Ecrittératures

6 janvier 2019

Les origines de notre destin

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Defense de Van

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Interrogé par le journal Le Monde en date du 6-7 janvier 2019, Raphaël Glucksmann déclare qu’ « il ne faut pas laisser ses origines devenir un destin ». Voilà bien une phrase qui sonne juste dans la mesure où chacun doit être le créateur de sa biographie plutôt qu’à être la créature de l’histoire. De fait, c’est toujours l’histoire qui vous crée en quelque sorte. C’est l’histoire qui vous conduit à être vous-même. Les entretiens que Le Monde a mis en place autour d’une personnalité qui aurait produit sa propre naissance spirituelle, en l’occurrence son éveil à la politique à partir d’un moment décisif, montre qu’avec Raphaël Gluskmann ce moment fut la lecture des articles de Patrick de Saint-Exupéry dans le Figaro, en 1998, sur la responsabilité de la France, dotée alors d’un gouvernement de gauche, dans le génocide rwandais. On ne pouvait attendre moins qu’un choc émotionnel très fort dû à une trahison idéologique de la part de son propre pays. Dès lors, cette émotion va se traduire en destin, Raphaël Gluksmann cherchant à promouvoir une démocratie propre, par exemple en devenant le conseiller du président géorgien Mikheil Saakachvili. Et aujourd’hui en créant un nouveau mouvement, Place Publique.

Rapportée aux Arméniens, la phrase de Gluksmann revient à dire qu’il ne faut pas que leurs origines orientent leur vie mais que la liberté individuelle commande à chacun de s’en émanciper pour s’orienter dans une direction qu’il peut estimer utile pour l’humanité et juste envers les nécessités de la vie. De fait, il s’agit d’ajouter de la vie à la vie plutôt que de participer de près ou de loin à la catastrophe à laquelle l’humanité semble vouée.

Je ne sais si tous les Arméniens qui se battent pour la cause de la reconnaissance ont eu un genre d’émotion dans leur enfance, qui aurait définitivement orienté leur vie vers ce combat. Ce n’est pas certain. Mais il a suffi que quelques-uns parmi eux l’aient ressenti pour que leur vocation leur donne la force d’entraîner derrière eux ceux qui n’auraient pas bénéficié de ce choc. Peu importe dans le fond. Le combat pour la reconnaissance prend différents chemins. Et tous sont aussi bons les uns que les autres.

Pour l’anecdote, et pardon si je me répète, chez moi ce fut le départ pour l’Arménie de mon ami d’enfance Gollo, en 1947. J’étais dans les bras de ma mère, sur le quai de la Joliette, et Gollo était dans ce grand bateau blanc, le Rossia. Je pleurais toutes mes larmes et je pleure encore aujourd’hui. Probable que mon destin se nouait là à mon insu puisque des années plus tard je devais me rendre en Arménie pour étudier. C’était en 1969.

En réalité, le tragique de l’histoire qui s’est abattu sur les Arméniens débordant de tous côtés et les submergeant quoi qu’ils fassent pour s’en divertir les aura obligés à faire de leurs origines un destin. Ce sont ces origines de sueur et de sang qui auront dans le fond présidé aux choix essentiels au-delà des choix existentiels. Les Arméniens ne pouvant faire autrement que de désigner de leurs cris, de leurs souffrances, de leur manque le criminel turc qui persiste à vouloir clore le chapitre du génocide. Les Arméniens en ont fait un devoir qui au crime contre l’humanité doit répondre par un cri d’humanité. Au crime qui consistait à dénier toute humanité aux Arméniens, les Arméniens répondent par la nécessité de reconnaître qu’ils sont des êtres humains à part entière.

Dans ce sens, le destin des Arméniens est d’autant plus tragique qu’ils sont tenus de se battre pour ça alors qu’ils n’ont jamais souhaité d’autre de que vivre normalement. Certes, ils vivent normalement, mais ils vivent avec un trou en eux qui est le trou de la perte. C’est ainsi qu’échoit à chaque peuple sur terre le devoir de faire avancer l’humanité vers la lumière. Celui des Arméniens est de contribuer à la paix universelle par la dénonciation obsessionnelle du déni turc.

Denis Donikian

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13 décembre 2018

Le Parti Hentchakian

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1 – Fondé à Genève par Avédis Nazarbékian, Kévork Kharadjian, Roupène Khanazadian, Christopher Ohanian, Gabriel Kafian, et Manuel Manuelian, tous étudiants, le Parti Hentchakian (de hentchak, la cloche ou le tocsin, symbole de réveil et de liberté), aura pour mission d’œuvrer en faveur d’une indépendance de l’Arménie ottomane, faute de pouvoir agir en Russie ou en Arménie russe (O. Jamgocyan, op. cit.). Manifestations et insurrections pousseront Abdul-Hamid II aux massacres de 1894-1896, tandis que naîtront chez les Turcs musulmans des soupçons de trahison à l’encontre des Arméniens.

2 – Après une période sans massacres de 16 années, consécutive au traité de Berlin, la révolte de Sassoun, orchestrée par le Parti Hentchakian (Minas Tchéraz, Questions Nationales, Réponse à M. Archac Alboyadjian, Imprimerie Massis, Paris 1927), va substituer la répression à l’influence des ministres et dignitaires réformateurs. La marche pacifique de Kumkapi organisée par le Parti Hentchakian en réponse aux évènements d’Erzurum se terminera en carnage sous le regard passif des grandes puissances représentées à Constantinople. De fait, « Abdul-Hamid II sait que l’Europe ne bougera pas » (O. Jamgocyan).  Les revendications du Parti resteront vaines.

3 – En réponse à l’action des Hentchak et à l’arrivé d’une centaine de combattants de F.R.A. à Kars, Abdul-Hamid II va créer la cavalerie Hamidié, dont la mission sera de « supprimer les Arméniens », selon les mots de A. Beylerian (op.cit.). Le 30 septembre 1895, le parti organise une manifestation pacifique à Kumkapi pour demander le respect des clauses du traité de Berlin et dénoncer les exactions contre les Arméniens. L’affrontement avec les gendarmes va conduire les mollah et les softa, étudiants en théologie, à lancer une véritable chasse à l’homme arménien.

4 – Dès lors, la politique du Palais sera de réprimer toute révolte arménienne dans les provinces orientales de l’Empire au nom de la foi et de l’Islam et avec le soutien des Hamidié, ce que les Jeunes-Turcs dénonceront comme des « crimes officiels », propageant ainsi l’idée selon laquelle l’Empire serait devenu ingouvernable avec Abdul-Hamid. Par ailleurs, les échecs du Hentchak lui feront d’autant plus perdre tout crédit auprès de la bourgeoisie stambouliote qu’il ira jusqu’à assassiner les fortunes arméniennes qui rejetaient leur demande de subvention, comme Apik Effendi Oundjian, grand mécène qui intervint lors de la famine de Van.

5 – Cependant, lors de sa 77Convention générale, à Costanza, en Roumanie, le parti exprimant ses doutes sur le Comité Union et Progrès décidera de faire assassiner ceux de ses dirigeants qui auraient commandité les massacres d’Adana en 1909.  Mais les participants seront trahis puis arrêtés. A la fin de l’année 1913, les prisonniers Hentchak seront plus de 140. Deux ans plus tard, le 15 juin 1915, 20 d’entre eux seront pendus sur la place publique de Bayazid, immortalités sous l’appellation de « 20 potences ».

 

 

 

 

6 décembre 2018

La Constitution de 1876

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Midhat Pacha

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1 – Pour rédiger la Constitution ou Kanun i Esasi, Midhat Pacha, Grand Vizir depuis le 19 décembre 1876, proposa à Abdul-Hamid II une commission de vingt-cinq membres, qui comprenait trois Grecs et trois Arméniens, tous hauts fonctionnaires de l’Empire ottoman, choisis plus pour leurs compétences que par calcul politique (Onnik Jamgocyan, La fin de l’Arménie ottomane, Paris, 2018). Parmi les Arméniens, se trouvent Krikor Odian, Ohannes Tchamitch et Vahan Effendi.

2 – Fils de Boghos Odian, grand mécène, Krikor Effendi Odian, principal conseiller de Midhat Pacha, a participé à la rédaction des Lois organiques de la nation arménienne – Kanunname-i Millet-i Ermeniyan. Ohannes Effendi Tchamitch sera Ministre des Travaux Publics et aura traduit en ottoman la Lezione di Logica du professeur Pascal Galuppi. Quant à Hovhannes Vahanian, connu sous le nom de Vahan Effendi, sous-secrétaire d’État au Ministère de la Justice, il a étudié la chimie à Paris et a traduit en arménien les Premiers éléments de chimie de Henri-Victor Regnault.

3 – Inspirée des carbonari et de la Franc-Maçonnerie française, cette Constitution, proclamée le 23 décembre 1876, comprend 119 articles qui mettent en place une monarchie constitutionnelle. Elle avait pour « finalités de prévenir l’insurrection des peuples de la mosaïque ottomane et d’empêcher les aspirations indépendantistes des minorités chrétiennes de l’Empire » (O. Jamgocyan op.cit.)Elle visait surtout à éviter la mainmise des puissances européennes sur la Turquie.

4 – Pour autant, l’échec de la Conférence de la Corne d’Or en décembre 1876 va discréditer Midhat Pacha auprès des Européens, tandis que Abdul Hamid, qui le redoute, a déjà programmé sa chute. De fait, Midhat Pacha avait souhaité intégrer les Grecs et les Arméniens dans les administrations afin de faire front commun contre la menace russe. Démis de ses fonctions en février 1877, puis exilé à Brindisi, il sera « le dernier défenseur des idées du Tanzimat et l’héritier des Pachas réformateurs » (O. Jamgocyan, op. cit.).

5 – Après avoir été Gouverneur de Syrie, puis de Smyrne, Midhat Pacha sera arrêté et condamné à mort en juin 1881, accusé d’avoir fomenté le meurtre d’Abdul-Aziz. Loin de suivre le Cheikh-ul-Islam, le Fatwa Emini dénonce la sentence comme une injustice. Exilé à Taëf sur ordre d’Abdul-Hamid, Midhat Pacha, après une détention aux conditions inhumaines, sera égorgé le 26 avril 1883.

 

 

3 décembre 2018

Les Mémoires de Karabet Devletyan

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 Karabet Effendi Devletyan

président de l’Union Raffi-i Haratchtimagan

Responsable du coin ( Damgaci) de l’Hôte Impérial des monnaies

Grand-père d’Onnig Jamgocyan

auteur  La fin de l’Arménie ottomane (Editions du Bosphore, 2018)

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1 – Le récit du 24 avril 1915 par Karabet Devletyan (O. Jamgocyan. La fin de l’Arménie ottomane, Paris, 2018) commence au moment du repas, vers 21h 15, quand il est conduit au poste de Tchinili, à Selamsiz, où il se retrouve avec Krikoris Balakian, Siamanto, Nechan Kalfayan, Vaghinag Bardizbanian, Manoug Basmadjian avant qu’ils ne soient embarqués à Salacak pour Sarayburnu, puis conduits à pied jusqu’à la prison centrale de Mehterhané où, arrivés les premiers, ils sont rejoints par des médecins, professeurs, pharmaciens, révolutionnaires et dirigeants politiques des différents quartiers arméniens de Constantinople. Harutyun Chahriguian, dirigeant dachnak, aura ces mots prophétiques : « Ce n’est que le début du yeghern ».

2 – Dans la nuit, des autobus rouges, chargés au maximum, conduisent les détenus au vapeur N° 67 du  Chirket-i Hayriye  qui devra les amener  jusqu’à Haydarpacha.  Ils seront près de 300 à être placés dans des wagons, surveillés par un soldat et un civil. Quatre jours plus tard, le train s’arrête à Sindjan Köy où Ibrahim Bey, directeur de la prison centrale de Constantinople, fait descendre les plus suspects des déportés pour qu’ils soient acheminés à Ayache et qu’ils soient pour beaucoup condamnés à mourir sous d’atroces tortures. Le train continue jusqu’à Ankara où avaient été réunis des yayli destinés à les transporter à Tchankiri.

3 – Logés au han de Kalédjik, les intellectuels sont choqués de se trouver exilés dans un lieu aux saletés repoussantes. Très agité, arrêté sur une confusion de son nom avec komitadji (révolutionnaire), Komitas Vartabed s’inquiète : « Comment est-ce possible ? Hier j’étais chez le Prince héritier, et maintenant en exil, dans l’incertitude. Où allons-nous ? Pourquoi y allons-nous ? Je ne comprends pas ». La neige tombe et il fait froid. Suppliant l’officier de faire monter l’octogénaire Hagop Korian, très malade, dans une voiture à ressorts de suspension, Devletyan s’entend dire que de toute manière ils sont condamnés à mort et que plus vite ils crèveront plus vite son travail sera terminé.

4 – Arrivés à Tchankiri, les « indésirables » sont logés loin du centre-ville au rez-de-chaussée d’une caserne où il n’y a rien, les toilettes étant à l’extérieur et l’eau tirée d’une rivière proche. Devletyan oblige Puzant Kétchian à partager son coussin avec les détenus âgés les plus fragiles, et en premier avec Komitas, 30 mn chacun. Les Arméniens turcophones de Tchankiri rendent visite aux déportés, en particulier à Diran Kelekian, Puzant Kétchian et au Dr. Torkomian. Ils donnent des effets et des meubles que Balakian, Kétchian et Devletyan répartissent entre les détenus.

5 – Krikoris Balakian, Ohan Garabédian, Houssig Katchouni, Komitas et des pasteurs protestants dirigent des prières et cantiques au milieu des lamentations. Profitant de la présence de savants parmi eux, des malades viennent se faire soigner tandis que les avocats plaident les causes des habitants devant les tribunaux et que les agronomes aident à la protection de la vigne. Varoujan écrit des poèmes sur des morceaux de papier et les jette dans le fleuve qui rejoint le Kizil Irmak, pour qu’ils soient emportés à Sébaste, dans son village de Prknik.

 

15 octobre 2018

Binali Yildirim appelle l’Arménie à ne plus parler du génocide de 1915

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14 août 2018

Histoire et dissidence intellectuelle en Turquie

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1- Historien et sociologue, Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales ( EHESS), Hamit Bozarslan travaille sur la violence au Proche-Orient et la construction des États dans la région. Dans un entretien au journal Le Monde (du 11 Aout 2018) avec Gaïdz Minassian, il revient sur les différents usages que la Turquie officielle fait de son passé. En effet, il importe selon lui de distinguer l’histoire comme discipline du « récit officiel » qui partage le passé de la nation en trois périodes : celle de l’innocence, celle de la trahison par les minorités et celle de la délivrance par la Turquie moderne.

2- Pour autant, Recep Tayyip Erdogan, actuel président turc, croit encore à une « possible agression occidentale et à l’aliénation de ses propres élites », tandis que l’histoire, comprise comme discipline, interroge « la fondation même de la Turquie par un processus génocidaire ». Invariablement, la version officielle de l’histoire turque appréhende la Turquie comme agressée par des ennemis extérieurs et trahie par des minorités à l’intérieur, de sorte qu’en se voyant en victime elle réclame justice et se comporte en bourreau pour se venger.

3 – Souhaitant protéger la « turcité », le code pénal émit en 2005 l’article 301 visant à punir toute insulte envers la nation turque et son État, tandis que le Parlement vient de modifier son règlement intérieur, jugeant comme « dangereux » les mots « génocide » et « Kurdistan ». Pourtant depuis 2005, date du premier colloque à Istanbul où fut prononcé le « G-Word » (génocide), l’historiographie dissidente s’est sérieusement développée, tandis que depuis l’été 2015, les universitaires engagés furent qualifiés de terroristes et de traîtres au point d’être licenciés. Dès lors, soumise à la destruction, les facultés cognitives ont du mal à poursuivre quelque recherche que ce soit.

4 – De fait, il n’y a pas d’autre manière de contrer le négationnisme sinon par le développement de la recherche et l’effort pédagogique. C’est ainsi qu’à la négation de la Shoah ont répondu des « matériaux empiriques d’une grande finesse », tandis que des analyses très approfondies ont été faites sur les dimensions temporelles et spatiales du génocide.

5 – Concernant le génocide des Arméniens, l’historien Taner Akçam a porté un grand coup contre le négationnisme turc selon lequel les télégrammes de Talaat Pacha ordonnant l’extermination des Arméniens étaient des faux puisqu’ils ne respectaient pas le système de cryptage ottoman et que le haut fonctionnaire Naim Efendi qui les aurait reproduits dans ses Mémoires n’avait aucune existence réelle. Or, Taner Akçam, à la suite d’une enquête minutieuse, réussit à démontrer que Naim Efendi avait bel et bien existé, que ses Mémoires étaient authentiques et que les télégrammes étaient tout à fait conformes au système ottoman de l’époque. C’est dire combien le travail rigoureux de l’historien est la meilleure riposte au négationnisme.

22 juillet 2018

Mémorial du 24 avril

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1 – Œuvre de Téotig, le Mémorial du 24 avril, paru aux Éditions Parenthèses en 2016 et traduit en français par Alice Der Vartanian et Houri Varjabédian, se réfère à l’édition originale de 1919, Houchartsane abril dasnemegi, publié à Istanbul. Ce livre avait pour ambition de recenser quelque 700 notices biographiques non seulement des personnalités arméniennes victimes de la rafle du 24 avril 1915 à Istanbul mais aussi des personnes exécutées les jours suivants dans les provinces orientales. Suivent les textes de Puzant Bozadjian, Vers Ayache, et Mikael Chamdandjian, Souvenirs de Tchanguere.

 

2 – Né Theodoros Labjindjian, le 5 mars 1873 à Istanbul, Téotig, diminutif choisi comme nom de plume, restera un autodidacte amoureux des lettres. C’est en 1907, avec la collaboration de son épouse Archagouhi Djezvedjian qu’il publie son premier almanach sur la communauté arménienne d’Istanbul, riche d’informations et de photographies. En 1915, l’emprisonnement comme imprimeur durant un an lui vaudra de ne pas connaître le sort des intellectuels. Arrêté en août 1916, puis enlevé par un groupe de résistants arméniens, il ne rentrera à Istanbul qu’en 1918 pour travailler à un almanach consacré aux victimes du Grand Crime. Après la mort de sa femme, en 1922, il prépare le monumental Golgotha du clergé arménien et de ses fidèles, avant de rejoindre Paris où il s’éteindra le 24 mai 1928.

 

3 – Consacrée aux biographies des déportés d’Istanbul, la première partie du livre est partagée entre les intellectuels, militants, enseignants et autres, les commerçant, les morts en déportation et les morts par pendaison. La seconde partie recense les personnalités disparues originaires des provinces orientales, puis les médecins et les membres des clergés arménien et catholique. Sans prétendre être exhaustif, cet inventaire mémoriel des personnes arbitrairement déportées ou assassinées révèle non seulement l’ampleur de l’entreprise génocidaire mais également une volonté très nettement marquée d’éliminer l’élite des Arméniens afin de les affaiblir pour pouvoir achever tranquillement le reste.

 

4 – Dans Vers Ayache, Souvenirs d’hier et d’aujourd’hui, Puzant Bozadjian raconte les circonstances de son arrestation, sachant que la presse russe avait la première évoqué le projet de déportation destiné à assurer le plan allemand d’occupation des provinces arméniennes d’Anatolie. Conduits à la gare de Haydar Pacha, les déportés sont acheminés par le train jusqu’à la prison d’Enguri où des assassins fraichement libérés devenus Tchétés allaient contribuer à détruire les Arméniens. A Ayache, les prisonniers s’organisent pour la cuisine, les soins médicaux, l’eau et les rares sorties en plein air. Ils apprennent par les journaux le plan de déportation des Arméniens. Détenu durant deux mois, Puzant Bozadjian sera libéré avec quatre autres prisonniers, tandis que ses compagnons seront voués à la mort.

 

5 – Même si pour lui, «  survivre n’est pas toujours une chance », Mikaël Chamdandjian, auteur des Souvenirs de Tchanguere, fera partie des quinze personnes sur cent vingt à pouvoir finalement retourner à Istanbul. Proche de Roupen Sevag, il sera témoin de son refus de se convertir à la religion musulmane en échange d’une vie sauve. Désignés pour être transférés à Ayache, Sevag et Varoujan furent éliminés. Quant à Diran Kélékian, soutenu par l’ambassadeur d’Allemagne Wangenheim jusqu’à sa mort soudaine, il devait périr sur la route de Tchorum.

 

13 juillet 2018

« Quand l’autre disparaît… »

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 4:48
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1 -Paru sous le titre Quand l’âme disparaît…  dans le numéro 6-7 de la revue L’Intranquille (Paris, 2001), l’article de Hélène Piralian, auteur de Génocide et transmission (Paris, L’Harmattan, 1994), traite du concept d’effacement « dans le registre de l’Histoire » à travers le processus génocidaire, à savoir ce qui fait disparaître « à la fois le projet de disparition, le sens de ce projet et la communauté qui en fait l’objet ». Convoquant différents textes pour étayer sa démonstration, l’auteur va chercher à les lier pour comprendre les mécanismes de destruction.

 

2 – « Génocide parfait » qui « n’a jamais eu lieu », selon les termes de Jean-Marie Carzou (Arménie 1915, Flammarion, 1975), les « déportations-disparitions », rapportées par Leslie A. Davis dans son livre La Province de la mort (Éditions Complexe, 1994), provoquent cependant des réapparitions «  dans la vie des vivants, sous la forme dans laquelle [ces morts-là] ont été tués et déniés avoir été tués ». De fait, les hallucinations dont sera victime le héros de Nedim Gürsel, écrivain turc, dans Un long été à Istanbul, se produisent lorsque que les évènements liés à la mort n’étant pas reconnus, les morts reviennent « plus forts que les vivants ».

 

3 – Les Musulmans massacrés par les Serbes dans l’enclave de Srebrenica furent victimes de mesures « prises pour que rien ne puisse être repérable », afin ni de retrouver ni de reconnaître les cadavres. De la sorte seront soigneusement organisées « la non-existence passée », la non-inscription du mort dans la généalogie et l’impossibilité du deuil. Or, plus le disparu aura fait l’objet d’un effacement, plus ses proches entretiendront son omniprésence, au point de le rendre plus vivant que mort. En somme toute extermination sera d’autant plus absolue qu’elle fera des vivants et des morts « des morts-vivants et des vivants-morts ».

 

4 – L’absence voulue des familles croates ou musulmanes lors des exhumations de charniers dirigées par Haglung, anthropologue spécialisé en médecine légale, sur les sites des Balkans, aura eu pour effet de déshumaniser le processus, alors qu’en Amérique latine ou au Kurdistan les proches des disparus établissant des échanges avec les enquêteurs transformaient chaque exhumation en réappropriation, sorte de « restauration des morts en un espace à la fois privé et social ». Dès lors que le deuil devient réalisable, « les morts prennent alors leur place de morts dans le champ de l’Histoire ».

 

5 – Ainsi devient évidente la nécessité non seulement de réinstituer la loi, mais aussi de châtier les coupables et de reconnaître les disparus, sans quoi les pays désymbolisés seront livrés à la barbarie. En effet, « il existe une circulation des crimes contre l’humanité » telle que « l’impunité du génocide arménien a conforté Hitler en son mirage de pouvoir exterminer ».

30 juin 2018

A nos mères arméniennes, rescapées du génocide

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 12:21

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Prise à l’entrée du fameux « Kemp » de Vienne (voir le livre de Jean Ayanian, Le Kemp, Editions Parenthèses), cette photo qui date de 1947 , rassemble les mères arméniennes vivant au Kemp ou dans les environs, à savoir le quartier d’Estressin, à l’occasion du départ pour l’Arménie soviétique de Chnorig Hovivian ( en haut première à droite). Elles ont connu l’exil après le génocide. Elles sont toutes originaires des différentes villes de l’Arménie anatolienne. De sorte qu’on peut dire qu’elles résument par leur destin l’Arménie perdue et l’Arménie qui continue de vivre. Je les ai pratiquement toutes connues. Elles font partie du paysage de mon enfance. Et maintenant qu’elles ne sont plus de ce monde, je leur dis merci d’avoir tenu bon et de nous avoir donné la vie malgré tout.

24 mai 2018

Les avatars du négationnisme turc

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN,Uncategorized — denisdonikian @ 10:27
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À y regarder de près, la méthode Erdogan pour nier le génocide des Arméniens ne manque pas d’air. Elle ne s’inscrit plus seulement dans le mensonge ou le nettoyage des archives, le recours aux historiens ou que sais-je encore. Non. Dans la bouche d’Erdogan le sublime, le négationnisme s’est sublimé en vertu humanistique ( osons ce néologisme pour éviter de salir le mot humaniste).

En Turquie, le mois d’avril voit régulièrement fleurir de surprenantes farces et attrapes pour répondre aux Arméniens du monde entier rappelant que le génocide ne tombera pas dans les oubliettes de l’histoire.Après avoir allégué que la guerre avait forcément fait des morts côté arménien comme côté turc, après s’être essayé à une lettre acrobatique de pardon sans pardon et tout récemment promis les yeux dans les yeux des historiens l’ouverture des archives militaires turques dans une version négationniste de leur authenticité, et dit qu’un musulman ne pouvait commettre un crime de masse, voici qu’Erdogan se fait le champion de la morale universelle en fustigeant Israël qu’il accuse de commettre quoi ? Mais un GENOCIDE voyons ! Oui, un génocide contre les Palestiniens pour le moins comparable au génocide subi par les juifs durant la Seconde Guerre mondiale.Rien que ça !

Même si les Palestiniens sont parqués dans une sorte de camp immense appelé Gaza, un esprit sensé aurait du mal à le comparer aux camps nazis voués à l’extermination des sous-hommes.

Par ailleurs, il y a loin entre un affrontement ethnique  et territorial, inégal et intolérable comme celui des Palestiniens et des Israéliens et l’anéantissement systématique des juifs.

Et même si les Israéliens se comportent de manière honteuse à l’égard des Palestiniens au regard de cette fameuse morale universelle, on ne peut à bon droit parler de génocide.

Mais Erdogan le fait. Et il le fait avec l’impudeur et l’impudence des falsificateurs de la vérité universelle.

Or, on sait bien pourquoi. Affirmer que l’autre est un génocideur, c’est prendre la posture de quelqu’un qui n’a à se reprocher aucun génocide dans son histoire. De la sorte, l’accusation permet de couvrir d’un nuage de fumée bon chic bon genre tout un siècle de massacres commençant avec celui des Arméniens et finissant avec celui des Kurdes.

Ce qui voudrait signifier qu’aux yeux d’Erdogan la pratique du nettoyage ethnique opéré par les Turcs depuis cent ans n’est que l’effet d’une guerre légitime contre le terrorisme. Remarquez au passage comme le terrorisme a bon dos. Et puisque la mode et le monde sont au terrorisme, Erdogan en profite pour inclure dans le terrorisme international, un pseudo terrorisme interne afin d’exploiter dans le droit fil d’une conception monoethnique de la Turquie un climat général d’affrontement justifié et d’impunité pour éradiquer les Kurdes.

Guerre donc, mais guerre de qui contre qui s’il vous plaît ? Guerre d’un terrorisme d’Etat contre des peuples qui défendent leur territoire et leur identité.Et quand Erdogan utilise un mot dur pour le balancer à la gueule d’un pays, c’est en réalité dans l’intention cachée de jeter loin de la Turquie l’opprobre qui macule la conscience collective des Turcs négationnistes. Israël pratique un génocide. Israël pratique un terrorisme d’Etat. Mais nous, les Turcs, non !

Israël grignote la terre des autres. Mais nous, non ! Nous n’avons pas pris leurs terres aux Arméniens, ni aux Grecs, ni aux Kurdes, ni aux Chypriotes. NON ! Les autres ont  fait pire. La France par exemple. Un génocide de 5 millions d’Algériens.

Quand Erdogan le manipulateur sort de son chapeau des idées de footballeur, le monde ne rit pas. Il se met à puer. A puer la sueur de la peur et le sang de la mort. Quand la vérité la plus flagrante est à ce point détournée de son sens, c’est la beauté du monde qui commence à dépérir.

La Turquie est belle, mais les Turcs négationnistes puent la bêtise et la barbarie.
Et le monde d’Erdogan pue l’Erdogan.

 

Denis Donikian

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