Ecrittératures

28 mai 2017

COÏTUS ARMENICUS… INTERRUPTUS (3)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 4:30

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L’article paru dans Armenews sur la loi visant à réduire les avortements sélectifs me rappelle qu’à deux reprises ( en 2009 et en 2012) nous avions déjà évoqué le sujet. En d’autres termes, c’est après 8 ans de laisser-faire que le gouvernement arménien commence à paniquer, sachant que pendant ce temps le mal s’est approfondi et que les risques démographiques n’ont fait qu’augmenter. Eh bien cher lecteur, je vous annonce les yeux fermés, que rien ne changera en notre beau pays car le mal du mâle en Arménie c’est et ça restera une affaire culturelle. Faudrait pas que les meufs se la ramènent avec ça !

 

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Comme on vient d’apprendre qu’il manquerait cette année 1400 filles en Arménie, nous n’avons pu nous empêcher de ressortir un article ancien traitant de ce sujet. Ah  les filles ! Ah les filles ! ( 28 aout 2012)

 

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Rien ne va plus en Arménie ( article du 23 mai 2009)

Imaginez sur une ligne de départ 115 jeunes mâles arméniens en état de procréer. Et à cent mètres d’eux, 100 jeunes femelles arméniennes en état de procréer aussi. Les uns comme les autres sont en devoir de préférer le sentiment patriotique au sentiment amoureux. Tout romantisme n’est pas de mise quand le pays est en danger de pénurie démographique. Donc, ils s’épouseront pour le bien commun et ils auront beaucoup d’enfants. Les mâles vont devoir courir le plus vite possible pour atteindre la ligne des jeunes filles. Le premier choisira la plus belle. Peut-être aussi la plus idiote, mais on est pressé. Les autres le reste. Et le reste… rien. En effet, vous avez bien compté : 15 jeunes mâles, beaux, forts, virils, aimés, choyés, loukoumisés par leur maman plus que de raison, djanigess ! yavrouss ! hokiss ! seront voués à la masturbation extra-patriotique.  Du sperme national perdu en quelque sorte. Et en plus, ils auront couru pour rien.

Mais me direz-vous, comment, pourquoi ? 115 mâles pour 100 filles… Normal. Qui vous a dit qu’on aimait avoir une fille en Arménie ? Déjà, dans les années soviétiques, on discriminait à tout va. Je me souviens qu’un jour, passant par l’Avenue Lénine, aujourd’hui Machtots, je me trouve au pied d’une maternité. Un jeune père de famille a la tête levée qui demande à sa femme penchée à la fenêtre :  » Heï Vartouhie ! Intch ess bérel ? ( He ! Vartouhie, ma Rose, qu’est-ce que tu as mis au monde ?) – Aghtchik (Une fille), répond la dite Vartouhie. – Heeee ! lance dépité le mari en faisant un geste de dégoût, avant de repartir sans demander son reste. » Heeee ! ça veut tout dire. Que les filles d’Arménie sont…. heeee Quelque chose comme : je vais la nourrir vingt ans minimum pour que mon nom disparaisse dans celui d’un autre, son mari. Alors que si ç’avait été un garçon, il se perpétuerait dans les siècles des siècles et je n’aurais ni vécu ni trimé pour rien. Car la fille en Arménie, ce n’est pas un enfant, c’est une dévaluation, un châtiment, un embarras. Certes, on fait ce qu’il faut, on lui sourit, on la choit, mais ce n’est pas ça. Elle pèse au cœur. On le constate à la naissance du garçon, ce porteur de prépuce. Et si en avançant en âge, le petit mâle se montre doté d’un appendice nasal fort, c’est donc un viril. Or rien de plus prometteur que ces deux attributs, un nez fort et un prépuce fort. À coup sûr, grâce à eux, le nom se perpétuera comme une petite éternité. Alors on le nourrit son petit bonhomme comme une plante grasse. Le garçon devient vite conscient de son importance. Pour preuve, sa mère le lui dit chaque jour avec les yeux.

Pour ma part, j’ai pitié pour ces 15 qui restent. On aurait pu quand même leur faire des filles à ceux-là ! Mais non, l’échographie aidant, on décèle vite s’il y a prépuce ou pas. Je ne dirais pas qu’on fait en Arménie comme au Vietnam, depuis que les appareils d’investigation aident les traditions à se maintenir et à se perpétuer. En Arménie, les mères doivent sans doute se conditionner mentalement pour mettre au monde des mâles et décourager les filles à se former comme foetus. Je ne dirais pas non plus que les femmes font du racisme contre leur propre sexe, non. Toujours est-il que dans la chaîne du coïtus armenicus quelque chose est rompu. La culture a pris le pas sur la nature. J’ai peur.

Heureusement, le phénomène est caucasien. La Géorgie et l’Azerbaïdjan sont logés à la même enseigne. Comme ça, pas de jaloux. Je n’ose imaginer le contraire. Si la Géorgie et l’Azerbaïdjan avaient plus de mâles et plus de femelles que l’Arménie, dans une ou deux générations, celle-ci aurait du mal à défendre ses frontières.

Pour l’heure, ces 15 laissés-pour-compte ont le prépuce aussi affolé qu’une aiguille de boussole cherchant désespérément le nord. Ils hurlent au vent de ne pouvoir offrir leur sperme à la patrie. Et quel sperme, mes aïeux ! Du concentré de traditions on ne peut plus arméniennes ! Il y a bien les veuves et les divorcées, mais ça ne se fait pas. Que dirait leur maman. Et qu’en penseraient les voisins? Les Russes alors ? Ces anciens colonisateurs, que nenni ! Alors quoi ? Pour ma part, je verrais bien des Arméniennes de la diaspora se dévouer. On peut bien en trouver 15 dans le lot. Oui, mais en général, ça ne marche pas. Une Arménienne de la diaspora, ça vous renifle un macho à cent mètres. Et puis, vivre en Arménie pour être à la merci d’une belle-doche irascible, non merci !

Mais le plus grave, c’est l’inverse. Des mâles de la diaspora viennent prendre femme en Arménie. Or les Arméniennes aiment ça. Même si le mâle en question est idiot. On n’a pas le temps de chercher à le savoir. La fille est pressée. Après 25 ans, le ventre de la belle reste en jachère  jusqu’à sa mort. Elle est donc dans le sauve-qui-peut. Une fille arménienne d’Arménie, c’est plus élégant, plus cultivé qu’un jeune  Arménien d’Arménie, arrogant, bourru, mâle de mâle quoi. Avec une fille d’Arménie,  un Arménien de la diaspora en désir de mariage est assuré d’une substantielle plus-value. Et pour le prix d’une fille, on lui offre toute sa famille en sus.

Bref, j’ai peur.

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Voir Le Monde du 20 mai 2009, page 4 :  Entretien avec le démographe Christophe Z. Guilmoto : »La sélection prénatale des garçons se développe »

 

 

30 avril 2017

La lapidation

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 8:23

Pour Liliane qui, sans être malatiatsi,

est parvenue à atteindre le niveau de Grand Chef

en matière de cuisine nationale et autres.

 

Grâce à Dieu, la cuisine arménienne est un art politiquement neutre. Aucun Arménien ne vous soutiendra que le soubeurek est hentchak et l’aubergine farcie dachnak. A la rigueur, dire que tel plat est de Bolis ou tel autre de Gemerek serait plausible. Ma mère, qui se serait défendue de pratiquer une sorte de racisme interne même si elle était censée savoir, pour l’avoir subi, que la hiérarchisation des Arméniens pouvait conduire à des atrocités, affirmait haut et fort, avec la candeur des ignorants, que les Rharpetsi ne connaissaient rien à la cuisine et que seuls les Malatiatsi y excellaient. Forcément, ma mère était de Malatia. Et donc malatiatsi par mes parents, je ne répugne pas, évolution oblige, à fréquenter pour autant la cantine arménienne du 17 rue Bleue à Paris, qui se tient, il faut le préciser, dans les locaux du Dachnaktsoutioun, même si le programme du parti n’est pas mon bouillon de culture. Manger oriental en étant entouré d’images qui exaltent le plus vieux parti arménien ne saurait me couper l’appétit. Au contraire, toute cette imagerie historique donne aux plats une saveur spéciale où l’esprit culinaire se mêle à la chair des ingrédients. En quelque sorte, une plus-value culturelle au soubeurek, au rhngali et à l’aubergine farcie, qui ferait défaut si vous aviez à les concocter chez vous, dans le cadre étroit de votre cercle familial.

L’autre jour, j’y étais à cette cantine. Mon ami Gérard est un fan de rhngali et moi de soubeurek. Je rassure mon lecteur, le soubeurek, il n’y a que ma mère pour en faire une merveille. Forcément, elle était malatiatsi. Mais je ne vais pas me rendre coupable de racisme interne. Même si je dois avouer que les Rharpetsi , etc…

Nous étions en train de nous régaler quand j’ai vu pointer un ami de si longue date qu’il me semblait avoir été porté disparu dans les bas-fonds de ma mémoire. C’était Serge A. (le prénom a été changé). Heureuses retrouvailles ! Serge est un expert en tapis mondialement reconnu. Je l’ai rencontré pour la première fois en Arménie. Il répertoriait en les photographiant les tapis du Musée historique de Erevan. Serge avait même réussi à démontrer au conservateur la fausse ancienneté de certains tapis du Musée rien qu’en faisant étudier la composition chimique des colorants par un laboratoire londonien. Et que ces tapis ne valaient même pas des clopinettes. Vous me direz qu’en Arménie le faux est partout puisque les Arméniens baignent dans une fausse démocratie. Mais ce n’est pas notre sujet. Il faut dire que ce que j’aime en Serge, c’est qu’il utilise sa profession pour défendre et illustrer la culture arménienne. Et en la matière, il est ingénieux en diable, mettant tous les moyens modernes de communication en œuvre, mais aussi son réseau d’experts, afin d’aboutir à ses fins. Serge est un homme en guerre qui se bat avec les armes de sa culture.

Justement, ce jour-là, il nous a tenu le crachoir pour nous informer de sa prochaine action. Gérard et moi, outre que nous jouissions du palais, nous nous délections de son esprit de finesse et de ses ruses de sioux pour un projet de grande envergure autour du tapis. Bien sûr, ne comptez pas sur moi pour que je lâche un seul mot sur la trame de son entreprise. Top secret.

De fait, Serge attendait quelqu’un. Probablement pour le mettre dans la confidence. Ce quelqu’un, que j’appellerai Christapor, travaille au sein d’une radio communautaire. Appelons-la Radio Naphtaline. Lors des présentations, Christapor a aussitôt admis qu’il connaissait Denis Donikian puisqu’il était passé à l’antenne une fois, jadis, il y a très longtemps, une fois en cinquante ans de création, une fois, une seule, en deux dizaines de livres sur l’Arménie et les Arméniens et une autre de traductions (Toumanian, Sevag, Violette Krikorian, Vahram Mardirossian et j’en passe). De mon côté, sans vouloir m’en prendre à la personne, je ne pouvais pas mieux faire que de laisser exploser mon ordinaire humeur de martyre devant un ostracisme aussi délibéré à mon égard de la part de notre Radio Naphtaline « nationale ». Christapor a cru bon d’argumenter en prétextant que Denis Donikian était affublé d’une réputation si négative, alimentée par un esprit critique si excessif qu’il était devenu impossible qu’il soit sollicité ici ou là, a fortiori par une radio. En d’autres termes, Denis Donikian avait la réputation d’un emmerdeur qui ne savait rien faire d’autre que de taper sur l’Arménie et les Arméniens. Remarque d’autant plus injuste qu’elle est souvent émise par ceux qui n’ont pas lu mes livres, ou si peu ou si mal. Pour autant, je ne cèderai jamais à la jouissance de clouer au pilori ceux des nôtres qui font honte à la nation arménienne, de dénoncer les absurdités du génie arménien, lesquelles produisent des souffrances à nulle autre pareille, des souffrances sourdes, des souffrances résignées, des souffrances inutiles. Une seule fois donc… A ce titre je me mis à regretter que les acteurs culturels de la communauté arménienne ne savaient pas chérir leurs écrivains, lesquels, comme ils cesseront d’exister avant une ou deux décennies, abandonneront ladite communauté, à savoir les Arméniens de France, à leur naphtaline, à savoir leur sempiternelle histoire de génocide. Je terminai ma plaidoirie en jurant que la parution de mon prochain livre mettrait forcément sa naphtalinienne (naphtastalinienne ?) radio dans l’embarras d’une obligation morale d’inviter son auteur et que l’obligation morale de cet auteur serait de décliner son invitation.

Qu’est-ce que vous croyez ?

Serge ne me donnait pas raison. Forcément, il pratiquait le respect de soumission alors qu’à mes yeux la meilleure façon de respecter la nation arménienne, c’est de crier haut et fort son indignation quand c’est nécessaire. Je me suis alors mis en devoir de faire comprendre en deux mots à nos deux compères, complices de l’ignorance qui nous ronge, que la culture n’était pas de ressasser le passé mais de questionner le présent. L’ont-ils compris ? J’en doute. De fait, cet incident me fait penser combien mes poussées de fièvre critique seront toujours restées lettres mortes depuis bientôt trois décennies.

Il n’y a que chez nous (mais peut-être pas, dans le fond) que des profanes dictent à un écrivain ce qu’il doit écrire. Nos dentistes peuvent s’arroger le droit d’obliger nos derniers écrivains à ne pas écrire ce qu’ils se font un devoir de faire, alors que ces mêmes écrivains se retiennent de conseiller ces mêmes dentistes sur leur pratique, car ils savent que ce n’est pas leur compétence. Dans le fond, l’ostracisme pratiqué par Radio Naphtaline à l’égard de Denis Donikian équivaut à une censure, et toute censure équivaut autant à une sorte de chantage pour orienter l’écriture d’un écrivain, qu’à une manière de le tuer. Mais Denis Donikian n’est ni un écrivain orientable, ni un écrivain mort.

Je tiens d’ailleurs à préciser que l’esprit critique qui m’anime est normal. On voit mal un écrivain qui s’abstiendrait de s’indigner. Et pourtant, chez nous, ce genre d’auteur à se taire par opportunisme, ça existe bel et bien. Ce sont des invités de colloques ou de stations radiophoniques, car on sait qu’ils ne feront pas de vagues et qu’ils n’ont d’autre souci que celui d’exposer leur ego. De là, à leur demander un surcroît de conscience critique ou morale reste excessif. Ces tièdes ne nourrissent pas la culture, ils épaississent la mémoire pour tuer dans l’œuf toute remise en cause de nos valeurs, de nos anomalies, de nos paranoïas, de nos absurdités et de tous ceux qui les pratiquent ou les imposent au peuple arménien qu’ils aveuglent de mensonges et de flatteries démagogiques.

Je sais bien qu’un peuple vissé sur son passif culturel ne se débarrassera jamais de ses tares historiques et que la voix d’un Denis Donikian n’y pourra rien, ni celle d’un autre. Pour autant, il s’agit moins ici de jouer à l’agent d’une évolution des mentalités que d’éviter de se croiser les bras tandis que les souffrances pèsent de plus en plus. Or, ces souffrances, quand elles sont d’ordre culturel, peuvent être diminuées à condition que les voix s’unissent pour susciter le débat « démocritique », mettre en lumière nos insuffisances et engager de nouvelles orientations. Dans ce cas de figure, la diaspora n’est pas un corps éthéré qui planerait au-dessus d’un peuple dissolu. La diaspora a une responsabilité dans le destin des Arméniens, ici et là-bas en Arménie, non pas en apportant son argent, mais une certaine éthique acquise dans les pays d’adoption. Ce que la diaspora peut faire ici, elle doit le porter en Arménie ( comme cela a été fait lors des dernières élections par des artistes de la diaspora, lesquels semblent s’être réveillés fort tardivement de leur dogmatisme patriotique). Or, le piège dans lequel elle s’est jetée tête baissée et qui constitue la phase la plus sournoise du génocide, c’est le fait que les Arméniens se soient engouffrés dans la mémoire au détriment de leur culture. Ils ont fait de leur mémoire une culture de mort au détriment d’une culture qui ne demande qu’à vivre. Cela je le pisse dans mon violon depuis plusieurs décennies. Cela, radio Naphtaline ne l’a pas compris quand elle accueille des invités de consensus et évince les invités de contestation. Une radio communautaire ne doit pas être seulement la chambre d’écho de ses auditeurs, elle doit aussi prendre le risque de les éclairer, de les bousculer, de les rendre responsables. Pour exemple, ce que nous admettons des radios françaises, France-Culture, France-Info et autres, nous ne l’appliquons pas chez nous. Rien à voir entre la présentation de Vidures par France-Culture et celle de notre radio communautaire. Là le texte était respecté, ici il subissait l’ironie des présentatrices. Il est vrai qu’auprès des historiens arméniens, les écrivains font figure de bouffons. C’est pourquoi les premiers prolifèrent et les seconds n’existeront plus dans dix ou vingt ans.

Et voilà qu’après avoir multiplié les khatchkars dans le moindre trou à Arméniens jusqu’à saturation, les efforts communautaires visent à présent un cran plus haut à édifier des temples de la mémoire qui seront pris d’assaut par les professeurs et historiens de tous poils, hommes du passé et du passif s’il en est. Ces hôtels de la mémoire mariée à la cuisine des traditions, ces commissions des archives judiciaires du génocide arménien et autres ne font que renforcer le mémoriel au détriment du culturel. Si les Arméniens étaient sensibles à leur avenir ils penseraient à jumelliser mémoire et culture. C’est une maison arménienne de la culture et de la mémoire qu’il faut à Paris. Un lieu qui non seulement rappelle l’imprescriptibilité du Crime de 1915 mais exalte aussi le génie des Arméniens dans tous les domaines et en confrontation avec les autres cultures. Car le danger d’une telle maison serait d’exalter les valeurs arméniennes au détriment d’une mise en perspective avec le génie des autres cultures. Aujourd’hui, les Arméniens s’extasient devant Geghart parce ce qu’ils ignorent le Pétra des Nabatéens. Et cette remarque est aussi vraie dans d’autres domaines. C’est que nous avons aussi le génie d’entretenir le génie de notre excellence après avoir été victime d’une humiliation à nulle autre pareille tant le génocide a rabaissé les Arméniens au rang des cafards. Il est temps bien sûr de relever la tête, de reconquérir notre humanité pour qu’elle nous soit restituée (et les diverses reconnaissances du génocide n’ont pas d’autre but). Pour autant, il demeure urgent de relativiser nos valeurs sous peine de sombrer dans la paranoïa nationaliste. Celle-ci bloque déjà la création artistique et principalement littéraire. En Arménie, la nécessité du nationalisme et en diaspora celle de la reconnaissance du génocide conduisent à des productions médiocres en ce qu’elles sont contaminées par l’histoire passée ou présente. Il n’est qu’à voir chez nous les romans familiaux qui pullulent sous la main de pseudo écrivains qui manquent d’imaginaire. Car en fait, là est la principale conséquence du génocide, il a tari l’imaginaire inventif au seul profit d’une mémoire nationale hypertrophiée. Voilà pourquoi, les écrivains arméniens sont moralement lapidés par l’ostracisme stupide des acteurs culturels de la communauté.

 

7 avril 2017

Radio Naphtaline, la radio qui conserve les mythes.

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 2:36

S’il y a une radio que les Naphtaliniens vénèrent, c’est Radio Naphtaline. Car Radio Naphtaline préserve les mythes naphtaliniens en asphyxiant les miteux.

Vous me direz que ceux qui gèrent cette radio sont probablement de vieilles ganaches. Des têtes archaïques, des crânes d’œuf pourri. Que nenni ! Radio Naphtaline, quand on l’écoute, sonne frais car ses voix proviennent de cordes vocales assez élastiques pour penser de leurs propriétaires qu’ils sont relativement jeunes. Mais ce qui trompe, c’est que ces cordes vocales juvéniles sans être joviales se gargarisent avec du cadavre. Car à force de rabâcher ou d’écouter l’esprit des momies, on se momifie soi-même. C’est alchimique.

En effet, Radio Naphtaline n’en finit pas de se repaître du passé. Car oui, Radio Naphtaline est une radio du passé, c’est-à-dire une radio du passif. Tous les Naphtaliniens qui l’écoutent s’y baisent à qui mieux mieux in mortibus. C’est qu’ils en ont des morts à se partager. D’autant que pour donner de la voix à ce passé, Radio Naphtaline fait toujours appel aux mêmes vestales, gardiennes des temps révolus, qui baignent dans la fosse des faits historiques comme des truies se roulent dans la fange. Les Naphtaliniens sucent la vieillerie autant que des porcelets les tétines de leur mère. C’est physiologique. Dès lors, on ne voit pas pourquoi Radio Naphtaline les priverait de spécialistes capables de les nourrir au lait fabriqué par le sang de l’histoire.

Car du sang, l’histoire en a produit chez les Naphtaliniens, plus que chez aucun autre peuple. Par tombereaux entiers. Et comme ce sang perdu, les Naphtaliniens comptent bien le rattraper, ils écoutent Radio Naphtaline, la radio qui dit comment faire. Non seulement elle indique la méthode mais aussi comment se brosser les dents avec du jus de cadavre. Les historiens sont en ce sens de magnifiques faiseurs de dentifrices et du meilleur conseil qui soit. Mais pas n’importe quel historien. Ceux que Radio Naphtaline a choisis pour dire au minimum 1,5. C’est le moins qu’elle puisse accepter. 1,5 ? Mais qu’est-ce ? 1,5 million de cadavres. Les minimalistes peuvent aller se faire ostraciser chez les zombies. En fait, en prenant toujours les mêmes historiens, Radio Naphtaline garantit à ses écoutants sa pérennité parmi les Naphtaliniens qui ne veulent entendre que ça, les cris du sang qui braille dans leurs veines. C’est que le temps chez les Naphtaliniens n’a qu’une dimension. Il n’est ni présent, ni futur. Il n’est que passé. C’est du temps arrêté. Du sang mis en boîte. C’est pourquoi ce qui est à venir chez les Naphtaliniens ne vient jamais puisque c’est leur passé qui est tout. Leur âme est rétrospective, vu que l’immortalité n’est autre que leur éternité dans leur histoire. 3 000 ans.

Tenez, parmi les fanatiques du passé, si l’on choisit au hasard, il y a ce plumitif qui n’en démord pas. Il a fait du 1,5 sa philosophie, sa morale, son dentifrice et son papier hygiénique qu’il macule de ses écrits. Il est tourné vers l’arrière comme une girouette qui serait définitivement coincé côté Est.  Chaque fois qu’il se met à écrire, il ne peut  s’empêcher de plonger dans son bain d’orgasme funéraire. Oui, oui, car pour lui rien n’est plus jouissif que le passif. Et comme il ne cultive que sa mémoire, elle s’est dilatée dans son cerveau au point d’écraser son imaginaire. C’est professoral, étant donné qu’un professeur, plutôt qu’un inventeur de vie,  est avant tout un serviteur de ce qui a été et qui n’est plus, un adorateur de la chose morte, un chercheur du fait effacé dont les effaceurs continuent encore d’effacer l’effacement même. N’est pas romancier qui veut, surtout quand on a le sexe tiré droit devant et la tête dans le cul, quand la vie vous demande d’être présent au présent et que votre cervelle a les yeux plantés dans votre occiput.  Mais heureusement les Naphtaliniens l’adorent, à telle enseigne qu’ils se voient dans ses nostalgies comme dans un miroir. En vérité, ce sont des vivants minés par de la mort. Si minés que la paralysie a fini par gagner leur cerveau et leur langage. Ils perroquètent à longueur de temps. Avec un profane, les Naphtaliniens n’ont d’autre but que de le rouler dans leur propre naphtaline. Moi-même, il m’arrive de me laisser aller. Ça me colle à la langue comme une glu et je profère des propos naphtaliniens sans m’en rendre compte. Heureusement, je peux me secouer et revenir à moi. Alors, je rougis de honte pour avoir décapité ma vie de son présent. J’ai honte d’écrire rétro au lieu de délirer dans mes imaginaires. J’ai honte de profaner ma vie en me barbouillant la gueule avec de la mêlasse à vous tuer une race en voie de disparition. Oui, j’ai honte. Car dans le fond ceux qui nous ont arrêtés à 1,5, arrêté le temps jusqu’à atteindre ce chiffre je veux dire, non seulement ont tué les morts mais aussi dégénéré les  générations posthumes. Ils ont tué chez les survivants non seulement les autres temps de la vie, le présent et le futur, comme je l’ai précisé. Je veux dire  qu’ils ont tué en chaque Naphtalinien la liberté de pleinement être. C’est-à-dire non miné par le goût amer d’une indignité qui vous marque à jamais.

Cela s’entend quand on écoute Radio Naphtaline. Les voix de Radio Naphtaline ne rient jamais. Elles font dans le grave 24 heures sur 24.  Voilà une autre composante humaine que les Naphtaliniens ont atrophiée : l’humour. Ce sont des agelastes, comme disait Rabelais. Des gens plombés à l’image du plumitif évoqué plus haut. Les agelastes sont des volatiles qui ne volent pas. Trop balourds. Trop gras. Trop tristes. Car pour voler, il faut avoir le sens de l’air, le goût du ciel, l’envie de la hauteur. Les Naphtaliniens sont des gens de placards et de cercueils.

En effet, Radio Naphtaline n’a pas pour mission d’informer, mais de propager le deuil comme revendication politique. Car le deuil des Naphtaliniens est d’autant politique qu’il fut le résultat d’une politique d’anéantissement. Donc les Naphtaliniens se doivent d’être in-formés toujours et partout sur la nécessité de la revanche. C’est la seule façon qu’ils auront de vaincre leur deuil, d’enterrer leurs morts. Mais en attendant, la culture des Naphtaliniens pue la mort à plein nez. Et le rôle de Radio Naphtaline est celui d’un diffuseur d’huile essentielle dans laquelle l’encens se mélange au sang. C’est vital de devoir se vautrer dans la fange des morts. 1,5 en vérité. Ca en fait du cadavre, tellement que ça pénètre dans la vie. Deux Naphtalieniens qui font l’amour font aussi de la mort sans s’en rendre compte.

Ainsi donc Radio Naphtaline entretient ce fardeau. Elle en rajoute même en ne convoquant pas à sa table ceux qui parlent des maladies du présent. Du syndrome de la naphtaline, en somme. Ce serait une trahison de le faire. Radio Naphtaline ne veut pas dire radiographie.  Si le pays est malade de diarrhée démographique, elle le dit pour le dire et passe à autre chose, à savoir son programme naphtalinien. Peu importe qu’il soit exsangue  ce pays, c’est le sang d’hier qui l’intéresse. Ce sang qui la démange et la submerge. Que ce pays soit dans la mort, qu’importe aussi. Tant que son cœur palpite, Radio Naphtaline fait croire qu’il sera toujours vivant et passe outre. Oui dans la mort, ce pays. La mort hygiénique ; la mort politique ; la mort démocratique ; la mort pédagogique ; la mort hystérique ; la mort militaire ; la mort sexuelle ; j’en passe. Car parler de ces morts-là, c’est dire que nous sommes incapables de nous tenir droit dans la vie. Que nous avons le don d’être au bord du gouffre. Hier nos bourreaux nous y précipitaient. Aujourd’hui nous autres survivants y sommes acculés, devenus les victimes de nous-mêmes. Dire cela, c’est jeter bien bas le haut nom du pays. Alors on le tait. C’est pourquoi Radio Naphtaline ne laisse pas entrer dans ses locaux les miteux briseurs de mythe et qui veulent jouer les Cassandre, les casse-couilles et les casseurs !

Telle est Radio Naphtaline. Je le sais car le miteux de service, c’est moi.

1 avril 2017

Le visible et l’invisible

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Les élections législatives du 2 avril, soit demain à l’heure où nous écrivons, on peut déjà le dire, c’est du jamais vu. Du jamais vu dans le quantitatif. 650 observateurs internationaux et 28 000 issus des partis politiques arméniens. Après ça, on ne dira pas que Serge Sarkissian ne fait pas dans l’européen.

On va voir ce qu’on va voir et les observateurs vont ouvrir grand leurs yeux pour ne rater aucune anomalie.

Or, en vérité je vous le dis, il n’y aura pas d’accroc, rien qui accrochera le regard en pointe d’Atom Egoyan et de Serge Tankian, puisqu’ils en seront. Au passage, je note le réveil tardif de ces activistes improvisés. Que n’ont-ils fait plus tôt, avec Kotcharian et le premier Sarkissian ?

Mais que vaudra l’observation de ces observateurs-là s’ils ne passent par la rubrique briefing ? A savoir un lavage du regard en règle. Du genre : Messieurs les Européens, n’oubliez pas qu’ici vous êtes chez des orientaux. Ah l’Orient ! Les parfums enivrants des magiciennes qui vous font prendre un crapaud pour une fée, une crapule pour une libellule, une élection à l’orientale pour une élection à l’européenne.

Les Arméniens d’Arménie sont des magiciens en diable. Ce sont des frères qui vous buteraient à la première contrariété. C’est dur d’entendre dire ça. Que les Arméniens sont des orientaux. Très dur. Mais c’est le fonds culturel qui nous colle au QI. L’Europe n’est jamais qu’un vernis sage. Dans les arrière-cours et les arrière-cuisines se fomentent des messes basses qui feront toujours partie de la part invisible des élections en Arménie. Sauf changement radical de mentalité. D’accord. Soyons optimistes. Je veux bien. Mais dans le fond, n’est-ce pas leur charme aux Arméniens, d’être des Européens orientaux ou des Orientaux en mal d’Europe ?

En vérité, je vous le dis encore. Je fus observateur en Arménie d’élections présidentielles. Et qu’ai-je vu ? Rien, aucun accroc. Il aura fallu qu’un autochtone me mette au parfum et me montre le ballet des voitures noires qui défilaient dans la cour de l’école. Elles allaient chercher les personnes âgées pour qu’elles viennent voter. Oui, cela est bien. Sauf qu’en échange on leur demandait de voter pour le parti républicain. Sinon… Et la peur faisait le reste. Sarkissian passait devant tout le monde les doigts dans le nez.

Aujourd’hui, on le sait. Ce qu’on appelle les ressources administratives sont à l’œuvre. On pourrait dire que le travail a été accompli en amont, dans cette part invisible des élections en Arménie.

L’Arménien, pays pauvre, maintenu dans la pauvreté, est une Arménie qui a peur. Elle a peur de ne pas pouvoir manger demain. De perdre son emploi. Son logement. Jouer sur cette peur de la part d’une administration acquise au parti au pouvoir par nature est de bonne guerre. Tous les administrés, mais aussi les autres, beaucoup d’autres, inféodés à l’État arménien, n’ont guère envie de perdre leur place ou leur pain. Et donc, ils feront ce que loyalement ils devront faire. Ce qu’aucun observateur ne verra, c’est le travail obscur d’influence qui s’est déjà joué avant le jour J.

Car on voit mal comment en Arménie, ceux qui détiennent le pouvoir, jouissant d’une situation confortable, mettraient leurs privilèges en jeu.

On le voit mal.

C’est pourquoi, les couillonnés d’hier prendront encore aujourd’hui une belle couillonnade.

Foi d’Européen !

Denis Donikian

18 septembre 2016

Notre culture

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 5:36

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Hasmik Pogosyan, ministre de la culture d’Arménie

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17 mars 2016

Adhésion de l’Europe à la Turquie ?

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Faut-il haïr l’Europe ? Faut-il haïr la démocratie européenne quand elle se prostitue ?

Le spectacle affligeant des Européens déroulant le tapis rouge devant une Turquie dictatoriale, une Turquie qui tue et qui bafoue les libertés publiques a dû dérouter plus d’un Arménien. Dérouter est un euphémisme quand il faudrait dire dégoûter, écœurer, effrayer même. Tous les Arméniens auront compris qu’une année de commémoration liée au centenaire du génocide de 1915, avec tout le cortège des leçons que leur histoire aura voulu donner au monde par des colloques, des cérémonies et des publications n’aura servi à rien. A l’heure où nous écrivons, les députés européens oseront-ils passer outre en jouant leur jeu malsain d’un marché qui leur fera perdre leur âme sinon aujourd’hui, mais sûrement demain. Le double jeu dans lequel la Turquie est passée maître, dont les Arméniens furent hier les témoins autant que les victimes, et qui s’exerce à l’heure présente contre le peuple kurde, n’aura donc pas suffi pour que l’Europe traite le cynisme de ce pays par la fermeté qui lui convient. Car les Européens ont une faiblesse : ils tiennent avec des non-Européens dans l’âme un langage qui convient seulement à des Européens. Et ces mêmes non-Européens qui accusent les Européens de constituer une sorte de club chrétien oublient sciemment que l’Europe est d’abord un club démocratique, où en principe tout se discute, tout se met sur la table et se décide en commun. Sauf aujourd’hui, sous l’effet du pragmatisme politique, où les uns prennent en coulisses leurs décisions pour des décisions européennes obligeant les autres à vouloir claquer la porte.

Pour être juste, si tous les Arméniens déplorent ce piège dans lequel est tombée l’Europe, tous les Turcs ne s’en réjouissent pas non plus. Je pense à ces démocrates turcs qui rêvent d’Europe et qui regrettent sincèrement que cette Europe-là s’acoquine aujourd’hui avec un État qui se joue des Européens au gré de ses seuls intérêts et de son idéologie jeune-turque.

Si les Arméniens sont effrayés, c’est qu’ils voient venir à eux ceux qui les ont forcés à l’exil. Si les Turcs devaient désormais se promener dans l’espace Schengen sans visa, Dieu sait si demain ils ne demanderaient pas davantage sous l’effet du nombre et ne viendraient submerger de leurs voix les revendications arméniennes. Je n’ose pas imaginer ce que deviendraient les commémorations du 24 avril si les Turcs débarquaient brutalement dans l’espace public européen pour concurrencer par le nombre les voix des Arméniens. Cette entrée sans visa aujourd’hui, n’est-ce pas le début d’un entrisme dans d’autres instances demain ? Sans parler du fait que le vaste monde turcophone pourrait prendre la Turquie pour une porte d’entrée en Europe et imposer un jour aux Européens des règles qui empêcheraient la démocratie de respirer. On peut aussi se demander si les Arméniens qui ont toujours en mémoire le scénario du génocide de 1915 ne prendraient pas les devants en s’exilant une seconde fois pour se mettre à l’abri dans des pays moins naïfs et capables de défendre leur identité. Cet avenir sombre, que d’aucuns peuvent considérer comme impensable, ne relève de l’élucubration que pour les plus dormants des esprits. Qui aurait cru que la mémoire du génocide avait déserté l’esprit des dirigeants turcs d’aujourd’hui ? Qu’on songe aux paroles du parlementaire du parti Justice et Développement Metin Kulunk, le 29 décembre 2015 : «  Il y a cent ans, les bandes arméniennes incendiaient écoles et mosquées. Aujourd’hui, ce sont les bandes terroristes du PKK ». Rhétorique qu’utilise sans hésiter Davutoglu, le Premier ministre. C’est dire combien il était utopique de croire que lors du centenaire la Turquie allait faire un geste d’excuse profond et sincère. La Turquie ne s’excuse que dans les termes qu’elle choisit et que s’il est de son intérêt de le faire aujourd’hui comme elle peut se rétracter demain si cet intérêt change. Les excuses historiques de Recep Tayyip Erdogan en avril 2015 (« Nous souhaitons que les Arméniens qui ont perdu la vie dans les circonstances du début du XXe siècle reposent en paix et nous exprimons nos condoléances à leurs petits-enfants ») se sont mués en injures un an plus tard en «  bandes d’Arméniens » dans la bouche de son Premier ministre. Car ces mots qui ont conduit à l’élimination des Arméniens conduisent maintenant à l’éviction des Kurdes. C’est que la longue marche des Turcs consiste à créer un État à tendance monoethnique. Même si existent sur place des cultures ancestrales nombreuses et variées, l’important est de les submerger par le nombre. Car la force du Turc, c’est le nombre.

De fait, la chancelière allemande, Angela Merkel, prise de court par le tsunami migratoire syrien a marqué des points dans la première partie du jeu en acceptant massivement les réfugiés, quand ses partenaires européens limitaient leur accueil, pour les perdre dans la seconde en les « échangeant » contre… des Turcs. Car le marchandage auquel elle a dû se plier avec la Turquie n’est ni plus ni moins un échange fondé sur la rétention des réfugiés en territoire turc contre la libre circulation des Turcs dans l’espace Schengen. D’autant que les pourparlers secrets à l’ambassade de Turquie à Bruxelles de la chancelière et de Davutoglu, en présence du premier ministre néerlandais, Mark Rutte, qui assure la présidence de l’Union européenne, dans la nuit du 6 au 7 mars, ont humilié les Européens et les ont mis devant le fait accompli. Sur les photos, Davutoglu jubile. Et quand Davutoglu jubile, c’est que la Turquie a avancé ses pions vers cette Europe qui la boude depuis près d’un demi-siècle. Le plus grave, c’est que l’Europe est tombée à genoux devant la Turquie en reniant ses valeurs à cause de l’Allemagne, alliée traditionnelle des Turcs comme en 1915. Ne pas fâcher les Turcs aura au moins conduit à plusieurs choses. D’abord à ne pas mettre à l’ordre du jour du Bundestag une proposition de loi reconnaissant le génocide arménien en achetant le silence des Verts. Ensuite en fermant les yeux sur les atteintes à la liberté de la presse. Enfin, en reniant une des valeurs fondamentales de l’Europe, à savoir la prise en charge des demandeurs d’asile. Ainsi donc, conséquence imprévisible, si les Turcs n’entrent pas dans l’Europe, c’est qu’ils auront réussi à la punir en la faisant sinon éclater du moins se renier.

Certes, nul ne saurait reprocher à Madame Merkel d’avoir cherché à convaincre les responsables politiques hostiles – et généralement chrétiens – à l’accueil des réfugiés. Madame Merkel en acceptant les réfugiés a probablement voulu relever l’honneur de l’Allemagne et la laver de son racisme « historique ». Elle aura cherché à réparer une histoire de meurtres et de destructions par des actes d’ouverture et d’humanité. Mais la société allemande n’était pas tout entière prête à pareil bouleversement de mentalité. Ni les réfugiés eux-mêmes capables eux non plus de bouleverser leurs habitudes. Les incidents de Cologne ont fait voler en éclats la belle générosité dont ils avaient bénéficié. C’est dire que l’accueil implique, au sens profond du terme, les deux parties. Il exige autant d’adaptation de la part de la puissance invitante que de l’invité lui-même. Les réfugiés qui obtiennent un secours matériel de la part d’un peuple dont les modes de vie se situent aux antipodes des leurs ne doivent-ils de leur côté payer d’une manière ou d’une autre, à commencer par une soumission aux règles du pays d’accueil ? Nul n’aurait le mauvais goût de leur demander pour autant de nier leur culture. Mais, qu’ils le veuillent ou non, le prix à payer pour pouvoir vivre sans la menace d’être tué par des bombes ou torturé par un régime dictatorial, c’est de vivre désormais partagé entre deux cultures. La vie d’un réfugié, c’est la paix par le déchirement.

Les Arméniens de France en savent quelque chose. Certes, la France, après la Première Guerre mondiale, qui avait éliminé beaucoup d’hommes, recherchait une main-d’œuvre maniable et corvéable à merci. Et que valait l’aliénation par le travail pour l’Arménien de Kharpet ou de Malatia qui venait d’échapper à un génocide ? Il a fallu une génération, sinon plus, avant que les Arméniens comprennent qu’ils étaient désormais dans un autre monde avec de nouvelles habitudes. Les exilés arméniens savaient ce qu’ils avaient gagné en perdant leur patrie et ce qu’ils avaient perdu en sauvant leur peau. Tant bien que mal, ils ont dû aller dans la vie en claudiquant comme des somnambules tantôt prenant appui sur leur jambe arménienne, tantôt sur leur jambe française. Jusqu’au jour où leurs enfants ont fini par marcher normalement. Ou presque, et certains pas encore. En tout cas, ils se sont adaptés, intégrés et même assimilés. Mais au moins, ils ont survécu au pire grâce aux Angela Merkel de l’époque. Il faut dire que les Arméniens n’avaient que de la reconnaissance et qu’ils étaient de culture chrétienne. Ce qui permet d’entrer plus facilement dans la civilisation occidentale. Sans parler de l’immense sympathie dont ils bénéficiaient à l’époque où les agissements sournois de Jeunes-Turcs mettaient en effervescence les intellectuels français, mis à part les Pierre Loti, Pierre Benoît et consorts. Et même si, par la suite, durant plus de vingt ans, ils sont restés de « sales Arméniens ».

Depuis un an, et durant l’année de commémoration du centenaire, les Arméniens voient défiler, en désordre et sous des formes certes différentes, les images de la haine en action dont leurs grands-parents avaient été victimes et parfois sur les lieux mêmes où elle s’était déroulée, sinon avec les mêmes acteurs, en tout cas des bourreaux animés d’une idéologie proche. Dyarbakir, Rakka, Alep, Deir-Ez-Zor… Comme hier la Première Guerre mondiale servit de couverture pour exterminer les Arméniens, aujourd’hui le conflit syrien sert aux Turcs pour se débarrasser des Kurdes. Comme hier, les villes détruites au canon. Comme hier, les viols et les ventes de filles et de femmes. Comme hier la profanation et la destruction des églises. Comme hier, les exodes, la faim et la soif. Comme hier le mépris de l’humain. Et comme hier le génocide.

 

16 décembre 2015

L’Arménie entre deux maux…

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 3:45

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S’il fallait encore des preuves pour convaincre les petits soldats de l’arménité que leur Arménie n’est pas un pays normal, les fraudes patentes qui ont entaché le référendum constitutionnel du 6 décembre dernier devraient y suffire. Depuis l’Indépendance, chaque scrutin électoral s’est apparenté à un viol du peuple arménien. Mais ce 6 décembre dernier, l’annonce des résultats au profit du Parti Républicain fut à ce point comique qu’elle donnait après-coup un goût de tragédie. Les Arméniens qui furent dans la tragédie génocidaire sont aujourd’hui victimes d’une tragédie politique dont les bourreaux se trouvent être des leurs. Mais pire que ça, ces mêmes bourreaux républicains pratiquent un négationnisme qui en rappelle un autre et qui se résume à cette question : « Prouvez-le ! – Prouver quoi ? – Prouvez que nous avons massivement fraudé ».

 

Cette tragédie, c’est la stérilisation des consciences, l’étouffement des voix citoyennes, le mépris dont souffrent les hommes et les femmes de ce pays depuis trop longtemps. Une forme de clochardisation des esprits rendus amorphes, impuissants, résignés, voués à subir encore et toujours la loi des plus cyniques. En effet, ce qui est le plus redoutable en Arménie, c’est la mort civique dans laquelle est entretenue une population qui s’insurge avec la régularité d’un métronome et rengaine sa protestation aussi vite qu’elle est montée, vaincue par la fatigue et le désarroi que lui inspire un pouvoir habile à instrumentaliser la démocratie au profit de sa propre pérennité.

 

Ceux qui ont lu Vidures comme il fallait comprennent à présent que les chiffonniers de la décharge y symbolisaient les citoyens d’Arménie dans leur ensemble. Car les Arméniens y sont amputés de tout rêve politique, réduits à se contenter des déchets d’une politique qui vise à faire de la vie une survivance ou un sauve-qui-peut.

 

Cet état de fait, je le clame dans tous mes livres sur l’Arménie. Les sceptiques qui me riaient au nez, aujourd’hui sont dans la rue et se réveillent dans le grand merdier où ces élections truquées ont mis les Arméniens, tandis qu’elles font honte aux Arméniens de la diaspora.

 

Cela étant, on est en droit de s’interroger sur les raisons qui poussent le président Sarkissian à obscurcir les règles démocratiques à son avantage.

 

Ambition machiavélique ou intérêt national ?

 

Tous les opposants se rangent derrière l’idée que Sarkissian mène le jeu politique en Arménie par goût du pouvoir, pratiquant la fameuse théorie de Machiavel qui consiste à garder la main coûte que coûte, sans regarder aux souffrances, ni aux sacrifices, ni aux risques que cela entraine. En effet, dans ce cas de figure, le passif devient pour le pays extrêmement dangereux en ce que la perte de confiance peut conduire à l’exil les citoyens les plus utiles au pays, et par voie de conséquence à un grave déficit démographique, sans parler d’un retrait progressif des investisseurs. D’autant, que l’impératif premier de toute politique en Arménie est celui de la sauvegarde du Haut-Karabagh dont Sarkissian est natif.

 

Or, ceux qui s’opposent aux opposants à Sarkissian, qui n’ont pas moins d’intelligence politique qu’eux, penchent plutôt en faveur d’un président qui transcenderait les aléas politiques au profit d’une seule et même idée, à savoir assurer la pérennité historique des acquis de l’Indépendance, à commencer par la sauvegarde du Haut-Karabagh. C’est dans ce sens qu’il aura mis sur la touche d’abord Raffi Hovanessian après les élections controversées de février 2013, puis Gagik Tsarukyan qui commençait à lui faire de l’ombre. Probablement à ses yeux, le premier ne lui semblait pas suffisamment aguerri pour se mesurer à Aliev et le second trop populiste et trop le nez dans ses affaires pour avoir l’étoffe d’un homme d’État.

 

Encore une fois, un président est astreint à l’ordre des priorités. Si la part principale du budget doit profiter avant tout à la sauvegarde des Arméniens du Haut-Karabagh, c’est forcément en défaveur d’une politique sociale. Je me demande ce que penseraient les opposants à Sarkissian si la défense du pays était affaiblie pour assurer le bien-être intérieur des populations. Sarkissian, chef de guerre, rappelle à la nation arménienne qu’elle est en guerre et que le temps de se relâcher ou de l’oublier n’est pas de mise.

 

Par ailleurs, contrairement aux romantiques de l’Indépendance qui la considèrent comme un bien absolu, Sarkissian estime que la meilleure façon de la défendre pour l’Arménie face aux ogres turc et azéri est justement de la diluer dans des alliances capables de sauvegarder sa souveraineté. Ceux qui criaient à la trahison peuvent se féliciter d’une amitié opportuniste avec les Russes. On voit bien aujourd’hui où la Russie est en conflit avec la Turquie que la « soumission » de Sarkissian au jeu de Poutine était stratégiquement à l’avantage de l’Arménie dans son conflit avec l’Azerbaïdjan. L’expérience politique de Sarkissian et son attachement viscéral au Haut-Karabagh inspirent davantage confiance que n’importe quelle hypothétique figure d’opposition. Cela veut signifier, que dans le contexte géopolitique de la région, où l’Arménie se trouve coincée entre deux pays turcophones, ennemis séculaires des Arméniens, l’émergence d’une démocratie normalisée comporte le risque de l’aventurisme et de sacrifices humains bien plus importants que ceux de la désastreuse politique sociale actuelle. Faire bouger les dominos d’un pouce en Arménie au nom d’une morale démocratique pourrait provoquer une déstabilisation intérieure dont l’ennemi saurait profiter aux premiers signes de faiblesse.

 

Le paradoxe est donc le suivant : Sarkissian est le pire président qui soit. Mais Sarkissian est le meilleur rempart contre l’azerbaidjanisation des populations du Haut-Karabagh qu’aucun Arménien digne de ce nom ne pourrait accepter. C’est que la pensée politique est d’abord une pensée du réel, une pensée de l’ambiguïté et qui se donne le droit de se contredire.

1 juillet 2015

NOS GRANDS HOMMES

Filed under: Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 5:50

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Grégoire de Narek

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Général Andranik

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Père Komitas

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2 mars 2015

Merci à l’ami silencieux

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 11:59

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Tu es venu parmi nous pour nous aider à mieux nous connaître et à mieux nous aimer car depuis cent ans personne ne voulait croire à notre malheur d’avoir été haïs et de l’être toujours. Et pourtant, même si tu n’es pas des nôtres, même si tu es un « odar », un étranger, tu es le meilleur d’entre nous. Celui qui nous ouvre des fenêtres sur notre propre culture. Inlassablement, sans rien demander à personne, consacrant tes nuits à chercher les textes les plus hauts écrits sur nous-mêmes pour les traduire et nous les transmettre.

Il faut dire que tu exerçais déjà ce « service » sur notre site. Grâce à ta curiosité, à ta générosité et à ton enthousiasme, ce site consacré aux Arméniens a duré deux ans de plus. Tu as permis de tenir sa continuité mais aussi de garder son niveau d’exigence. Peu à peu, tu es devenu un membre de notre famille. Cela étonnait. On se disait que tu devais avoir une grand-mère arménienne, que ce n’était pas possible autrement. Oui, car les Arméniens eux-mêmes, malgré nos appels incessants, n’ont jamais manifesté la même foi que toi, un « odar », qui as tout fait pour nous aider à nous découvrir.

Souvent je me suis demandé pourquoi un tel engouement pour ce petit peuple torturé que nous sommes. Peu à peu, à mesure de nos rencontres et de nos correspondances, j’ai su. J’ai su que toi aussi tu étais né dans la peur et le carnage. Que toi aussi tu avais connu le sang. Au point que tu avais du mal à retourner dans les lieux mêmes où était née ta douleur secrète. Qui sait si le deuil et l’étouffement des Arméniens ne te permettaient pas dans le fond d’exorciser ton propre deuil et ton propre étouffement ?

Tu n’es pas de ceux parmi les nôtres qui cherchent une forme d’autocélébration derrière leur dévouement à la cause arménienne. Pas de ceux qui se font médailler par des impurs. Qui affichent leur ego au grand jour. Qui multiplient leur nom à la moindre occasion. Et qui font de la cause arménienne une cause pour se pavaner. Non. Toi tu es un travailleur de la nuit. Souvent il m’est arrivé de recevoir un message de toi vers trois ou quatre heures du matin. Un cri de révolte. Un cri d’admiration. Ou un texte « intéressant ». Si souvent et à une heure si indue que je n’avais pas l’esprit pour te répondre. C’est que tu allais trop vite. Trop loin.

Certains des nôtres te trouvaient bizarre. Parfois, tu ne donnais plus de nouvelles. Tu étais injoignable. C’est que tu traversais tes nausées et tes gouffres, dans ton lit, dans ta solitude. Cette solitude qui me fait toujours craindre le pire pour toi. Tellement, qu’il m’arrive parfois de t’admirer. « Mais comment fait-il ? » Je ne veux pas ta souffrance et si je pouvais j’effacerai d’un geste ton malheur comme tu voudrais effacer le nôtre par la connaissance de nos propres gouffres.

Alors, en ce centenaire, modestement, en vertu des pouvoirs qui ne me sont pas conférés, et sachant que personne ne le fera, au nom de la nation arménienne qui a en ma personne un aussi piètre représentant, j’accroche sur ton vieux blouson la médaille toute symbolique de Krikor Narégatsi, docteur de l’Eglise. Je suis sûr que les chats de Van en miaulent de joie pour accompagner mon geste, cher Giorgio.

11 février 2015

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Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 9:15

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En vérité, en vérité je vous le dis

Le Christ n’avait  pas de compte à HSBC

 La Bouddha ? Pas de compte non plus à HSBC

Ni Socrate, il n’aurait pas ouvert de compte à HSBC

Krikor Loussavoritch non plus, pas de compte à HSBC

Sainte Hripsimé n’aurait même pas songé à avoir un  compte à HSBC

Quant à Grégoire de Narek, c’est sûr il n’en avait pas de compte à HSBC

Saint Vincent de Paul n’aurait pas même cherché à en avoir un  à HSBC

Hovannès Toumanian n’aurait même pas rêvé d’un compte à HSBC

 Komitas non plus n’avait  pas de compte à HSBC

Ni Mère Theresa,  pas de compte à HSBC

Ni l’abbé Pierre pas de compte non plus à HSBC

La Pape François, aucun compte à HSBC

Le Dalaï Lama lui non plus, pas de compte à HSBC

Et le pauvre Guiragos de Gumri n’a même  pas de quoi  ouvrir un compte à HSBC

Mais le catholicos Karékine II, lui, a un compte à HSBC

Et c’est pourquoi je suis fier d’être arménien

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