Ecrittératures

26 novembre 2018

Je suis un écrivain mort

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Avec Paradjanov, Tbilissi 1980

 

Ce que vous n’arrivez pas à avaler, c’est votre disparition. Tout à coup, vous vous rendez compte qu’autour de vous une sorte de complot s’est mis en place pour que vous n’existiez plus. Un complot ourdi en sourdine de la part de votre propre communauté. Vous, vivant encore, voilà que vous assistez à votre effacement tout aussi symbolique qu’objectivement réalisé. On aura fait ainsi disparaître votre nom comme si votre corps avait déjà pris les devants. Alors que vous êtes encore de ce monde, que vous criez haut et fort que vous êtes bien là, on vous aura mis en bière, jeté aux oubliettes, voué aux gémonies. De fait, vous existez mais on s’acharne à tuer votre existence même par petites touches assassines. En tant que Denis Donikian, producteur de livres sur l’Arménie, on me veut mort. Et je vais vous le prouver.

D’abord, la chose est venue comme la fine lame d’une ironie douce-amère. Au détour d’un article, voilà qu’on parle de vous en appliquant le sobriquet de « mouche du coche ». Pas méchant, me direz-vous. Et pourtant, traiter quelqu’un de mouche du coche, c’est lui signifier qu’il s’agite beaucoup en croyant changer les choses alors qu’il n’y est pour rien. Longtemps on aura tenu pour des pets de none les diatribes de Denis Donikian contre les régimes Kotcharian et Sarkissian qui sévissaient en Arménie. Mais voilà que la révolution de velours lui aura finalement donné raison. La mouche du coche n’était donc pas du côté des intellectuels parleurs de paroles, du genre de celui qui lui aura décoché cette petite merde. Ses paroles à lui étaient des actes et ses actes se sont ajoutés aux actes des marcheurs de la révolution au point de renverser les régimes honnis de la falsification démocratique.

Après cette petite touche ironique est venu le coup d’éponge. Vous publiez deux livres : L’Arménie à cœur et à cri et Vidures, un roman en questions. Alors qu’on tient salon littéraire autour des parutions arméniennes, on saute sur vos livres à pieds joints. On ne va pas parler de la mouche du coche pour si peu. Donc, l’intellectuel parleur de paroles qui tient salon autour des parutions arméniennes vous met à la trappe. Vous n’existez plus. Vous êtes mis en bière, jeté aux oubliettes, voué aux gémonies. Et personne pour protester. Personne pour dire : «  Mais attendez ! Deux livres viennent de paraître qui méritent qu’on en parle, non ? Où sont-ils ? Que fait votre salon ? Est-ce qu’on y coupe les cheveux en quatre ou est-ce qu’on y coupe les têtes qui dépassent ? » Personne pour s’indigner. Or le manque d’indignation est le début d’une atrophie mentale, d’une paralysie morale, d’une pathologie de la conscience. Ainsi donc, tant le maître du salon littéraire coupeur de têtes que ses affidés qui n’éprouvent même pas la honte de sa mise à mort font de l’écrivain gêneur qu’est Denis Donikian un écrivain voué au néant.

L’autre petite atrocité dont j’ai déjà narré les tenants, les aboutissants et les effacements me fut jetée en pleine figure quand je lus le texte de présentation d’un récital consacré à la littérature arménienne. Le coup était d’autant plus flagrant qu’il mettait en pratique un mode de disparition aussi subtile que brutal. De la belle ouvrage de salaud salisseur de vérité. Dans ce texte, on présentait les auteurs dont on devait dire des extraits. Or, ces auteurs je les avais traduits moi-même : Toumanian, Mariné Pétrossian, Violette Krikorian, Parouir Sevag… Impossible de passer outre pour au moins une mes traductions. Le texte va même jusqu’à citer mes propres mots sans pour autant donner mon nom. Adonc, alors que le délit était aussi éclatant que le déni, là encore on m’avait mis en bière, jeté aux oubliettes, voué au gémonies. Sans parler du fait, qu’après plus de vingt livres écrits sans détour sur les tours et contours de l’arménité, le magicien de la censure arrivait à faire oublier mon existence comme auteur en mettant mes propres textes en bière et en jetant ma propre personne aux oubliettes.

Le coup final est arrivé il y a quelques jours avec l’annonce d’un salon du livre arménien. Et, comble de méchanceté, voilà qu’on m’envoie la liste des élus à mettre derrière une table pour vendre du livre comme on vend du basterma. Rien que du plumitif génocidaire, du pisseur de papier consensuel, du tout venant arménolâtre, pas de quoi branlicoter une ânesse en mal d’ânerie. Et me voici comme un aveugle à qui ses frères auront crevé les yeux à chercher mon propre nom sur le tableau noir des élus. J’allais dire que je n’en crus pas mes yeux, mais en fait depuis tant d’années qu’on me faisait le coup, des yeux je n’en avais plus guère. A force de me jeter du noir, ils me les avaient obscurcis, et je ne trouvais plus mon nom d’écrivain parmi d’autres noms d’écrivains. Ils m’avaient eux aussi jeté aux oubliettes, voué aux gémonies, mis en bière. C’est ainsi qu’on vous assassine. C’est dire que ceux qui ont survécu à un génocide pratiqueraient comme un génocide contre eux-mêmes. Oui, car le meurtre d’un écrivain, peut-être le dernier, au sein d’une communauté moribonde, est une manière d’achèvement par suicide collectif. En programmant la disparition de leurs écrivains les plus fous et les plus vrais, les Arméniens ne sont-ils pas en train de précipiter leur propre effacement ?

Et encore, ici je ne parle pas de telle radio communautaire qui évite depuis tant d’années de m’inviter. Pour me rouler dans sa naphtaline ? Non merci. Ni de ces éditeurs qui vous tuent en vous payant des clopinettes ou en refusant d’honorer un contrat de traducteur. Ni de ces organisateurs de bric-à-brac arménien qui placent vos livres à coté du loukoum ou du basterma.

Ainsi va notre culture…

Me voilà donc mort, mort symboliquement. Reste que mon corps gigote toujours. Il vit. Il nage entre deux eaux : les fangeuses d’une communauté malade et vengeresse et les claires de quelques Arméniens ou autres lucides et généreux.

Car le tableau serait injuste si on en restait là à dresser un bilan noir de notre propension à la jalousie, à la haine et à l’ostracisme.

En vérité, Denis Donikian n’est pas seul. Entouré par l’affection des siens qui stimulent son écriture, il palpite, il écrit, fût-ce au fond de son tunnel où la connerie arménienne ne parvient pas à le toucher.

Honneur à ceux qui savent honorer l’écriture car ils donnent vie à leurs valeurs.

Grâce à ces « happy few », je peux le dire, je ne faiblis pas. Les effaceurs de service n’auront pas ma peau. Et le peu qui me reste à vivre contribuera encore à enrichir la conscience que les Arméniens ont de leur destin. Oui, mes agnelets. Rien que ça !

Quand j’écris, je pense à mes inconditionnels qui se mettraient en quatre pour que je continue de couper les cheveux en quatre de l’âme arménienne. Au rang de ces indéfectibles figurent Alain B., Donig Ch., Antranig T., Dzovinar M., Chris U., Manoug et Aravni P., Claire G., Seta M., Georges F., Tatiana Y., Christine S., Marc V., Monique et Michel G., Mikael et Christine P., Varvara B., et tant d’autres anonymes qui me lisent avec gourmandise. D’ailleurs, certains ne se contentent pas de me lire, ils mettent leurs bras au service de mes livres comme de les acheminer d’Erevan jusqu’à moi. Ainsi firent et font encore Christine S., Tatiana Y, Seta M. : trois femmes puissantes…

Ceux qui veulent ma mort auront encore du fil à retordre. L’année qui vient leur réserve une gifle de taille. Et je leur dis d’avance : vous allez vous noircir la gueule avec votre propre bave. Je me réserve un grand rire de grand fou avant de mourir vraiment. Et nous le partagerons, mes amis. Nous le partagerons.

 

Denis Donikian

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7 avril 2017

Radio Naphtaline, la radio qui conserve les mythes.

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S’il y a une radio que les Naphtaliniens vénèrent, c’est Radio Naphtaline. Car Radio Naphtaline préserve les mythes naphtaliniens en asphyxiant les miteux.

Vous me direz que ceux qui gèrent cette radio sont probablement de vieilles ganaches. Des têtes archaïques, des crânes d’œuf pourri. Que nenni ! Radio Naphtaline, quand on l’écoute, sonne frais car ses voix proviennent de cordes vocales assez élastiques pour penser de leurs propriétaires qu’ils sont relativement jeunes. Mais ce qui trompe, c’est que ces cordes vocales juvéniles sans être joviales se gargarisent avec du cadavre. Car à force de rabâcher ou d’écouter l’esprit des momies, on se momifie soi-même. C’est alchimique.

En effet, Radio Naphtaline n’en finit pas de se repaître du passé. Car oui, Radio Naphtaline est une radio du passé, c’est-à-dire une radio du passif. Tous les Naphtaliniens qui l’écoutent s’y baisent à qui mieux mieux in mortibus. C’est qu’ils en ont des morts à se partager. D’autant que pour donner de la voix à ce passé, Radio Naphtaline fait toujours appel aux mêmes vestales, gardiennes des temps révolus, qui baignent dans la fosse des faits historiques comme des truies se roulent dans la fange. Les Naphtaliniens sucent la vieillerie autant que des porcelets les tétines de leur mère. C’est physiologique. Dès lors, on ne voit pas pourquoi Radio Naphtaline les priverait de spécialistes capables de les nourrir au lait fabriqué par le sang de l’histoire.

Car du sang, l’histoire en a produit chez les Naphtaliniens, plus que chez aucun autre peuple. Par tombereaux entiers. Et comme ce sang perdu, les Naphtaliniens comptent bien le rattraper, ils écoutent Radio Naphtaline, la radio qui dit comment faire. Non seulement elle indique la méthode mais aussi comment se brosser les dents avec du jus de cadavre. Les historiens sont en ce sens de magnifiques faiseurs de dentifrices et du meilleur conseil qui soit. Mais pas n’importe quel historien. Ceux que Radio Naphtaline a choisis pour dire au minimum 1,5. C’est le moins qu’elle puisse accepter. 1,5 ? Mais qu’est-ce ? 1,5 million de cadavres. Les minimalistes peuvent aller se faire ostraciser chez les zombies. En fait, en prenant toujours les mêmes historiens, Radio Naphtaline garantit à ses écoutants sa pérennité parmi les Naphtaliniens qui ne veulent entendre que ça, les cris du sang qui braille dans leurs veines. C’est que le temps chez les Naphtaliniens n’a qu’une dimension. Il n’est ni présent, ni futur. Il n’est que passé. C’est du temps arrêté. Du sang mis en boîte. C’est pourquoi ce qui est à venir chez les Naphtaliniens ne vient jamais puisque c’est leur passé qui est tout. Leur âme est rétrospective, vu que l’immortalité n’est autre que leur éternité dans leur histoire. 3 000 ans.

Tenez, parmi les fanatiques du passé, si l’on choisit au hasard, il y a ce plumitif qui n’en démord pas. Il a fait du 1,5 sa philosophie, sa morale, son dentifrice et son papier hygiénique qu’il macule de ses écrits. Il est tourné vers l’arrière comme une girouette qui serait définitivement coincé côté Est.  Chaque fois qu’il se met à écrire, il ne peut  s’empêcher de plonger dans son bain d’orgasme funéraire. Oui, oui, car pour lui rien n’est plus jouissif que le passif. Et comme il ne cultive que sa mémoire, elle s’est dilatée dans son cerveau au point d’écraser son imaginaire. C’est professoral, étant donné qu’un professeur, plutôt qu’un inventeur de vie,  est avant tout un serviteur de ce qui a été et qui n’est plus, un adorateur de la chose morte, un chercheur du fait effacé dont les effaceurs continuent encore d’effacer l’effacement même. N’est pas romancier qui veut, surtout quand on a le sexe tiré droit devant et la tête dans le cul, quand la vie vous demande d’être présent au présent et que votre cervelle a les yeux plantés dans votre occiput.  Mais heureusement les Naphtaliniens l’adorent, à telle enseigne qu’ils se voient dans ses nostalgies comme dans un miroir. En vérité, ce sont des vivants minés par de la mort. Si minés que la paralysie a fini par gagner leur cerveau et leur langage. Ils perroquètent à longueur de temps. Avec un profane, les Naphtaliniens n’ont d’autre but que de le rouler dans leur propre naphtaline. Moi-même, il m’arrive de me laisser aller. Ça me colle à la langue comme une glu et je profère des propos naphtaliniens sans m’en rendre compte. Heureusement, je peux me secouer et revenir à moi. Alors, je rougis de honte pour avoir décapité ma vie de son présent. J’ai honte d’écrire rétro au lieu de délirer dans mes imaginaires. J’ai honte de profaner ma vie en me barbouillant la gueule avec de la mêlasse à vous tuer une race en voie de disparition. Oui, j’ai honte. Car dans le fond ceux qui nous ont arrêtés à 1,5, arrêté le temps jusqu’à atteindre ce chiffre je veux dire, non seulement ont tué les morts mais aussi dégénéré les  générations posthumes. Ils ont tué chez les survivants non seulement les autres temps de la vie, le présent et le futur, comme je l’ai précisé. Je veux dire  qu’ils ont tué en chaque Naphtalinien la liberté de pleinement être. C’est-à-dire non miné par le goût amer d’une indignité qui vous marque à jamais.

Cela s’entend quand on écoute Radio Naphtaline. Les voix de Radio Naphtaline ne rient jamais. Elles font dans le grave 24 heures sur 24.  Voilà une autre composante humaine que les Naphtaliniens ont atrophiée : l’humour. Ce sont des agelastes, comme disait Rabelais. Des gens plombés à l’image du plumitif évoqué plus haut. Les agelastes sont des volatiles qui ne volent pas. Trop balourds. Trop gras. Trop tristes. Car pour voler, il faut avoir le sens de l’air, le goût du ciel, l’envie de la hauteur. Les Naphtaliniens sont des gens de placards et de cercueils.

En effet, Radio Naphtaline n’a pas pour mission d’informer, mais de propager le deuil comme revendication politique. Car le deuil des Naphtaliniens est d’autant politique qu’il fut le résultat d’une politique d’anéantissement. Donc les Naphtaliniens se doivent d’être in-formés toujours et partout sur la nécessité de la revanche. C’est la seule façon qu’ils auront de vaincre leur deuil, d’enterrer leurs morts. Mais en attendant, la culture des Naphtaliniens pue la mort à plein nez. Et le rôle de Radio Naphtaline est celui d’un diffuseur d’huile essentielle dans laquelle l’encens se mélange au sang. C’est vital de devoir se vautrer dans la fange des morts. 1,5 en vérité. Ca en fait du cadavre, tellement que ça pénètre dans la vie. Deux Naphtalieniens qui font l’amour font aussi de la mort sans s’en rendre compte.

Ainsi donc Radio Naphtaline entretient ce fardeau. Elle en rajoute même en ne convoquant pas à sa table ceux qui parlent des maladies du présent. Du syndrome de la naphtaline, en somme. Ce serait une trahison de le faire. Radio Naphtaline ne veut pas dire radiographie.  Si le pays est malade de diarrhée démographique, elle le dit pour le dire et passe à autre chose, à savoir son programme naphtalinien. Peu importe qu’il soit exsangue  ce pays, c’est le sang d’hier qui l’intéresse. Ce sang qui la démange et la submerge. Que ce pays soit dans la mort, qu’importe aussi. Tant que son cœur palpite, Radio Naphtaline fait croire qu’il sera toujours vivant et passe outre. Oui dans la mort, ce pays. La mort hygiénique ; la mort politique ; la mort démocratique ; la mort pédagogique ; la mort hystérique ; la mort militaire ; la mort sexuelle ; j’en passe. Car parler de ces morts-là, c’est dire que nous sommes incapables de nous tenir droit dans la vie. Que nous avons le don d’être au bord du gouffre. Hier nos bourreaux nous y précipitaient. Aujourd’hui nous autres survivants y sommes acculés, devenus les victimes de nous-mêmes. Dire cela, c’est jeter bien bas le haut nom du pays. Alors on le tait. C’est pourquoi Radio Naphtaline ne laisse pas entrer dans ses locaux les miteux briseurs de mythe et qui veulent jouer les Cassandre, les casse-couilles et les casseurs !

Telle est Radio Naphtaline. Je le sais car le miteux de service, c’est moi.

1 avril 2017

Le visible et l’invisible

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Les élections législatives du 2 avril, soit demain à l’heure où nous écrivons, on peut déjà le dire, c’est du jamais vu. Du jamais vu dans le quantitatif. 650 observateurs internationaux et 28 000 issus des partis politiques arméniens. Après ça, on ne dira pas que Serge Sarkissian ne fait pas dans l’européen.

On va voir ce qu’on va voir et les observateurs vont ouvrir grand leurs yeux pour ne rater aucune anomalie.

Or, en vérité je vous le dis, il n’y aura pas d’accroc, rien qui accrochera le regard en pointe d’Atom Egoyan et de Serge Tankian, puisqu’ils en seront. Au passage, je note le réveil tardif de ces activistes improvisés. Que n’ont-ils fait plus tôt, avec Kotcharian et le premier Sarkissian ?

Mais que vaudra l’observation de ces observateurs-là s’ils ne passent par la rubrique briefing ? A savoir un lavage du regard en règle. Du genre : Messieurs les Européens, n’oubliez pas qu’ici vous êtes chez des orientaux. Ah l’Orient ! Les parfums enivrants des magiciennes qui vous font prendre un crapaud pour une fée, une crapule pour une libellule, une élection à l’orientale pour une élection à l’européenne.

Les Arméniens d’Arménie sont des magiciens en diable. Ce sont des frères qui vous buteraient à la première contrariété. C’est dur d’entendre dire ça. Que les Arméniens sont des orientaux. Très dur. Mais c’est le fonds culturel qui nous colle au QI. L’Europe n’est jamais qu’un vernis sage. Dans les arrière-cours et les arrière-cuisines se fomentent des messes basses qui feront toujours partie de la part invisible des élections en Arménie. Sauf changement radical de mentalité. D’accord. Soyons optimistes. Je veux bien. Mais dans le fond, n’est-ce pas leur charme aux Arméniens, d’être des Européens orientaux ou des Orientaux en mal d’Europe ?

En vérité, je vous le dis encore. Je fus observateur en Arménie d’élections présidentielles. Et qu’ai-je vu ? Rien, aucun accroc. Il aura fallu qu’un autochtone me mette au parfum et me montre le ballet des voitures noires qui défilaient dans la cour de l’école. Elles allaient chercher les personnes âgées pour qu’elles viennent voter. Oui, cela est bien. Sauf qu’en échange on leur demandait de voter pour le parti républicain. Sinon… Et la peur faisait le reste. Sarkissian passait devant tout le monde les doigts dans le nez.

Aujourd’hui, on le sait. Ce qu’on appelle les ressources administratives sont à l’œuvre. On pourrait dire que le travail a été accompli en amont, dans cette part invisible des élections en Arménie.

L’Arménien, pays pauvre, maintenu dans la pauvreté, est une Arménie qui a peur. Elle a peur de ne pas pouvoir manger demain. De perdre son emploi. Son logement. Jouer sur cette peur de la part d’une administration acquise au parti au pouvoir par nature est de bonne guerre. Tous les administrés, mais aussi les autres, beaucoup d’autres, inféodés à l’État arménien, n’ont guère envie de perdre leur place ou leur pain. Et donc, ils feront ce que loyalement ils devront faire. Ce qu’aucun observateur ne verra, c’est le travail obscur d’influence qui s’est déjà joué avant le jour J.

Car on voit mal comment en Arménie, ceux qui détiennent le pouvoir, jouissant d’une situation confortable, mettraient leurs privilèges en jeu.

On le voit mal.

C’est pourquoi, les couillonnés d’hier prendront encore aujourd’hui une belle couillonnade.

Foi d’Européen !

Denis Donikian

1 juillet 2015

NOS GRANDS HOMMES

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12 décembre 2014

K2 par K.O.

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Dans la rubrique, le catholicos déshonore Dieu et le peuple arménien, il faut retenir la dernière lettre adressée par le Patriarche Manouguian de Jérusalem, laquelle s’inscrit dans le feuilleton honteux et nauséabond qui illustre les faits et méfaits de l’actuel squatter d’Etchmiadzine, après l’éloignement volontaire de l’Évêque Norvan Zakarian que nous avions en son temps amplement commenté sur ce blog (voir ici).

 

Cette fois encore, c’est de l’intérieur même de l’Église Apostolique Arménienne que la plainte est partie et pour qu’elle atteigne le peuple arménien lui-même. Il ne s’agit pas d’une critique extérieure comme mes amis de toujours me l’ont souvent reproché. Cette fois encore, c’est l’Église qui parle d’elle-même au peuple arménien, à ses croyants, aveugles, intégristes, athées, nationalistes, patriotards et tutti quanti. (Voir le site Keghart.com et celui d’Armenews dans une traduction de Gilbert Béguian)

 

Ainsi est révélée ce que nous savions tous et qui est confirmé par l’Évêque Manouguian, à savoir que notre K II national n’a pas d’autre ambition que de tenir sous sa botte les Églises de la diaspora, à commencer par le Patriarcat Arménien de Jérusalem. Or forcément, l’Église arménienne de Jérusalem, ça brasse du tourisme et ça fait du chiffre. D’ailleurs tout est dit dans cette phrase : «  Le sens des affaires commerciales n’est pas une manifestation de sagesse. Vous pouvez acheter ou rejeter les hommes mais N’AVEZ PAS LE POUVOIR D’USURPER ET DE VOUS APPROPRIER LA SAINTETÉ » (trad. Béguian). Ce qui veut dire en clair que pour le boss de l’E.A.A., homme d’affaires avant tout, la sainteté est le cadet de ses soucis. Pour lui, l’Église est une entreprise comme une autre et les Évêchés des filiales chargées de drainer l’argent de nous autres croyants, intégristes, athées, etc. vers les coffres d’Etchmiadzine. Rien d’autre. Dieu, c’est un produit comme de la savonnette, du prêt à porter, des andouillettes ou du caviar. A cette différence près, qu’ici on transforme la messe en savonnette, la bénédiction en prêt à porter, le chant liturgique en andouillettes et la nomination d’un évêque en caviar, le tout enrobé d’une plus-value incomparable : la grâce divine alliée à l’éternité de la nation.

 

Pour mener à bien son activité de reconquête « commerciale », le berger d’Etchmiadzine aurait à sa disposition un bataillon de moutons larbinisés qu’il a nommés selon leur degré d’allégeance à sa politique, les autres ayant été excommuniés à la louche sans autre forme de procès, à savoir moins pour leur « sainteté » que pour leur soumission aux diableries papales. Chacun de ces larbins moutonneux est ici désigné par le rebelle selon sa nature profonde ou la qualité de sa vocation comme dans l’Enfer de Dante : impéritie religieuse, moyens intellectuels limités, matérialisme, opportunisme, tous portant atteinte à leur devoir, à savoir : « protéger et préserver le doit national du peuple arménien ».

 

Mais le plus grave, c’est la mise en danger de l’Église, laquelle en négligeant sa mission de spiritualisation honnête et exemplaire plonge déjà le pays dans une forme d’incroyance ( « l’Eglise libre ») menaçante, propre à laisser se développer les sectes ou à rendre plus séduisantes les autres formes de foi chrétienne. Tout semble avoir d’ailleurs commencé par la collusion de pouvoir religieux avec un pouvoir purement païen «  Vous qui avez été appelé pour être le chef de notre Église, main dans la main avec des responsables politiques anti – religieux et de peu de foi ». A cela s’ajoute la personnalité même du catholicos dont l’Évêque de Jérusalem trace un portrait sans aménité : « esprit bradeur et puéril », prenant des « décisions capricieuses », immature, manquant de bon sens, de clairvoyance, irresponsable dans ses choix et sophiste dans ses raisonnements.

 

La question restera donc de savoir quel intérêt aurait l’Évêque de Jérusalem  pour laver ce linge sale en famille ? Pas pour son plaisir. Mais parce que l’abîme s’est brusquement ouvert à ses pieds. « Nous écrivons ces lignes, pensant que constater un mal et rester indifférent équivaut à être complice du mal ». Le reste est dit comme une prière : «  De nos jours, notre Église se trouve confrontée à une situation désespérée qui laisse planer le doute sur le futur, lorsqu’on imagine, pendant un instant, toutes les vertus dont notre nation a hérité et dont elle pourrait être encore digne. Soyez assuré que la force et la grandeur d’une nation ne se trouvent pas dans ses succès matériels, parce que les gens ne meurent pas des blessures physiques qu’ils reçoivent mais des blessures spirituelles. Les blessures infligées à son peuple sont plus le résultat d’actes irresponsables et égoïstes ; elles peuvent être considérées comme la mort naturelle d’une nation. » Il suffirait seulement que le haut responsable de la catastrophe à venir redécouvre nos valeurs spirituelles, et redevienne le “ Père de Tous “, sans être forcé d’agir dans un esprit de vengeance, mais avec générosité et avant tout, gracieusement, qu’il reconnaisse ses erreurs, pour que l’Église Arménienne soit comme elle a toujours été, le foyer des aspirations intellectuelles, spirituelles et morales du peuple arménien.

 

A bon entendeur …

 

Denis Donikian

17 octobre 2014

La faim du baobab

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« Il y a des femmes où s’implanter

est aussi difficile

que de vouloir introduire un baobab au Groenland,

même en temps de dégel ».

Anatole de Quercampois,

27 août 2014

Juifs et Arméniens

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 1:54
  • grrr
  • Garbis, tu connais la mauvaise nouvelle ? Toros a la maladie d’Alzheimer. Il oublie tout.
  • Il oublie tout, hein ? Eh bien cours lui dire qu’il n’oublie pas d’être arménien !
  • Je le lui dirai. Mais avant dis-moi si tu connais la différence entre un Juif et un Arménien ?
  • Non.
  • C’est que le Juif quand il émigre en Israël, il est accueilli à l’aéroport avec des chants et des bouquets de fleurs par des dizaines de frères déjà citoyens d’Israël. Pour l’Arménien, c’est l’inverse.
  • L’inverse ? Comment ça l’inverse ?
  • Oui, l’Arménien, lui, il quitte l’Arménie, il est seul à chanter de bonheur et il est accueilli dans la diaspora par des dizaines de frères déjà citoyens du pays, mais plus arméniens que lui puisqu’ils n’ont qu’une idée, c’est de dénoncer aux autorités les histoires fausses qu’il raconte sur l’Arménie  pour obtenir l’asile politique. Et même qu’il se trouve une maladie pour être opéré à l’oeil. C’est toujours ça.
  • Et quelle maladie ?
  • La maladie d’être arménien, pardi !
  • Et il y en a d’autres de différences ?
  • Oui, les Arméniens et les Juifs sont deux peuples qui ont subi un génocide.
  • Mais ce n’est pas une différence ça !
  • Pas une différence ? Pour les Juifs, la vie d’un Juif est tellement précieuse qu’un seul soldat peut être échangé par plus de mille prisonniers ennemis.
  • Et pour les Arméniens ?
  • Pour les Arméniens, c’est l’inverse.
  • Comment ça l’inverse .
  • Oui, car la vie du soldat arménien est tellement précieuse que ce sont les soldats arméniens qui le tuent. Mais heureusement ça commence à changer.
  • C’est tout ?
  • En Arménie, on autorise les ponts les plus hauts à aider les gens à se suicider comme il y a une époque où on faisait de la publicité des cigarettes pour aider les gens à attraper le cancer. Fumer ça peut rapporter gros. Le cancer aussi d’ailleurs. Mais heureusement ça commence à changer. Maintenant on envoie les cigarettes à l’étranger. En revanche, ce qui n’a pas changé, c’est que la vie d’un Arménien est tellement précieuse que les uns font du business pour que prospère la misère des autres.
  • Mais c’est comme ça partout dans le monde ! Alors pourquoi pas nous ?
  • Sauf que chez nous au moins on sait tenir sa dignité.
  • C’est vrai. On garde ça pour nous. C’est notre jardin secret.
  • Si c’est ça le jardin arménien, ça être arménien, je préfère être papou avec un tube sur le pénis et des plumes dans le cul.
  • Impossible, quand on est arménien on l’est à vie. Ou si tu veux, on l’est à la vie à la mort. Et ça c’est arménien. Faudrait pas l’oublier. Alzheimer pou pas.

19 mai 2013

ACTU 9

Voici résumé l’état actuel du peuple arménien.

Les riches cherchent le pardon de Dieu en construisant une église.

Et l’Eglise bénit leur œuvre.

En bénissant cette nouvelle église, elle bénit aussi l’argent.

Mais quel argent ?

Celui qui oblige le peuple à se contenter des restes.

Quel Arménien de la diaspora peut encore trouver une excuse à cette honte nationale ?

1 mai 2013

La double peine du génocide

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Vahan Markarian 1

Dessin de Vaham Markarian

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Le 24 avril dernier, anniversaire de mort et de mémoire pour tous les Arméniens, j’étais invité avec Sèda Mavian par l’Association Suisse-Arménie (ASA) à évoquer les problèmes que traverse notre petit pays bien-aimé et ses rapports avec notre continent diasporique. La gravité de la situation exigeait d’abandonner la langue de bois et d’étaler au grand jour les atteintes aux droits humains qui chambardaient le peuple et le rendaient enclin à quitter le pays. J’avais l’habitude d’émettre pareilles acrimonies, ma rengaine lyrico-critique depuis plus de dix ans était bien rôdée. Mais quelle ne fut pas ma stupéfaction d’entendre le religieux de la paroisse (la réunion avait lieu dans les sous-sols de l’église), homme d’évangile compassionnel comme je le supposais, renchéchir sur les récriminations d’un laïc pour dire que le jour était vraiment mal choisi, jour de deuil national non de lessive en famille. C’était dire dans le fond que ce n’était pas le jour de toucher au sacré nom d’Arménie en évoquant les injustices et les souffrances qu’enduraient les Arméniens. Tétanisé par cette admonestation plus terrestre que céleste, et sans vouloir mettre en avant mes révérences quasi fétichistes envers nos morts de 1915, je n’ai pas jugé utile sur le coup de répliquer au berger noir des ouailles helvétiques par les paroles du Christ selon lesquelles il faut laisser les morts enterrer leurs morts et répondre à l’urgence ( en l’occurrence, celle de la Bonne Nouvelle). Or, ce soir-là, avec Sèda Mavian, nous avions exposé tout un argumentaire pour réveiller les consciences et les rendre sensibles au désastre humanitaire, à la catastrophe démocratique et au suicide démographique que devait affronter l’ensemble du peuple arménien.  Un coup d’épée dans l’eau pour Séda Mavian. Et quant à moi, pour parler plus dru, j’avais pissé dans un violon.

Or, à bien lire les nouvelles qui tombent en cette année 2013, entre le 24 et le 30 avril, je constate  que le peuple arménien est moins que jamais épargné par la flagrante contradiction qui consiste à enterrer ses morts tout en faisant fi de ses vivants. En effet, d’un côté des commémorations commémorationnistes dont toutes les villes de France, de Navarre et du monde, sont coutumières ( avec Istanbul en cerise sur le gateau),  et de l’autre des titres à vous écoeurer le moral : « Près de 500 citoyens quitteraient l’Arménie chaque jour selon le député Aram Manoukian », « L’Arménie fait fuir ses habitants » ( ce dernier article évoquant le cas d’un policier arménien qui aurait fui son pays avec sa famille pour avoir refusé d’installer des micros dans les appartements de Levon Ter-Pétrossian, opposant notoire et premier président du pays).

Voilà qui donnait matière à réflexion.

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Le monde est ainsi fait que rien de ce qui est humain n’échappe au système paradoxal de sa réalité. Quand vous croyez l’avoir compris en ayant réussi à enfermer une vérité dans un mot ou dans une formule, voilà qu’il vous sort par-dessous les fagots d’autres visages de cette même vérité. Ainsi, le monde humain est à ce point complexe qu’il invente sans cesse des ruses contre les hommes pour renouveler les formes de ces cruautés qu’ils croyaient avoir jugulées. La moindre faille dans leur vigilance et c’est un déluge qui surgit devant eux et qui mettra des années avant de dire son véritable nom . On a cru légiférer contre l’esclavage et l’esclavage a retrouvé d’autres chemins. On croyait nourrir ceux qui avaient faim, et voilà que d’autres faims font mourir d’autres hommes.  On a nommé le génocide pour le condamner, et il resurgit sous d’autres masques, d’autres vocables comme celui de génocide blanc.

Les Arméniens se disaient que l’histoire avait déjà bu tout leur sang et qu’elle n’oserait pas revenir pour les dévorer une fois de plus. Mais en ayant perdu un tiers de sa population en vingt ans d’indépendance, l’Arménie se retrouve confrontée à une tragédie approchant celle de 1915, si l’on envisage le phénomène en termes de dispersion et d’assimilation dans des pays tiers. Les paramètres changent, les circonstances varient, les bourreaux ne sont pas les mêmes, mais le résultat est identique. En ce sens, on doit reconnaître que l’Arménie est en train d’ajouter aujourd’hui du suicide national au génocide historique d’hier. Aujourd’hui, de sourdes migrations, lentes et inexorables, entaillent et entament le peuple arménien.  Hier à marche forcée, les Arméniens étaient  voués à la mort par le fer ou la famine, aujourd’hui, volontaire et désabusée, leur fuite les voue à une dissolution totale à plus ou moins long terme dans les bonheurs désuets des patries démocratiques. Diaspora historique hier, diaspora économique et politique aujourd’hui.  Répétons-le : depuis son indépendance, si l’on s’en tient aux dires d’un député de l’opposition, l’Arménie est en passe de perdre en citoyens l’équivalent des disparus de 1915. Aujourd’hui,   l’histoire d’un peuple qui renaît toujours de ses cendres n’a jamais été aussi proche du mythe  tellement sont mûres les conditions d’une seconde catastrophe. Une catastrophe sournoise comme l’effet pervers d’une dépression morale collective tant en Arménie qu’en diaspora en raison même d’une perte de confiance, d’un sentiment d’impuissance accru, d’un sauve-qui-peut désespéré.

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Les mécanismes qui président à cette perte catastrophique avancent tellement masqués qu’ils échappent à l’attention générale et écrasent les meilleurs esprits sans crier gare.

De fait, l’emprise d’un génocide est telle qu’après les vivants d’hier, il emporte les vivants d’aujourd’hui. Pris dans la tourmente de sa négation, ceux-ci n’ont d’autre but que de vouloir réparer le grand dérangement causé par le coup de botte fasciste flanqué au mode de vie des Arméniens. La diaspora pouvait-elle faire mieux que ce qu’elle a accompli en cinquante ans de lutte pour la reconnaissance du génocide et la reconstitution de la nation ? Après s’être remis peu à peu de leur exil, après avoir retrouvé des valeurs anciennes et établi des repères nouveaux, impliqué leur vie dans leur pays d’accueil, les Arméniens ont commencé à parler, à écrire, à revendiquer. Mais plus ils parlaient, plus ils écrivaient, plus ils revendiquaient et plus les responsables directs et indirects de leur éradication entraient dans le silence buté de la falsification. Dès lors, l’obstination des bourreaux n’a eu pour d’autre effet que de décupler l’obstination des victimes. Même si des brèches s’ouvrent ici ou là au sein de la société civile turque, le mur de la négation continue de faire front à  l’idéologie arménienne de la reconnaissance.

De fait, cette stratégie de la négation à tout prix a pour conséquence de durcir les revendications des Arméniens, forcés qu’ils sont de les tenir pour l’élément clé de leur identité. Or, depuis cinquante ans que se multiplient les manifestations, les expositions, les livres, les mentalités tournent autour de ce trou sombre qui creuse l’âme arménienne de la diaspora, à savoir le trou de la mort et de la mémoire. Il suffit de voir quel genre de manifestation produit les plus grands rassemblements, quel genre d’exposition attire les foules, quel genre de livre s’écrit le plus et s’achète encore au sein de la communauté arménienne pour s’en persuader. Tout, absolument tout, porte sur l’histoire. L’histoire encore,  toujours l’histoire, l’histoire jusqu’à l’écœurement.  Au point que l’Arménien de la diaspora s’est construit un cerveau gangréné par la nostalgie, creusé par la perte, tourné vers le passé. Une pathologie qui a radicalement orienté sa pensée vers des temps révolus qu’il peine à vouloir ressusciter par ses livres ou par sa langue au détriment de son développement actuel. Déshumanisé hier, victimisé aujourd’hui, l’Arménien a misé toute son énergie sur la récupération de son humanité perdue, quitte à s’amputer de toute vision actuelle de l’histoire. Or l’état présent du peuple arménien a beau être criant de souffrance et d’injustice, l’Arménien de la diaspora ne l’entend que d’une oreille. Il couvre les cris et les crises de ses dons en espèces croyant soulager des plaies et promouvoir une démocratie saine, mais le mal continue dans la mesure où il se désintéresse de l’abîme réel où le pouvoir plonge le pays. La diaspora est en droit de s’interroger sur l’efficacité des aides généreuses et périodiques des phonétons, alimentées par les sacrifices des petites bourses de la diaspora, quand elle sait qu’elles n’auront pas empêché 50 000 Arméniens, dont 90% sont des femmes, d’aller faire les esclaves chez leurs anciens bourreaux. Quand elle apprend que le second président ose quitter le pouvoir avec 4 millards de dollars après avoir défiguré le centre ville de Erevan de constructions spéculatives sans avoir pu loger correctement les sinistrés du nord. Que le chef spirituel de « tous les Arméniens » se soucie davantage de construire des églises que de créer des restaurants pour les pauvres. Quand cette même diaspora constate que ses « représentants » ferment les yeux sur une émigration incessante et un système politique manifestement corrompu, réclament à cor et à cri le respect du droit aux Turcs et se taisent sur les flagrantes injustices qui gangrènent l’Arménie.

C’est dire que l’effet pervers de la lutte acharnée pour la reconnaissance du génocide est d’avoir laissé se développer une situation dramatique qui pèse lourd sur le destin du peuple arménien. Au point que les Arméniens qui perdent de plus en plus les raisons de s’aimer en tant qu’Arméniens cherchent à s’aimer comme ressortissants d’autres pays en pratiquant l’émigration à tout prix.

Une culture de mémoire et de mort, voilà ce qu’a fait de nous le génocide.

Denis Donikian

8 avril 2013

Le saint et le business

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Erik Johansson

Erik Johansson

A écouter avec attention :

[https://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=VZVtiFNowSo]

Résumé  de l’intervention pour ceux qui ne connaissent pas l’arménien :

Publiée le 21 mars 2013

Le président du fonds consacré à l’étude de l’architecture arménienne, Samvel Karapetian, raconte sur son blog la rencontre qu’il a eue avec  le Catholicos Karékine II, qu’il qualifie de tragi-comique.

L’architecte Armen  Hakhnazarian qu’il accompagnait présenta à Karékine II les travaux de rénovation relatifs à l’église Sourp Sarkis du village d’Ouchi, ajoutant que sous l’autel avait été découverte une dépouille dont une partie avait été envoyée en Angleterre afin d’en faire la datation.

Brusquement entendant parler de cette dépouille, le catholicos a fait montre  de curiosité, disant : « Mais où sont-ils, où sont-ils ces ossements ? » en portant la main sur son front, sans pouvoir dissimuler une certaine nervosité, croyant qu’ils étaient restés cachés chez d’Armen Hakhnazarian en attendant la réponse d’Angleterre.

De mon côté, je l’ai exhorté à attendre la réponse. Si les informations devaient montrer que les ossements dataient effectivement du 1er siècle, alors seulement on pourrait les attribuer à Saint Sarkis. Mais il était possible qu’ils ne remontent qu’à 200 ans.

A ces mots, le Catholicos s’est renfrogné, puis s’avançant a dit : « Cela n’a aucune importance. Vous ne pouvez pas vous imaginer tous les touristes que ça fera venir. »

Après quoi , il n’y avait plus rien à dire, déclare Karapétian, ajoutant que cette même année la nouvelle lui était parvenue selon laquelle on avait transféré d’Etchmiadzine à l’église Sourp Sarkis d’Erevan les cendres de Saint Sarkis, supposant qu’il s’agissait de celles découvertes par Armen Hakhnazarian qui les aurait transmises au Catholicos.

A la suite de cette histoire, Karékine II a raconté comment il était possible de «  segmenter la main droite de Krikor Loussavoritch de manière à obtenir plusieurs morceaux originels de cette main ».

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