Ecrittératures

20 octobre 2017

LAO ( roman, 36)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:08

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LAO ( roman, 36)

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( Photo Alain Barsamian, copyright)

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Varou poussa une plaque de fer. Aussitôt, la bouche exhala les ténèbres de ses entrailles. Et Lao descendit derrière lui par une échelle qui plongeait dans un noir fumeux où brûlaient maigrement quelques cierges.

On suivait un goulot qui s’évasait ensuite sur une dizaine de mètres. En bas, on était comme au fond d’une bouteille. Dans des bacs de sable, des bougies entièrement fondues, d’autres en torture sous une flamme. Des lampes tristes ici ou là. Et l’illuminé en images accrochées au mur circulaire. Elles le montraient dans son bienheureux martyre, une foi de feu dans un corps pitoyable. L’air rance vous ruginait la gorge. Et dans les moindres obscurités, des araignées se tenaient en embuscade ou remuaient des serpents visqueux et des monstres nichant dans le sol et le mur.

« C’est ici que les choses ont commencé, fit Varou. Du moins, c’est ce qu’on dit.

– Des illuminés, on n’en manque pas ces jours.

– Beaucoup sont illuminés mais peu sont illuminateurs…

– Depuis que nous sommes indépendants, continua Lao, ce qui n’a pas changé, c’est la haine. Nous sommes un peuple haï à l’extérieur, haï par nous-mêmes, mais aussi haï par les dieux. J’espérais trouver un refuge chez vous.

– Vous en étiez, ce premier mars ?

– J’en étais. Oui. Un peu par hasard, d’ailleurs. Ou plutôt pour y retrouver un ami.

– Est-ce que c’était le moment de mettre le pays en péril, quand on a des ennemis d’un côté et de l’autre ?

– C’est jamais le bon moment, répliqua Lao.

– Vous l’avez entendue, la légende de ce trou ? Nous autres, nous aimons les légendes érigées en vérité historique. Elles nous tiennent en vie. Mais on nous sort plein d’autres bobards à propos de cette cave. Comme celle-ci, qu’avant l’indépendance, quand c’était fermé, un gars en mal de liberté y descendait chaque nuit pour y creuser une galerie sous la frontière.

– Je croyais que c’était à partir d’une cabane.

– Non. C’était d’ici. Depuis, le tunnel a été bouché. Mais le Père Soghomone m’affirme qu’en frappant sur le mur au bon endroit on peut sentir qu’il sonne creux. Vous voulez essayer ?

– J’ai plutôt envie de remonter. L’air du monde me manque déjà.

– Pour être loin de tout, on y est, loin de tout. D’ailleurs, il faudrait y enfermer Martha. Quelques heures seulement. Histoire de lui faire apprécier son bonheur. Seulement voilà. Elle désire le pire croyant que c’est le mieux. Vous lui avez parlé ?

– Ni le pire, ni le mieux. Elle désire une autre vie.

– Une autre vie pour une femme, c’est une vie avec un autre homme…

– C’est bon, remontons maintenant ! fit Lao. Mes poumons me grattent.

– Vous pensez qu’un homme peut tenir treize ans dans ce trou ?

– Treize ans ? Mais je ne tiendrais pas treize minutes…

– Et si on vous y obligeait ? Si on vous séquestrait dans cette merde noire, hein ? On pourrait vous y oublier, après tout…

– Je vous ai demandé si on pouvait remonter ? Ce trou est une tromperie. Je préfère voir en plein jour mon ennemi pour l’affronter.

– C’est bon. Je vous précède. Laissez-moi arriver là-haut avant de vous mettre à monter. »

Varou avait commencé sa grimpette sans crier gare. Il l’avait bien coiffé, le Lao, tout penaud et benêt, maintenant qu’il nageait seul dans les ombres. Les flammes des bougies faisaient vaciller d’éphémères formes qui jouaient à glisser ou à s’élever sur l’acier nu de l’échelle. Et Lao des deux mains s’agrippait à son corps de métal, les yeux fixés sur l’ouverture où planait son salut. Varou venait à peine d’atteindre la sortie que Lao mit le pied sur le premier barreau. À mesure qu’il montait, ses chaussures, en claquant sur le fer, lâchaient des résonnances de rails battus par des roues de wagons en route vers la mort. Là-haut le peu de jour qui tombait sur l’orifice le rendait éclatant aux yeux du piètre ascensionniste. Quand brusquement, la tôle qui servait à le boucher, vint glisser dessus. Et l’homme se trouva aussitôt agrippé au creux des ténèbres.

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LAO ( roman, 35)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:09

 

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( photo Jean Bernard Barsamian, copyright)

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En expulsant sa voix de son corps puis de la fosse, jaillie des profondes obscurités de la terre, c’était comme si le Père Soghomone voulait l’élever au niveau de l’exaltation magnifique dans laquelle la grande montagne s’était pétrifiée pour toujours comme un modèle mélodique pur, si pur que le profil qu’elle présentait à ses yeux, quand il se tenait en face d’elle debout sur les remparts, à la scruter d’un œil presque obscène, non seulement prenait l’apparence d’une courbe musicale vaste et calme mais encore dessinait le silence d’une vibration éthérée où les choses de ce monde venaient heureusement se fondre comme en ce jour d’immense lumière propre à donner toute son immatérielle intensité à l’omniprésence des neiges inaccessibles, si brillamment que tu aurais cru à tel ou tel moment du chant les voir sourire.

19 octobre 2017

LAO ( roman, 34)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:06

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LAO ( roman, 34)

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C’était un chant intense qui s’écoulait du monastère dans la plaine où tu étais avec le vieux paysan. L’homme alors te parlait de ses vignes, des feuilles qui commençaient à poindre, disant qu’il avait bêché tout un champ la veille pour que la terre à leurs pieds respire bien. Elle pouvait respirer, la terre, ce jour-là, tellement l’air était lumineux, tombant à verse et nimbant toute chose. Et de la même façon qu’elle circulait dans les arbres, les plantes et les bêtes, elle se diffusait en toi, cette luminosité du ciel. Te lavant des mauvais signes qui te rongeaient jour après jour et t’engluaient dans le poisseux de tes mélancolies. Mais ce chant, rayonnant lui aussi, voici qu’à son tour il t’envahissait de suavité. « C’est la voix du Père Soghomone, fit le vieux paysan. Ah ! pour chanter, ça il chante ! Mais pour se salir les mains avec cette terre, non ! Pas pour lui. Allez-y ! C’est au monastère qu’il se gazouille le gosier, notre merle noir. Il suffit de le suivre à l’oreille… » Il avait remarqué ton envie et te poussait à l’écouter de plus près.

D’un signe de la main tu pris congé de l’homme et te jetas à l’assaut de la forteresse chantante. Comme si tu craignais que ce Père Soghomone tombe en arrêt cardiaque juste avant que tu puisses le trouver. Tu hâtais donc le pas quand brusquement ton téléphone éclaboussa de sons veules cette voix du Père qui t’appelait. C’était encore cet obscur numéro sur son écran. Tu cherchas dans le paysage où Gabo avait bien pu se poster pour s’acharner ainsi sur tes nerfs. Planté à l’entrée du chemin, le Goliath à casquette, dos à la route, t’observait à la jumelle. Le manège devait bien l’amuser pour qu’il veuille te saisir en pleine course… Mais tu décidas de passer outre et de reprendre le chemin de terre qui grimpait rude jusqu’à l’entrée.

Or, à peine étais-tu dedans que tu te sentis embrassé par les murs. Mais embrasé par le chant aussi, tellement le son virevoltant d’un bâtiment à l’autre remplissait la cour intérieure avant de monter en vapeur invisible vers le grand ciel. Son grave, son de caverne, son né dans la pierre et affranchi de la pierre. Un son qui tournoyait en vous cachant sa source. Mais où la trouver ? Tu aurais poussé toutes les portes si tu n’avais remarqué des visiteurs pénétrant dans une annexe, et que d’autres qui en sortaient avaient des marques d’apaisement sur le visage. C’était une sombre chapelle et qui suait l’encens. La résonnance montait du sol par un trou à taille humaine. Quelle idée pour un chanteur de descendre dans une cave et pousser sa voix vers le haut ! De fait, cette voix, elle s’exaltait comme une eau gazeuse montant dans une bouteille. Une voix mêlée aux senteurs de résine brûlée, que les écoutants buvaient en silence, laissant ses vibrations s’immiscer dans leur chair et imprégner leurs organes. Jusqu’au moment où sa ligne sonore s’insinuant dans leur propre sang, leur cœur venait doucement en épouser le rythme et leur esprit s’infuser de sa grâce.

Puis au premier silence, les gens se signèrent. Tu sortis avec eux à l’air libre. Derrière apparut le Père Soghomone, tapotant sa soutane aux épaules. Carré comme il était, il s’était frotté aux parois en se hissant hors du sous-sol. Il ferma la porte de la chapelle avec une grosse clé et vint se planter sur le parvis de l’église avant de s’adresser aux visiteurs. Grand et fort, solide homme de la terre converti au ciel, le clérical avait du coffre. Ensoutanée statue de bronze au regard perché haut. La barbe testonnée en pointe, le crâne tirant vers le glabre et d’un âge après la quarantaine. Avec cette touche d’ennui aux lèvres à devoir traduire en histoire une mystique. Quand le troupeau des pèlerins fut à ses pieds, indigènes ou d’ailleurs, le camelot de Dieu commença son boniment sur le trou étrange où il avait barytonné ses grâces et d’où il était remonté pour le service des hommes.

Il dit : « L’homme… L’homme premier… L’homme qui est aux sources de la nation… Cet homme jeté par le monarque dans les noirceurs de la fosse. Treize ans, treize années durant cet homme vécut là. Là où j’ai chanté. Il avait pour compagnons, serpents, scorpions, araignées et monstres impalpables… Mais la lumière en lui était un soutien. La lumière… La lumière seule peut soutenir… De là-haut, de temps en temps, des âmes charitables lui jetaient sa pitance. Là-haut, le pays sombrait dans le chaos. Et le roi… C’est en bête sauvage qu’il avait été transformé, le roi. Car puni d’avoir jeté l’homme dans ce trou, le roi. Puni d’avoir martyrisé des vierges qui étaient contre lui. Et pour retrouver son corps et recouvrer l’esprit, pas d’autre voie au roi que de rendre l’illuminé de la fosse à la lumière du grand jour. Quitte à se soumettre à la foi de la fosse. À la foi de l’homme premier, le roi. Le roi et avec lui le bon peuple. C’est ainsi que nous sommes nés. Ainsi que nous avons été illuminés. Dans cette fosse, voyez-vous. Dans cette fosse où j’ai chanté… »

Dans cette fosse… Avec des scorpions, des araignées, des serpents… Et des monstres impalpables… Treize années durant… Les visiteurs prenaient des mines d’enfants qui écoutent des fables. Leurs bouilles extatiques dégoulinaient de ravissement sous le récit des prodiges que leur débitait le chantre de Saint-Georges. Et lui, il leur en versait des louches. Du miraculeux en veux-tu en voilà. Tout ouïe étaient les ouailles sous l’averse de ses paroles. Car le Père savait que les simples aiment les plats simples, les histoires pures, pas celles où les hommes s’entretuent pour imposer ou défendre une religion.

Le discours fini, les gens s’égaillèrent. Un gars du coin leur proposait un lâcher de colombe moyennant quelques billets. On lui achetait le volatile et il offrait en prime ses ailes d’ange palpitant sur fond de neiges éternelles. Dans un tel ciel, elles feraient merveille, pensa une femme. Sans doute une pacifiste de passage. Son époux pressa le bouton de son appareil photographique aux premiers déploiements de plumes. Et l’autre vit, quelques secondes, la paix planer sur les hommes. Une pincée de bonheur… La colombe tourna un moment au-dessus du monastère, puis retrouva son maître. Pour du vol, c’était du vol.

Varou, surgi on ne sait d’où, était en conversation avec le prêtre chanteur. Il obtint de lui la grosse clé de la chapelle et, s’approchant de toi : «  Vous voulez toujours le voir, ce fameux trou ? demanda-t-il. Alors suivez-moi ! »

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18 octobre 2017

LAO ( roman,33)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 9:33

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LAO (roman, 33)

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( Photo Alain Barsamian, copyright)

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25

Comme elles roulaient à grande vitesse, les voitures zébraient le champ de ses jumelles. Et Gabo s’agaçait à chercher une vue continue sur son objectif. Il traversa la route et se remit en quête de Lao parti sur le chemin. Et maintenant, collé dessus, il l’observait parlant au vieux paysan. Celui-ci volubile, faisant des gestes dans une direction puis dans une autre, mais chaque fois tournant avec son corps, avec de la rigidité dans ses mouvements. Gabo n’en pouvait tirer aucune conclusion. Sinon que Lao semblait interroger le villageois sur les choses du coin. À la fin, ils s’étaient mis face au couvent. Ce devait être ça qui intéressait le soi-disant apprenti photographe, pensa Gabo. Mais quoi au juste puisqu’il y avait déjà mis les pieds au monastère ? Alors quoi maintenant ? Brusquement il le vit saluer le vieil homme en levant la main et marcher sur la route qui menait jusqu’à l’entrée. Gabo fut soulagé de constater qu’il n’avait pas marché droit sur le Dragon. Comme le temps était au beau, il pensa que Lao irait se percher sur les remparts pour se faire une méditation en regardant la grande montagne. Mais le vent d’ouest lui apportant des bribes de chant religieux, et voyant que Lao se hâtait, il se dit que c’était cette musique qui devait l’attirer et le mettre en agitation. Au point qu’il allait bientôt le perdre de vue et que les remparts lui happeraient son bonhomme. Alors Gabo prit son téléphone et composa un numéro. Il reprit aussitôt ses jumelles et retrouva Lao dedans. Il le vit en train de sortir son appareil, puis de lire quelque chose sur son écran mais sans chercher à répondre… Lao avait fait volte face et s’était mis à fixer le café de Martha, du côté de la route. Alors Gabo se réjouit à l’idée qu’il avait un moment agi sur sa proie à distance et qu’il lui avait montré qu’il l’aurait à l’œil désormais.

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LAO ( roman, 32)

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LAO ( roman, 32)

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Après cette montée de fièvre, les jumelles avaient rejoint leur place attitrée dans le cabinet de travail. Comme une pièce qui épouse son propre logement au sein d’une machine désormais en état de marche. Quel que soit l’objet, pensa Varou aussi fièrement que s’il avait érigé une obsession en loi, on devra le trouver dans le premier endroit où il sera cherché. Et maintenant les couples de cafards dans leurs bocaux pouvaient profiter de l’accalmie pour mijoter de nouveaux duels. Tandis que chaque instrument qui servait aux opérations photographiques, de près ou de loin, du trépied aux cuvettes, du papier aux pincettes et du thermomètre à la table lumineuse, tout baignait désormais dans le saint ordre de la technique et l’exquise volupté de l’art.

Mais voilà qu’un jour le Gabo à gros doigts eut besoin des jumelles. «  Je sais que Varou en possède une paire. Mon œil me démange. Il me les faudrait quelques instants », dit-il à Martha. Varou était sorti pour la matinée. C’est en les lui remettant que Martha remarqua chez son gros Gabo un air qui n’était pas habituel. C’était un air fermé qui le faisait penser sec et parler laconique. L’obligeait à retenir sa langue malgré l’envie de lâcher ce qui la titillait. Sans compter qu’il ne réclama pas son café, tellement lui pressait le besoin de vider les lieux.

«  Quoi, s’étonna Martha, on ne veut même pas rester cinq minutes, histoire de causer un brin ? On n’aurait pas quelque chose à nous dire au sujet de l’apprenti photographe ?

– Il y en aurait beaucoup, répliqua Gabo. Beaucoup trop. Mais c’est pas assez mûr dans ma tête. Sinon ceci, que ce Gollo qu’il recherche et qu’il a perdu de vue au matin du premier mars, eh bien il y serait dans les locaux de la police. Mais qu’il se rassure, pas pour qu’on l’interroge. Et ton Lao, on voudrait pas qu’on y touche. Mais ça, c’est à voir… Voilà. Et on garde tout ça dans sa charmante petite tête. Sinon je deviens mauvais».

Et sa carcasse se jeta dehors.

Après pareille sortie, Martha resta bête à mourir. Des questions, elle s’en posa dans tous les sens. Elle se mit à tout retourner pour savoir le dessous après avoir vu le dessus. Surtout depuis qu’elle avait eu des gestes d’intimité avec Lao, plus épais d’inconnu que jamais, et peut-être lui-même aussi plongé dans des mystères qu’il en deviendrait fou tant ils seraient difficiles à ouvrir. Car il serait le dernier, Lao, à penser, que l’ordre de ne pas le toucher planait au-dessus de lui. Et comment lui dire que son ami Gollo était dans les locaux de la police, mais probablement pas coffré comme un opposant de marque. D’ailleurs, rien n’était assez net dans son esprit à Martha pour qu’elle ose lui rapporter les propos de Gabo clairement. Lequel Gabo avait eu assez d’astuce pour lui livrer un paquet d’informations qu’elle ne saurait pas démêler. Et d’ailleurs Gabo lui-même avait-il une idée de la manière dont il allait tirer profit de ce micmac ? Pas sûr. Ses derniers mots montraient à Martha qu’il passerait outre l’ordre protecteur pour trouver à Lao une des ces fautes qui le mettraient à l’ombre et à lui d’avoir sa promotion. Elle savait combien lui pesait à lui aussi l’impression d’être ici oublié, dans ce patelin en fond de tiroir, tandis que lui manquait la grande vie de la capitale. Il lui arrivait souvent de le dire en confidence à Martha et qu’il regrettait de ne plus être en faction sur ses larges avenues pleines de 4×4 conduits par de gros bonnets… Et comme deux gâteries valaient mieux qu’une, qu’un travail alimentaire, fût-il plaisant, était toujours moins gratifiant qu’un travail payé par un regard de femme, de femme conquise, de femme comblée, Gabo ne manquait jamais d’associer Martha à ses ambitions, quitte à l’arracher de force à ses scrupules envers Varou si elle devait à le quitter pour rejoindre la capitale elle aussi. Et Martha se demandait si Gabo obéirait aux recommandations qu’on lui avait faites concernant Lao plutôt qu’aux impératifs de son désir, et si elle-même accepterait que ce même Lao, tombé du ciel comme une providence, serve de proie pour l’extirper de cette ennuyeuse province.

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17 octobre 2017

LAO ( roman, 31)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:34

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LAO  (roman, 31)

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Varou dans son atelier aurait cassé les murs. C’est qu’il cherchait ses jumelles partout. Lui le méticuleux ne les trouvait plus à leur place. Comme si un trou s’était creusé béant dans son univers, ce manque tout à coup. Il fulminait contre Martha lui demandant si elle savait. Et Martha de son comptoir lui rappela qu’il avait accepté de les prêter à Lao, lui disant qu’elle monterait dans sa chambre s’il voulait pour les lui demander. Mais Varou à ces mots redoubla d’ire et déraison. Lui lançant qu’elle y montait souvent dans sa chambre pour un prétexte ou pour un autre. Se demandant ce qu’elle pouvait bien lui trouver à ce Lao. Incertain comme il était, et probablement traqué. Sûrement qu’il lui empoisonnait l’esprit avec les piteux plaisirs de la capitale. Comme si la capitale était un endroit meilleur qu’ici, tellement dans le fond, c’était partout pareil. Elle oubliait d’ailleurs, ce que les gens de la capitale lui avaient fait subir quand elle était devenue veuve de guerre et qu’aucun homme n’aurait voulu d’elle sinon pour la sauter en coulisse. Car dans la capitale, elle était vouée à vivre avec son mort de mari jusqu’à la fin. Et si lui Varou n’avait pas affronté sa propre famille qui ne voulait pas d’une bru usagée, absolument pas, elle serait encore à végéter entre quatre murs comme une réprouvée. Et maintenant ce Lao cherchait à lui donner de mauvaises idées. Qui sait d’ailleurs s’il n’avait pas déjà couché avec elle pendant qu’il photographiait dans la campagne ou qu’il était dans un village par obligation. C’est si vite fait de monter pour une raison ou pour une autre, et de l’aguicher le gars… « Mais ce type, quel jeu il joue dans le fond ? Et qu’est-ce qu’il est venu faire ici alors que tout était réglé chez nous comme de la musique. La capitale ! La capitale ! Je vais te le renvoyer dans sa capitale ! Et je sais comment. » Alors Varou, qui était sorti de ses gonds, saisit un des bocaux sur l’étagère et le jeta sur le sol. Si fort que le pot se brisa. Libérés, mais abasourdis par le choc, les deux cafards qui étaient dedans commencèrent aussitôt leur course en quête de coin obscur. Varou écrasa l’un, puis l’autre sous son talon, criant : «  Et c’est comme ça que je vais l’écraser ce cafard. D’un seul coup avec ma botte ! »

 

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16 octobre 2017

LAO ( roman, 30)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 12:49

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LAO ( roman, 30)

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22

Un jour, comme il pleuvait, tu étais resté dans ta chambre. Rien à faire… Qu’à attendre, étendu sur le lit, les yeux au plafond. La poisse, le froid, l’humidité et toujours à se demander où aller, comment retrouver Gollo, comment survivre dans un pays sans issue.
Martha frappa à la porte. « Je peux entrer ?»

Tu ouvris. « Je viens changer les serviettes », dit-elle, sachant qu’elles l’avaient été la veille. Tu n’en fis pas la remarque. Il y avait un trouble en elle. Dans ses yeux, le reflet d’une audace. Comme une pudeur qui avait fondu. Elle t’annonça que Varou était parti pour le village voisin.

«  Pas pour des photos. Une personne à voir… J’aurai peut-être du nouveau sur votre ami. Votre Gollo… Hier Gabo m’a glissé à l’oreille qu’il était sur une piste. Grâce à des collègues dans la capitale, bien placés pour tout savoir… Ils lui auraient appris certaines choses. Mais quoi ? Il n’a pas voulu m’en dire plus. »

Tu lui répliquas que son Gabo, il attendait le bon moment pour te mettre le grappin dessus. « Il se garde bien de tout lâcher, croyez-moi. L’autre jour, le jour des barrages, je l’ai aperçu en train de faire un numéro sur son téléphone. Et c’est le mien qui a sonné. Je n’ai pas décroché. Et pendant que ça sonnait, j’ai vu qu’il jetait un coup d’œil vers ma fenêtre. Maintenant, il va me harceler, c’est sûr.

– Ces jours de pluie, c’est assommant. Ça réveille mes envies de partir, fit-elle.

– Qui sait s’il n’attend pas le bon moment pour me pincer. Il me trouvera bien une faute. C’est un expert pour ce genre de chose. Vous l’avez vu au café, ce jour-là ? Quand il s’est planté devant ma table et qu’il a fait ses allusions à deux sous ? »

Martha avait changé les serviettes et s’était approchée de toi. « Pourquoi vous mettre dans cet état ? » Elle voulait te rassurer. « Dehors, il pleut. Vous êtes là… Et je suis là… Rien de plus. Le reste, vous savez, ça peut venir ou ça peut ne pas venir.»

La pluie battait aux carreaux de la fenêtre. Si fort qu’elle semblait déchainée. Comme si une volonté était en elle, avec l’idée de briser les vitres et d’entrer dans la pièce et de détourner vers elle votre attention, de trancher dans vos désirs sur-le-champ.

Tu dis : « Je me demande bien pourquoi il ne m’interroge pas franchement. Face à face et une fois pour toutes. À quoi joue-t-il ? Faut croire qu’il mijote quelque chose pour me harponner bien mûr. Car il me veut à lui, c’est certain… »

Martha était si près maintenant qu’elle fit naître entre vous une soudaine affection. Elle voulait dans tes yeux te voir, en absorber le noir profond, avec les siens offerts à tes affolements tandis qu’ils se cherchaient dehors une lumière, une petite lumière dans la pluie sombre qui frappait aux vitres. Et doucement sur ton épaule, comme elle y posa sa main, tu sentis à travers ta chemise tes tremblements se calmer. Alors, tu lui pris la taille, tu rapprochas son corps de ton corps sans le presser, et avançant ta tête jusqu’à son cou, tu embrassas sa peau, à peine, et la vie qui était en elle.

Et tu murmuras : « Partir ? Où partir ? Si tout est bouché. Définitivement bouché. Si, où qu’on aille, c’est toujours la haine… Dis-moi, Martha, où peut être vivante la parole ? Où peut-elle vivre des rêves qu’elle contient ?»

À son tour, Martha t’embrassa dans le cou.

L’eau du ciel tombait sur les carreaux de la fenêtre, projetée par un vent qui dévalait de la montagne. Puis, en s’écartant de toi légèrement, la femme murmura :

« Partir, oui. Si tu pouvais m’aider à traverser ces jours tristes. Si au moins je savais que l’autre côté de la pluie, je pouvais retrouver les lumières d’un monde normal… Tu essaieras ! Dis ! Ce serait dommage que tu rejoignes la capitale, sans moi, dans une voiture de police, parce que quelqu’un aurait tout cafardé à Gabo sur qui tu es réellement. »

Dans sa douleur de femme tes confusions cherchaient comme un refuge. Elles se confondirent aux siennes tandis que tu te coulais en elle. Et ses mains faisaient monter des chaleurs et ces chaleurs, à mesure qu’elles devenaient impérieuses, engloutissaient tes gênes. La pluie sur les carreaux de la fenêtre redoubla d’intensité. Et derrière la pluie qui tombait plus fort, la grande montagne sombrait de plus en plus dans l’obscurité et l’oubli.

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« Merci à toi Denis pour la concrétisation palpable de tes « Brèves ».
Trois de mes amis qui se les sont procurés en sont ravis.
Je te souhaite de manquer de stock jusqu’au prochain passage de la caravane.
Alain »

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15 octobre 2017

LAO ( roman, 29)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 2:44

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LAO ( roman, 29)

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21

À force de gamberger, Lao avait perdu le sommeil. Perdu pour perdu, il décida de quitter son lit. L’aube se hissait dans sa chambre et déjà Martha se tenait probablement derrière son comptoir en train de servir des clients qui refluaient du sud. Il se rafraîchit le visage d’un peu d’eau, puis rejoignit la salle sans s’être rasé. Il salua Martha d’un discret bonjour et vint s’asseoir à sa table habituelle. Deux hommes buvaient un café sur le zinc et palabraient à voix basse. Ils donnaient l’impression de fomenter un mauvais coup ou de se mettre en affaires en échafaudant des combines douteuses. Lao les voyait mastiquant leurs tripotages, trafics divers et tours de passe-passe. Ils en ont les bajoues pleines, pensa-t-il, et leurs yeux leur sortent des cavités à mesure qu’ils se font miroiter des perspectives de gros bénéfices. Il remarqua qu’avec leurs grasses paluches ils avaient du mal à saisir l’anse de leur tasse et qu’ils devaient la prendre de leurs doigts gourds aussi délicatement que si c’était un œuf sorti tout frais d’un cul de poule.

Martha déposa son café devant lui. « Vous avez vu ? Ça bouge dehors, dit-elle. Gabo est dans tous ses états. Il va certainement nous rendre une petite visite. Vous devriez vous tenir sur vos gardes. Aujourd’hui il vous boufferait n’importe qui. Je le connais. »

Trois des hommes à Gabo venaient de pousser la porte. Ils se frottaient les mains en soufflant dessus pour montrer qu’ils s’étaient gelés à contrôler le menu fretin dans le petit froid. Et comme Gabo voulait ménager ses sbires en permettant qu’ils fassent relâche par groupe de trois toutes les heures, c’était leur tour de se requinquer. Ils se posèrent à la table voisine de Lao et commandèrent des cafés. « Avec sucre ! » dit l’un d’eux.
Ils avaient enlevé leur casquette. Leurs cheveux noirs montraient qu’ils étaient relativement neufs dans une profession qui se réduisait de plus en plus à la traque aux séditieux. Mais l’un d’eux trahissait une calvitie du pariétal arrière si avancée qu’elle virait à la tonsure. Un autre, probablement le plus ancien, avait déjà un gabarit de flic à gros bras. Tous enfants de la campagne, impropres à la pensée tant ils étaient malaxés par un système d’obéissance stricte et de soumission inconditionnelle à la parole du chef.

Martha posa les tasses sur leur table. Leur première gorgée les débrida.

« Si ça continue, on va rentrer bredouille. Et Gabo va nous sauter sur le râble à la moindre occasion. Croyez-moi, vaudrait mieux nous inventer un fuyard au plus vite avant qu’il nous traite de bouseux ou de blédard.

­- Si tu veux, fit le tonsuré, mais les fuyards, ils passeront pas par là. Surtout les gros bonnets de l’opposition. Trop malins, ces types. Aujourd’hui, ils se planquent dans la capitale en attendant que ça se tasse. Et après, en évitant la route nationale, ils iront se mettre au vert dans un coin sans personne pour les moucharder.

– En évitant la route nationale ! Et tu crois qu’on peut aller au sud sans passer devant cette porte ? Impossible. Avec le Dragon d’un côté et la cimenterie de l’autre… À moins de faire ça à pieds en se faufilant par derrière. Mais là, Gabo a pensé à tout, il a mis des gars en surveillance avec des jumelles.

– À cause de ce bastringue, dit le gros bras, je rentre plus chez moi. Ma femme croit que je fricote. Mais j’ai même pas le temps de fricoter tout seul. Depuis ces élections, j’ai plus d’heure. Il m’arrive même de pas voir mes gosses de la semaine.

– Surtout ce premier mars, fit le troisième homme. Quand on était sur les dents, de l’aube jusqu’à la nuit. Pourtant, Place des libertés, j’ai matraqué tant que j’ai pu, comme on nous l’avait demandé. Je ne visais pas. Ça tombait où ça tombait et je m’en foutais sur quoi ou sur qui. Les zigs se couvraient la tête avec les bras, je frappais sur les bras. Mais aussi sur le cul, le dos, partout. Sauf la tête. La tête, j’évitais… Il faut dire qu’on a déblayé la place en moins de deux. Après, les chefs ont fait venir une benne. On l’a remplie avec les pancartes, les tentes, les couvertures, les duvets, tout ce qu’on trouvait sous la main. ­

– On a dit qu’ils avaient des armes. Moi, j’ai rien vu de tout ça, continua le tonsuré. À peine des bâtons. Nos chefs ont trouvé des barres de fer sous les haies. Vous croyez ça, vous ?

– Si les chefs l’ont dit, faut croire.

– Et moi, fit le gros bras, quand j’ai paniqué, c’était l’après-midi devant l’ambassade de France. Tous ceux de la place avaient rappliqué là. Un moment, on s’est trouvés nez à nez avec une foule en délire. Elle nous entourait de partout. Qu’est-ce qu’on aurait pu faire contre ça ? Des types avaient mis un bus en travers et gesticulaient sur le toit. Je me demandais pourquoi on ne faisait pas fonctionner les jets d’eau. Au début tout allait bien. Ça parlait dans tous les sens. Des femmes nous demandaient pourquoi on faisait ça, frapper des gens sans défense. Avec les tas d’injures qu’ils nous balançaient, les slogans qu’ils hurlaient, ça faisait monter la chauffe. Un moment, on n’a pas su, des coups sont partis et on s’est mis à cogner.

– Je m’en souviens. Du gâteau que c’était, dit le troisième homme. En face ils n’avaient que leurs bras et leurs poings contre nos matraques. Avec nos boucliers, on a fait la tortue comme les Romains pour éviter les projectiles.

– Moi j’avais du mal à respirer. J’avais chaud sous le casque, fit le tonsuré. Heureusement, on s’en est tirés comme ça. En tout cas, quand on cognait, on cognait juste. Mais le soir, les nôtres ont matraqué même des gars qui passaient par là.

– Oui, mais il fallait être fou pour rôder dans le coin, fit le gros bras. J’ai vu aussi, mais de loin, quand ils ont reconnu la benne avec tout leur barda qu’on avait mis dedans le matin. C’est en la vidant qu’ils sont devenus fous furieux.

– Et le soir, fit le troisième homme. Le soir je vous dis pas. On m’a raconté. Ils avaient mis le feu aux voitures. Ils cassaient les vitrines et balançaient des pierres. L’armée a tiré dans le tas. On m’a dit que les gars tombaient net. Des morts, il y en a eu, même chez les nôtres. On ne sait toujours pas comment. Et plus que les dix qu’on a trouvés. Beaucoup plus, il paraît.

– Beaucoup plus ? Et comment tu les caches les cadavres ? fit le tonsuré.

– Est-ce que je sais ? En tout cas, une amie infirmière à moi qui travaille dans un hôpital m’a dit qu’elle en a compté cinquante-trois. Tous des morts du premier mars.

– Cinquante-trois ? Mais je te le redemande. Comment tu caches cinquante-trois cadavres ?

– Ce qu’elle m’a dit encore, c’est qu’on rendait les cadavres aux familles seulement si elles signaient un acte de décès bidon.

– Un type a même été tué sur son balcon. Par qui ? Un sniper, c’est sûr. Sinon, tu vois des manifestants tirer au fusil à lunette ?

– Va savoir…»

Brusquement, la porte claqua contre le mur et la carcasse de Gabo fit irruption dans la salle. Sa vue gela tout net les papotiers. Ils baissèrent la tête et portèrent aussitôt leur tasse à la bouche pour montrer qu’ils étaient là pour se chauffer les tripes comme le voulait la consigne.

« C’est bon les gars. Vous vous êtes bien tiédis ! Maintenant dehors ! Place aux suivants ! Et tâchez de m’en trouver un, sinon je vous écrase les couilles avec ma botte. » Ils sortirent dare-dare, plus rampants que des rats.

Gabo s’approcha de Lao et se dressa devant sa table, comme un phallus de pierre taillé dans un menhir.

« Alors, monsieur l’apprenti photographe, on sirote ? »

Lao avait porté sa tasse à ses lèvres pour ne pas avoir à répondre. Mais comme l’autre attendait, il répondit : « Je sirote. »

Puis Gabo, rejoignit le comptoir.

« Ton apprenti n’est pas bavard, dit-il à Martha. Pas bavard du tout. J’ai l’impression que je lui fais peur. Et pourquoi ? Est-ce que j’ai une tête à faire peur ? Non, n’est-ce pas ? Mais alors, si je n’ai pas une tête à faire peur, dis-moi un peu, Martha chérie, pourquoi ton apprenti aurait-il peur de moi ? Hein ? Dis-moi un peu ! »

Martha lui avait déjà préparé son café et le versa dans une tasse.

Gabo l’aimait chaud et sucré, son café. Il y trempa les lèvres, puis le but d’une lampée avec un fort chuintement. Il claqua la langue de satisfaction.

«  Étrange, dit-il. La matinée passe et personne ne s’est encore fait prendre dans mes filets. C’est pas aujourd’hui que j’aurai ma promotion pour t’emmener dans la capitale, ma belle. Mais qui sait ? Parfois, on cherche trop loin, alors que le gibier frôle ses bottes. Qu’en penses-tu ? »

Martha se contenta d’essuyer le comptoir.

« Bon, fit Gabo. Nous verrons ça plus tard. »

Puis se tournant vers Lao : « Bonne journée, monsieur l’apprenti photographe ! » dit-il.

« Bonne journée ! » répondit Lao.

Gabo ouvrit grand la porte et disparut.

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« J’ai pioché ici et là dans tes Brèves de plaisanterie, avec chaque fois la même surprise et le même bonheur. C’est un livre qui permet  de le picorer  et qui étonne l’esprit. On n’arrive plus à s’en détacher. On se demande où tu es allé chercher tout ça.  Et puis à la relecture, après l’étonnement vient le plaisir. Il faut dire que ça nous change des problèmes plombés  de la cause arménienne dans lesquels tu nous as souvent plongés. Merci d’avoir torturé ton esprit pour éclairer le nôtre. » ( une lectrice).

 

Brèves de plaisanterie est encore disponible au prix exceptionnel de 10 euros port compris ( 13 euros, port compris après le 1er novembre 2017). Libellez votre chèque à DONIKIAN et adressez-le à Denis Donikian, 4 rue du 8 mai 1945, 91130, Ris-Orangis, sans oublier votre adresse d’expédition. Merci.

14 octobre 2017

LAO ( roman, 28)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:53

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LAO ( roman, 28)

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20

L’aube n’était pas encore levée qu’une lumière projetée de la rue gyrait à tout va sur le plafond de ta chambre. Elle t’agaçait les yeux à traverser tes paupières et les meurtrissait si tu cherchais à les ouvrir. Tant bien que mal, tu t’approchas de la fenêtre et poussas discrètement le rideau. Blancs avec des parties bleues, des véhicules de police barraient la route aux voitures filant plein sud. Gabo avait planté sa carcasse sur un talus et laissait manœuvrer ses subalternes. Prévenues en amont, les voitures arrivaient en douceur devant eux pour le contrôle des documents. Les chauffeurs n’étaient pas les seuls à subir l’interrogatoire de base, les passagers n’y coupaient pas eux non plus. Chaque fois, les noms étaient confrontés à ceux d’une liste. Et comme certains noms de famille étaient portés par des personnes différentes, on vérifiait longuement les sujets litigieux avant de les laisser filer. Tu te souvins des paroles de Martha. Le gros Gabo faisait du zèle pour s’engraisser d’une promotion et rejoindre au plus vite la capitale.

Tu saisis les jumelles pour mieux embrasser les gesticulations policières.

Gabo avait l’œil méchant sous la visière de sa casquette, énorme tarte épinard posée en biais sur son crâne en œuf d’autruche. Ses oreilles d’éléphant mâle débordant dessous et ses narines dilatées sous l’effet d’une rage contenue.

Chaque voiture, c’était une prise harcelée par des guêpes, tout dard dehors. Tu les voyais bien jouer au départ le jeu d’une certaine civilité. Mais les bougres piégés dans le goulot d’étranglement étaient déjà suspectés de se trouver sur la mauvaise route et de prendre la mauvaise direction. Des opposants qu’on cherchait à coffrer probablement. Et ça durait des heures. Les râleurs étaient aussitôt tirés de leur siège et mis au pas. Gabo les faisait jeter dans un fourgon pour qu’ils vomissent une faute contre la loi, contre le pays ou contre leur chef. Le type en ressortait sonné et transi de peur. Mais ce manège ne fit aucun menotté. Et Gabo voyait son affaire mal partie ou s’envoler sa promotion. Un moment, tu l’aperçus tapant du doigt sur son téléphone. Le tien se mit aussitôt à sonner. Gabo leva les yeux vers ta fenêtre. Tu te glissas de côté. Le téléphone sonnait, puis s’arrêta brusquement. Tu restas sans rien faire. C’était lui qui avait fait le coup, il avait ton numéro. Et s’il avait ton numéro, c’est qu’il avait mené son enquête en sourdine. Il savait qu’au matin du premier mars tu n’étais pas dans ton lit avec Donara. Mais avec Gollo et la foule des mécontents. Et s’il n’avait personne à se mettre sous la dent aujourd’hui pour faire grimper ses chances de promotion, il n’hésiterait pas à te coincer bientôt, histoire de remonter sur la capitale en ta compagnie, avec le meilleur pour lui et pour toi le pire.

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Brèves de plaisanterie est disponible. Pour paiement par chèque de 10 euros l’unité, port compris, jusqu’au 1er novembre (13 euros, port compris après le 1er novembre) , le libeller au nom de Donikian et l’adresser à Denis Donikian, 4 rue du 8 mai 1945, 91130 Ris-Orangis, sans oublier votre adresse d’expédition. Merci.

13 octobre 2017

LAO ( roman, 27 )

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 3:27

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LAO ( roman, 27)

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( photo Denis Donikian, copyright)

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19

Des cafards immobiles dans la pénombre et Lao les yeux fixés dessus. Longuement… Le luisant de leur carapace… Vernis noir… Le luisant des casques au matin du premier mars. Cette journée terrible, où tout s’est tordu dans les cœurs.

Depuis les élections, leurs voix passées à la trappe, les manifestants venus des provinces bivouaquaient dans le froid sous des tentes. La Place des libertés, c’était gueuloir le jour, foutoir la nuit. Les rancunes battaient le rappel des cocus, toute la journée, dans les hauts parleurs ou durant les veillées jusqu’à l’aube. Un immense chaudron, cette place, où les humiliés de tout poil faisaient bouillir des colères, des misères, des asphyxies en touillant de leur langue des mots rauques et des hargnes râpeuses. Ils y cuisaient leurs viandes et se reposaient d’avoir trop braillé leurs slogans. « Union ! Union ! Union ! » Ou « Liberté ! Indépendance ! » On y fomentait des renversements de paroles. Et les palabres allaient bon train sur le cynisme des gros, le vérolé de la justice, une police assassine, et tout le micmac d’une politique au profit des malfrats… C’était au cul de l’opéra que pestaient ces maudits. L’opéra, gris pachyderme aux intestins borborygmant des drames esthétiques. Mais ici, les gens ne cessaient de chanter, hurler, et vomir sur les bourreaux de leurs rêves et les faiseurs de leur mélancolie.

À peine l’aube fit-elle luire le noir de leurs casques, que les policiers se jetèrent à l’assaut des occupants, dans l’instant de leur plus molle somnolence. Bardés pour mater les émeutes, ils avaient encerclé la place. Et brusquement ils l’envahirent, matraquant comme on fauche le foin, puis dans tous les sens, matraquant dur le tout venant, le désarmé, l’homme hirsute assommé de cauchemars, ankylosé par le froid, les yeux troubles, la bouche comme un cuir sec… Et ces policiers, éduqués pour la rage, formés pour la rogne, cognaient à grande volée. C’était pouvoir contre malotrus, maintien de l’ordre contre bandits conspirateurs… La loi contre le chambard. Ainsi brisant tout devant eux, les tentes, les pancartes, les gens, ils les poussaient, les expulsaient, les arrachaient, les saignaient. La grande battue, quoi ! Et fini le bastringue. Terminé la comédie des déménageurs ! On remballe ses utopies. On rengaine ses vengeances. On baisse la tête et on file doux. En attendant qu’à l’autre bout du jour, dans la nuit de feu et de fureur, vienne l’abattage des récalcitrants, hurlant désespérés que leur cause ne devait pas mourir.

Gollo, l’ami bavard, avait papoté toute la nuit, d’une tente à l’autre, d’un brasero à un groupe d’hommes qui occupaient les bancs publics. La kermesse battait son plein. Toute la place fumait d’une belle chaleur humaine et Lao écoutait les gars qui se plaignaient et qui espéraient autrement vivre, tellement à bout qu’ils en étaient haineux et magnifiques à force de dépit. Et puis la police a frappé dans le tas. Lao avait son flic sur le dos, tandis que ça paniquait autour et que chacun était à sauve-qui-peut autant qu’il le pouvait et vite. Il l’avait reçu son coup. Et vlan sur l’épaule gauche ! Mais pas un coup franc. Un simple coup comme tombé par accident. Un coup pour la frime. Lao vit dans un éclair le visage de son frère fouettard. Un novice étonné par son geste, la mine si effrayée qu’il semblait plutôt jouer son rôle que d’être à vif dans un combat. Ensuite, il se mit à pousser Lao du bout de sa matraque. «  Fous-le camp !  lui dit-il. Qu’est-ce que t’attends ? Un autre coup ? Cours ! Cours sans te retourner ! » Et Lao se lança droit devant. Il enjamba un banc, traversa une pelouse et se trouva avec d’autres dans l’allée qui contournait ce bassin appelé Lac des cygnes.

Bientôt, il reprit son souffle avec d’autres sur la petite place devant la bibliothèque pour enfants. Celle qui donne aux apprentis de la vie le goût du monde. Qui fabrique des têtes libres. Qui fait ouvrir l’œil sur la beauté offerte à tout arrivant sur la terre… Et c’est là, qu’ils s’étaient regroupés, ces paumés aux yeux révulsés par la peur et l’étouffement. Et tenus à distance par des cordons de policiers qui leur gueulaient de se disperser au plus vite.

Et maintenant ? s’était dit Lao. Tu as claqué la porte sous les cris de Donara et tu as voulu rejoindre Gollo et tu t’es fait jeter à coups de matraque. Et maintenant tu n’as nulle part où aller. Et ton Gollo, tu l’as perdu…

Il avait tenté de l’appeler. Le téléphone de Gollo sonnait, sonnait… Brusquement, il avait coupé l’appel. Qui sait si de l’autre côté, on n’avait pas noté son numéro ?

Maintenant, se dit-il, ils savent où me trouver.

Il avait appelé Vartan. Un écrivain journaliste, Vartan, quelque chose d’hybride comme le zèbre hésitant entre le noir et le blanc. «  Quoi, avait-il dit, pas de morts ? Comme c’est dommage ! Toute cette clique de l’opposition, ils en ont que pour eux. Des graines de fascistes. S’ils se mettaient au pouvoir, ils boufferaient plus de libertés que ceux qui gouvernent actuellement… Ton Gollo ? Pour l’instant, je ne sais pas s’il se cache ou s’il s’est fait faucher. En tout cas, il aura son compte un jour ou l’autre. Crois-moi. D’ailleurs, celui-là on se demande quel jeu il joue.» Lao avait raccroché comme on claque une porte. Comme il avait fait avec Donara. Tellement il supportait mal qu’on bave sur son ami.

Il y eut un mouvement parmi les révoltés partis en vrille qui observaient le nettoyage de leur place. Ça fuyait en masse par le goulot de l’avenue du Nord.
Brusquement, hasard ou pas, Lao avait levé les yeux au ciel. Au sommet du plus élevé des bâtiments, et le premier de l’avenue, un malin avait affiché en grand, très grand, le portrait du président haï, de sorte que les harangueurs qui le conspuèrent des jours durant du haut des marches de l’opéra prises pour tribune, voyaient forcément son regard planer sur la place, au-dessus des foules folles, comme un dieu maître du temps manipulant leur destin.

 

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