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4 décembre 2021

Petite encyclopédie du génocide arménien (2)

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 12:44

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Dernière photo de groupe d’ Andranik avec ses compagnons d’armes à Etchmiadzine,1919.Durant les mois de mars et avril 1919, Andranik, accompagné de son groupe armé, arrive dans la plaine de l’Ararat et s’arrête près de la ville d’Etchmiadzine. Il refuse de se rendre à Erevan à l’invitation des autorités. Il remet ses armes au Catholicos d’Etchmiadzine et, le 27 avril, une partie de ses compagnons d’armes se rend à Tiflis, une autre à Paris.D’après Eghik Djeredjian, « S. Vahakn (Krikor Nalpatian) », «Hrasirdnere » : Série N°2 des livres, Beyrouth, 2017, p. 172.

(Archives personnelles de l’auteur.© Photo figurant dans le livre)

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Porter la plume dans le crime

 

Avec sa « Petite encyclopédie du génocide arménien » (Éditions Geuthner, Paris) Denis Donikian a mi ses talents d’écrivain au service de l’histoire détaillée du génocide. Un travail de titan qui débouche sur 600 pages exceptionnelles.

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Entretien avec Ara Toranian ( Nouvelles d’Arménie Magazine N° 290, Décembre 2021)

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1) Nouvelles d’Arménie Magazine : Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de cette encyclopédie sur le génocide ?

A vrai dire, l’idée d’écrire une encyclopédie ne m’a même pas effleuré l’esprit le jour où j’ai rédigé ma première fiche, justement sur le concept de génocide. C’est en quittant une réunion du tout nouveau Collectif VAN que j’ai compris combien nos discussions autour du génocide tournaient au bavardage par manque de rigueur et que, d’une manière générale, les Arméniens eux-mêmes étaient souvent dans l’incapacité de définir ce mot, d’en rappeler l’histoire ou le contenu juridique. Et que l’utiliser à tort et à travers contribuait à exacerber les passions, à obscurcir tout dialogue, à transformer le génocide en une opinion propre à faire le jeu des négationnistes. Il importait donc de créer un outil rigoureux qui permette de parler de raison à raison, si tant est que la raison soit encore la chose au monde la mieux partagée quand il s’agit de raison négationniste. La rédaction de cette première fiche m’a été inspirée par une publication suisse des Éditions Rencontre, parue dans les années 60, qui avait pour titre Encyclopédie du Monde Actuel. Il s’agissait de fiches perforées, que chaque abonné recevait hebdomadairement, comprenant 5, 6 et parfois 7 paragraphes numérotés et condensant l’essentiel d’un fait, d’une institution, d’un livre, d’une biographie ou autres. Au fur et à mesure, je me suis aperçu que ce modèle serait à même de fonctionner pour un vague projet d’écriture sur le génocide. Comme je souhaitais rendre public ce travail, j’ai profité d’une opportunité que le journal Le Monde offrait à ses abonnés en mettant un blog à leur disposition. Et dès lors qu’il me fallait trouver un titre, le mot encyclopédie s’est présenté spontanément à moi, m’invitant ainsi à appliquer la méthode choisie à d’autres thématiques du génocide des Arméniens. Ce qui revenait à créer une véritable somme de tout ce qui avait été dit, écrit, pensé et accompli sur la problématique du génocide durant plus de cent ans. Pourquoi « petite », me direz-vous ? D’abord parce que je ne prétendais pas à l’exhaustivité tant le caractère monstrueux de ce génocide exige de spécialistes et de recherches qui dépassent les capacités d’un seul homme. Mais aussi pour atténuer le caractère académique du mot encyclopédie et donner l’envie de plonger en douceur dans cette masse d’informations sur un passé qui, pour un lecteur arménien, a contribué, de près ou de loin, à forger sa propre mentalité et son destin.

2) Nouvelles d’Arménie Magazine : En quoi se distingue-t-elle des autres ouvrages sur la question ?

C’est que justement, dans cet ouvrage, le génocide n’est pas réduit à son épicentre historique. Même si le fait historique en constitue la base, son originalité est de s’intéresser à ses répercussions, aux ondes de choc qui n’ont cessé de couvrir le XXe siècle dans tous les domaines : histoire bien sûr, mais aussi anthropologie, droit, politique, psychologie, psychanalyse, philosophie, arts… Sans oublier, par exemple, le négationnisme qui pèse encore lourdement aujourd’hui tant sur les individus que sur les relations internationales. Par ailleurs, à la fin du livre, j’évoque les génocides qui ont eu cours juste avant et longtemps après 1915. Ainsi le lecteur pourra mettre en situation le génocide des Arméniens au regard des autres formes d’extermination.

3) Nouvelles d’Arménie Magazine : Quels ont été les ordres de difficultés auxquels vous avez été confronté ?

Principalement le travail d’écriture, un travail sans relâche de contraction, de clarté et de vérification. Mais aussi d’avoir à remplacer le labyrinthe de l’enfer génocidaire par une architecture froide et raisonnée. Et de fait, la structure de l’ensemble ne s’est révélée qu’au fur et à mesure de son élaboration dès lors qu’il me fallait articuler entre eux tous les aspects du génocide, combler les trous et rejeter les hors sujet. Exercice en perpétuelle gestation dont le résultat est loin d’être parfait. Mais même si je suis conscient que cette synthèse reste forcément lacunaire, l’essentiel était d’aboutir à un certain équilibre entre volume et qualité des informations. Je regrette que faute de temps, certains faits manquent à l’appel, que des noms de spécialistes importants semblent avoir été oubliés, (et je m’en excuse auprès d’eux), mais je peux assurer que mon seul but était de rendre compte de la chose génocidaire, c’est-à-dire de rendre accessible sa totalité.

4) Nouvelles d’Arménie Magazine : Qu’est-ce qui garantit l’authenticité des faits  que vous rapportez ? Quelles sont vos sources ?

Inutile de dire qu’on ne peut pas jouer avec un sujet aussi grave qu’un génocide. Si l’écrivain peut se permettre d’inventer en accordant toute liberté à son imagination, pour le coup ce genre d’exercice impliquait de s’astreindre à dire le fait, rien que le fait. Ce qui sous-entend que chaque fiche atteste d’un profond respect du réel tel qu’il a été perçu par les témoins, examiné par les historiens ou restitué par divers auteurs. Dès lors que le principe qui consiste à privilégier le fait devenait une priorité, j’étais naturellement conduit à rejeter tout ce qui relève de la subjectivité, à adopter un style sec afin de rester au plus près de la vérité. Même parfois dans les recensions d’œuvres littéraires ou plus généralement artistiques. En fait, l’un des enjeux majeurs de cette encyclopédie était justement la fiabilité. Et donc rien de ce qui est dit dans ces fiches ne m’appartient puisque les textes sources en constituent la matière première. Chacune d’elle repose tantôt sur des témoignages directs, tantôt sur des récits, sur des articles circonstanciés ou sur des travaux académiques rédigés par d’éminents spécialistes. C’est pourquoi, d’une manière générale, je cite toujours ma source en début de fiche. Ces sources sont multiples. Mais en histoire comment se passer de Taner Akçam, Raymond Kévorkian, Yves Ternon, Onnik Jamgocyan, Étienne Copeaux et autres ? En philosophie, de Marc Nichanian ? En psychanalyse, de Janine Altounian ou Hélène Piralian ? J’ajoute qu’en deçà des publications contemporaines, j’ai eu recours à des ouvrages d’époque, à des livres rares, parfois introuvables, dénichés chez des bouquinistes et qui datent des années immédiatement antérieures ou postérieures à 1915.

5) Nouvelles d’Arménie Magazine : A qui et à quoi vont servir ces fiches ? Ce type de format est-il en adéquation avec le sérieux du sujet ?

Pour être précis, ce livre sur le génocide s’articule autour de trois types de documents : des images, des citations et des fiches. Cette diversité évite une accumulation fastidieuse des fiches et permet de ménager une certaine respiration au fil des pages. Le principe étant que chaque page soit occupée soit par une fiche, soit par une image, soit par une citation. Pour ce qui est précisément des photographies d’époque, gracieusement mises à notre disposition par Robert Tafankejian, certaines constituent de véritables raretés. Les citations ont pour but d’apporter un bref éclairage sur un fait ou une réflexion pertinente sur un thème, qu’ils soient ou non traités par une fiche. Il s’agit d’un texte brut, qui se suffit à lui-même et qui interdit toute manipulation. Quant aux fiches, elles sont toutes calibrées sur un même format de cinq paragraphes (sauf exception) et d’environ 550 mots. Des termes clés sont mis en gras. On comprendra que ces contraintes impliquent un énorme travail d’écriture dans la mesure où la contraction de la forme ne pouvait pas se faire au détriment du contenu. On n’imagine pas combien, pour rester dans ce cadre prédéfini, un paragraphe ou même une phrase peut demander d’effort obstiné, surtout quand il s’agit de restituer une pensée complexe comme celle de Marc Nichanian ou une démonstration précise de Taner Akçam.

Pourquoi le format en fiches, si inhabituel et qui aura dérouté plus d’un éditeur ? De fait, il importait de coupler l’impératif de fiabilité à un impératif d’accessibilité. Les travaux académiques étant par nature composites, fouillés, labyrinthiques, lourds à la lecture, ont malheureusement tendance à décourager le profane. Alors que la composition en fiches vous permet de trouver rapidement la réponse à votre question et de l’embrasser en quelques minutes de lecture. Par ailleurs, on peut entamer cette encyclopédie de manière soit linéaire, soit fragmentée, ou vagabonder au gré de ses intérêts, grâce à la multiplicité des entrées. C’est un format destiné à mettre votre curiosité en appétit de connaissance. J’ajoute que la mention des références a aussi pour but d’inviter le lecteur à poursuivre sa recherche directement dans le texte source qui a servi à l’élaboration de la fiche. D’ailleurs, concernant la fiabilité, quand cela était possible, j’ai toujours eu à cœur de soumettre mes textes aux personnes concernées afin de corriger une erreur ou de préciser une nuance, jusqu’à l’obtention de leur aval, comme avec Onnik Jamgocyan, Osman Kavala ou Kéram Kévonian.

6) Nouvelles d’Arménie Magazine : Depuis combien de temps travaillez-vous à ce projet ?

Depuis une quinzaine d’années, mais d’une manière discontinue, puisqu’entre-temps soit j’ai été happé par la maladie, soit j’ai écrit d’autres livres totalement différents de celui-ci. Il est arrivé aussi que je me sois remis au travail au gré des nouvelles publications sur le génocide. Par exemple, des fiches ont été ajoutées in extremis, durant les mois de relecture, pour rendre compte du dernier livre de Taner Akçam, Ordres de tuer : Arménie 1915, de celui de Sonya Orfalian : Paroles d’enfants arméniens, ou du Candidat de Vorpouni, tous deux sortis cette année.

7)  Nouvelles d’Arménie Magazine : Avez-vous eu des doutes quant à ses chances de voir ce livre un jour publié ?

C’est un éditeur arménien qui m’a proposé d’en faire un livre. Jusque-là, je n’y pensais même pas dès lors que les fiches étaient consultées sur mon blog du Monde (avant qu’il ne soit fermé, comme tous les autres). Peu à peu, j’ai compris que la mise en œuvre d’un tel ouvrage devait être à la hauteur de ses enjeux. Ce qui impliquait de bannir l’amateurisme, l’approximation et le négligé, propres à desservir la cause que ce livre défendait. J’ai été d’autant plus heureux de soumettre le manuscrit aux Éditions Geuthner que la directrice Myra Prince est la fille de Maître Moussa Prince, le premier auteur à parler des aspects juridiques du génocide arménien (une fiche lui était d’ailleurs consacrée). Le professeur Gérard Dédéyan lui ayant donné son aval, restait à trouver les financements, sachant qu’une petite maison d’édition comme Geuthner, fût-elle prestigieuse, sérieuse, publiant des livres pointus, n’était pas en mesure d’assumer seule les coûts d’une telle entreprise. L’appel aux fondations se solda tantôt par un refus, tantôt par un accord (comme la fondation Armenia ou Donos Conseil), jusqu’au jour où l’émergence du Covid-19, les urgences humanitaires provoquées par la guerre de 2020, les problèmes de santé des uns et des autres ont fini par renvoyer la publication aux calendes grecques.

8) Nouvelles d’Arménie Magazine : Quand avez-vous su que la publication du livre devenait possible ?

L’éclaircie est venue quand mes amis de longue date se sont mobilisés. A commencer par Manoug Pamokdjan et sa femme Aravni qui ont assumé la plus grosse part du financement à travers leur Fondation Muscari. Après une longue parenthèse d’incertitude, Manoug a repris les choses en mains avec la ferme intention de faire avancer le projet. Autre ami qui s’est engagé dès le départ, le graphiste Richard Takvorian qui, mû par des principes professionnels d’exigence et d’esthétisme, a mené jusqu’à son terme un travail de titan. Quant à Isabelle Ouzounian, chargée de la recherche iconographique, elle a fait des merveilles en écrivant dans divers pays pour solliciter des photos, pour obtenir une précision ou pour traiter des problèmes de droits. C’est Nathalie Cassou-Geay qui a assumé la relecture d’un texte où bien des éléments relèvent d’une culture semée d’embûches et impliquant des choix difficiles quant à la graphie des noms propres. Comment ne pas mentionner aussi Ragıp Zarakolu qui m’a fait l’amitié d’une magnifique préface, et Defne Gürsoy qui l’a traduite. Ou encore Georges Festa, dont les traductions d’articles de première importance m’ont servi pour certaines fiches. Ou toutes ces personnes qui ont apporté leur concours à des titres divers et dont je mentionne les noms dans les remerciements.

On l’aura compris : en définitive cette petite encyclopédie est moins le travail de Denis Donikian que celui d’une équipe. Et si l’on tient compte de tous ces historiens, écrivains, artistes, penseurs, photographes, juristes et autres qui ont servi à l’élaboration des fiches, on est forcé d’en conclure que cette Petite encyclopédie du génocide arménien n’est rien moins que le résultat d’une entreprise collective. Mon travail leur doit tout. Je n’aurai été que l’intercesseur de ces acteurs de la Cause arménienne auprès des lecteurs qui voudront bien s’approprier ce livre et lui donner un destin en assurant sa transmission.

Enfin, j’ajoute que ce livre a vocation à être traduit en turc. C’est un livre froid comme la raison, sciemment dépassionné et pétri d’un grave souci d’objectivité. Un livre qui rappelle la responsabilité des justes turcs d’hier, comme celle des démocrates turcs d’aujourd’hui, qui n’a pas hésité, par souci d’objectivité, à mentionner la version turque des événements de 1915. Mais un livre qui, au déni tenace qui sévit aujourd’hui dans la société turque, a été dans l’obligation d’opposer une contre-offensive nourrie d’une documentation de masse.

9) Nouvelles d’Arménie Magazine : Après avoir réussi à relever un tel défi, on a envie de quoi ?

Écrire sur un sujet aussi grave, pour lequel l’humour, l’ironie, les subtilités d’ordre littéraire sont interdits, équivalait à une gageure, mais aussi à parcourir pas à pas, fiche après fiche, les cercles d’un enfer sans perspective d’éclaircie. Pour autant, je ne voudrais pas passer pour l’homme d’un seul livre. Comme chacun ne le sait pas, j’en ai écrit d’autres dont les formes se situent aux antipodes de cet ouvrage de nature non littéraire. Pour exemple, doit être publié en Arménie, en cette même fin d’année, un recueil d’aphorismes intitulé : L’Esprit du corps féminin.

Mais pour répondre à votre question, je songe de plus en plus à transposer au théâtre certains éléments clés du génocide, en le présentant moins comme une tribune que comme un réquisitoire universel du genre « J’accuse » de Zola. Dans un format qui serait à la mesure de l’énormité génocidaire, où les morts eux-mêmes viendraient témoigner, où les héritiers du crime et les héritiers des victimes s’affronteraient à voix nue.
Je rappelle que j’ai déjà écrit deux pièces ayant le génocide pour sujet, publiées par la courageuse maison d’édition SIGEST : L’île de l’âme et La nuit du prêtre chanteur. Deux pièces traduites en arménien oriental et qui sont passées complètement inaperçues aussi bien en Arménie qu’en France.

Mais qu’importe. J’ai écrit les livres que je voulais, même si c’est pour mes petits-enfants.

Denis Donikian

Petite encyclopédie du génocide arménien, Éditions Paul Geuthner, 662 pages, prix public 75 euros.

3 commentaires »

  1. BRAVO !!! Heureux pour toi Mekhit. Depuis le temps qu’elle était annoncée. Je souhaite que l’éditeur soit rapidement en rupture de stock…ce sera bon signe.
    Avec une telle nouvelle, tu finis l’année 2021 en beauté en prouvant qu’il y a autre chose que le Covid au programme.
    ´Merci.

    Commentaire par Alain Barsamian — 4 décembre 2021 @ 2:14

  2. Cher Denis, ton travail colossal mérite une audience à sa hauteur !
    En tous cas, j’ai hâte de l’avoir sous les yeux et le transmettre en héritage à ma descendance afin qu’elle comprenne et s’imprègne ce qui ne pourra jamais s’effacer de notre mémoire.
    Au même titre qu’une bible, une thora ou un coran, c’est le fondement de l’arménité moderne.

    Commentaire par antranik — 6 décembre 2021 @ 4:23

  3. Tu sais quoi Antranik ?
    Je rajouterai même que le nombre d’exemplaires acheté donnera la température de l’intérêt que portent les arméniens à leur histoire et par conséquent à la valeur qu’ils donnent à leur survie.

    Commentaire par Alain Barsamian — 6 décembre 2021 @ 4:41


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