Ecrittératures

21 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (18)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:54

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Le point de vue du militant ascensionniste.

 

 

Pour Ara Baliozian

Qui aima cette histoire

Racontée autrement une autre fois.

 

« Je vais me la grimper ! Je vais me la grimper cette putain de montagne ! Même si je crève là-haut. J’en ai trop rêvé, depuis trop longtemps. Mes parents m’ont drogué au Tarara. Et je pourrai dire à mon copain Garbis que je me la suis faite… Mais quelque chose commence à se gripper quand je marche… On dirait que je fais du sur place, que j’avance à reculons. Et pourtant je pousse sur mes jambes, mais je n’y arrive pas à le percer cet espace qui se dresse devant. C’est comme une pucelle, ce Tarara ! Mais je l’aurai, je le dis, je vais l’atteindre l’orgasme du sommet ! »

 

C’est ainsi qu’il se parlait, le marcheur, en train de jouir de son obsession fabriquée à grands renforts de contes mythologiques et d’imageries naïves.

 

Sarkis, dit Sako, né au Liban, expatrié au Canada par ses parents patriotes, est aujourd’hui, en compagnie d’autres Canadiens, en train d’entreprendre l’érotique ascension du turgescent Tarara. «  Une montagne qui ne se donne pas facilement », fit Lionel, leur accompagnateur, tandis qu’ils avaient atteint le premier camp de base. Et comment ! Le Tarara n’était pas n’importe quelle montagne. « C’est la montagne sacrée des Arméniens, lui avait répliqué Sako, surtout des Arméniens les plus arméniens qui soient au monde. Une montagne aussi sacrée que le Mont Fuji des Japonais ou l’Uluru des aborigènes d’Australie ».

 

Mais qui dit sacré pense intouchable, gardien d’une divinité, cher Sako. D’ailleurs, que te disait Garbis avant que tu prennes le large pour la grande ascension ?« C’est une montagne qui est physiquement dans le monde et spirituellement hors du monde ». Voilà ce qu’il disait le Garbis. Et il avait raison.

 

Sako monte, mange, pète, pisse et monte encore. Un jour, deux jours. Mais le corps a ses raisons que la raison ne peut connaître. Le corps. Tu le gouvernes que si tu le respectes. Et voilà qu’au bout de deux jours, la monte se démonte.

 

« Merde ! se dit Sako. T’avais pas pensé à ça. Si Garbis te demande : « Et pour chier, t’as fait ça où ? Sur le Tarara ? » qu’est-ce que tu vas répondre ?  Je ne pourrai pas dire dans des toilettes turques, ça ne serait pas crédible. Où trouver des toilettes turques sur une montagne telle que celle-ci ?»

 

Voilà bien le problème. Sako est prisonnier d’un cul-de-sac. Le premier jour s’était passé les tripes légères et les guiboles alertes. Mais au deuxième, son ventre lançait déjà son hallali. Son anus lâchait des SOS et tous les clignotants viraient au rouge alors qu’il se serrait les miches et qu’il devait déployer ses jambes coûte que coûte. Il devint blême sur la neige blanche. Il lui arriva même, eh oui ! de maudire ceux qui l’avaient programmé à adorer cette montagne, laquelle aurait pu jurer qu’elle n’y était pour rien, car même si elle n’était pas douée de parole, ses pierres témoignaient pour elle en montrant qu’elle se contentait de n’être qu’un amas de rochers.

 

Ainsi donc, Sako avait l’idéologie si dure qu’il en vint à se constiper. S’il connaissait maintes stratégies pour ridiculiser un négationniste de ce génocide qui l’avait mis au monde, cette fois, il était aux abois tant le désarroi le désorientait. Il se dit qu’il pourrait bien faire sa crotte dans un sac en plastique acheté en pays turc avec un drapeau turc bien saignant imprimé dessus, mais même si les hauteurs étaient balayées par les vents, l’odeur lui collerait au sac et au dos. Et puis, un sac, ça peut s’enfouir dans un sac à dos, mais deux, mais trois ?

 

A la fin, c’est fourbu qu’il arriva sur un sommet perdu dans les brumes. Et tandis que le groupe se prenait en photo pour preuve de son triomphe, Sako alla se perdre dans une nappe de brouillard épais et fit ce que son corps désespéré espérait après 5165 mètres d’opilation intestinale : IL SE LÂCHA. Le soulagement fut instantané et la béatitude revint au valeureux militant.

 

Or, si toute souffrance peut engendrer une sagesse, Sako n’en fit rien. Né et demeuré jusqu’à sa mort l’homme de sa tribu, il était loin de naître à l’homme spirituel qui était en lui. Ainsi donc, Sarkis, dit Sako, militant révolutionnaire, n’avait pour avenir qu’une obstruction mentale et nationale contre laquelle le Tarara n’y pouvait rien.

 

Toutefois la morale de cette histoire pourrait bien nous dire que si la culture contrarie la nature, leur conflit produira des souffrances à coup sûr. Qu’on se le dise !

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20 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (17) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:16

 

 

 

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Voilà, monsieur le tatoueur. Vous voyez ma poitrine. Elle est belle, n’est-ce pas ? Seins fermes d’une Arménienne pur jus de 18 ans. Je veux que vous m’en fassiez deux montagnes côte à côte vues du ciel. Le droit plus petit que le gauche, s’il vous plaît. Oui, je sais. Mes seins sont comme deux sœurs jumelles. Débrouillez-vous ! Vous devez donner l’illusion à l’homme, un Arménien bien sûr, qui me regardera la poitrine en face, d’être en présence de nos deux Massis. Voici une photo prise d’avion. Ici le petit Massis, pentes abruptes, cône parfait. Celui qui devrait vous donner le moins de mal. L’autre. Le Grand Massis. 5165 mètres. Avec un vaste plateau au sommet. Quoi, les mamelons ? Ils vous gênent ? Ils ne sont pas dans l’image ? Mais faites-en des cailloux, des rochers, je ne sais pas, moi ! C’est vous l’artiste, non ? Un jour, je serai vieille ? Ils seront flasques ? Chirurgie esthétique. Ce n’est pas votre affaire. D’ailleurs, je ne serai pas la seule à être flasque. D’ici là, je vous ferai dessiner les Massis sur mes soutiens-gorge. Allez ! Au boulot !

 

(2003- 2017) extrait du livre Hayoutioun

 

19 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (16) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:22

Ani GEZALYAN-CHIBUKHCHYAN

tableau d’Ani GEZALYAN-CHIBUKHCHYAN

*

Le point de vue des deux peupliers

 

Ah, les temps sont durs mon jojo ! Avant nous étions sur tous les tableaux, toi et moi entre le grand Tarara et le petit. Maintenant, c’est plutôt rare. Nous devions faire trop soviétiques probablement. Si je pouvais lâcher mes feuilles mortes sur l’Amerloque qui le premier a suggéré au peintre en mal de dollars de nous ratiboiser… Après ça, si on nous coupe pas en rondelles ! Et tu sais par quoi nous avons été remplacés ? Par une église ! Tiens, celle que tu vois à droite, là au fond ! Khor Virap qu’on l’appelle. Forcément, ils redeviennent religieux. De notre temps, on n’aurait jamais vu ça. Nous, nous avons toujours grandi dans la neutralité. Tu te rappelles que certains dimanches ils venaient par dizaines pour nous chercher. Tu as vu mon tronc à moi ? Des cœurs et des initiales partout. Le tien aussi d’ailleurs. On inspirait l’amour. Le couple parfait sur fond de couple absolu. Les amoureux, ils aiment se graver quelque part. Seulement, moi, j’ai l’écorce tatouée au point que j’en suis malade. J’ai la peau fripée comme une vieille à présent. Je suis méconnaissable. Je fais même peur aux oiseaux. La seule satisfaction, c’est d’être là ensemble, tous les deux. Mais je pense que les autorités auraient dû nous entourer de barbelés pour éviter qu’on nous écorche. C’est pas comme le grand et le petit Tarara. Pas aujourd’hui qu’on va les piquer au piolet de montagne, ceux-là. Ils sont bien gardés. Les belles choses, on devrait les éloigner de la bêtise des hommes. Heureusement, les temps sont à l’écologie. On a des chances de mourir sur pied. Tout de même, notre vie durant, nos feuilles ont reçu cette beauté-là. Du miracle en permanence. Du mystère indéchiffrable. Je comprends pourquoi les peintres avaient choisi de nous placer devant. Nous incarnions ces couples amoureux d’eux-mêmes et du monde. Ils s’identifiaient à nous, plantés dans le décor de leur rêve… Quelle brise, ce matin ! Un peu frisquet, non ? Au fait, tu sais qu’avec la tempête de l’an dernier, nous avons maintenant des rejetons qui poussent l’autre côté de la frontière. Avec un peu de chance, nous allons coloniser les pentes du Tarara. Tiens, tu vois, dans la crevasse, à gauche, près de la ligne noire. Eh bien ! Ils sont de nous. Avec eux, nous ne sommes pas prêts de mourir…

 

(2003-2017)

 

 

 

 

 

 

18 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (15) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:19

 

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Le point de vue de Komitas

 

C’est une ligne qu’il faut que vous teniez jusqu’au bout. La ligne blanche du Tarara, cette hanche de femme. Votre voix doit  épouser ce modèle de courbe au plus près. On monte, on monte lentement, puis on atteint le plateau. Une vague qui enfle vers le sublime. Force, puissance, élévation. Et limpidité… Toute la partie haute du mont Tarara, sa part neigeuse et pure, c’est nous. Imaginez le cultivateur. Il s’arrête. Il a de la sueur au front. Ses muscles se relâchent. Son souffle s’apaise. Et tout à coup, il est sous le charme d’un mystère. Alors l’envie de chanter le prend. Et il chante, sa poitrine éclate. Et la terre chante à travers lui. Il est devenu son instrument. Son corps vibre tout entier. La terre, dans son corps, trouve sa voix. Vous comprenez ça ? C’est cette alchimie qu’il faut rendre. Ne soyez pas des choristes en représentation. Soyez des corps qui font monter la terre vers le sublime.  Gardez en vous cette vision. Donnez du muscle à votre voix, mais sans oublier la limpidité. Personne, aucun peuple ne peut chanter nos horovels comme nous les chantons. Car cette terre-là nous a choisis, nous, pour le faire. Dans nos yeux, il y a ces lignes. L’homme qui chante ici, sur cette petite montée de terre, où a été construite cette petite église, devant ce puissant paysage, cet homme est devenu par son chant un corps où tous les infinis trouvent à s’exprimer. Et vous devez restituer ces infinis-là. Les offrir à ceux qui vous écoutent. Gardez-vous de vous prendre pour des choristes, des liseurs de partitions, des suiveurs de baguette, des cœurs mécaniques. Non. La terre, celle qu’on travaille pour vivre, doit frémir à travers vos propres cordes vocales. Et votre cage thoracique résonner des sons qui sont les vôtres. Imaginez que c’est l’air que respire la terre qui entre dans vos poumons, et de vos poumons dans votre sang. Un air légèrement humide, avec une odeur de labour, traversée par des chants d’oiseaux. On y voit voler une cigogne, tenez, là, à gauche. Le trait blanc et noir qui palpite sur cet écran de neige. La lumière rosit la ligne de crête, le ciel éclate… Ne pensez qu’à la partie haute, à celle qui émerge. Vous devez atteindre par le chant cette ligne au-dessus de laquelle la montagne devient un être spirituel. Dessous, c’est comme le socle d’une statue, son assise.  Et plus bas encore, gisent les frontières, grouillent les hommes, se déploient les drapeaux, se multiplient les guerres. Les peuples se lancent des injures, lisent des discours, entretiennent leurs jeux de massacre. La folie nous guette tous. Mais posée sur ce socle, il y a une statue, une statue à nous, une statue qui représente l’un des nôtres. Ne soyez pas des choristes de bronze. Regardez plus haut. Voyez l’art. L’art n’est pas un drapeau. Il fait l’homme. Alors, posez votre voix sur ce socle de pierre et chantez à la bonne hauteur.

 

(2003- 2017) extrait du livre Hayoutioun

17 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (14) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 1:15

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Le point de vue de l’assistant

 

Bon, nous allons voir ça. Vous me dites que vous avez quelque chose dans le rectum. Et que c’est douloureux. Vous ne voulez pas me dire ce que c’est. Nous allons voir ça. Nous trouverons bien un moyen de vous l’enlever. C’est vrai que vous marchez comme un canard. Je vais demander à mon assistant de vous ausculter. Vous ôterez vos vêtements et vous prendrez place sur ce siège, un pied dans chaque étrier. Couchez-vous bien. Maintenant, Garbis à toi. Dis-moi ce que tu vois. Ça ne va pas être long, détendez-vous. Garbis ? Alors ? Que vois-tu ? Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? Tu vois de la neige qui tombe ? Tu te moques de moi ? Tu confirmes ! Et… Quoi encore ? Le mont Tarara ? Comment ça, le mont Tarara ? Le mont Tarara sous la neige ? Et la neige tombe ? Tu penses que c’est une boule de verre qu’il s’est mis ? De ces boules qu’on agite pour donner l’illusion que la neige tombe ? Mais qu’est-ce qui vous a pris de vous mettre cette boule dans le cul ? Et comment je vais sortir ça maintenant ? Vous imaginez ! Ce trou–là n’est pas fait pour l’introduction, mais pour l’expulsion ! Je vais vous le sortir votre Tarara ! Et croyez-moi, ça risque de faire mal ! Très mal ! Garbis, vaseline ! Quoi, il n’y a pas de vaseline ? De l’huile d’olive alors ! Non plus. Et de l’huile de vidange ? Trouve-moi quelque chose de gras dans ce cas-là. Du beurre à tartiner, par exemple ! Du beurre à tartiner !

 

(2003- 2017)

 

 

 

16 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (13) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 3:18

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Le point de vue du fou

 

Il… Il est partout… Là encore… Je te parle… Mais je sais que … Je regarde par la fenêtre… Il y est. Il y est je te dis… Même quand je descends dans la rue, je le vois en train de me suivre… Quand je marche sur Komitas, je l’ai en face … Sur l’avenue Bagramian, j’arrive à me cacher derrière les immeubles … Mais… Mais après, quand j’ai passé l’immeuble, eh bien je suis à découvert… Et là, il a l’œil sur moi… Ou plutôt, je le vois… Ça fait que dans mes rêves, il y est aussi… J’avais un tableau de lui dans ma chambre… Il m’avait été donné par mes parents, tu vois… Toute mon enfance j’ai dû la passer avec lui dans ma dans ma chambre tu vois… Toute toute mon enfance, tu vois… Tu vois un peu ça ? Et maintenant maintenant je le vois partout… Ils l’ont mis sur des étiquettes, le cognac par exemple… Sur des boites de conserve, des bouteilles de vin, des enveloppes, des banques, des carrefours, des autobus, des chiens marqués de son image, tu vois… Partout partout je te dis… J’ouvre un journal, je tombe dessus… Au cimetière, sur toutes les tombes… Attends, je vais voir encore encore… Il y est ! Il y est ! Tu le vois, toi, de ta fenêtre ? Tu le vois aussi, hein ? Tu le vois aussi ! Je ne peux plus sortir tu comprends… Tu comprends ça ? Quand je rentre dans un magasin, je le perds de vue… Mais après, c’est radical, il est là… Et en plus, mes parents m’ont appelé Tarara, en plus… Tarara, tu imagines ! Quand j’allais à l’école, j’en étais fier… Tu te tu le vois aussi de ta fenêtre ? Tu le vois hein ? Il va nous bouffer si ça continue… L’autre jour, j’étais au meeting devant le Madenataran (1) … Eh bien, il était là, au fond, assis sur un son banc à nous regarder tous… Le plus difficile, c’est la nuit. J’ai peur de m’endormir… Je sais qu’il va venir se planter devant moi… Je voudrais bien partir à l’étranger… Mais ils ne comprennent pas ici que je veuille partir à cause de lui… Au moins, là-bas, je suis sûr de ne pas le voir… Pas au moindre détour d’une rue comme c’est toujours à Erevan… je veux aller à San Francisco… Là-bas il y a moins d’Arméniens qu’à Los Angeles… Parce que si si je vais à Los Angeles, c’est sûr, il va me retrouver… Il sera sur les enseignes des magasins et tout ça … Tandis qu’à San Francisco, non … Il y a l’océan, tu dis… Partout ? Vraiment on voit l’océan de partout ? Tu crois que c’est pire l’océan, l’océan ?

 

(2003- 2017) extrait du livre Hayoutioun

15 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (12) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:03

 

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Le point de vue du publicitaire

 

Voyons, voyons… Qu’est-ce qui pourrait me servir d’accroche à un produit pareil ? Il faut que ça pète, que ça gicle, que le badaud en prenne plein les yeux. Mais en même temps, calme, grandiose, contenu. Zen. Puissant et zen, c’est ça ! Pas facile, pas facile… Si j’en parle à Nounée, elle va me dire de choisir un parapluie. Et noir, en plus. Non… Il me faut quelque chose de national, dur, droit et sécurisant. Tiens ! Notre drapeau. Pas plus national que notre drapeau. Oui, pas plus national qu’un drapeau. Dur et droit, c’est le bâton, là, je veux dire ce qui maintient le drapeau, quoi ! Je ne sais pas comment on appelle ça, déjà. Ouais ! Pas mal, un drapeau. C’est juteux, un drapeau. Ça te met un type au garde-à-vous. Salut du soldat. Et qui dit soldat, dit retenue, discipline. On ne tire pas n’importe où, ni n’importe comment. Et puis, on est généralement couvert. Casque, casquette, képi, béret… Toujours couvert. Et puis nos femmes aiment bien nos petits gars. Ils sont en protection. S’ils font le coup de feu, c’est pour protéger nos femmes et nos enfants. Sur l’image, il ne me restera plus qu’à coller mon petit rond de caoutchouc à côté de notre drapeau, avec pour tout slogan : J’AIME, JE PROTÈGE… Tiens justement, voici Nounée.

« Alors ton accroche, c’est trouvé ?

– Notre drapeau.

– Notre drapeau ? Mais tu es complètement fou. Les femmes vont croire qu’on leur demande de peupler la patrie ! Elles qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts, à nourrir leurs gosses, tu voudrais qu’elles remettent ça ? Non, tu vois, ton drapeau, ce n’est pas très sexy.

– Mais alors quoi ?

– Mais prends le Tarara ! Il n’y a pas plus sexy que le Tarara. Un bordakar(1) géant. Toutes les femmes rêvent de s’y frotter le ventre.

– Mais tu n’y es pas Nounée, le bordakar servait aux femmes stériles.

– Aucune d’entre nous n’est stérile, tu m’entends ! Jamais ! C’étaient vous les stériles ! Je te dis le Tarara ou rien… N’est-ce pas mon petit Massis (2) ?

 

1) Le bordakar est une rocher lisse se situant au bord de la route entre Sissian et Goris en Arménie. Les femmes stériles qui espéraient un enfant y venaient pour se masser le ventre en se couchant dessus.

2) Le petit Massis est la montagne qui jouxte l’Ararat, autrement appelé Massis par les Arméniens.

14 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (11) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 6:25

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Le point de vue du berger

 

Où je fais paître mes moutons ? Mais là, dans cette plaine, entre la route et la frontière. Ça fait des années que je fais ce travail… Des années… Quoi ? De la chance ? Et pourquoi donc ? Parce que je travaille devant le Tarara ? Si l’on veut ! Si l’on veut ! C’est un endroit comme un autre après tout. Toi, tu est bouche ouverte devant cette montagne, tu trouves probablement qu’il n’y a pas plus beau au monde. Mais moi, ce serait devant une belle voiture allemande, genre Mercedes, que je tomberais en extase. Après tout, ce n’est qu’une montagne. Nous n’allons pas en faire un khorovadz (1) pour ça. Elle est de l’autre côté de la frontière ? Mais qu’elle y reste ! Ça changerait quoi si elle était chez nous ? Ce n’est pas moi qui ferais grimper mes moutons sur ses pentes ! Ah ça, non ! Crois-moi. Pas à mon âge. Pas moi non plus qui me battrais pour qu’elle nous revienne. Une montagne, ça va, ça vient… Une fois chez nous, une autre fois chez eux. La seule chose qui me plaît, tu vois, c’est qu’elle nous cache ce qu’il y a de l’autre côté, le cul de notre ennemi. C’est vrai qu’en même temps elle nous laisse imaginer tout l’arrière-pays où les nôtres avaient habité. Mais elle est là comme un mur, et c’est tant mieux. Elle mène sa vie de montagnes et nos histoires ne l’intéressent pas. Pour ma part, je vis avec mes moutons parce qu’ils me font vivre. Le reste, c’est de la poésie pour les touristes de ton genre. Rien de plus. C’est un tas de pierres, cette montagne ! C’est tout ! Un gros tas de cailloux pour nos poètes. Et tralala, et tralala… Avec ce genre de tralala, on en a fait des guerres ! Mais les poètes ne les font pas, eux. Ils se contentent de mettre le feu aux esprits, bien assis dans leur fauteuil. Tiens, demande à mes moutons ce qu’ils en pensent de ton Tarara ! Eh bien moi, je pense comme eux. Bééééé…

 

  • – Viande grillée

 

(2003- 2017) extrait du livre Hayoutioun

 

 

13 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (10) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 7:47

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Le point de vue du photographe

 

On ne bouge plus monsieur Tarara. Voilà. C’est parfait. Attention ! Je compte jusqu’à trois.(Ce rose, il va rester, ce rose !) Un… (éclairage sublimesublimesublime). Deux… Raté. Mais, Hayrig djan (1) ! tu vois bien que je suis en train de prendre une photo ! Non ? Alors, pourquoi es-tu passé devant mon objectif ? Hein ! Pourquoi ? Mais c’est toi le taré ! C’est notre montagne, oui ou non ? Comment ce n’est pas notre montagne ! Ce n’est pas une malheureuse frontière(2) qui va venir nous contrarier  le paysage ! Laisse-moi travailler maintenant ! C’est ça ! C’est ça ! Je suis un idéaliste, un tararatiste également si tu veux. Tu voudrais que je te prenne en photo ? Ah parce que monsieur se croit plus intéressant que notre Tarara ! Mais tu l’as vue ta tronche ? Tous les matins ? Et tu continues à te regarder ? Mais dis-moi, tu t’es rasé aujourd’hui ? Il n’y a pas d’eau ! Et tu voudrais que je te prenne avec ta barbe de trois jours et ta casquette de tchôbane (3) ? Et devant le Tarara, rien que ça ! Devant ! La belle et la bête, quoi ! Il me prend pour qui ce type ? D’accord, mais après tu me laisses tranquille, n’est-ce pas ? Marché conçu. Mets-toi là. Comme ça. Tu regardes ici dans l’objectif. Tu ne bouges pas, hein ! C’est parti. Je compte jusqu’à toi. Un… (Voilà le rose qui revient, qui revient… Vite, finissons-en !) Deux… (Arrive ! Arrive !…) Et trois. C’est bon. Merci. Au revoir ! Tu l’auras dans trois jours, ta photo. Maintenant, à nous deux, petit nuage rose ! Ouverture à 5,6. Vitesse 125e. A nous deux ! A nous deux ! Arrive ! Arrive ! Stop ! Quoi encore, Hayrig djan ! Mais tu l’as eue ta photo ! Tu l’auras la semaine prochaine ! Ah ! Maintenant tu voudrais que je te prenne avec ta petite-fille ? Et pourquoi pas avec ta femme, avec ta mère, avec ta belle-fille, avec ton fils aîné, sa vache, son mouton à cinq pattes, ta charrue ? Sans oublier ton président de la république, sa femme, sa Mercedes, son premier garde du corps, son deuxième garde du corps, son troisième, son quatrième, leur femme, leur Mercedes, les chauffeurs, avec leur épouse, avec leur belle-mère ? Mais avec tout ça, vous allez me le décourager mon Tarara ! Vous allez me le décourager !

 

  • Petit père
  • Berger

 

(2003- 2017) extrait du livre Hayoutioun

12 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (9) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:48

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( Frontière arméno-turque, photo Alain et Jean Bernard Barsamian, copyright)

Le point de vue de la frontière

 

Tu me traites de frivole, je veux bien, Mont Tarara chéri. Pour ma part, je déteste ton costume trois pièces, toujours le même depuis des millénaires et jamais défraichi, je l’admets. Et puis, ne me regarde pas de haut comme ça ! Je ne suis pas ta boniche ! Bon, je reconnais que je ne tiens pas en place. J’ai besoin de bouger, moi. C’est ma nature, je n’y peux rien. Je suis faite comme ça. Les hommes s’entretuent pour m’avoir dans leur lit. Je ne me donne qu’aux plus offrants. J’aime ça. Mais toi, comment fais-tu pour rester de glace, impassible comme une statue de sel ? Tu n’as jamais le feu ou quoi ? Tu n’as jamais envie d’aller voir ailleurs ? Il est vrai qu’avec ta vue dominante, tu n’as nul besoin de changer d’air. Je te trouve seulement un peu compassé. Trop taciturne à mon goût. Mais qui t’a mis dans un état pareil ? Et en plus, monsieur ne se plaint jamais. Ce n’est pas comme moi qui suis condamnée à ramper comme une esclave. Que dis-je une esclave ? Une serpillière, oui ! Et vas-y que je traîne par-ci, et vas-y que je te traîne par-la. J’ai beau changer de lit, ce n’est pas la joie tous les jours. J’ai été étroitement surveillée ces derniers temps. Aujourd’hui, je le reste encore. Je n’ai pas intérêt à me retourner d’un poil sinon je déclenche des guerres. Heureusement, qu’avant ça, j’ai vu du pays. Et je n’ai pas été toujours à tes pieds. Tiens, à l’époque de l’Ourartou, on m’avait placée si loin que nous étions dans l’ignorance l’un de l’autre. Et tu ne vas pas me dire que du haut des tes 5165 mètres tu parvenais à distinguer mes traces ! Avec les Mèdes, on m’avait repoussée dans toutes les directions. Ce n’était plus un déplacement, c’était l’exil. Les Perses m’avaient satrapisée comme une malpropre, tu te rends compte ! Grâce au Royaume d’Arménie, je faisais encore cercle autour de toi, mont Tarara adoré. Je t’embrassais des yeux à des kilomètres à la ronde. Quand je le pouvais bien sûr, et à condition que tu ne fusses pas caché par tes brumes. Hélas, le succès aidant, ce royaume m’obligea à remonter vers le Caucase et à descendre jusqu’aux abords d’Ecbatane. Surtout, et pour la première fois, je vis enfin la mer. Ah, la mer ! Et pas une s’il te plaît, mais deux. La Caspienne et la Méditerranée. La Méditerranée, tu te rends compte ! Des kilomètres de plage à moi toute seule. Bronzette intégrale et bruits de vagues en continu. Mais les bonheurs sont toujours de courte durée. Neuf ans plus tard, on pliait bagage et remontée vers les terres. Après quoi je changeais tellement de lieux qu’aujourd’hui, je m’embrouille. Je me souviens seulement d’une chose : c’est au moment où je fus mise au service de l’empire byzantin et du royaume sassanide que je me rapprochai le plus de toi. J’étais à tes pieds et tu daignais à peine jeter un coup d’œil sur mes courbes. Pourtant j’étais restée jeune malgré toutes ces tribulations. Tu ne peux pas savoir comme ils m’ont triturée par la suite. Des sadomasos tous ces politicards qui m’obligeaient à me contorsionner comme une femme de cirque. J’aime ça, d’accord, mais il ne faut pas exagérer tout de même ! Il y a des limites, non ! J’en passe et des meilleures. Un moment donné, grâce aux Russes, au début du XIXe siècle, je te pris par derrière. Oh pardon ! Je voulais dire que je te contournai par l’Ouest. Le plus beau point de vue que j’ai jamais eu de toi. Quels muscles saillants tu as dans le dos (enfin si on peut dire que tu as un dos) ! Des hordes de soldats me passèrent sur le corps. Des réfugiés me traversèrent dans l’autre sens. A Sardarabad, on se battra rien que pour moi. Tu imagines ! Une vraie boucherie. Malheureusement, en 1921, on redistribua les cartes. Et me voici à tes pieds maintenant, côté Est. Et toi, mon grand toutou, en territoire ennemi. Depuis ce jour, tout est resté figé. J’ai l’impression de m’assoupir. Je m’ennuie un peu. Est-ce ma faute à moi si tu es passé dans l’autre camp ? A ton corps défendant bien sûr ! Mais regarde-moi quand je te parle, Grand Dieu ! J’ai l’impression que tu es au-dessus de tout ça. J’ai l’impression qu’il n’est d’autre frontière à tes yeux que le blanc de tes neiges qu’on dit éternelles et ce bleu au-dessus qui n’en finit pas. J’existe aussi, moi ! Même si je serpente à tes pieds, si je rampe à tes pieds… Et j’existerai encore… Tant qu’il y aura des hommes.

 

(2003- 2017) extrait du livre Hayoutioun

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