménie ne peut se dire européenne que si l’enseignement des sciences humaines assimile ces concepts et les diffuse dans la société comme des ferments actifs d’un renouvellement de la pensée et des mœurs. Or, encore aujourd’hui, on voit mal comment on pourrait traduire les livres de Janine Altounian en Arménie. En somme, on aura compris que ces problèmes de langue liés à la traduction de la pensée moderne établissent encore trop de disparités entre diaspora et Arménie, à telle enseigne que l’une autant que l’autre ont encore beaucoup à donner et beaucoup à apprendre.

Avant d’ouvrir des écoles arméniennes en diaspora, les responsables auront tout intérêt à se demander quelle langue y sera enseignée et dans quel but. Or, en s’affranchissant de cette étape, soit par paresse, soit par incompétence, soit par aveuglement, les sauveurs de l’arménité sont voués à ne rien sauver du tout. Comment donner du sens à la langue qu’on enseigne pour que l’envie ouvre des perspectives de vie à l’apprenant, à savoir le jeune Arménien de la diaspora qui serait né sous le joug d’un devoir de mémoire à assumer ? Sachant que le devoir répugne à la langue qui lui préfère le plaisir qu’on peut éprouver à la parler. Nous avons vu que l’apprentissage de l’arménien occidental pouvait être justifié dans le cadre d’études ultérieures par exemple. Mais cette langue ne favorise pas la fluidité des rapports humains car celui qui la pratiquerait en Arménie serait toujours un  « autre » plutôt qu’un « même » aux yeux d’un autochtone.

Toutes ces considérations conduisent à revisiter les enjeux de la langue, sinon à promouvoir un véritable retournement de perspectives, pour ne pas dire à une révolution pédagogique.

Cette révolution appelle à enseigner l’arménien d’Arménie dans les écoles de la diaspora.

L’avantage de ce retournement serait d’offrir des ouvertures à l’apprentissage de l’arménien plutôt qu’à jeter les élèves dans une impasse autant pour eux-mêmes que pour le pays.

Certains objecteront qu’apprendre l’arménien occidental n’empêche pas d’apprendre l’arménien d’Arménie. Pas sûr. Car l’apprentissage d’une langue est une question d’oreille. Pour assimiler les phonèmes tout commence par l’ouïe. Le cerveau reproduit alors par la langue ce que l’oreille reçoit. Une fois que les formes d’une langue sont constituées dans la tête, il est difficile de les remplacer. C’est pourquoi, si l’on veut que des enfants de la diaspora apprennent l’arménien oriental, il faut commencer par l’arménien oriental et non l’occidental. Absolument par lui.

Dès lors que nos jeunes Arméniens de la diaspora connaitront l’arménien oriental, une voie leur sera ouverte, sinon un avenir. En effet, il n’est pas interdit de penser que plus tard, certains parmi eux, éprouveront naturellement un lien charnel avec le pays et seront appelés à utiliser cette chance d’une communication fluide pour mettre au service du pays leur profession, un savoir technique, une expérience, tous obtenus en occident. Si l’Arménie doit se renforcer pour contrer la situation géopolitique périlleuse où elle se trouve, c’est bien par l’intelligence. Mais une intelligence humble et constructive plutôt qu’une intelligence orgueilleuse et aveugle qui a valu à l’Arménie sa défaite. Retenons aussi que sans sa diaspora, l’Arménie court au naufrage et que sans l’Arménie, la diaspora est vouée à disparaître. Seule la fluidité entre l’une et l’autre, capable de favoriser la transmission des compétences et le sentiment d’appartenir à un pays pourra assurer leur pérennité. Il est temps que la diaspora cesse d’être obnubilée par la nostalgie et le revanchisme et qu’elle se tourne résolument vers le pays. Ce pays a franchi une étape importante, qu’on le veuille ou non, vers la transparence politique. Tant bien que mal, et dans une situation où tout est brouillé, il avance pas à pas vers la fluidité démocratique à laquelle aspirent tous les Arméniens, ceux de l’intérieur comme ceux de la diaspora. Le critiquable doit-il pour autant dissuader cette diaspora d’établir des liens effectifs avec le pays ? L’apprentissage de l’arménien oriental dans nos écoles constituerait un pas décisif vers la consolidation du seul radeau qui reste encore aux Arméniens pour éviter le naufrage.

L’Arménie elle-même a déjà fait sa révolution puisque non contents de pouvoir apprendre les langues européennes comme le français et l’anglais, les jeunes Arméniens ont aujourd’hui la possibilité de connaître le chinois et le turc. Mais cette révolution n’en serait pas une si on n’y apprenait aussi la langue azérie. Il était temps  que l’Arménie se réveille et, plutôt que de se replier sur son orgueil, elle se mette à apprendre la langue de l’ennemi.

L’ennemi des Arméniens est tout ce qui contribue à donner au génocide l’occasion de triompher une seconde fois. Nostalgie maladive, patriotisme sourd, culte de la mort, obsession mémorielle, quête erronée du salut national, passéisme stérile, conservatisme identitaire… finiront pas nous tuer s’ils dominent nos façons d’être vivants et de penser la vie.

Qu’on se le dise !

Denis Donikian

A lire également :

1) Le génocide frappe deux fois.

2) Le ressassement contre le vivant.

3)  Traducteurs maltraités, nation trahie.

4) Une  littérature de propagande.

5) Les frigidaires de notre culture.

6) Ecoles : sarcophages de la langue.

7) L’art de hanter les cercueils.

Un commentaire »

  1. Tout à fait d’accord avec cette optique ! L’arménien occidental se dilue dans son propre contexte…
    Il faudra trouver un terrain d’entente, une sorte de collusion, un objectif commun allant dans le sens de la logique qu’implique un avenir constructif.
    Si demain on décidait que l’arménien parlé en Arménie doit être la langue officielle de TOUS les Arméniens, ce serait peut-être une ouverture positive vers le futur
    Car pour le peu que j’en connaisse, je le trouve aussi belle si ce n’est plus, que celle de nos aïeux.
    Ne pas oublier le passé mais ne pas en faire une priorité vitale.

    Commentaire par antranik — 23 septembre 2021 @ 9:44


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