Ecrittératures

22 octobre 2021

Heureux qui, comme Ardachès …

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 3:37
art building desert architecture

Photo de Desaga Thierry sur Pexels.com

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C’est bien connu, les Arméniens sont marqués en profondeur par la conjonction de deux types de voyage : l’exode et le retour. Comme le premier fut un effet radical de l’histoire, l’autre a toujours eu pour fonction intime de les en soigner par la revanche. Au vrai, pour les Arméniens, connaître ces deux faces janusiennes du voyage, c’est naître arménien. Si tout voyage est initiatique, le premier le fut comme l’épreuve de leur identité, l’autre comme la reconquête de leur humanité. A telle enseigne qu’on se demande si les Arméniens qui voyagent autrement sont encore arméniens. Comme les alpinistes et les mondialistes, les explorateurs et les navigateurs, les opiomanes et les érotomanes, les fétichistes et les échangistes, les poètes et les anachorètes et autres spécimens qui préfèrent s’aventurer sur les voies inédites de l’étrange plutôt que de panurger dans l’atavisme.

Ne me dites pas que les autochtones échappent à ma définition. Tout citoyen d’Arménie sait par l’histoire de sa famille qu’il est enté sur un exil passé et qu’il hante un exil présent. Un exil apaisé, certes, mais un exil qui se vit au quotidien dans la mesure où chacun vit sous la menace d’un exil qui reste à l’affût.

De fait, pour les accros du pays fatal, le voyage patriotique s’apparente à un pèlerinage, qu’il soit mystique, symbolique ou thérapeutique. Comme les musulmans vont à la Mecque, les catholiques à Lourdes, les bouchers aux abattoirs de Chicago, les œnologues aux caves du Vatican, les néonazis à Auschwitz, les Arméniens, eux, vont en Arménie. Et certains font même mieux que d’y aller, ils y habitent en permanence de manière à produire de la reconquête et à se défaire de la fatalité. Comme Ardachès B. qui a préféré la chair vive du pays plutôt que de commémorer de la mort dans les ténèbres d’un autre. C’est ainsi qu’on riposte à ses persécuteurs qui ont eu l’idée diabolique de mettre les Arméniens à la porte de leur paradis d’origine. Et donc, pour un Arménien, aller au pays ou y vivre, c’est se prouver par l’épreuve qu’il naît à ce qu’il est. Tout retour patriotique au pays est essentiellement un voyage existentiel. Comme si l’histoire permettait à nos morts écrasés par la force du Crime de renaître en insufflant leur énergie à ceux qui y vivent par la force de leur volonté.

Dès lors, faut-il penser que les Arméniens considèrent l’Arménie historique comme le nombril du monde ? Je me suis laissé dire par un nombriliste de service que le Jardin d’Éden se situerait dans ce coin tant la terre était bénie des dieux. Toujours est-il qu’à défaut de paradis hypothétique, c’est bien à l’enfer hystérique que fut confronté le peuple qui cultivait en paix ses racines dans ce verger diluvien des merveilles. Et qu’aujourd’hui, s’il existe un purgatoire pour les Arméniens, c’est-à-dire une espèce de havre entre le pire et le meilleur, au sein d’une paix trouble, sur une terre promise à l’épreuve, c’est bien l’Arménie actuelle, l’Arménie dure qui ne cherche qu’à durer.

Seulement voilà. Pour l’Arménien nombriliste, voyager au pays équivaut à s’en tenir à son nombril. Je veux dire au centre du centre de l’Arménie. Même quand ce centre est éclaté. Car le voyage pour lui ne vaut que s’il voit ce qu’il se doit de voir : le centre-ville d’Erevan, Garni, Geghard, Sevan, Etchmiadzine, Khor Virap, Tatev et parfois même l’Artsakh. Au-delà des chemins obligés, balisés, conditionnés, tous aussi addictifs que curatifs, l’Arménien nombriliste ne sait rien car il n’a vu que ces chemins-là et non le tissu charnel du pays qui les embrasse de tous côtés.

Or, s’il n’est pas aventureux, s’il n’est pétri d’aucune curiosité, s’il n’est mû par l’écoute d’autres voix, s’il n’est pas gourmand de voies inédites, le voyage se réduit à une vanité en mouvement. Car voyager, c’est forcément comparer. Et comparer, c’est relativiser. Notre nombriliste voyageur ni ne compare, ni ne relativiste ; il habite l’absolu qui suffit à sa soif patriotique. Il entretient l’estime de soi en ne vivant qu’entre soi et soi-même. Voilà bien le danger car « il n’y a pas beaucoup de différence entre s’estimer beaucoup soi-même et mépriser beaucoup les autres », comme le dit Montesquieu.

C’est ainsi qu’un jour, un nombriliste patenté se mit à vanter devant moi Geghard, le fameux complexe monastique creusé dans le roc. Depuis qu’on les a réduits en poussières balayables et expulsables à merci, les Arméniens en perte d’humanité se haussent du col en exhibant leurs bijoux de famille comme des raretés. Et comme le nombriliste cherche à sortir de l’ombre pour se mettre en pleine lumière, le mien fit de Geghard une énième merveille du monde. Mais il eut un haut-le-cœur quand je lui soufflai sa flamme en prononçant le nom de Petra en Jordanie, pour préciser que c’était du Geghard multiplié par mille sinon plus. « Petra ? Quoi Petra ? Connais pas ! – Mais Petra ! Capitale du royaume nabatéen, qui remonte à 300 ans av. J.C, alors que notre Geghard n’a été fondé qu’au XIIIe siècle ap. J.C. »   Et voilà notre Geghard coiffé au poteau par Big Petra. Bigre ! C’est qu’une vérité patriotique n’est souvent qu’une imposture historique. Ce que ne vous avouera jamais Aliev.

En réalité, tout tribaliste qui se respecte ne sort guère des routes ordinaires tant il reste collé au confort douillet de sa routine intellectuelle. Et donc à ses certitudes altières et monomaniaques. Par exemple si, parti de Sissian il avait pris la route qui passe par Aghitu, rejoint Vorotnavank et au-delà, après Ltsen, le sentier qui mène à Tatev, et même après Tatev la route qui va sur Khapan, qu’aurait-il vu et qu’aurait-il su ? Qu’avant la première guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, ces villages étaient tenus par des Azéris. J’ai même entendu dire à Vorotan que des Arméniens de Sissian venaient y travailler comme saisonniers. Or, à Voratan justement, on peut encore trouver des tombes azéries dont les portraits ont été vandalisés. Par qui ? On l’aura compris… Dès lors, que les nombrilistes ne nous bassinent pas avec la propension des Azéris à souiller le sacré et le symbolique des Arméniens de l’Artsakh après la guerre de 2020. Les abandons de leurs maisons par les Azéris durant la première guerre furent aussi déchirants que les abandons de leurs maisons par les Arméniens durant la seconde. Navré les gars ! Qu’ils soient blancs ou qu’ils soient noirs, les hommes sont les hommes quand la guerre brouille les esprits et pervertit les règles d’une vie commune. Voyager, c’est comparer. Les vérités patriotiques sont des impostures historiques.

Bien sûr, les faits prouvent que durant le dernier affrontement, les Arméniens ont respecté les prisonniers azéris comme des êtres humains à part entière. Les faits prouvent aussi qu’Aliev est un débile qui débite mensonges et cruautés. Que les Arméniens n’ont pas failli sur les principes humanitaires des conflits. S’ils ont perdu sur le terrain la guerre des armes, ils ont gagné aux yeux du monde la guerre morale. L’affirmer n’est pas de l’ordre des fausses vérités patriotiques mais de la vérité factuelle. En réalité, les bobards d’Aliev, via son vice-ministre Mammadov sur les meurtres et la capture de civils azéris, à la suite des événements de Khojaly en 1992, sont de la même eau que tous les bluffs dont il abreuve les Cours internationales. Mais diaboliser des hommes qui sont à la merci d’un diable n’est pas la bonne méthode. Quand un homme est manipulé au point de devenir une extension mécanique de son manipulateur, est-il encore lui-même ?

Il reste que les Arméniens, dans ce Caucase infesté de voyous, ont un devoir d’exemplarité, de justice et de sagesse. Car la vérité finit toujours par triompher et le cœur des hommes que les tyrans ont tirés vers le bas devra tôt ou tard se relever et reconnaître les valeurs de la paix intérieure par l’accession de tous à la démocratie.

Denis Donikian

2 commentaires »

  1. Encore une fois très juste cher Denis !!!
    Merci

    Commentaire par Christine Sedef — 22 octobre 2021 @ 6:57

  2. Il y a plusieurs axes dans ton écrit Denis.
    En effet, le voyage en Arménie, qui je fis en 2008, fut une sorte de découverte du berceau arménien.
    Cotoyer les gens fut pour moi plus important que visiter les pierres
    Et depuis, j’ai toujours un regard sur la destinée du pays encerclé dans un étau infernal, entre les loups et les chacals
    La haine appelle à la haine…qu’il ne faut pas entendre
    Nous devons démontrer que si les humains naissent égaux en droits certains ne le sont pas forcément en nature

    Commentaire par antranik — 26 octobre 2021 @ 4:59


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