Ecrittératures

1 avril 2017

Le visible et l’invisible

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Les élections législatives du 2 avril, soit demain à l’heure où nous écrivons, on peut déjà le dire, c’est du jamais vu. Du jamais vu dans le quantitatif. 650 observateurs internationaux et 28 000 issus des partis politiques arméniens. Après ça, on ne dira pas que Serge Sarkissian ne fait pas dans l’européen.

On va voir ce qu’on va voir et les observateurs vont ouvrir grand leurs yeux pour ne rater aucune anomalie.

Or, en vérité je vous le dis, il n’y aura pas d’accroc, rien qui accrochera le regard en pointe d’Atom Egoyan et de Serge Tankian, puisqu’ils en seront. Au passage, je note le réveil tardif de ces activistes improvisés. Que n’ont-ils fait plus tôt, avec Kotcharian et le premier Sarkissian ?

Mais que vaudra l’observation de ces observateurs-là s’ils ne passent par la rubrique briefing ? A savoir un lavage du regard en règle. Du genre : Messieurs les Européens, n’oubliez pas qu’ici vous êtes chez des orientaux. Ah l’Orient ! Les parfums enivrants des magiciennes qui vous font prendre un crapaud pour une fée, une crapule pour une libellule, une élection à l’orientale pour une élection à l’européenne.

Les Arméniens d’Arménie sont des magiciens en diable. Ce sont des frères qui vous buteraient à la première contrariété. C’est dur d’entendre dire ça. Que les Arméniens sont des orientaux. Très dur. Mais c’est le fonds culturel qui nous colle au QI. L’Europe n’est jamais qu’un vernis sage. Dans les arrière-cours et les arrière-cuisines se fomentent des messes basses qui feront toujours partie de la part invisible des élections en Arménie. Sauf changement radical de mentalité. D’accord. Soyons optimistes. Je veux bien. Mais dans le fond, n’est-ce pas leur charme aux Arméniens, d’être des Européens orientaux ou des Orientaux en mal d’Europe ?

En vérité, je vous le dis encore. Je fus observateur en Arménie d’élections présidentielles. Et qu’ai-je vu ? Rien, aucun accroc. Il aura fallu qu’un autochtone me mette au parfum et me montre le ballet des voitures noires qui défilaient dans la cour de l’école. Elles allaient chercher les personnes âgées pour qu’elles viennent voter. Oui, cela est bien. Sauf qu’en échange on leur demandait de voter pour le parti républicain. Sinon… Et la peur faisait le reste. Sarkissian passait devant tout le monde les doigts dans le nez.

Aujourd’hui, on le sait. Ce qu’on appelle les ressources administratives sont à l’œuvre. On pourrait dire que le travail a été accompli en amont, dans cette part invisible des élections en Arménie.

L’Arménien, pays pauvre, maintenu dans la pauvreté, est une Arménie qui a peur. Elle a peur de ne pas pouvoir manger demain. De perdre son emploi. Son logement. Jouer sur cette peur de la part d’une administration acquise au parti au pouvoir par nature est de bonne guerre. Tous les administrés, mais aussi les autres, beaucoup d’autres, inféodés à l’État arménien, n’ont guère envie de perdre leur place ou leur pain. Et donc, ils feront ce que loyalement ils devront faire. Ce qu’aucun observateur ne verra, c’est le travail obscur d’influence qui s’est déjà joué avant le jour J.

Car on voit mal comment en Arménie, ceux qui détiennent le pouvoir, jouissant d’une situation confortable, mettraient leurs privilèges en jeu.

On le voit mal.

C’est pourquoi, les couillonnés d’hier prendront encore aujourd’hui une belle couillonnade.

Foi d’Européen !

Denis Donikian

12 décembre 2014

K2 par K.O.

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Dans la rubrique, le catholicos déshonore Dieu et le peuple arménien, il faut retenir la dernière lettre adressée par le Patriarche Manouguian de Jérusalem, laquelle s’inscrit dans le feuilleton honteux et nauséabond qui illustre les faits et méfaits de l’actuel squatter d’Etchmiadzine, après l’éloignement volontaire de l’Évêque Norvan Zakarian que nous avions en son temps amplement commenté sur ce blog (voir ici).

 

Cette fois encore, c’est de l’intérieur même de l’Église Apostolique Arménienne que la plainte est partie et pour qu’elle atteigne le peuple arménien lui-même. Il ne s’agit pas d’une critique extérieure comme mes amis de toujours me l’ont souvent reproché. Cette fois encore, c’est l’Église qui parle d’elle-même au peuple arménien, à ses croyants, aveugles, intégristes, athées, nationalistes, patriotards et tutti quanti. (Voir le site Keghart.com et celui d’Armenews dans une traduction de Gilbert Béguian)

 

Ainsi est révélée ce que nous savions tous et qui est confirmé par l’Évêque Manouguian, à savoir que notre K II national n’a pas d’autre ambition que de tenir sous sa botte les Églises de la diaspora, à commencer par le Patriarcat Arménien de Jérusalem. Or forcément, l’Église arménienne de Jérusalem, ça brasse du tourisme et ça fait du chiffre. D’ailleurs tout est dit dans cette phrase : «  Le sens des affaires commerciales n’est pas une manifestation de sagesse. Vous pouvez acheter ou rejeter les hommes mais N’AVEZ PAS LE POUVOIR D’USURPER ET DE VOUS APPROPRIER LA SAINTETÉ » (trad. Béguian). Ce qui veut dire en clair que pour le boss de l’E.A.A., homme d’affaires avant tout, la sainteté est le cadet de ses soucis. Pour lui, l’Église est une entreprise comme une autre et les Évêchés des filiales chargées de drainer l’argent de nous autres croyants, intégristes, athées, etc. vers les coffres d’Etchmiadzine. Rien d’autre. Dieu, c’est un produit comme de la savonnette, du prêt à porter, des andouillettes ou du caviar. A cette différence près, qu’ici on transforme la messe en savonnette, la bénédiction en prêt à porter, le chant liturgique en andouillettes et la nomination d’un évêque en caviar, le tout enrobé d’une plus-value incomparable : la grâce divine alliée à l’éternité de la nation.

 

Pour mener à bien son activité de reconquête « commerciale », le berger d’Etchmiadzine aurait à sa disposition un bataillon de moutons larbinisés qu’il a nommés selon leur degré d’allégeance à sa politique, les autres ayant été excommuniés à la louche sans autre forme de procès, à savoir moins pour leur « sainteté » que pour leur soumission aux diableries papales. Chacun de ces larbins moutonneux est ici désigné par le rebelle selon sa nature profonde ou la qualité de sa vocation comme dans l’Enfer de Dante : impéritie religieuse, moyens intellectuels limités, matérialisme, opportunisme, tous portant atteinte à leur devoir, à savoir : « protéger et préserver le doit national du peuple arménien ».

 

Mais le plus grave, c’est la mise en danger de l’Église, laquelle en négligeant sa mission de spiritualisation honnête et exemplaire plonge déjà le pays dans une forme d’incroyance ( « l’Eglise libre ») menaçante, propre à laisser se développer les sectes ou à rendre plus séduisantes les autres formes de foi chrétienne. Tout semble avoir d’ailleurs commencé par la collusion de pouvoir religieux avec un pouvoir purement païen «  Vous qui avez été appelé pour être le chef de notre Église, main dans la main avec des responsables politiques anti – religieux et de peu de foi ». A cela s’ajoute la personnalité même du catholicos dont l’Évêque de Jérusalem trace un portrait sans aménité : « esprit bradeur et puéril », prenant des « décisions capricieuses », immature, manquant de bon sens, de clairvoyance, irresponsable dans ses choix et sophiste dans ses raisonnements.

 

La question restera donc de savoir quel intérêt aurait l’Évêque de Jérusalem  pour laver ce linge sale en famille ? Pas pour son plaisir. Mais parce que l’abîme s’est brusquement ouvert à ses pieds. « Nous écrivons ces lignes, pensant que constater un mal et rester indifférent équivaut à être complice du mal ». Le reste est dit comme une prière : «  De nos jours, notre Église se trouve confrontée à une situation désespérée qui laisse planer le doute sur le futur, lorsqu’on imagine, pendant un instant, toutes les vertus dont notre nation a hérité et dont elle pourrait être encore digne. Soyez assuré que la force et la grandeur d’une nation ne se trouvent pas dans ses succès matériels, parce que les gens ne meurent pas des blessures physiques qu’ils reçoivent mais des blessures spirituelles. Les blessures infligées à son peuple sont plus le résultat d’actes irresponsables et égoïstes ; elles peuvent être considérées comme la mort naturelle d’une nation. » Il suffirait seulement que le haut responsable de la catastrophe à venir redécouvre nos valeurs spirituelles, et redevienne le “ Père de Tous “, sans être forcé d’agir dans un esprit de vengeance, mais avec générosité et avant tout, gracieusement, qu’il reconnaisse ses erreurs, pour que l’Église Arménienne soit comme elle a toujours été, le foyer des aspirations intellectuelles, spirituelles et morales du peuple arménien.

 

A bon entendeur …

 

Denis Donikian

19 juillet 2013

Les caves d’Etchmiadzine.

VOROGNAVANK

VORODNAVANK

N’en déplaise aux thuriféraires patentés de l’Eglise apostolique arménienne, la démission du Père Norvan Zakarian a brusquement révélé au grand jour des pathologies d’autant plus surprenantes qu’on aurait eu du mal à croire qu’elles fussent possibles au sein de cette vénérable institution. Certains, au nom de principes plus proches d’une conception unitarienne de la communauté que d’un renouveau religieux, ont cru bon de souhaiter que le Père Zakarian revienne sur sa décision. On peut demander à un gardien de la foi arméno-chrétienne, et de surcroît aguerri par son sens et son expérience de la  patience, qu’il tienne un temps sa main droite au cœur d’un guêpier, mais on ne peut exiger qu’il y tienne son corps entier. D’ailleurs, tous nos laïcs arménomaniaques, qui déplorent aujourd’hui ce qu’ils appellent une défection, se sont-ils empressés de le soutenir alors qu’il supportait de plus en plus mal les harcèlements, les humiliations, les agressions que faisaient pleuvoir sur lui sa hiérarchie ? La démission du Père Norvan Zakarian résulte avant tout du lâchage de toute la communauté des fidèles. Je dirais même de toute la diaspora et de ses représentants après les alertes constituées par les affaires de plusieurs paroisses, à commencer par celle de Nice. De mon côté, ignorant que Monseigneur Zakarian jouait à son corps défendant un rôle de courroie de transmission, ignorant ce qu’il pouvait endurer à devoir se plier aux diktats de la maison-mère, je lui fais mes excuses pour des propos qui auraient pu manquer de retenue. Et je salue aujourd’hui une démission par laquelle le Père Zakarian sauve et pérennise l’Eglise apostolique arménienne tandis que ceux qui se croient à l’intérieur deviennent par le même coup des étrangers à la parole du Christ.

Il suffit d’évoquer les articles déjà publiés et qui continuent de paraître tant en Arménie qu’en France, mais aussi les émissions de radio chez nous, pour mesurer l’impact de l’événement.  Il reste que ces confessions, déclarations, opinions en tous genres nous laissent volontiers sur notre faim. On s’autocensure, on dit sans dire, on retourne le négatif en positif, bref on prend les Arméniens pour d’imbéciles petits moutons tout en leur donnant du foin pour satisfaire leur besoin de vérité.  Mais pour dire la vérité, celle qu’on connaît, la vérité la plus simple, encore faut-il éviter de la noyer sous un fatras d’intentions idéologiques, de ruses dialectiques ou de considérations historiques.

Lors de son entretien à Radio Ayp, Monseigneur Zakarian aurait annoncé que le Père Vatché, accusé d’actes de violence, avait été blanchi en appel. On peut supposer qu’il ignorait encore le jugement par lequel ce même Père Vatché avait été condamné à deux ans de prison ferme, commuée en prison avec sursis comme le veut une tolérance accordée à des personnalités étrangères. De fait, l’élément déclencheur de cette ténébreuse affaire aura été ce Père Vatché dont le catholicos dira que sa «  soutane relèverait de [s]a propre dignité [au catholicos] comme elle doit relever de la [sienne] [au Père Norvan] et de celle de chaque ecclésiastique arménien ». Il faut que le lecteur entende cela : un Père condamné pour violence à deux ans d’emprisonnement ferme serait indispensable à la dignité de sa « sainteté »,  alors que ce même catholicos aura excommunié à tour de bras des religieux indemnes de toute condamnation mais ayant eu le malheur de déplaire au berger d’amour de tous les Arméniens. Tous des judas ! Et cerise sur le gateau, il exigera du Père Norvan qu’il lui trouve un travail digne ( le Père Vatché ayant été gardien pour nourrir sa famille, seulement gardien, sans attache avec aucun des mafieux qui sévissent sur la Côte d’azur où son bracelet électronique l’empêche désormais de circuler). Faute de quoi, le Père Zakarian serait viré. A savoir viré de l’Eglise apostolique arménienne. Mais, votre seigneurie, Père saint de corps et d’esprit, le Père Norvan, ce sont des années de service et de dévouement, on ne peut pas… Et que diraient les Arméniens de France, éreintés, dilués, déboussolés ? Rien à cirer ! RAUS !  C’est que dans cette Eglise, on ne vous vire pas pour indignités morales ou religieuses. Dans cette Eglise on peut vous canonner hors toutes raisons canoniques. Enfin cet ultimatum a été confirmé, non pas au cours d’une audience privée, dans un endroit conforme à la dignité de la personne et à la gravité de la situation.  Mais dans un aéroport, en présence d’hommes politiques arméniens de haut rang. Pour qu’ils entendent bien qui est qui et qui peut faire quoi.  Car, chez nous, là où les pas se perdent, la nation peut se défaire. Pour preuve, la diaspora, qui a de la colère à revendre quand il s’agit des Turcs, n’aura même pas eu un frémissement d’indignation. Ses dignes représentants n’auront même pas protesté devant cette curée dont la victime était aussi un des leurs, peut-être le meilleur d’entre eux.  Ce jour-là, il faut bien le dire, c’est toute la diaspora qui a été humiliée, comme elle l’a été à Nice, à Genève et ailleurs. Ce jour-là, le locataire d’Etchmiadzine s’est montré comme le propriétaire de l’Eglise apostolique arménienne. Ainsi donc le flagrant délit est-il sous nos yeux. L’Eglise apostolique arménienne n’appartiendrait pas aux Arméniens. Celui qui doit servir d’apôtre entre Dieu et les hommes, qui doit s’inspirer de Dieu pour se mettre au service des hommes, cet homme-là se sert des hommes pour qu’il soit craint et vénéré comme un dieu. Car c’est un dieu de clémence ( Père Vatché), un dieu de colère ( Père Norvan), un dieu de possession, qui prend ce qu’il veut, où il le veut ( Paroisses de Nice et autres), un dieu qui fait la pluie et le beau temps dans l’esprit de ses ouailles. Un dieu qui n’a que faire de la démocratie…

Pour autant, dans ce même entretien, le Père Zakarian aurait soutenu que le catholicos avait toujours respecté les principes démocratiques, principalement dans l’affaire de Nice. Or, le comportement du catholicos à son égard contredit cette appréciation, comme si la victime cherchait à ne pas trop noircir son bourreau. De fait, il s’agit bien d’une forme d’autoritarisme reflétant ce que l’archevêque aura dénoncé dans sa lettre de démission, à savoir ce « climat qui règne au monastère-mère des Arméniens, où prévaut l’absence d’amour et de bienséance ainsi qu’un fatigant culte de la personnalité ».

Qu’est-ce à dire dans le fond ? Que même le plus indigne de ses prêtres mériterait de la part du catholicos l’attention du berger à sa brebis égarée ? Quoi de plus louable ! Quelle meilleure preuve de compassion ! Mais dans la pratique machiavélique d’Etchmiadzine sauver un prêtre implique aussi de pouvoir en jeter un autre au rebut. Et quel autre ! Sans une once de scrupule. Dès lors, on est en droit de se demander ce que vaut une Eglise qui relève les businessmans en soutane et écrase les obéissants ? Quel est ce chef d’Eglise qui joue avec le destin des hommes, élevant les uns et rabaissant les autres, et faisant de l’obéissance l’instrument de ses caprices ?

Et par ailleurs, pourquoi ne pas s’interroger sur les raisons pour lesquelles  un catholicos défend un prêtre dont le comportement n’est pas celui d’un homme d’Eglise ? Les paroissiens de Nice en savent quelque chose. Qui tient l’autre par la barbichette ? Pour quelles motivations supérieures, secrètes ou affectives, le catholicos cherche-t-il à garder un prêtre qui ruine l’image de l’Eglise, quitte à détruire un autre qui l’honore ? Le subalterne aurait-il de quoi faire chanter son supérieur que celui-ci le défende jusqu’à envisager de se débarrasser d’un archevêque, et pas des moindres ?

Comme je l’ai dit par ailleurs, cette Eglise paye en dérives autoritaires, arrogance et comportements discutables de trop donner à César et pas assez à Dieu.  On veut nous faire croire que les dernières élections ont été les plus démocratiques qui soient pour la désignation du catholicos, en l’occurrence Karékine II. Plus démocratiques ne veut pas dire démocratiques. On conçoit difficilement que la corruption généralisée qui sévit en Arménie se soit arrêtée comme par enchantement aux portes de la citadelle d’Etchmiadzine.( Son appétit est tellement vorace qu’elle déborde même sur notre Côte d’Azur ). La cité qu’on espérait être un îlot d’amour et de respect mutuel, serait selon le Père Norvan Zakarian, un lieu où ils feraient défaut au profit d’«  un fatigant culte de la personnalité ». En d’autres termes, Karékine II serait dans l’ordre du religieux ce qu’est Serge Sarkissian dans celui de la politique. Son symétrique exact, avec le costume pour unique différence. A telle enseigne qu’on voit mal le premier froisser le second.  Entente qui conduit le représentant du Christ sur la terre arménienne à trahir ce qui devrait être son souci majeur, à savoir la compassion. Si cette Eglise s’inspirait des principes évangéliques, elle veillerait d’abord à nourrir les pauvres qui sont légion en Arménie. Mais le faire équivaudrait à dénoncer la politique sociale de Sarkissian. Alors on construit en plein Erevan une annexe d’Etchmiadzine, dans le quartier des grands hôtels et du luxe clinquant. Car faute de pouvoir et de savoir construire les hommes par la parole du Christ, cette Eglise bâtit des églises. Croyant magnifier Dieu par la pierre, elle Lui élève en réalités des tombeaux.

Cette Eglise, qui n’a jamais su séparer le religieux du national, devait fatalement conduire aux dérives qui explosent aujourd’hui au nez et à la barbe de tous les Arméniens. A commencer par une forte déspiritualisation de la nation arménienne. A croire que c’est la seule Eglise où un athée se trouve à son aise. Car pour être de l’Eglise arménienne, il ne suffit pas de croire en Dieu, d’y venir pour faire le plein de valeurs chrétiennes. Etre arménien suffit. Ce qui conduit à dire que  l’Eglise arménienne n’est que le théâtre de la nation, et ses représentants des comédiens qui ont appris par cœur des rengaines qu’il doivent savoir bien nasiller.

Eglise café au lait, qui offre à ses officiants la possiblité de se beurrer la biscotte, avec en sus la fermière si elle vient à passer. On peut encore admettre que le spirituel n’inspire plus nos Arméniens dont le fonds mental tient le sol pour unique absolu. Il reste que le désarroi dans lequel nous laisse la démission du Père Norvan Zakarian aura produit un véritable trouble moral dont on sent bien qu’il découle d’une perte généralisée de l’éthique. Je veux dire qu’il aura mis au jour ce que nous avons toujours voulu cacher. Car la vérité ne se tue pas. La vérité ne peut s’excommunier d’un mot. Les vérités intimes, les vérités profondes que nos arménolâtres ont voulu camoufler, soit parce qu’ils avaient honte, soit parce qu’ils étaient pleutres, viennent aujourd’hui au-devant de la scène jouer leur part. Car toutes nos vérités nauséabondes, enfouies de force, un jour ou l’autre remontent en surface sous forme de souffrances. C’est ainsi que nous créons nos bourreaux et créons nos martyrs. Quand la diaspora va visiter les ruines de nos églises, elle ignore que ce sont les ruines morales et spirituelles de la nation arménienne d’aujourd’hui qu’elle a devant les yeux. On savait la corruption politique du pays, on a voulu ignorer l’état de déliquescence morale qui affectait aussi le seul lieu qui devait préserver comme un trésor des valeurs d’humanisme, de charité, d’amour. Ce lieu qui aura cédé lui aussi aux tentations  les plus tristes. Car nous savons désormais qu’un prêtre condamné à la prison peut avoir les faveurs exclusives du chef spirituel de tous les Arméniens au détriment des meilleurs.

On nous dit du trouble-fête qu’il aille faire pénitence dans un couvent. Si au moins ce dignitaire avait la dignité d’un repenti. Car être élevé à la fonction de dignitaire ne vous confère pas forcément de la dignité.  Être dignitaire n’est d’ailleurs qu’une manière de camoufler ses indignités. N’en déplaise à ceux qui nous feront une moue d’indignés, d’aucuns pensent même qu’Etchmiadzine serait un vivier d’indignitaires. Pourtant les affaires de Nice ne sont qu’une litanie d’indignités qui auront indigné plus d’un paroissien. A commencer par celle qui consiste  pour un officiant ( le Père Vatché)  à interrompre sa messe pour tancer un vendeur de cierges… Mais au fait, qu’on nous dise où sont les couvents actifs en Arménie pour qu’on puisse y envoyer cet homme-là faire pénitence à défaut de lui trouver un pénitencier digne de sa soutane dont le catholicos soutient qu’elle  serait le garant de sa dignité. Quels sont les anachorètes qui par leurs prières seraient à même de sauver ce peuple de ses propres démons ? D’ailleurs, voilà bien ce qui manque à ce pays. Des hommes de prière. Des hommes de pénitence. Des fous de Dieu. Quand on sait que le catholicos a autorisé que le monastère de Tatev devienne un monument qui rapporte au même titre que la Tour Eiffel ou les Studios d’Hollywood, on comprend vite de quelle sauce est faite sa conception du religieux. Ce monastère devait être un haut lieu de l’esprit.  Mais le vide de Tatev est à l’image du vide spirituel du chef spirituel de tous les Arméniens. N’est pas Grigor Tatevatsi qui veut, lequel écrivait : «  L’âme peut tomber malade de la même manière que le corps ». Or, le grand corps du peuple arménien est aujourd’hui malade de son peu d’esprit.

Eglise archaïque que l’Eglise arménienne, tenue par des perroquets, qui ressassent des formules dont ils ne pratiquent plus le sens. Eglise passéiste, embaumée de traditions obscures, argentée, dorée, qui ne sait pas répondre aux interrogations des hommes, ni à leurs besoins, ni à leurs angoisses. Eglise de l’indifférence, de l’arrogance et de l’obscurantisme qui distille des superstitions, diffuse des fables, s’octroie des saintetés artificielles. Et sous ce fatras de fadaises dignes de contes pour enfants attardés, elle contribue à enniaiser le peuple et étouffe la parole vivifiante du message évangélique. Que fait-elle pour les pauvres ? Rien. Que dit-elle aux politiques pour améliorer le sort de ces pauvres ? Rien encore. Quelles réflexions mène-t-elle sur la bioethique, l’avortement, la contraception ? Allez savoir. L’entendez-vous défendre la femme qu’on bat ? Que dit-elle aux riches qu’elle ne dit pas à elle-même ?  En somme, Eglise qui baptise, qui marie, qui enterre et qui empoche.

C’est dire que l’Eglise d’Etchmiadzine, sous le catholicossat de Karékine II, n’est à ce jour ni crédible ni croyante.

 

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Lire aussi « Arménie, la Croix et la Bannière » de Denis Donikian, Editions Sigest, 2012,2013

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31 janvier 2013

Elections kalachnikov ou la démocratie par le vide

De Mkrtitch Matévossian

De Mkrtitch Matévossian

Les Arméniens s’indignent de tout sauf d’eux–mêmes.  On pourrait y voir un symptôme d’infantilisme si le fait de ne pas s’indigner de ses propres indignités n’appartenait avant tout qu’à nos élites. Vous savez, ceux qui pensent à la place des Arméniens et qui défendent leurs intérêts. Expatriés volontaires qui vous gargarisent le cerveau avec de la patrie, le seul pays au monde qui vous veut du bien en vous faisant du mal. En somme, ceux qui voient la grande histoire et négligent les petits riens de la vie.  Et qui n’en ratent pas une pour congratuler les hauts gradés de notre honte pour mieux jouir d’être arménien. Que voulez-vous, c’est la politique qui veut ça. Mais qu’importe pourvu que nos élites diasporeuses reçoivent des médailles officielles pour services rendus à un pouvoir qui enferme la nation dans le mensonge, la misère et l’obscurantisme.

Ainsi donc, les élections en Arménie seront les plus propres de toutes celles qu’elle aura connues depuis son accession à l’indépendance. Ce qui donne raison à une opposition qui  s’est toujours indignée des irrégularités dont furent entachées les précédentes. (Oubliant celles qui furent « gagnées » hier par les leaders de cette même opposition, à savoir Lévon Ter Pétrossian en personne. Mais c’est l’hôpital qui se moque de la charité, me direz-vous dans un cri d’indignation. Que non ! C’est le cancer qui fornique avec la gangrène).

Ces élections présidentielles de février seront d’autant plus propres que c’est un bon connaisseur des falsifications qui le dit. Un tonton flingueur d’opposants qui a pris ses leçons auprès des deux présidents fossoyeurs qui l’ont précédé. Mais au moins celui-ci pèse plus lourd par sa plus-value. C’est la mère Denis du lavage politique qui ne vous laisse aucune tache de sang sur le linge sale de la famille arménienne.

Mais surtout, c’est l’homme qui ne voit pas qu’il est le malheur du peuple arménien. Non, il ne le voit pas. Un ersatz d’Hitler qui voulait tellement la grandeur de l’Allemagne qu’il a réussi à lui donner sa destruction.

Depuis quelques mois, il en a défait des opposants, notre tonton. D’abord, il a rayé  le messie Lévon Ter Petrossian, en lui montrant qu’il criait victoire plus haut que son QI. Puis Vartan Oskanian en le menaçant d’une épée de Damoclès fiscale.  Enfin Dodi Gago, colosse aux pieds d’argile, en lui montrant que son business pourrait vite prendre l’eau. Après quoi, les autres présidentiables auront beau se lever, ils ne feront que des  bruissements de mouches. Mais gare à celui qui voudrait en faire trop. Lui aussi pourrait passer par le hachoir de notre Machiavel. Car l’homme aux petits yeux a un regard d’aigle. Il voit, il veut, il va… Et ainsi grâce à lui, le peuple arménien vit dans le cirage, ne sait où donner de la tête et va de préférence crever à l’étranger.

C’est que dans notre démocratie abricotière, il y a quatre moyens d’éliminer les candidats qui s’opposent à vous. Pendant les élections par le bourrage des urnes, après les élections en falsifiant les comptes, et avant les élections en supprimant par le chantage les prétendants les plus dangereux. Reste la méthode radicale de l’arme à feu.

Ainsi va le monde politique arménien. Celui d’une démocratie sans démocrate. SS hier, SS demain.

Que fallait-il faire alors, me direz-vous ? Mais rendre le désert démocratique plus désert encore que celui organisé par le candidat sortant, pardi ! Histoire de jeter l’indignation du peuple à la figure. Pour une fois, les Arméniens qui ont du génie à revendre aurait pu inventer le concept d’élections kalachnikov en donnant l’exemple d’une élection présidentielle où les opposants au président candidat, après avoir déclaré leur candidature, se seraient tous volontairement retirés. Histoire de montrer quelle glaciation démocratique le pouvoir en place aura créée en Arménie par l’élimination fiscale, symbolique ou réelle des prétendants au poste. Certains qui l’ont compris se sont déjà désistés. Mais tous auraient dû le faire pour que le pantin s’agite tout seul au vu et au su de tout le monde civilisé.

Car nous savons d’ores et déjà que tout passera comme une lettre à la poste. Alors que le peuple arménien, peuple inventif, a besoin de confiance pour s’inventer, il devra vivre à l’étouffée  durant cinq nouvelles années. Et vous verrez nos élites diasporeuses applaudir, congratuler, médailler même le père constrictor, ses fils ambassadeurs et le saint esprit apostolique, en vérité tous assassins de la parole et de la pensée arméniennes.

Denis Donikian

DERNIERES NOUVELLES : Quelques heures à peine après avoir affiché cet article, l’un des candidats à l’élection présidentielle, et pas des moindres, Parouïr Hayrikian,  était blessé par balle, touché à la poitrine, lors d’une tentative d’assassinat. Elections kalachnikov, je vous ai dit. Kalachnikov. Sans d’ailleurs vouloir accuser personne.

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26 août 2012

Livre : ARMENIE, La CROIX et la BANNIERE

Filed under: E VIVA ARMENIA !,LIVRES — denisdonikian @ 7:05

VIENT de PARAÎTRE

aux Editions SIGEST

POUR COMMANDER LE LIVRE VOIR ICI 

13 août 2012

E viva Armenia ! (12)

Vahé Avétian, Boghos Boghossian et les autres…

Le 17 juin dernier, au restaurant Harsnakar à Erevan, appartenant à l’oligarque Rouben Hayrapetian, alias « Nemets Roubo »,  trois médecins militaires étaient sévèrement battus par les gardes de sécurité pour des raisons restées inconnues. Vahé Avétian, 33 ans, l’une des victimes, devait décéder près de deux semaines plus tard à l’hôpital. Six hommes inculpés d’agression furent mis en détention préventive. La mort d’Avétian déclencha aussitôt une vague d’indignation dans la capitale, provoquant une série de manifestations de rue pour protester contre l’impunité dont jouissent aussi bien les riches hommes d’affaires proches du gouvernement que leurs gardes du corps. La colère des manifestants conduisit Hayrapetian à démissionner de son mandat de député du Parti républicain. Tout en reconnaissant sa responsabilité morale, Hayrapetian a fortement nié toute implication dans ces événements. Après avoir répondu positivement à la demande  de Tigran Yegorian, l’un des deux avocats représentant la famille de la victime, d’accéder au dossier, le chef de la police, Ruben Mkrtchian, aurait fait, depuis, marche arrière. Dès lors, à l’heure où nous écrivons, les avocats de la victime craindraient une éventuelle tentative de dissimulation des pièces de cette affaire. Selon un haut fonctionnaire, les enquêteurs ne verraient aucune raison juridique de poursuivre Hayrapetian, étant donné qu’il n’était pas présent à Harsnakar lors de l’incident. Les dirigeants de l’opposition qui exigèrent une enquête parlementaire distincte sur l’agression, ont vu leur demande rejetée par la majorité pro-gouvernementale à l’Assemblée nationale, au motif que les investigations policières étaient objectives et transparentes.

Il n’aura échappé à aucun protestataire en Arménie à quel point cette triste histoire rappelait la manière dont un sbire du président Robert Kotcharian avait tabassé à mort Boghos Boghossian, dans la nuit du 24 au 25 septembre 2011, au restaurant Aragast, autrement nommé Paplavok. Interrogé plus tard sur cet événement, Charles Aznavour, l’invité du président ce soir-là,  aura vivement répliqué en disant qu’il s’agissait probablement d’une crise cardiaque. Pour autant, on peut douter qu’il ait avancé cette explication par ignorance. En proférant pareille contre-vérité, c’était comme s’il nous révélait de quel côté de la conscience universelle il jouait son honneur. Depuis, les gazouillis d’Aznavour nous éraillent les oreilles. Comme on dit, la langue n’a pas d’os. Ce même soir, les autres clients n’auront pas boudé leur plaisir pour autant. Ils auront tranquillement continué leur dîner en plongeant le nez dans leur soupe au son de la musique ambiante. Intelligentsia friande de jazz comme il se doit. Les jours suivants, quelques journaux comme Haykakan Jamanak, Yerguir, Aravot… auront sauvé l’honneur du journalisme en publiant des déclarations indignées comme celle d’un groupe d’intellectuels, ou plus mesurées de David Haroutounian, Ministre de la Justice, ou franchement critique du député arménien, Emma Khoudabachian, membre du Parti Populaire arménien. Puis l’affaire fut enterrée. (Pour plus de détails, lire les textes que nous lui avons consacrés dans Un Nôtre Pays, Paris, Publisud, 2003, pages 154 et suiv.)

En réalité, cette sale histoire s’inscrit dans le paradoxe d’une culture chrétienne qui n’aura pas réussi à s’affranchir d’une violence primaire. Au cours des dix années qui précèderont celle de Boghos Boghossian, combien de prévenus entreront vivants dans les locaux de la police pour en ressortir morts d’une crise cardiaque ou suicidés, jusqu’au cas de Lévon Loulian, témoin malheureux d’un règlement de compte devant son restaurant. (On trouvera une liste des victimes de la police arménienne au chapitre 33 de notre roman Vidures, Paris, Actes Sud, 2011).

En d’autres termes, depuis le premier assassinat policier, en Janvier 1993, celui Roudik Vardanian, 22 ans, convoqué le matin même dans le cadre d’une enquête sur un vol, jusqu’au meurtre de Vahé Avétian, s’est installé en Arménie un climat de violence et d’impunité, fait d’enquêtes inabouties,  et qui a culminé une première fois avec l’attentat au Parlement du 27 octobre 1999, puis avec les événements du 1er mars 2008. En réalité, on ne peut s’empêcher de penser que les vrais responsables de la mort de Vahé Avétian sont ceux qui ont choisi d’ignorer les faits ou de garder le silence depuis le crime du Paplavok jusqu’au « suicide » de Lévon Loulian. Mais l’histoire n’oublie personne.

Depuis plus de quarante ans, à la faveur de nos allées et venues en Arménie, et depuis l’indépendance, de nos analyses (lire à ce propos Erevan O6-O8, Erevan, Actual Art, 2008), de notre implication comme observateur dans divers processus électoraux, sans parler de nos rencontres dans le pays profond au cours de multiples randonnées (Siounik Magnificat, Erevan, Actual Art, 2010, L’Enfer fleuri du Tavouch, Erevan Actual Art, 2011), nous avons constaté que si les différents régimes avaient permis des changements, comme n’importe quel pays en l’espace d’une ou deux générations,  c’était autant dans le sens d’une libération factice que dans celui d’un enlisement sournois et progressif. Or, le pourrissement d’une situation socio-économique arrive à maturité quand il crée une exaspération telle parmi les populations concernées qu’elle engendre deux sentiments antagonistes, à savoir la révolte et la résignation. Actuellement, les Arméniens donnent l’impression d’être partagés entre ces deux attitudes, sans qu’on sache laquelle va l’emporter.  Les optimistes s’accorderont à fonder leur espoir sur le réveil des mouvements civiques, tandis que les autres resteront minés par l’impuissance et la lassitude à l’origine d’une émigration de plus en plus inquiétante. De fait, l’Arménie se trouve à la croisée des chemins, au moment le plus critique de son histoire comme république indépendante, balançant entre ces deux tendances naturelles qui animent les peuples quand tout les pousse au désespoir : le sursaut ou la fuite.

A un de ses disciples qui lui demandait un jour à quelles conditions un pays pouvait vivre en paix, Confucius en donna trois : des armes en suffisance, assez de vivres et la confiance du peuple envers ses dirigeants. Il est évident qu’en Arménie tout le monde ne se nourrit pas normalement et que la foi s’est perdue. Quand un pays est déserté par une grande partie de sa population et que l’autre ne pense qu’à la suivre, c’est bien qu’il est déjà en voie de déliquescence. Car tout est conditionné par la confiance du peuple envers ceux qui le gouvernent. Sans cette confiance, la puissance militaire n’est rien. Et s’il fallait négliger une autre condition, ce serait la nécessité de se nourrir. Certes, des hommes mourront. Mais on peut accepter ce sacrifice si les chefs sont à la hauteur des enjeux politiques pour cristalliser les forces nécessaires au salut. Dans le cas contraire où les citoyens cessent de croire en eux, c’est l’assurance d’un effondrement général.  Or, Arménie des villes ou Arménie des campagnes, tout le pays n’est que plainte, défiance, dégoût, haine, cris et grincements. Le cœur n’y est plus. L’absurdité fait loi. L’arbitraire dégaine plus vite que son ombre…

Voici quelques-unes des formes que prend la démobilisation des esprits.

Il y a peu, Hovhannès Ishkhanian, auteur de nouvelles sur son expérience de soldat, a été inquiété par les autorités militaires. Il dénonçait les aberrations, la démoralisation et l’ambiance délétère qui règnent au sein de l’armée. Si nous ajoutons à cela les protestations hebdomadaires des mères de soldats morts dans leur rang au cours de circonstances jamais élucidées, nous sommes tenté de reconnaître qu’un malaise profond traverse l’armée arménienne.

Le droit à manifester son opposition au pouvoir en Arménie redécouvre l’arbitraire de la répression politique après l’amnistie décrétée en 2011 sous la pression internationale et en particulier des Européens. Quatre jeunes militants du Congrès national arménien, qui s’étaient heurtés à la police un an auparavant, reconnus coupables de violence contre les forces de l’ordre et « hooliganisme » seront condamnés à des peines allant de deux à six années d’emprisonnement. Les inculpés ont réagi avec colère à l’énoncé des verdicts. Celui-ci a provoqué l’indignation de dizaines d’opposants présents dans la salle d’audience, suscitant par la suite des manifestations de rue qui stigmatisaient le procès comme purement politique.

Nous avons vu de quelle manière les dignitaires de l’Eglise apostolique arménienne avait perdu tout crédit auprès des paroissiens de Nice, mais aussi de Genève et de Bruxelles, en voulant s’imposer en force  à tous les échelons de la vie cultuelle. C’est dire de quelle image négative cette Eglise vénale vient de se parer aux yeux d’une diaspora profondément choquée.

Mais cette crise de confiance se manifeste principalement à chaque élection. Les fraudes sont devenues la règle. Car ceux qui gouvernent non seulement contrôlent tous les rouages du processus électoral mais n’auront pas cherché à éclairer une population toujours habitée par les peurs héritées du système soviétique. Car en Arménie certains ignorent encore que voter est un acte secret, libre et inviolable. Atavisme dont se seront accommodés les trois présidents dans la mesure où chacun d’eux, loin de respecter la voix du peuple, et d’œuvrer pour l’affranchir,  n’aura cherché qu’à la détourner à son profit.   En ce sens, depuis vingt ans, le peuple arménien est un peuple qui aura été méprisé par ceux qui sont censés le conduire à plus de démocratie, plus d’égalité, plus de justice, plus de dignité.

Plus de dignité. Mais surtout moins de violence, aura clamé Hranouche Kharatian, sociologue, lors de la manifestation organisée le mardi 7 août, aux abords du restaurant Harsnakar, pour le 40e jour anniversaire de la mort de Vahé Avétian, en souvenir duquel des bougies ont été allumées.  Au fil des jours qui suivirent son décès, l’indignation fut générale. Des mouvements de protestation civique (actia),  impensables il y a quelques années, mais qui se sont renforcées chaque fois qu’on portait atteinte à l’espace public (affaire des kiosques de l’avenue Machtots), à la nature (construction d’une centrale hydroélectrique près d’une cascade dans le Shirak), aujourd’hui à des manifestants de l’opposition ou à de simples citoyens (ces trois médecins militaires tabassés dont faisait partie le malheureux Vahé Avétian), mais aussi à la littérature (Hovhannès Ishkhanian dont les ennuis ont provoqué la mobilisation des intellectuels en sa faveur). Sans parler du soutien apporté aux mères de soldats morts sans qu’on sache comment.   Des succès ont même été remportés à l’exemple des affaires des kiosques ou de la cascade dans le Shirak. A telle enseigne que l’ambassadeur américain John Heffern a voulu saluer la croissance de l’activisme civique en Arménie. Faisant état d’une récente estimation de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) classant ces mouvements dans les républiques de l’ex-Union Soviétique, il a révélé que la société civile en Arménie arrivait en deuxième position.  On peut regretter que le Comité de Coordination des Associations Arméniennes de France (CCAF) ne se soit pas fendu d’une déclaration de soutien à la société civile arménienne à l’instar de cet ambassadeur.  Il est vrai qu’il a beaucoup plus affaire avec les morts du peuple arménien qu’avec la survivance de l’Arménie.

Vahé Avétian serait-il le Mohamed Bouazizi d’Arménie, ce vendeur ambulant tunisien qui s’était immolé par le feu le 17 décembre 2010, en signe de protestation, et dont le décès fut à l’origine des émeutes qui déclenchèrent la révolution dans le pays ? Toujours est-il que sa tragédie aura brutalement réveillé les Arméniens en les jetant dans les rues pour conspuer l’arrogance des oligarques et dénoncer leur mainmise sur l’économie nationale. Les manifestants ont déjà obtenu que Nemets Roubo soit démis de sa fonction de député et ne lâcheront pas l’affaire tant que les vrais coupables ne seront pas jugés. Même si le traumatisme causé par les dix morts du 1er mars 2008 est encore trop vif pour que l’exaspération sociale, après des années de laisser faire, produise cette explosion radicale dont elle aurait besoin. Mais nul doute que se soit développée une sensibilité civique inédite, dont l’effet aura au moins eu le mérite de ringardiser la classe politique actuelle. Accompagnés par des personnalités de premier plan comme Hranouche Kharatian, Larissa Alaverdian, Zarouhie Postandjian, Artour Sakounts et surtout l’indécrottable grande gueule qu’est Vartkès Gaspari, présent à tous les rassemblements de protestation et capable, de sa grosse voix, d’éructer à la face des policiers qu’ils ne sont que des ordures (tagank), des voyous, des hooligans.

De fait, les plus jeunes et plus actives figures de la contestation se défendent de mettre en avant leur individu au détriment du groupe. Communiquant par Internet, à la barbe et au nez des autorités, cette jeunesse vivante et bouillante a réussi à développer dans tout le pays une réactivité à l’injustice qui n’existait pas auparavant. Par ailleurs, quelques écrivains courageux, critiques et briseurs de tabou, (Violette Krikorian, Mariné Pétrossian, Tigran Paskevitchian, Vahan Ichkhanian  et autres), appartenant à la génération de leurs aînés, jouent encore un rôle d’éveilleurs à travers leur blog ou leurs textes, en pointant du doigt les machinations de la politique et les absurdités de la vie sociale. Sans oublier le travail pionnier de sites où figurent des textes fondamentaux de la pensée occidentale, propres à nourrir la réflexion critique. Pour exemple, le site Arteria.am tenu par Mkrtitch Matévossian, dans lequel figurent des textes de Michel Foucault, mais aussi des interventions d’auteurs locaux comme Vartan Djaloyan, sans oublier les contributions des  intellectuels de la diaspora. Soulignons que ce même Mkrtitch Matévossian, éditeur militant de la culture, publie depuis plusieurs années, et vend au prix d’un lavach, des traductions d’auteurs français contemporains en édition bilingue, avec l’aide du service culturel de l’ambassade de France à Erevan.  Dans le domaine de la littérature étrangère, nous devons également mentionner l’excellente revue Artasahmanian Grakanutyun  (littérature étrangère) tenue à bout de bras par Samvel Mkrtitchian, traducteur d’Ulysse et fervent connaisseur de James Joyce. Quant à l’association UTOPIANA, basée à Genève et créée par Anna Barseghian et Stefan Kristensen, elle travaille à mettre les jeunes artistes arméniens en contact avec les problématiques esthétiques du monde contemporain. Enfin, au 16 rue Halabyan à Erevan, se dresse le fameux Centre TUMO, une école de premier plan où des jeunes, triés sur le volet, sont formés pour marier technologies et créativité.

Tandis que l’homo sovieticus arménien, qu’il soit politicien, écrivain, artiste, universitaire ou autre, s’accroche encore aux vieilles lunes d’avant l’indépendance, un nouveau monde des idées et de la citoyenneté est en train de naître sous nos yeux en Arménie. Fatalement, c’est cette génération qui va gagner la bataille de la démocratie, du droit et du progrès technique en Arménie, laissant derrière elle blettir les vieilles têtes, les vieilles idées et les vieilles méthodes qui étouffent encore la société. Un mouvement profond, sain et contestataire pousse à la roue les mentalités pour vivifier l’esprit civique.  L’Arménie bouge, même si les tenants du profit contre le bien public, du prestige contre le respect de l’individu n’ont pas encore compris ce qui se jouait sous leurs yeux.

Dans un parc du quartier de Nork, après l’inauguration de sa statue, des ouvriers s’affairent à la construction d’un musée dédié à Nansen. Interviewé par un journaliste, un habitant du quartier fait part de son étonnement. « Je comprends qu’on rende hommage à Nansen, car il le mérite. Mais pourquoi ne pense-t-on pas à construire des toilettes publiques ? » C’est que, cher monsieur, l’Arménie vaut plus que l’Arménien. Et vous vivez encore dans une société où l’individu à qui on inculque le devoir de mémoire ne doit pas pisser quand l’envie lui titille le prépuce.

Seulement voilà, et c’est nouveau, cet habitant et d’autres, veulent des toilettes. Le jour où les dirigeants de l’Arménie auront compris que l’homme arménien, avant d’être un acteur économique et un élément politique de la société, est un corps inscrit dans un environnement naturel nécessaire à sa survie, la révolution pour l’individu sera proche. Elle arrive déjà.

3 août 2012

E viva Armenia ! (11)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,E VIVA ARMENIA ! — denisdonikian @ 12:35

Instruction religieuse, destruction de la pensée

 

En Arménie, l’Eglise et l’Etat sont main dans la main. Quand l’un commet ses tripotages, l’autre lui donne sa bénédiction. Il fut un temps où cette Eglise menait seule le tandem. Si longtemps qu’aujourd’hui elle a la nostalgie de l’époque où elle tenait le guidon. Maintenant que l’Etat est remonté en selle, l’Eglise doit se contenter d’occuper l’autre lors des grandes célébrations nationales, quitte à jeter le trouble sur les illuminations de sa foi. A telle enseigne que si l’Etat pédale dans une direction, l’Eglise le suit à l’aveugle comme la queue tient au derrière du chien. En Arménie, la religion mange au râtelier de la politique. C’est qu’elle a des demandes à lui soumettre et des autorisations à obtenir. Et s’il prenait à l’Eglise l’envie de le tancer dans sa gestion de la justice ou du social, le maître de guerre remettrait vite à sa place le berger de tous les moutons arméniens pour lui rappeler à qui il doit son  bâton et comment il pourrait le perdre.

Certes, on nous objectera que la Constitution arménienne définit en termes clairs la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Grâce à Dieu, l’Arménie n’est pas un pays théocratique. Mais en réalité, le fond des choses étant ce qu’il est, et l’Arménie valant ce qu’elle vaut, c’est à l’abri des indiscrets et dans les sombres coulisses du pouvoir que tout se passe : la religion introduit au besoin ses tentacules dans les orifices de l’Etat, et l’Etat tâte au gré de ses intérêts les lignes de l’Eglise. En Arménie, l’Etat et l’Eglise sont des vases (de nuit) communicants. Sinon qu’on me dise comment ce Catholicos a été choisi et par qui.

De nos jours, cette Eglise sans moine ni mystique n’est que murs, ors et rengaines. Le temps s’est éteint où les anachorètes se retiraient dans des lieux isolés pour habiter l’absolu de leur prière. Seuls ou en communauté. Devenus bâtisseurs de monastères pour y dépasser l’homme en poussant leur voix aux lisières du divin, ils ont constitué des îlots de retraite studieuse et de ferveur sacrée qui ont nom Kirants, Anapat, Tatev et autres. Autant de constructions pour l’esprit qui sommeillent maintenant dans l’abandon. Aujourd’hui, les restes de ces édifices se visitent comme les ruines de l’âme arménienne. Aux soixante-dix années de laminage marxiste-léniniste a succédé le rouleau compresseur du capitalisme, en dépit du fait que l’esprit du commerce n’avait jamais perdu chez les Arméniens une once de sa vitalité durant cette période froide de leur histoire. Dans le présent des choses, en Arménie, l’humanité de l’homme est en pleine perdition, écrasée sous le déluge des valeurs marchandes. Celles-ci règnent sans partage et forment, d’une manière générale, la nouvelle mentalité jusqu’à pervertir les relations humaines en les réduisant à des interdépendances entre proies et prédateurs. Même si ce tableau submerge injustement des comportements qui restent de pure solidarité et de vraie dignité, il suffit de chercher un emploi, de vouloir donner une saine éducation à son enfant, se faire soigner, d’avoir affaire à la police, à la justice, au fisc pour aussitôt plonger dans cette culture du mépris.

C’est que les valeurs du mercantilisme ne sont contrebalancées par aucune forme d’humanisme, qu’il soit chrétien ou athée. Par aucune forme de transcendance. L’Eglise s’est elle-même laissée contaminée par la mentalité du monde profane, comme la conséquence de ses faux-semblants spirituels et de ses ritournelles liturgiques. Dès lors, l’homme n’a d’autre folie que celle de son appétit pour les choses terrestres, dut-il tuer, tromper, voler son frère, son partenaire, son adversaire ou son ami. En somme, faire violence à l’autre à des degrés divers. Que l’homme soit en dette envers l’homme n’est pas une qualité de cette culture, du moins telle qu’elle s’observe de nos jours. Et puisque Dieu s’est perdu dans les brumes des légendes lointaines, et qu’avec lui le sens de l’autre a disparu, tout devient permis. Même aux yeux de l’Eglise qui les ferme et qui la boucle, sans doute au nom du principe de séparation, quand la police « suicide » ceux qu’elle interroge, que les sbires d’un président ou d’un oligarque frappent à mort des fâcheux, que la justice emprisonne des gens qui ont osé s’indigner, que les pauvres se terrent dans leur pauvreté, que les mères pleurent leur fils assassiné par des frères d’armes, que des désespérés à bout de souffle mettent fin à leurs jours…  Que lui importe que le pays souffre, que tout se falsifie, se pervertit, se viole ou se monnaye. Et c’est ainsi que Tatev, haut lieu de la spiritualité arménienne, affublé de son fringant téléphérique, est devenu pour cette Eglise, pédalant de concert avec l’Etat sur le tandem de leur utopie spéculative, une poule aux œufs d’or sous couleur de développement régional. (Voir à ce propos notre article : « Révolution téléphérique à Tatev« ).

Mais le moment est venu où une certaine conscience des incongruités du lucre commence à sortir de son sommeil.  Les participants à la 10e conférence des jeunes écrivains auraient récemment adressé une déclaration au Catholicos, au Premier Ministre, au ministre de la culture, au gouverneur du Kotayk et au maire Tsakhkadzor pour exiger que la construction d’un restaurant près du monastère Kecharis (13e siècle) soit arrêtée, pensant qu’il dévaluera la signification historique du monument et aura un impact négatif sur l’environnement spirituel et moral du territoire. Nous répétons : pensant qu’il dévaluera la signification historique du monument et aura un impact négatif sur l’environnement spirituel et moral du territoire. Que n’ont-ils crié leur indignation, nos jeunes plumitifs, quand le monastère de Tatev, souillé dans sa solitude par un téléphérique, fut réduit à une vulgaire pompe à pognon ?

Déspiritualisation de l’Eglise donc. Et quand les gens ne s’y retrouvent plus tant leur guide manque à leur appel autant qu’à sa vocation, les trous laissés par le vide attirent aussitôt des concurrents plus actifs, plus authentiques, dont la parole parle aux gens. Les sectes, puisqu’il faut les nommer par leur nom, prolifèrent en Arménie et prennent de plus en plus la place de l’Eglise traditionnelle chez ceux qui avaient des attentes et auxquels cette Eglise est incapable de répondre. Les sectes, disons ces Eglises qui, loin de pratiquer l’enfermement dans le national, colportent l’Evangile de foyer en foyer, quitte à pervertir son message altruiste et à introduire dans les cœurs d’autres formes de rétrécissement moral. En tout cas, leur présence et leur réussite en Arménie constituent un marqueur qui mesure l’impuissance, l’impéritie et la ringardise d’Etchmiadzine. A telle enseigne, que Vartan Astsatrian, qui préside au département des minorités religieuses et ethniques au gouvernement, a récemment reproché à l’Eglise apostolique arménienne son inertie, l’exhortant à intensifier sa lutte contre les sectes, considérées par beaucoup comme une menace pour l’unité nationale. Depuis l’indépendance, des milliers d’Arméniens auraient rejoint d’autres cultes. Enregistrés auprès du gouvernement, ceux-ci seraient déjà au nombre de 67, parmi lesquels les Mormons et les Témoins de Jéhovah. Dès lors, l’idée est venue au père S. Hayrapetian, prêtre à l’église Sourp Sarkis d’Erevan, de demander au gouvernement d’interdire le prosélytisme au porte-à-porte et de permettre à l’Eglise apostolique de dispenser des enseignements religieux dans toutes les écoles arméniennes. Les autorités ont bien cherché à encadrer ces groupes religieux minoritaires par des amendements controversés depuis deux ans, notamment en criminalisant le prosélytisme auprès des fidèles de l’Eglise apostolique. Mais le projet de loi aurait été abandonné l’année dernière après de vives critiques exprimées par le Conseil de l’Europe et l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe. Après tout, n’est-ce pas d’abord à l’Eglise arménienne de faire son examen de conscience et de travailler de concert avec les laïcs pour trouver les voies de son renouveau spirituel ?

Cette histoire met en lumière, s’il en est besoin, l’embourgeoisement de l’Eglise, fossilisée par des siècles de dévouement aveugle envers le peuple arménien. Mais aujourd’hui le prêtre parle et Dieu n’est plus dans sa parole. En Arménie, les religieux ne semblent pas adaptés à la nouvelle donne socio-économique. Au lieu d’aller vers le peuple et de se faire humbles parmi les humbles, exactement comme le font les membres de ces sectes tant décriées, au lieu de porter la charité du Christ dans les familles, au lieu de nourrir ceux qui ont faim, au lieu de partager et de défendre le sort des pauvres, ils se sont enfermés dans les privilèges de leur rang, usant et abusant de leur pouvoir au risque de faire injure aux principes de solidarité et de sainteté. De sorte que n’étant plus, aux yeux des gens, assez exemplaires pour incarner la parole évangélique qu’ils ânonnent à plein nez, et voyant que leur pouvoir leur échappe de plus en plus, ils n’ont d’autre recours que celui des lois et des institutions. Comme si la foi était affaire de décrets. Ainsi ayant vendu au diable son authenticité, l’Eglise n’aurait d’autre issue que de faire appel à l’Etat. Et tandis qu’elle conduit tambour battant sa reconquête des esprits et des biens dans la diaspora arménienne, elle se tourne maintenant vers le pays même. Car ce Catholicos aura au moins réussi une chose : à décrédibiliser l’Eglise apostolique arménienne tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Arménie.

Dans cette perspective, faute d’avoir obtenu de l’Etat une loi contre les sectes, l’Eglise l’aura convaincu d’enseigner son histoire aux élèves des classes de 5e et 6e. On peut s’arracher les cheveux pour essayer de comprendre comment une religion peut être enseignée comme une matière purement historique, c’est-à-dire vidée de l’essentiel. Mais c’est en Arménie, le pays où tout est possible, comme le criait hier encore une mère arménienne réclamant justice pour son fils assassiné au sein de son armée. Reste que le meilleur émane du ministère de l’éducation dont l’ambition déclarée est non seulement d’inculquer aux jeunes Arméniens des connaissances sur l’histoire de l’Eglise apostolique, mais encore de leur transmettre une éducation où les valeurs chrétiennes tiendraient une place importante.  En premier lieu, on aimerait savoir comment ces éducateurs vont pouvoir jongler entre valeurs chrétiennes et valeurs morales. Ensuite, on veut bien espérer qu’ils n’iront pas donner en exemple les représentants actuels de l’Eglise roulant en Bentley. Probablement iront-ils puiser dans les hagiographies de saints sans avoir à expliquer la nature de la sainteté. Ou bien s’appuieront-ils sur des légendes, à l’heure des mangas, de la télévision et des jeux en ligne, histoire de fixer leurs élèves dans leur imaginaire et de retarder ainsi leur développement intellectuel. Pauvres petits Arméniens que des enquiquineurs en soutane vont enquiquiner jusqu’au dégoût même de leur Eglise ! Tandis qu’en Europe, depuis belle lurette, l’éducation a évolué vers la laïcité, en Arménie, l’un des pays les plus corrompus de la planète, on retourne à l’instruction religieuse sous prétexte de moraliser la vie publique. Car on sait bien où conduit le formatage religieux. A l’obscurantisme.


 

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Pour information, statistiques UNESCO pour l’éducation en Arménie, cliquez ICI

2 août 2012

E viva Armenia ! (10)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,E VIVA ARMENIA ! — denisdonikian @ 2:42

Une Eglise gestionnaire de machines à sous.

 

« Au temps où les faux-culs sont la majorité,

Gloire à celui qui dit toute la vérité ! »

Georges Brassens, Vénus callipyge.

 

On nous entend souvent pester contre les représentants actuels de l’Eglise d’Etchmiadzine. On nous entendra encore longtemps le faire tant que le message évangélique sera mimé au lieu d’être porté en pensée et dans les actes. Notre roman Vidures ne dit rien d’autre. Dès lors qu’une institution spirituelle donne la primauté à l’institution aux dépens de l’esprit, c’est le signe qu’elle a défiguré sa propre vocation. Et si en Arménie, nation chrétienne, où se décline à tire larigot la formule creuse du tsavet danem (je prends ton mal), où l’altruisme a laissé place au « chacun pour soi », c’est bien que l’Eglise donne l’exemple d’une organisation soucieuse de lucre, non de l’autre.

Dans la phase actuelle de son histoire, cette Eglise, qui trempe abondamment son biscuit dans le merdier du « siècle », ne peut espérer parvenir à éclairer les fidèles sur une foi orthodoxe, qui ne serait ni bêtement charbonnière, ni béatement nationale. Ses perroquets en habits d’or ont beau se gargariser de formules magiques et incantatoires dont le peuple est friand, loin de séduire Dieu, ils ne font que creuser le vide où fleurit une forte odeur de narcissisme ethnocentrique. On ne les voit guère traîner leurs chaussures vernies dans les masures des Arméniens pauvres craignant d’avoir aussi à manger leur soupe. Mais bénissant, aux côtés des officiels du crime économique, des armes, des fruits, des édifices, histoire de donner une caution divine à des entreprises purement lucratives. Comme hier des abricots pour un festival du cinéma. Et qui sait peut-être demain une poupée Barbie pour l’élection de Miss Arménie. Voilà pour la chute. Mais encore…

Cette anecdote. Un beau matin, le gestionnaire d’Etchmiadzine fait préparer la voiture catholicossale. Pas une Bentley comme celle de l’Archevêque Navasard Kchoyan, responsable du diocèse d’Erevan et du Sud de la province d’Ararat, non. Le Sud est pauvre et la Bentley fait riche. Et il faut limiter le luxe ostentatoire. En effet, il a pour programme de visiter le chantier du téléphérique de Tatev comme le propriétaire légitime des terres où il se construit. Mais voilà qu’en cours de route, notre Gros hémisphère encéphalique droit de l’apostolique Eglise autocéphale, las d’un si long voyage, décide de s’arrêter pour croûter dans un restaurant. L’occasion de fréquenter le peuple et de manger gratis contre une bénédiction papale. Après tout, pourquoi ne pas faire venir ici les responsables italiens afin qu’ils lui narrent, par le menu, l’avancement des travaux sur ses propriétés ? La rencontre se fait. Les Italiens repartent… écœurés. « Nous, auraient-ils déclaré, nous nous plaignons de notre pape. Mais par rapport au vôtre, c’est un saint ». Tout est dit.

Pour autant, le gestionnaire d’Antélias, ou Petit hémisphère encéphalique gauche de l’apostolique Eglise autocéphale, ne serait pas en reste d’une bénédiction. Pourvu que ça rapporte. Et qui sait s’il n’y aurait pas eu entente interpapale entre lui et son grand frère d’Etchmiadzine pour la construction d’une église arménienne, Sourp Garabed, en plein Las Vegas, la capitale mondiale du jeu, sinon des excès en tous genres. Pauvre Garabed, dirons-nous, dans quel bourbier tes fidèles ont-ils fourré ta sainteté ! Petit hémisphère gauche aurait déjà assuré le coup en en consacrant les fondations, probablement dans l’espoir d’empocher plus tard de substantiels dividendes. Un signe de croix, c’est magique ! Car si l’Eglise prodigue des bénédictions, elle doit aussi savoir les monnayer pour assurer son train de vie et réaliser les desseins de Dieu. Or, pas de lieu plus propice aux retombées des mannes financières que Las Vegas, puisque l’argent y fait des petits à la vitesse d’une multiplication des pains. Quitte à ce que l’église Sourp Garabed, dans ce Disneyland de plâtre et de fric, ajoute une touche bassement arménienne à ce monde du factice et du faste, du goût vil et de la fast perdition.

Mais avant ça, Gros hémisphère droit, que des anticléricaux du mauvais œil nomment entre eux le Directeur de la Banque Nationale et Céleste d’Etchmiadzine, avait aussi sa petite idée lucrative. Sinon avec quel argent bâtir ses succursales dans Erevan comme celle située au croisement des rues Abovian et Sayat Nova ? Un seul moyen : faire main basse sur les paroisses d’Europe, surtout celles qui côtoient les grandes banques,  les grands casinos, les grands hôtels, les grandes maisons. Comme celles de Bruxelles, de Genève ou, tenez, celle de Nice dont l’église Sainte-Marie est la deuxième église arménienne apostolique, la plus ancienne de France après la Cathédrale de la rue Jean Goujon à Paris. Azurément dans ce coin de côte, se dit notre Directeur en se frottant les mains, le soleil aidant et les cigales zinzinulant à tout va, les Anges seront de la partie et tout poussera au respect aveugle de l’Eglise Mère « qui a joué un rôle si éminent dans la pérennisation du peuple arménien ». Ainsi, il suffira à notre Sainte Mère l’Eglise d’exiger une allégeance absolument totale, pour que les ouailles se mettent en quatre sans mettre le feu aux poudres. De fait, les membres de l’association cultuelle de Nice étaient sommés d’accepter des statuts qu’on imposerait de manière uniforme à la totalité des paroisses et de manière à donner les pleins pouvoirs (spirituel, politique, représentatif et administratif) aux autorités ecclésiales. Lors d’une Assemblée Générale, tout en adoptant un compromis négocié, cette proposition fut rejetée par les paroissiens, Arméniens rares pour qui l’Arménie est tout… mais pas tout à fait tout. Comme en haut lieu ce fut jugé insuffisant, ce haut lieu leur envoya un ancien prêtre de la paroisse, un certain V.A., qui semblait avoir pour mission apostolique de violer les membres du Conseil de Paroisse. Mais encore fallut-il leur faire un enfant, à savoir se démettre au profit du Maître d’Etchmiadzine. Au fils des semaines, ce V.A., aidé de quelques sbires recrutés comme portiers chez les gorilles d’on ne sait quel zoo azuréen, va jouer au petit dictateur séparant, sur la terre comme au ciel, les paroissiens dignes d’entrer dans leur propre église et les autres, dont le président de l’association cultuelle en personne. Et voilà comment la paroisse de Nice fut transformée en zone de non-droit. En somme, une Arménie en miniature vidée de toute justice céleste et temporelle, sinon de toute compassion évangélique, où le citoyen ordinaire n’a d’autre issue que de tomber à la merci d’un plus gros que soi. Informé sur les agissements dudit V.A. par lettre du Conseil de Paroisse, Maître Catholicos, perché sur l’arbre de sa transcendance, fit la moue et resta sur sa hauteur sans daigner répondre. Quant au Primat-courroie-de-transmission,  c’était : « Acceptez les statuts types ou démissionnez ! »  C’est dire comme on aime ses brebis chez ces bénisseurs d’abricots !

Désormais tous les moyens de pression à chaud et d’intimidation à froid vont s’exercer sur les paroissiens tant de la part du Primat que du père V.A. : sabotage, menaces d’excommunication et d’un coup d’Etat par la force, violences sur biens et sur personnes, insultes… Bref, c’est le boxon et ça boxe. Des arrestations ont lieu. Des démissions s’en suivirent. Pour toute réponse aux alertes  d’une communauté traumatisée, le Primat prend une mesure non prévue par les statuts du Diocèse, il nomme une commission pour qu’elle se substitue au Conseil paroissial niçois. Devant cette accumulation d’actes hostiles, celui-ci demande la désignation d’un Administrateur ad-hoc au Tribunal de Grande Instance de Nice, lequel nomme Maître Xavier Huertas le 19 juillet 2010. Comme prévu, l’Assemblée Générale organisée par Maître Huertas ne sera pas du goût du Primat. Sur le coup, la commission illégale nommée par le Primat assigne la Paroisse par-devant le TGI de Nice, sous prétexte de devoir changer  les statuts de l’association cultuelle niçoise. En mars 2011, le journal NICE-MATIN s’en mêle, soulignant les faits délictueux des proches du père V.A., et révélant, dans une enquête, la présence, au sein de la mafia russe, d’une mafia arménienne impliquée dans des affaires sordides du genre fausse monnaie et réseau de prostitution de luxe.

Dès lors, le honteux va succéder au scandaleux. Le père K.K.  émissaire du Catholicos, interrompant une messe pour sommer le trésorier élu de quitter le plateau des cierges.  La célébration par ce même K.K. de la messe de Nativité, non dans l’église apostolique arménienne de  Sainte-Marie, mais dans l’église catholique Saint Pierre d’Arène, sous prétexte que la première serait trop petite, avec à la clé la mise en place d’une nouvelle association cultuelle.

Depuis, le père K.K. quitte chaque dimanche le presbytère de l’église Sainte-Marie, où il loge, pour célébrer le culte arménien dans l’église catholique Saint Philippe. Quant au Conseil Paroissial, il doit faire venir de Moscou le Père Sahag, contesté par l’autorité ecclésiale, pour qu’il officie dans l’église Sainte-Marie.

La venue prochaine dans la région du Catholicos de tous les Arméniens (sauf des Arméniens islamisés, de certains Arméniens de la paroisse de Nice et de votre serviteur) sera forcément problématique. Mais l’homme doit avoir son idée. Amadouer les plus fragiles des paroissiens et se présenter dans un esprit de conciliation pour parvenir à ses fins. De toute manière, à long terme, la stratégie de l’Eglise d’Etchmiadzine, c’est de miser sur la lassitude et le découragement des dissidents les plus durs à cuire avec l’espoir d’une redistribution des cartes à son profit.

(On peut consulter sur Internet le dossier de la Paroisse de l’Eglise Apostolique Arménienne de Nice-Côte-d’Azur).

Comme les nouveaux statuts devaient s’imposer à tous les Arméniens apostoliques d’Europe, partout où les laïcs souhaitaient éviter l’etchmiadzinisation de leur paroisse et conserver un minimum d’autonomie, on a vu naître des situations explosives. Par exemple on pourra retrouver à Bruxelles, à Genève ce qui a été décrit à Nice, les excès en moins. Jusque-là, les membres de l’Assemblée  Ecclésiale de Genève ne faisaient que suivre les traditions et les règles de l’Eglise, lesquelles s’appuyaient, depuis des siècles, sur un processus démocratique. Selon ces bases, l’Assemblée laïque décide de son système d’organisation incluant ses institutions, sa gestion financière et le mode d’implication de son prêtre. Seules sont soumises au clergé les décisions relatives à l’activité religieuse. Mais en voulant implanter le diocèse dans toute la diaspora, le Catholicos a voulu faire reconnaître sa seule volonté. Du fait du Vehapar, au terme d’échanges nombreux, les paroissiens de Genève ont finalement été privés du service de leur prêtre abusivement défroqué, de la liberté de le choisir, du droit de s’organiser, de son attache à Etchmiadzine. Aujourd’hui, profondément désabusés, ils s’inquiètent de l’absence de charité, de tolérance et de compassion que leur histoire leur a révélée, d’une Eglise vidée de tout contenu spirituel, d’un pontife ayant oublié qu’il avait été élu pour être le Catholicos de tous les Arméniens.

On peut admettre que l’Eglise Mère souhaite instaurer une forme d’unité statutaire à toutes les églises de la diaspora. Mais que n’a-t-elle préparé ce changement en amont en concertation avec les laïcs des différentes paroisses ? De fait, le différend, pour ne pas dire l’hostilité, qui existe entre le Catholicos et les paroissiens de la diaspora, s’explique par le culturel. Les laïcs de Genève, Bruxelles, Nice ou autres, tout arméniens qu’ils puissent être, n’ont pas une mentalité strictement identique à celle des Arméniens d’Arménie. Si les modalités apostoliques de croyance en un même Dieu transcendent les différences, l’implication de chacun dans le monde demeure singulière en raison de son histoire, de son implantation géographique, de sa culture d’adoption. En ce cas, la sagesse eût été que l’Eglise conserve ses prérogatives cultuelles et laisse aux laïcs le soin de définir et d’assumer les formes culturelles du religieux. Aujourd’hui ces mêmes laïcs se sentent sommés de se dépouiller de leur identité, de leurs locaux, de tout ce qu’ont construit leurs pères et eux-mêmes. Dès lors, c’était forcément rencontrer des résistances. Dans la mesure où laïcs et religieux constituent un tout organique, les rôles des uns et des autres devaient être définis dans le respect mutuel. Une période transitoire de partage et de dialogue était nécessaire. Alors que tout laisse à penser que l’Eglise aurait décidé de s’accaparer tous les pouvoirs et de réduire les paroissiens à une totale soumission, faisant de l’obéissance vertu.

Mais sous une apparence de normalisation des paroisses qu’on pourrait comprendre, certains subodorent des intentions cachées et qui seraient de pure politique. De fait, il s’agirait d’un transfert de pouvoir des laïcs vers les religieux, et par ce biais, d’un transfert de biens. En d’autres termes, c’est toujours la même chanson qu’on nous sert. L’Eglise est sur le même diapason que l’Etat arménien quand elle semble penser de la diaspora qu’elle doit rester une communauté inerte, muette et soumise, sans influence sur les décisions du pays et réduite au rôle de manne financière. Quand on sait que l’Eglise ne cherche pas à contrarier l’Etat, encore moins à lui demander des comptes sur le traitement de ses pauvres, c’est bien que leurs rapports vont jusqu’à la collusion et qu’ils se résument en un échange du genre donnant donnant. Tu m’autorises à faire entrer l’instruction religieuse dans nos écoles, je m’implante dans les paroisses de la diaspora pour te ménager des appuis. En effet, toutes ces affaires montrent dans le fond que l’Etat arménien cherche, par le biais de l’Eglise, (mais bientôt par l’information) à contrôler la diaspora, du moins à la diviser pour régner. Car la crainte de l’Arménie, c’est de voir cette diaspora s’organiser au point de peser un jour sur ses propres décisions. Ainsi les représentants de l’Eglise arménienne d’Europe deviendraient à la longue des courroies de transmission relayant les desiderata de l’Etat arménien. Dès lors, les critiques qui montent de plus en plus au sein de la diaspora sur la gestion catastrophique du pays, ne pourront plus s’exprimer librement, entravées qu’elles seront par la voix de l’Eglise arménienne, les paroissiens n’ayant d’autre issue que de la boucler.

Mais le plus triste dans ces affaires, c’est avant tout le désarroi des paroissiens. Leur souffrance n’est que le reflet d’une Eglise pathologique. Déchirés entre l’amour de leur Eglise et le spectacle pitoyable de ses représentants, entre leur foi et l’usage politique qui est fait de leur chère religion, ils ne se reconnaissent plus ni dans leur nation ni dans son institution religieuse qui se comporte comme une monarchie de droit divin leur dictant la conduite à tenir sous peine d’exclusion. Eux qui pensaient que leur Eglise enseignerait cette compassion qui manque cruellement à l’Arménie, ils auront vu de leurs yeux sa cupidité en action et son intolérance se débrider. Ils auront vu un prêtre comme un chef de bande animé par la violence. Un autre interrompre sa messe en guise de punition pour venir tancer un paroissien préposé à la vente des cierges comme s’il était un marchand du temple. Car ce qu’on ne voit dans aucune église au monde, on peut le voir chez nous. Une image à donner au Christ des larmes de sang.

P.S. 1) Ce serait nous faire un mauvais procès d’intention que de réduire le contenu de cet article à un dénigrement systématique de l’Eglise Apostolique Arménienne. Nous reconnaissons sans l’ombre d’un doute son immense travail au sein de l’histoire des Arméniens pour maintenir son unité et sa spiritualité dans des contextes hostiles. Mais force est de constater, tant les preuves abondent, que sa fonction politique l’aura dévoyée de sa vocation initiale et qu’elle se trouve aujourd’hui en contradiction avec sa mission. La prolifération des sectes en Arménie suffit à le démontrer.

2) Par respect pour notre lecteur, nous avons hésité à poster ce texte. C’est qu’il n’est pas difficile d’observer que le cas de la paroisse de Nice, tel que nous l’avons perçu, comporte des zones d’ombre. Dans cette affaire, nul n’aura été à l’abri des manipulations multiples et sournoises qui auront conduit à la situation présente. A commencer par les manipulateurs eux-mêmes. N’ayant pu mener notre enquête sur place, nous ne prétendrons pas être exhaustif. Mais l’esprit des événements a été respecté.

3) L’appel du CCAF à faire bon accueil au Catholicos lors de son prochain voyage dans la région de Nice montre bien qu’il est dans son rôle quand il stigmatise les paroissiens au nom d’une certaine idée de l’Arménie. Comme je suis dans le mien quand je les défends au nom d’une certaine idée de l’homme. Pour ce CCAF, qui se soucie du religieux et des cultures locales comme d’une guigne, l’Eglise arménienne représente avant tout une institution à vocation historique et de dimension nationale. En ce sens, on devrait l’aider à produire du rassemblement en rejetant tous ceux qui seraient censés la diviser. On ne sait, au demeurant, par quel tour de passe-passe, des paroissiens paisibles seraient devenus brusquement des fomenteurs de zizanie au sein de leur propre communauté. Or, l’Eglise arménienne, telle qu’elle se vit actuellement engendre des sentiments allant du respect à la souffrance. Respect quand il s’agit de son rôle éminent dans l’histoire des Arméniens. Souffrance quand on observe la manière dont elle traite sa vocation illuminatrice. C’est que ce rejet des divisions au sein de la diaspora, l’Eglise actuelle en joue à son profit pour pousser ses propres pions. Mais son manque d’exemplarité, pour ne pas dire son indifférence à la sainteté, n’est pas sans conséquence. Elle fait le jeu des autres religions. En perdant du terrain en Arménie et en diaspora, c’est la nation arménienne qui se délite. Et le CCAF, obsédé par son légitime souci d’unité, mais qu’il confond avec l’uniformité, en réalité agit contre elle. Sachant que son autorité est aussi mince qu’impuissante à raisonner les uns ou les autres. En somme, en laissant au Catholicos la possibilité d’exercer son contrôle sur une partie de la communauté arménienne, le CCAF agit également contre la diaspora. A commencer par lui-même. Car bientôt, après un ministère de la diaspora aux ambitions ambiguës, des affidés aux intentions douteuses, une Eglise au comportement totalitaire, viendront d’autres émissaires de l’Etat pour parfaire leur travail d’influence et d’infléchissement. Aujourd’hui dans le domaine du religieux. Mais bientôt dans celui de l’information. Cherchant par la propagande à manipuler, contrecarrer ou torpiller les prétentions de ce même CCAF à devenir une force politique unitaire.

 

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On pourra lire avec intérêt l’excellent texte d’Armand SAMMELIAN, L’HABIT et le MOINE, le N° 20 de la rubrique  COMMENTAIRE

31 juillet 2012

E viva Armenia ! (9)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,E VIVA ARMENIA ! — denisdonikian @ 2:25

 

Arméniens pauvres. Pauvre Arménie !

L’Arménie est un vaste marais de misère parsemé d’îlots plantés de hauts arbres à l’abri desquels prospèrent de cyniques roitelets. Ces îles communiquent entre elles pour tisser un réseau d’ententes multiples et préparer leurs pièges, leurs filets, leurs ruses de chasse afin de pomper le peuple jusqu’à sa dernière goutte de sang.

Nous avons assez dit dans Vidures à quelles extrémités on avait réduit les derniers des Arméniens, notre classe d’intouchables, pour éviter d’y revenir. ( On pourra lire également sur ce blog les articles suivants : Le caleçon du président, Tracteurs et détracteurs, Aznavour se rebiffe. Moi aussi (deuxième), Aznavour se rebiffe. Moi aussi., Histoires ordinaires de nos folies, Pauvre Arménien )

Le communisme tant décrié avait au moins ceci de bon qu’il menaçait de sa foudre les individus douteux, les voyous les plus durs, enfiévrés par l’esprit du capital. Aujourd’hui cet esprit a trouvé son terreau fertile pour faire de la politique à des « faims » personnelles.  La prospérité du petit nombre d’élus est proportionnelle à la désespérance de tous les autres. Longtemps en Arménie l’inadmissible, le scandaleux, le flagrant délit d’arrogance ont sévi sans même soulever le cœur des Arméniens. Mais nous verrons plus loin que sont de plus en plus comptés les jours des nantis de la politique officielle, des députés de la chose privée, de cette classe de privilégiés qu’entretient le pouvoir dans le seul but de se  perpétuer.

En attendant, les familles pauvres  d’hier s’appauvrissent davantage aujourd’hui. Les chiffres sont froids, mais la déréliction s’éprouve dans la chair même.

L’agence nationale des statistiques estime que 70% des familles ayant au moins quatre enfants vivraient dans la pauvreté. Alors que 36 % de la population dans son ensemble vit en dessous du seuil de pauvreté. « À l’heure actuelle, seulement 67 % des familles extrêmement pauvres et 26 % des familles pauvres reçoivent des prestations familiales sur une base régulière. Mais c’est encore en dessous des niveaux de 2008, » estime Emil Sahakian, porte-parole pour le bureau arménien de l’Organisation des Nations Unies pour l’enfance UNICEF. Il démontre par ailleurs qu’il en coûterait seulement 0,1% du Produit Intérieur Brut de l’Arménie si l’État couvrait en prestations familiales tous les ménages classés comme « extrêmement pauvres ».

En somme, l’Etat, dans son immense générosité, est plus soucieux des nababs qui le soutiennent que de la piétaille qui le pompe. C’est stratégique et c’est l’Arménie.

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Voir également ICI

 

30 juillet 2012

E viva Armenia ! (8)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,E VIVA ARMENIA ! — denisdonikian @ 4:38

Petits meurtres entre amis

Puisque l’Etat arménien n’est pas à un paradoxe près, on peut enfiler ses perles comme des brochettes. S’en accommoder par résignation peut entraîner des souffrances, des cris, votre bon sens s’en trouver mal. La logique arménienne est une danseuse du ventre dont les contorsions feraient rire une jument en train de piétiner un ministre de la santé. Tel est le génie du peuple. C’est que cet Etat veut bien courir après l’Europe pourvu qu’on lui laisse sa culture de l’extravagance. Ainsi, dans l’état actuel des choses, le peuple arménien étant menacé dans son intégrité même, on pourrait attendre de ses dirigeants qu’ils préservent le petit reste que leur a légué l’histoire. Par exemple, qu’ils aient une politique hygiéniste et nataliste primant sur tout. De fait, la préservation de l’espèce arménienne est le cadet de leurs soucis. L’Etat affairiste est un Etat meurtrier : il encourage les entreprises qui rapportent, même celles dont l’activité est reconnue pour donner des maladies graves et entraîner la mort.

Avec l’Arménie, les cigarettiers n’ont pas d’allié plus complaisant.  Voici dix ans, alors que les pays européens tiraient la sonnette d’alarme sur les méfaits du tabac et mettaient en place une réglementation pour limiter le tabagisme actif et passif,  on pouvait voir, suspendus sur les grandes artères d’Erevan, des panneaux publicitaires vantant telle ou telle marque de cigarette. Aujourd’hui, tout le monde sait que le tabac est cancérigène, sauf l’Arménie. L’Arménie, c’est business business. Et comme la cigarette y contribue, on augmente la dose. Il faut bien peupler les hôpitaux ! Etant donné que les maternités sont de moins en moins fréquentées, place aux cancéreux ! Dernièrement, une nouvelle à vous faire cracher les poumons est passée totalement inaperçue tant elle était stupéfiante. Une session du gouvernement arménien se serait tenue à Artashat, dans la province de l’Ararat, à 40 km au sud d’Erevan. A cette occasion, on aurait révisé la décision antérieure sur le nombre de cigarettes par paquet. Si jusqu’ici les producteurs pouvaient y placer 10 ou 20 cigarettes, désormais les compagnies de tabac seraient autorisées à en mettre de 25 à 40. Le génie arménien, je vous dis. Le génie arménien. A l’heure où on estime que le tabac tue environ 6 millions de personnes chaque année dans le monde, où l’Europe exige que les paquets soient illustrés d’une photo choc, les Arméniens auraient-ils inventé la manière de les bourrer avec 40 clopes ? Ne cherchez pas ailleurs. Ça se passe bien en Arménie juste avant que le ministère de la santé n’annonce que 54,7 % des hommes arméniens âgés de 20 à 65 ans fument.

Intoxiquer pour intoxiquer, pourvu que ça fasse bouillir le chaudron économique. Qui songerait à avertir la jeunesse sur les dangers du tabagisme ? Qui aura vu à la télévision des clips de mise en garde ? Qu’on songe au tableau pathétique de ces familles où le mari enfume son monde : femme, nouveau-né, grand-père, grand-mère, veau, vache, cochon, couvée…  Mais fumer serait devenu patriotique : plus vous goudronnez vos poumons, plus vous enrichissez le pays. Pour autant, si l’Arménie regorge de pauvres, il est probable que l’argent de votre dépendance se jouera dans les casinos plutôt qu’il n’aille soulager les déchus de la société arménienne.

(Question goudronnage de poumons, les Arméniens ont aussi les brochettes appelées khorovadz. Cette viande qu’on parfume à la fumée de graisse brûlée et de charbon. Mais on ne va pas casser les habitudes culinaires du primitif qui sommeille en chaque Arménien.  Les traditions, c’est tellement bon ! Et c’est sacré.)

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Prochain article : Arméniens pauvres. Pauvre Arménie ! 

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