Ecrittératures

11 juillet 2017

Les assassins sont parmi nous

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 6:31

 

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Histoire d’un paradoxe

Récemment, je me suis fendu d’un commentaire sur le site intitulé «  Sur les pratiques d’un éditeur » (voir ICI) dans lequel je disais tout le mal que je pensais des Éditions Parenthèses, non pas que je souhaitais régler des comptes (alors que j’en aurais amplement les droits) mais d’un point de vue plus général pour ouvrir les yeux des Arméniens sur le paradoxe qui consiste à prétendre agir, en l’occurrence par les livres, au bénéfice la culture arménienne alors qu’en vérité ce genre d’activité « honorable » se retourne contre elle. Au lecteur d’en juger.

« Ce qu’on oublie de dire en évoquant les déboires des traducteurs de l’arménien vers le français avec un tel éditeur qui prétend défendre la culture arménienne alors qu’il ne fait que l’exploiter, c’est que ces traducteurs ne souhaitant plus renouveler une aussi humiliante expérience décident de ne plus rien traduire. En ce sens, les pratiques de cet éditeur desservent la culture arménienne. Or, aujourd’hui, on le constate, les traducteurs littéraires de l’arménien vers le français en France sont devenus rares sinon inexistants. Et la littérature arménienne contemporaine reste confinée à l’Arménie faute d’ouverture sur le monde par le truchement de traducteurs compétents. Merci aux Éditions Parenthèses et à son directeur, fossoyeur émérite de notre culture.
J’ajoute, pour compléter le tableau, que j’ai travaillé avec trois éditeurs dits « arméniens » ( sur quatre ou cinq, la notion d’éditeur chez les Arméniens ne correspondant pas exactement à ce qui se fait ailleurs). Avec ces trois éditeurs, les déboires n’ont pas manqué, selon des modalités différentes, sachant que tous se montrent des défenseurs de la culture arménienne alors qu’ils ne défendent que leur business. Je ne jette pas la pierre sur tous uniformément. Car il leur faut défendre à la fois un bien immatériel (la culture arménienne) et un équilibre commercial dans un contexte où le lectorat arménien s’amenuise de plus en plus, n’ayant pas été porté par les maisons dites de la culture arménienne, souvent transformées en relais de la mémoire historique et rien d’autre. Or la culture, ce n’est pas que la mémoire. Mais l’importance accordée à la mémoire s’est faite au détriment de la culture. C’est d’autant plus « naturel » qu’il est plus facile de parler de la chose passée que d’inventer un avenir à la faveur de vrais débats sur les valeurs dites arméniennes, lesquelles, autre paradoxe, peuvent aussi faire souffrir les Arméniens qui en sont victimes. »

 

 

Voilà. Pas de quoi fouetter un chat, me direz-vous. Et pourtant, c’est l’agonie de la diaspora arménienne de France qui se profile ici.

La part de l’argent

D’ailleurs, il faudrait mesurer chez les éditeurs dits arméniens la part qui revient à l’argent, celle qui repose sur la mémoire et celle qui ressortit au débat culturel, à l’actualité de la culture vivante, la culture prolongeant la mémoire et souvent en la combattant, ne serait-ce qu’en rétablissant la vérité des faits contre une histoire honteusement légendée qui fourvoie forcément les hommes du présent. Dès lors on verrait que le parent pauvre de cette trilogie serait immanquablement la culture, tandis que l’argent et la mémoire s’y taillent la part la plus substantielle. Notons au passage, qu’un éditeur courageux qui oserait aller à l’encontre des idées établies ne pourrait pas tenir longtemps la route, les lecteurs arméniens n’aimant pas qu’on les brosse à contre-poil. (Dans ce sens, je dois saluer au passage la lucidité des Éditions Sigest qui ont osé publier un de mes livres iconoclastes qui ressortissent à la littérature dite gênante: Arménie, la Croix et la bannière, avec l’immense succès qu’on peut imaginer).

Concernant la part de l’argent, comme chacun ne le sait pas, nos éditeurs arméniens, de tous bords, ne prennent jamais la peine de prévoir la rémunération destinée à l’auteur ou au traducteur. Cette rémunération comprend un vaste éventail de possibles avantageux pour leurs comptes ; cela débute avec des promesses flatteuses équivalant au final à zéro euro et peut monter péniblement jusqu’à la somme symbolique de 100, les Éditions Parenthèses préférant payer ses esclaves en exemplaires tout chauds sortis du four à imprimerie comme on offirait des croissants à ses cochons. Ainsi, pour quatre années de labeur acharné sur l’Anthologie de la poésie arménienne, Stéphane Juranics aura bénéficié de 4 exemplaires reçus sans frais à son domicile. Soit un livre par année consacrée à la mise au net des traductions. D’autres auteurs et traducteurs d’origine arménienne ont fait l’amère expérience de cette rémunération humiliante devenue coutumière dans cette maison qui par ailleurs fonctionne grâce à de grasses subventions obtenues soit auprès du Centre National du Livre, soit de la Région, soit d’autres organismes. Bref que du bénef… Quand on songe, par exemple à la passion que met un traducteur arménien dans son travail pour aboutir à un livre qui soit à la hauteur de ses exigences, et à la douche froide que lui envoie l’éditeur par la poste sous la forme de ces quatre exemplaires, on se dit que le cynisme n’a d’égal que le mépris qui l’anime. Et comme le traducteur a sué sang et eau avec le devoir de servir selon sa vocation la cause culturelle de la nation arménienne, on peut affirmer que les pratiques d’un tel éditeur arménien équivalent à cracher sur tous les Arméniens. Certes, cela ne se voit pas, cela ne s’entend pas, cela n’est pas public, mais cela contribue à la dégradation de la diaspora arménienne, d’une manière ou d’une autre, de près ou de loin. Pour preuve, comme je le disais plus haut, aujourd’hui, les traducteurs qui ont eu le malheur de passer dans la machine à broyer des Éditions Parenthèses ne souhaitent plus se donner la peine de traduire des œuvres arméniennes. Et de fil en aiguille, pareil découragement finit par gagner les traducteurs en herbe, s’il en est, au point que leur rareté aujourd’hui conduit immanquablement à une forme de désertification culturelle au regard des chefs-d’œuvre de notre littérature qui mériteraient de sortir de nos frontières. De la sorte, on serait tenté de dire que les alliés conjoncturels du génocide, compte tenu des dommages collatéraux qu’il suppose, résident parmi nous les Arméniens car ils sont arméniens. Qu’on se le dise.

En 2010, les Éditions Parenthèses font paraître, sous la plume du traducteur Léon Ketchoyan, avec une préface de Krikor Beledian , un livre de Yervant Odian. La traduction exacte en français du titre original de ce livre aurait dû être Années maudites, pour restituer le titre arménien [Anidzial darinér]. Or, quelle ne fut pas la surprise du traducteur, recevant ses quatre fameux exemplaires pour tout salaire, de découvrir que l’éditeur avait pris sur lui de transformer le titre original en Journal de déportation. J’ai énuméré en son temps les réticences que m’inspirait une telle manipulation pour le moins illégitime et en tout cas saugrenue (voir ICI). De fait, il ne faut pas être très sorcier pour penser que l’éditeur a agi plus en boutiquier qu’en acteur culturel, Années maudites étant trop négativement connoté pour allécher le client, tandis que Journal de déportation permettait de ratisser large en intéressant d’autres communautés ayant subi les affres de l’exil forcé. Où l’on voit donc que la part de l’argent est venue, dans cet exemple, déborder sur la part du culturel au détriment du strict respect d’une œuvre et de son auteur. Où l’on voit aussi que cet éditeur sans scrupule n’a de respect pour rien, ni pour le traducteur, ni pour l’auteur, ni même pour le lecteur qui sera amené à penser que Yervant Odian aura écrit deux livres sur son expérience du bannissement : Années maudites et Journal de déportation. En somme, manque de respect pour la vérité et manque de respect pour le peuple arménien. Au passage, remarquons que les spécialistes de la littérature arménienne de cette période ne se sont guère insurgés contre pareille falsification de la part d’un éditeur qu’ils ne souhaitaient probablement pas froisser au point de mettre en doute son professionnalisme.

La part de la culture

A la réflexion, la culture fait peur, surtout à ceux qui en sont dépourvus. Le propre de la culture, étant de remettre en cause la culture, surtout parmi les esprits, assis dans leurs certitudes et atteints par la sclérose des coutumes ordinaires, qui ne respirent que l’air délétère d’un passé vicié dans son contenu. En ce sens, et comme je l’ai toujours dit et même martelé, les Arméniens de la diaspora, en misant sur la reconstitution et l’adoration d’une époque révolue et d’un lieu déserté dont ils ont été violemment arrachés ont plongé tête baissée dans le piège tendu aux survivants par le génocide à savoir une nostalgie teintée de passéisme revendicatif au détriment d’une recherche de refondation culturelle par les valeurs arméniennes, au risque de les passer au crible d’une analyse critique permanente. Mais non. Au contraire, les acteurs de la culture arménienne n’ont rien fait d’autre que de se complaire dans le ressassement, la commémoration et la mort respectivement par des livres rappelant le paradis perdu, par des défilés et autres anniversaires de leurs défaites, par l’érection de khatchar ici ou là.

Dans ce sens, les directeurs de nos maisons dites de la culture arménienne n’auront jamais été que les pantins du passé pour la bonne et simple raison qu’ils ont été formatés depuis leur enfance par les slogans d’une culture nationaliste, de l’ordre de celle qui s’extasie devant Geghard parce qu’elle ignore Petra et le travail des Nabatéens. De fait, l’état de la culture dans la diaspora arménienne serait du même ordre en France si par exemple le Front National avait la mainmise sur l’ensemble de la production cinématographique, depuis la réalisation des films jusqu’à la gestion des salles de projection. Ou pour prendre l’exemple de l’information radiophonique, si ce même parti gérait Radio-France. Or, ce que les Arméniens de France n’admettraient pas pour la France, ils l’autorisent chez eux. On me dira, que mieux vaut le pire que rien du tout. Et moi je dis mieux vaut le rien que le pire. Car le pire conduit à la catastrophe alors que le rien pousse à l’inventivité.

Les sauveurs improvisés

Il faut dire que l’après-génocide a fait naître nombre de « vocations » chez les Arméniens ordinaires prenant prétexte qu’il était urgent de sortir du naufrage pour en réalité se faire valoir comme sauveurs de la nation. Certains qui exerçaient des métiers de première nécessité se sont même improvisés écrivains en relatant dans des écrits hybrides des mémoires de famille mâtinées de réflexions historiques de très haute tenue. Les Arméniens se permettent tout, les Arméniens osent tout pourvu qu’ils participent, fût-ce partiellement, à la réparation des dommages causés par le génocide. C’est ainsi qu’on a vu des profanes (femmes au foyer en mal de reconversion, commerçants gestionnaires, prêtres sans formation pédagogique) se lancer dans l’administration d’une école avec une passion d’autant plus pathétique qu’elle serait même parvenue à produire des réussites aussi admirables qu’elles étaient sans lendemain. Qu’importe, me direz-vous. L’essentiel n’est-il pas de semer ? Mais semer quoi ? Là est toute la question. Dans l’urgence, ces bénévoles du SAMU national sont loin d’être arrêtés par les limites de leur incompétence étant donné qu’ils ne font rien d’autre que d’occuper une place vacante. C’est que l’Arménie, depuis le génocide, a horreur du vide. Il faut dire que dans le domaine de l’éducation, les vrais professionnels d’origine arménienne ne se sont guère attardés à servir une communauté sinistrée qui n’aurait pas eu de quoi les rémunérer à la hauteur de leurs diplômes. Ils se sont empressés de travailler dans des institutions françaises établies, raisonnées et capables de répondre au niveau d’exigence que supposait leur profil professionnel. De la sorte, les écoles dites arméniennes ont été la proie d’amateurs de bonne volonté mais que ne pouvait pas soutenir un esprit nourri de culture pédagogique et universelle. En effet, quand la culture n’alimente pas le savoir-faire, le fruit n’arrive pas à maturité. En l’occurrence, s’obstiner à privilégier exclusivement un arménien (l’arménien occidental) voué à une dégradation inéluctable en repoussant l’arménien vivant (l’arménien oriental), c’est justement miser sur la mémoire et la revanche aux dépens de ce qui existe ici et maintenant à savoir l’Arménie vivante. C’est dire que la diaspora ne s’est toujours pas réveillée du traumatisme génocidaire tant elle s’obstine depuis un siècle à vouloir réveiller ses morts. Pour ce qui est de la langue, elle oublie qu’une langue ça se vit, qu’elle permet la circulation des mots et des idées, qu’elle s’enrichit sans cesse par frottement et confrontation, et surtout qu’elle doit être ancrée sur une terre donnée. C’est alors qu’elle « prend ». Quand cette terre fait défaut, que la langue devient affaire de volonté « idéologique», qu’elle n’a pas de lieu où être mise en circulation, que lui manque l’opportunité de s’enrichir par un usage quotidien, alors cette langue se perd. Les élèves du collège de Sèvres en savent quelque chose qui sitôt entrés dans la vie active se sont empressés d’oublier « leur» langue. Car les vartabed du collège, malgré leur bonne volonté, roulaient sur la routine du salut par la langue alors que leur idéal national ne reposait sur aucun pragmatisme à long terme. Ils avaient le culte de la nation, soucieux de combler le vide produit par le mal génocidaire, ils n’avaient pas la culture qui aurait permis aux jeunes Arméniens que nous étions de recouvrer notre humanité. Aujourd’hui ceux qui s’obstinent à enseigner l’arménien occidental ne savent pas dire à leurs élèves pourquoi ils doivent apprendre une langue qu’ils ne pratiqueront jamais. Pour exemple, ces élèves n’ont qu’une idée une fois leur pensum accompli, c’est de rejeter cette chose inutile pour leur vie professionnelle. On aurait espéré que certains deviendraient des traducteurs vers le français, mais personne ne leur a fait valoir que la traduction était un moyen de donner vie à la culture arménienne. C’est que justement leurs pédagogues n’ont jamais eu d’autre souci que celui de sauver le passé alors qu’il leur fallait sauver l’avenir. Cet avenir, je l’aurais vu ainsi. Des adolescents qui savent précisément que la langue qu’ils apprennent se parlent en Arménie. Des adolescents qui parcourent à pied le pays, qui rencontrent la chair vive du peuple arménien, communiquent, partagent, festoient avec lui. Dès lors, la langue serait devenue un pont. Dès lors, elle aurait trouvé un ancrage dans une terre et un peuple, inscrite dans une culture, produisant de l’émerveillement et établissant des liens entre Arméniens d’Arménie et Arméniens de la diaspora. Quelque chose de l’avenir par la langue prendrait forme. Hélas, le Ari doun officiel du ministère de la diaspora n’est qu’une connexion artificielle, exaltée et temporaire entre l’Arménie et des adolescents qui passent ici leurs vacances comme ils les passeraient ailleurs. Pourquoi ? Parce que le ministère de la diaspora en Arménie est tenu par des technocrates que nourrit seule une culture du tape-à-l’œil, sinon de l’urgence nationale sans lien avec toute culture universelle. Programmer des adolescents pour en faire de bons Arméniens, c’est négliger d’en faire des hommes. Or la démocratie en Arménie a surtout besoin d’hommes, non de robots fascistes.

Le défaut d’humanisme

Mon lecteur commence à entrevoir des choses, mais cette notion de culture universelle, il ne la capte pas trop. Forcément. La culture universelle a du mal à pénétrer dans un esprit pétri de culture nationale. Et les Arméniens se sont bouchés les trous et autres émonctoires de peur que le ronron commémorationniste et nationaliste ne s’échappe de leur esprit au point qu’ils se trouveraient soudainement perdus dans une obscurité sans repère. La culture universelle fait peur à la culture nationale, car elle oblige à la relativisation. Elle obligerait les Arméniens, pour revenir à notre exemple plus haut, à mettre Petra au-dessus de Gerhard, probablement à réduire Barouïr Sevag à un faiseur de mots, savant et professoral, plutôt qu’à un poète inspiré, comme on le croit quand on n’ose pas le mettre en situation de confrontation avec les grands noms de la littérature universelle, si tant est que ce Tarzan des mots puisse au-delà de ses cris pathétiques « parler » à d’autres autres hommes qu’à des Arméniens.

Pour en revenir aux éditeurs, qu’ils soient d’Arménie ou de France (puisque nous sommes de France), force est de reconnaître qu’ils sont soit dans l’argent soit dans le commémoratif mais pas dans l’humanisme universel, de celui qui nourrit le livre et lui donne une vocation de vérité et de contestation. Les Arméniens qui se définissent par la haine du Turc avec l’aveugle tendance à les mettre tous dans le même sac de bourreaux devraient plutôt réviser leur jugement à l’emporte-pièce et reconnaître qu’il n’y a pas chez eux l’équivalent d’un Ragib Zarakolu, loin de là. Ragib Zarakolu publie à contre-courant des grandes haines fascistes et des puissantes falsifications de l’histoire qui parcourent le pays, au risque d’aller en prison, comme cela lui est déjà arrivé. On m’objectera que cette conduite est d’autant plus normale que les Arméniens n’ont rien à contester étant donné qu’ils sont dans le Droit alors que les Turcs sont dans le déni. Certes, mais ni durant l’époque soviétique qui a vu fleurir en Russie et ailleurs les dissidents, ni durant les mandats de Kotcharian et de Sarkissian qui se sont illustrés par des fraudes massives, on a vu naître en Arménie ou en France un éditeur arménien de la dimension d’un Ragib Zarakolu. Je veux dire que le climat délétère s’y prêtait, et s’y prête encore, d’autant que dans le domaine des droits de l’homme et de la transparence de la vie politique des figures comme celles de la regrettée Amalia Kostanian et de Hranouch Kharatian suffiraient à montrer qu’il y avait et qu’il y a toujours en Arménie matière à défendre l’homme contre l’effondrement de la raison démocratique. Est-ce à dire que les Arméniens qui n’ont que les mots ou expression « mon frère » ou «  tsavet danem » (« je prends ton mal ») à la bouche sont de piètres représentants de l’humanisme universel ? Faut-il croire que les Turcs tant décriés sont meilleurs en la matière, surtout parmi les intellectuels ? D’ailleurs, les pseudo écrivains, tant d’Arménie que de la diaspora, qui ne pensent qu’à leur pomme plutôt qu’à se mêler de ce qui les regarde quant au détournement de la démocratie au profit de quelques-uns, qui affichent sans honte un désengagement d’esthète au regard des injustices qui humilient les plus oubliés des Arméniens, loin de faire le poids auprès de ces femmes admirables, constituent une caste de beaux parleurs et de trouillards patentés, incapables de mettre une once de culture compassionnelle dans leurs livres ou dans leur vie pour faire sortir de l’ombre ceux qui subissent le fléau d’une corruption généralisée. Dans ce domaine non plus, les Arméniens n’ont pas l’équivalent d’une Asli Erdogan, d’un Oran Pamuk ou autres. Voilà bien pourquoi la société civile turque donne l’impression d’être un tissu vivant en constante ébullition alors que les Arméniens croupissent dans la résignation, la complaisance et pour tout dire la complicité. Si les soubresauts d’indignation qui traversent de temps en temps le pays ne sont soutenus par aucun éditeur, c’est bien que l’édition arménienne ignore l’indignation et qu’elle s’est donnée pour toute philosophie une sorte d’éthique de la prudence, de l’attentisme et pour tout dire de la passivité. Les poèmes enflammés qui émaillent ici ou là les anthologies ont beau éclater comme des cris d’étouffement, ils ne sont qu’un assemblage de mots enfermés dans un livre, autant dire de cadavres dans un cercueil, tant que leurs auteurs n’assimileront leurs écrits à un programme de combat pour plus de liberté et de vérité.

Pour finir sur le gestionnaire de cette maison du livre arménien, on n’en pourrait dire moins sinon qu’il ne vaudra jamais d’atteindre le niveau d’engagement d’un Turc comme Ragib Zarakolu. Là où un humaniste turc risque sa vie chaque jour en milieu hostile, notre boutiquier arménien veille sur ses plans comptables. Voilà pourquoi, j’ai une bonne raison de dormir sur mes deux oreilles, heureux et fier d’être un Arménien qui attend avec impatience d’être réveillé le jour où cette maison close sera récompensée soit par les aveugles de notre diaspora, soit par les bavards de notre Arménie, pour services rendues à la nation. Chez les Arméniens tout arrive, même le pire. En l’occurrence, ce pire serait l’extinction inéluctable de la diaspora arménienne, comme acte final du génocide.

Denis Donikian

29 juin 2017

DIASPORA, CULOTTES et DRAPEAU

 

ErikJohansson_10 Erik Johansson

(Article de 2014 que nous avons cru bon de rappeler).

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La vérité, quelle qu’elle soit, est moins terrible que l’ignorance.

Anton Pavlovitch Tchekhov

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Récemment, des membres d’Education sans Frontières, scandalisés par le traitement que subissent les migrants arméniens de la part du gouvernement français, me demandent de les éclairer sur la situation socio-politique de l’Arménie. Jusque-là, je croyais blanchir nos culottes en famille. Et voilà que d’autres, mais animés d’humanisme, me prenant au mot, viennent me dire que c’est justement le genre de lessive qui les intéresse. Le lecteur peut imaginer mon embarras. Comment faire, me suis-je demandé, pour qu’on évite de prendre mes justes colères pour du dénigrement,  mon esprit critique pour de la trahison, et fustiger le caca arménien sans souiller notre culture ?  Exercice d’autant plus périlleux qu’il me fallait honteusement confesser que des Arméniens, professant une idée de l’Arménie plus éthérée que terre à terre, se demandaient aujourd’hui comment aider les autorités françaises dans leur tâche contre ces migrants qui osent bobarder sur leur pays rien que pour sauver leur peau. C’est que chez nous, héritiers d’un génocide, la haine des autres a muté, dans certains cerveaux racornis, en haine des nôtres. Difficile d’en faire l’aveu. En bref, j’avais à parler de l’Arménie mais sans l’humilier. Et je tenais à affirmer, droits de l’homme obligent, que si des Arméniens cherchaient, comme tout un chacun, à échapper au goulet d’étranglement patriotique, c’est que leur marâtre culture du cynisme ne leur offrait plus d’autre choix. Mais comment éviter la gêne à devoir étaler au grand jour les aberrations politiques du génial peuple arménien, les cruautés aveugles d’un arbitraire à visage démocratique, la complicité par le silence de notre diaspora ? Des problèmes de santé m’auront épargné ces exercices d’acrobatie sans pour autant me mettre à l’abri des questions qui pèsent sur la responsabilité des Arméniens d’ici concernant  le sort des Arméniens de là-bas.

Cependant, et je le sais, ces mots que je dis ne pèseront d’aucun poids sur les vrais décideurs du destin arménien, lesquels n’en feront qu’à leur tête. Faibles mots au regard de ceux qui rusent, qui abusent les gogos et qui minent par l’indifférence toute position contraire à la « doxa armeniaca ». Faibles paroles au regard de la Parole patriotarde, laquelle exige du sang et des larmes au nom de la radieuse Arménie. Mais si mes mots ne font pas mur contre la bêtise, au moins ils ne contribueront pas à salir nos linges de famille.

A l’heure où j’écris ces lignes, la soi-disant diaspora arménienne ( à vrai dire, une poignée de météorologues auto-proclamés du temps arménien, qui vous font acheter du parapluie pour couvrir les plus démunis et vous vendent du ciel radieux quand c’est la tempête) semble animée d’un sursaut critique. Ici ou là, la panique prend forme. L’UGAB et autre fondation multiplient les alarmes sur la dépopulation gravissime de l’Arménie en programmant des réunions dans plusieurs villes du monde ( Beyrouth le 30 janvier, Paris le 3 février, Toronto le 5, NewYork le 6, Los Angeles le 11). Quand je disais que mes mots étaient faibles. Mes alertes lancées il y a plus de dix ans viennent seulement de parvenir aux oreilles de ces messieurs forcés d’exhiber aujourd’hui leur culotte salie après dix années de constipation.

Parallèlement se tiennent à Lyon et à Paris deux tables rondes ( voir ci-dessous) destinées à faire parler des réprésentants de la société civile arménienne. Premier sujet à vous faire bondir un éléphant jusqu’au plafond :  l’Arménie et la diaspora, perspective d’une résistance commune. Il en est donc encore qui y croient ! A quoi ? me demanderez-vous. Mais à la diaspora résistante. (Cette diaspora francisée par amour m’a toujours fait penser, concernant son soutien à la désobéissance civile arménienne, au mot d’Arletty germanisée par la passion boche : « Pas très résistante, Monsieur le juge. ») Mais c’est quoi, la diaspora ? Combien de divisions, la diaspora ? En fait, beaucoup. Faute de divisions militaires, nous avons au moins des divisions communautaires. ( La division communautaire consiste à mettre en commun nos sales culottes pour pratiquer leur déchirement en réunion). Qui donc y croit à cette diaspora ? Et qui n’y croit plus ? Qui la fait et à qui ne la fait-on plus ? Qui la représente et qui subit les manques, les excès, les erreurs de ses représentants ?  C’est toute la question.

Tout d’abord, oui, la diaspora est une entité historique à causes multiples, dont les deux principales tiennent au génocide et  à la débâcle économique de l’Arménie dite indépendante. Or ces deux causes constituent à l’heure actuelle son ferment autour de la reconnaissance et son problème quant au chaos économique.

De fait, force est de reconnaître que l’énergie déployée depuis cinquante ans autour du génocide par la communauté arménienne de France a été phénoménale dans tous les domaines. Pour un témoin comme moi de ces cinquante années, l’activisme des Arméniens de la diaspora destiné à faire connaître le génocide a accusé une courbe exponentielle.  Il a donné lieu à de multiples livres ( scientifiques, thèses, romans, mémoires, BD et autres), manifestations, commémorations, érections de stèles, vocations, engagements, etc.

C’est dire qu’il y a un esprit diasporique orienté essentiellement vers la réparation de la perte. Mais cette conscience du national est en rivalité constante avec les exigences d’une conscience dominante incarnée par le pays d’accueil. C’est dans ce pays que chaque élément de la diaspora a dû apprendre à se refaire et à mobiliser son énergie pour se constituer en tant qu’individu et citoyen. Le combat  est si rude que beaucoup finissent par céder à la culture d’accueil en accordant aux racines juste ce qu’il faut pour ne pas se renier totalement. Ce principe de réalité aura obligé le plus grand nombre à confier à plus conscients que soi le soin de gérer cette réparation de la perte engendrée par le génocide. Et donc tacitement, le soin de nous représenter. En conséquence, la diaspora comprise comme force politique et culturelle n’est devenue l’affaire que de quelques-uns, les plus actifs ou les plus en vue, qui prennent la parole au nom d’une famille historiquement soudée mais minée pas sa dilution. Ainsi quand cette parole dérive ou délire, la collectivité doit la subir. Comme Aznavour disant qu’il se foutait du mot génocide. Concernant la diaspora arménienne de France, dans le fond, elle assume ses tiraillements entre une assimilation à marche forcée et une nostalgie malheureuse, entre un climat général européaniste et un communautarisme identitaire, un mode de vie mimétique et des représentants quasi nationalistes.

Or, ces acteurs de la diaspora, grâce leur soit rendue, ont réussi à faire vivre, contre vents négationnistes et marées antimémorielles, la vérité  du génocide. Ils savent aujourd’hui comment sensibiliser les responsables politiques. Ils alertent sans dissocier le génocide arménien des autres génocides du XXème siècle. Ils soutiennent à bout de bras une langue qui s’asphyxie faute d’usage pour la vivifier . Ils rebondissement à la moindre humiliation. Ils font un travail de fourmi pour que le passé douloureux des Arméniens ne soit pas englouti dans les sables de l’histoire… Certes la perfection n’étant pas arménienne, on assiste ici ou là à des ratés. C’est dire qu’on oublie trop souvent que les résistants les plus engagés contre l’engourdissement de la cause arménienne doivent aussi assumer leur subsistance et que le militantisme à taux plein n’est guère réalisable. Nous resterons toujours des amateurs, mais des amateurs qui en veulent, qui ont la rage de vaincre. (Nous verrons d’ailleurs comment en 2015 chaque Arménien voudra à sa mesure contribuer à faire avancer les revendications arméniennes). N’oublions pas non plus que la nation arménienne est une nation ravagée et qu’elle se bat malgré le poids délirant de cette blessure qui pleure en permanence dans son âme. Et si nos représentants sont sujets à quelques défaillances, c’est qu’elles sont le reflet de notre situation ambiguë comme communauté au sein d’une société française qui a ses exigences propres, à commencer par le devoir d’assimilation et l’impératif économique. Chacun serait mal venu de reprocher à ces représentants d’avoir été élus par des groupuscules plutôt que par l’ensemble de la diaspora pour la bonne raison qu’il ne suffit pas de souhaiter des élections pour réussir à les mettre en place. Dans nos critiques, nous oublions trop facilement que la diaspora est un groupe humain dispersé dans un autre plus grand, plus fort et plus vivant, auquel nous appartenons sans qu’il soit nôtre tout à fait. Et  tandis que l’histoire avance, faute de mieux, la diaspora se doit d’avoir des interlocuteurs capables de défendre dans l’urgence les intérêts des Arméniens. Sans ces individus qui se sont battus, démenés et même sacrifiés, ni Mitterand, ni Chirac, ni Sarkozy et ni Hollande n’auraient pris fait et cause pour nous. Personne n’a le droit de les conspuer même si chacun estime à juste titre que le peuple arménien doit être reconnu dans son humanité pleine et entière et qu’il puisse prospérer sur les terres qui sont actuellement les siennes.

Mais ce déficit démocratique inéluctable en diaspora, dès lors qu’il n’est compensé par aucun mécanisme minimum qui permette la consultation, la contestation ou la discussion franche crée obligatoirement des frustrations, des défiances ou mêmes des indifférences à l’égard de la chose arménienne.  En d’autres termes, il n’est pas abusif d’exiger des comptes de ces représentants, alors qu’aujourd’hui il semblerait que les garde-fous soient totalement absents et que nos chefs s’inventent une conduite patriotique au gré de conciliabules sélectifs pour pondre du communiqué, monter de la commémoration, ou lancer de l’anathème. C’est que nos pitbulls ont de la revanche à revendre et savent montrer les dents au moindre manquement démocratique constaté par l’Etat turc. Il arrive même qu’ils pètent les plombs quand on touche à leur génocide ( voir les hystéries devant Sarkissian sous la statue de Komitas au temps des protocoles en octobre 2009). Mais jamais on ne les a entendus grogner, la bave aux lèvres, jamais ils ne se sont fendus d’un communiqué pour dénoncer les abus du pouvoir arménien et prendre faits et causes pour la société civile. Réclamer à cor et à cri la démocratie chez les autres, mais surtout éviter de l’exiger chez nous. De cette philosophie de l’enfumage il ressort qu’on prend bien garde de ne pas toucher à l’intouchable caca arménien. Ah ça non ! Ça jamais ! Au drapeau les chefs ! Larme à l’œil et main sur le cœur ! Alors que déborde la contestation en Arménie même, qu’elle génére des dégâts irréversibles en termes de démographie, nos assis jouent la prudence, la grande histoire, l’éternelle Arménie et obtiennent… une pauvreté qui s’appauvrit, une république poutinisée, un population qui s’exile par le corps et en esprit. Ce silence de rigueur a permis à l’Etat arménien d’avoir les coudées franches dans les décisions cruciales intéressant la diaspora au premier chef, comme celles relatives aux protocoles arméno-turcs.  Nos chefs croyaient respecter le gouvernement Sarkissian en faisant les autruches sur ses dérives autoritaires, et Sarkissian les a remerciés en ne les consultant pas. C’était dire à la diaspora que la diaspora n’existait pas comme entité politique, seulement comme manne financière.  Ainsi donc, aujourd’hui, le bilan est lourd. La soumission par le mutisme de nos représentants aux dirigeants du pays affiche un bilan de catastrophe national. Et faute de mieux, ce sont ces personnes qui seront une fois de plus reconduites pour perpétuer le désert de confiance qui gagne l’Arménie et même la diaspora.

L’ambiguïté qui caractérise le statut de nos « chefs » peut en étonner plus d’un. A y regarder de près, chacun d’eux est animé par un conflit d’intérêts. Quand parler au nom de la diaspora vient en concurrence avec un intérêt de parti, un intérêt d’affaires ou un intérêt de carrière, c’est toujours le langage de la vérité qui passe à la trappe. Aujourd’hui, le peuple diasporique arménien voit bien que dans son juste combat pour la reconnaissance on lui a fait oublier le combat pour la survie démocratique de l’Arménie. Or, si ses dirigeants ne les ont pas suffisamment alertés, c’est bien qu’ils avaient un intérêt de parti, d’affaires ou de carrière à ménager ceux qui ont fourvoyé le pays dans cette impasse. Et comme les intérêts sont tenaces, nos chefs continueront à nous aveugler de génocide par-ci, de loi antinégationniste par-là pendant que les Arméniens d’Arménie vivront impuissants le délitement de leur âme et de leur pays.

Ainsi donc, demander aux représentants de la diaspora de soutenir les mouvements civiques d’Arménie, c’est comme demander au président Sarkissian de leur ouvrir les portes de son cabinet secret.

 Mais on peut toujours essayer. « Il ne suffit pas de violer Euterpe, disait Stravinsky, encore faut-il lui faire un enfant. »

Denis Donikian

*

—–

Tables rondes entre de jeunes journalistes politologues d’Erévan et la diaspora arménienne de France.

Les tables rondes auront lieu :

  • à Lyon : à l’Université catholique (25 rue du Plat 69002 Lyon), jeudi 30 janvier de 19h00 à 23h00, dans l’amphi Buret,

  • à Paris : à l’INALCO, samedi 1er février de 15h00 à 19h00, dans l’amphi VI.

Il nous semblé nécessaire de donner la parole à ces jeunes qui représentent ce qu’on peut appeler la nouvelle société civile émergente arménienne. Ils font partie des mouvements des Droits de l’Homme et écologistes. Ils s’inscrivent dans une forme de résistance face au pouvoir oligarchique.

Au moment où toutes les diasporas sont mobilisées pour commémorer le Centenaire du génocide, la jeune République d’Arménie est arrivée à un tournant dangereux de son évolution.

Plusieurs phénomènes contribuent à cette situation :

l’émigration, voire la dépopulation des forces vives de la nation ;

  • le désengagement de la diaspora depuis 2008 ;

  • l’enclavement du pays ;

  • etc…

Ces jeunes ne comprennent pas notre désengagement. Ils veulent redéfinir une nouvelle dynamique partenariale sur la base de valeurs partagées.

Dans ce contexte, il semble urgent de rétablir une relation de confiance.

C’est le sens de cette initiative : donner la parole à ces jeunes et susciter un débat entre nous, aujourd’hui proche du point zéro.

Trois thématiques seront abordées :

1.       L’ARMENIE ET LA DIASPORA

Perspectives d’une résistance commune

2.       ARMENIE : RENVERSEMENT OU EFFONDREMENT

o   Les choix d’orientation et les perspectives de développement dans la région

o   Le bras de fer Union eurasienne/Union européenne

o   Faut-il ouvrir la frontière entre l’Arménie et la Turquie ?

3.       LA REPUBLIQUE DU HAUT-KARABAGH

Second Etat arménien / second souffle

Le groupe de réflexion d’Erévan sera représenté par

Nazénie Garibian, directrice de recherche au Madénataran ;

  • Olya Azatyan, politologue ;

  • Hakob Badalyan, journaliste politologue ;

  • Artur Avtandilyan, politologue ;

  • Modératrice : Zara Nazarian, fondatrice du site internet Le Courrier d’Erévan, responsable de la francophonie en Arménie et journaliste aux Nouvelles d’Arménie Magazine.

28 mai 2017

COÏTUS ARMENICUS… INTERRUPTUS (3)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 4:30

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L’article paru dans Armenews sur la loi visant à réduire les avortements sélectifs me rappelle qu’à deux reprises ( en 2009 et en 2012) nous avions déjà évoqué le sujet. En d’autres termes, c’est après 8 ans de laisser-faire que le gouvernement arménien commence à paniquer, sachant que pendant ce temps le mal s’est approfondi et que les risques démographiques n’ont fait qu’augmenter. Eh bien cher lecteur, je vous annonce les yeux fermés, que rien ne changera en notre beau pays car le mal du mâle en Arménie c’est et ça restera une affaire culturelle. Faudrait pas que les meufs se la ramènent avec ça !

 

*

Comme on vient d’apprendre qu’il manquerait cette année 1400 filles en Arménie, nous n’avons pu nous empêcher de ressortir un article ancien traitant de ce sujet. Ah  les filles ! Ah les filles ! ( 28 aout 2012)

 

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Rien ne va plus en Arménie ( article du 23 mai 2009)

Imaginez sur une ligne de départ 115 jeunes mâles arméniens en état de procréer. Et à cent mètres d’eux, 100 jeunes femelles arméniennes en état de procréer aussi. Les uns comme les autres sont en devoir de préférer le sentiment patriotique au sentiment amoureux. Tout romantisme n’est pas de mise quand le pays est en danger de pénurie démographique. Donc, ils s’épouseront pour le bien commun et ils auront beaucoup d’enfants. Les mâles vont devoir courir le plus vite possible pour atteindre la ligne des jeunes filles. Le premier choisira la plus belle. Peut-être aussi la plus idiote, mais on est pressé. Les autres le reste. Et le reste… rien. En effet, vous avez bien compté : 15 jeunes mâles, beaux, forts, virils, aimés, choyés, loukoumisés par leur maman plus que de raison, djanigess ! yavrouss ! hokiss ! seront voués à la masturbation extra-patriotique.  Du sperme national perdu en quelque sorte. Et en plus, ils auront couru pour rien.

Mais me direz-vous, comment, pourquoi ? 115 mâles pour 100 filles… Normal. Qui vous a dit qu’on aimait avoir une fille en Arménie ? Déjà, dans les années soviétiques, on discriminait à tout va. Je me souviens qu’un jour, passant par l’Avenue Lénine, aujourd’hui Machtots, je me trouve au pied d’une maternité. Un jeune père de famille a la tête levée qui demande à sa femme penchée à la fenêtre :  » Heï Vartouhie ! Intch ess bérel ? ( He ! Vartouhie, ma Rose, qu’est-ce que tu as mis au monde ?) – Aghtchik (Une fille), répond la dite Vartouhie. – Heeee ! lance dépité le mari en faisant un geste de dégoût, avant de repartir sans demander son reste. » Heeee ! ça veut tout dire. Que les filles d’Arménie sont…. heeee Quelque chose comme : je vais la nourrir vingt ans minimum pour que mon nom disparaisse dans celui d’un autre, son mari. Alors que si ç’avait été un garçon, il se perpétuerait dans les siècles des siècles et je n’aurais ni vécu ni trimé pour rien. Car la fille en Arménie, ce n’est pas un enfant, c’est une dévaluation, un châtiment, un embarras. Certes, on fait ce qu’il faut, on lui sourit, on la choit, mais ce n’est pas ça. Elle pèse au cœur. On le constate à la naissance du garçon, ce porteur de prépuce. Et si en avançant en âge, le petit mâle se montre doté d’un appendice nasal fort, c’est donc un viril. Or rien de plus prometteur que ces deux attributs, un nez fort et un prépuce fort. À coup sûr, grâce à eux, le nom se perpétuera comme une petite éternité. Alors on le nourrit son petit bonhomme comme une plante grasse. Le garçon devient vite conscient de son importance. Pour preuve, sa mère le lui dit chaque jour avec les yeux.

Pour ma part, j’ai pitié pour ces 15 qui restent. On aurait pu quand même leur faire des filles à ceux-là ! Mais non, l’échographie aidant, on décèle vite s’il y a prépuce ou pas. Je ne dirais pas qu’on fait en Arménie comme au Vietnam, depuis que les appareils d’investigation aident les traditions à se maintenir et à se perpétuer. En Arménie, les mères doivent sans doute se conditionner mentalement pour mettre au monde des mâles et décourager les filles à se former comme foetus. Je ne dirais pas non plus que les femmes font du racisme contre leur propre sexe, non. Toujours est-il que dans la chaîne du coïtus armenicus quelque chose est rompu. La culture a pris le pas sur la nature. J’ai peur.

Heureusement, le phénomène est caucasien. La Géorgie et l’Azerbaïdjan sont logés à la même enseigne. Comme ça, pas de jaloux. Je n’ose imaginer le contraire. Si la Géorgie et l’Azerbaïdjan avaient plus de mâles et plus de femelles que l’Arménie, dans une ou deux générations, celle-ci aurait du mal à défendre ses frontières.

Pour l’heure, ces 15 laissés-pour-compte ont le prépuce aussi affolé qu’une aiguille de boussole cherchant désespérément le nord. Ils hurlent au vent de ne pouvoir offrir leur sperme à la patrie. Et quel sperme, mes aïeux ! Du concentré de traditions on ne peut plus arméniennes ! Il y a bien les veuves et les divorcées, mais ça ne se fait pas. Que dirait leur maman. Et qu’en penseraient les voisins? Les Russes alors ? Ces anciens colonisateurs, que nenni ! Alors quoi ? Pour ma part, je verrais bien des Arméniennes de la diaspora se dévouer. On peut bien en trouver 15 dans le lot. Oui, mais en général, ça ne marche pas. Une Arménienne de la diaspora, ça vous renifle un macho à cent mètres. Et puis, vivre en Arménie pour être à la merci d’une belle-doche irascible, non merci !

Mais le plus grave, c’est l’inverse. Des mâles de la diaspora viennent prendre femme en Arménie. Or les Arméniennes aiment ça. Même si le mâle en question est idiot. On n’a pas le temps de chercher à le savoir. La fille est pressée. Après 25 ans, le ventre de la belle reste en jachère  jusqu’à sa mort. Elle est donc dans le sauve-qui-peut. Une fille arménienne d’Arménie, c’est plus élégant, plus cultivé qu’un jeune  Arménien d’Arménie, arrogant, bourru, mâle de mâle quoi. Avec une fille d’Arménie,  un Arménien de la diaspora en désir de mariage est assuré d’une substantielle plus-value. Et pour le prix d’une fille, on lui offre toute sa famille en sus.

Bref, j’ai peur.

*

Voir Le Monde du 20 mai 2009, page 4 :  Entretien avec le démographe Christophe Z. Guilmoto : »La sélection prénatale des garçons se développe »

 

 

30 avril 2017

La lapidation

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 8:23

Pour Liliane qui, sans être malatiatsi,

est parvenue à atteindre le niveau de Grand Chef

en matière de cuisine nationale et autres.

 

Grâce à Dieu, la cuisine arménienne est un art politiquement neutre. Aucun Arménien ne vous soutiendra que le soubeurek est hentchak et l’aubergine farcie dachnak. A la rigueur, dire que tel plat est de Bolis ou tel autre de Gemerek serait plausible. Ma mère, qui se serait défendue de pratiquer une sorte de racisme interne même si elle était censée savoir, pour l’avoir subi, que la hiérarchisation des Arméniens pouvait conduire à des atrocités, affirmait haut et fort, avec la candeur des ignorants, que les Rharpetsi ne connaissaient rien à la cuisine et que seuls les Malatiatsi y excellaient. Forcément, ma mère était de Malatia. Et donc malatiatsi par mes parents, je ne répugne pas, évolution oblige, à fréquenter pour autant la cantine arménienne du 17 rue Bleue à Paris, qui se tient, il faut le préciser, dans les locaux du Dachnaktsoutioun, même si le programme du parti n’est pas mon bouillon de culture. Manger oriental en étant entouré d’images qui exaltent le plus vieux parti arménien ne saurait me couper l’appétit. Au contraire, toute cette imagerie historique donne aux plats une saveur spéciale où l’esprit culinaire se mêle à la chair des ingrédients. En quelque sorte, une plus-value culturelle au soubeurek, au rhngali et à l’aubergine farcie, qui ferait défaut si vous aviez à les concocter chez vous, dans le cadre étroit de votre cercle familial.

L’autre jour, j’y étais à cette cantine. Mon ami Gérard est un fan de rhngali et moi de soubeurek. Je rassure mon lecteur, le soubeurek, il n’y a que ma mère pour en faire une merveille. Forcément, elle était malatiatsi. Mais je ne vais pas me rendre coupable de racisme interne. Même si je dois avouer que les Rharpetsi , etc…

Nous étions en train de nous régaler quand j’ai vu pointer un ami de si longue date qu’il me semblait avoir été porté disparu dans les bas-fonds de ma mémoire. C’était Serge A. (le prénom a été changé). Heureuses retrouvailles ! Serge est un expert en tapis mondialement reconnu. Je l’ai rencontré pour la première fois en Arménie. Il répertoriait en les photographiant les tapis du Musée historique de Erevan. Serge avait même réussi à démontrer au conservateur la fausse ancienneté de certains tapis du Musée rien qu’en faisant étudier la composition chimique des colorants par un laboratoire londonien. Et que ces tapis ne valaient même pas des clopinettes. Vous me direz qu’en Arménie le faux est partout puisque les Arméniens baignent dans une fausse démocratie. Mais ce n’est pas notre sujet. Il faut dire que ce que j’aime en Serge, c’est qu’il utilise sa profession pour défendre et illustrer la culture arménienne. Et en la matière, il est ingénieux en diable, mettant tous les moyens modernes de communication en œuvre, mais aussi son réseau d’experts, afin d’aboutir à ses fins. Serge est un homme en guerre qui se bat avec les armes de sa culture.

Justement, ce jour-là, il nous a tenu le crachoir pour nous informer de sa prochaine action. Gérard et moi, outre que nous jouissions du palais, nous nous délections de son esprit de finesse et de ses ruses de sioux pour un projet de grande envergure autour du tapis. Bien sûr, ne comptez pas sur moi pour que je lâche un seul mot sur la trame de son entreprise. Top secret.

De fait, Serge attendait quelqu’un. Probablement pour le mettre dans la confidence. Ce quelqu’un, que j’appellerai Christapor, travaille au sein d’une radio communautaire. Appelons-la Radio Naphtaline. Lors des présentations, Christapor a aussitôt admis qu’il connaissait Denis Donikian puisqu’il était passé à l’antenne une fois, jadis, il y a très longtemps, une fois en cinquante ans de création, une fois, une seule, en deux dizaines de livres sur l’Arménie et les Arméniens et une autre de traductions (Toumanian, Sevag, Violette Krikorian, Vahram Mardirossian et j’en passe). De mon côté, sans vouloir m’en prendre à la personne, je ne pouvais pas mieux faire que de laisser exploser mon ordinaire humeur de martyre devant un ostracisme aussi délibéré à mon égard de la part de notre Radio Naphtaline « nationale ». Christapor a cru bon d’argumenter en prétextant que Denis Donikian était affublé d’une réputation si négative, alimentée par un esprit critique si excessif qu’il était devenu impossible qu’il soit sollicité ici ou là, a fortiori par une radio. En d’autres termes, Denis Donikian avait la réputation d’un emmerdeur qui ne savait rien faire d’autre que de taper sur l’Arménie et les Arméniens. Remarque d’autant plus injuste qu’elle est souvent émise par ceux qui n’ont pas lu mes livres, ou si peu ou si mal. Pour autant, je ne cèderai jamais à la jouissance de clouer au pilori ceux des nôtres qui font honte à la nation arménienne, de dénoncer les absurdités du génie arménien, lesquelles produisent des souffrances à nulle autre pareille, des souffrances sourdes, des souffrances résignées, des souffrances inutiles. Une seule fois donc… A ce titre je me mis à regretter que les acteurs culturels de la communauté arménienne ne savaient pas chérir leurs écrivains, lesquels, comme ils cesseront d’exister avant une ou deux décennies, abandonneront ladite communauté, à savoir les Arméniens de France, à leur naphtaline, à savoir leur sempiternelle histoire de génocide. Je terminai ma plaidoirie en jurant que la parution de mon prochain livre mettrait forcément sa naphtalinienne (naphtastalinienne ?) radio dans l’embarras d’une obligation morale d’inviter son auteur et que l’obligation morale de cet auteur serait de décliner son invitation.

Qu’est-ce que vous croyez ?

Serge ne me donnait pas raison. Forcément, il pratiquait le respect de soumission alors qu’à mes yeux la meilleure façon de respecter la nation arménienne, c’est de crier haut et fort son indignation quand c’est nécessaire. Je me suis alors mis en devoir de faire comprendre en deux mots à nos deux compères, complices de l’ignorance qui nous ronge, que la culture n’était pas de ressasser le passé mais de questionner le présent. L’ont-ils compris ? J’en doute. De fait, cet incident me fait penser combien mes poussées de fièvre critique seront toujours restées lettres mortes depuis bientôt trois décennies.

Il n’y a que chez nous (mais peut-être pas, dans le fond) que des profanes dictent à un écrivain ce qu’il doit écrire. Nos dentistes peuvent s’arroger le droit d’obliger nos derniers écrivains à ne pas écrire ce qu’ils se font un devoir de faire, alors que ces mêmes écrivains se retiennent de conseiller ces mêmes dentistes sur leur pratique, car ils savent que ce n’est pas leur compétence. Dans le fond, l’ostracisme pratiqué par Radio Naphtaline à l’égard de Denis Donikian équivaut à une censure, et toute censure équivaut autant à une sorte de chantage pour orienter l’écriture d’un écrivain, qu’à une manière de le tuer. Mais Denis Donikian n’est ni un écrivain orientable, ni un écrivain mort.

Je tiens d’ailleurs à préciser que l’esprit critique qui m’anime est normal. On voit mal un écrivain qui s’abstiendrait de s’indigner. Et pourtant, chez nous, ce genre d’auteur à se taire par opportunisme, ça existe bel et bien. Ce sont des invités de colloques ou de stations radiophoniques, car on sait qu’ils ne feront pas de vagues et qu’ils n’ont d’autre souci que celui d’exposer leur ego. De là, à leur demander un surcroît de conscience critique ou morale reste excessif. Ces tièdes ne nourrissent pas la culture, ils épaississent la mémoire pour tuer dans l’œuf toute remise en cause de nos valeurs, de nos anomalies, de nos paranoïas, de nos absurdités et de tous ceux qui les pratiquent ou les imposent au peuple arménien qu’ils aveuglent de mensonges et de flatteries démagogiques.

Je sais bien qu’un peuple vissé sur son passif culturel ne se débarrassera jamais de ses tares historiques et que la voix d’un Denis Donikian n’y pourra rien, ni celle d’un autre. Pour autant, il s’agit moins ici de jouer à l’agent d’une évolution des mentalités que d’éviter de se croiser les bras tandis que les souffrances pèsent de plus en plus. Or, ces souffrances, quand elles sont d’ordre culturel, peuvent être diminuées à condition que les voix s’unissent pour susciter le débat « démocritique », mettre en lumière nos insuffisances et engager de nouvelles orientations. Dans ce cas de figure, la diaspora n’est pas un corps éthéré qui planerait au-dessus d’un peuple dissolu. La diaspora a une responsabilité dans le destin des Arméniens, ici et là-bas en Arménie, non pas en apportant son argent, mais une certaine éthique acquise dans les pays d’adoption. Ce que la diaspora peut faire ici, elle doit le porter en Arménie ( comme cela a été fait lors des dernières élections par des artistes de la diaspora, lesquels semblent s’être réveillés fort tardivement de leur dogmatisme patriotique). Or, le piège dans lequel elle s’est jetée tête baissée et qui constitue la phase la plus sournoise du génocide, c’est le fait que les Arméniens se soient engouffrés dans la mémoire au détriment de leur culture. Ils ont fait de leur mémoire une culture de mort au détriment d’une culture qui ne demande qu’à vivre. Cela je le pisse dans mon violon depuis plusieurs décennies. Cela, radio Naphtaline ne l’a pas compris quand elle accueille des invités de consensus et évince les invités de contestation. Une radio communautaire ne doit pas être seulement la chambre d’écho de ses auditeurs, elle doit aussi prendre le risque de les éclairer, de les bousculer, de les rendre responsables. Pour exemple, ce que nous admettons des radios françaises, France-Culture, France-Info et autres, nous ne l’appliquons pas chez nous. Rien à voir entre la présentation de Vidures par France-Culture et celle de notre radio communautaire. Là le texte était respecté, ici il subissait l’ironie des présentatrices. Il est vrai qu’auprès des historiens arméniens, les écrivains font figure de bouffons. C’est pourquoi les premiers prolifèrent et les seconds n’existeront plus dans dix ou vingt ans.

Et voilà qu’après avoir multiplié les khatchkars dans le moindre trou à Arméniens jusqu’à saturation, les efforts communautaires visent à présent un cran plus haut à édifier des temples de la mémoire qui seront pris d’assaut par les professeurs et historiens de tous poils, hommes du passé et du passif s’il en est. Ces hôtels de la mémoire mariée à la cuisine des traditions, ces commissions des archives judiciaires du génocide arménien et autres ne font que renforcer le mémoriel au détriment du culturel. Si les Arméniens étaient sensibles à leur avenir ils penseraient à jumelliser mémoire et culture. C’est une maison arménienne de la culture et de la mémoire qu’il faut à Paris. Un lieu qui non seulement rappelle l’imprescriptibilité du Crime de 1915 mais exalte aussi le génie des Arméniens dans tous les domaines et en confrontation avec les autres cultures. Car le danger d’une telle maison serait d’exalter les valeurs arméniennes au détriment d’une mise en perspective avec le génie des autres cultures. Aujourd’hui, les Arméniens s’extasient devant Geghart parce ce qu’ils ignorent le Pétra des Nabatéens. Et cette remarque est aussi vraie dans d’autres domaines. C’est que nous avons aussi le génie d’entretenir le génie de notre excellence après avoir été victime d’une humiliation à nulle autre pareille tant le génocide a rabaissé les Arméniens au rang des cafards. Il est temps bien sûr de relever la tête, de reconquérir notre humanité pour qu’elle nous soit restituée (et les diverses reconnaissances du génocide n’ont pas d’autre but). Pour autant, il demeure urgent de relativiser nos valeurs sous peine de sombrer dans la paranoïa nationaliste. Celle-ci bloque déjà la création artistique et principalement littéraire. En Arménie, la nécessité du nationalisme et en diaspora celle de la reconnaissance du génocide conduisent à des productions médiocres en ce qu’elles sont contaminées par l’histoire passée ou présente. Il n’est qu’à voir chez nous les romans familiaux qui pullulent sous la main de pseudo écrivains qui manquent d’imaginaire. Car en fait, là est la principale conséquence du génocide, il a tari l’imaginaire inventif au seul profit d’une mémoire nationale hypertrophiée. Voilà pourquoi, les écrivains arméniens sont moralement lapidés par l’ostracisme stupide des acteurs culturels de la communauté.

 

7 avril 2017

Radio Naphtaline, la radio qui conserve les mythes.

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 2:36

S’il y a une radio que les Naphtaliniens vénèrent, c’est Radio Naphtaline. Car Radio Naphtaline préserve les mythes naphtaliniens en asphyxiant les miteux.

Vous me direz que ceux qui gèrent cette radio sont probablement de vieilles ganaches. Des têtes archaïques, des crânes d’œuf pourri. Que nenni ! Radio Naphtaline, quand on l’écoute, sonne frais car ses voix proviennent de cordes vocales assez élastiques pour penser de leurs propriétaires qu’ils sont relativement jeunes. Mais ce qui trompe, c’est que ces cordes vocales juvéniles sans être joviales se gargarisent avec du cadavre. Car à force de rabâcher ou d’écouter l’esprit des momies, on se momifie soi-même. C’est alchimique.

En effet, Radio Naphtaline n’en finit pas de se repaître du passé. Car oui, Radio Naphtaline est une radio du passé, c’est-à-dire une radio du passif. Tous les Naphtaliniens qui l’écoutent s’y baisent à qui mieux mieux in mortibus. C’est qu’ils en ont des morts à se partager. D’autant que pour donner de la voix à ce passé, Radio Naphtaline fait toujours appel aux mêmes vestales, gardiennes des temps révolus, qui baignent dans la fosse des faits historiques comme des truies se roulent dans la fange. Les Naphtaliniens sucent la vieillerie autant que des porcelets les tétines de leur mère. C’est physiologique. Dès lors, on ne voit pas pourquoi Radio Naphtaline les priverait de spécialistes capables de les nourrir au lait fabriqué par le sang de l’histoire.

Car du sang, l’histoire en a produit chez les Naphtaliniens, plus que chez aucun autre peuple. Par tombereaux entiers. Et comme ce sang perdu, les Naphtaliniens comptent bien le rattraper, ils écoutent Radio Naphtaline, la radio qui dit comment faire. Non seulement elle indique la méthode mais aussi comment se brosser les dents avec du jus de cadavre. Les historiens sont en ce sens de magnifiques faiseurs de dentifrices et du meilleur conseil qui soit. Mais pas n’importe quel historien. Ceux que Radio Naphtaline a choisis pour dire au minimum 1,5. C’est le moins qu’elle puisse accepter. 1,5 ? Mais qu’est-ce ? 1,5 million de cadavres. Les minimalistes peuvent aller se faire ostraciser chez les zombies. En fait, en prenant toujours les mêmes historiens, Radio Naphtaline garantit à ses écoutants sa pérennité parmi les Naphtaliniens qui ne veulent entendre que ça, les cris du sang qui braille dans leurs veines. C’est que le temps chez les Naphtaliniens n’a qu’une dimension. Il n’est ni présent, ni futur. Il n’est que passé. C’est du temps arrêté. Du sang mis en boîte. C’est pourquoi ce qui est à venir chez les Naphtaliniens ne vient jamais puisque c’est leur passé qui est tout. Leur âme est rétrospective, vu que l’immortalité n’est autre que leur éternité dans leur histoire. 3 000 ans.

Tenez, parmi les fanatiques du passé, si l’on choisit au hasard, il y a ce plumitif qui n’en démord pas. Il a fait du 1,5 sa philosophie, sa morale, son dentifrice et son papier hygiénique qu’il macule de ses écrits. Il est tourné vers l’arrière comme une girouette qui serait définitivement coincé côté Est.  Chaque fois qu’il se met à écrire, il ne peut  s’empêcher de plonger dans son bain d’orgasme funéraire. Oui, oui, car pour lui rien n’est plus jouissif que le passif. Et comme il ne cultive que sa mémoire, elle s’est dilatée dans son cerveau au point d’écraser son imaginaire. C’est professoral, étant donné qu’un professeur, plutôt qu’un inventeur de vie,  est avant tout un serviteur de ce qui a été et qui n’est plus, un adorateur de la chose morte, un chercheur du fait effacé dont les effaceurs continuent encore d’effacer l’effacement même. N’est pas romancier qui veut, surtout quand on a le sexe tiré droit devant et la tête dans le cul, quand la vie vous demande d’être présent au présent et que votre cervelle a les yeux plantés dans votre occiput.  Mais heureusement les Naphtaliniens l’adorent, à telle enseigne qu’ils se voient dans ses nostalgies comme dans un miroir. En vérité, ce sont des vivants minés par de la mort. Si minés que la paralysie a fini par gagner leur cerveau et leur langage. Ils perroquètent à longueur de temps. Avec un profane, les Naphtaliniens n’ont d’autre but que de le rouler dans leur propre naphtaline. Moi-même, il m’arrive de me laisser aller. Ça me colle à la langue comme une glu et je profère des propos naphtaliniens sans m’en rendre compte. Heureusement, je peux me secouer et revenir à moi. Alors, je rougis de honte pour avoir décapité ma vie de son présent. J’ai honte d’écrire rétro au lieu de délirer dans mes imaginaires. J’ai honte de profaner ma vie en me barbouillant la gueule avec de la mêlasse à vous tuer une race en voie de disparition. Oui, j’ai honte. Car dans le fond ceux qui nous ont arrêtés à 1,5, arrêté le temps jusqu’à atteindre ce chiffre je veux dire, non seulement ont tué les morts mais aussi dégénéré les  générations posthumes. Ils ont tué chez les survivants non seulement les autres temps de la vie, le présent et le futur, comme je l’ai précisé. Je veux dire  qu’ils ont tué en chaque Naphtalinien la liberté de pleinement être. C’est-à-dire non miné par le goût amer d’une indignité qui vous marque à jamais.

Cela s’entend quand on écoute Radio Naphtaline. Les voix de Radio Naphtaline ne rient jamais. Elles font dans le grave 24 heures sur 24.  Voilà une autre composante humaine que les Naphtaliniens ont atrophiée : l’humour. Ce sont des agelastes, comme disait Rabelais. Des gens plombés à l’image du plumitif évoqué plus haut. Les agelastes sont des volatiles qui ne volent pas. Trop balourds. Trop gras. Trop tristes. Car pour voler, il faut avoir le sens de l’air, le goût du ciel, l’envie de la hauteur. Les Naphtaliniens sont des gens de placards et de cercueils.

En effet, Radio Naphtaline n’a pas pour mission d’informer, mais de propager le deuil comme revendication politique. Car le deuil des Naphtaliniens est d’autant politique qu’il fut le résultat d’une politique d’anéantissement. Donc les Naphtaliniens se doivent d’être in-formés toujours et partout sur la nécessité de la revanche. C’est la seule façon qu’ils auront de vaincre leur deuil, d’enterrer leurs morts. Mais en attendant, la culture des Naphtaliniens pue la mort à plein nez. Et le rôle de Radio Naphtaline est celui d’un diffuseur d’huile essentielle dans laquelle l’encens se mélange au sang. C’est vital de devoir se vautrer dans la fange des morts. 1,5 en vérité. Ca en fait du cadavre, tellement que ça pénètre dans la vie. Deux Naphtalieniens qui font l’amour font aussi de la mort sans s’en rendre compte.

Ainsi donc Radio Naphtaline entretient ce fardeau. Elle en rajoute même en ne convoquant pas à sa table ceux qui parlent des maladies du présent. Du syndrome de la naphtaline, en somme. Ce serait une trahison de le faire. Radio Naphtaline ne veut pas dire radiographie.  Si le pays est malade de diarrhée démographique, elle le dit pour le dire et passe à autre chose, à savoir son programme naphtalinien. Peu importe qu’il soit exsangue  ce pays, c’est le sang d’hier qui l’intéresse. Ce sang qui la démange et la submerge. Que ce pays soit dans la mort, qu’importe aussi. Tant que son cœur palpite, Radio Naphtaline fait croire qu’il sera toujours vivant et passe outre. Oui dans la mort, ce pays. La mort hygiénique ; la mort politique ; la mort démocratique ; la mort pédagogique ; la mort hystérique ; la mort militaire ; la mort sexuelle ; j’en passe. Car parler de ces morts-là, c’est dire que nous sommes incapables de nous tenir droit dans la vie. Que nous avons le don d’être au bord du gouffre. Hier nos bourreaux nous y précipitaient. Aujourd’hui nous autres survivants y sommes acculés, devenus les victimes de nous-mêmes. Dire cela, c’est jeter bien bas le haut nom du pays. Alors on le tait. C’est pourquoi Radio Naphtaline ne laisse pas entrer dans ses locaux les miteux briseurs de mythe et qui veulent jouer les Cassandre, les casse-couilles et les casseurs !

Telle est Radio Naphtaline. Je le sais car le miteux de service, c’est moi.

1 avril 2017

Le visible et l’invisible

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Les élections législatives du 2 avril, soit demain à l’heure où nous écrivons, on peut déjà le dire, c’est du jamais vu. Du jamais vu dans le quantitatif. 650 observateurs internationaux et 28 000 issus des partis politiques arméniens. Après ça, on ne dira pas que Serge Sarkissian ne fait pas dans l’européen.

On va voir ce qu’on va voir et les observateurs vont ouvrir grand leurs yeux pour ne rater aucune anomalie.

Or, en vérité je vous le dis, il n’y aura pas d’accroc, rien qui accrochera le regard en pointe d’Atom Egoyan et de Serge Tankian, puisqu’ils en seront. Au passage, je note le réveil tardif de ces activistes improvisés. Que n’ont-ils fait plus tôt, avec Kotcharian et le premier Sarkissian ?

Mais que vaudra l’observation de ces observateurs-là s’ils ne passent par la rubrique briefing ? A savoir un lavage du regard en règle. Du genre : Messieurs les Européens, n’oubliez pas qu’ici vous êtes chez des orientaux. Ah l’Orient ! Les parfums enivrants des magiciennes qui vous font prendre un crapaud pour une fée, une crapule pour une libellule, une élection à l’orientale pour une élection à l’européenne.

Les Arméniens d’Arménie sont des magiciens en diable. Ce sont des frères qui vous buteraient à la première contrariété. C’est dur d’entendre dire ça. Que les Arméniens sont des orientaux. Très dur. Mais c’est le fonds culturel qui nous colle au QI. L’Europe n’est jamais qu’un vernis sage. Dans les arrière-cours et les arrière-cuisines se fomentent des messes basses qui feront toujours partie de la part invisible des élections en Arménie. Sauf changement radical de mentalité. D’accord. Soyons optimistes. Je veux bien. Mais dans le fond, n’est-ce pas leur charme aux Arméniens, d’être des Européens orientaux ou des Orientaux en mal d’Europe ?

En vérité, je vous le dis encore. Je fus observateur en Arménie d’élections présidentielles. Et qu’ai-je vu ? Rien, aucun accroc. Il aura fallu qu’un autochtone me mette au parfum et me montre le ballet des voitures noires qui défilaient dans la cour de l’école. Elles allaient chercher les personnes âgées pour qu’elles viennent voter. Oui, cela est bien. Sauf qu’en échange on leur demandait de voter pour le parti républicain. Sinon… Et la peur faisait le reste. Sarkissian passait devant tout le monde les doigts dans le nez.

Aujourd’hui, on le sait. Ce qu’on appelle les ressources administratives sont à l’œuvre. On pourrait dire que le travail a été accompli en amont, dans cette part invisible des élections en Arménie.

L’Arménien, pays pauvre, maintenu dans la pauvreté, est une Arménie qui a peur. Elle a peur de ne pas pouvoir manger demain. De perdre son emploi. Son logement. Jouer sur cette peur de la part d’une administration acquise au parti au pouvoir par nature est de bonne guerre. Tous les administrés, mais aussi les autres, beaucoup d’autres, inféodés à l’État arménien, n’ont guère envie de perdre leur place ou leur pain. Et donc, ils feront ce que loyalement ils devront faire. Ce qu’aucun observateur ne verra, c’est le travail obscur d’influence qui s’est déjà joué avant le jour J.

Car on voit mal comment en Arménie, ceux qui détiennent le pouvoir, jouissant d’une situation confortable, mettraient leurs privilèges en jeu.

On le voit mal.

C’est pourquoi, les couillonnés d’hier prendront encore aujourd’hui une belle couillonnade.

Foi d’Européen !

Denis Donikian

18 septembre 2016

Notre culture

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 5:36

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Hasmik Pogosyan, ministre de la culture d’Arménie

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17 mars 2016

Adhésion de l’Europe à la Turquie ?

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 7:30

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Faut-il haïr l’Europe ? Faut-il haïr la démocratie européenne quand elle se prostitue ?

Le spectacle affligeant des Européens déroulant le tapis rouge devant une Turquie dictatoriale, une Turquie qui tue et qui bafoue les libertés publiques a dû dérouter plus d’un Arménien. Dérouter est un euphémisme quand il faudrait dire dégoûter, écœurer, effrayer même. Tous les Arméniens auront compris qu’une année de commémoration liée au centenaire du génocide de 1915, avec tout le cortège des leçons que leur histoire aura voulu donner au monde par des colloques, des cérémonies et des publications n’aura servi à rien. A l’heure où nous écrivons, les députés européens oseront-ils passer outre en jouant leur jeu malsain d’un marché qui leur fera perdre leur âme sinon aujourd’hui, mais sûrement demain. Le double jeu dans lequel la Turquie est passée maître, dont les Arméniens furent hier les témoins autant que les victimes, et qui s’exerce à l’heure présente contre le peuple kurde, n’aura donc pas suffi pour que l’Europe traite le cynisme de ce pays par la fermeté qui lui convient. Car les Européens ont une faiblesse : ils tiennent avec des non-Européens dans l’âme un langage qui convient seulement à des Européens. Et ces mêmes non-Européens qui accusent les Européens de constituer une sorte de club chrétien oublient sciemment que l’Europe est d’abord un club démocratique, où en principe tout se discute, tout se met sur la table et se décide en commun. Sauf aujourd’hui, sous l’effet du pragmatisme politique, où les uns prennent en coulisses leurs décisions pour des décisions européennes obligeant les autres à vouloir claquer la porte.

Pour être juste, si tous les Arméniens déplorent ce piège dans lequel est tombée l’Europe, tous les Turcs ne s’en réjouissent pas non plus. Je pense à ces démocrates turcs qui rêvent d’Europe et qui regrettent sincèrement que cette Europe-là s’acoquine aujourd’hui avec un État qui se joue des Européens au gré de ses seuls intérêts et de son idéologie jeune-turque.

Si les Arméniens sont effrayés, c’est qu’ils voient venir à eux ceux qui les ont forcés à l’exil. Si les Turcs devaient désormais se promener dans l’espace Schengen sans visa, Dieu sait si demain ils ne demanderaient pas davantage sous l’effet du nombre et ne viendraient submerger de leurs voix les revendications arméniennes. Je n’ose pas imaginer ce que deviendraient les commémorations du 24 avril si les Turcs débarquaient brutalement dans l’espace public européen pour concurrencer par le nombre les voix des Arméniens. Cette entrée sans visa aujourd’hui, n’est-ce pas le début d’un entrisme dans d’autres instances demain ? Sans parler du fait que le vaste monde turcophone pourrait prendre la Turquie pour une porte d’entrée en Europe et imposer un jour aux Européens des règles qui empêcheraient la démocratie de respirer. On peut aussi se demander si les Arméniens qui ont toujours en mémoire le scénario du génocide de 1915 ne prendraient pas les devants en s’exilant une seconde fois pour se mettre à l’abri dans des pays moins naïfs et capables de défendre leur identité. Cet avenir sombre, que d’aucuns peuvent considérer comme impensable, ne relève de l’élucubration que pour les plus dormants des esprits. Qui aurait cru que la mémoire du génocide avait déserté l’esprit des dirigeants turcs d’aujourd’hui ? Qu’on songe aux paroles du parlementaire du parti Justice et Développement Metin Kulunk, le 29 décembre 2015 : «  Il y a cent ans, les bandes arméniennes incendiaient écoles et mosquées. Aujourd’hui, ce sont les bandes terroristes du PKK ». Rhétorique qu’utilise sans hésiter Davutoglu, le Premier ministre. C’est dire combien il était utopique de croire que lors du centenaire la Turquie allait faire un geste d’excuse profond et sincère. La Turquie ne s’excuse que dans les termes qu’elle choisit et que s’il est de son intérêt de le faire aujourd’hui comme elle peut se rétracter demain si cet intérêt change. Les excuses historiques de Recep Tayyip Erdogan en avril 2015 (« Nous souhaitons que les Arméniens qui ont perdu la vie dans les circonstances du début du XXe siècle reposent en paix et nous exprimons nos condoléances à leurs petits-enfants ») se sont mués en injures un an plus tard en «  bandes d’Arméniens » dans la bouche de son Premier ministre. Car ces mots qui ont conduit à l’élimination des Arméniens conduisent maintenant à l’éviction des Kurdes. C’est que la longue marche des Turcs consiste à créer un État à tendance monoethnique. Même si existent sur place des cultures ancestrales nombreuses et variées, l’important est de les submerger par le nombre. Car la force du Turc, c’est le nombre.

De fait, la chancelière allemande, Angela Merkel, prise de court par le tsunami migratoire syrien a marqué des points dans la première partie du jeu en acceptant massivement les réfugiés, quand ses partenaires européens limitaient leur accueil, pour les perdre dans la seconde en les « échangeant » contre… des Turcs. Car le marchandage auquel elle a dû se plier avec la Turquie n’est ni plus ni moins un échange fondé sur la rétention des réfugiés en territoire turc contre la libre circulation des Turcs dans l’espace Schengen. D’autant que les pourparlers secrets à l’ambassade de Turquie à Bruxelles de la chancelière et de Davutoglu, en présence du premier ministre néerlandais, Mark Rutte, qui assure la présidence de l’Union européenne, dans la nuit du 6 au 7 mars, ont humilié les Européens et les ont mis devant le fait accompli. Sur les photos, Davutoglu jubile. Et quand Davutoglu jubile, c’est que la Turquie a avancé ses pions vers cette Europe qui la boude depuis près d’un demi-siècle. Le plus grave, c’est que l’Europe est tombée à genoux devant la Turquie en reniant ses valeurs à cause de l’Allemagne, alliée traditionnelle des Turcs comme en 1915. Ne pas fâcher les Turcs aura au moins conduit à plusieurs choses. D’abord à ne pas mettre à l’ordre du jour du Bundestag une proposition de loi reconnaissant le génocide arménien en achetant le silence des Verts. Ensuite en fermant les yeux sur les atteintes à la liberté de la presse. Enfin, en reniant une des valeurs fondamentales de l’Europe, à savoir la prise en charge des demandeurs d’asile. Ainsi donc, conséquence imprévisible, si les Turcs n’entrent pas dans l’Europe, c’est qu’ils auront réussi à la punir en la faisant sinon éclater du moins se renier.

Certes, nul ne saurait reprocher à Madame Merkel d’avoir cherché à convaincre les responsables politiques hostiles – et généralement chrétiens – à l’accueil des réfugiés. Madame Merkel en acceptant les réfugiés a probablement voulu relever l’honneur de l’Allemagne et la laver de son racisme « historique ». Elle aura cherché à réparer une histoire de meurtres et de destructions par des actes d’ouverture et d’humanité. Mais la société allemande n’était pas tout entière prête à pareil bouleversement de mentalité. Ni les réfugiés eux-mêmes capables eux non plus de bouleverser leurs habitudes. Les incidents de Cologne ont fait voler en éclats la belle générosité dont ils avaient bénéficié. C’est dire que l’accueil implique, au sens profond du terme, les deux parties. Il exige autant d’adaptation de la part de la puissance invitante que de l’invité lui-même. Les réfugiés qui obtiennent un secours matériel de la part d’un peuple dont les modes de vie se situent aux antipodes des leurs ne doivent-ils de leur côté payer d’une manière ou d’une autre, à commencer par une soumission aux règles du pays d’accueil ? Nul n’aurait le mauvais goût de leur demander pour autant de nier leur culture. Mais, qu’ils le veuillent ou non, le prix à payer pour pouvoir vivre sans la menace d’être tué par des bombes ou torturé par un régime dictatorial, c’est de vivre désormais partagé entre deux cultures. La vie d’un réfugié, c’est la paix par le déchirement.

Les Arméniens de France en savent quelque chose. Certes, la France, après la Première Guerre mondiale, qui avait éliminé beaucoup d’hommes, recherchait une main-d’œuvre maniable et corvéable à merci. Et que valait l’aliénation par le travail pour l’Arménien de Kharpet ou de Malatia qui venait d’échapper à un génocide ? Il a fallu une génération, sinon plus, avant que les Arméniens comprennent qu’ils étaient désormais dans un autre monde avec de nouvelles habitudes. Les exilés arméniens savaient ce qu’ils avaient gagné en perdant leur patrie et ce qu’ils avaient perdu en sauvant leur peau. Tant bien que mal, ils ont dû aller dans la vie en claudiquant comme des somnambules tantôt prenant appui sur leur jambe arménienne, tantôt sur leur jambe française. Jusqu’au jour où leurs enfants ont fini par marcher normalement. Ou presque, et certains pas encore. En tout cas, ils se sont adaptés, intégrés et même assimilés. Mais au moins, ils ont survécu au pire grâce aux Angela Merkel de l’époque. Il faut dire que les Arméniens n’avaient que de la reconnaissance et qu’ils étaient de culture chrétienne. Ce qui permet d’entrer plus facilement dans la civilisation occidentale. Sans parler de l’immense sympathie dont ils bénéficiaient à l’époque où les agissements sournois de Jeunes-Turcs mettaient en effervescence les intellectuels français, mis à part les Pierre Loti, Pierre Benoît et consorts. Et même si, par la suite, durant plus de vingt ans, ils sont restés de « sales Arméniens ».

Depuis un an, et durant l’année de commémoration du centenaire, les Arméniens voient défiler, en désordre et sous des formes certes différentes, les images de la haine en action dont leurs grands-parents avaient été victimes et parfois sur les lieux mêmes où elle s’était déroulée, sinon avec les mêmes acteurs, en tout cas des bourreaux animés d’une idéologie proche. Dyarbakir, Rakka, Alep, Deir-Ez-Zor… Comme hier la Première Guerre mondiale servit de couverture pour exterminer les Arméniens, aujourd’hui le conflit syrien sert aux Turcs pour se débarrasser des Kurdes. Comme hier, les villes détruites au canon. Comme hier, les viols et les ventes de filles et de femmes. Comme hier la profanation et la destruction des églises. Comme hier, les exodes, la faim et la soif. Comme hier le mépris de l’humain. Et comme hier le génocide.

 

16 décembre 2015

L’Arménie entre deux maux…

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 3:45

serge-Karabagh

 

S’il fallait encore des preuves pour convaincre les petits soldats de l’arménité que leur Arménie n’est pas un pays normal, les fraudes patentes qui ont entaché le référendum constitutionnel du 6 décembre dernier devraient y suffire. Depuis l’Indépendance, chaque scrutin électoral s’est apparenté à un viol du peuple arménien. Mais ce 6 décembre dernier, l’annonce des résultats au profit du Parti Républicain fut à ce point comique qu’elle donnait après-coup un goût de tragédie. Les Arméniens qui furent dans la tragédie génocidaire sont aujourd’hui victimes d’une tragédie politique dont les bourreaux se trouvent être des leurs. Mais pire que ça, ces mêmes bourreaux républicains pratiquent un négationnisme qui en rappelle un autre et qui se résume à cette question : « Prouvez-le ! – Prouver quoi ? – Prouvez que nous avons massivement fraudé ».

 

Cette tragédie, c’est la stérilisation des consciences, l’étouffement des voix citoyennes, le mépris dont souffrent les hommes et les femmes de ce pays depuis trop longtemps. Une forme de clochardisation des esprits rendus amorphes, impuissants, résignés, voués à subir encore et toujours la loi des plus cyniques. En effet, ce qui est le plus redoutable en Arménie, c’est la mort civique dans laquelle est entretenue une population qui s’insurge avec la régularité d’un métronome et rengaine sa protestation aussi vite qu’elle est montée, vaincue par la fatigue et le désarroi que lui inspire un pouvoir habile à instrumentaliser la démocratie au profit de sa propre pérennité.

 

Ceux qui ont lu Vidures comme il fallait comprennent à présent que les chiffonniers de la décharge y symbolisaient les citoyens d’Arménie dans leur ensemble. Car les Arméniens y sont amputés de tout rêve politique, réduits à se contenter des déchets d’une politique qui vise à faire de la vie une survivance ou un sauve-qui-peut.

 

Cet état de fait, je le clame dans tous mes livres sur l’Arménie. Les sceptiques qui me riaient au nez, aujourd’hui sont dans la rue et se réveillent dans le grand merdier où ces élections truquées ont mis les Arméniens, tandis qu’elles font honte aux Arméniens de la diaspora.

 

Cela étant, on est en droit de s’interroger sur les raisons qui poussent le président Sarkissian à obscurcir les règles démocratiques à son avantage.

 

Ambition machiavélique ou intérêt national ?

 

Tous les opposants se rangent derrière l’idée que Sarkissian mène le jeu politique en Arménie par goût du pouvoir, pratiquant la fameuse théorie de Machiavel qui consiste à garder la main coûte que coûte, sans regarder aux souffrances, ni aux sacrifices, ni aux risques que cela entraine. En effet, dans ce cas de figure, le passif devient pour le pays extrêmement dangereux en ce que la perte de confiance peut conduire à l’exil les citoyens les plus utiles au pays, et par voie de conséquence à un grave déficit démographique, sans parler d’un retrait progressif des investisseurs. D’autant, que l’impératif premier de toute politique en Arménie est celui de la sauvegarde du Haut-Karabagh dont Sarkissian est natif.

 

Or, ceux qui s’opposent aux opposants à Sarkissian, qui n’ont pas moins d’intelligence politique qu’eux, penchent plutôt en faveur d’un président qui transcenderait les aléas politiques au profit d’une seule et même idée, à savoir assurer la pérennité historique des acquis de l’Indépendance, à commencer par la sauvegarde du Haut-Karabagh. C’est dans ce sens qu’il aura mis sur la touche d’abord Raffi Hovanessian après les élections controversées de février 2013, puis Gagik Tsarukyan qui commençait à lui faire de l’ombre. Probablement à ses yeux, le premier ne lui semblait pas suffisamment aguerri pour se mesurer à Aliev et le second trop populiste et trop le nez dans ses affaires pour avoir l’étoffe d’un homme d’État.

 

Encore une fois, un président est astreint à l’ordre des priorités. Si la part principale du budget doit profiter avant tout à la sauvegarde des Arméniens du Haut-Karabagh, c’est forcément en défaveur d’une politique sociale. Je me demande ce que penseraient les opposants à Sarkissian si la défense du pays était affaiblie pour assurer le bien-être intérieur des populations. Sarkissian, chef de guerre, rappelle à la nation arménienne qu’elle est en guerre et que le temps de se relâcher ou de l’oublier n’est pas de mise.

 

Par ailleurs, contrairement aux romantiques de l’Indépendance qui la considèrent comme un bien absolu, Sarkissian estime que la meilleure façon de la défendre pour l’Arménie face aux ogres turc et azéri est justement de la diluer dans des alliances capables de sauvegarder sa souveraineté. Ceux qui criaient à la trahison peuvent se féliciter d’une amitié opportuniste avec les Russes. On voit bien aujourd’hui où la Russie est en conflit avec la Turquie que la « soumission » de Sarkissian au jeu de Poutine était stratégiquement à l’avantage de l’Arménie dans son conflit avec l’Azerbaïdjan. L’expérience politique de Sarkissian et son attachement viscéral au Haut-Karabagh inspirent davantage confiance que n’importe quelle hypothétique figure d’opposition. Cela veut signifier, que dans le contexte géopolitique de la région, où l’Arménie se trouve coincée entre deux pays turcophones, ennemis séculaires des Arméniens, l’émergence d’une démocratie normalisée comporte le risque de l’aventurisme et de sacrifices humains bien plus importants que ceux de la désastreuse politique sociale actuelle. Faire bouger les dominos d’un pouce en Arménie au nom d’une morale démocratique pourrait provoquer une déstabilisation intérieure dont l’ennemi saurait profiter aux premiers signes de faiblesse.

 

Le paradoxe est donc le suivant : Sarkissian est le pire président qui soit. Mais Sarkissian est le meilleur rempart contre l’azerbaidjanisation des populations du Haut-Karabagh qu’aucun Arménien digne de ce nom ne pourrait accepter. C’est que la pensée politique est d’abord une pensée du réel, une pensée de l’ambiguïté et qui se donne le droit de se contredire.

1 juillet 2015

NOS GRANDS HOMMES

Filed under: Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 5:50

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