Ecrittératures

28 juin 2013

l’arménie des petits riens (1)

Filed under: ECRIT EN COURS,L'ARMENIE des PETITS RIENS — denisdonikian @ 7:37

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1 – Curieux pays que l’Arménie. Petit, piteux, poussif et pourtant si puissant.  Qui y passe ou qui y retourne en sait quelque chose. Mais demandez-leur et ils ne sauront pas vous répondre.  C’est de l’ordre du mystère, de la magie, de l’ensorcellement. Et cependant, me direz-vous, on la quitte et pour des pays moins nobles, atrocement réels. C’est justement pour cela. L’Arménie est une image d’histoire et de nature. Or une image forte comme celle-là peut vous aider à vivre ou bien vous tue à petit feu.

22 mai 2009

L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (18)

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Général  Nam’: Te le laisser, charogne ! Mais tu ne vois pas qu’il tache déjà notre drapeau ! Et à propos de drapeau, dis-moi de quelle couleur est le nôtre ? Dis-le-moi, cafard !

Capitaine Haï : Rouge, Général. Rouge.

Général Nam’ : C’est bien, ça. Il est rouge. Et quelle est la couleur de ton sang, dis-moi ?

Capitaine Haï : Rouge aussi, Général. Comme le vôtre.

Général Nam’: Mais le mien, ce n’est pas n’importe quel sang ! Ce sang-là, c’est le sang du sacrifice ! Le sang dont est teint le drapeau de nos conquêtes. Le sang qui donne vie à l’empire. Et maintenant, je vais t’écraser le corps jusqu’à ce que ton sang fasse disparaître la tache de ton nom.

Capitaine Haï : Général, voici dix ans que je sers loyalement l’empire. J’ai tué autant d’ennemis qu’il était possible. Les mêmes que les vôtres. Accordez-moi au moins de mourir en défendant nos frontières, pas d’être écrasé comme un vulgaire cancrelat sous la botte de mon Général !

Général Nam’: Pas comme un cancrelat ! Hein ! Entendu. Ah, tu veux mourir en défendant nos frontières ! J’y consens. Je te renvoie sur ton île. Quel poste plus avancé que cette île, non ? Tu pataugeras dans les microbes laissés par les cadavres des chiens. Tu te confronteras à l’immensité du néant que l’empire y a laissé. Tu pourras même prier dans les ruines de ton temple. Et s’il reste des chiens pour te dévorer,  eh bien, qu’ils s’en donnent à cœur joie ! Qu’ils mangent ta chair, rongent tes os et nous débarrassent en même temps de ton nom ! Je vais te rendre invisible, Haï de malheur ! Invisible et inodore !

(Quatrième sonnerie. Spot. Voix off)

Général Nam’. Ici la confusion est totale.

Figurez-vous qu’au moment des convocations, la salle de la mairie était occupée par un mariage.

La fête battait son plein. Au moment où les nouveaux mariés se rapprochaient pour se donner le premier baiser,  un groupe armé a fait irruption et a mitraillé tout le monde.

Les mariés sont morts sur le coup.

On a compté quarante-deux cadavres, dont deux malheureux chiens.

Le maire étant écroué, personne n’est en mesure de prendre des décisions.

La police nous demande de commencer à creuser des fosses pour enterrer ces morts.

Comme nous étions déjà occupés à sortir les autres, nous avons proposé d’ensevelir les nouveaux dans les fosses fraîchement libérées.

Ce qui aurait évité de creuser ailleurs et permis d’économiser du temps.

Mais chacun y va de son avis. Les uns sont partisans d’attendre, les autres non.

Qui plus est, mon Général, la chaleur, exceptionnellement forte, accélère la putréfaction des cadavres.

Et vous pensez bien, qu’en ces lieux reculés de l’empire, on ignore ce qu’est une chambre froide.

Des protestations s’élèvent pour que soient respectées les mesures d’hygiène élémentaire. L’air est saturé de microbes.

Le chef de la police craint les épidémies. Il demande que le gouvernement fasse appel d’urgence aux services de l’Institut Pasteur en France. Sans quoi toute la région risque d’être décimée.

Il ne sait plus où donner de la tête.

D’autant que toute la parentèle présente au mariage ayant été exterminée, les corps des défunts sont pour ainsi dire livrés à eux-mêmes.

Entre ces morts qu’on doit déterrer et ceux qu’on doit inhumer, les terrains communaux qui sont sens dessus dessous, nos tranchées en arrêt, et les monceaux de terre qui surgissent ça et là, sans oublier ces multitudes de morts, les frais et les putréfiés, il y a de quoi devenir fou.

Tout cela pour vous dire, Général, qu’au train où vont les choses, ce n’est pas demain que la Compagnie des Oléoducs Réunis sera en état d’alimenter en gaz naturel la capitale de l’empire.

(Le Général Nam’ se redresse comme ivre… Il traverse la scène à la recherche de quelque chose, les yeux en l’air, scrutant le vide. Il a sorti son pistolet et menace ses officiers.)

Général Ba : Général ! Général ! Vous n’allez pas tirer sur vos frères d’arme ?

(On entend un hurlement de chien, puis un autre, et d’autres encore… Le Général Nam’ tourne des yeux.)

Général Nam’ : D’où viennent ces hurlements ? Est-ce votre chien qui vous appelle, Général ? (Il regarde le Général Ba. Puis se tournant du côté du Sous-lieutenant Mot’) Ou peut-être, Lieutenant, dois-je comprendre que les chiens qui vous ont échappé seraient plus nombreux qu’il n’aurait pas fallu ? Quand on vous a ordonné de procéder à leur éradication totale, qu’avez-vous entendu ? Hein ! Dites-moi un peu. Les restes de l’épée sont toujours des restes de trop. Vous les entendez ? Ils me narguent de leurs hurlements. Notre ville, cité millénaire, devenue capitale de notre empire, devra-t-elle longtemps passer ses nuits à la merci de ses fantômes ? Aucune aube chantée à la gloire du Dieu immense de nos conquêtes ne saurait nous laver de ces clameurs appelant des voix mortes. On dirait que les chiens rescapés réclament l’âme de leurs frères abandonnés sur notre île.  Mais, vous ne savez donc pas qu’ils n’existent plus, bandes de bâtards ! Jouissez du privilège d’avoir été épargnés et bouclez-la une fois pour toutes ! Bouclez-la !

Général Ba : Le néant vit, mon Général. Mon chien Ara gratte la porte de ma mémoire avec sa patte…

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L’EFFACEMENT d’une ÎLE -19

L’EFFACEMENT d’une ÎLE -20

21 mai 2009

L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (17)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:37

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Général  Nam’ : Mais dites-moi, Capitaine Haï, de quel coin du pays êtes-vous originaire, vous ?

Capitaine Haï : (Il bredouille) De là-bas.

Général  Nam’ : De là-bas, hein ! Vermine ! Mais alors, la police devrait vous convoquer vous aussi, Capitaine. Puisque vous êtes de… là-bas.

(Le Capitaine Haï fait des gestes de protestation.)

Général  Nam’ : Et en plus, il nie ! Voyez-vous ça ! Monsieur est de là-bas, et il nie. Là-bas on déterre des cadavres, et même des enfants, et monsieur nie. Mais monsieur ! Êtes-vous bien un des nôtres, après tout ? On pourrait en douter. D’autant que durant notre travail de commission vous n’avez pas une seule fois ouvert la bouche. Bizarre, vous ne trouvez pas ? Changer les noms de cette île, de sa montagne, de ses espèces animales ne vous intéressait donc pas ? Et quel intérêt aviez-vous pour ne pas participer à ces remplacements sinon un intérêt personnel ? Alors, dites-moi, Capitaine vermine, d’où êtes-vous originaire ? De quel trou sortent vos parents ? De quel village ? Quel village sur cette île qui fut autrefois habitée ? Hein, dites-moi ça.

( Le Général s’est approché du Capitaine Haï, l’a pris par l’oreille qu’il a tournée pour le mettre à terre…)

Capitaine Haï : Aïe !

Général  Nam’ : On ne répond pas à son supérieur, Capitaine Haï ! Mais on cracherait le morceau si on y était forcé, hein ! Ah ça oui ! On le cracherait le morceau

Capitaine Haï : Mes parents, Général ! Mes parents, ils sont morts. Morts il y a une dizaine d’années. Tués. Tués là-bas. Ainsi que ma sœur, dix ans. Là-bas !

Général  Nam’ : Là-bas ! Là-bas ! Mais où là-bas !

Capitaine Haï : Là où on vient de déterrer les cadavres, Général.

Général  Nam’ : Et d’où tenez-vous ces informations ?

Capitaine Haï : Mais ils étaient mes parents, ma sœur, Général ! Comment l’ignorer ?

Général Nam’ : Avez-vous sollicité à cette époque votre permission de trois jours réglementaires pour enterrer vos parents et votre sœur ?

Capitaine Haï : Mais, Général, ils étaient déjà enterrés. On les avait déjà enterrés ! Enterrés sans moi. Probablement vivants ! Enterrés vivants !

(La scène s’assombrit brusquement, on entend des coups de tonnerre. Semi-obscurité,  transformant les six militaires en des sortes de spectres effrayés, tandis que de tous côtés montent des vapeurs rouges. Au centre du demi-cercle, vus de dos, un homme et une femme se tiennent debout, devant la  barre de tribunal.)

L’homme : Je suis le père du Capitaine Haï, Général. Et voici ma femme. Notre fille n’a toujours pas été retrouvée. Elle a été ensevelie pas très loin de nous. Les fouilles entreprises par votre équipe de la Compagnie des Oléoducs Réunis n’ont encore rien donné. Des inconnus nous avaient emportés, ma femme et moi, au moment où nous quittions la maison de nos amis chez qui nous avions passé la soirée. Il faisait nuit noire dans les rues de notre village. On nous a frappés avec des crosses de fusil en nous obligeant à ne pas crier. Ma femme n’a pas pu s’empêcher d’appeler au secours. Elle a reçu un coup sur la nuque et s’est affalée par terre. Je l’ai relevée. Elle était inconsciente. J’ai dû marcher avec elle sous le bras jusqu’à la sortie du village où attendaient d’autres gens comme nous tenus sous bonne garde. Nos hôtes y étaient aussi. On nous a alignés le long d’une fosse. Nous avons tous reçu des coups violents sur la nuque et nous avons été jetés sans connaissance. C’est dans cette fosse que nous avons été ensevelis. À jamais. Raconter ce qui est arrivé à notre fille ce soir-là, elle seule serait en mesure de le dire. Mais on peut imaginer  que ce serait au-dessus de ses forces. Notre fils servait alors sous les drapeaux. Le jour où il a eu connaissance de notre disparition, il est devenu comme fou. Cette permission de trois jours réservée à un deuil familial, il ne l’a jamais obtenue. On s’arrangeait pour qu’il soit en manœuvre ou bien on l’envoyait combattre les rebelles dans les provinces de l’est. De toute manière, peu après notre disparition, nos biens furent confisqués et notre maison fut occupée. Ainsi, du jour au lendemain, nous avions cessé d’exister…

(Tout se rallume. Le Général Nam’ déboutonne sa veste… Silence. Puis, il regarde, furieux, le Capitaine Haï qui se trouve encore à terre. Le Général pose sa botte sur sa poitrine.)

Général  Nam’: D’ailleurs, dis-moi, Capitaine vermine, c’est un bien drôle de nom que tu portes. Haï. Ne serait-ce pas un nom du côté de Miranda, ça, dis-moi ?

Capitaine Haï : Maranda, Général.

Général  Nam’ : Il n’y a plus de Maranda ! Capitaine. Maranda fini. Effacé à partir d’aujourd’hui. Donc, tu serais né au pied du mont Miranda. Après quoi, tes parents auraient traversé la mer pour tenter leur chance vers l’intérieur de l’empire. C’est si petit une île ! On en a vite fait le tour. Alors qu’un empire, c’est vaste, ça respire le commerce. Pas vrai ?

(La Capitaine Haï garde le silence tandis que le Général tourne le talon de sa botte sur son corps)

Général  Nam’: Mais qui m’a recruté un parasite pareil ? Il t’a fallu jouer fin, n’est-ce pas ? pour passer à travers les mailles de nos filets, poltron ! et te faufiler jusqu’à ce grade de Capitaine. Un grade que tu nous as volé, oui. Usurpateur ! Mais c’est à la réfection des routes ou au nettoyage des chiottes qu’on aurait dû m’affecter ça ! Sinon comment te surveiller, chien de marandiste ! Comment oserait-on se fier à une race comme la tienne pour la croire un seul instant capable de servir loyalement notre empire ? Mais maintenant, tu vas me le payer, cabot ! Et me le payer cher ! Tout d’abord, nous allons profiter de cette commission pour te faire ravaler ton nom.

Capitaine Haï : Changer de nom ? Mais pourquoi, Général ? Je suis encore vivant ! Vivant, vous m’entendez ? Vous m’avez pris mes parents. Vous avez fait disparaître ma sœur. Notre maison familiale est aux mains d’inconnus. Je n’ai pas même une tombe sur laquelle me recueillir. Le monde entier m’a oublié. Laissez-moi au moins ce nom ! C’est tout ce qui me reste.

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L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (16)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:28

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Général Nam’ : Ce que nous devons faire ? Avancer ! Toujours avancer ! De la même façon que nos pères ont galopé sur leurs chevaux vers l’ouest. Aujourd’hui, nous avons des machines et voici que de misérables cadavres nous barrent la route ! Qu’on m’écrase tout ça ! Qu’on m’écrase, je vous dis !

(Brusquement, comme il tape du poing sur sa table, elle s’écroule. Puis, c’est le tour de la table du Général Ba. Seule reste debout la table de Maître Khong. Le Général Nam’ s’agite, perd patience et s’apprête à  fulminer contre ses subalternes en les fusillant du regard.)

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Figure 6

(Seconde sonnerie. Spot. Voix off.)

Général Nam’, j’ai proposé à l’administration de continuer notre creusement en évitant les puits de morts. Il faut dire qu’il en sort de partout. La municipalité veut nous réquisitionner pour les déterrer.

Contourner ces charniers risque d’être aussi coûteux que si nous devions rencontrer des obstacles naturels. Nous serions obligés de multiplier les coudes et de louvoyer entre les fouilles.

En espérant ne pas tomber sur d’autres fosses.

Je vous informe que l’arrestation du colonel vient d’entraîner celle de deux capitaines de gendarmerie.

À qui doit-on demander de nous protéger, mon Général ? À la police ou à l’armée ?

(L’appel s’interrompt brusquement. Le spot s’éteint. Le Général Nam’ reste figé un temps. Il bout dans son uniforme. Il s’étouffe, se tient la gorge. Tout le monde accourt vers lui. On lui offre à boire. Il sent une odeur de pourriture.)

Général Nam’ : Pouah ! Cette eau est pourrie, vous ne le sentez pas ? (Il repousse le verre. Chacun se tourne vers sa carafe et constate effaré qu’elle est devenue noire. Ils se regardent paniqués) Voici qu’on cherche à m’empoisonner maintenant, n’est-ce pas ? Qui ? Qu’on me trouve un suspect ? Un suspect sur-le-champ ! (Il regarde dans la direction du Capitaine Haï) Voyons Capitaine. Vous ne buvez pas ?

Capitaine Haï : (Se  tenant la gorge) Soif, Général…

Général Nam’ : Mais alors, buvez !

( Le Capitaine Haï montre que sa carafe est vide)

Général Nam’ : Tiens ! Tiens ! Comme c’est bizarre ! Comment se fait-il que votre carafe soit vide ?

(Le Capitaine Haï hausse les épaules pour signifier qu’il l’ignore et dissimuler qu’il sait bien pourquoi).

Général Nam’ : Qu’à cela ne tienne, mon bon ami. Buvez donc cette eau puisque vous avez soif. (Il lui tend sa carafe)

(À cet instant précis,  retentit une troisième sonnerie. Spots. Voix off.)

Général Nam’ ! L’affaire se complique, Général. Voici que trois policiers viennent d’être retenus dans les bureaux de la police. Ils devraient être suivis par le recteur d’académie, quatre postiers, le préfet, treize concierges, trois maîtres d’école, deux coiffeurs, un dentiste, un garde-barrière, deux médecins, une secrétaire de mairie, cinq mères de famille, deux juges d’instruction, le directeur du zoo, trois sages-femmes, et même le gardien des archives municipales.

Mais il y a plus grave, Général.

Le chef de la police nous a obligés à fouiller dans un vrai puits fermé par un bouchon de terre. Nous sommes tombés sur une trappe. Et vous savez quoi, Général ? C’était une cache d’armes.

Le propriétaire du puits vient d’être écroué. C’était le maire de la ville.

Enfin, il court des bruits selon lesquels les victimes seraient mortes de faim ou de soif, ou enterrées vivantes, ou même empoisonnées.

Certains corps ne comporteraient aucune marque de blessure.

Il y aurait même des enfants.

Quant à nous, on nous a affectés d’office à l’extraction des cadavres.

Tous nos travaux sont à l’arrêt.

(Interruption de l’appel. Le Général Nam’ a sorti son mouchoir et s’essuie le front. Il s’affale sur une chaise… Silence. Puis, il se relève et se dirige vers le Capitaine Haï.)

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20 mai 2009

L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (15)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 6:42

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Général Nam’ : Le premier qui mettra en doute le bien-fondé de notre nation sera passé par les armes. Il me suffira d’inventer un article de loi pour intenter un procès au premier subversif venu. Personne n’est en droit d’ébranler notre fierté. Nous avons un avenir à bâtir, pas un passé à ressasser. Les ossements que nous avons laissés sur les champs de nos conquêtes sont l’humus de notre âme nationale. (Un temps, puis il reprend de plus belle) Quant à vous, Capitaine Haï, vous ne parlez jamais, mais je vous entends. Vous maugréez dans un coin de votre tête. Voyez comme vous êtes avachi sur votre table bancale. Vous ressemblez à un cadavre ! Debout, que diable !

(Capitaine Haï se redresse tant bien que mal, sa chaise tombe derrière lui).

Général Nam’ : Le monde est méchant, Capitaine Haï, comprenez-vous ? Nous sommes donc en état de guerre permanent. La vie n’est possible que par la guerre. Vous voyez bien que les nations sont toutes contre la nôtre. À commencer par ces Français de l’Institut Pasteur qui nous empêcheraient de nommer nos animaux comme le souhaiterait notre peuple. Bientôt, si nous n’y prenons pas garde, ils nous imposeront leurs dictionnaires, de ceux qui colportent toutes sortes de mensonges sur notre histoire. Mais nous sommes la conscience de notre histoire. Et ça ils ne nous l’enlèveront pas !

Tous en chœur : Absolument, oui, Général.

(Tout à coup, on entend une sonnerie. Spot. Voix off. Celle-ci se fera entendre alternativement d’un côté et de l’autre du plafond de la scène, obligeant les protagonistes à lever la tête et à regarder vers la source…)

Général Nam’ ! Je vous informe que notre équipe de la Compagnie des Oléoducs Réunis rencontre des difficultés de parcours dans la partie est du pays.

Que fait le gouvernement ?

Régulièrement, à mesure que nous creusons, nous tombons sur des corps entassés pêle-mêle.

Les ouvriers s’effraient de telles découvertes et n’osent plus avancer. Ils croient que ces morts sans sépulture vont hanter leurs nuits.

ll semblerait qu’à mesure que nous progressions vers l’ouest en direction de la capitale, les cadavres soient plus frais, si je puis dire.

Au début, nous avions affaire à des os mélangés à la terre. Puis, en nous rapprochant, à des squelettes entiers. Mais maintenant, à ce point de notre parcours, nous reconnaissons sur les cadavres les vêtements qu’ils portaient au moment de leur mort et leurs cheveux sont relativement intacts.

Au commencement, nous creusions notre fosse comme prévu, sans tenir compte des ossements. Personne n’était là pour les réclamer. Une histoire ancienne enterrée depuis des lustres. Même si les vieux du village qui venaient en curieux murmuraient entre eux des récits de sang qui leur traversaient la mémoire.

Et puis, après des kilomètres de creusement, sans obstacle majeur, voici que nous retombons sur des charniers. Les ouvriers s’interrogent et nous sommes dans les mêmes interrogations qu’eux. Impossible de leur répondre pour apaiser leur angoisse.

Mais à présent, nous sommes bloqués. Cette fois l’affaire fait grand bruit. Les gens d’un village voisin sont venus reconnaître des corps. Des mères ont creusé avec leurs mains en pleurant le nom de leurs fils.

Le laboratoire de médecine légale s’en est mêlé. L’incident a réveillé les mémoires locales.

Depuis, des fouilles ont lieu dans des endroits précis tout autour de notre parcours. La région est truffée de trous qui dégorgent de cadavres.

Le plus grave, c’est qu’on a arrêté des personnes. Et pas n’importe lesquelles. Un colonel, mon Général. Un colonel.

Mais que vient faire un colonel dans cette affaire ?

Toujours est-il qu’on nous interdit d’avancer.

À ce rythme, nous ignorons à quelle date nous atteindrons la capitale pour l’alimenter en gaz naturel.

D’ailleurs, nous ignorons tout pour l’instant. Nous ignorons ce qui a été fait et nous ne savons plus ce que nous devons faire…

(L’appel s’interrompt brusquement. Le spot s’éteint. Le Général Nam’ reste glacé un temps. L’eau dans les carafes est devenue noire).

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L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (14)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 6:41

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Général Nam’ : Un menuisier, que diable ! Un menuisier ! Trouvez-moi un menuisier ! N’y a-t-il pas un menuisier dans ce pays ? Un seul ! Qu’on m’en déniche un sur-le-champ ! Par pitié ! Un seul ! Quel qu’il soit ! Qu’on le paie ! Il aura tout ce qu’il souhaite ! Fouillez tous les coins de l’empire, chaque village, chaque rue ! Mais qu’il vienne nous réparer nos tables ! Qu’il nous sauve de leur chute ! Qu’il nous épargne d’être rongés par la vermine !

(Il pleure presque, les autres s’agitent dans tous les sens. Quand brusquement la scène est plongée dans l’obscurité. Coup de tonnerre. La lumière revient, on est dans une demi-obscurité traversée de vapeurs. On voit de dos un homme à la barre.)

Le menuisier : Me voici. Vous m’avez demandé, mais je suis dans l’incapacité de vous aider. Les vôtres m’ont assassiné pour s’emparer de ma menuiserie. Comme a été assassiné mon grand-père, que les gens d’Anada appelaient Gam’ l’artisan. De la même manière que furent assassinés les boulangers, les cordonniers avec les autres gens des autres cités qui avaient la particularité de rester viscéralement attachés à leur île, l’Île au Saint. Le jour suivant, Anada fut plongée dans une grande pénurie de pain. Les gens étaient affolés. « Qu’allons-nous devenir sans notre pain quotidien ? » disaient-ils. Pour ses chaussures, il fallait les faire réparer dans la ville voisine. Mais la ville voisine n’avait elle-même plus de cordonniers et croyait en trouver chez nous. Et comme à la longue les tables et les chaises risquaient d’être gagnées par la vermine, on s’angoissait à l’idée qu’il n’y avait plus de menuisier vers qui se tourner. Alors Maître Khong s’est ravisé. C’est ainsi que mon père a été sauvé de la déportation. Ainsi qu’il m’a appris à façonner le bois. Un métier que les vôtres nous consentaient n’étant pas assez noble à leurs yeux, ou qu’ils considéraient comme trop compliqué. Et maintenant, après mon grand-père, c’est moi qu’on a assassiné. Pour quelle raison ? N’étais-je pas chez moi dans ce pays ? N’était-ce pas à vous, Général, de me protéger ? Eh bien à présent demandez à mes assassins de réparer vos tables et de consolider vos chaises, car après vos tables, ce sont vos chaises qui tomberont en poussière… Et vous serez condamnés à vivre debout ou à remonter sur vos chevaux…

(Coup de tonnerre. Obscurité. Pleine lumière. Les protagonistes semblent se réveiller d’un cauchemar. Tous se regardent et essaient de faire bouger leur table et leur chaise pour s’assurer qu’elles ne s’écroulent pas. L’eau dans les carafes est devenue bleue).

(Changement de places : Le Général Nam’ prend celle du Sous-lieutenant Mot’. Le changement se fera dans un silence honteux et exaspéré).

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Figure 5

Général Nam’ : (Explosif) Général Ba, je vous tiens pour responsable de ce complot. Bientôt, nous n’aurons plus de table convenable pour assurer nos commissions. Et même plus de table pour manger comme des gens civilisés. Puis viendra le tour des chaises… Si ce n’est déjà fait. Mais qui donc nous nargue ainsi en faisant de notre vie quotidienne un cauchemar ? On ne les voit pas ! On ne les entend pas ! Où sont-ils ? Dans quelle ombre se sont-ils glissés ! Sont-ils morts ? Sont-ils vivants ? Nous sommes un grand pays, Non ? Nous avons pour nous notre conscience nationale ! Nous avons des yeux, une police, tout un peuple avec des yeux de policier et personne pour dénicher détruisent nos tables et nos chaises ! Est-ce durant les heures où nous dormons qu’ils agissent ces fantômes, pour être hors d’atteinte de nos armes ? Nous voici en pleine sorcellerie… C’est à vous que je m’adresse, Général ! Vous qui dissertez avec ironie sur les voies naturelles que nous utilisons à des fins nationales. Croyez-vous que je sois dupe ! Vos considérations personnelles ne sont d’aucun poids au regard des intérêts de la nation. Vous êtes né pour servir, non pour penser. Le peuple vous a mis au monde pour que votre vie aide à sa perpétuation. Vous n’êtes pas exempts de reproches, vous non plus,  Lieutenant Mot’, Capitaine Saou ! Fils de chiens que vous êtes ! Pourquoi nous révéler que des hommes  avaient vécu sur cette île avant nous ? Que nous les aurions chassés comme ses habitants naturels ! Mais nous sommes au commencement de cette île ! Et nous en serons la fin. Nous en ferons désormais ce que bon nous semble. Quitte à y déporter des chiens jusqu’à ce que mort s’ensuive. Des chiens ou des bâtards de votre espèce. Tenez-vous le pour dit. Avant nous, il n’y avait rien. Même pas ces animaux aux noms bizarres. Ils seront arrivés après notre conquête. Et leur nom leur a été donné par nous et par nous seuls. Suis-je clair ?

Tous en chœur : Absolument, Général.

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L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (13)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 1:55

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Général Nam’ : Ah ces Français de l’Institut Pasteur ! Si je les avais devant moi ceux-là, je leur paumerais la gueule ! Ces appellations anciennes sont préjudiciables à l’unité du pays. On les a nommés ainsi pour nuire à notre réputation. Je parierais même que ces noms ont été utilisés pour prétendre que d’autres habitants auraient vécu avant nous sur cette île. Or, chacun sait ici qu’il n’en est rien, n’est-ce pas, messieurs ?

Tous en chœur, sauf le Capitaine Haï : Absolument, oui, Général.

Général Ba : Cependant, Général, d’après mes notes, ces noms auraient été attribués par la Commission internationale de la nomenclature zoologique et tout changement doit répondre à des règles et à des procédures strictes.

Général Nam’ : Des animaux subversifs, hein ! Faute de nous faire la guerre, nos ennemis nous piègent par des moyens naturels.

Général Ba : Oui, on ne peut plus naturels, Général. Et nous ne sommes pas armés contre ça, Général. Je dirais même que nous sommes sans voix.

Général Nam’ : Qu’à cela ne tienne. Nous avons vaincu par la guerre, nous ne serons pas vaincus par de misérables petits mots, fussent-ils des mots latins ! Répétez les noms de ces animaux séditieux, s’il vous plaît !

Général Ba : Danaus Plexippus Insulae Sanctae, Vulpes Vulpes Insulae Sanctae, Ovis Insulae Sanctae, Capreolus Insulae Sanctae.

Général Nam’ : Eh bien, c’est simple. Décapitez !

Général Ba : Décapiter ! Je ne saisis pas Général.

Général Nam’ : Décapitez chaque appellation de Sanctae et comme ça nous nous en tirerons à bon compte.

Général Ba : Si je vous ai bien compris, Général, lui couper la queue.

Général Nam’ : Exactement. Vous les castrez. Comme des chiens.

Général Ba : Ainsi Danaus Plexippus Insulae Sanctae deviendrait Danaus Plexippus Insulae, Vulpes Vulpes Insulae Sanctae serait Vulpes Vulpes Insulae, Ovis Insulae Sanctae s’appellerait désormais Ovis Insulae et Capreolus Insulae Sanctae finirait en Capreolus Insulae.

Général Nam’ : Beau travail de chirurgie.

Général Ba : Mais que dira la Commission internationale de la nomenclature zoologique ? Encore faut-il qu’elle accepte notre point de vue !

Général Nam’ : Ne vous occupez pas de ces Français de l’Institut Pasteur. Nous sommes chez nous, non ?

Général Ba : Forcément, nous sommes chez nous. Mais tous les livres scientifiques qui évoquent ces espèces, on ne peut pas les changer par décret ? Et que ferons nos propres étudiants ? Devront-ils respecter nos appellations ou celles de la Commission internationale de la nomenclature zoologique ? Il faudra des années avant que nos termes s’imposent. S’ils s’imposent jamais ! Et si d’ici là on ne nous reprend pas notre île, qui sait ?

Général Nam’ : Laissez faire le temps, Général. Ce processus prendra des générations mais nous obligerons le monde à nous suivre, quoi qu’il dise. Nous les aurons, comme nous l’avons toujours fait. Nous les aurons à l’usure ou par la force. Et bientôt ces Français de l’Institut Pasteur avec leurs mots latins gigoteront à la pointe de nos épées.

(Le Général Nam’ prend alors un air solennel et regardant au loin.)

« Que le sang jaillisse de chaque centimètre de terre que je foulerai, que les jardins en fleurs se transforment en désert sous mes griffes et le désert en cachot.

Si je laisse deux pierres empilées, que mon propre foyer soit détruit à jamais.

Je jure que ma baïonnette transformera les jardins de roses en cimetières et que je laisserai ce pays dans un tel état de ruines qu’aucune civilisation ne pourra s’y développer pendant dix siècles.

Si je laisse une feuille sur une branche et un drapeau sur une tour, qu’on marque ma poitrine d’un cachet noir. Mon souffle répandra le feu, mon fusil irradiera la mort, mes pas creuseront des précipices.

Je couvrirai toute couleur blanche de poudre noire à fusil et toute trace de poudre noire d’une main pleine de sang. Je pendrai le sentiment de pitié à la lame de mon épée, les idéaux au canon de mon arme, et la civilisation au sabot arrière gauche de mon cheval.

Des trous dans les montagnes, les ombres des forêts, la face ridée des ruines raconteront à jamais notre histoire. »

N’est-ce pas que c’est beau !

Tous en chœur, sauf le Capitaine Haï : Oui, Absolument Général. Beau. Beau.

(Le Général s’appuie sur sa table et celle-ci s’écroule à son tour. Son visage devient rouge. La panique s’empare des militaires. Seul le Capitaine Haï est resté impassible, accroché à sa soif.)

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L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (12)

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Général Nam’ : Il n’y a pas de cependant, Général. Et ici, dans cette commission, l’histoire sera celle qui aura été décidée de préférence à n’importe quelle autre. Moi vivant, je ne permettrai jamais à quiconque de souiller la vie et l’œuvre du Grand Visionnaire Maître Khong.  Debout messieurs !

(Il frappe sur la table. Elle s’écrase elle aussi. Le Général, décontenancé, est partagé entre l’explosion de colère et la nécessité de se recueillir. Les tics sur son visage montreront combien il est contrarié. Ils ne le lâcheront plus.  Il se lève, se tourne du côté de la chaise vide, tandis que les autres l’imitent comme un seul homme. Seul le Capitaine Haï semble avoir du mal à se redresser. Silence  respectueux)

Général Nam’ : Vos tables, Général ! Vos tables commencent à m’échauffer le sang. ( Il regarde sa chaise avec suspicion) Et si ma chaise se mettait à son tour à faire des siennes, hein ! C’est ma parole qui se casserait la gueule, ma parole de Chef d’Etat Major de ce pays, d’un pays que je m’ingénie à mettre sur pied pour qu’il soit fort et fier…

(Changement de places : Le Général Nam’ prend celle du Général Ba, qui prend celle du Sous-lieutenant Baï, lequel se déplace en se mettant à la table qui vient de perdre son pied. Le changement se fera non sans une certaine confusion)

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Figure 4

Général Nam’ : (Un temps, puis reprenant ses esprits et adoptant un ton solennel) : Toute parole contrevenant au dessein général de la nation, qui tenterait de la remplacer par une autre, sera sévèrement réprimée.

Général Ba : Soit. Il reste que cette île porte un nom et que nous n’arrivons toujours pas à en fabriquer d’autres. Sans compter sa montagne et le temple qui  s’y dresse.

Général Nam’ : Nous appellerons cette île Miranda. Prenez mon lapsus pour une invention poétique. Et comme Miranda est désormais le nom d’une montagne volcanique unique émergeant de l’île comme un cône parfait, en souvenir de cette jeune chienne éruptive et de sa magnifique poitrine l’île sera nommée l’Île au Sein. Quant à son temple, je l’ai déjà dit, il fera une excellente cible pour nos navires de guerre.

Général Ba : (S’adressant au Sous-lieutenant Mot’) Veuillez noter Lieutenant : L’Île au Sein et Miranda. Après tout, l’Île au Sein ou l’Île au Saint, Miranda ou Maranda, voilà de quoi embrouiller les curieux. Forcément,  ils seraient amenés à vérifier sur nos cartes pour finalement faire la parte belle à nos propres appellations. Et le tour sera joué, Général. Mais ce n’est pas tout. Les espèces qui ne se trouvent que sur cette île portent des noms scientifiques latins.

Général Nam’ : Nous avons réglé leur compte à ces Français de l’Institut Pasteur et voilà que vous me les remettez sur le tapis ! Nous n’en n’aurons donc jamais fini avec cette tigresse ? Jamais ! Espèces animales, espèces végétales,  et quoi encore ? Ses pierres peut-être ? Vous n’ignorez pas, général Ba, que le latin n’était pas enseigné à l’Académie militaire. On nous apprenait la conquête par le feu, pas par les mots ! Cessons de courir après les papillons ! De quoi s’agit-il ?

Général Ba : Justement à propos de papillon. Il existe un monarque unique au monde, présent sur cette île, auquel les entomologistes du monde entier ont donné l’appellation latine de… (lisant ses notes) Danaus Plexippus Insulae Sanctae, autrement dit de l’Île au Saint. Mais ce n’est pas le seul. Il y a une espèce de renard nommée Vulpes Vulpes Insulae Sanctae, un mouton sauvage dit Ovis Insulae Sanctae, un chevreuil connu sous le nom de Capreolus Insulae Sanctae. Que fait-on avec ça, Général ?

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19 mai 2009

L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (11)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 8:56

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Général Nam’ : Hum ! Il faut dire que Maître Khong a toujours eu le génie de la nation. Sachant que la nature n’est pas en mesure de tout absorber, il préconise de faire intervenir des tiers. Des sortes de prête-mains. Faites sortir de prisons des condamnés, organisez-les en bandes et ordonnez-leur d’attaquer les convois en échange de leurs liberté et d’un substantiel butin. Jouer sur l’âme prédatrice de l’homme, voilà le vrai moteur d’une extermination réussie. À la fin du voyage, vous n’aurez que des lambeaux d’humanité minée par toutes sortes de maladies. Et qui plus est, votre responsabilité sera sauve. Il vous suffira de châtier quelques éléments de ces bandes pour le prouver. Ah !

(Il frappe du poing sur la table, elle s’écrase d’un côté comme la précédente. Elle restera penchée ainsi le reste du temps. Le Capitaine Haï se sent tout à coup pris de tremblements. Mais le Général Nam’ ne lui prête toujours pas d’attention… )

Général Nam’ : Quoi encore ? Une subversion !  Est-ce ainsi qu’une table traite un Chef d’Etat Major ? N’avons-nous pas de menuisier chez nous ?

Sous-lieutenant Baï : Le seul que nous ayons eu, des envieux l’ont fait disparaître pour prendre sa place. Je dois préciser que ce menuisier n’était pas des nôtres.

Général Nam’ : Mais nous, avons-nous jamais eu des aptitudes à la menuiserie, que diable ? De quoi se mêlent-ils, ces assassins ? En tuant cet homme, ils ont scié les pieds de notre pays.

Sous-lieutenant Baï : Son père lui avait appris à façonner le bois, qui l’avait lui-même appris du sien.

Général Nam’ : Maître Khong a toujours insisté pour qu’on préserve les artisans, quels qu’ils soient, même s’ils sont de la race des chiens. Et maintenant qui va réparer nos tables ? Qui ? Ceux qui ont éliminé notre ouvrier ? Mais comment un tueur peut-il se convertir en menuisier, dites-moi ? On peut éliminer un homme, mais on ne remplace pas son savoir-faire au pied levé !

Général Ba : Prenez ma place Général, j’occuperai celle du Capitaine Saou.

(Changement des places : Le Général Nam’ qui prend celle du Général Ba, qui prend celle du Capitaine Saou, lequel se déplace en se mettant à la table qui vient de perdre son pied).
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Figure 3

Général Nam’ : Dans le fond, savez-vous, Général, pourquoi nous sommes aujourd’hui dans l’ignorance de notre histoire ? Et pourtant nous sommes bien de ce pays n’est-ce pas ? Ce serait donc à nous les premiers d’être informés de tout ce qui nous a précédé et qui nous a conduits où nous sommes arrivés aujourd’hui, là, maintenant, ne croyez-vous pas ?

Général Ba : Absolument, Général.

Général Nam’ : C’est que notre ignorance est le garant de notre force. Nos enfants sont appelés à vivre dans la fierté d’eux-mêmes. Il suffit de gommer les bavures de notre passé et de leur enseigner les joies qui procurent nos victoires. En forgeant leur mémoire nous façonnons le bonheur de notre nation. Plus nous serons glorieux, fût-ce au prix de quelques mensonges,  plus nous préserverons l’estime de nous-mêmes. Ressortir les cadavres des caves de notre histoire ferait vaciller les consciences et brouillerait le panorama qui doit illuminer notre avenir.  C’est pourquoi je décrète que ces sales petits secrets de peuple déporté, et de surcroît exterminé, seront désormais… des fables de nourrice. Nul ne doit plus jamais, chez nous comme à l’étranger, être en mesure de produire les preuves d’une disparation massive de personnes. Ces gens n’ont pas existé, et s’ils n’ont pas existé, c’est que toute preuve de leur existence est frappée de nullité. Entendez-vous ? Frappée de nullité.

Général Ba : Cependant…

( Le Capitaine Haï fait une tentative désespérée pour prendre la parole.)

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L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (10)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 3:04

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( Un temps)

Général Nam’ : Mais que venaient-ils donc faire sur cette île ? Reste à savoir s’ils y sont venus de leur plein gré ou si on les y a acheminés… de force.

Général Ba : Cette alternative, nous nous la sommes posée aussi, Général. Mais si les régions de l’empire où leur présence avait toujours été attestée se sont trouvées brusquement dépourvues de ces populations au lendemain de la guerre, nous avons du mal à comprendre pour quelles raisons elles auraient quitté leurs maisons et abandonné leurs biens de leur plein gré pour venir occuper cette île. Pour cause de pèlerinage comme vous le supposiez ? Mais ces gens ne sont plus rentrés chez eux. On suppose donc qu’on les y a forcés. Et si on les y a forcés, c’est qu’on aura dû les traîner sur des milliers de kilomètres pour atteindre les côtes, puis les embarquer sur des navires et les jeter sur l’île.

Sous-Lieutenant Baï : Les pires avanies…

Général Nam’ : (Songeur, puis comme se réveillant) Mais que venaient-ils donc faire sur cette île ?  (Un temps, puis explosant)Et pourquoi ne m’en a-t-on pas informé ?

Général Ba : C’est une vieille histoire, Général.

Général Nam’ : Mais vous voyez bien que ce n’est pas une vieille histoire puisqu’on en parle encore aujourd’hui. Nous avons dormi pendant toutes ces années et nous nous réveillons en plein cauchemar. Un militaire ne doit-il pas être informé de tous les coins et recoins de l’histoire de son pays, de ses couloirs, de ses alcôves et de ses caves ?

Général Ba : Si l’on veut qu’une extermination réussisse, il faut l’accomplir aussi dans la mémoire des fils et des petits-fils des exterminateurs. Dixit Maître Khong.

Général Nam’ : Mais oui ! Magnifique ! Dans la mémoire des fils et des petits-fils des exterminateurs. Toute nation sera fondée sur l’oubli. Et nos livres d’histoire seront des filtres qui retiendront les faits exaltants aux dépens de ces restes qui pourraient empoisonner l’esprit de nos fils… Ainsi, moi, Général Nam’, Chef d’Etat Major, moins j’en saurai sur cette extermination, mieux seront exterminés les exterminés, n’est-ce pas ? Et si moi je dois être tenu dans l’ignorance, mes subalternes a fortiori. Alors pourquoi cherchez-vous à savoir puisque nous ne devons pas savoir ?

( Silence)

Général Nam’ : … Toute extermination suppose une organisation colossale, non ? Une programmation mathématique, une évaluation comptable. On n’arrache pas les gens à leurs maisons et à leurs biens d’un simple claquement des doigts. Et je ne doute pas qu’on l’ait fait pour des raisons stratégiques, conformes aux intérêts de la nation.

Général Ba : Mais ils faisaient partie de la nation, Général ! Ils étaient des citoyens à part entière, des citoyens de ce pays ! Et à ce titre, leurs biens et leur personne devaient être protégés.

Général Nam’ : Balivernes ! Ils faisaient partie de la nation ! Mais peut-être avaient-ils failli quelque part. Des citoyens qui vous mijotent de la subversion, hein ! Qui sait ? Quand on est à la tête d’un pays, la vigilance s’impose toujours. Et pas seulement en observant les mouvements de ces prédateurs qui grouillent à ses frontières. Non. C’est à l’intérieur même qu’il faut scruter la vermine. Et vous verrez que des éléments de même souche s’agglutinent étrangement pour mener leurs messes basses autour des mêmes sujets de revendication. Autonomie, identité, langue, démocratie… Eh oui, démocratie ! Mais le parlement ne peut garantir aucune démocratie sans moi. Et moi, Général Nam’, j’accorde au peuple les droits qu’il veut et les retire sitôt qu’il en abuse. Sinon la pieuvre grossira. Et si vous n’y prenez pas garde, vous serez bientôt dévorés par une armée clandestine d’occupation. Comme ces chiens qui pullulaient dans notre ville commençaient à nous montrer leurs dents.

Général Ba : Que quelques-uns aient fauté contre l’unité nationale, on peut le concevoir, Général. Mais tous, absolument tous ? L’enfant de tel village ? Le vieillard de tel autre ? Ou les femmes peut-être, alors qu’elles n’ont d’autres préoccupations que de nourrir leur progéniture et de tenir leur foyer ? Et pourtant, l’enfant, le vieillard, la femme auront aussi été acheminés jusqu’à cette île, sachant que tous auront pris la route et que beaucoup auront péri en chemin.

Général Nam’ : Général, insinueriez-vous que Maître Khong ait procédé à des déplacements de population de la même manière que nous avons transféré nos chiens sur cette île ?

Général Ba : La guerre est une excellente couverture pour frapper un ennemi intérieur à l’abri des regards extérieurs. Dixit Maître Khong. Sans compter qu’elle offre l’opportunité d’expérimenter une théorie quelque peu… hétérodoxe. Celle de l’effacement total d’une population donnée, par exemple…

Général Nam : Par des moyens naturels, Général Ba. Elimination à moindre frais par des moyens naturels, sans intervention humaine directe. On déplace, mais on ne tue pas. On confie le coup fatal à la faim, à la soif et à la fatigue. Telle est le principe de base du Grand Visionnaire Maître Khong.

( On se tourne du côté de la chaise vide tandis que le Capitaine Haï colle ses mains  à la carafe comme un assoiffé).

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