Ecrittératures

15 octobre 2018

Binali Yildirim appelle l’Arménie à ne plus parler du génocide de 1915

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14 août 2018

Histoire et dissidence intellectuelle en Turquie

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1- Historien et sociologue, Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales ( EHESS), Hamit Bozarslan travaille sur la violence au Proche-Orient et la construction des États dans la région. Dans un entretien au journal Le Monde (du 11 Aout 2018) avec Gaïdz Minassian, il revient sur les différents usages que la Turquie officielle fait de son passé. En effet, il importe selon lui de distinguer l’histoire comme discipline du « récit officiel » qui partage le passé de la nation en trois périodes : celle de l’innocence, celle de la trahison par les minorités et celle de la délivrance par la Turquie moderne.

2- Pour autant, Recep Tayyip Erdogan, actuel président turc, croit encore à une « possible agression occidentale et à l’aliénation de ses propres élites », tandis que l’histoire, comprise comme discipline, interroge « la fondation même de la Turquie par un processus génocidaire ». Invariablement, la version officielle de l’histoire turque appréhende la Turquie comme agressée par des ennemis extérieurs et trahie par des minorités à l’intérieur, de sorte qu’en se voyant en victime elle réclame justice et se comporte en bourreau pour se venger.

3 – Souhaitant protéger la « turcité », le code pénal émit en 2005 l’article 301 visant à punir toute insulte envers la nation turque et son État, tandis que le Parlement vient de modifier son règlement intérieur, jugeant comme « dangereux » les mots « génocide » et « Kurdistan ». Pourtant depuis 2005, date du premier colloque à Istanbul où fut prononcé le « G-Word » (génocide), l’historiographie dissidente s’est sérieusement développée, tandis que depuis l’été 2015, les universitaires engagés furent qualifiés de terroristes et de traîtres au point d’être licenciés. Dès lors, soumise à la destruction, les facultés cognitives ont du mal à poursuivre quelque recherche que ce soit.

4 – De fait, il n’y a pas d’autre manière de contrer le négationnisme sinon par le développement de la recherche et l’effort pédagogique. C’est ainsi qu’à la négation de la Shoah ont répondu des « matériaux empiriques d’une grande finesse », tandis que des analyses très approfondies ont été faites sur les dimensions temporelles et spatiales du génocide.

5 – Concernant le génocide des Arméniens, l’historien Taner Akçam a porté un grand coup contre le négationnisme turc selon lequel les télégrammes de Talaat Pacha ordonnant l’extermination des Arméniens étaient des faux puisqu’ils ne respectaient pas le système de cryptage ottoman et que le haut fonctionnaire Naim Efendi qui les aurait reproduits dans ses Mémoires n’avait aucune existence réelle. Or, Taner Akçam, à la suite d’une enquête minutieuse, réussit à démontrer que Naim Efendi avait bel et bien existé, que ses Mémoires étaient authentiques et que les télégrammes étaient tout à fait conformes au système ottoman de l’époque. C’est dire combien le travail rigoureux de l’historien est la meilleure riposte au négationnisme.

22 juillet 2018

Mémorial du 24 avril

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1 – Œuvre de Téotig, le Mémorial du 24 avril, paru aux Éditions Parenthèses en 2016 et traduit en français par Alice Der Vartanian et Houri Varjabédian, se réfère à l’édition originale de 1919, Houchartsane abril dasnemegi, publié à Istanbul. Ce livre avait pour ambition de recenser quelque 700 notices biographiques non seulement des personnalités arméniennes victimes de la rafle du 24 avril 1915 à Istanbul mais aussi des personnes exécutées les jours suivants dans les provinces orientales. Suivent les textes de Puzant Bozadjian, Vers Ayache, et Mikael Chamdandjian, Souvenirs de Tchanguere.

 

2 – Né Theodoros Labjindjian, le 5 mars 1873 à Istanbul, Téotig, diminutif choisi comme nom de plume, restera un autodidacte amoureux des lettres. C’est en 1907, avec la collaboration de son épouse Archagouhi Djezvedjian qu’il publie son premier almanach sur la communauté arménienne d’Istanbul, riche d’informations et de photographies. En 1915, l’emprisonnement comme imprimeur durant un an lui vaudra de ne pas connaître le sort des intellectuels. Arrêté en août 1916, puis enlevé par un groupe de résistants arméniens, il ne rentrera à Istanbul qu’en 1918 pour travailler à un almanach consacré aux victimes du Grand Crime. Après la mort de sa femme, en 1922, il prépare le monumental Golgotha du clergé arménien et de ses fidèles, avant de rejoindre Paris où il s’éteindra le 24 mai 1928.

 

3 – Consacrée aux biographies des déportés d’Istanbul, la première partie du livre est partagée entre les intellectuels, militants, enseignants et autres, les commerçant, les morts en déportation et les morts par pendaison. La seconde partie recense les personnalités disparues originaires des provinces orientales, puis les médecins et les membres des clergés arménien et catholique. Sans prétendre être exhaustif, cet inventaire mémoriel des personnes arbitrairement déportées ou assassinées révèle non seulement l’ampleur de l’entreprise génocidaire mais également une volonté très nettement marquée d’éliminer l’élite des Arméniens afin de les affaiblir pour pouvoir achever tranquillement le reste.

 

4 – Dans Vers Ayache, Souvenirs d’hier et d’aujourd’hui, Puzant Bozadjian raconte les circonstances de son arrestation, sachant que la presse russe avait la première évoqué le projet de déportation destiné à assurer le plan allemand d’occupation des provinces arméniennes d’Anatolie. Conduits à la gare de Haydar Pacha, les déportés sont acheminés par le train jusqu’à la prison d’Enguri où des assassins fraichement libérés devenus Tchétés allaient contribuer à détruire les Arméniens. A Ayache, les prisonniers s’organisent pour la cuisine, les soins médicaux, l’eau et les rares sorties en plein air. Ils apprennent par les journaux le plan de déportation des Arméniens. Détenu durant deux mois, Puzant Bozadjian sera libéré avec quatre autres prisonniers, tandis que ses compagnons seront voués à la mort.

 

5 – Même si pour lui, «  survivre n’est pas toujours une chance », Mikaël Chamdandjian, auteur des Souvenirs de Tchanguere, fera partie des quinze personnes sur cent vingt à pouvoir finalement retourner à Istanbul. Proche de Roupen Sevag, il sera témoin de son refus de se convertir à la religion musulmane en échange d’une vie sauve. Désignés pour être transférés à Ayache, Sevag et Varoujan furent éliminés. Quant à Diran Kélékian, soutenu par l’ambassadeur d’Allemagne Wangenheim jusqu’à sa mort soudaine, il devait périr sur la route de Tchorum.

 

13 juillet 2018

« Quand l’autre disparaît… »

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1 -Paru sous le titre Quand l’âme disparaît…  dans le numéro 6-7 de la revue L’Intranquille (Paris, 2001), l’article de Hélène Piralian, auteur de Génocide et transmission (Paris, L’Harmattan, 1994), traite du concept d’effacement « dans le registre de l’Histoire » à travers le processus génocidaire, à savoir ce qui fait disparaître « à la fois le projet de disparition, le sens de ce projet et la communauté qui en fait l’objet ». Convoquant différents textes pour étayer sa démonstration, l’auteur va chercher à les lier pour comprendre les mécanismes de destruction.

 

2 – « Génocide parfait » qui « n’a jamais eu lieu », selon les termes de Jean-Marie Carzou (Arménie 1915, Flammarion, 1975), les « déportations-disparitions », rapportées par Leslie A. Davis dans son livre La Province de la mort (Éditions Complexe, 1994), provoquent cependant des réapparitions «  dans la vie des vivants, sous la forme dans laquelle [ces morts-là] ont été tués et déniés avoir été tués ». De fait, les hallucinations dont sera victime le héros de Nedim Gürsel, écrivain turc, dans Un long été à Istanbul, se produisent lorsque que les évènements liés à la mort n’étant pas reconnus, les morts reviennent « plus forts que les vivants ».

 

3 – Les Musulmans massacrés par les Serbes dans l’enclave de Srebrenica furent victimes de mesures « prises pour que rien ne puisse être repérable », afin ni de retrouver ni de reconnaître les cadavres. De la sorte seront soigneusement organisées « la non-existence passée », la non-inscription du mort dans la généalogie et l’impossibilité du deuil. Or, plus le disparu aura fait l’objet d’un effacement, plus ses proches entretiendront son omniprésence, au point de le rendre plus vivant que mort. En somme toute extermination sera d’autant plus absolue qu’elle fera des vivants et des morts « des morts-vivants et des vivants-morts ».

 

4 – L’absence voulue des familles croates ou musulmanes lors des exhumations de charniers dirigées par Haglung, anthropologue spécialisé en médecine légale, sur les sites des Balkans, aura eu pour effet de déshumaniser le processus, alors qu’en Amérique latine ou au Kurdistan les proches des disparus établissant des échanges avec les enquêteurs transformaient chaque exhumation en réappropriation, sorte de « restauration des morts en un espace à la fois privé et social ». Dès lors que le deuil devient réalisable, « les morts prennent alors leur place de morts dans le champ de l’Histoire ».

 

5 – Ainsi devient évidente la nécessité non seulement de réinstituer la loi, mais aussi de châtier les coupables et de reconnaître les disparus, sans quoi les pays désymbolisés seront livrés à la barbarie. En effet, « il existe une circulation des crimes contre l’humanité » telle que « l’impunité du génocide arménien a conforté Hitler en son mirage de pouvoir exterminer ».

30 juin 2018

A nos mères arméniennes, rescapées du génocide

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 12:21

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Prise à l’entrée du fameux « Kemp » de Vienne (voir le livre de Jean Ayanian, Le Kemp, Editions Parenthèses), cette photo qui date de 1947 , rassemble les mères arméniennes vivant au Kemp ou dans les environs, à savoir le quartier d’Estressin, à l’occasion du départ pour l’Arménie soviétique de Chnorig Hovivian ( en haut première à droite). Elles ont connu l’exil après le génocide. Elles sont toutes originaires des différentes villes de l’Arménie anatolienne. De sorte qu’on peut dire qu’elles résument par leur destin l’Arménie perdue et l’Arménie qui continue de vivre. Je les ai pratiquement toutes connues. Elles font partie du paysage de mon enfance. Et maintenant qu’elles ne sont plus de ce monde, je leur dis merci d’avoir tenu bon et de nous avoir donné la vie malgré tout.

24 mai 2018

Les avatars du négationnisme turc

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À y regarder de près, la méthode Erdogan pour nier le génocide des Arméniens ne manque pas d’air. Elle ne s’inscrit plus seulement dans le mensonge ou le nettoyage des archives, le recours aux historiens ou que sais-je encore. Non. Dans la bouche d’Erdogan le sublime, le négationnisme s’est sublimé en vertu humanistique ( osons ce néologisme pour éviter de salir le mot humaniste).

En Turquie, le mois d’avril voit régulièrement fleurir de surprenantes farces et attrapes pour répondre aux Arméniens du monde entier rappelant que le génocide ne tombera pas dans les oubliettes de l’histoire.Après avoir allégué que la guerre avait forcément fait des morts côté arménien comme côté turc, après s’être essayé à une lettre acrobatique de pardon sans pardon et tout récemment promis les yeux dans les yeux des historiens l’ouverture des archives militaires turques dans une version négationniste de leur authenticité, et dit qu’un musulman ne pouvait commettre un crime de masse, voici qu’Erdogan se fait le champion de la morale universelle en fustigeant Israël qu’il accuse de commettre quoi ? Mais un GENOCIDE voyons ! Oui, un génocide contre les Palestiniens pour le moins comparable au génocide subi par les juifs durant la Seconde Guerre mondiale.Rien que ça !

Même si les Palestiniens sont parqués dans une sorte de camp immense appelé Gaza, un esprit sensé aurait du mal à le comparer aux camps nazis voués à l’extermination des sous-hommes.

Par ailleurs, il y a loin entre un affrontement ethnique  et territorial, inégal et intolérable comme celui des Palestiniens et des Israéliens et l’anéantissement systématique des juifs.

Et même si les Israéliens se comportent de manière honteuse à l’égard des Palestiniens au regard de cette fameuse morale universelle, on ne peut à bon droit parler de génocide.

Mais Erdogan le fait. Et il le fait avec l’impudeur et l’impudence des falsificateurs de la vérité universelle.

Or, on sait bien pourquoi. Affirmer que l’autre est un génocideur, c’est prendre la posture de quelqu’un qui n’a à se reprocher aucun génocide dans son histoire. De la sorte, l’accusation permet de couvrir d’un nuage de fumée bon chic bon genre tout un siècle de massacres commençant avec celui des Arméniens et finissant avec celui des Kurdes.

Ce qui voudrait signifier qu’aux yeux d’Erdogan la pratique du nettoyage ethnique opéré par les Turcs depuis cent ans n’est que l’effet d’une guerre légitime contre le terrorisme. Remarquez au passage comme le terrorisme a bon dos. Et puisque la mode et le monde sont au terrorisme, Erdogan en profite pour inclure dans le terrorisme international, un pseudo terrorisme interne afin d’exploiter dans le droit fil d’une conception monoethnique de la Turquie un climat général d’affrontement justifié et d’impunité pour éradiquer les Kurdes.

Guerre donc, mais guerre de qui contre qui s’il vous plaît ? Guerre d’un terrorisme d’Etat contre des peuples qui défendent leur territoire et leur identité.Et quand Erdogan utilise un mot dur pour le balancer à la gueule d’un pays, c’est en réalité dans l’intention cachée de jeter loin de la Turquie l’opprobre qui macule la conscience collective des Turcs négationnistes. Israël pratique un génocide. Israël pratique un terrorisme d’Etat. Mais nous, les Turcs, non !

Israël grignote la terre des autres. Mais nous, non ! Nous n’avons pas pris leurs terres aux Arméniens, ni aux Grecs, ni aux Kurdes, ni aux Chypriotes. NON ! Les autres ont  fait pire. La France par exemple. Un génocide de 5 millions d’Algériens.

Quand Erdogan le manipulateur sort de son chapeau des idées de footballeur, le monde ne rit pas. Il se met à puer. A puer la sueur de la peur et le sang de la mort. Quand la vérité la plus flagrante est à ce point détournée de son sens, c’est la beauté du monde qui commence à dépérir.

La Turquie est belle, mais les Turcs négationnistes puent la bêtise et la barbarie.
Et le monde d’Erdogan pue l’Erdogan.

 

Denis Donikian

14 janvier 2018

Entretien avec Edhem Eldem

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1 – Dans un entretien au Journal le Monde, daté du 22 avril 2015, conduit par Gaïdz Minassian, à l’occasion des commémorations du génocide de 1915, Edhem Eldem, spécialiste de l’histoire économique et sociale du XIXe siècle et membre organisateur de la conférence de 2005 à Istanbul sur le sort des Arméniens de l’Empire ottoman, estime que pour la grande majorité de la population turque, vivant dans l’ignorance ou la négation des faits de 1915, toute forme de reconnaissance ou de commémoration équivaut à une trahison. Toutefois, impensables il y a à peine une décennie, les commémorations sont désormais possibles.

 

2 – Sous l’Empire ottoman, Arméniens et musulmans turcophones entretenaient des rapports de proximité et de familiarité, les premiers parlant la langue des « Turcs » et tous partageant un profond ancrage dans le territoire anatolien. Simples paysans dans ce territoire, les Arméniens affichaient à Istanbul un profil proche des musulmans. Cependant, taxés de millet-i sadıka, ou « nation fidèle », les Arméniens, dans leur écrasante majorité, ne se concevaient pas d’avenir ailleurs que dans l’empire tandis qu’ils finirent par être « accusés de tous les maux d’un système en déliquescence ».

 

3 – L’influence ambivalente d’une modernité issue des transformations politiques et idéologiques de l’Europe va engendrer d’une part la rationalisation des institutions, une intégration dans le monde extérieur et l’émancipation des « non-musulmans », de l’autre l’établissement d’un fossé entre « l’élite et les laissés-pour-compte ». De fait, les Arméniens aussi bien que les communautés non musulmanes vont bénéficier du principe d’équité, à savoir d’être traités avec justice sans pour autant être considérés comme des égaux. Si l’élite et les classes moyennes jouissent de certains acquis sociaux, il n’en est pas de même pour les droits politiques. Frustrations et tensions vont créer ainsi un mélange explosif.

 

4 – Dans ce contexte, les Arméniens ottomans, en dehors de quelques vœux pieux et de réforme prononcés au congrès de Berlin de 1878 et d’une vague de compassion dans les années 1890, vont mourir par millier au cours du génocide. « Sous Abdülhamid II, le massacre devient l’instrument d’un terrorisme d’État dirigé contre toute une communauté. Dès lors, il paraît impossible de ne pas faire un lien entre le caractère particulièrement systématique de cette vague de violence et la politique d’annihilation et de destruction que mettront en place les Jeunes-Turcs. »

 

5 – Si l’Histoire en Turquie a été gelée au profit d’un nationalisme qui constitue une culture de masse, aucun gouvernement n’oserait aller à contre-sens au risque de perdre massivement des voix. Cependant, la conférence de 2005 sur le génocide montre qu’il est désormais possible d’évoquer ce sujet. De nos jours encore, « l’exploitation et la manipulation de l’histoire à des fins politiques sont à la base de l’idéologie et de la politique turques depuis environ un siècle. »

 

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Video à voir absolument  ICI 

 

26 juillet 2017

Entretien avec Taner Akçam sur sa récente découverte

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© Princeton University Press, 2012

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Avec l’aimable autorisation de Georges Festa  pour la traduction.

( VOIR ICI)

 

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La dernière brique dans le mur négationniste :

entretien avec Taner Akçam sur sa récente découverte

par Dickran Khodanian

The Armenian Weekly, 04.05.2017

WATERTOWN, Mass. – Tandis que les communautés arméniennes à travers le monde commémorent le 102ème anniversaire du génocide arménien, une récente révélation de l’historien turc Taner Akçam, reprise par les principales chaînes d’information et la grande presse, occupe tous les esprits. Surnommé à juste titre le « Sherlock Holmes du génocide arménien » dans un récent article du New York Times, Akçam étudie le génocide arménien depuis des années en compilant des archives du monde entier pour combattre le négationnisme de l’Etat turc.

D’après Akçam, sa récente découverte – qu’il qualifie d' »arme du crime » et de « dernière brique dans le mur négationniste » prouve la pleine conscience et l’implication du gouvernement ottoman dans l’anéantissement de la population arménienne. La découverte de ces documents a été réalisée, alors qu’ils étaient censés avoir disparu suite à la Première Guerre mondiale.

L’un de ces documents, reconnu authentique par le gouvernement ottoman d’après-guerre, a aidé à déclarer coupable son auteur, Behaeddine Chakir, l’un des fondateurs du Comité Union et Progrès (CUP), comme l’un des instigateurs du génocide arménien.

Le 11 mai, l’Armenian Museum of America et la National Association of Armenian Studies and Research (NAASR) présenteront « The Story Behind: ‘The Smoking Gun' » [Les Coulisses de l’histoire : l’arme du crime], une présentation par Akçam de documents inédits jusqu’ici. Pour la première fois, ce document, ainsi que d’autres, feront l’objet d’un débat public.

The Armenian Weekly a récemment rencontré le Dr. Akçam, avant son intervention à Boston, pour évoquer sa récente découverte et sa signification dans le combat contre le déni du génocide arménien par la Turquie.

Ci-dessous l’entretien dans son intégralité.

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– Dickran Khodanian : Vous qualifiez la découverte de ce télégramme d' »arme du crime, » l’une des « dernières briques dans le mur négationniste. » En quoi cet élément de preuve est-il plus important que d’autres preuves qui étaient disponibles auparavant ?

– Taner Akçam : Cette preuve conforte celles qui ont été compilées au fil des ans. Les archives des tribunaux militaires d’Istanbul constituent l’une des plus importantes sources sur le génocide arménien. L’historien Vahakn Dadrian s’est servi de ces tribunaux pour briser le mur négationniste de la Turquie et ce, abondamment. Or les preuves émanant de la Cour ont été sans cesse critiquées, car ce n’étaient pas des originaux.

En fait, quand Guenter Lewy publia son ouvrage intitulé The Armenian Massacres in Ottoman Turkey: A Disputed Genocide1, il jeta le discrédit sur les matériaux des cours martiales au motif que nous ne possédons pas les originaux, puisqu’ils n’existent pas. Il écrit dans ce livre : « Le problème le plus grave concernant la valeur probatoire des procédures engagées par la justice militaire en 1919-20 est la perte de la totalité des documents relatifs à ces procès. Ce qui veut dire que nous ne possédons aucun document original, aucun témoignage sous serment, ni la moindre déposition, sur lesquels ces tribunaux ont fondé leurs conclusions et leurs verdicts. » (p. 80)

Aujourd’hui, nous sommes en possession de documents originaux munis d’en-têtes officiels, qui ont été déchiffrés à l’aide d’un système de codage. Ce système de codage nous permet d’authentifier des lettres liées au massacre ou à la mise en œuvre des massacres. C’est là un coup majeur porté à la thèse négationniste. Je continuerai à publier d’autres documents de ce genre, émanant des cours martiales, car il s’agit un apport très important à la recherche existante.

– Dickran Khodanian : Vous avez déclaré avoir retrouvé ce document grâce au neveu d’un prêtre catholique arménien, Krikor Guerguérian. Pourriez-vous nous préciser ? Comment avez-vous pu obtenir finalement ce document ?

– Taner Akçam : Ce document se trouve dans les archives privées du prêtre catholique arménien Krikor Guerguérian à New York. Le document original se trouve dans les archives du Patriarche arménien de Jérusalem, où Guerguérian s’est rendu dans les années 1960 et où il a filmé tous les matériaux. C’est un document très connu, qui a été publié plusieurs fois sous la forme de citations. Au tribunal compétent d’Istanbul en 1919-1921, il est largement cité ! Dadrian s’est rendu personnellement à Jérusalem et a été en contact avec Guerguérian; il a utilisé ce télégramme précis et fait référence aux archives de Guerguérian et de Jérusalem dans ses notes de bas de page.

Plus important, l’Assemblée Arménienne2 a microfilmé l’intégralité des archives de Guerguérian en 1983. Ces archives sont accessibles depuis 1983, mais personne ne peut les consulter en profondeur, car il n’existe pas véritablement de système de catalogage. Les rouleaux de microfilms se comptent par centaines et il est quasiment impossible de dépouiller chaque rouleau pour retrouver ce document. L’existence des archives Guerguérian et des copies possédées par L’Assemblée est de notoriété publique parmi les chercheurs. Quand je suis arrivé pour la première fois aux Etats-Unis en 2000, j’ai contacté le neveu de Guerguérian, en lui demandant l’autorisation de consulter les originaux qu’il possède à New York. Il a refusé, au motif que les matériaux sont tous microfilmés à Washington. En 2015, je l’ai appelé à nouveau pour lui demander l’autorisation de consulter les matériaux originaux et cette fois il me l’a accordée.

– Dickran Khodanian : Est-il possible qu’il y ait d’autres matériaux à découvrir ?

– Taner Akçam : Il existe encore de nombreux autres matériaux à découvrir. Ce sera d’ailleurs l’un des points principaux que je vais aborder lors de mon intervention le 11 mai prochain. Nous possédons plusieurs matériaux originaux émanant du tribunal d’Istanbul, que nous savons s’être retrouvés dans les archives de Jérusalem et celles personnelles de Guerguérian.

Dans les années 1940, alors que Krikor Guerguérian menait des recherches sur l’extermination du clergé durant le génocide arménien pour sa thèse de doctorat au Caire, il rencontra un ancien juge ottoman qui avait été membre des cours martiales d’Istanbul, après la Première Guerre mondiale. Ce juge informa Guerguérian que, lorsqu’il présidait la cour martiale, le Patriarcat arménien était le représentant officiel des Arméniens lors du procès. Ils obtinrent légalement le droit d’avoir accès aux matériaux du tribunal et, en conséquence, il les autorisa à prendre des matériaux.

Le juge apprit aussi à Guerguérian qu’en 1922, le Patriarche Zaven Ier [Der Eghiayan] transféra ces matériaux en Europe, à Marseille tout d’abord, puis à Manchester, en Grande-Bretagne, pour atterrir finalement aux archives de Jérusalem. Voilà pourquoi, dans les années 1960, Krikor Guerguérian s’est rendu là-bas et a tout photographié.

– Dickran Khodanian : Qu’est-ce qui rend votre découverte différente ? Vous avez déclaré dans d’autres publications ne pas croire que cette récente découverte conduise à des changements immédiats dans la position de la Turquie à ce sujet. Pourquoi ?

– Taner Akçam : La découverte importante que j’ai faite est le système de codage, et aussi la mise en évidence que ce document revêt un en-tête ottoman. Les autorités turques ne pourront pas dire qu’il n’est pas authentique. Le système de codage du télégramme est irréfutable et démontre l’authenticité de ce document.

Aujourd’hui, dans les archives ottomanes, il existe des centaines de documents, principalement sous forme de télégrammes émanant des provinces vers Istanbul. Ils sont tous codés en chiffres arabes. Quatre ou cinq chiffres indiquent un mot ou des pluriels ou des suffixes. Quand ces télégrammes codés arrivaient à Istanbul, les autorités écrivaient les mots ou les terminaisons équivalentes au-dessus de chaque groupe de chiffres. Voilà comment nous pouvons lire ces documents aujourd’hui. J’ai comparé le système de codage des télégrammes de Behaeddine Chakir avec ceux des archives ottomanes et j’ai découvert qu’ils concordaient.

Juste pour donner un exemple : le terme de déportation est codé « 4889 » sur le télégramme de Chakir; si l’on consulte les matériaux ottomans adressés au gouvernement central depuis les provinces à la même période, lesquels comptent quatre chiffres comme dans le télégramme de Chakir, on se rend compte qu’ils ont tous le code « 4889 » pour déportation.

Personne ne pourra dire que ce télégramme n’est pas authentique. Désormais, le gouvernement turc doit trouver une explication, car l’argument consistant à dire « Montrez l’original » n’est pas valable. Nous possédons l’original. Ils sont pris au piège de leur propre argumentation.

Je suis sûr qu’ils vont continuer à nier le génocide car le négationnisme n’a rien à voir avec la recherche universitaire; c’est un problème politique. Mon argument est que, compte tenu de ces documents nouveaux, il est maintenant très difficile de nier le génocide arménien. Les arguments qu’ils ont avancés au fil des ans ne fonctionneront plus. Ils devront donc recourir à autre chose.

– Dickran Khodanian : Les historiens ne sont pas autorisés à faire des recherches dans les archives de Jérusalem ?

– Taner Akçam : Tout à fait. Les chercheurs n’y ont pas accès. On me l’a refusé plusieurs fois au fil des ans. Je voulais consulter le matériau de Krikor Guerguérian pour voir s’il avait vraiment tout filmé. Impossible d’y accéder. Ils répondent invariablement : « Nous sommes en train de cataloguer. » Mais je ne suis pas sûr que ce soit vrai. A ma connaissance, il n’y a pas de raison valable pour que des historiens n’aient pas accès aux archives de Jérusalem. Je n’ai pas envie de spéculer à ce sujet.

– Dickran Khodanian : Le 11 mai prochain, vous allez intervenir à Watertown, à l’Armenian Museum of Armerica. Pourriez-vous nous dire un mot des thèmes abordés lors de votre exposé ?

– Taner Akçam : Ma conférence du 11 mai portera essentiellement sur le contenu des archives de Krikor Guerguérian en lien avec les matériaux du tribunal militaire d’Istanbul. Il y a beaucoup d’autres matériaux dans ces archives, mais je me focaliserai sur le tribunal et les matériaux recueillis à cette époque.

NdT

  1. Guenter Lewy, The Armenian Massacres in Ottoman Turkey: A Disputed Genocide, University of Utah Press, 2007
  2. Armenian Assembly of America Inc., Washington, DC 20005 – http://www.aaainc.org/

[Taner Akçam est titulaire de la chaire Robert Aram and Marianne Kaloosdian and Stephen and Marian Mugar d’études sur le génocide arménien à l’Université Clark.

Il est l’A. de The Spirit of the Laws: The Plunder of Wealth in the Armenian Genocide, avec Ümit Kurt (Berghahn Books, 2015), The Young Turk’ Crime Against Humanity: The Armenian Genocide and Ethnic Cleansing in the Ottoman Empire (Princeton University, 2012), Judgment at Istanbul: The Armenian Genocide Trials avec Vahakn Dadrian (Berghahn Books, 2011), A Shameful Act: Armenian Genocide and the Question of Turkish Responsibility (Metropolitan Books, 2006), et From Empire to Republic: Turkish Nationalism and the Armenian Genocide (Zed Books, 2004).

Il est aussi l’A. d’autres ouvrages en allemand et en turc, dont récemment Naim Efendi’nin Hatıratı ve Talat Paşa Telgrafları: Krikor Gergeryan Arşivi [Les Mémoires de Naïm Effendi et les télégrammes de Talaat Pacha : les archives de Krikor Guerguérian] (İletişim, 2016), à paraître en traduction anglaise.

[Dickran Khodanian est rédacteur en chef adjoint à The Armenian Weekly, après l’avoir été à Asbarez (édition anglaise). Diplômé d’histoire, spécialité Histoire arménienne, de l’Université de Boston, il est aussi diplômé d’histoire, option Etudes arméniennes, de l’Université d’Etat de Californie à Northridge. Il a occupé plusieurs fonctions dirigeantes au sein de l’Armenian Youth Federation (AYF) (Côte Ouest) et milite très activement dans la communauté arménienne de Los Angeles. Il compte poursuivre son doctorat en histoire.]

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Source : http://armenianweekly.com/2017/05/04/the-last-brick-in-the-denialist-wall-akcam-speaks-with-the-armenian-weekly-on-his-latest-discovery/

Traduction : © Georges Festa – 07.2017

2 mai 2017

Pourquoi ils ont fait ça ?

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25 juin 2016

Mémorial du génocide à Erevan

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1 – S’appuyant sur Aloïs Riegl, l’historien d’art viennois, Taline Ter Minasisian, auteur de Erevan, La construction d’une capitale à l’époque soviétique (Presses universitaires de Rennes, 2007), retient que l’édification du monument «  empêche quasi définitivement qu’un moment ne sombre dans le passé, et le garde toujours présent et vivant dans la conscience des générations futures » (p. 178). Elle note que l’archaïsme de la « conception mémorielle » du monument bâti sur la colline de Dzidzernagapert à Erevan se définirait par son ex-territorialité par rapport à la géographie des événements de 1915.

2 – En tant que monument funéraire, et selon la législation soviétique, le mémorial relevait de la compétence des autorités locales. Rédigée en arménien, en date du 16 mars 1965, la décision soulignait sa fonction symbolique en ces termes : «  Le monument doit donner corps aux combats et à la vie du peuple arménien, à sa renaissance, à son dynamisme, à son présent et à son avenir radieux et à l’immortalité du million de victimes du Yeghern de 1915 ». Les dossiers de 69 projets en compétition devaient être déposés au 20 avril 1965, s’appuyant sur les divers sens du terme arménien gotogh, à savoir monument, mais aussi, en russe, pilier, colonne, obélisque ou stèle.

3 – Après la manifestation du 24 avril 1965, le jury opta pour que soit exprimée une volonté d’austérité et de recueillement, loin des « discours hyperboliques sur les thèmes nationaux ». Achevé en 1967, le projet des architectes S. Kalachian et S. Tarkhanian, ainsi que du sculpteur V. Khatachtrian était censé célébrer la mémoire des victimes et incarner la renaissance du peuple arménien. Pour autant, le jury insista pour « qu’au cours de l’élaboration du projet, on renonce pour ce monument à tout procédé de type narratif et que l’on se concentre au contraire sur des moyens d’expressions purement architecturaux ».

4 – Ainsi, les architectes conçurent deux volumes. L’un composé de douze pylônes de basalte gris en cercle inclinés vers un centre où brûle une flamme et d’où se diffuse un chant choral arménien, en manière de gigantesque couronne d’épines ouverte sur la voute céleste. L’autre, d’un obélisque de pierre effilé, pointé vers le ciel. Ainsi la contrainte à laquelle se sont pliés les architectes d’éliminer tout procédé narratif a fait du mémorial un monument de sobriété capable de susciter la ferveur tant des autochtones que des touristes et principalement de la diaspora.

5 – Il faut noter qu’aucun document d’archives ne mentionne la surinterprétation du mémorial, inconcevable dans le contexte des relations soviéto-turques de l’époque, par la symbolique des douze colonnes rapportée aux douze provinces de l’Arménie martyre, les vilayets n’étant qu’au nombre de six. Tandis que les touristes de la diaspora commencent à affluer à partir de 1960, le parc sera aménagé par l’architecte O. Berberian vingt ans plus tard, tout en restant « propice aux malfrats et aux rendez-vous nocturnes » ( A. T. M.). Enfin, un musée du génocide et un « mur de la mémoire » construits par la suite, ont fait du mémorial un cimetière national et un substitut de panthéon où viendront se recueillir Poutine, Hollande, les papes Jean-Paul II et François et autres.

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