Ecrittératures

17 août 2020

TAUREAUNAVIRUS

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 5:29

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La concierge et lui.

***

Elle : Qu’est-ce qui vous est encore arrivé ?

Lui : Quoi donc ?

Elle : Ce pansement sur le front ? Ne me dites pas que c’est à cause de votre chat, qu’il aurait attrapé un oiseau et qu’en voulant libérer la pauvre bête – je veux parler de l’oiseau, bien sûr – vous vous êtes cogné le front au sol ?

Lui : Que nenni ! Vous n’y êtes pas du tout. Mais vraiment pas du tout du tout. Là, vous êtes au pôle nord.

Elle : Mais alors, quoi ?

Lui : Si je vous le dis, vous ne me croiriez pas tellement c’est inhabituel.

Elle : Vous me mettez l’eau à la bouche. Accouchez sinon je vous frappe le front contre la porte vitrée.

Lui : Du calme ! Voyons !

Elle : Je vous écoute.

Lui  : C’est une corne qui me pousse sur le front.

Elle : Une corne ? Quelle sorte de corne ? De vache ? De cerf ? De zébu ? De cocu ?

Lui : Une corne de taureau.

Elle : じ罷倅ス↓∞★⊆#仝

Lui : Ah ! Vous voyez !

Elle : Vous en êtes sûr ?

Lui : Sûr comme je vous vois. En fait, il s’agit d’une vengeance.

Elle : Une vengeance ?

Lui : Oui, mon père était toréador. Une fois, un taureau qu’il avait harcelé durant deux heures et qui venait de recevoir le coup de grâce, au moment de s’abattre sur le sol, a regardé mon père fixement dans les yeux. Mon père m’a avoué avoir entendu une voix rauque et agonisante lui dire : «  Maudit sois-tu dans ton engeance de massacreurs ! » Et cette corne qui me vient est probablement la concrétisation de cette vengeance.

Elle : Et que faites-vous pour qu’elle ne sorte pas ?

Lui : Je la frappe au maillet chaque jour 24 fois.

Elle : Pourquoi 24.

Lui : Ce taureau est mort un 24 de je ne sais quel mois.

Elle : Ca vous fait saigner ?

Lui : Oui, ce qui explique ce pansement. Mais le pire, c’est que l’autre côté du front, je sens comme une brûlure. On dirait que l’autre corne veuille sortir.

Elle : Quelle histoire ! Mon Dieu quelle histoire !

Lui : Pire que ça, vous voyez mon cou. Il a gonflé. Et même je me sens attiré par l’herbe dès que je côtoie un champ.

Elle : Vous avez envie de brouter, c’est ça ?

Lui : C’est ça. Mais j’ai aussi d’autres envies qui me viennent que je ne maîtrise pas. Surtout quand je vois une femme dans une robe rouge.

Elle : Mais je porte une robe rouge !

Lui : Vous voyez, c’est ce que je disais. Ma troisième corne a elle aussi envie de s’y mettre.

Elle : Se mettre où ?

Lui : Devinez !

Elle : Je suis confuse… Je jubile d’avance… Je rougis…

Lui : Et moi je rugis… Grrrrr…..

14 juin 2020

« Pas de ça chez nous ! » Le mythe, le sacré et le génocide (5 et dernier)

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 4:06

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« Dire que telle ou telle chose n’est pas strictement interdit mais cela « ne se fait pas », exactement comme à l’époque victorienne cela ne se faisait pas de prononcer le mot « pantalon » en présence d’une dame. Quiconque défie l’orthodoxie en place se voit réduit au silence avec une surprenante efficacité. Une opinion qui va à l’encontre de la mode du moment aura le plus grand mal à se faire entendre, que ce soit dans la presse populaire ou dans les périodiques destinés aux intellectuels » ( George Orwell, op.cit. p. 91). Voilà qui est dit et bien dit et qui résume notre propos. Or, à propos de pantalon, on peut se souvenir qu’à l’époque soviétique à Erevan, les rares femmes qui en portaient étaient montrées du doigt. On ricanait même dans leur dos. Mais c’était déjà une sorte de « Pas de ça chez nous ! » dont elles étaient les premières victimes. Et si aujourd’hui le port du pantalon est devenu courant, c’est bien que des pionnières ont su braver les interdits et le regard narquois des crétins. Au vrai, la femme arménienne est la première à souffrir d’une orthodoxie contraignante qui n’a d’autre but que de l’obliger à subir une forme de domination non dite, aussi prégnante que répugnante. La jeune femme sait que si elle veut s’accomplir dans la maternité, elle doit passer par les fourches caudines d’une société faite par les hommes et pour les hommes. Libre à elle de trouver sa voie autrement, mais cette liberté a un prix qui sera de toute manière proche de l’ostracisme. Ainsi, dans cette société sourdement dogmatique, la virginité est devenue un gage de vertu sinon de pureté, d’honorabilité et de dignité. On ne vous autorise à avoir des enfants qu’à la condition que votre homme soit le premier et le restera toute votre vie. Ce qui oblige les jeunes Arméniennes à se marier à un âge au-delà duquel elles figureraient dans la tranche des suspectes et des réprouvées. Sans parler du fait que la mariée n’aura pas droit aux petits cris de la jouissance et ne sera autorisée qu’à subir en silence le pénis bêtement procréateur de son mari. Jouir pour une femme arménienne, même d’une manière honorable, est d’autant plus interdit que son époux la suspecterait d’éprouver le plaisir impur d’une déviance. Pour le dire tout net, sous le joujou de son mari, sa vertu deviendrait si petite qu’elle serait « mal vue ». Or, cette amputation de sa féminité pleine et entière que doit endurer la femme arménienne, victime d’une mentalité culpabilisatrice, n’est rien moins là encore qu’une lourde obéissance à la sourde injonction du « Pas de ça chez nous ! »

L’idolâtrie des Arméniens va aussi à leur langue. « Saint Ochagan » aurait écrit un de nos poètes. C’est dire ! D’ailleurs l’auteur du « Pas de ça chez nous ! » pourrait se prévaloir de parler l’arménien mieux qu’un vartabed de Venise pour s’autoriser à excommunier qui ne fait rien comme « chez nous ». Le savoir parler arménien serait d’autant plus un critère d’arménité que la langue est aussi sacrée que l’Église ou que la terre. D’aucuns auront même voulu l’impossible, à savoir revenir à la langue de Machtots. Mais la langue est moins affaire de volonté que de communication vivante. Elle a ses lois organiques propres et fonctionne avec le corps, la mémoire, le mental et surtout le principe du moindre effort. Toutes ces composantes contribuent à malaxer la langue pour qu’elle soit plus digeste et plus « communicante ». Reconquérir sa pureté n’est rien moins que la figer. C’est la réduire à un diamant certes, mais somme toute à une pierre. Or la langue est mouvante et s’adapte aux aléas de l’histoire humaine. Loin d’être sacrée, la langue est sale de sa petite vertu qui l’entraîne à se prostituer par la fréquentation d’autres langues. L’arménien oriental le prouve qui intègre des mots russes, rabbiz et autres. On sait bien qu’en France pour les tenants diasporiques de la pureté, faire revivre par les écoles l’arménien occidental consiste à compenser sa perte par déliquescence dans le français, langue d’accueil. Mais les impératifs de survie ne font pas une langue. Sauf si on la place dans un contexte qui l’oblige à donner tout ce qu’elle a. La langue exige que dans un pays donné, le peuple qui la parle soit dans une assez grande proximité et assez nombreux pour communiquer. C’était le cas dans la Turquie ottomane. Sinon les locuteurs de l’arménien occidental devraient se trouver une terre où ils soient seuls à le parler. Les Israéliens l’ont compris qui ont réussi à reconquérir leur langue en lui offrant un contexte favorable à son éclosion et à son maintien. Mais si la langue est sous la domination d’une autre, elle s’étouffera. Car la langue n’en fait qu’à sa tête, quitte à devenir une langue de nostalgie pour ceux qui l’écriront jusqu’à leur dernier souffle. Les Arméniens de la diaspora se trompent qui font peser sur leurs enfants le malheur d’avoir perdu leur langue après avoir perdu leurs terres. Ces mêmes enfants se rendront compte un jour que cette langue n’est qu’un fardeau et ne sert ni dans leurs rapports sociaux ni dans leur vie professionnelle. Et dans ces conditions, ils l’oublieront et la langue disparaîtra.

Pour autant, on croit que le savoir parler arménien est la garantie d’un savoir être arménien. Je connais des militants de première importance qui ne savent pas la langue arménienne. Et des connaisseurs de la langue arménienne qui ne militent que pour leur bien-être. Mais on continue de faire de la langue un critère d’identité nationale. Les Arméniens de la diaspora ne sont pas responsables de leur dissémination en des pays qui imposent leur langue. Toutefois, les beaux parleurs garants de l’orthodoxie continueront à penser que seul le sacré de la langue fait l’Arménien réel. Encore un critère de discrimination pour ostraciser les impurs et les galeux.

Pour tout dire, il semblerait qu’en Arménie la dernière révolution politique appelle encore une révolution des mœurs. Mais pour l’instant, cette société va comme elle peut sans trop savoir comment. L’état de guerre dans lequel se trouve le pays implique que toute revendication individualiste ne soit pas d’actualité. La mainmise du collectif sur les personnes est encore loin de se relâcher tant que la paix ne sera pas pleinement reconquise. On devra donc attendre que les Arméniens entament leur éveil comme celui qui bouleverse actuellement les États-Unis. Qu’ils secouent enfin l’arbre tentaculaire de l’orthodoxie. D’aucuns estiment que la situation d’un grand nombre d’Arméniens n’est pas comparable à l’humiliation qui écrase les Noirs d’Amérique. Je le concède. En Arménie, la police n’a pas de cibles privilégiées. Mais qu’on n’oublie pas sous Kotcharian le meurtre en plein restaurant de Boghos Boghossian. Qu’on n’oublie pas que sous Sarkissian on pouvait entrer dans ses commissariats et en sortir les pieds devant. C’est que les Arméniens peuvent être des brutes à sang chaud qui exercent leurs muscles sur les plus faibles. Et on sait bien qui sont les plus faibles en Arménie.

Toujours est-il qu’à la manière de Martin Luther King, même si je ne suis ni pasteur ni pasteurisé, je rêve d’une Arménie où le bonheur de soi reste possible dans le respect du bonheur des autres. Je rêve que d’autres Bruno puissent y trouver leur place. Que les homosexuels s’expriment librement sans qu’on leur tombe dessus. Qu’ils se marient aussi facilement que les femmes mettent aujourd’hui des pantalons. Je rêve que le Catholicos lave les pieds du premier va-nu-pieds venu. Qu’il soit le garant d’une Église de la pauvreté et de la compassion. Que ses richesses soient consacrées aux hommes plutôt qu’aux pierres. Qu’il n’hésite pas à se crotter les escarpins en rendant visite à ceux qui ont besoin de la Parole. Je rêve que les couvents comme Anapat à Tatev, celui de la forêt de Girants, ou d’autres retrouvent des moines qui aient le sens de la prière et du chant liturgique. Que les églises soient habitées par des ascètes plutôt que visitées par des touristes. Je rêve que Tatev soit un centre spirituel plutôt qu’une pseudo Tour Eiffel. Je rêve que les intellectuels et les écrivains fassent leur job au lieu de masturber leur ego-langue. Je rêve que les Arméniennes descendent un jour seins nus dans les rues de Erevan pour réclamer le droit d’avoir leur propre sexualité. (Et je rêve de les voir ce jour-là). Pour que la virginité ne soit plus un critère du genre « Pas de ça chez nous ! » Je rêve qu’elles puissent jouir pleinement de la vie et de leur corps et que le cri de leur plaisir se mêle aux joies du cosmos.

*

Épilogue

Sacrée ! Sacrée ! J’ai marché sur la terre sacrée ! Marché pieds nus ! Marché chaussé ! Dans l’or de l’aube… Dans la brûlure de midi… Dans les sérénités du soir… Marché le pas lourd ! Le pas libre ! Marché dans la merveille en attente d’autres merveilles ! L’œil assoiffé d’un chant aux mille couleurs ! Sur des routes chauves ! Vers des terres hantées par les siècles, généreuses de splendeurs ! Honneur à cette terre de grâce ! Terre des simples et des pauvres ! Marché vers eux. A la pointe des temps, après les peurs, le cœur en état d’insurrection ! Marché heureux parmi les lignes et les signes ! Tel que je fus, étranger, familier, mais renouvelé à chaque pas ! Marché à pas nus dans les grâces du temps…

 

 

Denis Donikian

Fin

13 juin 2020

« Pas de ça chez nous ! » Le mythe, le sacré et le génocide (4)

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Statue de Mikael Nalpantian à Erevan

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Un dimanche de l’année 2006, deux homosexuels de la diaspora auraient échangé leurs anneaux dans les murs de la cathédrale d’Etchmiadzine. Clandestinement bien sûr. Comme des parias. Car il n’y a pas de place « chez nous » pour ce genre d’amour. Même dans un temple dédié à l’amour que Dieu porte aux hommes. Un temple où des hommes travestis en curés mènent deux vies : une vie d’amour le jour et une vie d’amour la nuit. D’ailleurs, le catholicos de tous les Arméniens aime tellement les Arméniens qu’il ne reconnaît pas les Arméniens musulmans comme Arméniens, ni les protestants arméniens, ni les catholiques arméniens. Ne parlons pas de nos deux homosexuels arméniens sur qui le catholicos aura jeté la première pierre par un « Pas de ça chez nous ! » hygiénique et délirant. Ni des Arméniens pauvres qui peuvent toujours attendre que Karékine 2 leur lave un jour les pieds et consacre enfin son 1,1 million de dollars en œuvres de bienfaisance pour qu’ils puissent manger dignement. Mais l’Église apostolique arménienne a mieux à faire. Elle bénit du raisin, des abricots et même des armes comme étant une part importante de sa mission évangélique. Car en Arménie, Dieu est avant tout un dieu de fertilité et de défense nationale. Peu importe si, dans les Évangiles, on ne trouve nulle part ce genre de bénédiction, sachant que les Arméniens, prompts à toutes les perversions de langage, peuvent vous convertir en un tour de main un héros de guerre en saint homme.

L’idolâtrie d’une nation par elle-même conduit au même aveuglement meurtrier qui sévit contre ceux que le sort a conduits hors du chant patriotique. Ce « Pas de ça chez nous ! » nous l’avons entendu, à la parution en arménien de Vidures, quand les plus tribalistes écrivailleurs d’Arménie nous ont reproché de donner une version tiers-mondiste de leur pays. Une poétesse, considérée comme une arbitre en terrain de fous, en aurait même avalé son sifflet jusqu’à stigmatiser l’auteur pour n’avoir décrit que les pauvres. Alors qu’il y avait tant d’autres choses belles et des meilleures « chez nous ». Mais on voudrait bien se demander ce que peut valoir un intellectuel s’il ne les reconnaît pas, ces pauvres, comme la chair de ses mots, l’intime de ses pensées, les colères de son écriture ? Ces pauvres qui font taches dans l’image brillante que les arménolâtres de tout gabarit se font de la nation arménienne et qui ne sont rien d’autre que les déchets d’une politique sociale d’indifférence générés par la boulimie des oligarques, lesquels font des merdes grasses quand d’autres ne lâchent que de pitoyables petites crottes. Mikael Nalpantian écrit ceci au milieu du XIXème siècle : «Nous n’avons pas voué notre existence et notre plume aux riches. Barricadés derrière leur opulence, ils sont protégés de la pire tyrannie. Mais l’Arménien pauvre, cet Arménien exploité, nu, affamé et misérable, exploité non seulement par des étrangers, mais par ses propres élites, son propre clergé et sa propre intelligentsia mal éduquée, voilà l’Arménien qui mérite et exige notre attention. » (trad. G. Festa). Ce même Mikael Nalpantian qui a sa statue à Erevan, et dont nos intellectuels ont oublié les leçons.

Les 30% de pauvres qui souillaient l’image de la belle Arménie ne l’étaient pas de volonté, mais à leur corps défendant. Alors que les oligarques ne devaient leur réussite que pour avoir su barboter dans le marigot des magouilles. C’est donc bien à ces derniers que le « Pas de ça chez nous !» aurait dû s’appliquer en priorité plutôt qu’aux pauvres, victimes d’une société dévorée par la corruption. De même s’en prendre à une pincée d’homosexuels inoffensifs, à qui on dénierait le droit de manifester contre le négationnisme, est d’autant plus lâche qu’il est plus facile de renverser une dizaine de pancartes que de combattre une corruption plus perverse, plus tentaculaire et plus insaisissable comme celle qui sévissait en Arménie. Une corruption qui durant les deux décennies présidées par Robert Kotcharian et Serge Sarkissian aura servi d’exemple et de morale de survie à une jeunesse à ce point privée d’idéal qu’elle n’avait d’autres voies que celles du grenouillage, du tripotage et de la basse cuisine. Or, notre lanceur d’anathème aurait été bien plus crédible s’il avait commencé par condamner la corruption oligarchique « chez nous » et, à défaut de renverser des pancartes, de chercher au moins à affronter par des actes, des paroles ou des écrits ces ogres mangeurs d’Arméniens. Mais deux décennies n’auront pas été suffisantes pour faire surgir en lui un semblant d’indignation, un cri du genre « Pas de ça chez nous ! » A la rigueur, il aurait pu être excusable s’il avait fulminé, avec la même violence qu’il a déployée contre nos homosexuels, contre la pourriture qui entretenait la pauvreté des pauvres et la richesse des riches. Nos pauvres et nos homosexuels sont nos Noirs alors que d’autres vivent en pleine lumière, jouissent des règles en s’arrogeant le droit de les contourner. Pourquoi les premiers devraient-ils être exclus de la nation arménienne tandis que les autres seraient seuls censés la représenter ?

De fait, le racisme social des Arméniens envers eux-mêmes est à ce point effrayant qu’il commence par un « Pas de ça chez nous ! » et peut finir par le plus feutré des crimes, celui qui n’a pas de nom, qui n’a pas de bourreau et qui n’a d’écho chez aucun écrivain du lieu aveuglé par son moi et sa quête de célébrité. (D’ailleurs, certains ces écrivains se sont empressés de séjourner en Inde pour bien vérifier que leur Arménie n’était pas un pays du tiers-monde ou de se réfugier au Canada pour prouver que leur Arménie avait bien des allures de tiers-monde, même s’ils n’ont jamais voyagé de leur vie dans la décharge de Noubarachen où les plus pauvres des Arméniens bien de « chez nous » se chauffent l’hiver en brûlant des bouteilles de plastique et en se nourrissent de déchets à la limite du consommable). Ce criminel «  Pas de ça chez nous ! » est ce murmure que des Arméniens percevaient déjà chez eux avant 1915, ignorant qu’il finirait en tsunami.

Pour parler net, les déclassés arméniens qui feraient « ça » chez nous autres Arméniens souilleraient notre narcissisme national plutôt qu’à nous représenter. « Pas de ça chez nous ! » en l’occurrence en Arménie, signifie qu’il ne faudrait pas la réduire à un pays merdocratique. Or, ce sont ces mêmes intellectuels évoqués ci-dessus, qu’ils soient nomades ou sédentaires, qui reprocheront au roman « Vidures » ses écarts d’écriture et qui n’auront pas manqué de s’indigner d’un  « Pas de ça chez nous ! » net et catégorique. Autrement dit : pas de pauvres, pas d’homosexuels, mais une nation triomphante, une nation propre, une nation pure. Autrement dit encore : ne voyons pas les déchets que génèrent les avancées triomphales de notre nation, mais œuvrons plutôt pour obtenir le meilleur sans regarder aux souffrances humaines que nos victoires peuvent générer ! Certes, mais pour obtenir ce meilleur-là encore faut-il fixer les yeux dans les yeux ceux qui ne jouissent pas du bonheur de vivre. De fait, le « Pas de ça chez nous ! » non seulement signe le triomphe de la bêtise uniformiste, de l’aveuglement ou de l’indifférence, mais aussi celui du mythe au détriment de la réalité. Soit du « syndrome de Marilyn Monroe ». A savoir ici, l’ARMÉNIE plutôt que les Arméniens, l’ARMÉNIE quitte à sacrifier les Arméniens, l’ARMÉNIE historique plutôt que les hommes du présent… Or, quand un Arménien ne mange pas à sa faim dans sa propre ARMÉNIE, peut lui chaut le beau et haut pays qu’on lui chante et lui vante. Concernant cet Arménien qui vit en dehors des clous, la formule « Pas de ça chez nous ! » n’est rien d’autre que l’expression d’un viol au nom d’un sol, viol de son humanité au nom de la terre arménienne. Pire que cela. De même que les homosexuels ne sont pas de « chez nous », de même les pauvres finalement ne sont pas arméniens car ils dérogent à la règle de ces forts et de ces fourbes qui constituent le « nous » tandis que les faibles ne sont que la chair à canon de leur capital. En somme, et comme je l’ai maintes fois seriné aux oreilles bouchées de nos imbéciles, l’Arménie mythique serait autorisée à étouffer dans son lit de misère l’Arménien réel.

Il y a quelques années, la télévision de Sarkissian aura montré l’inauguration d’une église construite et payée par un oligarque qui voulait s’acheter à bon compte une place au paradis des hypocrites. Des personnes du coin, souvent âgées, des laissés pour compte, y avaient été invitées. Des représentants du peuple arménien en somme. Ou de ces pauvres que Dieu aime tant… C’était table ouverte à qui avait des mains, une bouche et un sac en plastique. Ces Arméniens pauvres se sont mis à bâfrer comme des bêtes affamées et même à emporter chez eux le moindre morceau. Voilà à quoi les avait réduits le bon Samaritain Serge. La honte nous est venue ne sachant s’il fallait incriminer ce président des causes oligarchiques d’en être à l’origine ou ces personnes qui avaient perdu toute dignité pour attraper au vol l’aubaine d’un extra à leur quotidien. Du pain béni en somme offert par un type qui restituait des miettes de sa réussite aux gens que ses fourberies avaient directement ou indirectement anéantis, réparant une injustice et s’ouvrant une voie vers l’indulgence divine.

 

( à suivre)

12 juin 2020

« Pas de ça chez nous ! » Le mythe, le sacré et le génocide (3)

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 3:17

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Pour rappel, cette monstruosité devrait nous éclairer qui consiste à défendre le sacré contre l’humanité et que je nommerais « le syndrome de Marilyn Monroe ». En effet, les fanatiques de la « star » ont un peu trop souvent tendance à la réduire au parfum qui l’habille, à l’aura qui la suit, à la célébrité qui la met au pinacle, au risque de lui dénier le droit d’être une personne à part entière. Pour mieux l’élever au niveau du mythe, ces idolâtres refusent de reconnaître que son beau cul fait sa merde chaque matin à l’égal du moindre d’entre eux. Or, l’aveugle dévotion de ses admirateurs aura pour le moins réussi le meurtre symbolique de la personne qui s’appelait Marilyn Monroe, dans le seul but de la faire coïncider avec une imagerie magique qui compense leur ennui de vivre et qui soit à la hauteur de leur rêve. De fait, ce syndrome appliqué aux Arméniens, quand le sacré dévore l’humanité, n’engendre que déchirements, aliénations, coups tordus ou sombres manipulations. En somme, la mort de la personne. Appliqué à « nos » homosexuels, il équivaut au rejet de leur identité sexuelle, sinon de leur identité arménienne, en somme de leur humanité.

Quelle fulmination de Jugement dernier que ce « Pas de ça chez nous ! » qui éclate contre de supposés fauteurs d’arménité ! Comme si le sacré correspondait à une loi sourde mais agissante dont tout le monde serait le détenteur et que personne ne saurait définir. Mais il hante chaque homme et chaque femme, tracé à la manière d’une voie royale devant un peuple en marche pour préserver sa culture, défendre sa terre et conquérir son bonheur. Un peuple poussé au cul par le mythe et tiré vers l’avant par le sacré. C’est-à-dire par l’enfance fabuleuse de son histoire et par l’invention de son avenir, par une histoire cosmétisée et une affirmation de sa présence au monde. D’ailleurs, l’injure suprême qui fait mal à celui qui subit ce « Pas de ça chez nous ! » n’est-il pas d’être en l’occurrence stigmatisé comme traître ? Traître à quoi ? Traître à qui, me demanderez-vous ? Traître au mythe. Traître au sacré. Or, voilà qu’un groupe d’Arméniens se fait lyncher comme traître alors qu’il est venu affirmer sa solidarité avec l’ensemble de la communauté devant le mémorial ! C’est à se demander ce qui fait perdre la raison à celui qui a lancé ce « Pas de ça chez nous ! » ou à ceux à qui il s’est adressé ? Est-ce le mythe ? Est-ce le sacré ? Ou bien est-ce tout simplement le génocide, générateur de chaos dans les têtes des bourreaux autant que des victimes ?

De fait, les mythes sont des fatras de menteries, d’affabulations et de contre-vérités qui déterminent des croyances collectives et engendrent du sacré faisant figure d’abstraction mêlée d’attraction. Comme s’ajoute à ces sources du temps arménien le grand crime qu’est le génocide, leur combinaison détermine ce surmoi aussi sombre que nébuleux dans lequel se débattent l’imaginaire, la raison et la mort. Dire de l’âme arménienne qu’elle est prisonnière de ce triptyque ne signifie pas pour autant qu’elle est condamnée à une forme d’aliénation culturelle. Certes, mythe, sacré et génocide figurent en chaque Arménien selon ce que chacun en fait. Ici une vague croyance, mais là une forte intransigeance capable d’éructer du « Pas de ça chez nous ! » façon Kalachnikov. En tant qu’Arménien, on peut accorder aveuglément son crédit à des fables, mais aussi faire valoir ses doutes en tant qu’homme doué de raison. Sceptique autant que croyant, j’ai toujours balancé entre ces deux tendances en descendant dans la fosse de Khor Virap où Krikor Loussavortitch serait resté treize ans. Et pourtant la preuve était bien là. Ce trou profond dans la terre. Et comme il fallait des preuves à la légende, le catholicos aime à brandir la relique du bras de notre Illuminateur comme une sainte chose cachée dans sa châsse d’argent et d’or. Ne pas y croire serait déjà un sacrilège.

Les mythes sur lesquels repose notre sacré ont plutôt des allures de songes, sinon de mensonges capables d’aspirer l’adhésion de l’Arménien moyen. Ce que dénonçait avant sa mort le regretté Samvel Karapetian, historien et spécialiste des monuments arméniens. Dans le fond, reste difficile à admettre, sinon à fermer les yeux de la raison, la conversion miraculeuse du polythéisme arménien en monothéisme, au IVème siècle. Qui peut croire que des restes de paganisme, loin de se dissiper comme par enchantement, n’aient pas persisté et ne persistent encore au sein du peuple arménien ? Pour preuve, ces sacrifices de moutons et autres bêtes livrées à la superstition des hommes. Ces nombreux phallus de pierre dressés au culte de la fécondité qu’on trouve encore dans le Marz de Siounik et que l’Église aurait subtilement convertis en « colonnes branlantes » (gotogh syoun) comme à Tatev et à Vorotnavank, et qui en disent long sur les us et coutumes ayant perduré durant des siècles.

Ce même Samvel Karapétian se moquait de Karékine 2 et de son attachement à l’argent. Or quoi de plus sacrée que l’Église Apostolique Arménienne aux yeux des Arméniens ! Ce sacré-là constitue un sacré capital pour ceux qui le représentent, mais aussi un rempart contre ceux qui le critiquent. Et pourtant il s’agit bien d’un sacré traîné dans la boue dont s’accommodent bizarrement les Arméniens. Un sacré qui subit le sacrilège d’un chef dit spirituel qui non content de n’être qu’une figure nationale, nommée par des politiques et doublée d’un capitaliste qui cacherait 1,1 million de dollars dans une banque suisse, dissimulerait sous son pantalon un laïc de luxe ayant femme, enfants et grosses voitures. Pour autant, c’est bien chez nous que ces choses ont lieu. « Nos » vrais homosexuels mériteraient-il un mépris plus grand que ce pseudo-religieux qui déshonore le sacré dont l’aurait arbitrairement affublé un pouvoir temporel sans foi ni loi. Le sacré nom de dieu censeur consacré au sacre du sacré, auteur du « Pas de ça chez nous ! » aurait été bien avisé de commencer là où le brodé des apparats et les liturgies de perroquet sont censés éblouir les naïfs et enchanter les imbéciles. Par bonheur, chez nous, les valeurs du mythe ne tuent pas les faiblesses de l’homme. Le « syndrome de Marilyn Monroe », vous l’aurez compris, c’est lui, le catholicos, celui qui nous tend le miroir de nos tolérances et de nos intolérances, de nos mythes et de notre humanité. C’est en quoi notre catholicos nous est précieux et sympathique. Il est fait à notre image.

(à suivre)

11 juin 2020

« Pas de ça chez nous ! » Le mythe, le sacré et le génocide (2)

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 3:25

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Narcissiques les Arméniens ? Le propos n’est pas d’ordre physique, même si la femme arménienne a des armes que le charme ne connaît pas. Leur narcissisme n’est pas sans rapport avec l’histoire. Les Arméniens sont de ces peuples que d’autres ont animalisés pour se construire. A l’instar des Noirs et des Indiens sur lesquels a pesé et pèsent encore le mépris de la démocratie blanche américaine. Les Arméniens eux aussi ont perdu en humanité ce que leurs dominateurs turcs ont gagné en conquêtes. Alors que ces dominateurs pratiquent encore aujourd’hui un narcissisme de supériorité, leurs victimes n’ont d’autre quête que celle de recouvrer leur statut d’êtres humains à part entière. Car le mépris pèse autant qu’il lèse. Et nul ne peut vivre s’il ne lui reste aucun espace pour s’aimer. Jamais un Blanc ne pourra se mettre dans la peau d’un Noir en proie à une détestation permanente, ni comprendre sa nuit sociale. Jamais un Turc ottomaniste ne pourra se mettre dans la peau d’un Arménien qui doit se plier sous l’injure, ni appréhender le meurtre symbolique qu’il fait subir à sa personne. Dès lors, il fallait aux Arméniens ou se résigner à pourrir dans leur fosse ou en émerger par l’affirmation de leurs valeurs. Quitte à tordre le cou aux faits, même si l’affabulation est, dans ce cas extrême, de bonne guerre. Qu’importe si Avaraïr fut une défaite, c’était pour les Arméniens une victoire permettant le maintien de leurs croyances. Qu’importe si son Église arménienne est une institution plus nationale que religieuse, le peuple arménien fut le premier à adopter le christianisme comme religion d’État. Qu’importe si le génocide fut une catastrophe nationale, nos génocidés furent les premiers du XXe siècle. Qu’importe si le khorovadz est une vulgaire viande grillée, elle est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. Qu’importe s’il leur faut ignorer l’immense Pétra des Nabatéens ou l’architecture troglodytique d’Ellorâ pourvu que les Arméniens aient un Gueghart unique au monde. Qu’importe si le téléphérique de Tatev a été construit par des Suisses et des Italiens, c’est le plus long qui soit. Ils ont aussi leur saint, Charles Aznavour, et prennent le moindre mouchoir d’icelui pour relique. Une godasse en cuir trouvée en Arménie par des archéologues arméniens devient aussitôt la première au monde qui etc. Bref, tout ce qu’ils peuvent faire entrer dans le Guinness des records restitue leur humanité aux Arméniens. Mais ce narcissisme de résilience ne va pas sans effets secondaires.

Ici, une remarque d’ordre lexical. Pour ceux qui connaissent l’arménien, on trouve dans le dictionnaire d’Aram Barlezizian publié par les Éditions de l’Université d’Erevan, en 2009, les mots azkaynamoloutyoun pour nationalisme, azkamoloutyuon pour chauvinisme, azkabahbanoutyoun pour conservation de la nation, mais rien qui s’apparente à adoration de la nation par elle-même, à savoir quelque chose comme azkaynabachtoutyoun (ազգայնապաշտութիւն), sachant que le dictionnaire Machtots en ligne donne azkaynabachtoutyoun pour nationalisme. En fait notre propos tourne autour de la notion d’adoration, quitte à ce que les dévots de la nation arménienne dérivent vers le nationalisme.

Dans ses essais intitulés « Tels, tels étaient nos plaisirs » (Éditions Ivréa, 2005), George Orwell évoque plusieurs approches de la notion de nationalisme. « Tous les nationalistes se font un devoir de promouvoir leur propre langage aux dépens des langages rivaux… » (p. 68) Ou encore : « Un nationaliste est quelqu’un qui pense exclusivement, ou essentiellement, en termes de rivalités de prestige. Qu’il soit positivement ou négativement nationaliste – c’est-à-dire qu’il consacre son énergie intellectuelle à encenser ou à dénigrer – , il pense toujours en termes de victoires, défaites, triomphes et humiliations » (p. 61).

Comme nous l’avons dit, un peuple doit s’aimer pour se construire, se défendre ou s’illustrer. Encore faudrait-il éviter de faire mousser ses qualités « exceptionnelles » en sous-entendant que les autres ne font pas le poids. En évitant que cet amour ne tourne à la haine. A commencer par la haine des siens. La haine de ceux qui contribuent à enlaidir le tableau hagiographique dans lequel ce peuple se voit vivre et se voit être.

Ainsi, c’est dans son hymne national que chaque pays exprime les idéaux du moment, des exhortations à se mobiliser contre l’ennemi, la fierté d’appartenir à une même communauté de culture et de pensée. Mais sous le poids de l’histoire, les exigences de l’avenir ou la nécessité de tenir son rang dans l’évolution démocratique des mentalités, la conscience collective peut être appelée à se réorienter. Or, comme l’hymne étant ce qui reflète l’âme d’un peuple et la base de sa mythologie, il paraît aussi difficile de l’en frustrer en l’éradiquant que de le conserver tel quel. Le Deutschlandlied a connu quelques avatars depuis sa composition en 1841 par le professeur August Heinrich Hoffmann von Fallersleben,  soucieux d’exprimer le désir d’une Allemagne puissante autant que libérale. Dans ce contexte, les mots fameux  « Deutschland, Deutschland über alles, über alles in der Welt. » résonnent comme un besoin de réunification. Ici, « über alles » signifiait « par-dessus tout » dans le sens de priorité et non de supériorité (ce qui aurait donné « über allem »). Mais l’idéologie nazie va s’approprier le « Deutschland, Deutschland über alles » et en modifier le sens premier en « L’Allemagne doit dominer le monde », afin de justifier les aspirations pangermanistes et les impératifs d’unité. Au nom de cette unité en marche, dès 1933, les premières victimes du système concentrationnaire seront les communistes et les marxistes. Puis, en 1936, viendront les opposants de tous bords, mais aussi les mendiants, les criminels, les ivrognes, les petits délinquants, les chômeurs professionnels, les clochards et les fameux triangles roses, à savoir les homosexuels. Dans l’esprit du national-socialisme, le « Pas de ça chez nous ! » s’adressait à tous ceux qui entachaient l’âme sacrée de l’Allemagne. Après la chute du IIIe Reich, la dénazification sera d’autant plus cruciale que devront s’opposer deux Allemagnes suivant deux idéologies différentes. L’Allemagne de l’Ouest aura pour tâche d’épurer l’hymne national de toute connotation pangermaniste. Et pourtant, les Allemands restaient viscéralement attachés à leur Deutschlandlied. Dès 1952, celui-ci sera réduit à son troisième couplet. Après la chute du mur de Berlin en 1989 et la réunification allemande en 1990, seul sera chanté ce même troisième couplet, plus neutre, nettoyé de ses relents nazis et porteur de valeurs démocratiques et humanistes. Union et droit et liberté / Pour la patrie allemande ! /Visons tous ce but / Dans la fraternité du cœur et de l’esprit ! / Union et droit et liberté/ Sont un gage de bonheur / Rayonne dans la splendeur de ce bonheur, /Rayonne, patrie allemande !

Le mythe rend fou. Il est vrai que les « solutions » de l’Allemagne nazie constituent une folie absolue. Mais ce qui est sacré pour un peuple risque forcément d’être générateur de monstruosités, qu’elles se déploient à grande échelle ou qu’elles s’insinuent au cœur des individus. Les Arméniens en savent quelque chose qui ont payé au prix fort l’idéologie de l’unité – en l’occurrence de l’uniformité – et de la préservation que la nation turque a promue à leurs dépens. « Pas de ça chez nous ! » voulait dire pas d’Arméniens, pas de Grecs, pas d’Assyro-Chaldéens et aujourd’hui pas de Kurdes et même pas d’opposants turcs eux-mêmes. L’épuration ethnique est l’un des visages du principe de pureté nationale. De la sorte, les « coups de sang » qui ont affecté les Turcs en 1915 se sont à ce point répétés depuis un siècle à l’encontre des peuples autochtones qu’ils nous autorisent à penser à une animosité qui relèverait autant de l’instinct de conservation que de la génétique.

Le mythe peut rendre fou. Mais quoi de plus funeste qu’un génocide pour vous faire perdre la raison ? Comme les Arméniens avaient tout perdu, il leur fallait renaître de leurs cendres, sortir du chaos et réinventer la joie. Et rien de tel pour sauver la vie qu’une mythologie qui vous met du Dieu dans le corps et qui vous aide à retrouver les couleurs du monde après avoir traversé les noirceurs des hommes. Mais dans le fond, couleurs et noirceurs cohabitent, à des degrés divers, en chaque Arménien plus qu’en tout homme sur terre. Si le mythe doit être défendu à coups de « Pas de ça chez nous ! », c’est qu’il n’y a pas d’autre alternative au souvenir et au sentiment d’anéantissement qui hantent et menacent les Arméniens depuis 1915. A condition que, pris au piège de ce double flux, ils évitent de reproduire contre eux-mêmes le « Pas de ça chez nous ! » qu’ils ont subi et subissent encore du fait d’un négationnisme qui leur dénie toute existence, sinon toute humanité. Or, c’est bien ce qui s’est passé le 24 avril 2003, Place du Canada à Paris, sous l’œil médusé de Gomidas. Et c’est bien ce qui se passe de manière feutrée quand le sacré vient nieller une culture d’obligations non dites et d’humiliations muettes.

Le mythe, nécessaire aux hommes qui doivent inventer leur humanité, peut donc se perdre en une improbable négation d’humanité.

(à suivre)

10 juin 2020

« Pas de ça chez nous ! » Le mythe, le sacré et le génocide (1)

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 4:18

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 « Depuis que j’ai compris quels étaient les gens que j’exaspérais, j’avoue que j’ai tout fait pour les exaspérer»

Sacha Guitry cité par Guy Bedos

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(Avertissement : L’auteur refuse de s’excuser auprès du lecteur fiévreux de ce blog pour avoir repris des faits déjà largement ressassés ici ou là. Il fait ce qu’il entend, comme il l’entend quitte à se répéter pour percer l’entendement de ceux qui n’entendent jamais rien. La répétition étant la figure de rhétorique la plus puissante, comme le pensait Napoléon. )

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Place du Canada, à Paris, 24 avril 2003. Les Arméniens se mettent en place pour participer à leur énième commémoration. Or, cette année-là, fleurissent des pancartes inhabituelles. Du jamais vu sous le regard de Gomidas. Une dizaine d’homosexuels arméniens est venue afficher ouvertement sa solidarité envers sa communauté. Des courageux et des simples sagement alignés qui brandissent leur identité sexuelle à la face de ceux qui en pratiquent une autre. Bientôt, ici ou là, un sourd bouillonnement commence à monter. Une colère retenue au sein d’une foule où affleurent des idées folles. Quand brusquement, pris sous l’effet d’on ne sait quel coup de sang, un censeur surgit comme un diable hors des rangs. Et voilà que seul il se lance à l’assaut des scandaleux. Ces pelés, ces galeux, d’où venait tout le mal, aurait dit La Fontaine. L’homme s’en prend aux pancartes, les jette à terre et s’écrie : « Pas de ça chez nous ! »

(L’incident valut probablement consensus autant que désapprobation. Mais personne ne s’en prit au bouillant aristarque aussi bien pour la raison qu’il était une personnalité active et respectée de la communauté que pour éviter de faire du grabuge en un jour aussi solennel que celui-ci consacré au recueillement.)

Le beau censeur arménien qui savait mieux que personne ce que nous sommes parce qu’il savait ce que nous fûmes avait forcément l’avantage de savoir ce que nous ne sommes pas. Mais son slogan « Pas de ça chez nous ! », aussi bien sommation qu’anathème, serait-il seulement applicable à ces perdus d’homosexuels qui soulèvent l’indignation et font honte aux sexualistes orthodoxes ? En vérité, je vous le dis, ce « Pas de ça chez nous ! » sonne comme un déni de l’autre, un déni de son identité, un rejet épidermique de sa personne à part entière. Que n’aurait-elle fait, notre sainte fureur, si elle avait eu les pleins pouvoirs ? On n’ose le penser. Sinon, comme à une époque révolue, on se serait bien débarrassé de ces pestiférés en les jetant dans des camps. Aux camps les mauvais Allemands ! Aux camps les mauvais Russes ! Aux camps les mauvais Arméniens ! Aux camps ! Aux camps ! Et que les emporte le vent !

Mon ami Bruno est mort du sida à trente ans. Arménien qui défendait la cause arménienne et qui tenait  à son prénom Hamazasp ou Hamo. Il fut parmi les premiers du mouvement Hay Baykar, dont il vendait le journal à la sortie de l’église. S’il n’a pas connu les camps, il vivait toutefois confiné dans une sexualité réprouvée par ceux-là mêmes dont il soutenait le combat. Et pourtant, ceux qu’il ne cherchait pas à provoquer en s’exposant trop ouvertement auront réussi à le renverser comme une pancarte inappropriée. Devenu aveugle dans ses derniers jours, cherchant sous mes yeux sa lampe pour l’allumer, comme Diogène en plein jour cherchait un homme, il devait me dicter son ultime appel aux Arméniens qu’ils pressaient de rester unis et solidaires. C’est leur unité qu’il souhaitait, non leur uniformité. Il ignorait que le cri « Pas de ça chez nous ! » lui survivrait et irait des années plus tard fracasser de jeunes Arméniens comme lui, qui étouffaient de devoir se cacher. Et c’est probablement pour sauver la mémoire de son combat que j’écris sur ce pitoyable « Pas de ça chez nous ! »

Expression d’une représentation tribale et caricaturale du « nous » arménien, d’une forme d’excommunication pour insulte au sacré, ces mots « Pas de ça chez nous ! » seraient restés plantés dans ma mémoire puisqu’ils me reviennent par vagues. Autant ils me répugnent pour l’ostracisme qu’ils supposent, autant je dois leur reconnaître qu’ils sous-entendent une arménité une et indivisible seule capable de permettre aux Arméniens d’accomplir leur destin et de faire front à leurs ennemis. Dès lors, comment concilier la nécessité du mythe avec les impératifs de la tolérance ?

Le narcissisme des Arméniens fait-il d’eux une nation à relents totalitaires ?

(à suivre)

4 avril 2020

Recette pour faire un Arménien

Tropcontent

« Trop content » de Milo Dias

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Pour faire un Arménien, prendre le nom que vous souhaitez donner à votre créature, Arguichti par exemple, l’écrire sur un bout de papier biodégradable et le plonger dans un récipient (un récipient de préférence à une lessiveuse) rempli de 1700 cl d’une macération de roses d’appellation contrôlée, ayant 1700 ans d’âge.

Ajouter 1700 mg de ferveur nationale et 1700 de complots historiques. Une pincée de chants patriotiques, une autre de chants pathétiques, une autre de chants liturgiques.

Verser un verre de vin d’Achdarag et une poignée de neige prélevée sur le mont Arakadz.

Hacher menu une page de livre arménien (la date de parution importe peu, seules les lettres comptent).

Verser 1700 cuillerées à soupe de sang d’agneau sacrifié frais en ayant bien pris soin de ne pas demander son avis à la victime. C’est un bon liant (et liant est un bon mot).

Ne pas oublier l’or (de qualité supérieure) : 1 g,

l’encens : 10 grammes,

le tuf : 100 grammes,

la terre : 1000 grammes.

Passer le tout au mixeur.

Attendre que ça prenne la consistance d’une pâte un peu cuivrée qui va foncer au soleil.

Attendre longtemps. 9 mois selon les normes naturelles.

Ensuite, faire confectionner par votre femme ou votre maîtresse un petit bonhomme bien couillu conforme à votre image quand vous êtes au top de vos performances.

Le placer sur le rebord de votre fenêtre devant l’Ararat.

(Cette mise en regard est recommandée comme étant l’âme de toute l’opération).

Choisir une belle aube pour le réveil du petit couillu. Laisser sécher le temps qu’il faudra.

Il est nécessaire que les yeux s’ouvrent et le sexe se lève au même moment avec la montée du soleil. Si la conjonction de ces trois élévations a lieu à la seconde près, votre bonhomme viendra au monde à bon escient (inutile de dire que le mot escient est le meilleur qui soit).

Prononcer le prénom choisi, le plus typique et le plus ancien possible, en l’occurrence Arguichti. (Éliminer les Tartabiti, Chinguetti, Serengueti, Ouistiti, qui font trop peu national).

Choisir un mouton, le sacrifier à Etchmiadzine en évitant de lui demander son avis, faire chanter un religieux, braire une ânesse (le i-an d’une ânesse est de bon augure). Le religieux devra tremper le pouce dans le sang de l’animal sacrifié et marquer d’une croix le front de l’enfant.

Vous aurez alors un garçon arménien.

Qu’il soit croyant ou non est sans importance. C’est une chose qui peut venir, ou ne jamais arriver. Mais vous aurez façonné une créature déterminée par sa passion de la liberté.

Préparer alors un grand repas pour les réjouissances, avec khorovadz à déchirer avec les dents, inviter voisins, pauvres et parentèle. Ne pas chasser les chiens errants qui auraient été attirés par les bonnes odeurs.

NB : Il arrive que, durant le séchage, le couillu perde ses attributs majeurs. Ce sera donc une fille. La fille arménienne étant un garçon arménien qui a raté. Mais c’est quelque chose d’arménien. Et de nécessaire, ne serait-ce qu’à la confection de cette recette, surtout pour l’accrochage des attributs susdits. Ne prenez pas pour autant cet échec pour un complot féministe. Les voies de la créature arménienne sont impénétrables. Mais, dès lors, il vous sera recommandé de recommencer toutes les opérations, une à une, sans jamais désespérer d’y parvenir un jour.

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Extrait de Hayoutioun ( Nouvelles d’Arménie  édition, 2005)

25 décembre 2019

Zozo est de retour

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 10:59

Ami lecteur de ce blog sensé, sensuel et non consensuel ni consanguin, tu auras remarqué que Denis Donikian dit le maudit parce qu’il écrit chaque mot avec la langue bien dans sa bouche, s’est récemment comporté comme un misérable fantôme en raison d’un retrait d’autant plus inexpliqué qu’il s’est prolongé plus que de raison.

Or, notre  Zozo est de retour. Et comme chaque machine humaine a le droit de se détraquer un jour, Donikian, le traître et le tordu à la grande satisfaction de ceux qui le tiennent pour tel, a dû se porter malade pour la première fois alors qu’il traîne des casseroles de mauvaise santé depuis dix ans. Et donc de lymphome en chimiothérapie, de chimiothérapie en radiothérapie, il a fini par chopper une maladie chronique en ayant perdu un rein, au début par sa faute puis l’autre par la faute de ses guérisseurs, sans parler des mille et une péripéties qui lui ont valu plusieurs séjours aux urgences et lui ont permis de tester les plats hospitaliers sous plastique, chauffés au micro-onde, de plusieurs centres de santé,  qu’ils se trouvent à Paris ( Pompidou, Saint Joseph, Necker, Clinique de l’Alma) ou dans la proche banlieue (Gustave Roussy, Massy, Corbeil). Durant trois ans il s’est soumis aux dialyses a raison de trois fois par semaine, à savoir qu’il a dû jouer au gisant durant 4 heures, connecté à une machine qui lui lessivait le sang, le transformait en zombie et lui causait des crampes à le vriller sur place comme si un tire bouchon tyrannique lui tortillait les muscles. Une fois, son traître sang voulant le fuir, il a dû pisser rouge comme un goret qu’on venait de saigner, priant, puis suppliant puis engueulant l’infirmière qui le laissait se vider à grandes louches dans une indifférence digne d’un régime nazi.

(La morale de toutes ces entrées en hôpital pour un mal déterminé, c’est que vous en sortez toujours avec un autre qui attendait derrière la porte pour faire son entrée en scène. Histoire de fidéliser le patient. Pour moi, les cures de chimiothérapie ont éradiqué le cancer mais tellement endommagé mon rein valide qu’il n’a pas pu suppléer à la demande de filtration après l’atrophie de son jumeau. Rentré dans les pseudo fabriques de la guérison pour un lymphome, j’en suis sorti avec un rein qui, de fonctionnel qu’il était, devait  devenir un rein fantôme. Autre exemple, mes chimiothérapies m’ont valu des otites à répétition. Des infections à n’en plus finir si bien que mon médecin ORL m’implante des aérateurs ou yoyos. Ceux-ci s’infectant, il décide de les enlever. Plus de yoyos, youpi !  Mais me voilà plongé dans une nuit auditive sévère.  Adieu Mozart, beuglement de vaches, chants d’oiseaux et hurlements de loups !  Réponse du médecin : ça va revenir.  Or, en vérité je vous le dis, je n’en suis jamais revenu. Même  avec des appareils auditifs de dernière génération, j’entends autant qu’un professeur Tournesol. Quand tu rentres chez un ORL avec deux oreilles tu en sors en les ayant perdues toutes les deux. Enfin, une greffe n’est jamais gagnée: les corticoïdes pour éviter le rejet du greffon peuvent induire un diabète. Mais comme jusque-là je suis passé en force à travers tous les barrages, je me dis que là encore il y a épreuve à grandir. Vieillir ça demande des couilles. Dernier exemple, un jour je me présente dans un clinique parisienne pour me faire opérer d’une hernie inguinale. Le chirurgien est plutôt du genre boucher avec de grosses mains et de gros doigts plus faits pour porter des gants de boxe que tricoter de la dentelle. Il fait mettre un pansement sur une plaie encore saignante et me laisse rentrer. 15 jours plus tard je suis sujet à des tremblements. Je cours aux urgences pour une infection grave qui me vaudra 15 jours d’hôpital). Merci médecine cartésienne pour tes miracles à l’envers !

Ainsi donc, ces trois années de dialyse viennent de se conclure par une greffe expliquant  mon taux d’absence élevé et fort inhabituel sur la chaîne de mon blog, je l’admets. Il faut te préciser, ami lecteur, que quand vous êtes appelé comme l’heureux élu d’un greffon, le temps n’est plus de vouloir finir sa partie de jambes en l’air. Il faut foncer droit sur les lieux de l’opération, se vider la tête de toute peur et toute indécision. Par exemple, pour moi, la question, qui fut celle de mes sempiternels débats intérieurs ma vie durant, était la suivante : et si on te donnait un rein de Turc, hein ! La vie se moque tellement de nos idéologies qu’elle serait bien capable de te jouer ce tour, je me disais. Vous me voyez écrire sur le génocide alors qu’un rein de Turc est en train de me rappeler à qui je dois ma survie. Ces gens-là  ça s’entretue tellement qu’il est probable que le taux des donneurs involontaires est plus élevé que chez nous les Arméniens qui avons souvent vécu en moutons pacifiques et béats. Comme j’ai malicieusement interrogé tous mes soignants sur l’identité de mon donneur et qu’ils ont habilement botté en touche, je me suis dit qu’il y avait anguille sous roche, sachant qu’un greffon joue d’autant mieux son rôle que le receveur est en paix avec lui-même. Ce qui est loin d’être mon cas.

Il y a bien eu ici ou là une petite agitation sur mon flanc gauche, mais elle s’est vite apaisée, probablement, me suis-je dit que le donneur était un de ces Turcs justes qu’on aurait été laissé pour mort après une manifestation contre Erdogan, mais comme les spéculations restaient ouvertes, j’ai supposé le pire.

En vérité pour éviter à tout prix le rein turc, j’avais pris les devants. J’ai bien tenté de convaincre un Arménien d’Arménie de me vendre un de ses reins. Ça n’a pas marché, il voulait que je  lui négocie une inscription au parti républicain. Alors ça, JAMAIS ! Je me suis tourné vers un barbu d’Etchmiadzine. Ces gens-là ont des charités à revendre. Mais le type voulait un chauffeur permanent pour sa Bentley en contre-partie.

J’en étais là de mes recherches quand une Arménienne d’Arménie, la cinquantaine, une certaine Mariné, est venue ajouter son corps tristement anémié à nous autres qu’on saignait déjà. Comme elle fricotait avec l’abîme, le néphrologue, humaniste au grand cœur, décide de la prendre en mains dans son hôpital.  Après un mois et demi d’absence, Mariné nous est revenue en meilleur état qu’au début. Nous avons sympathisé, les Arméniens quand ils se rencontrent la première fois, ça se renifle d’abord et ça peut finir par une sorte de fraternisation. J’ai commencé par l’initier au français et de fil en aiguille à comprendre les péripéties de son parcours.   Mariné s’était rendue à un hôpital d’Erevan pour un problème d’allergie. Mais les médicaments administrés et qui sont faits pour être pris en toute innocence provoquent aussitôt une insuffisance rénale telle qu’il faut aussitôt la dialyser. En France les médecins seront outrés qu’un hôpital ait pu commettre pareille aberration.

Aberration, que nenni ! On voit mal un médecin empoisonner un patient sans arrière pensée. Or en Arménie le système mafieux a pourri toutes les têtes, quelles que soient les professions, des plus nobles aux plus viles. Ce médecin savait pertinemment ce qu’il faisait : fabriquer en un tour de main un dialysé tout neuf de la même manière qu’on fabrique une machine à sou, et peu importe si cette machine est humaine. Il est donc fort probable que ce médecin était de mèche avec un centre de dialyse qui allait leur assurer une rente à vie puisqu’en Arménie les greffes ne courent pas les rues et que les Arméniens ne donnent pas leurs organes. Les Arméniens, ils savent prendre ton mal mais au lieu de te soulager ils l’aggravent pour en tirer profit.

Maintenant que ceux qui veulent retourner dans ce pays de l’indifférence aux autres fassent le grand bond en avant, ils se jetteront dans la gueule du loup et se feront dévorer tout cru le jour où ils auront un pépin de santé.

Pendant les décennies Kotcharian et Sarkissian, c ‘est le cynisme qui a dominé en Arménie. Un être humain qu’on ne respecte pas en tant que tel, surtout quand il s’agit d un malade devenu à son corps défendant un objet de commerce, de transaction, d’enrichissement comme n’importe quel autre, et c’est la porte ouverte à toutes les dérives. Le pays devient impossible à vivre car le mensonge mine les impératifs de la transparence. Ceux qui osent cracher sur Pachinian n’ont pas compris que son acharnement contre la corruption implique qu’il s’attaque à l’essentiel pour que le vivre ensemble soit possible.

Il faut à l’Arménie une éthique de l’autre.

Denis Donikian

26 novembre 2019

Radio Naphtaline, la radio qui conserve les mythes.

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 6:01

S’il y a une radio que les Naphtaliniens vénèrent, c’est Radio Naphtaline. Car Radio Naphtaline préserve les mythes naphtaliniens en asphyxiant les miteux.

Vous me direz que ceux qui gèrent cette radio sont probablement de vieilles ganaches. Des têtes archaïques, des crânes d’œuf pourri. Que nenni ! Radio Naphtaline, quand on l’écoute, sonne frais car ses voix proviennent de cordes vocales assez élastiques pour penser de leurs propriétaires qu’ils sont relativement jeunes. Mais ce qui trompe, c’est que ces cordes vocales juvéniles sans être joviales se gargarisent avec du cadavre. Car à force de rabâcher ou d’écouter l’esprit des momies, on se momifie soi-même. C’est alchimique.

En effet, Radio Naphtaline n’en finit pas de se repaître du passé. Car oui, Radio Naphtaline est une radio du passé, c’est-à-dire une radio du passif. Tous les Naphtaliniens qui l’écoutent s’y baisent à qui mieux mieux in mortibus. C’est qu’ils en ont des morts à se partager. D’autant que pour donner de la voix à ce passé, Radio Naphtaline fait toujours appel aux mêmes vestales, gardiennes des temps révolus, qui baignent dans la fosse des faits historiques comme des truies se roulent dans la fange. Les Naphtaliniens sucent la vieillerie autant que des porcelets les tétines de leur mère. C’est physiologique. Dès lors, on ne voit pas pourquoi Radio Naphtaline les priverait de spécialistes capables de les nourrir au lait fabriqué par le sang de l’histoire.

Car du sang, l’histoire en a produit chez les Naphtaliniens, plus que chez aucun autre peuple. Par tombereaux entiers. Et comme ce sang perdu, les Naphtaliniens comptent bien le rattraper, ils écoutent Radio Naphtaline, la radio qui dit comment faire. Non seulement elle indique la méthode mais aussi comment se brosser les dents avec du jus de cadavre. Les historiens sont en ce sens de magnifiques faiseurs de dentifrices et du meilleur conseil qui soit. Mais pas n’importe quel historien. Ceux que Radio Naphtaline a choisis pour dire au minimum 1,5. C’est le moins qu’elle puisse accepter. 1,5 ? Mais qu’est-ce ? 1,5 million de cadavres. Les minimalistes peuvent aller se faire ostraciser chez les zombies. En fait, en prenant toujours les mêmes historiens, Radio Naphtaline garantit à ses écoutants sa pérennité parmi les Naphtaliniens qui ne veulent entendre que ça, les cris du sang qui braille dans leurs veines. C’est que le temps chez les Naphtaliniens n’a qu’une dimension. Il n’est ni présent, ni futur. Il n’est que passé. C’est du temps arrêté. Du sang mis en boîte. C’est pourquoi ce qui est à venir chez les Naphtaliniens ne vient jamais puisque c’est leur passé qui est tout. Leur âme est rétrospective, vu que l’immortalité n’est autre que leur éternité dans leur histoire. 3 000 ans.

Tenez, parmi les fanatiques du passé, si l’on choisit au hasard, il y a ce plumitif qui n’en démord pas. Il a fait du 1,5 sa philosophie, sa morale, son dentifrice et son papier hygiénique qu’il macule de ses écrits. Il est tourné vers l’arrière comme une girouette qui serait définitivement coincé côté Est.  Chaque fois qu’il se met à écrire, il ne peut  s’empêcher de plonger dans son bain d’orgasme funéraire. Oui, oui, car pour lui rien n’est plus jouissif que le passif. Et comme il ne cultive que sa mémoire, elle s’est dilatée dans son cerveau au point d’écraser son imaginaire. C’est professoral, étant donné qu’un professeur, plutôt qu’un inventeur de vie,  est avant tout un serviteur de ce qui a été et qui n’est plus, un adorateur de la chose morte, un chercheur du fait effacé dont les effaceurs continuent encore d’effacer l’effacement même. N’est pas romancier qui veut, surtout quand on a le sexe tiré droit devant et la tête dans le cul, quand la vie vous demande d’être présent au présent et que votre cervelle a les yeux plantés dans votre occiput.  Mais heureusement les Naphtaliniens l’adorent, à telle enseigne qu’ils se voient dans ses nostalgies comme dans un miroir. En vérité, ce sont des vivants minés par de la mort. Si minés que la paralysie a fini par gagner leur cerveau et leur langage. Ils perroquètent à longueur de temps. Avec un profane, les Naphtaliniens n’ont d’autre but que de le rouler dans leur propre naphtaline. Moi-même, il m’arrive de me laisser aller. Ça me colle à la langue comme une glu et je profère des propos naphtaliniens sans m’en rendre compte. Heureusement, je peux me secouer et revenir à moi. Alors, je rougis de honte pour avoir décapité ma vie de son présent. J’ai honte d’écrire rétro au lieu de délirer dans mes imaginaires. J’ai honte de profaner ma vie en me barbouillant la gueule avec de la mêlasse à vous tuer une race en voie de disparition. Oui, j’ai honte. Car dans le fond ceux qui nous ont arrêtés à 1,5, arrêté le temps jusqu’à atteindre ce chiffre je veux dire, non seulement ont tué les morts mais aussi dégénéré les  générations posthumes. Ils ont tué chez les survivants non seulement les autres temps de la vie, le présent et le futur, comme je l’ai précisé. Je veux dire  qu’ils ont tué en chaque Naphtalinien la liberté de pleinement être. C’est-à-dire non miné par le goût amer d’une indignité qui vous marque à jamais.

Cela s’entend quand on écoute Radio Naphtaline. Les voix de Radio Naphtaline ne rient jamais. Elles font dans le grave 24 heures sur 24.  Voilà une autre composante humaine que les Naphtaliniens ont atrophiée : l’humour. Ce sont des agelastes, comme disait Rabelais. Des gens plombés à l’image du plumitif évoqué plus haut. Les agelastes sont des volatiles qui ne volent pas. Trop balourds. Trop gras. Trop tristes. Car pour voler, il faut avoir le sens de l’air, le goût du ciel, l’envie de la hauteur. Les Naphtaliniens sont des gens de placards et de cercueils.

Ainsi donc Radio Naphtaline entretient ce fardeau. Elle en rajoute même en ne convoquant pas à sa table ceux qui parlent des maladies du présent. Du syndrome de la naphtaline, en somme. Ce serait une trahison de le faire. Radio Naphtaline ne veut pas dire radiographie.  Si le pays est malade de diarrhée démographique, elle le dit pour le dire et passe à autre chose, à savoir son programme naphtalinien. Peu importe qu’il soit exsangue  ce pays, c’est le sang d’hier qui l’intéresse. Ce sang qui la démange et la submerge. Que ce pays soit dans la mort, qu’importe aussi. Tant que son cœur palpite, Radio Naphtaline fait croire qu’il sera toujours vivant et passe outre. Oui dans la mort, ce pays. La mort hygiénique ; la mort politique ; la mort démocratique ; la mort pédagogique ; la mort hystérique ; la mort militaire ; la mort sexuelle ; j’en passe. Car parler de ces morts-là, c’est dire que nous sommes incapables de nous tenir droit dans la vie. Que nous avons le don d’être au bord du gouffre. Hier nos bourreaux nous y précipitaient. Aujourd’hui nous autres survivants y sommes acculés, devenus les victimes de nous-mêmes. Dire cela, c’est jeter bien bas le haut nom du pays. Alors on le tait. C’est pourquoi Radio Naphtaline ne laisse pas entrer dans ses locaux les miteux briseurs de mythe et qui veulent jouer les Cassandre, les casse-couilles et les casseurs !

Telle est Radio Naphtaline. Je le sais car le miteux de service, c’est moi.

Denis Donikian

 

( Texte paru le 27 janvier 2013)

25 novembre 2019

La bêtise ne change jamais de camp

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 8:33

 

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Les anniversaires de mort ou de naissance d’écrivains disparus, les Arméniens en raffolent. Un écrivain mort est un écrivain qui ne dérange personne, d’autant qu’on peut lui faire dire tout et son contraire, de préférence le contraire de ce qu’il a toujours dit.

Les salons du livre arménien ont déversé du Toumanian par-ci et du Komitas par-là. Et c’était justifié.

Les morts arméniens font recette. La mort arménienne est commerciale, pour ne pas dire culturelle.

Or de quoi meurt un peuple, sinon de sa culture de mort. Une culture que la vie ne parvient pas à renouveler. Les écrivains vivants peuvent aller se rhabiller !

Pour preuve, quand j’ai proposé, parmi d’autres de mes livres, de céder à un prix avantageux à tel salon du livre ma réédition des magnifiques Quatrains de Toumanian en édition bilingue, on m’a répondu textuellement :

 » qu’on n’en avait pas besoin ».

Je laisse à mes lecteurs le soin de commenter cette réaction.

La bêtise ne change jamais de camp.

De quoi meurt notre diaspora, me demanderez-vous ?

Elle meurt de sa propre inculture.

 

Denis Donikian

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