Ecrittératures

14 décembre 2021

Mkrtich Matevosian n’est pas un éditeur… normal.

Filed under: PORTRAITS — denisdonikian @ 3:28

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Mkrtich Matevosian, PDG des éditions Actual Art.

(Photo : European Union Prize for Literature.)

Traduction en arménien : ICI : Մկրտիչ Մաթևոսյանը… նորմալ հրատարակիչ չէ

*

Longtemps, j’ai vécu avec la conviction que Mkrtich Matevosian, dit Mego, était éditeur. Cette croyance nous a valu disputes et malentendus. Je le regardais avec mes yeux et mon expérience d’auteur occidental alors qu’il s’ingéniait par petites touches à me faire comprendre que dans un pays qui n’était pas normal, un éditeur ne pouvait pas l’être non plus. Cela a commencé avec l’édition de ma traduction des Quatrains de Toumanian, en 2006, lorsque j’ai eu entre les mains des livres à couverture bleue et des livres à couverture rouge. Et comme, en occidental, je lui faisais part de ma surprise : « L’Arménie n’est pas un pays normal, comme tu le sais », me dit-il calmement.

Elle ne l’était pas, car elle venait de terminer une guerre et vivait dans l’attente d’une autre comme si celle-ci n’arriverait jamais. Dans ce genre de parenthèse entre guerre gagnée et guerre larvée, la culture était forcément sacrifiée sur l’autel de la survie. Personne n’avait la tête à lire tant chacun était obsédé par la satisfaction des besoins de première nécessité.

C’est dans cette galère où était embarqué le peuple arménien depuis son indépendance que ramait Mkrtich Matevosian pour sauver le livre, en silence, avec persévérance et modestie. Disons-le tout net, s’il y avait un roman à écrire qui mériterait le Prix Nobel, comme « Le vieil homme et la mer » d’Hemingway, ce serait l’histoire depuis 25 ans d’un Mego se battant seul en faisant des livres contre l’océan d’apathie culturelle qui envahit le monde arménien.

Seul. Oui, seul, dans son bureau-caverne de Khngo Apor, soufflant les vapeurs de ses Marlboro filtres comme pour mettre un mur de nuages entre lui et le monde.

Dans une société dominée par des requins plutôt qu’animée par ses intellectuels, où l’économie prédatrice laisse peu de place aux initiatives innovantes, monter une maison d’édition normale impliquait d’être un chef d’entreprise capable de compromissions, de magouilles, d’ aghperoutyoun. Sombres aptitudes auxquelles Mego est tout à fait étranger. Qu’il pardonne à ma naïveté si elle a mis si longtemps à le comprendre.

En fait, si Mego n’est pas un éditeur normal, c’est qu’il répugne à être chef d’entreprise. Et s’il n’a pas les capacités d’un chef d’entreprise, c’est qu’il n’aime pas les chiffres. En vérité, je vous le dis, si Mkrtich Matevosian n’a rien du comptable, c’est qu’il est forcément autre chose de mieux puisque les livres qu’il fait n’auraient pas à rougir sur l’étal d’une librairie occidentale.

Or, en fabriquant les livres que les autres écrivaient, Mego a réussi en 25 ans à sauver ce qui a toujours été sa vocation première. Cela saute aux yeux. Il suffit de tomber sur les couvertures de sa conception. Leur force discrète et leur finesse graphique constituent à elles seules un véritable manifeste esthétique. Et quand un auteur lui demande de se dépasser par des prouesses techniques, Mego fait des merveilles. Posez pêle-mêle sur une table des livres édités en Arménie, ceux de Mego se remarquent tout de suite par la modernité de leur facture.

De fait, si Mkrtich Matevosian n’est pas un éditeur, c’est qu’il revendique son statut d’artiste à part entière. S’il se défend d’être un éditeur normal, c’est qu’il est un artiste génial faisant des livres qui « ont de la gueule ». Conscient que sa tâche essentielle est de faire un beau livre comme un grand cuisinier fait une assiette qui appelle l’œil. Une fois qu’un livre est sorti de ses mains, que ce livre existe et que Mego parvient tant bien que mal à le faire savoir, l’artiste s’attelle à un autre. Et si la mise en circulation de son ouvrage lui échappe, c’est qu’il n’a pas le tempérament pour ça et que les infrastructures en Arménie autant que les mentalités se prêtent mal ou si peu à l’expansion de la culture par la diffusion des livres.

Pour ma part, comment ne pas lui être reconnaissant tant Mego a réussi à venir à bout de mes livres les plus difficiles à mettre en forme en tant qu’objets d’art. Je pense à Poteaubiographie, Chemin de Crète ou autres. L’ingéniosité dont il a fait preuve est indéniable à telle enseigne que ce genre « d’éditeur » inventif et perfectionniste en France est devenu de plus en plus rare.

Dès lors, après 25 ans de bons et loyaux services consacrés au livre en Arménie, quelle nouvelle voie devrait-il ouvrir ? Aucune ne me vient à l’esprit, tant les derniers événements tragiques que le pays a rencontrés a tourné la tête des citoyens vers des horizons qu’aucun livre ne pourrait adoucir ou éclairer. La culture dans un pays menacé de toutes parts n’est pas prioritaire. Même si elle doit continuer à exister dans les bas-fonds de la conscience et si des livres d’écrivains s’écriront encore et que Mego les fabriquera.

Mais tout livre fait son chemin tout seul. Il va là où personne ne soupçonnerait qu’il puisse aller. Il rencontre qui il veut, quand il le souhaite et où cela lui chante. Dès lors, le livre ne demande qu’à exister pour semer sa propre vie.

Car Dieu est grand et Mego est son éditeur.

Denis Donikian

*

Mkrtich Matevosyan est peintre et graphiste. Il est né en 1961 dans la ville de Gyumri, en Arménie. En 1995, il a fondé l’ONG Union culturelle Actual Art qui est principalement engagée dans l’activité d’édition. Actual Art publie des livres sur la littérature contemporaine, l’art, la philosophie, ainsi que des livres pour enfants. Mkrtich Matevosyan est également le co-fondateur-éditeur du magazine Actual Art. Il a 3 enfants

Voir aussi : 

https://www.euprizeliterature.eu/jury-members/armenia

*

Actual Art

Derian 42/1

Bibliothèque Nationale Khngo Apor

Erevan

3 commentaires »

  1. Merci pour Mego, Denis djan !!!

    Commentaire par Christine Sedef — 7 octobre 2021 @ 5:52

  2. Plus qu’un éditeur, c’est un artiste sans doute.
    Dans un contexte comme tu le dis, où la culture perd sa place devant les urgences vitales.
    Mais ce que crée cet homme laissera une trace positive et durable, une sorte de repère positif dans le parcours tragique de son pays.

    Commentaire par antranik — 8 octobre 2021 @ 9:37

  3. Je suis admiratif de ce bel éloge à double titre, soit la sincérité et la modestie de Monsieur Donikian qui finalement reconnait les qualités de résistance de ce rebelle, écrivain, éditeur Arménien, MONSIEUR MEGO, puis de vouloir, ENSEMBLE, mettre en exergue la nécessité de défendre la culture dans notre pays déstructuré après des dizaines d’année de contrôle et censure politique russe dite soviétique. Un pays, NOTRE pays qui par manque de connaissance et d’expérience qualifie de diplomatie le conflit militaire. Oui MEGO mérite le respect et l’admiration alors que la société, le pays s’enfonce progressivement avec de grandes prétentions infondées, dans une autarcie et un désordre sociétal grave poussant a l’exode, tout en déversant un flot de parole dite politique et ce pour avoir été trop longtemps brimée et enfin, peut être avant tout, persistant dans un isolement maladif voire un rejet de sa diaspora, d’où une situation désorientée. Merci a Monsieur Donikian de nous révéler son ami MEGO, un rayon d’espoir a préserver

    Commentaire par Barséghian Ardachèce — 19 octobre 2021 @ 6:30


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