Ecrittératures

22 avril 2018

L’Arménie au cœur

Filed under: APPEL à DIFFUSER,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 1:17

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LIBEREZ PACHINIAN

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Qu’on se le dise. Aucun Arménien de la diaspora ne devrait se sentir autorisé à faire la leçon aux opposants à Serge Sarkissian, qui animent depuis plus d’une semaine les mouvements contestataires en Arménie. La première raison qui devrait pousser un Arménien de la diaspora à s’en abstenir serait que lui, contrairement à tout citoyen d’Arménie, ne souffre ni dans sa chair ni dans sa conscience civique du mépris que lui font subir tant des parlementaires affairistes que des politiciens accros du pouvoir et pratiquant depuis des années fraudes, répressions et autres jeux de dupes. Le dernier canular sorti du chapeau de Serge Sarkissian ayant été sa métamorphose de président en premier ministre au nez et à la barbe du peuple arménien.

 

Cette caste au pouvoir croyait le peuple arménien suffisamment amorphe et inapte au sacrifice pour se permettre de promouvoir ses hommes sans avoir recours au suffrage universel. Mais non. Les « salauds » qui tiennent ce truquage comme indispensable à un pays au bord de la crise de guerre se trouvent tant du côté du pouvoir qu’au sein d’une diaspora soumise, frileuse et pour tout dire lâche. Chacun aura remarqué que ceux qui en diaspora approuvent ce jeu de passe-passe ne sont eux capables d’aucune once d’indignation comme un citoyen de pays démocratique serait en devoir d’éprouver. C’est à se demander quels intérêts se cachent sous cette approbation d’un pouvoir honteux qui bafoue à tout-va le droit aux Arméniens d’Arménie de revendiquer un avenir qui soit à la mesure sinon de leurs rêves du moins de leur raison.

 

Parmi les arguments avancés, le plus éculé serait que 70 années de soviétisme n’auraient pas permis aux Arméniens d’accomplir cette maturation démocratique nécessaire à l’épanouissement politique du pays. Cela voudrait signifier que les Arméniens sont littéralement des imbéciles. Ils ne sauraient tenir tête à un ennemi qui force aux frontières, de sorte qu’il vaudrait mieux opposer à un dictateur fou (Aliev) un dictateur dur ( Sarkissian). D’ailleurs, l’idée n’est pas loin qui consiste à penser que la contestation affaiblirait le pays et que mieux vaut se serrer les fesses à l’interne avec un Sarkissian inapte au social pourvu qu’on s’épargne une percée ennemie aux frontières grâce au même Sarkissian. Cet argument oublie plusieurs choses, à commencer par le fait que les Arméniens n’ont pas attendu Sarkissian pour défendre les habitants de l’Artsakh au début des années 90. Et si hier, ils se sont levés comme un seul homme, aujourd’hui ils feraient sûrement de même. Sans oublier qu’aujourd’hui, une armée existe et que la combativité du soldat arménien n’est pas à prouver pourvu qu’on lui donne des armes.

 

De fait, ceux qui manifestent aujourd’hui dans Erevan sont pour la plupart d’une génération qui n’a pas connu le soviétisme mais qui baigne dans un monde aussi bien tiré vers le haut par un idéal de respect des droits humains que largement innervé par les réseaux sociaux. Ce n’est donc pas une jeunesse totalement conditionnée par les années de plomb qu’ont subies leurs parents, mais une génération neuve, ouverte, soucieuse d’égalité, à qui on ne la fait pas. C’est d’ailleurs en quoi Serge Sarkissian s’est grandement trompé en croyant que la prolongation artificielle de son mandat allait passer comme une lettre à la poste.

 

Soulignons au passage qu’il serait injuste d’incriminer Pachinian d’être à l’origine d’une instabilité intérieure susceptible à juste titre de provoquer une instabilité aux frontières. Pachinian n’est pas la cause, mais l’effet d’une cause qu’il a longtemps combattue en dénonçant les prolongations illégitimes du mandat présidentiel. En effet, le principal fauteur des troubles qui agitent la société arménienne périodiquement depuis dix ans n’est autre que le président Sarkissian lui-même. Chacun aura remarqué que sous son régime, la pauvreté a augmenté, l’hémorragie démographique est devenue d’autant plus alarmante qu’elle suscite aujourd’hui de la part du même Sarkissian des programmes pour inverser la tendance. Quant à la corruption, loin d’avoir été combattue comme promis, elle s’est au contraire durablement installée.

 

Et qu’on nous cite une seule réforme qui aurait permis un semblant de mieux-être dans le pays.

 

Si les Arméniens quittent l’Arménie, comme nous le dénonçons depuis nos premiers livres, ce n’est pas que le phénomène soit général dans les ex-républiques soviétiques, mais que les fraudes à répétition qui ont enrayé la machine électorale en Arménie ont découragé les Arméniens d’oser espérer améliorer l’avenir de leurs enfants. Dans cet ordre d’idées, rappelons que la corruption qui gangrène la société a également renvoyé chez eux les Arméniens de la diaspora qui souhaitaient contribuer au développement du pays.

 

Et comme tout se précipite en Arménie en ces jours d’effervescence civique, à l’heure où nous écrivons ces lignes, Nikol Pachinian a déjà été arrêté quelques heures à peine après avoir rencontré Serge Sarkissian auquel il a demandé de se retirer. Lequel Sarkissian a estimé qu’il s’agissait d’un chantage.

 

Cela dit, les « sages » tant de la diaspora (Aznavour et autres) qu’en Arménie ( le président Armen Sarkissian, le Catholicos, etc ) ont tôt fait de prôner un dialogue qui soit constructif pour le pays. Or, cela fait des mois sinon plus que Pachinian essaie de faire entendre raison à Sarkissian pour qu’il se retire définitivement de la vie politique au profit d’une réelle alternance comme en attendent les générations qui manifestent aujourd’hui à Erevan.

Vous aurez d’ailleurs remarqué que Serge Sarkissian use toujours des mêmes ficelles comme il l’a fait avec Tsarukian et Hovanissian. Il prône le dialogue mais ne cède rien sur son propre pouvoir, quitte à attirer son adversaire dans un piège pour mieux l’éliminer. Dans de telles circonstances, le dialogue est une figure imposée par la démocratie pour montrer la bonne volonté du pouvoir alors qu’il prépare en sous-main une répression impitoyable. En ce sens, Sarkissian a une trop haute idée de l’Arménie qu’il défend pour ne pas reculer devant le sacrifice de quelques citoyens afin de remettre les choses en place et de faire rentrer les manifestants chez eux.

 

Dans cet ordre d’idée, il faut déplorer les arrestations massives qui ont eu lieu et qui ne manqueront pas d’arriver dans la mesure où les personnes arrêtées vont se trouver à la merci d’une police qui aura probablement les coudées franches pour faire passer aux victimes l’envie de se mesurer à elle et de manifester de nouveau. Il faut rappeler qu’en Arménie, pays où l’État de droit n’existe pas, on peut rentrer dans les locaux de la police et ne plus en resortir vivant.

 

Tout compte fait, c’est ainsi que va se solder ce mouvement de protestation. Serge Sarkissian en a vu d’autres. Il fait avec et continue d’avancer. Et de la même manière, le peuple continuera de faire avec Sarkissian, quitte soit à se résigner, soit à quitter le pays. Quant aux autres, ils n’auront qu’à ronger leur frein.

 

Pour l’heure, il faut libérer Nikol Pachinian.

 

Denis Donikian

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15 février 2018

Vive la censure !

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 3:51

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La bêtise des politiques en matière de pensée est souvent le terreau du génie artistique. Comme chacun sait, là où il y a de la gêne peut advenir le génie. Ce que les membres de l’OULIPO ( Ouvroir de littérature potentielle) avaient bien compris. Là où il n’y a pas de gêne, il n’y a pas de jouissance esthétique. Les Japonais qui pratiquent l’érotisme des nœuds savaient ça. Plus on saucissonne le corps aimé, plus la jouissance monte des profondeurs. Ah ces Japonais ! Ils auront toujours pratiqué le minimalisme en matière d’art, d’architecture, d’horticulture et d’alimentation. Le sushi, le jardin zen et le haïku relèvent du même état d’esprit minimaliste. On élimine le superflu pour atteindre l’épure. Ce que la cuisine moderne française a compris qui propose ses plats comme du comestible visuellement poétique.

Or, c’est en s’inspirant de leur culture fondée sur la restriction que les Japonais se trouvent à l’aise dans leur vie tant le peu permet de cultiver la perfection alors que l’exubérance fait perdre la tête et la maîtrise de la matière.

Quand un peuple baroque de nature se voit imposer de l’extérieur des contraintes, il s’oblige à filer droit dans les couloirs des lois, des règles et de la peur. Ces murs symboliques qui canalisent son existence permettent aux vies de mieux couler en s’abstenant de penser dans les débordements souvent inconséquents et même dangereux.

Mais que valent alors ces contraintes extérieures en matière d’art ? Soit elles tuent l’artiste, soit elles le fécondent. Nous n’irons pas par quatre chemins, la censure politique peut être considérée comme une aubaine pour les artistes qui tombent brusquement dans le chaudron démoniaque des censeurs politiques.

Trois cas me viennent à l’esprit. Ceux de Sergueï Paradjanov, d’Artavazd Pelechian et de Jafar Panahi.

Concernant Sergueï Paradjanov, nul doute qu’il y a une nette rupture esthétique entre les Chevaux de feu et Couleur de la Grenade. C’est qu’on passe d’un monde cinématographique appris à un monde cinématographique inventé, d’un mode narratif linéaire à un mode narratif fragmenté. Après les envolées du genre cinéma soviétique, dans Couleur de la Grenade, c’est le figé qui fait sens. Sergeï Paradjanov fait en sorte que ses images regardent les yeux dans les yeux ceux qui ont cru censurer son imagination. Et voilà qu’elles leur font la nique. De fait, avec ce film, Paradjanov invente un nouveau langage, si nouveau qu’il restera unique, inimitable et puissant.

Dans le même ordre d’idée, Artavazd Pelechian contourne la censure en prenant le matériau des archives soviétiques – donc autorisé – pour bâtir à coup de ciseaux des films d’un genre inédit, propre à satisfaire la censure. Or, le génie de Pelechian, c’est de faire émerger du sens à partir des images décousues, furtives comme l’éclair qu’il fait cracher sur l’écran.

Avec Taxi Téhéran, Jafar Panahi se moque de ceux qui l’auront condamné en 2011, en lui interdisant de réaliser des films pour une période de vingt ans. Mais il faut bien travailler. Le réalisateur s’improvise chauffeur de taxi transformant sa voiture en studio dans lequel les clients vont devoir exprimer les effets secondaires d’un système politique absurde. Dès lors, cette voiture va esquisser le portrait d’une ville engoncée dans ses débrouilles, ses traditions aberrantes et les formatages d’un pouvoir qui cherche à imposer une idée de la vie qui n’a rien à voir avec la vie même. Le tour de force de ce film, c’est qu’on ne sait jamais si on est dans le réel vrai ou le réel scénarisé. Et c’est ce qui lui confère aussi son originalité.

Bien sûr, on aurait rêvé que des cinéastes arméniens, qu’ils soient de la diaspora ou d’Arménie s’emparent avant Jafar Panahi de ce taxi cinématographique pour dire la ville de Erevan telle que la vivent les gens. Hélas, la censure en Arménie est si peu draconienne que les artistes éprouvent encore un sentiment de liberté. Du moins, sont-ils assez lâches pour croire qu’ils sont libres et pour rester aveugles sur les modes désespérés que le pouvoir impose à la vie. Quant aux cinéastes de la diaspora, ils n’ont pas assez de couilles ni de talent pour être à la hauteur d’un Paradjanov ni d’un Panahi.

 

Denis Donikian

11 février 2018

L’ACTU QUI TUE

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,L'ACTU QUI TUE — denisdonikian @ 4:20

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A la bonne heure ! Mon cousin germain revient d’Arménie. Il avait les dents en râteau. Et le voici qu’il nous est réapparu tout sourire avec des chagnottes made in armenia, blanches comme de l’ivoire et rangées serrées comme des troufions à la parade.

Je dois dire que mon cousin avait quitté l’Arménie il y a plus de vingt ans pour vivre en France. Mais ce cher pays de France reste trop cher pour une bourse d’exilé. Donc retour au pays du sourire où les dentistes diplômés vous rectifient une dentition à un prix défiant toute concurrence.

L’État arménien s’est empressé de sonner à tout va l’excellence de la culture médicale arménienne.

Pour une rage de dent, peut-être. Mais cette excellence est loin de couvrir les autres maladies. Ce qu’on s’empresse de vous camoufler.

C’est que nos Arméniens, experts en business et ruse marketing, savent agréablement jouer sur les amalgames pour tirer la fierté nationale du jeu. Voyez Tatev, le plus long téléphérique du monde. C’est en Arménie, les gars ! C’est donc le génie arménien qui a fait ça ! ( Non, c’est le génie suisse et italien, qu’on se le dise).

Dans certains centres de dialyse en France on voit venir des Arméniens. Mais on ne fait pas de dialyse chez vous ? Oui, mais ils sont si mauvais qu’on frise la mort à tous les coups. Ceux qui peuvent se payer le voyage et le séjour en bradant le tout venant pour subvenir aux dépenses ne diront pas que l’Arménie a une excellente culture médicale. D’autant que les dentistes sont souvent passés par l’Europe pour parfaire leurs connaissances.

Quant à la greffe du rein, ce n’est pas dans leur pays que les insuffisants rénaux d’Arménie pourront espérer sortir de l’aliénation que constitue une hémodialyse. En Arménie, un rein peut se donner à l’intérieur d’une famille, pas d’un Arménien lambda à un autre Arménien lambda, décédé ou non. Ce n’est pas dans la culture compassionnelle des Arméniens, Aghper djan’ tsavet danem ( soit : « mon frère je prends ton mal ». Mon cul, oui !)

Voir l’article sur Armenews ICI

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A la male heure ! Le taux de pauvreté en Arménie va augmenter en 2018 ( Voir ICI). Selon le chef de l’union des employeurs arméniens, Gagik Makaryan, les 20 000 emplois prévus par an ne suffiront pas à enrayer une pauvreté qui s’élevait à 29,8% en 2015. Il précise qu’en cette même année 2015, 900 000 personnes pauvres vivaient en Arménie. Parmi elles, 310 000 étaient très pauvres et 60 000 vivaient dans une pauvreté absolue, soit respectivement 19,4%, 8,4% et 2%.

60 000, c’est l’équivalent de deux villes comme Vienne dans l’Isère où je suis né.

On me dit : c’est la guerre.

Certes, mais cette guerre n’a pas empêché certains Arméniens de s’enrichir. Je dirai même que la guerre est souvent à la source de leur enrichissement.

Elle n’a pas empêché les trois présidents de trahir leur devoir de compassion et d’exemplarité. Quand on préside au destin de l’Arménie, on n’a pas le doit de vivre mieux et plus haut que ceux des Arméniens qui doivent supporter le froid et la faim.

Cette pauvreté est une honte qui rejaillit et sur les autorités arméniennes et sur notre diaspora.

Mais aussi sur les intellectuels d’Arménie et les intellectuels de la diaspora, ces parleurs qui creusent de leurs paroles le vide de leur propre cœur.

Mais également sur les thuriféraires patentés et lâches des autorités arméniennes, sorte de laquais de la fierté nationale, qui vivent le cul au chaud et la tête enflammée par l’exaltation permanente.

Qu’on me dise quelles réformes ont fait les ministères concernés pour sortir les pauvres  de la pauvreté !

Qu’on me dise quel usage a fait le gouvernement de l’immense manne européenne et autre qui lui tombe du ciel depuis vingt ans.

Qu’on me dise quel obstacle empêche la diaspora d’investir en Arménie, alors qu’elle n’attend que ça.

Heureusement, nous avons notre bon et généreux catholicos qui a mis 1,1 million de dollars dans une banque suisse dans la louable intention de subvenir aux besoins de ces 60 000 Arméniens les plus oubliés de la planète, même de Dieu.

Denis Donikian

7 décembre 2017

L’ACTU QUI TUE

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,L'ACTU QUI TUE — denisdonikian @ 5:47

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Johnny Halliday est mort. Les industriels du tabac sont en deuil.

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Moi je n’ai rien de Johnny en moi. Suis je encore français?

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« Putain ! Si d’Ormesson et Johnny ont reçu tant d’hommages les miens vont être grandioses alors ? »

Charles Aznavour

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Selon son cuisinier personnel, Bachar El-Assad voudrait se suicider après qu’on lui a révélé les atrocités et les viols infligés à ses opposants par ses partisans.

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Trump veut faire de la Maison Blanche la capitale mondiale  de la connerie. Les Palestiniens ne sont pas d’accord.

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L’Europe a donné son feu vert à Monsanto pour qu’il remplace le sel de table par du glyphosate. Le sel, c’est mauvais pour la tension.

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Il y aurait de l’aluminium dans les vaccins mais pas dans les dosettes de café.

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Nous autres civilisations nous savons que nous sommes hantées par la jungle. La preuve : les harcèlements sexuels font du mâle un prédateur. Mais on ne nous dit pas tout. Monsanto, les labos pharmaceutiques, les industries de l’alimentaire ou de la pêche, le système de la consommation sont des entreprises de prédation massive qui vous nourrissent ou qui vous soignent par empoisonnement. Tous harcelés, tous empoisonnés. La grande bouffe.

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Le rocker commence rocker et finit millionnaire. Si c’est pas un oxymore, qu’est-ce que c’est ?

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Macron en Algérie : Bouteflika va lui apprendre à sucrer les fraises sans se pisser dessus.

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Dans le cadre d’une politique d’accroissement démographique de l’Arménie voulue par le président Sarkissian,  La ministre de la diaspora, Hranouch Agopian m’a écrit comme au  » fer de lance de la diaspora de France » ( dixit) pour venir engrosser les filles du pays. J’ai répondu que je manquais de fer et que ma lance était trop molle pour besogner qui que ce soit. Elle m’a répliqué en colère qu’elle serait obligée dans ce cas de faire appel à des homosexuels. Mais mon ami Chouchou déteste faire ça avec une fille, même pour une cause nationale aussi urgente. Bref ! On n’est pas dans la merde !

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Poutine va se représenter aux prochaines élections sur le modèle des poupées russes. Vous retirez la plus grande et vous tombez sur une  autre chaque fois plus petite. Et c’est vrai, d’une élection à l’autre, Poutine est chaque fois plus petit mais ne disparaît pas.

 

12 septembre 2017

Les leçons d’un génocide

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 5:48

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Les Arméniens ont connu l’apocalypse, que beaucoup confondent avec sa partie visible, à savoir la catastrophe. Or, le mot apocalypse signifie dévoilement. Qu’est-ce qui se dévoile à travers un génocide comme celui qu’ont subi les Arméniens ? Et si nous pouvons l’oser, quelle est l’intention d’un génocide ? Quels sont les signes cachés qu’il recèle, à commencer pour les Arméniens, mais aussi pour les hommes ?

 

Le génocide, c’est comme une forêt qu’on abat. Quand les arbres tombent sous les coups de hache, le bruit que font les arbres, c’est leurs cris de douleur. Imaginons ces cris multipliés par cent, par mille. Aucun cœur humain ne peut soutenir le poids de ces gémissements qui glissent dans la mort. Et pourtant des hommes l’ont fait. Des hommes ont abattu d’autres hommes froidement. Une poignée d’hommes s’est donné pour tâche d’abattre une forêt d’êtres humains. C’est qu’un défrichement est assimilable à un nettoyage ethnique. Et pour réduire à rien une forêt d’arbres immobiles, quelques hommes suffisent. Quelques tchété bien armés suffirent à dépouiller et détruire des convois entiers d’Arméniens sans défense.

 

Mais les Arméniens sont toujours là. Les Arméniens vivent. Dans une forêt soumise aux coups mortels du bûcheron, seuls se voient les arbres qui tombent et seuls s’entendent les bruits qu’ils font en tombant. Or, la vie ne s’entend pas. Partout ailleurs dans la forêt, la vie qui est à l’œuvre ne s’arrête pas tandis qu’on n’arrête pas d’arracher des arbres à leur vie. Discrète et puissante, la vie autour des arbres en train de mourir foisonne, continue en secret son chemin partout et à tout moment. La vie n’a de cesse de créer de la vie. Et la vie triomphera toujours. Les bûcherons à leur tour seront abattus un jour, et les jours qui suivront la vie continuera de triompher de leurs prétentions à son éradication.

Les Arméniens qui confondent tout pourvu qu’ils triomphent dans le combat contre leurs bourreaux s’attribuent des dons qui ne leur reviennent pas. Ils mettent toujours en avant leur vitalisme ethnique pour montrer qu’ils ont vaincu par leur persistance à exister ceux qui ne désiraient que leur fin. Non. Pour parler simplement, c’est la vie qui a fait le travail plutôt que leur volonté de survivre. Même si celle-ci n’est pas étrangère à leur continuité dans le monde. Mais la vie est toujours un monde en création. Et ce sont les restes des Arméniens, ces restes de l’épée, qui ont fait de la vie et qui ont donné de la voix pour dénoncer le génocide. Les bourreaux n’en croient pas leurs oreilles parce qu’ils n’entendaient pas la vie qui ne cessaient de se faire autour des vies qui furent abattues.

Quand on est dépouillé de tout, que reste-t-il ? Les Arméniens ne pensaient qu’à se nourrir et à sortir de l’enfer. Ils n’étaient plus sains d’esprit ni de corps pour se poser la question. Que me reste-t-il ? Quand vient la maladie, du genre incurable, le malade se pose la question : que me reste-t-il ? Brusquement, il s’enferme. Lui qui durant la bonne santé était ouvert aux sollicitations de la vie, le voici qu’il se tasse, se plie, se recroqueville sur son mal. La maladie est un enfer autant qu’un enfermement. Et pourtant cette apocalypse où les mondes intérieur et extérieur ne se donnent à vous que sous la forme d’une agression, nous l’avons dit, est là pour dévoiler quelque chose. Mais quoi ?

Quand le malade est dans sa maladie soit il s’enferme avec elle et la subit en devenant l’otage de ses guérisseurs, soit il agit et devient co-acteur de ceux qui s’acharnent à le soigner, soit il s’ouvre. Mais à quoi s’ouvrir ? Au dévoilement que lui offre son apocalypse. A l’ouvert. C’est-à-dire à l’être. Jusque-là il était dans la légèreté du monde que sa bonne santé lui offrait comme un illusoire état permanent. Mais cet état permanent s’écroule car il est voué à l’écroulement. Et il voit que seul reste ce qui est permanent au-delà de l’impermanence de la vie, à savoir l’être. C’est alors qu’il s’ouvre aux expériences humaines qui n’ont pour autre but que celui de se vouer corps et âme au dévoilement de l’être. C’est qu’il s’agit ici de se dépouiller pour entrer en contact avec le vide, conçu comme une forme de plénitude.

Le malade qui s’enferme dans sa maladie oublie trop souvent la part de vie qui est en lui. Et s’il persiste, cette part de vie qui voulait prendre part à sa guérison, s’étouffe. Le malade vit, même si sa souffrance gagne du terrain et le retient dans ses griffes. Et s’il meurt, il meurt soit étouffé, soit ouvert. Car toutes les morts ne se ressemblent pas. On peut mourir ouvert par sa maladie comme on peut mourir enfermé en elle. Car la maladie est une apocalypse qui aide au dévoilement de l’être. Certains diront au dévoilement du divin. Peu l’admettront, mais la maladie est une bénédiction pour autant qu’elle vous laisse assez de vie qui permette à la conscience d’être. Une bénédiction que seul peut comprendre un malade qui s’ouvre aux voix tapies au fond de lui-même. C’est alors qu’il s’émancipe de ses vieilles peaux, qu’il s’ouvre à des mondes insoupçonnés, qu’il échappe à son identité de naissance pour se situer là où les identités terrestres ne signifient plus rien.

Les Arméniens vivent et meurent dans leur identité, vivent et meurent de leur identité. Loin d’être un dévoilement, l’apocalypse du génocide les aura enfermés dans l’enfer de leur identité. Mais si l’apocalypse s’entend comme un dévoilement de l’être, elle suppose aussi une métamorphose. Les Arméniens sont des chenilles qui ne s’identifient qu’à leur état de chenille. Ils sont enfermés dans cet état premier et ne parviennent pas à se voir papillon. La catastrophe apocalyptique du génocide les a rendus aveugles sur leur possible métamorphose en hommes ouverts. C’est que leur catastrophe s’est muée en enfermement ethnique et programmation génétique. Et s’ils croient côtoyer le spirituel au cours de leurs messes, c’est qu’ils oublient qu’elles ne sont que des modes d’enfermement national. Là encore, ils s’enferment dans leur identité.

Certains qui me voient à travers le prisme déformant de mes livres me représentent comme un défenseur de l’identité arménienne. J’ai connu par les lectures l’apocalypse de la nation arménienne. Mais j’ai connu par la vie l’apocalypse de la maladie. Longtemps je me suis enfermé dans l’enfer de mes lectures, puis dans l’enfer de ma maladie. Mais j’ai cherché toutes sortes de voies vers le salut. L’une étant de me dépouiller de mes vieilles peaux pour me former à une non-identité au-delà de mon identité désignée. J’ai cherché à respirer l’esprit après avoir vomi l’histoire qui m’a fait naître. Même si tout cela vient trop tard, même si le monde ancien contamine encore l’esprit nouveau, il reste que la maladie qui m’aura appris à être moi-même plus moi-même que moi aura moins été le chaos du génocide que le chaos dans mes organes.

 

Denis Donikian.

 

Ces réflexions nous ont été inspirées d’un livre de conversations où plusieurs esprits parmi les plus « éveillés », venus d’horizons divers, sensibles aux crises du monde moderne autant que soucieux de s’inscrire dans une espérance, traitent de questions actuelles avec l’acuité d’hommes profondément « ouverts » et généreux.

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Ce livre : « Tout est encore possible, manifeste pour un optimisme réaliste », je le recommande très chaudement. (à partir de 8 euros 35, en occasion chez Amazon)

11 juillet 2017

Les assassins sont parmi nous

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 6:31

 

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Histoire d’un paradoxe

Récemment, je me suis fendu d’un commentaire sur le site intitulé «  Sur les pratiques d’un éditeur » (voir ICI) dans lequel je disais tout le mal que je pensais des Éditions Parenthèses, non pas que je souhaitais régler des comptes (alors que j’en aurais amplement les droits) mais d’un point de vue plus général pour ouvrir les yeux des Arméniens sur le paradoxe qui consiste à prétendre agir, en l’occurrence par les livres, au bénéfice la culture arménienne alors qu’en vérité ce genre d’activité « honorable » se retourne contre elle. Au lecteur d’en juger.

« Ce qu’on oublie de dire en évoquant les déboires des traducteurs de l’arménien vers le français avec un tel éditeur qui prétend défendre la culture arménienne alors qu’il ne fait que l’exploiter, c’est que ces traducteurs ne souhaitant plus renouveler une aussi humiliante expérience décident de ne plus rien traduire. En ce sens, les pratiques de cet éditeur desservent la culture arménienne. Or, aujourd’hui, on le constate, les traducteurs littéraires de l’arménien vers le français en France sont devenus rares sinon inexistants. Et la littérature arménienne contemporaine reste confinée à l’Arménie faute d’ouverture sur le monde par le truchement de traducteurs compétents. Merci aux Éditions Parenthèses et à son directeur, fossoyeur émérite de notre culture.
J’ajoute, pour compléter le tableau, que j’ai travaillé avec trois éditeurs dits « arméniens » ( sur quatre ou cinq, la notion d’éditeur chez les Arméniens ne correspondant pas exactement à ce qui se fait ailleurs). Avec ces trois éditeurs, les déboires n’ont pas manqué, selon des modalités différentes, sachant que tous se montrent des défenseurs de la culture arménienne alors qu’ils ne défendent que leur business. Je ne jette pas la pierre sur tous uniformément. Car il leur faut défendre à la fois un bien immatériel (la culture arménienne) et un équilibre commercial dans un contexte où le lectorat arménien s’amenuise de plus en plus, n’ayant pas été porté par les maisons dites de la culture arménienne, souvent transformées en relais de la mémoire historique et rien d’autre. Or la culture, ce n’est pas que la mémoire. Mais l’importance accordée à la mémoire s’est faite au détriment de la culture. C’est d’autant plus « naturel » qu’il est plus facile de parler de la chose passée que d’inventer un avenir à la faveur de vrais débats sur les valeurs dites arméniennes, lesquelles, autre paradoxe, peuvent aussi faire souffrir les Arméniens qui en sont victimes. »

 

 

Voilà. Pas de quoi fouetter un chat, me direz-vous. Et pourtant, c’est l’agonie de la diaspora arménienne de France qui se profile ici.

La part de l’argent

D’ailleurs, il faudrait mesurer chez les éditeurs dits arméniens la part qui revient à l’argent, celle qui repose sur la mémoire et celle qui ressortit au débat culturel, à l’actualité de la culture vivante, la culture prolongeant la mémoire et souvent en la combattant, ne serait-ce qu’en rétablissant la vérité des faits contre une histoire honteusement légendée qui fourvoie forcément les hommes du présent. Dès lors on verrait que le parent pauvre de cette trilogie serait immanquablement la culture, tandis que l’argent et la mémoire s’y taillent la part la plus substantielle. Notons au passage, qu’un éditeur courageux qui oserait aller à l’encontre des idées établies ne pourrait pas tenir longtemps la route, les lecteurs arméniens n’aimant pas qu’on les brosse à contre-poil. (Dans ce sens, je dois saluer au passage la lucidité des Éditions Sigest qui ont osé publier un de mes livres iconoclastes qui ressortissent à la littérature dite gênante: Arménie, la Croix et la bannière, avec l’immense succès qu’on peut imaginer).

Concernant la part de l’argent, comme chacun ne le sait pas, nos éditeurs arméniens, de tous bords, ne prennent jamais la peine de prévoir la rémunération destinée à l’auteur ou au traducteur. Cette rémunération comprend un vaste éventail de possibles avantageux pour leurs comptes ; cela débute avec des promesses flatteuses équivalant au final à zéro euro et peut monter péniblement jusqu’à la somme symbolique de 100, les Éditions Parenthèses préférant payer ses esclaves en exemplaires tout chauds sortis du four à imprimerie comme on offirait des croissants à ses cochons. Ainsi, pour quatre années de labeur acharné sur l’Anthologie de la poésie arménienne, Stéphane Juranics aura bénéficié de 4 exemplaires reçus sans frais à son domicile. Soit un livre par année consacrée à la mise au net des traductions. D’autres auteurs et traducteurs d’origine arménienne ont fait l’amère expérience de cette rémunération humiliante devenue coutumière dans cette maison qui par ailleurs fonctionne grâce à de grasses subventions obtenues soit auprès du Centre National du Livre, soit de la Région, soit d’autres organismes. Bref que du bénef… Quand on songe, par exemple à la passion que met un traducteur arménien dans son travail pour aboutir à un livre qui soit à la hauteur de ses exigences, et à la douche froide que lui envoie l’éditeur par la poste sous la forme de ces quatre exemplaires, on se dit que le cynisme n’a d’égal que le mépris qui l’anime. Et comme le traducteur a sué sang et eau avec le devoir de servir selon sa vocation la cause culturelle de la nation arménienne, on peut affirmer que les pratiques d’un tel éditeur arménien équivalent à cracher sur tous les Arméniens. Certes, cela ne se voit pas, cela ne s’entend pas, cela n’est pas public, mais cela contribue à la dégradation de la diaspora arménienne, d’une manière ou d’une autre, de près ou de loin. Pour preuve, comme je le disais plus haut, aujourd’hui, les traducteurs qui ont eu le malheur de passer dans la machine à broyer des Éditions Parenthèses ne souhaitent plus se donner la peine de traduire des œuvres arméniennes. Et de fil en aiguille, pareil découragement finit par gagner les traducteurs en herbe, s’il en est, au point que leur rareté aujourd’hui conduit immanquablement à une forme de désertification culturelle au regard des chefs-d’œuvre de notre littérature qui mériteraient de sortir de nos frontières. De la sorte, on serait tenté de dire que les alliés conjoncturels du génocide, compte tenu des dommages collatéraux qu’il suppose, résident parmi nous les Arméniens car ils sont arméniens. Qu’on se le dise.

En 2010, les Éditions Parenthèses font paraître, sous la plume du traducteur Léon Ketchoyan, avec une préface de Krikor Beledian , un livre de Yervant Odian. La traduction exacte en français du titre original de ce livre aurait dû être Années maudites, pour restituer le titre arménien [Anidzial darinér]. Or, quelle ne fut pas la surprise du traducteur, recevant ses quatre fameux exemplaires pour tout salaire, de découvrir que l’éditeur avait pris sur lui de transformer le titre original en Journal de déportation. J’ai énuméré en son temps les réticences que m’inspirait une telle manipulation pour le moins illégitime et en tout cas saugrenue (voir ICI). De fait, il ne faut pas être très sorcier pour penser que l’éditeur a agi plus en boutiquier qu’en acteur culturel, Années maudites étant trop négativement connoté pour allécher le client, tandis que Journal de déportation permettait de ratisser large en intéressant d’autres communautés ayant subi les affres de l’exil forcé. Où l’on voit donc que la part de l’argent est venue, dans cet exemple, déborder sur la part du culturel au détriment du strict respect d’une œuvre et de son auteur. Où l’on voit aussi que cet éditeur sans scrupule n’a de respect pour rien, ni pour le traducteur, ni pour l’auteur, ni même pour le lecteur qui sera amené à penser que Yervant Odian aura écrit deux livres sur son expérience du bannissement : Années maudites et Journal de déportation. En somme, manque de respect pour la vérité et manque de respect pour le peuple arménien. Au passage, remarquons que les spécialistes de la littérature arménienne de cette période ne se sont guère insurgés contre pareille falsification de la part d’un éditeur qu’ils ne souhaitaient probablement pas froisser au point de mettre en doute son professionnalisme.

La part de la culture

A la réflexion, la culture fait peur, surtout à ceux qui en sont dépourvus. Le propre de la culture, étant de remettre en cause la culture, surtout parmi les esprits, assis dans leurs certitudes et atteints par la sclérose des coutumes ordinaires, qui ne respirent que l’air délétère d’un passé vicié dans son contenu. En ce sens, et comme je l’ai toujours dit et même martelé, les Arméniens de la diaspora, en misant sur la reconstitution et l’adoration d’une époque révolue et d’un lieu déserté dont ils ont été violemment arrachés ont plongé tête baissée dans le piège tendu aux survivants par le génocide à savoir une nostalgie teintée de passéisme revendicatif au détriment d’une recherche de refondation culturelle par les valeurs arméniennes, au risque de les passer au crible d’une analyse critique permanente. Mais non. Au contraire, les acteurs de la culture arménienne n’ont rien fait d’autre que de se complaire dans le ressassement, la commémoration et la mort respectivement par des livres rappelant le paradis perdu, par des défilés et autres anniversaires de leurs défaites, par l’érection de khatchar ici ou là.

Dans ce sens, les directeurs de nos maisons dites de la culture arménienne n’auront jamais été que les pantins du passé pour la bonne et simple raison qu’ils ont été formatés depuis leur enfance par les slogans d’une culture nationaliste, de l’ordre de celle qui s’extasie devant Geghard parce qu’elle ignore Petra et le travail des Nabatéens. De fait, l’état de la culture dans la diaspora arménienne serait du même ordre en France si par exemple le Front National avait la mainmise sur l’ensemble de la production cinématographique, depuis la réalisation des films jusqu’à la gestion des salles de projection. Ou pour prendre l’exemple de l’information radiophonique, si ce même parti gérait Radio-France. Or, ce que les Arméniens de France n’admettraient pas pour la France, ils l’autorisent chez eux. On me dira, que mieux vaut le pire que rien du tout. Et moi je dis mieux vaut le rien que le pire. Car le pire peut conduire à l’abîme alors que le rien pousse à l’inventivité.

Les sauveurs improvisés

Il faut dire que l’après-génocide a fait naître nombre de « vocations » chez les Arméniens ordinaires prenant prétexte qu’il était urgent de sortir du naufrage pour en réalité se faire valoir comme sauveurs de la nation. Certains qui exerçaient des métiers de première nécessité se sont même improvisés écrivains en relatant dans des écrits hybrides des mémoires de famille mâtinées de réflexions historiques de très haute tenue. Les Arméniens se permettent tout, les Arméniens osent tout pourvu qu’ils participent, fût-ce partiellement, à la réparation des dommages causés par le génocide. C’est ainsi qu’on a vu des profanes (femmes au foyer en mal de reconversion, commerçants gestionnaires, prêtres sans formation pédagogique) se lancer dans l’administration d’une école avec une passion d’autant plus pathétique qu’elle serait même parvenue à produire des réussites aussi admirables qu’elles étaient sans lendemain. Qu’importe, me direz-vous. L’essentiel n’est-il pas de semer ? Mais semer quoi ? Là est toute la question. Dans l’urgence, ces bénévoles du SAMU national sont loin d’être arrêtés par les limites de leur incompétence étant donné qu’ils ne font rien d’autre que d’occuper une place vacante. C’est que l’Arménie, depuis le génocide, a horreur du vide. Il faut dire que dans le domaine de l’éducation, les vrais professionnels d’origine arménienne ne se sont guère attardés à servir une communauté sinistrée qui n’aurait pas eu de quoi les rémunérer à la hauteur de leurs diplômes. Ils se sont empressés de travailler dans des institutions françaises établies, raisonnées et capables de répondre au niveau d’exigence que supposait leur profil professionnel. De la sorte, les écoles dites arméniennes ont été la proie d’amateurs de bonne volonté mais que ne pouvait pas soutenir un esprit nourri de culture pédagogique et universelle. En effet, quand la culture n’alimente pas le savoir-faire, le fruit n’arrive pas à maturité. En l’occurrence, s’obstiner à privilégier exclusivement un arménien (l’arménien occidental) voué à une dégradation inéluctable en repoussant l’arménien vivant (l’arménien oriental), c’est justement miser sur la mémoire et la revanche aux dépens de ce qui existe ici et maintenant à savoir l’Arménie vivante. C’est dire que la diaspora ne s’est toujours pas réveillée du traumatisme génocidaire tant elle s’obstine depuis un siècle à vouloir réveiller ses morts. Pour ce qui est de la langue, elle oublie qu’une langue ça se vit, qu’elle permet la circulation des mots et des idées, qu’elle s’enrichit sans cesse par frottement et confrontation, et surtout qu’elle doit être ancrée sur une terre donnée. C’est alors qu’elle « prend ». Quand cette terre fait défaut, que la langue devient affaire de volonté « idéologique», qu’elle n’a pas de lieu où être mise en circulation, que lui manque l’opportunité de s’enrichir par un usage quotidien, alors cette langue se perd. Les élèves du collège de Sèvres en savent quelque chose qui sitôt entrés dans la vie active se sont empressés d’oublier « leur» langue. Car les vartabed du collège, malgré leur bonne volonté, roulaient sur la routine du salut par la langue alors que leur idéal national ne reposait sur aucun pragmatisme à long terme. Ils avaient le culte de la nation, soucieux de combler le vide produit par le mal génocidaire, ils n’avaient pas la culture qui aurait permis aux jeunes Arméniens que nous étions de recouvrer notre humanité. Aujourd’hui ceux qui s’obstinent à enseigner l’arménien occidental ne savent pas dire à leurs élèves pourquoi ils doivent apprendre une langue qu’ils ne pratiqueront jamais. Pour exemple, ces élèves n’ont qu’une idée une fois leur pensum accompli, c’est de rejeter cette chose inutile pour leur vie professionnelle. On aurait espéré que certains deviendraient des traducteurs vers le français, mais personne ne leur a fait valoir que la traduction était un moyen de donner vie à la culture arménienne. C’est que justement leurs pédagogues n’ont jamais eu d’autre souci que celui de sauver le passé alors qu’il leur fallait sauver l’avenir. Cet avenir, je l’aurais vu ainsi. Des adolescents qui savent précisément que la langue qu’ils apprennent se parlent en Arménie. Des adolescents qui parcourent à pied le pays, qui rencontrent la chair vive du peuple arménien, communiquent, partagent, festoient avec lui. Dès lors, la langue serait devenue un pont. Dès lors, elle aurait trouvé un ancrage dans une terre et un peuple, inscrite dans une culture, produisant de l’émerveillement et établissant des liens entre Arméniens d’Arménie et Arméniens de la diaspora. Quelque chose de l’avenir par la langue prendrait forme. Hélas, le Ari doun officiel du ministère de la diaspora n’est qu’une connexion artificielle, exaltée et temporaire entre l’Arménie et des adolescents qui passent ici leurs vacances comme ils les passeraient ailleurs. Pourquoi ? Parce que le ministère de la diaspora en Arménie est tenu par des technocrates que nourrit seule une culture du tape-à-l’œil, sinon de l’urgence nationale sans lien avec toute culture universelle. Programmer des adolescents pour en faire de bons Arméniens, c’est négliger d’en faire des hommes. Or la démocratie en Arménie a surtout besoin d’hommes, non de robots fascistes.

Le défaut d’humanisme

Mon lecteur commence à entrevoir des choses, mais cette notion de culture universelle, il ne la capte pas trop. Forcément. La culture universelle a du mal à pénétrer dans un esprit pétri de culture nationale. Et les Arméniens se sont bouchés les trous et autres émonctoires de peur que le ronron commémorationniste et nationaliste ne s’échappe de leur esprit au point qu’ils se trouveraient soudainement perdus dans une obscurité sans repère. La culture universelle fait peur à la culture nationale, car elle oblige à la relativisation. Elle obligerait les Arméniens, pour revenir à notre exemple plus haut, à mettre Petra au-dessus de Gerhard, probablement à réduire Barouïr Sevag à un faiseur de mots, savant et professoral, plutôt qu’à un poète inspiré, comme on le croit quand on n’ose pas le mettre en situation de confrontation avec les grands noms de la littérature universelle, si tant est que ce Tarzan des mots puisse au-delà de ses cris pathétiques « parler » à d’autres autres hommes qu’à des Arméniens.

Pour en revenir aux éditeurs, qu’ils soient d’Arménie ou de France (puisque nous sommes de France), force est de reconnaître qu’ils sont soit dans l’argent soit dans le commémoratif mais pas dans l’humanisme universel, de celui qui nourrit le livre et lui donne une vocation de vérité et de contestation. Les Arméniens qui se définissent par la haine du Turc avec l’aveugle tendance à les mettre tous dans le même sac de bourreaux devraient plutôt réviser leur jugement à l’emporte-pièce et reconnaître qu’il n’y a pas chez eux l’équivalent d’un Ragib Zarakolu, loin de là. Ragib Zarakolu publie à contre-courant des grandes haines fascistes et des puissantes falsifications de l’histoire qui parcourent le pays, au risque d’aller en prison, comme cela lui est déjà arrivé. On m’objectera que cette conduite est d’autant plus normale que les Arméniens n’ont rien à contester étant donné qu’ils sont dans le Droit alors que les Turcs sont dans le déni. Certes, mais ni durant l’époque soviétique qui a vu fleurir en Russie et ailleurs les dissidents, ni durant les mandats de Kotcharian et de Sarkissian qui se sont illustrés par des fraudes massives, on a vu naître en Arménie ou en France un éditeur arménien de la dimension d’un Ragib Zarakolu. Je veux dire que le climat délétère s’y prêtait, et s’y prête encore, d’autant que dans le domaine des droits de l’homme et de la transparence de la vie politique des figures comme celles de la regrettée Amalia Kostanian et de Hranouch Kharatian suffiraient à montrer qu’il y avait et qu’il y a toujours en Arménie matière à défendre l’homme contre l’effondrement de la raison démocratique. Est-ce à dire que les Arméniens qui n’ont que les mots ou expression « mon frère » ou «  tsavet danem » (« je prends ton mal ») à la bouche sont de piètres représentants de l’humanisme universel ? Faut-il croire que les Turcs tant décriés sont meilleurs en la matière, surtout parmi les intellectuels ? D’ailleurs, les pseudo écrivains, tant d’Arménie que de la diaspora, qui ne pensent qu’à leur pomme plutôt qu’à se mêler de ce qui les regarde quant au détournement de la démocratie au profit de quelques-uns, qui affichent sans honte un désengagement d’esthète au regard des injustices qui humilient les plus oubliés des Arméniens, loin de faire le poids auprès de ces femmes admirables, constituent une caste de beaux parleurs et de trouillards patentés, incapables de mettre une once de culture compassionnelle dans leurs livres ou dans leur vie pour faire sortir de l’ombre ceux qui subissent le fléau d’une corruption généralisée. Dans ce domaine non plus, les Arméniens n’ont pas l’équivalent d’une Asli Erdogan, d’un Oran Pamuk ou autres. Voilà bien pourquoi la société civile turque donne l’impression d’être un tissu vivant en constante ébullition alors que les Arméniens croupissent dans la résignation, la complaisance et pour tout dire la complicité. Si les soubresauts d’indignation qui traversent de temps en temps le pays ne sont soutenus par aucun éditeur, c’est bien que l’édition arménienne ignore l’indignation et qu’elle s’est donnée pour toute philosophie une sorte d’éthique de la prudence, de l’attentisme et pour tout dire de la passivité. Les poèmes enflammés qui émaillent ici ou là les anthologies ont beau éclater comme des cris d’étouffement, ils ne sont qu’un assemblage de mots enfermés dans un livre, autant dire de cadavres dans un cercueil, tant que leurs auteurs n’assimileront leurs écrits à un programme de combat pour plus de liberté et de vérité.

Pour finir sur le gestionnaire de cette maison du livre arménien, on n’en pourrait dire moins sinon qu’il ne vaudra jamais d’atteindre le niveau d’engagement d’un Turc comme Ragib Zarakolu. Là où un humaniste turc risque sa vie chaque jour en milieu hostile, notre boutiquier arménien veille sur ses plans comptables. Voilà pourquoi, j’ai une bonne raison de dormir sur mes deux oreilles, heureux et fier d’être un Arménien qui attend avec impatience d’être réveillé le jour où cette maison close sera récompensée soit par les aveugles de notre diaspora, soit par les bavards de notre Arménie, pour services rendus à la nation. Chez les Arméniens tout arrive, même le pire. En l’occurrence, ce pire serait l’extinction inéluctable de la diaspora arménienne, comme acte final du génocide.

Denis Donikian

29 juin 2017

DIASPORA, CULOTTES et DRAPEAU

 

ErikJohansson_10 Erik Johansson

(Article de 2014 que nous avons cru bon de rappeler).

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La vérité, quelle qu’elle soit, est moins terrible que l’ignorance.

Anton Pavlovitch Tchekhov

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Récemment, des membres d’Education sans Frontières, scandalisés par le traitement que subissent les migrants arméniens de la part du gouvernement français, me demandent de les éclairer sur la situation socio-politique de l’Arménie. Jusque-là, je croyais blanchir nos culottes en famille. Et voilà que d’autres, mais animés d’humanisme, me prenant au mot, viennent me dire que c’est justement le genre de lessive qui les intéresse. Le lecteur peut imaginer mon embarras. Comment faire, me suis-je demandé, pour qu’on évite de prendre mes justes colères pour du dénigrement,  mon esprit critique pour de la trahison, et fustiger le caca arménien sans souiller notre culture ?  Exercice d’autant plus périlleux qu’il me fallait honteusement confesser que des Arméniens, professant une idée de l’Arménie plus éthérée que terre à terre, se demandaient aujourd’hui comment aider les autorités françaises dans leur tâche contre ces migrants qui osent bobarder sur leur pays rien que pour sauver leur peau. C’est que chez nous, héritiers d’un génocide, la haine des autres a muté, dans certains cerveaux racornis, en haine des nôtres. Difficile d’en faire l’aveu. En bref, j’avais à parler de l’Arménie mais sans l’humilier. Et je tenais à affirmer, droits de l’homme obligent, que si des Arméniens cherchaient, comme tout un chacun, à échapper au goulet d’étranglement patriotique, c’est que leur marâtre culture du cynisme ne leur offrait plus d’autre choix. Mais comment éviter la gêne à devoir étaler au grand jour les aberrations politiques du génial peuple arménien, les cruautés aveugles d’un arbitraire à visage démocratique, la complicité par le silence de notre diaspora ? Des problèmes de santé m’auront épargné ces exercices d’acrobatie sans pour autant me mettre à l’abri des questions qui pèsent sur la responsabilité des Arméniens d’ici concernant  le sort des Arméniens de là-bas.

Cependant, et je le sais, ces mots que je dis ne pèseront d’aucun poids sur les vrais décideurs du destin arménien, lesquels n’en feront qu’à leur tête. Faibles mots au regard de ceux qui rusent, qui abusent les gogos et qui minent par l’indifférence toute position contraire à la « doxa armeniaca ». Faibles paroles au regard de la Parole patriotarde, laquelle exige du sang et des larmes au nom de la radieuse Arménie. Mais si mes mots ne font pas mur contre la bêtise, au moins ils ne contribueront pas à salir nos linges de famille.

A l’heure où j’écris ces lignes, la soi-disant diaspora arménienne ( à vrai dire, une poignée de météorologues auto-proclamés du temps arménien, qui vous font acheter du parapluie pour couvrir les plus démunis et vous vendent du ciel radieux quand c’est la tempête) semble animée d’un sursaut critique. Ici ou là, la panique prend forme. L’UGAB et autre fondation multiplient les alarmes sur la dépopulation gravissime de l’Arménie en programmant des réunions dans plusieurs villes du monde ( Beyrouth le 30 janvier, Paris le 3 février, Toronto le 5, NewYork le 6, Los Angeles le 11). Quand je disais que mes mots étaient faibles. Mes alertes lancées il y a plus de dix ans viennent seulement de parvenir aux oreilles de ces messieurs forcés d’exhiber aujourd’hui leur culotte salie après dix années de constipation.

Parallèlement se tiennent à Lyon et à Paris deux tables rondes ( voir ci-dessous) destinées à faire parler des réprésentants de la société civile arménienne. Premier sujet à vous faire bondir un éléphant jusqu’au plafond :  l’Arménie et la diaspora, perspective d’une résistance commune. Il en est donc encore qui y croient ! A quoi ? me demanderez-vous. Mais à la diaspora résistante. (Cette diaspora francisée par amour m’a toujours fait penser, concernant son soutien à la désobéissance civile arménienne, au mot d’Arletty germanisée par la passion boche : « Pas très résistante, Monsieur le juge. ») Mais c’est quoi, la diaspora ? Combien de divisions, la diaspora ? En fait, beaucoup. Faute de divisions militaires, nous avons au moins des divisions communautaires. ( La division communautaire consiste à mettre en commun nos sales culottes pour pratiquer leur déchirement en réunion). Qui donc y croit à cette diaspora ? Et qui n’y croit plus ? Qui la fait et à qui ne la fait-on plus ? Qui la représente et qui subit les manques, les excès, les erreurs de ses représentants ?  C’est toute la question.

Tout d’abord, oui, la diaspora est une entité historique à causes multiples, dont les deux principales tiennent au génocide et  à la débâcle économique de l’Arménie dite indépendante. Or ces deux causes constituent à l’heure actuelle son ferment autour de la reconnaissance et son problème quant au chaos économique.

De fait, force est de reconnaître que l’énergie déployée depuis cinquante ans autour du génocide par la communauté arménienne de France a été phénoménale dans tous les domaines. Pour un témoin comme moi de ces cinquante années, l’activisme des Arméniens de la diaspora destiné à faire connaître le génocide a accusé une courbe exponentielle.  Il a donné lieu à de multiples livres ( scientifiques, thèses, romans, mémoires, BD et autres), manifestations, commémorations, érections de stèles, vocations, engagements, etc.

C’est dire qu’il y a un esprit diasporique orienté essentiellement vers la réparation de la perte. Mais cette conscience du national est en rivalité constante avec les exigences d’une conscience dominante incarnée par le pays d’accueil. C’est dans ce pays que chaque élément de la diaspora a dû apprendre à se refaire et à mobiliser son énergie pour se constituer en tant qu’individu et citoyen. Le combat  est si rude que beaucoup finissent par céder à la culture d’accueil en accordant aux racines juste ce qu’il faut pour ne pas se renier totalement. Ce principe de réalité aura obligé le plus grand nombre à confier à plus conscients que soi le soin de gérer cette réparation de la perte engendrée par le génocide. Et donc tacitement, le soin de nous représenter. En conséquence, la diaspora comprise comme force politique et culturelle n’est devenue l’affaire que de quelques-uns, les plus actifs ou les plus en vue, qui prennent la parole au nom d’une famille historiquement soudée mais minée pas sa dilution. Ainsi quand cette parole dérive ou délire, la collectivité doit la subir. Comme Aznavour disant qu’il se foutait du mot génocide. Concernant la diaspora arménienne de France, dans le fond, elle assume ses tiraillements entre une assimilation à marche forcée et une nostalgie malheureuse, entre un climat général européaniste et un communautarisme identitaire, un mode de vie mimétique et des représentants quasi nationalistes.

Or, ces acteurs de la diaspora, grâce leur soit rendue, ont réussi à faire vivre, contre vents négationnistes et marées antimémorielles, la vérité  du génocide. Ils savent aujourd’hui comment sensibiliser les responsables politiques. Ils alertent sans dissocier le génocide arménien des autres génocides du XXème siècle. Ils soutiennent à bout de bras une langue qui s’asphyxie faute d’usage pour la vivifier . Ils rebondissement à la moindre humiliation. Ils font un travail de fourmi pour que le passé douloureux des Arméniens ne soit pas englouti dans les sables de l’histoire… Certes la perfection n’étant pas arménienne, on assiste ici ou là à des ratés. C’est dire qu’on oublie trop souvent que les résistants les plus engagés contre l’engourdissement de la cause arménienne doivent aussi assumer leur subsistance et que le militantisme à taux plein n’est guère réalisable. Nous resterons toujours des amateurs, mais des amateurs qui en veulent, qui ont la rage de vaincre. (Nous verrons d’ailleurs comment en 2015 chaque Arménien voudra à sa mesure contribuer à faire avancer les revendications arméniennes). N’oublions pas non plus que la nation arménienne est une nation ravagée et qu’elle se bat malgré le poids délirant de cette blessure qui pleure en permanence dans son âme. Et si nos représentants sont sujets à quelques défaillances, c’est qu’elles sont le reflet de notre situation ambiguë comme communauté au sein d’une société française qui a ses exigences propres, à commencer par le devoir d’assimilation et l’impératif économique. Chacun serait mal venu de reprocher à ces représentants d’avoir été élus par des groupuscules plutôt que par l’ensemble de la diaspora pour la bonne raison qu’il ne suffit pas de souhaiter des élections pour réussir à les mettre en place. Dans nos critiques, nous oublions trop facilement que la diaspora est un groupe humain dispersé dans un autre plus grand, plus fort et plus vivant, auquel nous appartenons sans qu’il soit nôtre tout à fait. Et  tandis que l’histoire avance, faute de mieux, la diaspora se doit d’avoir des interlocuteurs capables de défendre dans l’urgence les intérêts des Arméniens. Sans ces individus qui se sont battus, démenés et même sacrifiés, ni Mitterrand, ni Chirac, ni Sarkozy et ni Hollande n’auraient pris fait et cause pour nous. Personne n’a le droit de les conspuer même si chacun estime à juste titre que le peuple arménien doit être reconnu dans son humanité pleine et entière et qu’il puisse prospérer sur les terres qui sont actuellement les siennes.

Mais ce déficit démocratique inéluctable en diaspora, dès lors qu’il n’est compensé par aucun mécanisme minimum qui permette la consultation, la contestation ou la discussion franche crée obligatoirement des frustrations, des défiances ou mêmes des indifférences à l’égard de la chose arménienne.  En d’autres termes, il n’est pas abusif d’exiger des comptes de ces représentants, alors qu’aujourd’hui il semblerait que les garde-fous soient totalement absents et que nos chefs s’inventent une conduite patriotique au gré de conciliabules sélectifs pour pondre du communiqué, monter de la commémoration, ou lancer de l’anathème. C’est que nos pitbulls ont de la revanche à revendre et savent montrer les dents au moindre manquement démocratique constaté par l’Etat turc. Il arrive même qu’ils pètent les plombs quand on touche à leur génocide ( voir les hystéries devant Sarkissian sous la statue de Komitas au temps des protocoles en octobre 2009). Mais jamais on ne les a entendus grogner, la bave aux lèvres, jamais ils ne se sont fendus d’un communiqué pour dénoncer les abus du pouvoir arménien et prendre faits et causes pour la société civile. Réclamer à cor et à cri la démocratie chez les autres, mais surtout éviter de l’exiger chez nous. De cette philosophie de l’enfumage il ressort qu’on prend bien garde de ne pas toucher à l’intouchable caca arménien. Ah ça non ! Ça jamais ! Au drapeau les chefs ! Larme à l’œil et main sur le cœur ! Alors que déborde la contestation en Arménie même, qu’elle génére des dégâts irréversibles en termes de démographie, nos assis jouent la prudence, la grande histoire, l’éternelle Arménie et obtiennent… une pauvreté qui s’appauvrit, une république poutinisée, un population qui s’exile par le corps et en esprit. Ce silence de rigueur a permis à l’Etat arménien d’avoir les coudées franches dans les décisions cruciales intéressant la diaspora au premier chef, comme celles relatives aux protocoles arméno-turcs.  Nos chefs croyaient respecter le gouvernement Sarkissian en faisant les autruches sur ses dérives autoritaires, et Sarkissian les a remerciés en ne les consultant pas. C’était dire à la diaspora que la diaspora n’existait pas comme entité politique, seulement comme manne financière.  Ainsi donc, aujourd’hui, le bilan est lourd. La soumission par le mutisme de nos représentants aux dirigeants du pays affiche un bilan de catastrophe national. Et faute de mieux, ce sont ces personnes qui seront une fois de plus reconduites pour perpétuer le désert de confiance qui gagne l’Arménie et même la diaspora.

L’ambiguïté qui caractérise le statut de nos « chefs » peut en étonner plus d’un. A y regarder de près, chacun d’eux est animé par un conflit d’intérêts. Quand parler au nom de la diaspora vient en concurrence avec un intérêt de parti, un intérêt d’affaires ou un intérêt de carrière, c’est toujours le langage de la vérité qui passe à la trappe. Aujourd’hui, le peuple diasporique arménien voit bien que dans son juste combat pour la reconnaissance on lui a fait oublier le combat pour la survie démocratique de l’Arménie. Or, si ses dirigeants ne les ont pas suffisamment alertés, c’est bien qu’ils avaient un intérêt de parti, d’affaires ou de carrière à ménager ceux qui ont fourvoyé le pays dans cette impasse. Et comme les intérêts sont tenaces, nos chefs continueront à nous aveugler de génocide par-ci, de loi antinégationniste par-là pendant que les Arméniens d’Arménie vivront impuissants le délitement de leur âme et de leur pays.

Ainsi donc, demander aux représentants de la diaspora de soutenir les mouvements civiques d’Arménie, c’est comme demander au président Sarkissian de leur ouvrir les portes de son cabinet secret.

 Mais on peut toujours essayer. « Il ne suffit pas de violer Euterpe, disait Stravinsky, encore faut-il lui faire un enfant. »

Denis Donikian

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Tables rondes entre de jeunes journalistes politologues d’Erévan et la diaspora arménienne de France.

Les tables rondes auront lieu :

  • à Lyon : à l’Université catholique (25 rue du Plat 69002 Lyon), jeudi 30 janvier de 19h00 à 23h00, dans l’amphi Buret,

  • à Paris : à l’INALCO, samedi 1er février de 15h00 à 19h00, dans l’amphi VI.

Il nous semblé nécessaire de donner la parole à ces jeunes qui représentent ce qu’on peut appeler la nouvelle société civile émergente arménienne. Ils font partie des mouvements des Droits de l’Homme et écologistes. Ils s’inscrivent dans une forme de résistance face au pouvoir oligarchique.

Au moment où toutes les diasporas sont mobilisées pour commémorer le Centenaire du génocide, la jeune République d’Arménie est arrivée à un tournant dangereux de son évolution.

Plusieurs phénomènes contribuent à cette situation :

l’émigration, voire la dépopulation des forces vives de la nation ;

  • le désengagement de la diaspora depuis 2008 ;

  • l’enclavement du pays ;

  • etc…

Ces jeunes ne comprennent pas notre désengagement. Ils veulent redéfinir une nouvelle dynamique partenariale sur la base de valeurs partagées.

Dans ce contexte, il semble urgent de rétablir une relation de confiance.

C’est le sens de cette initiative : donner la parole à ces jeunes et susciter un débat entre nous, aujourd’hui proche du point zéro.

Trois thématiques seront abordées :

1.       L’ARMENIE ET LA DIASPORA

Perspectives d’une résistance commune

2.       ARMENIE : RENVERSEMENT OU EFFONDREMENT

o   Les choix d’orientation et les perspectives de développement dans la région

o   Le bras de fer Union eurasienne/Union européenne

o   Faut-il ouvrir la frontière entre l’Arménie et la Turquie ?

3.       LA REPUBLIQUE DU HAUT-KARABAGH

Second Etat arménien / second souffle

Le groupe de réflexion d’Erévan sera représenté par

Nazénie Garibian, directrice de recherche au Madénataran ;

  • Olya Azatyan, politologue ;

  • Hakob Badalyan, journaliste politologue ;

  • Artur Avtandilyan, politologue ;

  • Modératrice : Zara Nazarian, fondatrice du site internet Le Courrier d’Erévan, responsable de la francophonie en Arménie et journaliste aux Nouvelles d’Arménie Magazine.

28 mai 2017

COÏTUS ARMENICUS… INTERRUPTUS (3)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 4:30

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L’article paru dans Armenews sur la loi visant à réduire les avortements sélectifs me rappelle qu’à deux reprises ( en 2009 et en 2012) nous avions déjà évoqué le sujet. En d’autres termes, c’est après 8 ans de laisser-faire que le gouvernement arménien commence à paniquer, sachant que pendant ce temps le mal s’est approfondi et que les risques démographiques n’ont fait qu’augmenter. Eh bien cher lecteur, je vous annonce les yeux fermés, que rien ne changera en notre beau pays car le mal du mâle en Arménie c’est et ça restera une affaire culturelle. Faudrait pas que les meufs se la ramènent avec ça !

 

*

Comme on vient d’apprendre qu’il manquerait cette année 1400 filles en Arménie, nous n’avons pu nous empêcher de ressortir un article ancien traitant de ce sujet. Ah  les filles ! Ah les filles ! ( 28 aout 2012)

 

*

Rien ne va plus en Arménie ( article du 23 mai 2009)

Imaginez sur une ligne de départ 115 jeunes mâles arméniens en état de procréer. Et à cent mètres d’eux, 100 jeunes femelles arméniennes en état de procréer aussi. Les uns comme les autres sont en devoir de préférer le sentiment patriotique au sentiment amoureux. Tout romantisme n’est pas de mise quand le pays est en danger de pénurie démographique. Donc, ils s’épouseront pour le bien commun et ils auront beaucoup d’enfants. Les mâles vont devoir courir le plus vite possible pour atteindre la ligne des jeunes filles. Le premier choisira la plus belle. Peut-être aussi la plus idiote, mais on est pressé. Les autres le reste. Et le reste… rien. En effet, vous avez bien compté : 15 jeunes mâles, beaux, forts, virils, aimés, choyés, loukoumisés par leur maman plus que de raison, djanigess ! yavrouss ! hokiss ! seront voués à la masturbation extra-patriotique.  Du sperme national perdu en quelque sorte. Et en plus, ils auront couru pour rien.

Mais me direz-vous, comment, pourquoi ? 115 mâles pour 100 filles… Normal. Qui vous a dit qu’on aimait avoir une fille en Arménie ? Déjà, dans les années soviétiques, on discriminait à tout va. Je me souviens qu’un jour, passant par l’Avenue Lénine, aujourd’hui Machtots, je me trouve au pied d’une maternité. Un jeune père de famille a la tête levée qui demande à sa femme penchée à la fenêtre :  » Heï Vartouhie ! Intch ess bérel ? ( He ! Vartouhie, ma Rose, qu’est-ce que tu as mis au monde ?) – Aghtchik (Une fille), répond la dite Vartouhie. – Heeee ! lance dépité le mari en faisant un geste de dégoût, avant de repartir sans demander son reste. » Heeee ! ça veut tout dire. Que les filles d’Arménie sont…. heeee Quelque chose comme : je vais la nourrir vingt ans minimum pour que mon nom disparaisse dans celui d’un autre, son mari. Alors que si ç’avait été un garçon, il se perpétuerait dans les siècles des siècles et je n’aurais ni vécu ni trimé pour rien. Car la fille en Arménie, ce n’est pas un enfant, c’est une dévaluation, un châtiment, un embarras. Certes, on fait ce qu’il faut, on lui sourit, on la choit, mais ce n’est pas ça. Elle pèse au cœur. On le constate à la naissance du garçon, ce porteur de prépuce. Et si en avançant en âge, le petit mâle se montre doté d’un appendice nasal fort, c’est donc un viril. Or rien de plus prometteur que ces deux attributs, un nez fort et un prépuce fort. À coup sûr, grâce à eux, le nom se perpétuera comme une petite éternité. Alors on le nourrit son petit bonhomme comme une plante grasse. Le garçon devient vite conscient de son importance. Pour preuve, sa mère le lui dit chaque jour avec les yeux.

Pour ma part, j’ai pitié pour ces 15 qui restent. On aurait pu quand même leur faire des filles à ceux-là ! Mais non, l’échographie aidant, on décèle vite s’il y a prépuce ou pas. Je ne dirais pas qu’on fait en Arménie comme au Vietnam, depuis que les appareils d’investigation aident les traditions à se maintenir et à se perpétuer. En Arménie, les mères doivent sans doute se conditionner mentalement pour mettre au monde des mâles et décourager les filles à se former comme foetus. Je ne dirais pas non plus que les femmes font du racisme contre leur propre sexe, non. Toujours est-il que dans la chaîne du coïtus armenicus quelque chose est rompu. La culture a pris le pas sur la nature. J’ai peur.

Heureusement, le phénomène est caucasien. La Géorgie et l’Azerbaïdjan sont logés à la même enseigne. Comme ça, pas de jaloux. Je n’ose imaginer le contraire. Si la Géorgie et l’Azerbaïdjan avaient plus de mâles et plus de femelles que l’Arménie, dans une ou deux générations, celle-ci aurait du mal à défendre ses frontières.

Pour l’heure, ces 15 laissés-pour-compte ont le prépuce aussi affolé qu’une aiguille de boussole cherchant désespérément le nord. Ils hurlent au vent de ne pouvoir offrir leur sperme à la patrie. Et quel sperme, mes aïeux ! Du concentré de traditions on ne peut plus arméniennes ! Il y a bien les veuves et les divorcées, mais ça ne se fait pas. Que dirait leur maman. Et qu’en penseraient les voisins? Les Russes alors ? Ces anciens colonisateurs, que nenni ! Alors quoi ? Pour ma part, je verrais bien des Arméniennes de la diaspora se dévouer. On peut bien en trouver 15 dans le lot. Oui, mais en général, ça ne marche pas. Une Arménienne de la diaspora, ça vous renifle un macho à cent mètres. Et puis, vivre en Arménie pour être à la merci d’une belle-doche irascible, non merci !

Mais le plus grave, c’est l’inverse. Des mâles de la diaspora viennent prendre femme en Arménie. Or les Arméniennes aiment ça. Même si le mâle en question est idiot. On n’a pas le temps de chercher à le savoir. La fille est pressée. Après 25 ans, le ventre de la belle reste en jachère  jusqu’à sa mort. Elle est donc dans le sauve-qui-peut. Une fille arménienne d’Arménie, c’est plus élégant, plus cultivé qu’un jeune  Arménien d’Arménie, arrogant, bourru, mâle de mâle quoi. Avec une fille d’Arménie,  un Arménien de la diaspora en désir de mariage est assuré d’une substantielle plus-value. Et pour le prix d’une fille, on lui offre toute sa famille en sus.

Bref, j’ai peur.

*

Voir Le Monde du 20 mai 2009, page 4 :  Entretien avec le démographe Christophe Z. Guilmoto : »La sélection prénatale des garçons se développe »

 

 

30 avril 2017

La lapidation

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 8:23

Pour Liliane qui, sans être malatiatsi,

est parvenue à atteindre le niveau de Grand Chef

en matière de cuisine nationale et autres.

 

Grâce à Dieu, la cuisine arménienne est un art politiquement neutre. Aucun Arménien ne vous soutiendra que le soubeurek est hentchak et l’aubergine farcie dachnak. A la rigueur, dire que tel plat est de Bolis ou tel autre de Gemerek serait plausible. Ma mère, qui se serait défendue de pratiquer une sorte de racisme interne même si elle était censée savoir, pour l’avoir subi, que la hiérarchisation des Arméniens pouvait conduire à des atrocités, affirmait haut et fort, avec la candeur des ignorants, que les Rharpetsi ne connaissaient rien à la cuisine et que seuls les Malatiatsi y excellaient. Forcément, ma mère était de Malatia. Et donc malatiatsi par mes parents, je ne répugne pas, évolution oblige, à fréquenter pour autant la cantine arménienne du 17 rue Bleue à Paris, qui se tient, il faut le préciser, dans les locaux du Dachnaktsoutioun, même si le programme du parti n’est pas mon bouillon de culture. Manger oriental en étant entouré d’images qui exaltent le plus vieux parti arménien ne saurait me couper l’appétit. Au contraire, toute cette imagerie historique donne aux plats une saveur spéciale où l’esprit culinaire se mêle à la chair des ingrédients. En quelque sorte, une plus-value culturelle au soubeurek, au rhngali et à l’aubergine farcie, qui ferait défaut si vous aviez à les concocter chez vous, dans le cadre étroit de votre cercle familial.

L’autre jour, j’y étais à cette cantine. Mon ami Gérard est un fan de rhngali et moi de soubeurek. Je rassure mon lecteur, le soubeurek, il n’y a que ma mère pour en faire une merveille. Forcément, elle était malatiatsi. Mais je ne vais pas me rendre coupable de racisme interne. Même si je dois avouer que les Rharpetsi , etc…

Nous étions en train de nous régaler quand j’ai vu pointer un ami de si longue date qu’il me semblait avoir été porté disparu dans les bas-fonds de ma mémoire. C’était Serge A. (le prénom a été changé). Heureuses retrouvailles ! Serge est un expert en tapis mondialement reconnu. Je l’ai rencontré pour la première fois en Arménie. Il répertoriait en les photographiant les tapis du Musée historique de Erevan. Serge avait même réussi à démontrer au conservateur la fausse ancienneté de certains tapis du Musée rien qu’en faisant étudier la composition chimique des colorants par un laboratoire londonien. Et que ces tapis ne valaient même pas des clopinettes. Vous me direz qu’en Arménie le faux est partout puisque les Arméniens baignent dans une fausse démocratie. Mais ce n’est pas notre sujet. Il faut dire que ce que j’aime en Serge, c’est qu’il utilise sa profession pour défendre et illustrer la culture arménienne. Et en la matière, il est ingénieux en diable, mettant tous les moyens modernes de communication en œuvre, mais aussi son réseau d’experts, afin d’aboutir à ses fins. Serge est un homme en guerre qui se bat avec les armes de sa culture.

Justement, ce jour-là, il nous a tenu le crachoir pour nous informer de sa prochaine action. Gérard et moi, outre que nous jouissions du palais, nous nous délections de son esprit de finesse et de ses ruses de sioux pour un projet de grande envergure autour du tapis. Bien sûr, ne comptez pas sur moi pour que je lâche un seul mot sur la trame de son entreprise. Top secret.

De fait, Serge attendait quelqu’un. Probablement pour le mettre dans la confidence. Ce quelqu’un, que j’appellerai Christapor, travaille au sein d’une radio communautaire. Appelons-la Radio Naphtaline. Lors des présentations, Christapor a aussitôt admis qu’il connaissait Denis Donikian puisqu’il était passé à l’antenne une fois, jadis, il y a très longtemps, une fois en cinquante ans de création, une fois, une seule, en deux dizaines de livres sur l’Arménie et les Arméniens et une autre de traductions (Toumanian, Sevag, Violette Krikorian, Vahram Mardirossian et j’en passe). De mon côté, sans vouloir m’en prendre à la personne, je ne pouvais pas mieux faire que de laisser exploser mon ordinaire humeur de martyre devant un ostracisme aussi délibéré à mon égard de la part de notre Radio Naphtaline « nationale ». Christapor a cru bon d’argumenter en prétextant que Denis Donikian était affublé d’une réputation si négative, alimentée par un esprit critique si excessif qu’il était devenu impossible qu’il soit sollicité ici ou là, a fortiori par une radio. En d’autres termes, Denis Donikian avait la réputation d’un emmerdeur qui ne savait rien faire d’autre que de taper sur l’Arménie et les Arméniens. Remarque d’autant plus injuste qu’elle est souvent émise par ceux qui n’ont pas lu mes livres, ou si peu ou si mal. Pour autant, je ne cèderai jamais à la jouissance de clouer au pilori ceux des nôtres qui font honte à la nation arménienne, de dénoncer les absurdités du génie arménien, lesquelles produisent des souffrances à nulle autre pareille, des souffrances sourdes, des souffrances résignées, des souffrances inutiles. Une seule fois donc… A ce titre je me mis à regretter que les acteurs culturels de la communauté arménienne ne savaient pas chérir leurs écrivains, lesquels, comme ils cesseront d’exister avant une ou deux décennies, abandonneront ladite communauté, à savoir les Arméniens de France, à leur naphtaline, à savoir leur sempiternelle histoire de génocide. Je terminai ma plaidoirie en jurant que la parution de mon prochain livre mettrait forcément sa naphtalinienne (naphtastalinienne ?) radio dans l’embarras d’une obligation morale d’inviter son auteur et que l’obligation morale de cet auteur serait de décliner son invitation.

Qu’est-ce que vous croyez ?

Serge ne me donnait pas raison. Forcément, il pratiquait le respect de soumission alors qu’à mes yeux la meilleure façon de respecter la nation arménienne, c’est de crier haut et fort son indignation quand c’est nécessaire. Je me suis alors mis en devoir de faire comprendre en deux mots à nos deux compères, complices de l’ignorance qui nous ronge, que la culture n’était pas de ressasser le passé mais de questionner le présent. L’ont-ils compris ? J’en doute. De fait, cet incident me fait penser combien mes poussées de fièvre critique seront toujours restées lettres mortes depuis bientôt trois décennies.

Il n’y a que chez nous (mais peut-être pas, dans le fond) que des profanes dictent à un écrivain ce qu’il doit écrire. Nos dentistes peuvent s’arroger le droit d’obliger nos derniers écrivains à ne pas écrire ce qu’ils se font un devoir de faire, alors que ces mêmes écrivains se retiennent de conseiller ces mêmes dentistes sur leur pratique, car ils savent que ce n’est pas leur compétence. Dans le fond, l’ostracisme pratiqué par Radio Naphtaline à l’égard de Denis Donikian équivaut à une censure, et toute censure équivaut autant à une sorte de chantage pour orienter l’écriture d’un écrivain, qu’à une manière de le tuer. Mais Denis Donikian n’est ni un écrivain orientable, ni un écrivain mort.

Je tiens d’ailleurs à préciser que l’esprit critique qui m’anime est normal. On voit mal un écrivain qui s’abstiendrait de s’indigner. Et pourtant, chez nous, ce genre d’auteur à se taire par opportunisme, ça existe bel et bien. Ce sont des invités de colloques ou de stations radiophoniques, car on sait qu’ils ne feront pas de vagues et qu’ils n’ont d’autre souci que celui d’exposer leur ego. De là, à leur demander un surcroît de conscience critique ou morale reste excessif. Ces tièdes ne nourrissent pas la culture, ils épaississent la mémoire pour tuer dans l’œuf toute remise en cause de nos valeurs, de nos anomalies, de nos paranoïas, de nos absurdités et de tous ceux qui les pratiquent ou les imposent au peuple arménien qu’ils aveuglent de mensonges et de flatteries démagogiques.

Je sais bien qu’un peuple vissé sur son passif culturel ne se débarrassera jamais de ses tares historiques et que la voix d’un Denis Donikian n’y pourra rien, ni celle d’un autre. Pour autant, il s’agit moins ici de jouer à l’agent d’une évolution des mentalités que d’éviter de se croiser les bras tandis que les souffrances pèsent de plus en plus. Or, ces souffrances, quand elles sont d’ordre culturel, peuvent être diminuées à condition que les voix s’unissent pour susciter le débat « démocritique », mettre en lumière nos insuffisances et engager de nouvelles orientations. Dans ce cas de figure, la diaspora n’est pas un corps éthéré qui planerait au-dessus d’un peuple dissolu. La diaspora a une responsabilité dans le destin des Arméniens, ici et là-bas en Arménie, non pas en apportant son argent, mais une certaine éthique acquise dans les pays d’adoption. Ce que la diaspora peut faire ici, elle doit le porter en Arménie ( comme cela a été fait lors des dernières élections par des artistes de la diaspora, lesquels semblent s’être réveillés fort tardivement de leur dogmatisme patriotique). Or, le piège dans lequel elle s’est jetée tête baissée et qui constitue la phase la plus sournoise du génocide, c’est le fait que les Arméniens se soient engouffrés dans la mémoire au détriment de leur culture. Ils ont fait de leur mémoire une culture de mort au détriment d’une culture qui ne demande qu’à vivre. Cela je le pisse dans mon violon depuis plusieurs décennies. Cela, radio Naphtaline ne l’a pas compris quand elle accueille des invités de consensus et évince les invités de contestation. Une radio communautaire ne doit pas être seulement la chambre d’écho de ses auditeurs, elle doit aussi prendre le risque de les éclairer, de les bousculer, de les rendre responsables. Pour exemple, ce que nous admettons des radios françaises, France-Culture, France-Info et autres, nous ne l’appliquons pas chez nous. Rien à voir entre la présentation de Vidures par France-Culture et celle de notre radio communautaire. Là le texte était respecté, ici il subissait l’ironie des présentatrices. Il est vrai qu’auprès des historiens arméniens, les écrivains font figure de bouffons. C’est pourquoi les premiers prolifèrent et les seconds n’existeront plus dans dix ou vingt ans.

Et voilà qu’après avoir multiplié les khatchkars dans le moindre trou à Arméniens jusqu’à saturation, les efforts communautaires visent à présent un cran plus haut à édifier des temples de la mémoire qui seront pris d’assaut par les professeurs et historiens de tous poils, hommes du passé et du passif s’il en est. Ces hôtels de la mémoire mariée à la cuisine des traditions, ces commissions des archives judiciaires du génocide arménien et autres ne font que renforcer le mémoriel au détriment du culturel. Si les Arméniens étaient sensibles à leur avenir ils penseraient à jumelliser mémoire et culture. C’est une maison arménienne de la culture et de la mémoire qu’il faut à Paris. Un lieu qui non seulement rappelle l’imprescriptibilité du Crime de 1915 mais exalte aussi le génie des Arméniens dans tous les domaines et en confrontation avec les autres cultures. Car le danger d’une telle maison serait d’exalter les valeurs arméniennes au détriment d’une mise en perspective avec le génie des autres cultures. Aujourd’hui, les Arméniens s’extasient devant Geghart parce ce qu’ils ignorent le Pétra des Nabatéens. Et cette remarque est aussi vraie dans d’autres domaines. C’est que nous avons aussi le génie d’entretenir le génie de notre excellence après avoir été victime d’une humiliation à nulle autre pareille tant le génocide a rabaissé les Arméniens au rang des cafards. Il est temps bien sûr de relever la tête, de reconquérir notre humanité pour qu’elle nous soit restituée (et les diverses reconnaissances du génocide n’ont pas d’autre but). Pour autant, il demeure urgent de relativiser nos valeurs sous peine de sombrer dans la paranoïa nationaliste. Celle-ci bloque déjà la création artistique et principalement littéraire. En Arménie, la nécessité du nationalisme et en diaspora celle de la reconnaissance du génocide conduisent à des productions médiocres en ce qu’elles sont contaminées par l’histoire passée ou présente. Il n’est qu’à voir chez nous les romans familiaux qui pullulent sous la main de pseudo écrivains qui manquent d’imaginaire. Car en fait, là est la principale conséquence du génocide, il a tari l’imaginaire inventif au seul profit d’une mémoire nationale hypertrophiée. Voilà pourquoi, les écrivains arméniens sont moralement lapidés par l’ostracisme stupide des acteurs culturels de la communauté.

 

7 avril 2017

Radio Naphtaline, la radio qui conserve les mythes.

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 2:36

S’il y a une radio que les Naphtaliniens vénèrent, c’est Radio Naphtaline. Car Radio Naphtaline préserve les mythes naphtaliniens en asphyxiant les miteux.

Vous me direz que ceux qui gèrent cette radio sont probablement de vieilles ganaches. Des têtes archaïques, des crânes d’œuf pourri. Que nenni ! Radio Naphtaline, quand on l’écoute, sonne frais car ses voix proviennent de cordes vocales assez élastiques pour penser de leurs propriétaires qu’ils sont relativement jeunes. Mais ce qui trompe, c’est que ces cordes vocales juvéniles sans être joviales se gargarisent avec du cadavre. Car à force de rabâcher ou d’écouter l’esprit des momies, on se momifie soi-même. C’est alchimique.

En effet, Radio Naphtaline n’en finit pas de se repaître du passé. Car oui, Radio Naphtaline est une radio du passé, c’est-à-dire une radio du passif. Tous les Naphtaliniens qui l’écoutent s’y baisent à qui mieux mieux in mortibus. C’est qu’ils en ont des morts à se partager. D’autant que pour donner de la voix à ce passé, Radio Naphtaline fait toujours appel aux mêmes vestales, gardiennes des temps révolus, qui baignent dans la fosse des faits historiques comme des truies se roulent dans la fange. Les Naphtaliniens sucent la vieillerie autant que des porcelets les tétines de leur mère. C’est physiologique. Dès lors, on ne voit pas pourquoi Radio Naphtaline les priverait de spécialistes capables de les nourrir au lait fabriqué par le sang de l’histoire.

Car du sang, l’histoire en a produit chez les Naphtaliniens, plus que chez aucun autre peuple. Par tombereaux entiers. Et comme ce sang perdu, les Naphtaliniens comptent bien le rattraper, ils écoutent Radio Naphtaline, la radio qui dit comment faire. Non seulement elle indique la méthode mais aussi comment se brosser les dents avec du jus de cadavre. Les historiens sont en ce sens de magnifiques faiseurs de dentifrices et du meilleur conseil qui soit. Mais pas n’importe quel historien. Ceux que Radio Naphtaline a choisis pour dire au minimum 1,5. C’est le moins qu’elle puisse accepter. 1,5 ? Mais qu’est-ce ? 1,5 million de cadavres. Les minimalistes peuvent aller se faire ostraciser chez les zombies. En fait, en prenant toujours les mêmes historiens, Radio Naphtaline garantit à ses écoutants sa pérennité parmi les Naphtaliniens qui ne veulent entendre que ça, les cris du sang qui braille dans leurs veines. C’est que le temps chez les Naphtaliniens n’a qu’une dimension. Il n’est ni présent, ni futur. Il n’est que passé. C’est du temps arrêté. Du sang mis en boîte. C’est pourquoi ce qui est à venir chez les Naphtaliniens ne vient jamais puisque c’est leur passé qui est tout. Leur âme est rétrospective, vu que l’immortalité n’est autre que leur éternité dans leur histoire. 3 000 ans.

Tenez, parmi les fanatiques du passé, si l’on choisit au hasard, il y a ce plumitif qui n’en démord pas. Il a fait du 1,5 sa philosophie, sa morale, son dentifrice et son papier hygiénique qu’il macule de ses écrits. Il est tourné vers l’arrière comme une girouette qui serait définitivement coincé côté Est.  Chaque fois qu’il se met à écrire, il ne peut  s’empêcher de plonger dans son bain d’orgasme funéraire. Oui, oui, car pour lui rien n’est plus jouissif que le passif. Et comme il ne cultive que sa mémoire, elle s’est dilatée dans son cerveau au point d’écraser son imaginaire. C’est professoral, étant donné qu’un professeur, plutôt qu’un inventeur de vie,  est avant tout un serviteur de ce qui a été et qui n’est plus, un adorateur de la chose morte, un chercheur du fait effacé dont les effaceurs continuent encore d’effacer l’effacement même. N’est pas romancier qui veut, surtout quand on a le sexe tiré droit devant et la tête dans le cul, quand la vie vous demande d’être présent au présent et que votre cervelle a les yeux plantés dans votre occiput.  Mais heureusement les Naphtaliniens l’adorent, à telle enseigne qu’ils se voient dans ses nostalgies comme dans un miroir. En vérité, ce sont des vivants minés par de la mort. Si minés que la paralysie a fini par gagner leur cerveau et leur langage. Ils perroquètent à longueur de temps. Avec un profane, les Naphtaliniens n’ont d’autre but que de le rouler dans leur propre naphtaline. Moi-même, il m’arrive de me laisser aller. Ça me colle à la langue comme une glu et je profère des propos naphtaliniens sans m’en rendre compte. Heureusement, je peux me secouer et revenir à moi. Alors, je rougis de honte pour avoir décapité ma vie de son présent. J’ai honte d’écrire rétro au lieu de délirer dans mes imaginaires. J’ai honte de profaner ma vie en me barbouillant la gueule avec de la mêlasse à vous tuer une race en voie de disparition. Oui, j’ai honte. Car dans le fond ceux qui nous ont arrêtés à 1,5, arrêté le temps jusqu’à atteindre ce chiffre je veux dire, non seulement ont tué les morts mais aussi dégénéré les  générations posthumes. Ils ont tué chez les survivants non seulement les autres temps de la vie, le présent et le futur, comme je l’ai précisé. Je veux dire  qu’ils ont tué en chaque Naphtalinien la liberté de pleinement être. C’est-à-dire non miné par le goût amer d’une indignité qui vous marque à jamais.

Cela s’entend quand on écoute Radio Naphtaline. Les voix de Radio Naphtaline ne rient jamais. Elles font dans le grave 24 heures sur 24.  Voilà une autre composante humaine que les Naphtaliniens ont atrophiée : l’humour. Ce sont des agelastes, comme disait Rabelais. Des gens plombés à l’image du plumitif évoqué plus haut. Les agelastes sont des volatiles qui ne volent pas. Trop balourds. Trop gras. Trop tristes. Car pour voler, il faut avoir le sens de l’air, le goût du ciel, l’envie de la hauteur. Les Naphtaliniens sont des gens de placards et de cercueils.

En effet, Radio Naphtaline n’a pas pour mission d’informer, mais de propager le deuil comme revendication politique. Car le deuil des Naphtaliniens est d’autant politique qu’il fut le résultat d’une politique d’anéantissement. Donc les Naphtaliniens se doivent d’être in-formés toujours et partout sur la nécessité de la revanche. C’est la seule façon qu’ils auront de vaincre leur deuil, d’enterrer leurs morts. Mais en attendant, la culture des Naphtaliniens pue la mort à plein nez. Et le rôle de Radio Naphtaline est celui d’un diffuseur d’huile essentielle dans laquelle l’encens se mélange au sang. C’est vital de devoir se vautrer dans la fange des morts. 1,5 en vérité. Ca en fait du cadavre, tellement que ça pénètre dans la vie. Deux Naphtalieniens qui font l’amour font aussi de la mort sans s’en rendre compte.

Ainsi donc Radio Naphtaline entretient ce fardeau. Elle en rajoute même en ne convoquant pas à sa table ceux qui parlent des maladies du présent. Du syndrome de la naphtaline, en somme. Ce serait une trahison de le faire. Radio Naphtaline ne veut pas dire radiographie.  Si le pays est malade de diarrhée démographique, elle le dit pour le dire et passe à autre chose, à savoir son programme naphtalinien. Peu importe qu’il soit exsangue  ce pays, c’est le sang d’hier qui l’intéresse. Ce sang qui la démange et la submerge. Que ce pays soit dans la mort, qu’importe aussi. Tant que son cœur palpite, Radio Naphtaline fait croire qu’il sera toujours vivant et passe outre. Oui dans la mort, ce pays. La mort hygiénique ; la mort politique ; la mort démocratique ; la mort pédagogique ; la mort hystérique ; la mort militaire ; la mort sexuelle ; j’en passe. Car parler de ces morts-là, c’est dire que nous sommes incapables de nous tenir droit dans la vie. Que nous avons le don d’être au bord du gouffre. Hier nos bourreaux nous y précipitaient. Aujourd’hui nous autres survivants y sommes acculés, devenus les victimes de nous-mêmes. Dire cela, c’est jeter bien bas le haut nom du pays. Alors on le tait. C’est pourquoi Radio Naphtaline ne laisse pas entrer dans ses locaux les miteux briseurs de mythe et qui veulent jouer les Cassandre, les casse-couilles et les casseurs !

Telle est Radio Naphtaline. Je le sais car le miteux de service, c’est moi.

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