Ecrittératures

19 juillet 2018

Y a le feu aux soutanes !

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,E VIVA ARMENIA ! — denisdonikian @ 3:48

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Avec une chaleur estimée à 45° en ce mois de juillet dans la plaine de l’Ararat, les esprits gonflent et les soutanes brûlent par le bas. Oui, par le bas, car tout le monde sait que l’homme destiné aux enfers commence à brûler ici-bas, pour se consumer progressivement par la tête dans l’au-delà.

Voici quelques jours, chauffés à blanc par une colère trop longtemps rentrée, des opposants au PDG d’Etchmiadzine s’en sont pris directement à sa personne en bloquant sa voiture. L’homme a dû prendre son bâton de pèlerin pour finir les quelques mètres qui lui restaient sous les huées. Du jamais vu.

Il faut dire, et nous l’avons dit à maintes reprises contrairement à ceux qu’inhibe le tabou de l’Apostolique Église Arménienne, que le PDG d’Etchmiadzine aura tout fait pour exaspérer les esprits. A commencer par ce qu’il n’a pas fait pour soulager la misère des pauvres en se situant du bon côté du fléau Sarkissian.

Et pourtant ce n’est pas qu’il lui manquait des moyens. Il avait su mettre de côté plus d’un million de dollars dans une banque suisse en prévision des malchances qui devaient mettre à la misère des Arméniens. Or, les Arméniens victimes de malchance en Arménie sont légion. Il est vrai que ce million caché dans la banque suisse HSBC n’y suffirait pas. Mais certains pensent qu’en l’utilisant à bon escient et en bon Nersissian,  il y aurait possibilité de soulager quelques âmes nécessiteuses. Toujours est-il que ce million enfle d’année en année en faisant des petits au lieu de diminuer en volume pour soutenir les floués de l’Arménienne Église Apostolique, soit en leur offrant le gîte, soit en leur offrant le couvert. Bien sûr, en attendant que le catholicos se bouge le cul, la diaspora alimente dans l’urgence des restaurants du cœur destinés aux infortunés de la vertu patriotique pendant que l’autre braille des psaumes en pensant à sa fortune.

De fait, se conduisant comme un chef d’entreprise faute d’avoir assez d’étoffe pour se conduire en chef spirituel des Arméniens, Karékine II sent de plus en plus gronder le vent des frondes qui a su déloger en un tour de main le président et Premier Ministre Serge Sarkissian, et Taron Markarian, maire de Erevan, au retour de cette même main.

Cette tempête à coup sûr devrait  gonfler sa soutane et l’emporter dans les airs même si le bougre s’accroche aux accoudoirs de son siège et commence à avoir la nostalgie des honneurs rendus à son rang et des petits déjeuners composés invariablement d’un œuf dur pondu de frais par les poules mouillées de la diaspora et de confitures d’abricot offertes par les  ouailles confites du pays arménien.

Tout cela n’est pas réjouissant ni pour le saint homme ni pour les fervents de l’Église Arménienne Apostolique, incapables de voir d’un mauvais œil les turbulences qui secouent le Siège vu qu’ils ont toujours préféré l’aveuglement à la lucidité même quand on cherchait à leur ouvrir les yeux.

Il est vrai qu’on peut être triste au spectacle du monastère de Tatev converti en Tour Eiffel en vue d’augmenter le business de nos patriotes les plus haut placés. Triste que les couvents autrefois habités par la ferveur et le chant religieux soient depuis tant d’années livrés à la végétation sauvage et au vide actif.

Ce qui manque à l’Arménie et aux Arméniens, c’est l’Esprit. Et ce n’est pas un catholicos oligarchique qui fera changer la tendance au matérialisme dans laquelle se complait un peuple qui se targue d’être la première nation chrétienne.

L’Esprit commence par la compassion. Et ce catholicos là en manque sévèrement.

L’Esprit, c’est la compassion gratuite mais aussi la ferveur gratuite, celles qui se donnent sans compter.

Or, en Arménie tout se compte. Même les comptes à rebours pour ceux qui ont fait de l’égoïsme financier un conte personnel et un sport national.

 

Denis Donikian

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26 mai 2018

De la passion patriotique (1)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,E VIVA ARMENIA ! — denisdonikian @ 5:37

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Étrange chose que la passion patriotique.

 

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les récents événements d’Arménie ont permis d’observer combien les Arméniens du monde entier étaient en proie à des sentiments antagonistes. En trois semaines, non seulement nous avons assisté à des renversements de situation mais aussi à des virevoltes de comportement tant là-bas qu’en diaspora. Ainsi, par dépit amoureux, tel thuriféraire du pouvoir Sarkissian se changeait brusquement en contempteur de la chose arménienne tellement son esprit conservateur restait sonné par le coup de jeunesse que lui avait assené Erevan. Quant à ces protestataires, fous amoureux de leur leader, on les voyait, en un clignement, se soulever dans un même mouvement d’exécration envers les députés et potentats oligarchiques qui les auront menés en bateau durant 20 années et plus. Comme si le terreau de la nouvelle idolâtrie s’était constitué à partir d’une lente et sûre détestation. Comme si au mépris subi durant plus de vingt ans on répondait par un mépris unanime et concentré. Comme si en chaque passionné cohabitaient l’amour du pays et la haine de ce qui contrarie cet amour. Comme une même pièce de monnaie habile à montrer en un clin d’œil tantôt sa face et tantôt son envers, la passion patriotique est assez agile pour vous baiser la joue ou vous offrir son cul selon que vous la respectez ou pas.

 

Le lecteur qui nous lit en ce moment et nous-même qui écrivons sommes d’autant plus inconscients de cet passion qu’elle n’existe que par nous et nous constitue comme un attachement animal à la nation arménienne. Dès lors, si nous sommes des sujets lisant ou écrivant sur la chose arménienne, nous devons être aussi regardés comme les objets mêmes de cette passion parce que nous sommes l’œil autant que le spectacle.

 

On a souvent dit de la haine qu’elle pouvait être une autre forme de l’amour. De fait, la haine est constitutive de la passion. Dans le cas arménien, et d’ailleurs partout où se développe la passion patriotique, la chose est telle qu’elle peut s’emparer d’une même personne devenue ainsi victime d’une pathologie touchant à la fois ses pensées et ses actes. Au nom de son peuple ou de son pays, un Arménien peut  s’autoriser à torturer, à mentir ou à trucider un autre Arménien. En l’espèce, ce droit à faire le mal est le propre de tous ceux qui défendent bec et ongle leur patrie. Les Arméniens s’étonnent que Erdogan mente sur le génocide arménien. Mais en quoi Erdogan viendrait salir l’idée qu’il a de la Turquie par un génocide ? Comme si les Arméniens ne mentaient pas pour préserver l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. De fait, dans ce cas de figure, tout devient permis, l’amoralité plutôt que l’immoralité. Ainsi, toute morale patriotique aurait le devoir, sinon le droit, de transgresser la morale pour sauvegarder la nation.

 

L’histoire arménienne est jalonnée d’animosités verbales, d’inimitiés sanglantes, de rivalités secrètes ou déclarées, de trahisons. C’est que le bien de la patrie ne souffre pas d’autre conduite que suprême tant il est chose éminemment sacrée. Chacun qui se croit investi d’une mission patriotique de vigilance s’autorise à jeter des anathèmes au nom de l’intérêt national ou en fonction de références absolues qu’il estime incarner. C’est qu’en lui l’amour de la patrie se convertit au quart de tour en haine de ceux qui le dévoient. Mais ceux qui le dévoient croient à leur tour que leur contempteur est lui-même l’ennemi du bien national. Ainsi se mêlent dans un même panier de crabes des hommes relevant d’une même origine, animés d’une même animosité les uns envers les autres mais exprimant des visions antagonistes de l’intérêt national. Tout forum communautaire offre le spectacle de chaudes confrontations où chacun rivalise avec chacun de bons mots et d’idées salvatrices qui constituent autant de messages messianiques dignes d’un café du commerce.

 

Quand ces voix ne conduisent nulle part, elles produisent du rien, du ridicule et de la vanité. Chacun se donne une importance symbolique dont il est dépourvu dans la vie réelle. Garant de sa santé patriotique, le choc qu’il cherche à provoquer au contact de compatriotes qui pensent différemment, donc mal, rehausse à ses yeux son amour-propre, quitte à faire rire aux éclats un spectateur tenu à l’écart de ces joutes de petits titans.

 

En réalité, toute nation se nourrit de ce mal nécessaire pour faire valoir tels intérêts plutôt que tels autres. C’est ainsi qu’il faut voir l’activité parlementaire où des voix discordantes s’expriment au nom du bien supérieur de la patrie. Mais si ici les combats oratoires sont codifiés, sinon policés, ailleurs ils peuvent faire l’objet d’affrontements physiques redoutables. Il n’y pas de parlement où la joute oratoire ne se mue un jour ou l’autre en pugilat. En Arménie, le Parlement a même réussi à faire parler des armes tenues certes par des éléments de l’extérieur mais qui étaient probablement commandités par des responsables politiques désireux de s’imposer par la force.
En vérité, chaque membre soucieux du destin de la nation s’estime comme un acteur de sa survie. La passion patriotique individuelle n’a pas d’autre objectif que celui de garantir la pérennité du peuple. A ce titre, chacun consent à donner de sa personne pour contribuer à la réussite de cette mission. Laquelle mission est en quelque sorte inscrite dans les gênes des individus à des degrés divers. Chez certains elle investira la totalité de la personne, chez d’autres elle ne s’exprimera que de manière épisodique. Mais ne pas participer par son existence à l’éternisation de son peuple équivaudrait à ne pas faire partie de ce peuple. En ce cas, l’homme coupé de sa communauté prend le risque de devenir un être flottant, à savoir un membre libre de toute attache mais qui s’est retranché de la possibilité de s’inscrire dans la durée des siens. Cette insertion au sein d’une communauté offre une orientation à l’existence, entre une naissance qui n’est plus de hasard et une mort qui n’est plus mortelle. Bref, chaque individu se perçoit comme immortel du fait de l’immortalité supposée du peuple qu’il a nourrie de ses pensées et de ses actes, de son agressivité et de son amour.

 

Il faut du courage pour accepter d’être suspendu dans le vide. Un homme comme Ara Baliozian y travaille avec constance depuis des années. Reste à savoir si cette volonté de faire table rase en se débarrassant des oripeaux symboliques de l’appartenance au peuple arménien ne serait pas dans le fond une autre manière de décliner ses origines et de les chérir. De fait, les diatribes d’Ara Baliozian contre le peuple arménien sont des mots d’amour habillés d’humour noir, mais des mots d’amour quand même. Comme si la meilleure façon d’aimer son peuple serait de se fouetter jusqu’au sang en le fouettant jusqu’au sang.

 

Cela dit, la nation arménienne est une nation problématique qui engendre des enfants problématiques. Elle est de ces peuples rares qui restent écrasés par le contentieux d’un génocide, à savoir un deuil dont la plaie n’est toujours pas refermée. Par ailleurs, la nation arménienne souffre d’être une nation éclatée dont les fragments sont culturellement assez éloignés les uns des autres pour espérer une unité réelle et constructive. Il existe un fossé entre un Arménien d’Arménie et n’importe quel Arménien de la diaspora. Les valeurs des uns ne recouvrent pas les valeurs des autres. Et si le combat pour la reconnaissance du génocide est une priorité pour la diaspora, ce n’est pas le cas pour les Arméniens d’Arménie. Ainsi donc en diaspora le critère d’excellence en arménité serait ce combat pour la reconnaissance alors qu’en Arménie les gens qui se battent pour leur bonheur n’ont d’autre souci que de préserver leur survie et leur territoire.

 

Les Arméniens seraient à plaindre qui naissent dans un monde qui les a rendus fous par le meurtre de masse et qui les rend fous par la négation de ce meurtre, s’ils ne puisaient un peu de leur humanité dans des valeurs de compensation, comme la joie de vivre qui leur ouvre des parenthèses d’oubli. Pour autant, pèse sur eux l’obligation de rappeler leur humanité au monde pour l’avoir perdue en 1915. Tout Arménien qui œuvre de près ou de loin pour la reconnaissance du génocide œuvre en fait pour que soit reconnue sa propre personne tandis que perdure par le négationnisme le rejet dont lui et les siens furent et sont encore victimes. Cette rage de vouloir intégrer le monde des hommes rend fou. La passion patriotique arménienne est à la fois l’histoire d’une souffrance injustement subie et l’histoire d’une rédemption à conquérir.

 

Denis Donikian

28 octobre 2017

LAO (roman, 45)

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LAO (roman, 45)

*

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L’aube diffusait sur toi tout son or. C’était le grand jour.

Martha avait frappé à ta porte. «  Il faut se préparer », dit-elle. Se préparer ? Elle serait donc du voyage ? Et si Gabo s’était entendu avec elle pour l’embarquer ? Le temps d’une journée, qui sait ? Une perspective qui te contrariait. Ta remontée, tu voulais en jouir seul. Car encagé dans la voiture avec ton monstre, c’est là que tu lui dirais ton évangile. À ce Gabo pour qu’il se perçoive en perdant ridicule. Pour sûr, Martha n’avait d’oreille que pour ses frivoles obsessions. À quoi bon lui faire comprendre que tu n’avais d’autre envie que de t’arracher de la chair le feu qu’elle y avait mis. Et en finir avec ton image d’homme en fuite. Et que pour te débarrasser de tes niaiseries de vaincu, tu comptais bien te le faire, ce Gabo. Histoire qu’il te mette en cage dans les geôles de la capitale, avec les têtes brûlées de l’opposition. Là où Gollo te lâcherait la grappe. Qui sait même si ça ne lui déplairait pas de te savoir à l’abri ?

Tu avais rassemblé tes affaires, mis de l’ordre dans la chambre. Et tu franchis la porte sans te retourner.

En descendant l’escalier, tes yeux iraient sur Varou dans son cabinet. Il y était, tout au fond, le dos tourné. Un cafard dans son bocal. Avec sa bouderie Varou voulait te jeter à la gueule qu’il se régalait déjà à l’idée que tu vides les lieux. Mais aussi que tu sois rendu à la capitale. Où t’attendait le pire comme c’était toujours avec cette ville qui faisait baver Martha. Car on saurait trouver des raisons pour te coller au trou, qu’il devait penser.

Martha était sur ses tables. Elle astiquait nerveusement. Tu lui demandas la note. Elle finassait pour te soustraire à son regard. Un moment surgit dans ses yeux l’éclair d’une douleur. Ses gestes rapides et embarrassés, ses mots murmurés à fleur de bouche, tout sonnait lourd en elle un air de condamnation. Ses joues pâles rendaient tragique et forcé son sourire d’adieu. Elle s’essuya avec son tablier et te tendit une main. « Tout ira bien, dit-elle. Tout ira bien. Soyez sans crainte… » Elle savait que Varou avait une oreille dans la salle du café. Et même un œil, si habile qu’il était à jouer des miroirs. La main de Martha dans la tienne, souple et soumise dans la tienne dure et décidée… « Oui, tout ira bien, je le crois aussi… » Et tu filas vers la porte.

La route poussa aussitôt dedans ses bruits de fuite et de moteur.

Gabo piétinait près du véhicule de la police. Ferme comme un bourreau qui va trancher sa victime. Il serait seul à t’accompagner. Un chauffeur était déjà en place.

« Pas de regret ? demanda Gabo. Regarde une dernière fois ces lieux où tu as semé la mort et la discorde.

– Pauvre cabot de Gabo, » tu lui rétorquas.

Gabo ouvrit la portière, l’œil mauvais.

« Entre ! grogna-t-il. Cabot, hein ? Eh bien, le cabot va t’en faire bouffer du chien enragé. »

Martha se tenait sur le pas de sa porte. Elle se triturait les mains, avait des larmes.

« Fais pas l’éplorée, ma cocotte ! lui fit Gabo. Si encore il en valait la peine, ce petit émeutier sans couilles. Le temps de lui régler son compte et je reviens te faire la grande vie… »

Des mots en l’air, Gabo en semait à la pelle. Mais derrière, les sales coups qu’il fomentait en douce, il les tenait bien en laisse. Pendant un temps, il vous embrouillardait jusqu’à l’heure voulue pour vous harponner. Avec lui, Martha pouvait toujours attendre de la voir, sa capitale. Gabo avait bien eu dans ses comptes de se la faire in situ, mais tu l’avais coiffé au poteau. Maintenant, il te ferait payer sa défaite, et cher. Comme il t’avait sous la main, durant tout le voyage, il allait t’en mettre plein la gueule. Il te rabaisserait au plus bas. Et si tu t’avisais de le contrarier, il n’hésiterait pas à te trouer dans un coin perdu à l’écart de la route. Son chauffeur lui étant acquis. Il suffisait de s’arrêter et sous prétexte d’une pause pipi, il te saignerait derrière un fourré comme un mouton. Car il était bourré de hargnes. Des nœuds jamais défaits dont sa tête était pleine. Le genre de cerveau à faire les meilleurs flics. Obéissants, sadiques, brutaux, dominateurs. Mais toi, ses manigances te banderaient contre lui encore plus. Fini de jouer profil bas. Tu lui rentrerais dans son lard. Tu lui ferais vomir ses balourdises à cette ganache.

Vous rouliez à la puanteur de la capitale, droit sur l’usine de caoutchouc. La grande montagne sur la gauche, tu la voyais alerte et claire. Les peupliers, déjà tous montés en feuilles, formaient des torches émeraude ici ou là dans la plaine. Gabo remplissait son coin de ses deux jambonneaux. Sa chair tendait la toile de son pantalon. Pour peu elle l’aurait fait craquer. Comme il dégageait son air, son ventre se gonflait et dégonflait à mesure. Il avait posé sa casquette sur le siège entre vous. Quelle bouille de bœuf il faisait avec son œil inerte et ses larges trous de nez !

Le chauffeur, c’était un dodu de la même étable. Un flic à Gabo, c’est grand et c’est gros. Comme la route filait droit de droit, ça ennuyait le monsieur. Il avait inséré une cassette. Une rengaine d’Américaine qui sonnait exotique sans qu’il comprenne un mot. Elle éructait sur des roulements de grosse caisse.  People have the power… People have the power… People have the power…  Comme ça, répété à tue-tête. Et d’une voix tellement acide, que le bovin sortit de sa passivité.

« Tu n’as pas mieux que ces bruits d’énervés ? finit par lancer Gabo au conducteur.

– C’était pour chauffer l’ambiance, dit l’autre. Comme vous parlez pas.

– Tu n’as pas de la musique à nous ? De celle qui va avec ce genre de paysage. Avec notre pays, je veux dire.

– Celle qui convient à notre pays, tu lui dis à Gabo, c’est justement l’américaine.

– Et pourquoi ça ? fit Gabo.

– Pourquoi ça ? Mais vous ne connaissez pas l’anglais ? People have the power. Voyons ! People have the power.

– Traduis ! Je n’ai jamais été très bon en anglais à l’école.

– C’est pour cela que t’es devenu flic. Et que tu t’es fait ton lard… »

Gabo eut un spasme d’étouffement.

« Tu veux que je t’écrase, petite mouche ? Là, dans cette voiture, fit-il.

– People have the power, Gabo.

– Et ça veut dire quoi ?

– Ça veut dire quoi ? Tu veux vraiment le savoir ?

– Je le veux. Et comment ?

– Ça veut dire les gens ont le pouvoir. Le pouvoir de rêver, de se prononcer, de lutter dans un monde de fous… Voilà ce que ça veut dire… »

Gabo ne tenait plus en place. Un feu lui mordillait le cul. Il baissa la vitre pour prendre une bouffée d’air. Et comme vous étiez encore dans la campagne, c’est comme un pet de bouse qui pénétra dans la voiture. Il remonta aussitôt la vitre.

« Toi, cria-t-il au chauffeur, tu vas me jeter cette cassette sur la route. Retire-là ! Allez ! Exécution ! »

Le type fit cracher la cassette à son appareil. Et la jeta comme avait dit Gabo.

«  Est-ce que je savais ? dit-il d’une voix basse. J’aimais bien cette musique. Je l’avais prise à mon fils…

– Une cassette à ton fils ! Tu veux en faire un émeutier de ton fils ? lui lança Gabo. Tu veux qu’il se fasse flinguer comme au premier mars ?

– Que non, chef ! Un émeutier ? Jamais. »

*

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1 avril 2017

Le visible et l’invisible

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Les élections législatives du 2 avril, soit demain à l’heure où nous écrivons, on peut déjà le dire, c’est du jamais vu. Du jamais vu dans le quantitatif. 650 observateurs internationaux et 28 000 issus des partis politiques arméniens. Après ça, on ne dira pas que Serge Sarkissian ne fait pas dans l’européen.

On va voir ce qu’on va voir et les observateurs vont ouvrir grand leurs yeux pour ne rater aucune anomalie.

Or, en vérité je vous le dis, il n’y aura pas d’accroc, rien qui accrochera le regard en pointe d’Atom Egoyan et de Serge Tankian, puisqu’ils en seront. Au passage, je note le réveil tardif de ces activistes improvisés. Que n’ont-ils fait plus tôt, avec Kotcharian et le premier Sarkissian ?

Mais que vaudra l’observation de ces observateurs-là s’ils ne passent par la rubrique briefing ? A savoir un lavage du regard en règle. Du genre : Messieurs les Européens, n’oubliez pas qu’ici vous êtes chez des orientaux. Ah l’Orient ! Les parfums enivrants des magiciennes qui vous font prendre un crapaud pour une fée, une crapule pour une libellule, une élection à l’orientale pour une élection à l’européenne.

Les Arméniens d’Arménie sont des magiciens en diable. Ce sont des frères qui vous buteraient à la première contrariété. C’est dur d’entendre dire ça. Que les Arméniens sont des orientaux. Très dur. Mais c’est le fonds culturel qui nous colle au QI. L’Europe n’est jamais qu’un vernis sage. Dans les arrière-cours et les arrière-cuisines se fomentent des messes basses qui feront toujours partie de la part invisible des élections en Arménie. Sauf changement radical de mentalité. D’accord. Soyons optimistes. Je veux bien. Mais dans le fond, n’est-ce pas leur charme aux Arméniens, d’être des Européens orientaux ou des Orientaux en mal d’Europe ?

En vérité, je vous le dis encore. Je fus observateur en Arménie d’élections présidentielles. Et qu’ai-je vu ? Rien, aucun accroc. Il aura fallu qu’un autochtone me mette au parfum et me montre le ballet des voitures noires qui défilaient dans la cour de l’école. Elles allaient chercher les personnes âgées pour qu’elles viennent voter. Oui, cela est bien. Sauf qu’en échange on leur demandait de voter pour le parti républicain. Sinon… Et la peur faisait le reste. Sarkissian passait devant tout le monde les doigts dans le nez.

Aujourd’hui, on le sait. Ce qu’on appelle les ressources administratives sont à l’œuvre. On pourrait dire que le travail a été accompli en amont, dans cette part invisible des élections en Arménie.

L’Arménien, pays pauvre, maintenu dans la pauvreté, est une Arménie qui a peur. Elle a peur de ne pas pouvoir manger demain. De perdre son emploi. Son logement. Jouer sur cette peur de la part d’une administration acquise au parti au pouvoir par nature est de bonne guerre. Tous les administrés, mais aussi les autres, beaucoup d’autres, inféodés à l’État arménien, n’ont guère envie de perdre leur place ou leur pain. Et donc, ils feront ce que loyalement ils devront faire. Ce qu’aucun observateur ne verra, c’est le travail obscur d’influence qui s’est déjà joué avant le jour J.

Car on voit mal comment en Arménie, ceux qui détiennent le pouvoir, jouissant d’une situation confortable, mettraient leurs privilèges en jeu.

On le voit mal.

C’est pourquoi, les couillonnés d’hier prendront encore aujourd’hui une belle couillonnade.

Foi d’Européen !

Denis Donikian

12 décembre 2014

K2 par K.O.

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Dans la rubrique, le catholicos déshonore Dieu et le peuple arménien, il faut retenir la dernière lettre adressée par le Patriarche Manouguian de Jérusalem, laquelle s’inscrit dans le feuilleton honteux et nauséabond qui illustre les faits et méfaits de l’actuel squatter d’Etchmiadzine, après l’éloignement volontaire de l’Évêque Norvan Zakarian que nous avions en son temps amplement commenté sur ce blog (voir ici).

 

Cette fois encore, c’est de l’intérieur même de l’Église Apostolique Arménienne que la plainte est partie et pour qu’elle atteigne le peuple arménien lui-même. Il ne s’agit pas d’une critique extérieure comme mes amis de toujours me l’ont souvent reproché. Cette fois encore, c’est l’Église qui parle d’elle-même au peuple arménien, à ses croyants, aveugles, intégristes, athées, nationalistes, patriotards et tutti quanti. (Voir le site Keghart.com et celui d’Armenews dans une traduction de Gilbert Béguian)

 

Ainsi est révélée ce que nous savions tous et qui est confirmé par l’Évêque Manouguian, à savoir que notre K II national n’a pas d’autre ambition que de tenir sous sa botte les Églises de la diaspora, à commencer par le Patriarcat Arménien de Jérusalem. Or forcément, l’Église arménienne de Jérusalem, ça brasse du tourisme et ça fait du chiffre. D’ailleurs tout est dit dans cette phrase : «  Le sens des affaires commerciales n’est pas une manifestation de sagesse. Vous pouvez acheter ou rejeter les hommes mais N’AVEZ PAS LE POUVOIR D’USURPER ET DE VOUS APPROPRIER LA SAINTETÉ » (trad. Béguian). Ce qui veut dire en clair que pour le boss de l’E.A.A., homme d’affaires avant tout, la sainteté est le cadet de ses soucis. Pour lui, l’Église est une entreprise comme une autre et les Évêchés des filiales chargées de drainer l’argent de nous autres croyants, intégristes, athées, etc. vers les coffres d’Etchmiadzine. Rien d’autre. Dieu, c’est un produit comme de la savonnette, du prêt à porter, des andouillettes ou du caviar. A cette différence près, qu’ici on transforme la messe en savonnette, la bénédiction en prêt à porter, le chant liturgique en andouillettes et la nomination d’un évêque en caviar, le tout enrobé d’une plus-value incomparable : la grâce divine alliée à l’éternité de la nation.

 

Pour mener à bien son activité de reconquête « commerciale », le berger d’Etchmiadzine aurait à sa disposition un bataillon de moutons larbinisés qu’il a nommés selon leur degré d’allégeance à sa politique, les autres ayant été excommuniés à la louche sans autre forme de procès, à savoir moins pour leur « sainteté » que pour leur soumission aux diableries papales. Chacun de ces larbins moutonneux est ici désigné par le rebelle selon sa nature profonde ou la qualité de sa vocation comme dans l’Enfer de Dante : impéritie religieuse, moyens intellectuels limités, matérialisme, opportunisme, tous portant atteinte à leur devoir, à savoir : « protéger et préserver le doit national du peuple arménien ».

 

Mais le plus grave, c’est la mise en danger de l’Église, laquelle en négligeant sa mission de spiritualisation honnête et exemplaire plonge déjà le pays dans une forme d’incroyance ( « l’Eglise libre ») menaçante, propre à laisser se développer les sectes ou à rendre plus séduisantes les autres formes de foi chrétienne. Tout semble avoir d’ailleurs commencé par la collusion de pouvoir religieux avec un pouvoir purement païen «  Vous qui avez été appelé pour être le chef de notre Église, main dans la main avec des responsables politiques anti – religieux et de peu de foi ». A cela s’ajoute la personnalité même du catholicos dont l’Évêque de Jérusalem trace un portrait sans aménité : « esprit bradeur et puéril », prenant des « décisions capricieuses », immature, manquant de bon sens, de clairvoyance, irresponsable dans ses choix et sophiste dans ses raisonnements.

 

La question restera donc de savoir quel intérêt aurait l’Évêque de Jérusalem  pour laver ce linge sale en famille ? Pas pour son plaisir. Mais parce que l’abîme s’est brusquement ouvert à ses pieds. « Nous écrivons ces lignes, pensant que constater un mal et rester indifférent équivaut à être complice du mal ». Le reste est dit comme une prière : «  De nos jours, notre Église se trouve confrontée à une situation désespérée qui laisse planer le doute sur le futur, lorsqu’on imagine, pendant un instant, toutes les vertus dont notre nation a hérité et dont elle pourrait être encore digne. Soyez assuré que la force et la grandeur d’une nation ne se trouvent pas dans ses succès matériels, parce que les gens ne meurent pas des blessures physiques qu’ils reçoivent mais des blessures spirituelles. Les blessures infligées à son peuple sont plus le résultat d’actes irresponsables et égoïstes ; elles peuvent être considérées comme la mort naturelle d’une nation. » Il suffirait seulement que le haut responsable de la catastrophe à venir redécouvre nos valeurs spirituelles, et redevienne le “ Père de Tous “, sans être forcé d’agir dans un esprit de vengeance, mais avec générosité et avant tout, gracieusement, qu’il reconnaisse ses erreurs, pour que l’Église Arménienne soit comme elle a toujours été, le foyer des aspirations intellectuelles, spirituelles et morales du peuple arménien.

 

A bon entendeur …

 

Denis Donikian

19 juillet 2013

Les caves d’Etchmiadzine.

VOROGNAVANK

VORODNAVANK

N’en déplaise aux thuriféraires patentés de l’Eglise apostolique arménienne, la démission du Père Norvan Zakarian a brusquement révélé au grand jour des pathologies d’autant plus surprenantes qu’on aurait eu du mal à croire qu’elles fussent possibles au sein de cette vénérable institution. Certains, au nom de principes plus proches d’une conception unitarienne de la communauté que d’un renouveau religieux, ont cru bon de souhaiter que le Père Zakarian revienne sur sa décision. On peut demander à un gardien de la foi arméno-chrétienne, et de surcroît aguerri par son sens et son expérience de la  patience, qu’il tienne un temps sa main droite au cœur d’un guêpier, mais on ne peut exiger qu’il y tienne son corps entier. D’ailleurs, tous nos laïcs arménomaniaques, qui déplorent aujourd’hui ce qu’ils appellent une défection, se sont-ils empressés de le soutenir alors qu’il supportait de plus en plus mal les harcèlements, les humiliations, les agressions que faisaient pleuvoir sur lui sa hiérarchie ? La démission du Père Norvan Zakarian résulte avant tout du lâchage de toute la communauté des fidèles. Je dirais même de toute la diaspora et de ses représentants après les alertes constituées par les affaires de plusieurs paroisses, à commencer par celle de Nice. De mon côté, ignorant que Monseigneur Zakarian jouait à son corps défendant un rôle de courroie de transmission, ignorant ce qu’il pouvait endurer à devoir se plier aux diktats de la maison-mère, je lui fais mes excuses pour des propos qui auraient pu manquer de retenue. Et je salue aujourd’hui une démission par laquelle le Père Zakarian sauve et pérennise l’Eglise apostolique arménienne tandis que ceux qui se croient à l’intérieur deviennent par le même coup des étrangers à la parole du Christ.

Il suffit d’évoquer les articles déjà publiés et qui continuent de paraître tant en Arménie qu’en France, mais aussi les émissions de radio chez nous, pour mesurer l’impact de l’événement.  Il reste que ces confessions, déclarations, opinions en tous genres nous laissent volontiers sur notre faim. On s’autocensure, on dit sans dire, on retourne le négatif en positif, bref on prend les Arméniens pour d’imbéciles petits moutons tout en leur donnant du foin pour satisfaire leur besoin de vérité.  Mais pour dire la vérité, celle qu’on connaît, la vérité la plus simple, encore faut-il éviter de la noyer sous un fatras d’intentions idéologiques, de ruses dialectiques ou de considérations historiques.

Lors de son entretien à Radio Ayp, Monseigneur Zakarian aurait annoncé que le Père Vatché, accusé d’actes de violence, avait été blanchi en appel. On peut supposer qu’il ignorait encore le jugement par lequel ce même Père Vatché avait été condamné à deux ans de prison ferme, commuée en prison avec sursis comme le veut une tolérance accordée à des personnalités étrangères. De fait, l’élément déclencheur de cette ténébreuse affaire aura été ce Père Vatché dont le catholicos dira que sa «  soutane relèverait de [s]a propre dignité [au catholicos] comme elle doit relever de la [sienne] [au Père Norvan] et de celle de chaque ecclésiastique arménien ». Il faut que le lecteur entende cela : un Père condamné pour violence à deux ans d’emprisonnement ferme serait indispensable à la dignité de sa « sainteté »,  alors que ce même catholicos aura excommunié à tour de bras des religieux indemnes de toute condamnation mais ayant eu le malheur de déplaire au berger d’amour de tous les Arméniens. Tous des judas ! Et cerise sur le gateau, il exigera du Père Norvan qu’il lui trouve un travail digne ( le Père Vatché ayant été gardien pour nourrir sa famille, seulement gardien, sans attache avec aucun des mafieux qui sévissent sur la Côte d’azur où son bracelet électronique l’empêche désormais de circuler). Faute de quoi, le Père Zakarian serait viré. A savoir viré de l’Eglise apostolique arménienne. Mais, votre seigneurie, Père saint de corps et d’esprit, le Père Norvan, ce sont des années de service et de dévouement, on ne peut pas… Et que diraient les Arméniens de France, éreintés, dilués, déboussolés ? Rien à cirer ! RAUS !  C’est que dans cette Eglise, on ne vous vire pas pour indignités morales ou religieuses. Dans cette Eglise on peut vous canonner hors toutes raisons canoniques. Enfin cet ultimatum a été confirmé, non pas au cours d’une audience privée, dans un endroit conforme à la dignité de la personne et à la gravité de la situation.  Mais dans un aéroport, en présence d’hommes politiques arméniens de haut rang. Pour qu’ils entendent bien qui est qui et qui peut faire quoi.  Car, chez nous, là où les pas se perdent, la nation peut se défaire. Pour preuve, la diaspora, qui a de la colère à revendre quand il s’agit des Turcs, n’aura même pas eu un frémissement d’indignation. Ses dignes représentants n’auront même pas protesté devant cette curée dont la victime était aussi un des leurs, peut-être le meilleur d’entre eux.  Ce jour-là, il faut bien le dire, c’est toute la diaspora qui a été humiliée, comme elle l’a été à Nice, à Genève et ailleurs. Ce jour-là, le locataire d’Etchmiadzine s’est montré comme le propriétaire de l’Eglise apostolique arménienne. Ainsi donc le flagrant délit est-il sous nos yeux. L’Eglise apostolique arménienne n’appartiendrait pas aux Arméniens. Celui qui doit servir d’apôtre entre Dieu et les hommes, qui doit s’inspirer de Dieu pour se mettre au service des hommes, cet homme-là se sert des hommes pour qu’il soit craint et vénéré comme un dieu. Car c’est un dieu de clémence ( Père Vatché), un dieu de colère ( Père Norvan), un dieu de possession, qui prend ce qu’il veut, où il le veut ( Paroisses de Nice et autres), un dieu qui fait la pluie et le beau temps dans l’esprit de ses ouailles. Un dieu qui n’a que faire de la démocratie…

Pour autant, dans ce même entretien, le Père Zakarian aurait soutenu que le catholicos avait toujours respecté les principes démocratiques, principalement dans l’affaire de Nice. Or, le comportement du catholicos à son égard contredit cette appréciation, comme si la victime cherchait à ne pas trop noircir son bourreau. De fait, il s’agit bien d’une forme d’autoritarisme reflétant ce que l’archevêque aura dénoncé dans sa lettre de démission, à savoir ce « climat qui règne au monastère-mère des Arméniens, où prévaut l’absence d’amour et de bienséance ainsi qu’un fatigant culte de la personnalité ».

Qu’est-ce à dire dans le fond ? Que même le plus indigne de ses prêtres mériterait de la part du catholicos l’attention du berger à sa brebis égarée ? Quoi de plus louable ! Quelle meilleure preuve de compassion ! Mais dans la pratique machiavélique d’Etchmiadzine sauver un prêtre implique aussi de pouvoir en jeter un autre au rebut. Et quel autre ! Sans une once de scrupule. Dès lors, on est en droit de se demander ce que vaut une Eglise qui relève les businessmans en soutane et écrase les obéissants ? Quel est ce chef d’Eglise qui joue avec le destin des hommes, élevant les uns et rabaissant les autres, et faisant de l’obéissance l’instrument de ses caprices ?

Et par ailleurs, pourquoi ne pas s’interroger sur les raisons pour lesquelles  un catholicos défend un prêtre dont le comportement n’est pas celui d’un homme d’Eglise ? Les paroissiens de Nice en savent quelque chose. Qui tient l’autre par la barbichette ? Pour quelles motivations supérieures, secrètes ou affectives, le catholicos cherche-t-il à garder un prêtre qui ruine l’image de l’Eglise, quitte à détruire un autre qui l’honore ? Le subalterne aurait-il de quoi faire chanter son supérieur que celui-ci le défende jusqu’à envisager de se débarrasser d’un archevêque, et pas des moindres ?

Comme je l’ai dit par ailleurs, cette Eglise paye en dérives autoritaires, arrogance et comportements discutables de trop donner à César et pas assez à Dieu.  On veut nous faire croire que les dernières élections ont été les plus démocratiques qui soient pour la désignation du catholicos, en l’occurrence Karékine II. Plus démocratiques ne veut pas dire démocratiques. On conçoit difficilement que la corruption généralisée qui sévit en Arménie se soit arrêtée comme par enchantement aux portes de la citadelle d’Etchmiadzine.( Son appétit est tellement vorace qu’elle déborde même sur notre Côte d’Azur ). La cité qu’on espérait être un îlot d’amour et de respect mutuel, serait selon le Père Norvan Zakarian, un lieu où ils feraient défaut au profit d’«  un fatigant culte de la personnalité ». En d’autres termes, Karékine II serait dans l’ordre du religieux ce qu’est Serge Sarkissian dans celui de la politique. Son symétrique exact, avec le costume pour unique différence. A telle enseigne qu’on voit mal le premier froisser le second.  Entente qui conduit le représentant du Christ sur la terre arménienne à trahir ce qui devrait être son souci majeur, à savoir la compassion. Si cette Eglise s’inspirait des principes évangéliques, elle veillerait d’abord à nourrir les pauvres qui sont légion en Arménie. Mais le faire équivaudrait à dénoncer la politique sociale de Sarkissian. Alors on construit en plein Erevan une annexe d’Etchmiadzine, dans le quartier des grands hôtels et du luxe clinquant. Car faute de pouvoir et de savoir construire les hommes par la parole du Christ, cette Eglise bâtit des églises. Croyant magnifier Dieu par la pierre, elle Lui élève en réalité des tombeaux.

Cette Eglise, qui n’a jamais su séparer le religieux du national, devait fatalement conduire aux dérives qui explosent aujourd’hui au nez et à la barbe de tous les Arméniens. A commencer par une forte déspiritualisation de la nation arménienne. A croire que c’est la seule Eglise où un athée se trouve à son aise. Car pour être de l’Eglise arménienne, il ne suffit pas de croire en Dieu, d’y venir pour faire le plein de valeurs chrétiennes. Etre arménien suffit. Ce qui conduit à dire que  l’Eglise arménienne n’est que le théâtre de la nation, et ses représentants des comédiens qui ont appris par cœur des rengaines qu’ils doivent savoir bien nasiller.

Eglise café au lait, qui offre à ses officiants la possiblité de se beurrer la biscotte, avec en sus la fermière si elle vient à passer. On peut encore admettre que le spirituel n’inspire plus nos Arméniens dont le fonds mental tient le sol pour unique absolu. Il reste que le désarroi dans lequel nous laisse la démission du Père Norvan Zakarian aura produit un véritable trouble moral dont on sent bien qu’il découle d’une perte généralisée de l’éthique. Je veux dire qu’il aura mis au jour ce que nous avons toujours voulu cacher. Car la vérité ne se tue pas. La vérité ne peut s’excommunier d’un mot. Les vérités intimes, les vérités profondes que nos arménolâtres ont voulu camoufler, soit parce qu’ils avaient honte, soit parce qu’ils étaient pleutres, viennent aujourd’hui au-devant de la scène jouer leur part. Car toutes nos vérités nauséabondes, enfouies de force, un jour ou l’autre remontent en surface sous forme de souffrances. C’est ainsi que nous créons nos bourreaux et créons nos martyrs. Quand la diaspora va visiter les ruines de nos églises, elle ignore que ce sont les ruines morales et spirituelles de la nation arménienne d’aujourd’hui qu’elle a devant les yeux. On savait la corruption politique du pays, on a voulu ignorer l’état de déliquescence morale qui affectait aussi le seul lieu qui devait préserver comme un trésor des valeurs d’humanisme, de charité, d’amour. Ce lieu qui aura cédé lui aussi aux tentations  les plus tristes. Car nous savons désormais qu’un prêtre condamné à la prison peut avoir les faveurs exclusives du chef spirituel de tous les Arméniens au détriment des meilleurs.

On nous dit du trouble-fête qu’il aille faire pénitence dans un couvent. Si au moins ce dignitaire avait la dignité d’un repenti. Car être élevé à la fonction de dignitaire ne vous confère pas forcément de la dignité.  Être dignitaire n’est d’ailleurs qu’une manière de camoufler ses indignités. N’en déplaise à ceux qui nous feront une moue d’indignés, d’aucuns pensent même qu’Etchmiadzine serait un vivier d’indignitaires. Pourtant les affaires de Nice ne sont qu’une litanie d’indignités qui auront indigné plus d’un paroissien. A commencer par celle qui consiste  pour un officiant ( le Père Vatché)  à interrompre sa messe pour tancer un vendeur de cierges… Mais au fait, qu’on nous dise où sont les couvents actifs en Arménie pour qu’on puisse y envoyer cet homme-là faire pénitence à défaut de lui trouver un pénitencier digne de sa soutane dont le catholicos soutient qu’elle  serait le garant de sa dignité. Quels sont les anachorètes qui par leurs prières seraient à même de sauver ce peuple de ses propres démons ? D’ailleurs, voilà bien ce qui manque à ce pays. Des hommes de prière. Des hommes de pénitence. Des fous de Dieu. Quand on sait que le catholicos a autorisé que le monastère de Tatev devienne un monument qui rapporte au même titre que la Tour Eiffel ou les Studios d’Hollywood, on comprend vite de quelle sauce est faite sa conception du religieux. Ce monastère devait être un haut lieu de l’esprit.  Mais le vide de Tatev est à l’image du vide spirituel du chef spirituel de tous les Arméniens. N’est pas Grigor Tatevatsi qui veut, lequel écrivait : «  L’âme peut tomber malade de la même manière que le corps ». Or, le grand corps du peuple arménien est aujourd’hui malade de son peu d’esprit.

Eglise archaïque que l’Eglise arménienne, tenue par des perroquets, qui ressassent des formules dont ils ne pratiquent plus le sens. Eglise passéiste, embaumée de traditions obscures, argentée, dorée, qui ne sait pas répondre aux interrogations des hommes, ni à leurs besoins, ni à leurs angoisses. Eglise de l’indifférence, de l’arrogance et de l’obscurantisme qui distille des superstitions, diffuse des fables, s’octroie des saintetés artificielles. Et sous ce fatras de fadaises dignes de contes pour enfants attardés, elle contribue à enniaiser le peuple et étouffe la parole vivifiante du message évangélique. Que fait-elle pour les pauvres ? Rien. Que dit-elle aux politiques pour améliorer le sort de ces pauvres ? Rien encore. Quelles réflexions mène-t-elle sur la bioethique, l’avortement, la contraception ? Allez savoir. L’entendez-vous défendre la femme qu’on bat ? Que dit-elle aux riches qu’elle ne dit pas à elle-même ?  En somme, Eglise qui baptise, qui marie, qui enterre et qui empoche.

C’est dire que l’Eglise d’Etchmiadzine, sous le catholicossat de Karékine II, n’est à ce jour ni crédible ni croyante.

 

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Lire aussi « Arménie, la Croix et la Bannière » de Denis Donikian, Editions Sigest, 2012,2013

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31 janvier 2013

Elections kalachnikov ou la démocratie par le vide

De Mkrtitch Matévossian

De Mkrtitch Matévossian

Les Arméniens s’indignent de tout sauf d’eux–mêmes.  On pourrait y voir un symptôme d’infantilisme si le fait de ne pas s’indigner de ses propres indignités n’appartenait avant tout qu’à nos élites. Vous savez, ceux qui pensent à la place des Arméniens et qui défendent leurs intérêts. Expatriés volontaires qui vous gargarisent le cerveau avec de la patrie, le seul pays au monde qui vous veut du bien en vous faisant du mal. En somme, ceux qui voient la grande histoire et négligent les petits riens de la vie.  Et qui n’en ratent pas une pour congratuler les hauts gradés de notre honte pour mieux jouir d’être arménien. Que voulez-vous, c’est la politique qui veut ça. Mais qu’importe pourvu que nos élites diasporeuses reçoivent des médailles officielles pour services rendus à un pouvoir qui enferme la nation dans le mensonge, la misère et l’obscurantisme.

Ainsi donc, les élections en Arménie seront les plus propres de toutes celles qu’elle aura connues depuis son accession à l’indépendance. Ce qui donne raison à une opposition qui  s’est toujours indignée des irrégularités dont furent entachées les précédentes. (Oubliant celles qui furent « gagnées » hier par les leaders de cette même opposition, à savoir Lévon Ter Pétrossian en personne. Mais c’est l’hôpital qui se moque de la charité, me direz-vous dans un cri d’indignation. Que non ! C’est le cancer qui fornique avec la gangrène).

Ces élections présidentielles de février seront d’autant plus propres que c’est un bon connaisseur des falsifications qui le dit. Un tonton flingueur d’opposants qui a pris ses leçons auprès des deux présidents fossoyeurs qui l’ont précédé. Mais au moins celui-ci pèse plus lourd par sa plus-value. C’est la mère Denis du lavage politique qui ne vous laisse aucune tache de sang sur le linge sale de la famille arménienne.

Mais surtout, c’est l’homme qui ne voit pas qu’il est le malheur du peuple arménien. Non, il ne le voit pas. Un ersatz d’Hitler qui voulait tellement la grandeur de l’Allemagne qu’il a réussi à lui donner sa destruction.

Depuis quelques mois, il en a défait des opposants, notre tonton. D’abord, il a rayé  le messie Lévon Ter Petrossian, en lui montrant qu’il criait victoire plus haut que son QI. Puis Vartan Oskanian en le menaçant d’une épée de Damoclès fiscale.  Enfin Dodi Gago, colosse aux pieds d’argile, en lui montrant que son business pourrait vite prendre l’eau. Après quoi, les autres présidentiables auront beau se lever, ils ne feront que des  bruissements de mouches. Mais gare à celui qui voudrait en faire trop. Lui aussi pourrait passer par le hachoir de notre Machiavel. Car l’homme aux petits yeux a un regard d’aigle. Il voit, il veut, il va… Et ainsi grâce à lui, le peuple arménien vit dans le cirage, ne sait où donner de la tête et va de préférence crever à l’étranger.

C’est que dans notre démocratie abricotière, il y a quatre moyens d’éliminer les candidats qui s’opposent à vous. Pendant les élections par le bourrage des urnes, après les élections en falsifiant les comptes, et avant les élections en supprimant par le chantage les prétendants les plus dangereux. Reste la méthode radicale de l’arme à feu.

Ainsi va le monde politique arménien. Celui d’une démocratie sans démocrate. SS hier, SS demain.

Que fallait-il faire alors, me direz-vous ? Mais rendre le désert démocratique plus désert encore que celui organisé par le candidat sortant, pardi ! Histoire de jeter l’indignation du peuple à la figure. Pour une fois, les Arméniens qui ont du génie à revendre aurait pu inventer le concept d’élections kalachnikov en donnant l’exemple d’une élection présidentielle où les opposants au président candidat, après avoir déclaré leur candidature, se seraient tous volontairement retirés. Histoire de montrer quelle glaciation démocratique le pouvoir en place aura créée en Arménie par l’élimination fiscale, symbolique ou réelle des prétendants au poste. Certains qui l’ont compris se sont déjà désistés. Mais tous auraient dû le faire pour que le pantin s’agite tout seul au vu et au su de tout le monde civilisé.

Car nous savons d’ores et déjà que tout passera comme une lettre à la poste. Alors que le peuple arménien, peuple inventif, a besoin de confiance pour s’inventer, il devra vivre à l’étouffée  durant cinq nouvelles années. Et vous verrez nos élites diasporeuses applaudir, congratuler, médailler même le père constrictor, ses fils ambassadeurs et le saint esprit apostolique, en vérité tous assassins de la parole et de la pensée arméniennes.

Denis Donikian

DERNIERES NOUVELLES : Quelques heures à peine après avoir affiché cet article, l’un des candidats à l’élection présidentielle, et pas des moindres, Parouïr Hayrikian,  était blessé par balle, touché à la poitrine, lors d’une tentative d’assassinat. Elections kalachnikov, je vous ai dit. Kalachnikov. Sans d’ailleurs vouloir accuser personne.

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26 août 2012

Livre : ARMENIE, La CROIX et la BANNIERE

Filed under: E VIVA ARMENIA !,LIVRES — denisdonikian @ 7:05

VIENT de PARAÎTRE

aux Editions SIGEST

POUR COMMANDER LE LIVRE VOIR ICI 

13 août 2012

E viva Armenia ! (12)

Vahé Avétian, Boghos Boghossian et les autres…

Le 17 juin dernier, au restaurant Harsnakar à Erevan, appartenant à l’oligarque Rouben Hayrapetian, alias « Nemets Roubo »,  trois médecins militaires étaient sévèrement battus par les gardes de sécurité pour des raisons restées inconnues. Vahé Avétian, 33 ans, l’une des victimes, devait décéder près de deux semaines plus tard à l’hôpital. Six hommes inculpés d’agression furent mis en détention préventive. La mort d’Avétian déclencha aussitôt une vague d’indignation dans la capitale, provoquant une série de manifestations de rue pour protester contre l’impunité dont jouissent aussi bien les riches hommes d’affaires proches du gouvernement que leurs gardes du corps. La colère des manifestants conduisit Hayrapetian à démissionner de son mandat de député du Parti républicain. Tout en reconnaissant sa responsabilité morale, Hayrapetian a fortement nié toute implication dans ces événements. Après avoir répondu positivement à la demande  de Tigran Yegorian, l’un des deux avocats représentant la famille de la victime, d’accéder au dossier, le chef de la police, Ruben Mkrtchian, aurait fait, depuis, marche arrière. Dès lors, à l’heure où nous écrivons, les avocats de la victime craindraient une éventuelle tentative de dissimulation des pièces de cette affaire. Selon un haut fonctionnaire, les enquêteurs ne verraient aucune raison juridique de poursuivre Hayrapetian, étant donné qu’il n’était pas présent à Harsnakar lors de l’incident. Les dirigeants de l’opposition qui exigèrent une enquête parlementaire distincte sur l’agression, ont vu leur demande rejetée par la majorité pro-gouvernementale à l’Assemblée nationale, au motif que les investigations policières étaient objectives et transparentes.

Il n’aura échappé à aucun protestataire en Arménie à quel point cette triste histoire rappelait la manière dont un sbire du président Robert Kotcharian avait tabassé à mort Boghos Boghossian, dans la nuit du 24 au 25 septembre 2011, au restaurant Aragast, autrement nommé Paplavok. Interrogé plus tard sur cet événement, Charles Aznavour, l’invité du président ce soir-là,  aura vivement répliqué en disant qu’il s’agissait probablement d’une crise cardiaque. Pour autant, on peut douter qu’il ait avancé cette explication par ignorance. En proférant pareille contre-vérité, c’était comme s’il nous révélait de quel côté de la conscience universelle il jouait son honneur. Depuis, les gazouillis d’Aznavour nous éraillent les oreilles. Comme on dit, la langue n’a pas d’os. Ce même soir, les autres clients n’auront pas boudé leur plaisir pour autant. Ils auront tranquillement continué leur dîner en plongeant le nez dans leur soupe au son de la musique ambiante. Intelligentsia friande de jazz comme il se doit. Les jours suivants, quelques journaux comme Haykakan Jamanak, Yerguir, Aravot… auront sauvé l’honneur du journalisme en publiant des déclarations indignées comme celle d’un groupe d’intellectuels, ou plus mesurées de David Haroutounian, Ministre de la Justice, ou franchement critique du député arménien, Emma Khoudabachian, membre du Parti Populaire arménien. Puis l’affaire fut enterrée. (Pour plus de détails, lire les textes que nous lui avons consacrés dans Un Nôtre Pays, Paris, Publisud, 2003, pages 154 et suiv.)

En réalité, cette sale histoire s’inscrit dans le paradoxe d’une culture chrétienne qui n’aura pas réussi à s’affranchir d’une violence primaire. Au cours des dix années qui précèderont celle de Boghos Boghossian, combien de prévenus entreront vivants dans les locaux de la police pour en ressortir morts d’une crise cardiaque ou suicidés, jusqu’au cas de Lévon Loulian, témoin malheureux d’un règlement de compte devant son restaurant. (On trouvera une liste des victimes de la police arménienne au chapitre 33 de notre roman Vidures, Paris, Actes Sud, 2011).

En d’autres termes, depuis le premier assassinat policier, en Janvier 1993, celui Roudik Vardanian, 22 ans, convoqué le matin même dans le cadre d’une enquête sur un vol, jusqu’au meurtre de Vahé Avétian, s’est installé en Arménie un climat de violence et d’impunité, fait d’enquêtes inabouties,  et qui a culminé une première fois avec l’attentat au Parlement du 27 octobre 1999, puis avec les événements du 1er mars 2008. En réalité, on ne peut s’empêcher de penser que les vrais responsables de la mort de Vahé Avétian sont ceux qui ont choisi d’ignorer les faits ou de garder le silence depuis le crime du Paplavok jusqu’au « suicide » de Lévon Loulian. Mais l’histoire n’oublie personne.

Depuis plus de quarante ans, à la faveur de nos allées et venues en Arménie, et depuis l’indépendance, de nos analyses (lire à ce propos Erevan O6-O8, Erevan, Actual Art, 2008), de notre implication comme observateur dans divers processus électoraux, sans parler de nos rencontres dans le pays profond au cours de multiples randonnées (Siounik Magnificat, Erevan, Actual Art, 2010, L’Enfer fleuri du Tavouch, Erevan Actual Art, 2011), nous avons constaté que si les différents régimes avaient permis des changements, comme n’importe quel pays en l’espace d’une ou deux générations,  c’était autant dans le sens d’une libération factice que dans celui d’un enlisement sournois et progressif. Or, le pourrissement d’une situation socio-économique arrive à maturité quand il crée une exaspération telle parmi les populations concernées qu’elle engendre deux sentiments antagonistes, à savoir la révolte et la résignation. Actuellement, les Arméniens donnent l’impression d’être partagés entre ces deux attitudes, sans qu’on sache laquelle va l’emporter.  Les optimistes s’accorderont à fonder leur espoir sur le réveil des mouvements civiques, tandis que les autres resteront minés par l’impuissance et la lassitude à l’origine d’une émigration de plus en plus inquiétante. De fait, l’Arménie se trouve à la croisée des chemins, au moment le plus critique de son histoire comme république indépendante, balançant entre ces deux tendances naturelles qui animent les peuples quand tout les pousse au désespoir : le sursaut ou la fuite.

A un de ses disciples qui lui demandait un jour à quelles conditions un pays pouvait vivre en paix, Confucius en donna trois : des armes en suffisance, assez de vivres et la confiance du peuple envers ses dirigeants. Il est évident qu’en Arménie tout le monde ne se nourrit pas normalement et que la foi s’est perdue. Quand un pays est déserté par une grande partie de sa population et que l’autre ne pense qu’à la suivre, c’est bien qu’il est déjà en voie de déliquescence. Car tout est conditionné par la confiance du peuple envers ceux qui le gouvernent. Sans cette confiance, la puissance militaire n’est rien. Et s’il fallait négliger une autre condition, ce serait la nécessité de se nourrir. Certes, des hommes mourront. Mais on peut accepter ce sacrifice si les chefs sont à la hauteur des enjeux politiques pour cristalliser les forces nécessaires au salut. Dans le cas contraire où les citoyens cessent de croire en eux, c’est l’assurance d’un effondrement général.  Or, Arménie des villes ou Arménie des campagnes, tout le pays n’est que plainte, défiance, dégoût, haine, cris et grincements. Le cœur n’y est plus. L’absurdité fait loi. L’arbitraire dégaine plus vite que son ombre…

Voici quelques-unes des formes que prend la démobilisation des esprits.

Il y a peu, Hovhannès Ishkhanian, auteur de nouvelles sur son expérience de soldat, a été inquiété par les autorités militaires. Il dénonçait les aberrations, la démoralisation et l’ambiance délétère qui règnent au sein de l’armée. Si nous ajoutons à cela les protestations hebdomadaires des mères de soldats morts dans leur rang au cours de circonstances jamais élucidées, nous sommes tenté de reconnaître qu’un malaise profond traverse l’armée arménienne.

Le droit à manifester son opposition au pouvoir en Arménie redécouvre l’arbitraire de la répression politique après l’amnistie décrétée en 2011 sous la pression internationale et en particulier des Européens. Quatre jeunes militants du Congrès national arménien, qui s’étaient heurtés à la police un an auparavant, reconnus coupables de violence contre les forces de l’ordre et « hooliganisme » seront condamnés à des peines allant de deux à six années d’emprisonnement. Les inculpés ont réagi avec colère à l’énoncé des verdicts. Celui-ci a provoqué l’indignation de dizaines d’opposants présents dans la salle d’audience, suscitant par la suite des manifestations de rue qui stigmatisaient le procès comme purement politique.

Nous avons vu de quelle manière les dignitaires de l’Eglise apostolique arménienne avait perdu tout crédit auprès des paroissiens de Nice, mais aussi de Genève et de Bruxelles, en voulant s’imposer en force  à tous les échelons de la vie cultuelle. C’est dire de quelle image négative cette Eglise vénale vient de se parer aux yeux d’une diaspora profondément choquée.

Mais cette crise de confiance se manifeste principalement à chaque élection. Les fraudes sont devenues la règle. Car ceux qui gouvernent non seulement contrôlent tous les rouages du processus électoral mais n’auront pas cherché à éclairer une population toujours habitée par les peurs héritées du système soviétique. Car en Arménie certains ignorent encore que voter est un acte secret, libre et inviolable. Atavisme dont se seront accommodés les trois présidents dans la mesure où chacun d’eux, loin de respecter la voix du peuple, et d’œuvrer pour l’affranchir,  n’aura cherché qu’à la détourner à son profit.   En ce sens, depuis vingt ans, le peuple arménien est un peuple qui aura été méprisé par ceux qui sont censés le conduire à plus de démocratie, plus d’égalité, plus de justice, plus de dignité.

Plus de dignité. Mais surtout moins de violence, aura clamé Hranouche Kharatian, sociologue, lors de la manifestation organisée le mardi 7 août, aux abords du restaurant Harsnakar, pour le 40e jour anniversaire de la mort de Vahé Avétian, en souvenir duquel des bougies ont été allumées.  Au fil des jours qui suivirent son décès, l’indignation fut générale. Des mouvements de protestation civique (actia),  impensables il y a quelques années, mais qui se sont renforcées chaque fois qu’on portait atteinte à l’espace public (affaire des kiosques de l’avenue Machtots), à la nature (construction d’une centrale hydroélectrique près d’une cascade dans le Shirak), aujourd’hui à des manifestants de l’opposition ou à de simples citoyens (ces trois médecins militaires tabassés dont faisait partie le malheureux Vahé Avétian), mais aussi à la littérature (Hovhannès Ishkhanian dont les ennuis ont provoqué la mobilisation des intellectuels en sa faveur). Sans parler du soutien apporté aux mères de soldats morts sans qu’on sache comment.   Des succès ont même été remportés à l’exemple des affaires des kiosques ou de la cascade dans le Shirak. A telle enseigne que l’ambassadeur américain John Heffern a voulu saluer la croissance de l’activisme civique en Arménie. Faisant état d’une récente estimation de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) classant ces mouvements dans les républiques de l’ex-Union Soviétique, il a révélé que la société civile en Arménie arrivait en deuxième position.  On peut regretter que le Comité de Coordination des Associations Arméniennes de France (CCAF) ne se soit pas fendu d’une déclaration de soutien à la société civile arménienne à l’instar de cet ambassadeur.  Il est vrai qu’il a beaucoup plus affaire avec les morts du peuple arménien qu’avec la survivance de l’Arménie.

Vahé Avétian serait-il le Mohamed Bouazizi d’Arménie, ce vendeur ambulant tunisien qui s’était immolé par le feu le 17 décembre 2010, en signe de protestation, et dont le décès fut à l’origine des émeutes qui déclenchèrent la révolution dans le pays ? Toujours est-il que sa tragédie aura brutalement réveillé les Arméniens en les jetant dans les rues pour conspuer l’arrogance des oligarques et dénoncer leur mainmise sur l’économie nationale. Les manifestants ont déjà obtenu que Nemets Roubo soit démis de sa fonction de député et ne lâcheront pas l’affaire tant que les vrais coupables ne seront pas jugés. Même si le traumatisme causé par les dix morts du 1er mars 2008 est encore trop vif pour que l’exaspération sociale, après des années de laisser faire, produise cette explosion radicale dont elle aurait besoin. Mais nul doute que se soit développée une sensibilité civique inédite, dont l’effet aura au moins eu le mérite de ringardiser la classe politique actuelle. Accompagnés par des personnalités de premier plan comme Hranouche Kharatian, Larissa Alaverdian, Zarouhie Postandjian, Artour Sakounts et surtout l’indécrottable grande gueule qu’est Vartkès Gaspari, présent à tous les rassemblements de protestation et capable, de sa grosse voix, d’éructer à la face des policiers qu’ils ne sont que des ordures (tagank), des voyous, des hooligans.

De fait, les plus jeunes et plus actives figures de la contestation se défendent de mettre en avant leur individu au détriment du groupe. Communiquant par Internet, à la barbe et au nez des autorités, cette jeunesse vivante et bouillante a réussi à développer dans tout le pays une réactivité à l’injustice qui n’existait pas auparavant. Par ailleurs, quelques écrivains courageux, critiques et briseurs de tabou, (Violette Krikorian, Mariné Pétrossian, Tigran Paskevitchian, Vahan Ichkhanian  et autres), appartenant à la génération de leurs aînés, jouent encore un rôle d’éveilleurs à travers leur blog ou leurs textes, en pointant du doigt les machinations de la politique et les absurdités de la vie sociale. Sans oublier le travail pionnier de sites où figurent des textes fondamentaux de la pensée occidentale, propres à nourrir la réflexion critique. Pour exemple, le site Arteria.am tenu par Mkrtitch Matévossian, dans lequel figurent des textes de Michel Foucault, mais aussi des interventions d’auteurs locaux comme Vartan Djaloyan, sans oublier les contributions des  intellectuels de la diaspora. Soulignons que ce même Mkrtitch Matévossian, éditeur militant de la culture, publie depuis plusieurs années, et vend au prix d’un lavach, des traductions d’auteurs français contemporains en édition bilingue, avec l’aide du service culturel de l’ambassade de France à Erevan.  Dans le domaine de la littérature étrangère, nous devons également mentionner l’excellente revue Artasahmanian Grakanutyun  (littérature étrangère) tenue à bout de bras par Samvel Mkrtitchian, traducteur d’Ulysse et fervent connaisseur de James Joyce. Quant à l’association UTOPIANA, basée à Genève et créée par Anna Barseghian et Stefan Kristensen, elle travaille à mettre les jeunes artistes arméniens en contact avec les problématiques esthétiques du monde contemporain. Enfin, au 16 rue Halabyan à Erevan, se dresse le fameux Centre TUMO, une école de premier plan où des jeunes, triés sur le volet, sont formés pour marier technologies et créativité.

Tandis que l’homo sovieticus arménien, qu’il soit politicien, écrivain, artiste, universitaire ou autre, s’accroche encore aux vieilles lunes d’avant l’indépendance, un nouveau monde des idées et de la citoyenneté est en train de naître sous nos yeux en Arménie. Fatalement, c’est cette génération qui va gagner la bataille de la démocratie, du droit et du progrès technique en Arménie, laissant derrière elle blettir les vieilles têtes, les vieilles idées et les vieilles méthodes qui étouffent encore la société. Un mouvement profond, sain et contestataire pousse à la roue les mentalités pour vivifier l’esprit civique.  L’Arménie bouge, même si les tenants du profit contre le bien public, du prestige contre le respect de l’individu n’ont pas encore compris ce qui se jouait sous leurs yeux.

Dans un parc du quartier de Nork, après l’inauguration de sa statue, des ouvriers s’affairent à la construction d’un musée dédié à Nansen. Interviewé par un journaliste, un habitant du quartier fait part de son étonnement. « Je comprends qu’on rende hommage à Nansen, car il le mérite. Mais pourquoi ne pense-t-on pas à construire des toilettes publiques ? » C’est que, cher monsieur, l’Arménie vaut plus que l’Arménien. Et vous vivez encore dans une société où l’individu à qui on inculque le devoir de mémoire ne doit pas pisser quand l’envie lui titille le prépuce.

Seulement voilà, et c’est nouveau, cet habitant et d’autres, veulent des toilettes. Le jour où les dirigeants de l’Arménie auront compris que l’homme arménien, avant d’être un acteur économique et un élément politique de la société, est un corps inscrit dans un environnement naturel nécessaire à sa survie, la révolution pour l’individu sera proche. Elle arrive déjà.

3 août 2012

E viva Armenia ! (11)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,E VIVA ARMENIA ! — denisdonikian @ 12:35

Instruction religieuse, destruction de la pensée

 

En Arménie, l’Eglise et l’Etat sont main dans la main. Quand l’un commet ses tripotages, l’autre lui donne sa bénédiction. Il fut un temps où cette Eglise menait seule le tandem. Si longtemps qu’aujourd’hui elle a la nostalgie de l’époque où elle tenait le guidon. Maintenant que l’Etat est remonté en selle, l’Eglise doit se contenter d’occuper l’autre lors des grandes célébrations nationales, quitte à jeter le trouble sur les illuminations de sa foi. A telle enseigne que si l’Etat pédale dans une direction, l’Eglise le suit à l’aveugle comme la queue tient au derrière du chien. En Arménie, la religion mange au râtelier de la politique. C’est qu’elle a des demandes à lui soumettre et des autorisations à obtenir. Et s’il prenait à l’Eglise l’envie de le tancer dans sa gestion de la justice ou du social, le maître de guerre remettrait vite à sa place le berger de tous les moutons arméniens pour lui rappeler à qui il doit son  bâton et comment il pourrait le perdre.

Certes, on nous objectera que la Constitution arménienne définit en termes clairs la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Grâce à Dieu, l’Arménie n’est pas un pays théocratique. Mais en réalité, le fond des choses étant ce qu’il est, et l’Arménie valant ce qu’elle vaut, c’est à l’abri des indiscrets et dans les sombres coulisses du pouvoir que tout se passe : la religion introduit au besoin ses tentacules dans les orifices de l’Etat, et l’Etat tâte au gré de ses intérêts les lignes de l’Eglise. En Arménie, l’Etat et l’Eglise sont des vases (de nuit) communicants. Sinon qu’on me dise comment ce Catholicos a été choisi et par qui.

De nos jours, cette Eglise sans moine ni mystique n’est que murs, ors et rengaines. Le temps s’est éteint où les anachorètes se retiraient dans des lieux isolés pour habiter l’absolu de leur prière. Seuls ou en communauté. Devenus bâtisseurs de monastères pour y dépasser l’homme en poussant leur voix aux lisières du divin, ils ont constitué des îlots de retraite studieuse et de ferveur sacrée qui ont nom Kirants, Anapat, Tatev et autres. Autant de constructions pour l’esprit qui sommeillent maintenant dans l’abandon. Aujourd’hui, les restes de ces édifices se visitent comme les ruines de l’âme arménienne. Aux soixante-dix années de laminage marxiste-léniniste a succédé le rouleau compresseur du capitalisme, en dépit du fait que l’esprit du commerce n’avait jamais perdu chez les Arméniens une once de sa vitalité durant cette période froide de leur histoire. Dans le présent des choses, en Arménie, l’humanité de l’homme est en pleine perdition, écrasée sous le déluge des valeurs marchandes. Celles-ci règnent sans partage et forment, d’une manière générale, la nouvelle mentalité jusqu’à pervertir les relations humaines en les réduisant à des interdépendances entre proies et prédateurs. Même si ce tableau submerge injustement des comportements qui restent de pure solidarité et de vraie dignité, il suffit de chercher un emploi, de vouloir donner une saine éducation à son enfant, se faire soigner, d’avoir affaire à la police, à la justice, au fisc pour aussitôt plonger dans cette culture du mépris.

C’est que les valeurs du mercantilisme ne sont contrebalancées par aucune forme d’humanisme, qu’il soit chrétien ou athée. Par aucune forme de transcendance. L’Eglise s’est elle-même laissée contaminée par la mentalité du monde profane, comme la conséquence de ses faux-semblants spirituels et de ses ritournelles liturgiques. Dès lors, l’homme n’a d’autre folie que celle de son appétit pour les choses terrestres, dut-il tuer, tromper, voler son frère, son partenaire, son adversaire ou son ami. En somme, faire violence à l’autre à des degrés divers. Que l’homme soit en dette envers l’homme n’est pas une qualité de cette culture, du moins telle qu’elle s’observe de nos jours. Et puisque Dieu s’est perdu dans les brumes des légendes lointaines, et qu’avec lui le sens de l’autre a disparu, tout devient permis. Même aux yeux de l’Eglise qui les ferme et qui la boucle, sans doute au nom du principe de séparation, quand la police « suicide » ceux qu’elle interroge, que les sbires d’un président ou d’un oligarque frappent à mort des fâcheux, que la justice emprisonne des gens qui ont osé s’indigner, que les pauvres se terrent dans leur pauvreté, que les mères pleurent leur fils assassiné par des frères d’armes, que des désespérés à bout de souffle mettent fin à leurs jours…  Que lui importe que le pays souffre, que tout se falsifie, se pervertit, se viole ou se monnaye. Et c’est ainsi que Tatev, haut lieu de la spiritualité arménienne, affublé de son fringant téléphérique, est devenu pour cette Eglise, pédalant de concert avec l’Etat sur le tandem de leur utopie spéculative, une poule aux œufs d’or sous couleur de développement régional. (Voir à ce propos notre article : « Révolution téléphérique à Tatev« ).

Mais le moment est venu où une certaine conscience des incongruités du lucre commence à sortir de son sommeil.  Les participants à la 10e conférence des jeunes écrivains auraient récemment adressé une déclaration au Catholicos, au Premier Ministre, au ministre de la culture, au gouverneur du Kotayk et au maire Tsakhkadzor pour exiger que la construction d’un restaurant près du monastère Kecharis (13e siècle) soit arrêtée, pensant qu’il dévaluera la signification historique du monument et aura un impact négatif sur l’environnement spirituel et moral du territoire. Nous répétons : pensant qu’il dévaluera la signification historique du monument et aura un impact négatif sur l’environnement spirituel et moral du territoire. Que n’ont-ils crié leur indignation, nos jeunes plumitifs, quand le monastère de Tatev, souillé dans sa solitude par un téléphérique, fut réduit à une vulgaire pompe à pognon ?

Déspiritualisation de l’Eglise donc. Et quand les gens ne s’y retrouvent plus tant leur guide manque à leur appel autant qu’à sa vocation, les trous laissés par le vide attirent aussitôt des concurrents plus actifs, plus authentiques, dont la parole parle aux gens. Les sectes, puisqu’il faut les nommer par leur nom, prolifèrent en Arménie et prennent de plus en plus la place de l’Eglise traditionnelle chez ceux qui avaient des attentes et auxquels cette Eglise est incapable de répondre. Les sectes, disons ces Eglises qui, loin de pratiquer l’enfermement dans le national, colportent l’Evangile de foyer en foyer, quitte à pervertir son message altruiste et à introduire dans les cœurs d’autres formes de rétrécissement moral. En tout cas, leur présence et leur réussite en Arménie constituent un marqueur qui mesure l’impuissance, l’impéritie et la ringardise d’Etchmiadzine. A telle enseigne, que Vartan Astsatrian, qui préside au département des minorités religieuses et ethniques au gouvernement, a récemment reproché à l’Eglise apostolique arménienne son inertie, l’exhortant à intensifier sa lutte contre les sectes, considérées par beaucoup comme une menace pour l’unité nationale. Depuis l’indépendance, des milliers d’Arméniens auraient rejoint d’autres cultes. Enregistrés auprès du gouvernement, ceux-ci seraient déjà au nombre de 67, parmi lesquels les Mormons et les Témoins de Jéhovah. Dès lors, l’idée est venue au père S. Hayrapetian, prêtre à l’église Sourp Sarkis d’Erevan, de demander au gouvernement d’interdire le prosélytisme au porte-à-porte et de permettre à l’Eglise apostolique de dispenser des enseignements religieux dans toutes les écoles arméniennes. Les autorités ont bien cherché à encadrer ces groupes religieux minoritaires par des amendements controversés depuis deux ans, notamment en criminalisant le prosélytisme auprès des fidèles de l’Eglise apostolique. Mais le projet de loi aurait été abandonné l’année dernière après de vives critiques exprimées par le Conseil de l’Europe et l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe. Après tout, n’est-ce pas d’abord à l’Eglise arménienne de faire son examen de conscience et de travailler de concert avec les laïcs pour trouver les voies de son renouveau spirituel ?

Cette histoire met en lumière, s’il en est besoin, l’embourgeoisement de l’Eglise, fossilisée par des siècles de dévouement aveugle envers le peuple arménien. Mais aujourd’hui le prêtre parle et Dieu n’est plus dans sa parole. En Arménie, les religieux ne semblent pas adaptés à la nouvelle donne socio-économique. Au lieu d’aller vers le peuple et de se faire humbles parmi les humbles, exactement comme le font les membres de ces sectes tant décriées, au lieu de porter la charité du Christ dans les familles, au lieu de nourrir ceux qui ont faim, au lieu de partager et de défendre le sort des pauvres, ils se sont enfermés dans les privilèges de leur rang, usant et abusant de leur pouvoir au risque de faire injure aux principes de solidarité et de sainteté. De sorte que n’étant plus, aux yeux des gens, assez exemplaires pour incarner la parole évangélique qu’ils ânonnent à plein nez, et voyant que leur pouvoir leur échappe de plus en plus, ils n’ont d’autre recours que celui des lois et des institutions. Comme si la foi était affaire de décrets. Ainsi ayant vendu au diable son authenticité, l’Eglise n’aurait d’autre issue que de faire appel à l’Etat. Et tandis qu’elle conduit tambour battant sa reconquête des esprits et des biens dans la diaspora arménienne, elle se tourne maintenant vers le pays même. Car ce Catholicos aura au moins réussi une chose : à décrédibiliser l’Eglise apostolique arménienne tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Arménie.

Dans cette perspective, faute d’avoir obtenu de l’Etat une loi contre les sectes, l’Eglise l’aura convaincu d’enseigner son histoire aux élèves des classes de 5e et 6e. On peut s’arracher les cheveux pour essayer de comprendre comment une religion peut être enseignée comme une matière purement historique, c’est-à-dire vidée de l’essentiel. Mais c’est en Arménie, le pays où tout est possible, comme le criait hier encore une mère arménienne réclamant justice pour son fils assassiné au sein de son armée. Reste que le meilleur émane du ministère de l’éducation dont l’ambition déclarée est non seulement d’inculquer aux jeunes Arméniens des connaissances sur l’histoire de l’Eglise apostolique, mais encore de leur transmettre une éducation où les valeurs chrétiennes tiendraient une place importante.  En premier lieu, on aimerait savoir comment ces éducateurs vont pouvoir jongler entre valeurs chrétiennes et valeurs morales. Ensuite, on veut bien espérer qu’ils n’iront pas donner en exemple les représentants actuels de l’Eglise roulant en Bentley. Probablement iront-ils puiser dans les hagiographies de saints sans avoir à expliquer la nature de la sainteté. Ou bien s’appuieront-ils sur des légendes, à l’heure des mangas, de la télévision et des jeux en ligne, histoire de fixer leurs élèves dans leur imaginaire et de retarder ainsi leur développement intellectuel. Pauvres petits Arméniens que des enquiquineurs en soutane vont enquiquiner jusqu’au dégoût même de leur Eglise ! Tandis qu’en Europe, depuis belle lurette, l’éducation a évolué vers la laïcité, en Arménie, l’un des pays les plus corrompus de la planète, on retourne à l’instruction religieuse sous prétexte de moraliser la vie publique. Car on sait bien où conduit le formatage religieux. A l’obscurantisme.


 

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Pour information, statistiques UNESCO pour l’éducation en Arménie, cliquez ICI

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