Ecrittératures

15 avril 2019

Donikian avait déjà prévu Pachinian en 2011

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Dans le commentaire à cet article, La démocratie par le feu, nous avions déjà vu en Pachinian sa capacité à diriger le pays.

Bien fait pour les intellectuels de l’impuissance qui nous ont traité de « mouche du coche ».

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11 février 2019

La force de l’utopie

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Je déjeunais l’autre jour à la MCA du 15 rue Bleue à Paris, quand la salle s’est brusquement remplie des membres de l’Organisation Terre et Culture. Ils étaient en assemblée générale à l’étage au-dessus. J’ai reconnu parmi eux, certains anciens du Collège Samuel Moorat de Sèvres, dont certains comme Kégham Kévonian et Manoug Atamian avaient milité avec moi au Centre d’Études Arméniennes. Ce furent des retrouvailles.

Ces premières lignes d’un article sur l’utopie devraient suffire à formuler quelques remarques. L’une est de souligner combien les Pères qui nous ont encadrés au collège, loin d’avoir consacré leur vie en vain à une éducation arménienne de leurs élèves, ont en quelque sorte gagné leur pari en leur ayant instillé le goût de l’impossible. Si beaucoup parmi les élèves ont été happés par l’engrenage ordinaire de la vie, quelques-uns ont réussi à sortir du lot pour recevoir la cause arménienne en héritage et pour la transmettre. Je pense à Kégham Kévonian qui lançait il y a une quarantaine d’années l’Organisation Terre et Culture, laquelle aujourd’hui essaime dans le monde entier.

Je pense aussi au fait que dans cette longue chaine d’années qui commencent à la veille du cinquantenaire du génocide et voient le réveil de la lutte pour sa reconnaissance, les mouvements naissent, meurent et donnent naissance à d’autres mouvements, les uns mourant à leur tour, les autres étant portés à perdurer. Ainsi, le goût de transformer le rêve impossible en avenir réel qui animait alors les élèves les plus actifs du collège allait les conduire à adhérer à un mouvement, puis à sa mort à en intégrer un autre, sans jamais se lasser, sans jamais fléchir, car le devoir d’utopie est toujours plus puissant que l’envie de jeter l’éponge, surtout quand ce devoir est bien accroché à une âme formatée par l’histoire la plus terrible.

De fait, depuis le génocide, les Arméniens sont assignés à l’utopie tellement le malheur qui s’est abattu sur eux fut énorme et tellement l’injustice qui se perpétue semble de glace. L’utopie, c’est un lieu qui n’existe pas dans une réalité qui trahit constamment les rêves que vous faites pour réparer un mal. Or, le propre de l’homme, c’est justement de sublimer le deuil en vie, à savoir d’envisager, quoi qu’il en coûte, un stade où se réconcilient les contraires les plus violents. Les utopies font les hommes d’action et les hommes d’action font l’histoire. Certes, ils se heurtent un temps au réel, échouent, mais leur échec conduit leurs successeurs à « corriger le tir » jusqu’à ce qu’ils réussissent.

Le renversement de la monarchie française était une utopie. Le désir de voler comme un oiseau, celui de nager comme un poisson étaient des utopies. On n’arrêterait pas d’énumérer les utopies qui ont fait le monde dans lequel nous vivons, de celles qui ont défié le réel, même si aujourd’hui encore des hommes et des femmes travaillent pour ce qui paraît aux yeux du plus grand nombre du délire.

Concernant les Arméniens, quand, il y a plus de cinquante ans, avaient lieu les premiers défilés du 24 avril en France, chacun aurait considéré comme utopique l’objectif de faire de cette date une journée nationale consacrée au génocide de 1915. Il ne venait à l’idée de personne que ce jour puisse arriver. Et pourtant l’idée a fait son chemin dans les têtes les plus avancées de nos leaders. Jamais, il y a cinquante ans, on n’aurait pu penser qu’un président de la République française puisse s’aligner sur nos revendications. Et pourtant, cela s’est fait récemment au dîner annuel organisé par le CCAF. Les grandes gueules de service peuvent brailler autant qu’elles peuvent, cracher sur ceux qui ont décidé de nous représenter, ce qu’ont fait Ara Toranian et Mourad Papazian est l’histoire d’un rêve devenu réalité. Ils l’ont fait en dépit d’un défaut de représentativité au sein de la diaspora, mais sans attendre qu’ils soient légitimés, ils ont préféré agir. Et ils ont eu raison. L’urgence l’exigeait. Les Arméniens de France devraient reconnaître ce résultat à nul autre pareil et rendre grâce à ceux qui ont dû franchir maints obstacles pour y arriver.(J’ajoute que ce genre d’opération commerciale comporte toujours quelques impuretés. En l’occurrence les plus fins de ceux qui critiquent toujours tout verront que le président y trouve un bénéfice électoral certain. Et alors ? Quelle importance si les Arméniens en retirent un avantage encore plus grand, dont celui d’énerver les négationnistes).

Dans le cadre de la reconnaissance du génocide par la Turquie, tout milite depuis cent ans et aujourd’hui plus que jamais, en sa défaveur. Le négationnisme pur et dur de l’État turc semble une forteresse d’autant plus imprenable qu’il modèle les mentalités dans la haine de l’Arménien. Pour autant, des brèches ont été ouvertes au sein de l’opinion turque depuis le cinquantième anniversaire du génocide. Qui aurait pensé que des Turcs issus de la société civile et des Arméniens de la diaspora participeraient un jour à une même commémoration dans la ville même d’Istanbul ? Et pourtant, c’est bien ce qui a lieu chaque année depuis un certain temps. La vérité fait son chemin comme une eau sur les terres de la mémoire brûlées par la sècheresse.

Pour revenir à l’Organisation Terre et Culture, il faut reconnaître le caractère utopique qui consiste à reconstituer, pierre à pierre, ce qui a été détruit par le temps ou l’histoire. Mais cette logique de reconstitution devait naturellement se porter sur les dommages multiples, aussi bien humains que matériels, provoqués par le génocide de 1915. A sa création en 2004, le Collectif 2015 : Réparation pouvait sembler en pleine utopie. Il faut imaginer l’immense confiance des membres d’OTC envers leurs leaders pour avoir osé les suivre sur cette voie. Et pourtant, avec le recul, il faut admettre qu’ils avaient pleinement raison de se lancer à l’aveugle dans une course aux revendications. Pourquoi ? Car la cause de la reconnaissance par la Turquie est juste. Et peu importe que les réparations seront immenses, il faudra bien un jour que les Arméniens soient prêts, qu’ils aient en mains des documents irréfutables pour se donner les moyens d’une négociation sans condition. Or, c’est à quoi travaille le Collectif dans le calme le plus résolu.

Dans le fond, que fallait-il faire ? Se laisser aller au découragement ou agir afin que les morts de 1915 aient un nom et une sépulture ? Le Collectif 2015 : Réparation a préféré agir. C’est-à-dire, dans les conditions actuelles de la politique turque négationniste, activer l’utopie.

En Arménie, les années Kotcharian et Sarkissian avaient à ce point gelé le débat démocratique par la corruption, les fraudes et la répression que toute tentative de révolution semblait utopique. Et pourtant, les opposants n’ont cessé de protester dans d’interminables meetings sans jamais se lasser, sans jamais cesser d’y croire. Et finalement, les plus utopistes des Arméniens, avec leurs moyens dérisoires, ont réussi à balayer les signes de la désespérance au profit d’une société nouvelle. Je pense aux militants des droits de l’homme, à ceux qui ont lutté contre les fraudes électorales sans relâche dans l’espoir de faire naître une Arménie libre, juste, aspirant au bonheur.

Soyons utopiques, quoi qu’il en coûte !

Denis Donikian

6 janvier 2019

Les origines de notre destin

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 8:04

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Interrogé par le journal Le Monde en date du 6-7 janvier 2019, Raphaël Glucksmann déclare qu’ « il ne faut pas laisser ses origines devenir un destin ». Voilà bien une phrase qui sonne juste dans la mesure où chacun doit être le créateur de sa biographie plutôt qu’à être la créature de l’histoire. De fait, c’est toujours l’histoire qui vous crée en quelque sorte. C’est l’histoire qui vous conduit à être vous-même. Les entretiens que Le Monde a mis en place autour d’une personnalité qui aurait produit sa propre naissance spirituelle, en l’occurrence son éveil à la politique à partir d’un moment décisif, montre qu’avec Raphaël Gluskmann ce moment fut la lecture des articles de Patrick de Saint-Exupéry dans le Figaro, en 1998, sur la responsabilité de la France, dotée alors d’un gouvernement de gauche, dans le génocide rwandais. On ne pouvait attendre moins qu’un choc émotionnel très fort dû à une trahison idéologique de la part de son propre pays. Dès lors, cette émotion va se traduire en destin, Raphaël Gluksmann cherchant à promouvoir une démocratie propre, par exemple en devenant le conseiller du président géorgien Mikheil Saakachvili. Et aujourd’hui en créant un nouveau mouvement, Place Publique.

Rapportée aux Arméniens, la phrase de Gluksmann revient à dire qu’il ne faut pas que leurs origines orientent leur vie mais que la liberté individuelle commande à chacun de s’en émanciper pour s’orienter dans une direction qu’il peut estimer utile pour l’humanité et juste envers les nécessités de la vie. De fait, il s’agit d’ajouter de la vie à la vie plutôt que de participer de près ou de loin à la catastrophe à laquelle l’humanité semble vouée.

Je ne sais si tous les Arméniens qui se battent pour la cause de la reconnaissance ont eu un genre d’émotion dans leur enfance, qui aurait définitivement orienté leur vie vers ce combat. Ce n’est pas certain. Mais il a suffi que quelques-uns parmi eux l’aient ressenti pour que leur vocation leur donne la force d’entraîner derrière eux ceux qui n’auraient pas bénéficié de ce choc. Peu importe dans le fond. Le combat pour la reconnaissance prend différents chemins. Et tous sont aussi bons les uns que les autres.

Pour l’anecdote, et pardon si je me répète, chez moi ce fut le départ pour l’Arménie de mon ami d’enfance Gollo, en 1947. J’étais dans les bras de ma mère, sur le quai de la Joliette, et Gollo était dans ce grand bateau blanc, le Rossia. Je pleurais toutes mes larmes et je pleure encore aujourd’hui. Probable que mon destin se nouait là à mon insu puisque des années plus tard je devais me rendre en Arménie pour étudier. C’était en 1969.

En réalité, le tragique de l’histoire qui s’est abattu sur les Arméniens débordant de tous côtés et les submergeant quoi qu’ils fassent pour s’en divertir les aura obligés à faire de leurs origines un destin. Ce sont ces origines de sueur et de sang qui auront dans le fond présidé aux choix essentiels au-delà des choix existentiels. Les Arméniens ne pouvant faire autrement que de désigner de leurs cris, de leurs souffrances, de leur manque le criminel turc qui persiste à vouloir clore le chapitre du génocide. Les Arméniens en ont fait un devoir qui au crime contre l’humanité doit répondre par un cri d’humanité. Au crime qui consistait à dénier toute humanité aux Arméniens, les Arméniens répondent par la nécessité de reconnaître qu’ils sont des êtres humains à part entière.

Dans ce sens, le destin des Arméniens est d’autant plus tragique qu’ils sont tenus de se battre pour ça alors qu’ils n’ont jamais souhaité d’autre de que vivre normalement. Certes, ils vivent normalement, mais ils vivent avec un trou en eux qui est le trou de la perte. C’est ainsi qu’échoit à chaque peuple sur terre le devoir de faire avancer l’humanité vers la lumière. Celui des Arméniens est de contribuer à la paix universelle par la dénonciation obsessionnelle du déni turc.

Denis Donikian

14 décembre 2018

Strip-tease en Arménie

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 2:25

 

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Depuis un certain temps, l’Arménie est devenu un pays comme un autre. En réalité, ce qui était caché hier est aujourd’hui dévoilé.

Par exemple, le strip-tease.

Hier ça se faisait dans des salles obscures, aujourd’hui tout le monde peut créer en Arménie un club où viendraient se dévêtir, jusqu’à un certain poil, Nina alias Mariné ou Giulia alias Gayané.

Une Arménienne qui se dévêt à pile et à face devant des hommes, ça c’est inédit.

Les Iraniens vont venir en foule.

Comme je le disais autrefois, l’Arménienne évolue et ça se voit. ( Si mon lecteur voit bien ce que je veux dire ).

Car il faut de tout pour faire un monde, même des femmes qui arrondissent leur fin de moi en excitant le moi des autres.

Sachant que les excités, ça fait du bruit, Artsvik Minasyan, ministre du Développement économique et des Investissements a demandé au législateur que ces petits clubs, du genre Karaokés, discothèques, saunas et bains soient situés à bonne distance des quartiers résidentiels et non résidentiels.

Ne reste pour les strip-teaseuses qu’à se rabattre sur les quartiers résiduels.

Il faut dire que dans les provinces ce genre d’établissement seront moins taxés qu’à Erevan, étant donné que dans les provinces on a plus besoin de distraction et qu’il faut l’encourager surtout en pensant au père de famille qui doit se coltiner sa marmaille après avoir taillé sa vigne toute la journée.

Toute cette préoccupation autour du sexe montre que l’Arménie n’a rien à envier aux autres pays. Elle apprend le pire et elle prend le meilleur du pire.

Ce qu’on peut suggérer au législateur, et je m’étonne que cela n’ait pas été pensé, c’est que ces clubs soient tenus à distance de toute église, couvent ou autre établissement renfermant des religieux contraints à huiler leur lavach après la messe. Ca pourrait donner des idées, vu que si la distance entre ces deux genres d’établissements antagonistes était trop courte, l’un pourrait contaminer l’autre. Vous ne savez pas lequel ? Donnez votre langue aux chattes…

7 décembre 2018

Je suis un écrivain mort (suite)

Filed under: APPEL à DIFFUSER,ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 7:05

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Nous avons vu qu’être comme écrivain le témoin critique et lucide de sa communauté d’appartenance ne va pas de soi dans la mesure où les agents culturels de cette communauté supportent mal qu’une parole secoue songes et mensonges et mettent à nu des vérités qui brisent l’image narcissique qu’ils sont en charge d’entretenir d’une manière ou d’une autre. Nous avons remarqué en effet qu’il peut y avoir de la part de ces responsables culturels (responsables de radios, de salons littéraires, de salons du livre ou de maisons dites de la culture arménienne) comme une volonté de tenir l’écrivain pour mort en utilisant des moyens qui visent à rendre sa parole inaudible dans le concert des discours convenus.

Pour autant, force était de reconnaître que l’écrivain n’était finalement jamais aussi seul qu’il prétendait le croire étant donné qu’il pouvait être soutenu de manière active par des esprits ouverts, amitiés sincères et ferventes admirations.

Pour autant, j’ai toujours estimé qu’avec l’effacement symbolique puis la disparition physique de ses derniers écrivains, de ceux qui écrivent sur elle, la diaspora arménienne programmait son propre enterrement.

De fait, les manières d’ostraciser l’écrivain contestataire ne relèvent pas toujours d’une volonté aussi franche mais s’apparentent de la part des acteurs culturels de la communauté à une forme d’ignorance ou de faiblesse, étant donné qu’ils ont souvent été choisis moins pour leurs compétences que pour leur engagement politique. En ce qui me concerne, je dirai que je suis victime d’une confusion en ce sens que parfois ces acteurs culturels ne font pas la différence entre écrivain et historien. S’ils le savaient, ils admettraient que les historiens d’origine arménienne pullulent alors que les écrivains qui auscultent notre communauté sont rares. S’ils le savaient, ils reconnaitraient qu’il y a urgence à accorder plus d’attention à l’écrivain « communautaire », si tant est qu’ils soient à même de comprendre pourquoi.

A la manière dont sont traités les livres d’écrivains d’origine arménienne dans les salons on peut comprendre que la culture dont s’affublent nos responsables est proprement malade. Ces livres ne sont pas reconnus dans leur spécificité et sont mélangés à d’autres qui relèvent d’un domaine différent. Au lieu de réunir sur une même table les ouvrages d’un même écrivain, on les disperse au point de briser leur unité. Dans la librairie d’Alfortville où j’ai été invité dimanche 2 décembre, je disposais d’une table à mon nom sur laquelle j’ai pu présenter ma récente production. Rien de cette attention au salon du livre d’Alfortville où on s’en tient aux titres pour présenter des produits comme du soudjoukh qu’on peut mélanger au khadaïf, vu que ça se mange…

Qu’on se le dise, quand elle est fermée sur elle-même, une communauté culturelle peut être une machine à broyer sa propre culture. Non que cette machine ait une volonté propre, mais il existe à coup sûr des mécanismes contradictoires qui finissent par affaiblir notre culture au lieu de la renforcer. Je peux affirmer sans l’ombre d’un doute que la communauté arménienne est une communauté suicidaire en ce qu’elle produit du découragement, de la démission, de la rancœur là où elle devrait susciter le débat, la connexion des compétences, la promotion des initiatives les plus prometteuses. Pour tout dire du manque au lieu du souffle. Tel est le cas de toutes les sociétés fermées qui répugnent à s’ouvrir aux autres cultures. Les vrais fossoyeurs de la culture arménienne sont les acteurs de cette culture. Je l’ai démontré dans la première partie de cette réflexion intitulée : «  Je suis un écrivain mort ». Je vais continuer en évoquant les agissements des éditeurs arméniens.

En tant qu’écrivain, j’ai eu affaire à trois des cinq éditeurs arméniens qui ont pignon sur rue. L’un a dû se forcer pour signer un contrat avant de s’efforcer de ne pas le respecter, jusqu’au point où j’ai été forcé de faire appel à la justice. L’autre voulait me payer 200€ en droits d’auteur pour un travail qui m’avait demandé 15 ans, soit 13,33€ par année. Le troisième, ami d’enfance, homme de parti, nous accueillit, le coauteur et moi-même, avec des déclarations du genre : «  Moi, éditeur arménien, je favorise les auteurs arméniens par des contrats plus avantageux que les contrats ordinaires ». Sauf que nous n’avons jamais connu l’état des ventes de nos livres ni vu la couleur des comptes annuels.

Comme je l’ai dit par ailleurs, le résultat a été que le dégout, sinon le découragement, m’ont dissuadé de continuer mon travail de traducteur. Or, la perte d’un traducteur littéraire est d’autant plus dommageable que les écrivains d’Arménie étouffent de ne pouvoir être lus hors de leurs frontières. Par ailleurs, l’absence de traduction réduit la littérature arménienne contemporaine à un désert. En d’autres termes, ces acteurs culturels que sont les éditeurs sont devenus les fossoyeurs de la culture arménienne.

Mais qui s’en soucie ? Or, c’est justement cette insouciance qui accable le destin des Arméniens de la diaspora. Et les hypocrites salons littéraires ou les pseudo salons du livre ne font que renforcer le sentiment d’une perte de vitesse tellement ces manifestations culturelles sentent l’autosatisfaction et l’amateurisme.

Loin de moi l’idée de culpabiliser qui que ce soit. C’est à l’état des choses qu’il faut s’en prendre. Nos éditeurs sont probablement tiraillés entre la nécessité de publier des livres et celle de maintenir leur boutique à flot. Mais encore faut-il faire remarquer que trop souvent les membres d’une communauté aussi fragile que la communauté arménienne sont condamnés à l’improvisation pour sauver les meubles d’un naufrage qui menace en permanence. C’est pourquoi on a parfois affaire à des personnes qui occupent des fonctions pour lesquelles ils n’ont pas les compétences requises. C’est le cas de certains éditeurs, mais aussi de directeurs d’école ou de maison de la culture. Et donc, les efforts déployés conduisent à la longue à des résultats inverses de ceux qui étaient escomptés. Pour exemple, le cas des traducteurs déjà cité, mais aussi des salons du livre comme celui de telle ville de province, mais aussi des écoles comme tel Collège qui a conduit au fiasco si l’on s’en tient au médiocre niveau des élèves et à une connaissance de l’arménien pour le moins désastreuse.

Heureusement, des cas isolés viennent contredire ce sombre tableau. Par exemple je remarque que le dernier livre de l’historien Onnik Jamgocyan, La fin de l’Arménie ottomane, en tous points remarquable, a été publié grâce à Vahé Gabrache. En d’autres termes, s’est opérée ici une connexion heureuse entre un historien et un mécène. La communauté arménienne y a gagné en connaissance et en culture grâce à l’alliance de l’un avec l’autre.

Mais ces cas sont trop rares pour permettre d’affirmer qu’ils sont capables renverser la vapeur, à savoir la déliquescence qui menace notre communauté.

A chacun d’en juger.

Denis Donikian

 

 

 

 

 

26 novembre 2018

Je suis un écrivain mort

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Avec Paradjanov, Tbilissi 1980

 

Ce que vous n’arrivez pas à avaler, c’est votre disparition. Tout à coup, vous vous rendez compte qu’autour de vous une sorte de complot s’est mis en place pour que vous n’existiez plus. Un complot ourdi en sourdine de la part de votre propre communauté. Vous, vivant encore, voilà que vous assistez à votre effacement tout aussi symbolique qu’objectivement réalisé. On aura fait ainsi disparaître votre nom comme si votre corps avait déjà pris les devants. Alors que vous êtes encore de ce monde, que vous criez haut et fort que vous êtes bien là, on vous aura mis en bière, jeté aux oubliettes, voué aux gémonies. De fait, vous existez mais on s’acharne à tuer votre existence même par petites touches assassines. En tant que Denis Donikian, producteur de livres sur l’Arménie, on me veut mort. Et je vais vous le prouver.

D’abord, la chose est venue comme la fine lame d’une ironie douce-amère. Au détour d’un article, voilà qu’on parle de vous en appliquant le sobriquet de « mouche du coche ». Pas méchant, me direz-vous. Et pourtant, traiter quelqu’un de mouche du coche, c’est lui signifier qu’il s’agite beaucoup en croyant changer les choses alors qu’il n’y est pour rien. Longtemps on aura tenu pour des pets de none les diatribes de Denis Donikian contre les régimes Kotcharian et Sarkissian qui sévissaient en Arménie. Mais voilà que la révolution de velours lui aura finalement donné raison. La mouche du coche n’était donc pas du côté des intellectuels parleurs de paroles, du genre de celui qui lui aura décoché cette petite merde. Ses paroles à lui étaient des actes et ses actes se sont ajoutés aux actes des marcheurs de la révolution au point de renverser les régimes honnis de la falsification démocratique.

Après cette petite touche ironique est venu le coup d’éponge. Vous publiez deux livres : L’Arménie à cœur et à cri et Vidures, un roman en questions. Alors qu’on tient salon littéraire autour des parutions arméniennes, on saute sur vos livres à pieds joints. On ne va pas parler de la mouche du coche pour si peu. Donc, l’intellectuel parleur de paroles qui tient salon autour des parutions arméniennes vous met à la trappe. Vous n’existez plus. Vous êtes mis en bière, jeté aux oubliettes, voué aux gémonies. Et personne pour protester. Personne pour dire : «  Mais attendez ! Deux livres viennent de paraître qui méritent qu’on en parle, non ? Où sont-ils ? Que fait votre salon ? Est-ce qu’on y coupe les cheveux en quatre ou est-ce qu’on y coupe les têtes qui dépassent ? » Personne pour s’indigner. Or le manque d’indignation est le début d’une atrophie mentale, d’une paralysie morale, d’une pathologie de la conscience. Ainsi donc, tant le maître du salon littéraire coupeur de têtes que ses affidés qui n’éprouvent même pas la honte de sa mise à mort font de l’écrivain gêneur qu’est Denis Donikian un écrivain voué au néant.

L’autre petite atrocité dont j’ai déjà narré les tenants, les aboutissants et les effacements me fut jetée en pleine figure quand je lus le texte de présentation d’un récital consacré à la littérature arménienne. Le coup était d’autant plus flagrant qu’il mettait en pratique un mode de disparition aussi subtile que brutal. De la belle ouvrage de salaud salisseur de vérité. Dans ce texte, on présentait les auteurs dont on devait dire des extraits. Or, ces auteurs je les avais traduits moi-même : Toumanian, Mariné Pétrossian, Violette Krikorian, Parouir Sevag… Impossible de passer outre pour au moins une mes traductions. Le texte va même jusqu’à citer mes propres mots sans pour autant donner mon nom. Adonc, alors que le délit était aussi éclatant que le déni, là encore on m’avait mis en bière, jeté aux oubliettes, voué au gémonies. Sans parler du fait, qu’après plus de vingt livres écrits sans détour sur les tours et contours de l’arménité, le magicien de la censure arrivait à faire oublier mon existence comme auteur en mettant mes propres textes en bière et en jetant ma propre personne aux oubliettes.

Le coup final est arrivé il y a quelques jours avec l’annonce d’un salon du livre arménien. Et, comble de méchanceté, voilà qu’on m’envoie la liste des élus à mettre derrière une table pour vendre du livre comme on vend du basterma. Rien que du plumitif génocidaire, du pisseur de papier consensuel, du tout venant arménolâtre, pas de quoi branlicoter une ânesse en mal d’ânerie. Et me voici comme un aveugle à qui ses frères auront crevé les yeux à chercher mon propre nom sur le tableau noir des élus. J’allais dire que je n’en crus pas mes yeux, mais en fait depuis tant d’années qu’on me faisait le coup, des yeux je n’en avais plus guère. A force de me jeter du noir, ils me les avaient obscurcis, et je ne trouvais plus mon nom d’écrivain parmi d’autres noms d’écrivains. Ils m’avaient eux aussi jeté aux oubliettes, voué aux gémonies, mis en bière. C’est ainsi qu’on vous assassine. C’est dire que ceux qui ont survécu à un génocide pratiqueraient comme un génocide contre eux-mêmes. Oui, car le meurtre d’un écrivain, peut-être le dernier, au sein d’une communauté moribonde, est une manière d’achèvement par suicide collectif. En programmant la disparition de leurs écrivains les plus fous et les plus vrais, les Arméniens ne sont-ils pas en train de précipiter leur propre effacement ?

Et encore, ici je ne parle pas de telle radio communautaire qui évite depuis tant d’années de m’inviter. Pour me rouler dans sa naphtaline ? Non merci. Ni de ces éditeurs qui vous tuent en vous payant des clopinettes ou en refusant d’honorer un contrat de traducteur. Ni de ces organisateurs de bric-à-brac arménien qui placent vos livres à coté du loukoum ou du basterma.

Ainsi va notre culture…

Me voilà donc mort, mort symboliquement. Reste que mon corps gigote toujours. Il vit. Il nage entre deux eaux : les fangeuses d’une communauté malade et vengeresse et les claires de quelques Arméniens ou autres lucides et généreux.

Car le tableau serait injuste si on en restait là à dresser un bilan noir de notre propension à la jalousie, à la haine et à l’ostracisme.

En vérité, Denis Donikian n’est pas seul. Entouré par l’affection des siens qui stimulent son écriture, il palpite, il écrit, fût-ce au fond de son tunnel où la connerie arménienne ne parvient pas à le toucher.

Honneur à ceux qui savent honorer l’écriture car ils donnent vie à leurs valeurs.

Grâce à ces « happy few », je peux le dire, je ne faiblis pas. Les effaceurs de service n’auront pas ma peau. Et le peu qui me reste à vivre contribuera encore à enrichir la conscience que les Arméniens ont de leur destin. Oui, mes agnelets. Rien que ça !

Quand j’écris, je pense à mes inconditionnels qui se mettraient en quatre pour que je continue de couper les cheveux en quatre de l’âme arménienne. Au rang de ces indéfectibles figurent Alain B., Donig Ch., Antranig T., Dzovinar M., Chris U., Manoug et Aravni P., Claire G., Seta M., Georges F., Tatiana Y., Christine S., Marc V., Monique et Michel G., Mikael et Christine P., Varvara B., et tant d’autres anonymes qui me lisent avec gourmandise. D’ailleurs, certains ne se contentent pas de me lire, ils mettent leurs bras au service de mes livres comme de les acheminer d’Erevan jusqu’à moi. Ainsi firent et font encore Christine S., Tatiana Y, Seta M. : trois femmes puissantes…

Ceux qui veulent ma mort auront encore du fil à retordre. L’année qui vient leur réserve une gifle de taille. Et je leur dis d’avance : vous allez vous noircir la gueule avec votre propre bave. Je me réserve un grand rire de grand fou avant de mourir vraiment. Et nous le partagerons, mes amis. Nous le partagerons.

 

Denis Donikian

19 août 2018

Kotcharian a-t-il jamais aimé l’amour ?

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 3:35

 

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Contrairement à ce que pensent les politiques, la politique est une affaire de cœur pas de cerveau. C’est le cœur qui doit dicter au cerveau les lois de la république. Pas ce cœur qui n’aime que la nation à laquelle on appartient, mais le cœur qui aime l’autre quel qu’il soit. Et on a tort de solliciter le cœur sous le seul prétexte de vouloir humaniser les règles de la démocratie. C’est que, quoi qu’ils le disent, les présidents manquent de cœur et ne font parler que leur cérébralité. Pour exemple, on reproche à Macron d’être trop loin des gens, à Poutine, monstre froid, de rester inflexible à l’idée que son opposant Oleg Sentsov est en train de mourir d’une grève de la faim, à Donald Trump de séparer une mère de son enfant, à la Birmanie de chasser les Rohingyas et au Bengladesh de vouloir les confiner sur une île inondable. L’action des humanitaires est la preuve flagrante que les politiques manquent d’humanité, à savoir de cœur. Ils n’aiment pas l’amour qui les conduirait à brader les intérêts de leur nation alors qu’il est le garant de sa prospérité. Ainsi donc, le patriotisme n’est qu’un amour de soi, qui se gère avec le cerveau.

 

A propos de l’emprisonnement de l’ex-président Kotcharian, certains ont cherché à démontrer que la nouvelle Arménie, dans sa volonté d’apurer les comptes d’une période puant le marigot et pour ainsi dire de permettre au peuple arménien de faire son deuil de ces hommes politiques qui l’ont forcé à l’humiliation des urnes et à une précarité croissante, pourrait manquer de cœur, sinon de justesse dans l’appréhension globale d’un fait de justice aussi complexe. Pour autant, ils se gardent à juste raison d’exempter Kotcharian des multiples abus de pouvoir, manifestes ou secrets, évidents ou cachés, même si, quoi qu’il ait fait ou défait, un président tel que lui serait en droit d’être respecté dans la mesure où durant plusieurs années il aura défendu avec cérébralité et pugnacité les intérêts du Karabagh et de l’Arménie. L’emprisonnement serait d’autant plus injustifié que la procédure est encore au niveau de l’enquête, sachant, comme le prétend le procureur, que les preuves sont plus que suffisantes, et que l’homme s’est présenté spontanément à la convocation qui lui avait été envoyée, sans chercher à fuir ses responsabilités.

 

Il est vrai que cet emprisonnement qui donnait l’impression d’être précipité pouvait être considéré comme l’effet d’une rancune éprouvée par un peuple contre un responsable politique qui n’a pas su l’aimer. Mais si elle est légitime dans ce genre d’affaire, l’émotion ne saurait s’exprimer au détriment du seul recours au droit. On voit bien que cet empressement à mettre sous les verrous un président dont le mandat fut non seulement controversé mais aussi largement négatif pour avoir installé dans son pays une sorte de jungle favorable aux esprits prédateurs, relève d’une volonté qui n’est pas très éloignée d’une riposte enfin devenue possible, sinon d’une vengeance. Or, on oublie que la meilleure façon de rendre à Kotcharian la monnaie de sa pièce, c’est d’agir en se gardant bien de suivre son modèle de pouvoir arbitraire, mais de se comporter avec humanité et conformément au droit contre lui qui manquait de l’une et qui se moquait bien de l’autre.

 

Pourtant, on se demande si un président qui a fait fi des impératifs du droit durant son mandat et qui sous son régime s’est bien gardé de juguler la corruption ou d’interrompe l’émigration des Arméniens, devrait encore bénéficier des règles qu’il a bafouées. Les Roumains n’ont pas été embarrassés ni par des lois ni par des scrupules humanitaires lorsqu’il a fallu juger le couple Ceausescu, lequel par sa mégalomanie et ses instincts prédateurs a directement et indirectement exercé sur le peuple roumain une violence morale et matérielle sans précédent.

De fait, la première chose que le droit requiert en matière d’inculpation est la présomption d’innocence. Tant que l’enquête n’a pas été menée jusqu’au bout, que les torts n’ont pas été indubitables, les abus suffisamment dénoncés et documentés, Kotcharian devrait être à l’abri de toute incarcération. On oublie en effet dans cette affaire ce principe fort de la présomption d’innocence qui reste la clé de voûte d’une démocratie fondée sur les droits des individus. D’autant qu’un président dans un moment de crise aiguë peut être amené à jouer avec le feu. Pris entre plusieurs issues, il choisit de sacrifier quelque chose au nom du bien général. Dès lors que dire si le pays passe la crise à la faveur de certaines transgressions ? Certes, tout le monde ne voit pas le problème de cette façon – à commencer par nous-même. Dans le fond, ce qui a toujours manqué à l’Arménie durant les décennies de son indépendance, c’est la pratique pleine et entière de la démocratie. De celle qui tente de se faire entendre aujourd’hui. Et aujourd’hui, ces bombes à retardement éclatent au nez des personnes qui les ont fabriquées.

Retenons aussi que l’Arménie n’est pas dans une situation normale ; elle reste un pays en guerre. Or, un pays en guerre est un pays fragile, un pays où le stress sévit aussi bien aux frontières qu’à l’intérieur. Un pays où les décisions sont des décisions prises dans l’urgence. Ces forces contradictoires – démocratie et sécurité – n’ont certainement pas été faciles à gérer. C’est pourquoi, la constitution, sur l’impulsion du président, s’était dotée d’un article qui avait pour vocation de prévenir toute condamnation du dit président et de garantir son immunité. Dès lors, l’emprisonnement de Kotcharian devenait forcément anticonstitutionnel. Certes… Mais ce tour de passe-passe, inventé par le président lui-même pour échapper à toute poursuite, devait-il pour autant faire de lui un monarque de droit divin, à savoir un homme qui n’aurait de compte à rendre qu’à Dieu ? Il est certain que les fraudes électorales ont mis en place des députés que les suffrages réels des Arméniens ne pouvaient avoir mandatés pour les représenter. Cela veut dire que la constitution, quelle qu’elle soit, n’est qu’une mascarade. On ne voit pas comment ce peuple arménien qui descendait massivement dans les rues, qui manifestait de meeting en meeting contre le pouvoir aurait été à même d’approuver une loi mettant le président à l’abri de tout procès.

 

*

 

Mais si l’homme de pouvoir peut se tromper dans la précipitation, il reste que son devoir l’oblige à faire des choix justes dans le long terme pour assurer le bien-être moral et physique des individus. Or, les choix justes sur le long terme sont des choix qui reposent sur l’amour plutôt que sur des lois qui appauvrissent le peuple et les libertés. Malheureusement, les choix justes d’un homme comme Kotcharian auront bénéficié prioritairement à sa propre personne et à ses affidés au détriment du reste de la population. Pour le moins, il est difficile, concernant un si petit pays aux si grandes difficultés économiques, d’admettre que son dirigeant vive dans un certain luxe quand les citoyens doivent trimer pour assurer le pain quotidien. Inadmissible que ce luxe se soit constitué durant son mandat tandis que la population plongeait de jour en jour dans le marasme.

Comme nous l’avons dénoncé ad nauseam dans nos chroniques, il est insupportable que la population arménienne ait eu à souffrir de la corruption endémique qui a sévi durant les décennies de l’indépendance, à commencer par les années Kotcharian. Grâce cette indépendance retrouvée, l’Arménie appartenait enfin aux Arméniens et l’occasion leur était donnée d’en faire un pays juste, fondé sur la confiance démocratique. Mais non, cette corruption est devenue à ce point omnipotente que les Arméniens devaient au quotidien composer avec elle sans en avoir souvent les moyens, étant donné que le travail manquait et que l’argent lui-même faisait défaut qui devait servir à alimenter la machine machiavélique tournant à plein régime.

Un Arménien de la diaspora, habitué à vivre dans un pays policé et relativement construit autour de l’épanouissement de l’individu, ne pourra jamais imaginer quelle entrave à la vie constitue cette corruption dont tout le monde parle mais que personne n’a jamais vue ni éprouvée. La corruption n’est pas seulement liée aux monopoles dont jouissent les oligarques, permettant ainsi l’enrichissement des plus riches. Ce n’est pas seulement l’impunité de ceux qui se croient tout permis sous prétexte qu’ils gravitent autour du pouvoir. Dans le fond, ces modes de corruption ne toucheraient pas directement la population et resteraient quasiment invisibles s’ils n’engendraient des dommages collatéraux et s’ils ne s’égrenaient dans les sphères plus basses de la société au point de la gangrener tout entière.

Lors de mes randonnées dans le pays profond, plus précisément à quelques kilomètres de Tatev, au village d’Aghvani, je me suis retrouvé dans une famille arménienne qui m’avait invité à prendre le café. Sont venus se joindre à nous en voisins une mamie et un jeune homme. Au fil de la discussion, il s’est avéré que les reins de ce jeune homme semblaient s’épuiser. J’ai essayé de lui indiquer quels étaient les critères d’un dysfonctionnement rénal. Mais comment lui faire comprendre que l’un des marqueurs du rein était le taux de créatinine dans le sang ? Toujours est-il que ce jeune homme semblait enfermé dans sa maladie ( et moi dans mon impuissance) et qu’il n’avait aucune perspective pour résoudre son problème.

Il faut préciser que les centres de dialyse en Arménie se trouvent essentiellement dans la capitale et qu’un dialysé doit impérativement « passer à l’essorage» trois fois par semaine. Par ailleurs, toute dialyse implique au préalable la pose d’un cathéter et d’une fistule. Celle-ci, quand elle devient fonctionnelle, prend le relai du cathéter qui peut alors être enlevé. On peut supposer à quels problèmes financiers allait être confronté ce jeune homme pauvre si son dysfonctionnement rénal devait atteindre le stade terminal. En principe, en Arménie les soins sont gratuits. Mais comme on l’imagine, la corruption change toutes les données du système de santé. Par ailleurs, dans ce pays qui se croit européen, les mentalités n’admettent pas le don d’organe, sauf à la rigueur au sein d’une même famille. Ce qui veut dire qu’un insuffisant rénal en Arménie a de grandes « chances » d’être dialysé à vie s’il ne meurt pas avant faute d’argent.

Prenons un cas concret, celui de Mariné (le nom a été changé), Arménienne d’Arménie qui, après maints déboires dans son pays, a la chance d’avoir été admise en France pour y être dialysée. Mariné enseignait comme assistante à l’université. Son salaire mensuel était de 62 000 drams, soit environ 102 euros. Son mari travaillait 6 mois dans l’année en Russie. Leur fils était employé dans une entreprise étrangère. (Précisons qu’un retraité reçoit 16 000 drams mensuels, soit environ 30 euros. Seuls sont gratuits les soins d’un retraité handicapé). Le jour où elle a appris que ses reins ne fonctionnaient plus fut pour Mariné et sa famille un jour de catastrophe. A commencer par les problèmes économiques que cela a occasionné dans le foyer. En effet, pour la pose d’un cathéter et d’une fistule, Mariné a dû sortir de sa poche 230 000 drams (soit 411 euros) qui passèrent directement dans celle du chirurgien. Mais pour être admise en dialyse, elle a dû verser au centre 600 000 drams (soit 1 074 euros). Pour cela, la famille a dû vendre sa voiture. Les médicaments restent à la charge du patient, en espérant qu’ils soient de qualité. Un Arménien de la diaspora qui se fait dialyser en Arménie doit débourser 100 euros par séance.

On voit que la mentalité du business gangrène aussi les services de santé. Il n’est pas bon en Arménie de tomber gravement malade. Mais le lecteur aura remarqué que ce système corrompu établit une discrimination par l’argent. Ceux qui peuvent sont relativement sauvés, ceux qui ne peuvent pas peuvent crever. Sans oublier que les hôpitaux ne sont pas des biens publics, ils appartiennent souvent à des gens gravitant autour du pouvoir, comme celui de Massiv qui est la propriété du gendre de Serge Sarkissian… L’hôpital est donc devenu un tiroir-caisse et les Arméniens des cobayes et des vaches à lait.

C’est cela aussi la corruption, un système économique pervers où s’expriment seuls les instincts des plus forts, lesquels n’ont d’amour pour le peuple arménien que celui de leurs intérêts propres. En ce sens, on n’est pas loin de penser que les Arméniens les plus à même de faire prospérer l’Arménie sont à l’image de Kotcharian. Dans leur course à la grande bâfrerie de la vie, ce n’est plus le cœur qui parle….

 

Denis Donikian

19 juillet 2018

Y a le feu aux soutanes !

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,E VIVA ARMENIA ! — denisdonikian @ 3:48

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Avec une chaleur estimée à 45° en ce mois de juillet dans la plaine de l’Ararat, les esprits gonflent et les soutanes brûlent par le bas. Oui, par le bas, car tout le monde sait que l’homme destiné aux enfers commence à brûler ici-bas, pour se consumer progressivement par la tête dans l’au-delà.

Voici quelques jours, chauffés à blanc par une colère trop longtemps rentrée, des opposants au PDG d’Etchmiadzine s’en sont pris directement à sa personne en bloquant sa voiture. L’homme a dû prendre son bâton de pèlerin pour finir les quelques mètres qui lui restaient sous les huées. Du jamais vu.

Il faut dire, et nous l’avons dit à maintes reprises contrairement à ceux qu’inhibe le tabou de l’Apostolique Église Arménienne, que le PDG d’Etchmiadzine aura tout fait pour exaspérer les esprits. A commencer par ce qu’il n’a pas fait pour soulager la misère des pauvres en se situant du bon côté du fléau Sarkissian.

Et pourtant ce n’est pas qu’il lui manquait des moyens. Il avait su mettre de côté plus d’un million de dollars dans une banque suisse en prévision des malchances qui devaient mettre à la misère des Arméniens. Or, les Arméniens victimes de malchance en Arménie sont légion. Il est vrai que ce million caché dans la banque suisse HSBC n’y suffirait pas. Mais certains pensent qu’en l’utilisant à bon escient et en bon Nersissian,  il y aurait possibilité de soulager quelques âmes nécessiteuses. Toujours est-il que ce million enfle d’année en année en faisant des petits au lieu de diminuer en volume pour soutenir les floués de l’Arménienne Église Apostolique, soit en leur offrant le gîte, soit en leur offrant le couvert. Bien sûr, en attendant que le catholicos se bouge le cul, la diaspora alimente dans l’urgence des restaurants du cœur destinés aux infortunés de la vertu patriotique pendant que l’autre braille des psaumes en pensant à sa fortune.

De fait, se conduisant comme un chef d’entreprise faute d’avoir assez d’étoffe pour se conduire en chef spirituel des Arméniens, Karékine II sent de plus en plus gronder le vent des frondes qui a su déloger en un tour de main le président et Premier Ministre Serge Sarkissian, et Taron Markarian, maire de Erevan, au retour de cette même main.

Cette tempête à coup sûr devrait  gonfler sa soutane et l’emporter dans les airs même si le bougre s’accroche aux accoudoirs de son siège et commence à avoir la nostalgie des honneurs rendus à son rang et des petits déjeuners composés invariablement d’un œuf dur pondu de frais par les poules mouillées de la diaspora et de confitures d’abricot offertes par les  ouailles confites du pays arménien.

Tout cela n’est pas réjouissant ni pour le saint homme ni pour les fervents de l’Église Arménienne Apostolique, incapables de voir d’un mauvais œil les turbulences qui secouent le Siège vu qu’ils ont toujours préféré l’aveuglement à la lucidité même quand on cherchait à leur ouvrir les yeux.

Il est vrai qu’on peut être triste au spectacle du monastère de Tatev converti en Tour Eiffel en vue d’augmenter le business de nos patriotes les plus haut placés. Triste que les couvents autrefois habités par la ferveur et le chant religieux soient depuis tant d’années livrés à la végétation sauvage et au vide actif.

Ce qui manque à l’Arménie et aux Arméniens, c’est l’Esprit. Et ce n’est pas un catholicos oligarchique qui fera changer la tendance au matérialisme dans laquelle se complait un peuple qui se targue d’être la première nation chrétienne.

L’Esprit commence par la compassion. Et ce catholicos là en manque sévèrement.

L’Esprit, c’est la compassion gratuite mais aussi la ferveur gratuite, celles qui se donnent sans compter.

Or, en Arménie tout se compte. Même les comptes à rebours pour ceux qui ont fait de l’égoïsme financier un conte personnel et un sport national.

 

Denis Donikian

16 juin 2018

Faut-il excommunier Karekine 2 ?

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 7:10

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Le temps n’est-il pas venu à l’arroseur de se faire arroser à son tour ?

Celui qui, en quelques années, a mis au ban de l’Église apostolique arménienne tant de dignitaires que leur nombre aura dépassé largement celui des excommuniés des siècles passés, ne mérite-t-il pas lui aussi de subir le sort de Serge Sarkissian dans l’ordre d’une révolution d’assainissement moral en Arménie ?

C’est aux laïcs, aux religieux et au peuple arménien de le dire.

Si les évêques inféodés à Karekine 2 se sont prononcés contre l’infaisabilité d’une telle révocation sous prétexte que les statuts de l’Église apostolique arménienne relatifs à l’élection du catholicos le leur interdisent, ils seraient bien avisés de se demander si les modalités liées à l’élection de ce même catholicos ont pleinement respecté les dits statuts. De fait, chacun sait que cette élection fut politique tandis que d’autres subodorent des tractations si peu catholiques que le résultat après plusieurs années de règne a démontré la profonde inanité du personnage, pour ne pas dire son inadéquation avec la charge pleine et entière, nationale et spirituelle qu’il lui incombait d’assumer. Quel esprit tordu pouvait choisir de mettre à la tête d’une institution aussi sacrée que celle de l’Église apostolique arménienne un tempérament aussi peu enclin à la tolérance, à la pauvreté et à la mystique ? En effet, tous les échos qui nous parviennent depuis des années d’Etchmiadzine sont si négatifs qu’ils font honte aux Arméniens. Ces échos ont fait l’objet de plusieurs articles sur notre blog et n’ont cessé de circuler de par le monde sans que pour autant Karékine 2 ne s’en trouve ébranlé.

Mais l’impunité ne dure qu’un temps. Et voici qu’avec la révolution de velours, le temps est venu à notre Hercule Pachinian de nettoyer les écuries d’Augias… Comprendre les caves d’Etchmiadzine.

Retenons toutefois que notre propos n’incrimine en aucune manière l’Église apostolique arménienne en tant qu’institution mais ceux qui sont censés la représenter. Or il se trouve que cette représentation est pour le moins en contradiction non seulement avec le message évangélique qu’elle prétend incarner mais également avec les intérêts du peuple arménien. De fait, le catholicos actuel n’est ni un exemple de vertu, ni un exemple de sagesse, ni un exemple d’amour. Encore moins l’interface entre Dieu et les hommes qu’il aurait vocation à symboliser.

Sous son règne, les sectes profitant des manques de l’Église apostolique arménienne n’ont jamais trouvé terrain plus favorable. Sans parler de l’athéisme qui s’est introduit dans les esprits en remplaçant une mystique de Dieu par une mystique de la nation, une mystique de l’intemporel par une mystique de l’histoire. Car la perversion d’une Église dite nationale conduit nécessairement au nationalisme plutôt qu’à la foi en l’Esprit saint. D’ailleurs, il n’est que d’entendre qualifier de saints les héros de la guerre du Karabagh pour se persuader de cette dérive.

En outre, l’une des merdes qui entachent l’Église apostolique arménienne dirigée par Karékine 2 est la propension de ce dernier à se comporter comme un des représentants d’une oligarchie honnie par le peuple arménien. Le scandale a été révélé par les Panama Papers sur le compte caché de sa Sainteté Karékine 2, catholicos de tous les Arméniens s’il vous plaît ! dans la banque suisse HSBC, parmi les rangs de gens aussi peu recommandables que Saddam Hussein. Or, qu’a répondu notre catholicos à cette révélation ? Que c’était de l’argent destiné aux pauvres qui seraient dans le besoin. Un argent qui dormait du sommeil du juste tandis que ces pauvres qu’il était censé soulager dormaient la faim au ventre dans des conditions autrement plus précaires que l’hôtel séculaire où vit le pacha d’Etchmiadzine, lequel a beaucoup trop tendance à se penser en propriétaire des biens de l’Église apostolique arménienne. Si cet argent dissimulé qui repose dans une banque suisse est bien destiné au peuple arménien, le gouvernement Pachinian serait légitimé pour le restituer à qui de droit. Dans le fond, les oligarchies ont cela de bon qu’elles accumulent des richesses jusqu’au jour où une révolution les oblige à rendre au peuple ce qu’elles lui ont volé.

Parmi tous les griefs dont on serait en droit d’accabler le chef de l’Église apostolique arménienne, émerge celui d’avoir fossilisé le message évangélique et de produire aux yeux du peuple l’image d’une théâtralisation de la nation plutôt que l’incarnation de la Parole. Qui n’a entendu dire de cette Église qu’elle était une coquille vide ? Il est vrai que 70 ans de propagande marxiste ont fini par avoir raison du spirituel en Arménie. Aujourd’hui les églises se visitent comme des vestiges du passé non comme des témoignages vivants d’une foi millénaire. C’est que ces vestiges sont à ce point habités par le vide qu’ils semblent faire écho à l’image des religieux dont l’unique vertu est de savoir psalmodier des rituels magiques lors d’un baptême, d’un mariage ou d’un enterrement. De sorte que le peuple arménien, autrefois premier peuple à avoir adopté le christianisme comme religion d’État, est devenu aujourd’hui un peuple aux croyances plus nationales que religieuses, sinon religieuses mâtinées de nationalisme. Et le catholicos, en éjectant les membres les plus honorables de l’Église apostolique arménienne,( forcément puisque le vice déteste être surveillé par la vertu) n’a réussi qu’à façonner une armée de mafieux à son image et à son service.

Or, si la diaspora arménienne a longtemps laissé trainer les choses malgré les différents scandales qui ont émaillé l’histoire des agissements de Karékine 2, c’est en raison d’un vieux réflexe qui consiste à tenir pour tabou l’institution qui représenterait un des piliers de notre identité. Mais chacun sait que tant que cette peur d’avoir à renverser les icônes sacrées du peuple arménien subsistera, surgiront des Arméniens pour l’exploiter à leur profit. C’est le cas du catholicos qui tient sa position dominante au respect aveugle et hypocrite que lui voue une bonne partie de la diaspora en dépit des îlots d’insurrection que l’on trouve soit à Nice soit en Californie et ailleurs. Ainsi s’est développée au sein de l’Église apostolique arménienne une politique de l’impunité en dépit des manques flagrants et dommageables qui salissent une institution qui devrait davantage s’inspirer de Krikor Naregatsi que de Dodi Gago.

Il faut espérer qu’au plus tôt la révolution du peuple arménien, après avoir évincé Serge Sarkissian, s’en prenne à la chefferie d’Erevan puis à la mafia d’Etchmiadzine.

 

Denis Donikian

 

 

29 mai 2018

De la passion patriotique (3 et fin)

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 1:54

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Ce qu’ont réussi les trois présidents de l’indépendance de l’Arménie, c’est d’avoir accumulé de la haine au sein du peuple arménien durant leurs mandats. Cette haine est montée en puissance à mesure que les abus s’exprimaient sans vergogne et s’étalaient sur la place publique avec l’impunité de ceux qui ont le pouvoir dans leur poche. Comme nous l’avons déjà dit à maintes occasions, on peut  violer le peuple un temps, on ne le peut tout le temps. Arrive le moment où la masse de rancœur se traduit en répulsion. Ces présidents n’avaient pas compris que le pire ennemi du pouvoir est le manque de considération dont peuvent souffrir ceux qui subissent malversations et injustices ad nauseam sans avoir la possibilité de se défendre. Ou même s’il leur arrivait de se défendre, sans parvenirà renverser le cours des choses.

Les Arméniens de la diaspora ont dû maintes fois à chaque voyage être confrontés à cette rancœur. Qui n’a entendu les autochtones se plaindre d’un pouvoir qui n’avait d’autre objectif que de piller le pays ? C’était devenu une rengaine qui en disait long sur l’état psychologique des Arméniens, acculés à vivre en permanence dans l’aversion impuissante de leurs dirigeants.

Marchant des heures dans la forêt de Girants à la recherche d’un monastère, voici que nous tombons sur des apiculteurs. Ils nous invitent à boire du café. Et de quoi nous parlent-ils dans ce cadre enchanteur ? Non pas de leur merveilleux métier, ni de leur vie en pleine nature. Non ! Ils nous parlent de la manière dont le gouvernement Sarkissian s’emploie pour pourrir la vie du peuple arménien en lui volant son bonheur et son honneur. Un mot viendra souvent dans la bouche de l’apiculteur comme dans d’autres : « talan’ », à savoir pillage. Au retour de cette randonnée, nous serons pris en charge par un vieux grumier russe, chargé à bloc. Les « bûcherons » sont des Arméniens habitant Sarigyugh, le dernier village avant la forêt. Les troncs d’arbres ont été prélevés en toute illégalité. Mais la misère oblige à ça. Et s’ils rencontraient des policiers ? Eh bien, il leur suffira de leur graisser la patte. Car c’est ainsi que « fonctionnait » le petit peuple sous Sarkissian, qui avait pris exemple sur plus experts que lui en matière de vol. Sachant que les Arméniens pauvres pratiquaient un vol de survie, et les Arméniens riches un vol de luxe. Dans le Zanguezour, à Tatev, nous avons vu en pleine journée des hommes valides jouer aux cartes faute de travail, d’autres qui ressemblaient à des âmes errantes, tandis que certains se démenaient comme des diables pour sauvegarder le « pain du jour ». Tatev dont les habitants sont contraints de trouver leur bois de chauffage dans les forêts environnantes, par manque de gaz. Dans tel autre village, à Vorotan  plus précisément, telle personne, autrefois enrichie par la pisciculture, était à ce point déprimée qu’elle envisageait de plier bagage pour se refaire en Russie. Un tiers du peuple arménien vit sous le seuil de pauvreté, tandis que les hommes valides sont partis travailler dans les pays environnants. Sans parler des femmes qui se prostituent en Turquie. Quelles pensées peut nourrir une épouse dont le mari doit vivre en Russie pour nourrir sa famille, ou qui habite un domik sinon une maison délabrée faute d’entretien, et qui vit comme une veuve sans être veuve ? Depuis le tremblement de terre de Spitak, certaines victimes n’ont toujours pas bénéficié d’un logement décent. Qui s’en est inquiété ? Pendant ce temps, le parlement est soumis à d’autres urgences. Les députés n’ayant pas le souci chrétien de l’autre pour rendre leur dignité aux plus pauvres. Une indifférence que Sarkissian a payée au prix fort. C’est que tôt ou tard, il était voué à tomber de son arbre comme un fruit gâté par le soleil.

Ces exemples sont symptomatiques de ce que fut l’état général de la société arménienne durant les premières décennies de l’indépendance. Parmi les dommages collatéraux, figurent des histoires de famille soumises au délabrement. De fait, dans les jours, sinon les mois qui précédèrent la démission de Sarkissian, la haine qui animait le peuple arménien était à son comble. C’est la haine de ce pouvoir honni qui dévorait les cœurs d’une manière quasi générale. Si Sarkissian était resté au pouvoir, la mal-être des Arméniens se serait aggravé dangereusement. Certains qui le pouvaient avaient déjà fui à l’étranger. D’autres les auraient suivis en masse. Certains qui le pouvaient s’étaient suicidés. D’autres l’auraient fait encore. Certains étaient déjà partis travailler en Russie. D’autres auraient pris le même chemin. L’Arménie en était arrivée au point où elle avait cessé d’être une patrie pour les Arméniens. Marâtre patrie en somme. Effectivement, en l’espace de trois mandats présidentiels, les Arméniens se sont sentis pris en étau entre un devoir d’amour envers leur pays et une accumulation de haine envers le pouvoir.

Dans son histoire récente, le peuple arménien a subi plusieurs passions ( le mot étant pris cette fois au sens premier de souffrance, comme dans la Passion du Christ) : le génocide, l’ère soviétique et ces trente années de souffrante indépendance. C’est seulement sur la fin de l’ère soviétique que les Arméniens commencèrent à trouver un semblant de stabilité et de bien-être, fût-ce au prix fort d’une liberté démocratique quasiment nulle. Puis, ils entrèrent dans l’indépendance par les trois portes de l’enfer : le séisme, la guerre du Karabakh et l’effondrement du système soviétique. Les répercussions de ces trois catastrophes n’ont pas cessé de peser sur les Arméniens jusqu’à aujourd’hui. Et les trois présidents, loin de tirer avantage de l’aide internationale ou des secours de la diaspora pour résoudre les problèmes monstrueux auxquels ils étaient confrontés, les ont pervertis au profit de quelques-uns et au détriment du peuple arménien.

C’est une passion moindre qui affecte les Arméniens de la diaspora dans la mesure où leur destin a été pour l’essentiel confronté à l’exil physique, si l’on s’en tient aux premières générations du génocide, puis à un exil symbolique compte tenu du fait que les générations suivantes ont hérité de l’exil premier de leurs parents sans pour autant avoir connu leur territoire d’appartenance. En ce sens, c’est le déracinement, puis la nécessaire adaptation, et enfin le sentiment permanent d’être apatride, à savoir d’une dépossession de soi, qui constituèrent ce qu’on peut appeler à juste titre la passion des Arméniens de la diaspora.

Arméniens d’Arménie et Arméniens de la diaspora avaient des raisons différentes de haïr l’histoire qui les avait fait naître sous de mauvaises étoiles. Quand les Arméniens d’Arménie ont réussi à sublimer leur haine en espérance, les Arméniens de la diaspora ont éprouvé un même sentiment de légèreté. Car alors, la terre arménienne devenait brusquement ouverte à tous les Arméniens dispersés de par le monde. Comme si la dialectique de l’histoire s’ouvrait enfin sur la synthèse d’une réconciliation.

Il faut ici reconnaître à Pachinian un coup de génie que ses détracteurs patentés, aveuglés par le ressentiment, ne pouvaient entrevoir. Pachinian a « vu » que sur la haine qui avait pourri l’âme du peuple arménien en proie aux maltraitances de ses trois premiers présidents, nul pays ne pouvait se construire durablement. Il a délibérément décidé d’arrimer l’Arménie non seulement sur le socle du droit mais aussi sur celui de l’amour. Amour des Arméniens d’Arménie entre eux. Amour entre les Arméniens d’Arménie et les Arméniens de la diaspora. Amour des Arméniens envers leur terre et leur pays. Cette conversion demeure l’axe capital de la révolution de velours. Et il reste à parier que si les hommes suivent ce nouvel ordre national le climat en Arménie, loin d’être délétère, sera de réelle fraternité.

Ce qui manquait aux Arméniens, c’était la Foi, l’Espérance et la Confiance. Les voici revenues comme des mages pour saluer la nouvelle naissance d’un pays.

Denis Donikian

 

 

 

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