Ecrittératures

11 février 2019

La force de l’utopie

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Je déjeunais l’autre jour à la MCA du 15 rue Bleue à Paris, quand la salle s’est brusquement remplie des membres de l’Organisation Terre et Culture. Ils étaient en assemblée générale à l’étage au-dessus. J’ai reconnu parmi eux, certains anciens du Collège Samuel Moorat de Sèvres, dont certains comme Kégham Kévonian et Manoug Atamian avaient milité avec moi au Centre d’Études Arméniennes. Ce furent des retrouvailles.

Ces premières lignes d’un article sur l’utopie devraient suffire à formuler quelques remarques. L’une est de souligner combien les Pères qui nous ont encadrés au collège, loin d’avoir consacré leur vie en vain à une éducation arménienne de leurs élèves, ont en quelque sorte gagné leur pari en leur ayant instillé le goût de l’impossible. Si beaucoup parmi les élèves ont été happés par l’engrenage ordinaire de la vie, quelques-uns ont réussi à sortir du lot pour recevoir la cause arménienne en héritage et pour la transmettre. Je pense à Kégham Kévonian qui lançait il y a une quarantaine d’années l’Organisation Terre et Culture, laquelle aujourd’hui essaime dans le monde entier.

Je pense aussi au fait que dans cette longue chaine d’années qui commencent à la veille du cinquantenaire du génocide et voient le réveil de la lutte pour sa reconnaissance, les mouvements naissent, meurent et donnent naissance à d’autres mouvements, les uns mourant à leur tour, les autres étant portés à perdurer. Ainsi, le goût de transformer le rêve impossible en avenir réel qui animait alors les élèves les plus actifs du collège allait les conduire à adhérer à un mouvement, puis à sa mort à en intégrer un autre, sans jamais se lasser, sans jamais fléchir, car le devoir d’utopie est toujours plus puissant que l’envie de jeter l’éponge, surtout quand ce devoir est bien accroché à une âme formatée par l’histoire la plus terrible.

De fait, depuis le génocide, les Arméniens sont assignés à l’utopie tellement le malheur qui s’est abattu sur eux fut énorme et tellement l’injustice qui se perpétue semble de glace. L’utopie, c’est un lieu qui n’existe pas dans une réalité qui trahit constamment les rêves que vous faites pour réparer un mal. Or, le propre de l’homme, c’est justement de sublimer le deuil en vie, à savoir d’envisager, quoi qu’il en coûte, un stade où se réconcilient les contraires les plus violents. Les utopies font les hommes d’action et les hommes d’action font l’histoire. Certes, ils se heurtent un temps au réel, échouent, mais leur échec conduit leurs successeurs à « corriger le tir » jusqu’à ce qu’ils réussissent.

Le renversement de la monarchie française était une utopie. Le désir de voler comme un oiseau, celui de nager comme un poisson étaient des utopies. On n’arrêterait pas d’énumérer les utopies qui ont fait le monde dans lequel nous vivons, de celles qui ont défié le réel, même si aujourd’hui encore des hommes et des femmes travaillent pour ce qui paraît aux yeux du plus grand nombre du délire.

Concernant les Arméniens, quand, il y a plus de cinquante ans, avaient lieu les premiers défilés du 24 avril en France, chacun aurait considéré comme utopique l’objectif de faire de cette date une journée nationale consacrée au génocide de 1915. Il ne venait à l’idée de personne que ce jour puisse arriver. Et pourtant l’idée a fait son chemin dans les têtes les plus avancées de nos leaders. Jamais, il y a cinquante ans, on n’aurait pu penser qu’un président de la République française puisse s’aligner sur nos revendications. Et pourtant, cela s’est fait récemment au dîner annuel organisé par le CCAF. Les grandes gueules de service peuvent brailler autant qu’elles peuvent, cracher sur ceux qui ont décidé de nous représenter, ce qu’ont fait Ara Toranian et Mourad Papazian est l’histoire d’un rêve devenu réalité. Ils l’ont fait en dépit d’un défaut de représentativité au sein de la diaspora, mais sans attendre qu’ils soient légitimés, ils ont préféré agir. Et ils ont eu raison. L’urgence l’exigeait. Les Arméniens de France devraient reconnaître ce résultat à nul autre pareil et rendre grâce à ceux qui ont dû franchir maints obstacles pour y arriver.(J’ajoute que ce genre d’opération commerciale comporte toujours quelques impuretés. En l’occurrence les plus fins de ceux qui critiquent toujours tout verront que le président y trouve un bénéfice électoral certain. Et alors ? Quelle importance si les Arméniens en retirent un avantage encore plus grand, dont celui d’énerver les négationnistes).

Dans le cadre de la reconnaissance du génocide par la Turquie, tout milite depuis cent ans et aujourd’hui plus que jamais, en sa défaveur. Le négationnisme pur et dur de l’État turc semble une forteresse d’autant plus imprenable qu’il modèle les mentalités dans la haine de l’Arménien. Pour autant, des brèches ont été ouvertes au sein de l’opinion turque depuis le cinquantième anniversaire du génocide. Qui aurait pensé que des Turcs issus de la société civile et des Arméniens de la diaspora participeraient un jour à une même commémoration dans la ville même d’Istanbul ? Et pourtant, c’est bien ce qui a lieu chaque année depuis un certain temps. La vérité fait son chemin comme une eau sur les terres de la mémoire brûlées par la sècheresse.

Pour revenir à l’Organisation Terre et Culture, il faut reconnaître le caractère utopique qui consiste à reconstituer, pierre à pierre, ce qui a été détruit par le temps ou l’histoire. Mais cette logique de reconstitution devait naturellement se porter sur les dommages multiples, aussi bien humains que matériels, provoqués par le génocide de 1915. A sa création en 2004, le Collectif 2015 : Réparation pouvait sembler en pleine utopie. Il faut imaginer l’immense confiance des membres d’OTC envers leurs leaders pour avoir osé les suivre sur cette voie. Et pourtant, avec le recul, il faut admettre qu’ils avaient pleinement raison de se lancer à l’aveugle dans une course aux revendications. Pourquoi ? Car la cause de la reconnaissance par la Turquie est juste. Et peu importe que les réparations seront immenses, il faudra bien un jour que les Arméniens soient prêts, qu’ils aient en mains des documents irréfutables pour se donner les moyens d’une négociation sans condition. Or, c’est à quoi travaille le Collectif dans le calme le plus résolu.

Dans le fond, que fallait-il faire ? Se laisser aller au découragement ou agir afin que les morts de 1915 aient un nom et une sépulture ? Le Collectif 2015 : Réparation a préféré agir. C’est-à-dire, dans les conditions actuelles de la politique turque négationniste, activer l’utopie.

En Arménie, les années Kotcharian et Sarkissian avaient à ce point gelé le débat démocratique par la corruption, les fraudes et la répression que toute tentative de révolution semblait utopique. Et pourtant, les opposants n’ont cessé de protester dans d’interminables meetings sans jamais se lasser, sans jamais cesser d’y croire. Et finalement, les plus utopistes des Arméniens, avec leurs moyens dérisoires, ont réussi à balayer les signes de la désespérance au profit d’une société nouvelle. Je pense aux militants des droits de l’homme, à ceux qui ont lutté contre les fraudes électorales sans relâche dans l’espoir de faire naître une Arménie libre, juste, aspirant au bonheur.

Soyons utopiques, quoi qu’il en coûte !

Denis Donikian

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5 février 2019

COLLECTIF 2015 : RÉPARATION

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1 – Soutenu par l’Organisation Terre et Culture, le Collectif 2015 : Réparation, devant l’incapacité de la communauté internationale à rendre justice aux Arméniens pour le crime de génocide dont ils ont été victimes, a décidé de publier, le 25 Novembre 2004 à Paris, une déclaration destinée à reconsidérer la Question arménienne dans une perspective de dédommagement. Celui-ci implique «  la restauration et la restitution de ce qui a été matériellement anéanti, endommagé et aliéné, et celle de tous les droits simultanément perdus ».

 

2 – Cet objectif conduit le collectif à devoir mesurer le préjudice subi par la nation arménienne dans le but de formuler des demandes de réparation précises et de mettre en place des structures destinées aux revendications des Arméniens. En ce sens, si un inventaire officiel des biens arméniens en Turquie, particulièrement des églises, a été établi et publié en 2016, il reste inachevé. Parmi les autres objectifs figure celui de retracer la carrière des criminels jeunes-turcs dans la Turquie républicaine. Un programme « Images du patrimoine arménien » a permis de réunir une vaste documentation iconographique de plus de 20 000 pièces dont la moitié a été numérisée.

 

3 – En collaboration avec l’Organisation Terre et Culture, le Collectif 2015 a organisé à Paris à l’Assemblée Nationale, le 7 avril 2016, un colloque intitulé «  Guerres, génocides, crimes contre l’humanité : la question des réparations ». Un autre colloque reste en préparation sur les réparations proprement dites. Par ailleurs, le Collectif 2015 projette également d’établir des cartes de filiation destinées à retracer l’ascendance de chaque Arménien, indiquant son diocèse d’appartenance avant la Grande Guerre et les dommages encourus : déportation, expatriation, conversion forcée, etc.

 

4 –La déclaration du Collectif 2015 : réparation, en date du 25 novembre 2004, porte sur la nécessité de replacer la Question arménienne dans toute sa dimension. Elle constate que, victimes du génocide, les Arméniens chassés de leur patrie ont droit à des réparations par l’État turc. Parmi les dommages éprouvés figurent les pertes en vies humaines, les mesures de dénationalisation, l’injustice morale dont les rescapés et leurs descendants ont souffert, la restitution des biens nationaux et la réhabilitation des monuments, la compensation pour les biens privés spoliés, la restitution des avoirs et placements bancaires.

 

5 – Dans cette perspective, le Collectif 2015 : réparation a décidé de préparer un Livre Blanc comme outil juridique dont le but consisterait à faire valoir les demandes des Arméniens. Il juge nécessaire de mettre en place une structure représentative et appelle les institutions européennes à la nécessité de prendre en compte les préjudices subis par les Arméniens. Enfin, il en appelle à la conscience du peuple turc afin qu’il reconnaisse la place des Arméniens à ses côtés, « dans une fraternité toujours possible ». 

6 janvier 2019

Les origines de notre destin

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 8:04

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Interrogé par le journal Le Monde en date du 6-7 janvier 2019, Raphaël Glucksmann déclare qu’ « il ne faut pas laisser ses origines devenir un destin ». Voilà bien une phrase qui sonne juste dans la mesure où chacun doit être le créateur de sa biographie plutôt qu’à être la créature de l’histoire. De fait, c’est toujours l’histoire qui vous crée en quelque sorte. C’est l’histoire qui vous conduit à être vous-même. Les entretiens que Le Monde a mis en place autour d’une personnalité qui aurait produit sa propre naissance spirituelle, en l’occurrence son éveil à la politique à partir d’un moment décisif, montre qu’avec Raphaël Gluskmann ce moment fut la lecture des articles de Patrick de Saint-Exupéry dans le Figaro, en 1998, sur la responsabilité de la France, dotée alors d’un gouvernement de gauche, dans le génocide rwandais. On ne pouvait attendre moins qu’un choc émotionnel très fort dû à une trahison idéologique de la part de son propre pays. Dès lors, cette émotion va se traduire en destin, Raphaël Gluksmann cherchant à promouvoir une démocratie propre, par exemple en devenant le conseiller du président géorgien Mikheil Saakachvili. Et aujourd’hui en créant un nouveau mouvement, Place Publique.

Rapportée aux Arméniens, la phrase de Gluksmann revient à dire qu’il ne faut pas que leurs origines orientent leur vie mais que la liberté individuelle commande à chacun de s’en émanciper pour s’orienter dans une direction qu’il peut estimer utile pour l’humanité et juste envers les nécessités de la vie. De fait, il s’agit d’ajouter de la vie à la vie plutôt que de participer de près ou de loin à la catastrophe à laquelle l’humanité semble vouée.

Je ne sais si tous les Arméniens qui se battent pour la cause de la reconnaissance ont eu un genre d’émotion dans leur enfance, qui aurait définitivement orienté leur vie vers ce combat. Ce n’est pas certain. Mais il a suffi que quelques-uns parmi eux l’aient ressenti pour que leur vocation leur donne la force d’entraîner derrière eux ceux qui n’auraient pas bénéficié de ce choc. Peu importe dans le fond. Le combat pour la reconnaissance prend différents chemins. Et tous sont aussi bons les uns que les autres.

Pour l’anecdote, et pardon si je me répète, chez moi ce fut le départ pour l’Arménie de mon ami d’enfance Gollo, en 1947. J’étais dans les bras de ma mère, sur le quai de la Joliette, et Gollo était dans ce grand bateau blanc, le Rossia. Je pleurais toutes mes larmes et je pleure encore aujourd’hui. Probable que mon destin se nouait là à mon insu puisque des années plus tard je devais me rendre en Arménie pour étudier. C’était en 1969.

En réalité, le tragique de l’histoire qui s’est abattu sur les Arméniens débordant de tous côtés et les submergeant quoi qu’ils fassent pour s’en divertir les aura obligés à faire de leurs origines un destin. Ce sont ces origines de sueur et de sang qui auront dans le fond présidé aux choix essentiels au-delà des choix existentiels. Les Arméniens ne pouvant faire autrement que de désigner de leurs cris, de leurs souffrances, de leur manque le criminel turc qui persiste à vouloir clore le chapitre du génocide. Les Arméniens en ont fait un devoir qui au crime contre l’humanité doit répondre par un cri d’humanité. Au crime qui consistait à dénier toute humanité aux Arméniens, les Arméniens répondent par la nécessité de reconnaître qu’ils sont des êtres humains à part entière.

Dans ce sens, le destin des Arméniens est d’autant plus tragique qu’ils sont tenus de se battre pour ça alors qu’ils n’ont jamais souhaité d’autre de que vivre normalement. Certes, ils vivent normalement, mais ils vivent avec un trou en eux qui est le trou de la perte. C’est ainsi qu’échoit à chaque peuple sur terre le devoir de faire avancer l’humanité vers la lumière. Celui des Arméniens est de contribuer à la paix universelle par la dénonciation obsessionnelle du déni turc.

Denis Donikian

13 décembre 2018

Le Parti Hentchakian

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 1:16

 

1 – Fondé à Genève par Avédis Nazarbékian, Kévork Kharadjian, Roupène Khanazadian, Christopher Ohanian, Gabriel Kafian, et Manuel Manuelian, tous étudiants, le Parti Hentchakian (de hentchak, la cloche ou le tocsin, symbole de réveil et de liberté), aura pour mission d’œuvrer en faveur d’une indépendance de l’Arménie ottomane, faute de pouvoir agir en Russie ou en Arménie russe (O. Jamgocyan, op. cit.). Manifestations et insurrections pousseront Abdul-Hamid II aux massacres de 1894-1896, tandis que naîtront chez les Turcs musulmans des soupçons de trahison à l’encontre des Arméniens.

2 – Après une période sans massacres de 16 années, consécutive au traité de Berlin, la révolte de Sassoun, orchestrée par le Parti Hentchakian (Minas Tchéraz, Questions Nationales, Réponse à M. Archac Alboyadjian, Imprimerie Massis, Paris 1927), va substituer la répression à l’influence des ministres et dignitaires réformateurs. La marche pacifique de Kumkapi organisée par le Parti Hentchakian en réponse aux évènements d’Erzurum se terminera en carnage sous le regard passif des grandes puissances représentées à Constantinople. De fait, « Abdul-Hamid II sait que l’Europe ne bougera pas » (O. Jamgocyan).  Les revendications du Parti resteront vaines.

3 – En réponse à l’action des Hentchak et à l’arrivé d’une centaine de combattants de F.R.A. à Kars, Abdul-Hamid II va créer la cavalerie Hamidié, dont la mission sera de « supprimer les Arméniens », selon les mots de A. Beylerian (op.cit.). Le 30 septembre 1895, le parti organise une manifestation pacifique à Kumkapi pour demander le respect des clauses du traité de Berlin et dénoncer les exactions contre les Arméniens. L’affrontement avec les gendarmes va conduire les mollah et les softa, étudiants en théologie, à lancer une véritable chasse à l’homme arménien.

4 – Dès lors, la politique du Palais sera de réprimer toute révolte arménienne dans les provinces orientales de l’Empire au nom de la foi et de l’Islam et avec le soutien des Hamidié, ce que les Jeunes-Turcs dénonceront comme des « crimes officiels », propageant ainsi l’idée selon laquelle l’Empire serait devenu ingouvernable avec Abdul-Hamid. Par ailleurs, les échecs du Hentchak lui feront d’autant plus perdre tout crédit auprès de la bourgeoisie stambouliote qu’il ira jusqu’à assassiner les fortunes arméniennes qui rejetaient leur demande de subvention, comme Apik Effendi Oundjian, grand mécène qui intervint lors de la famine de Van.

5 – Cependant, lors de sa 77Convention générale, à Costanza, en Roumanie, le parti exprimant ses doutes sur le Comité Union et Progrès décidera de faire assassiner ceux de ses dirigeants qui auraient commandité les massacres d’Adana en 1909.  Mais les participants seront trahis puis arrêtés. A la fin de l’année 1913, les prisonniers Hentchak seront plus de 140. Deux ans plus tard, le 15 juin 1915, 20 d’entre eux seront pendus sur la place publique de Bayazid, immortalités sous l’appellation de « 20 potences ».

 

 

 

 

6 décembre 2018

La Constitution de 1876

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 3:57

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1 – Pour rédiger la Constitution ou Kanun i Esasi, Midhat Pacha, Grand Vizir depuis le 19 décembre 1876, proposa à Abdul-Hamid II une commission de vingt-cinq membres, qui comprenait trois Grecs et trois Arméniens, tous hauts fonctionnaires de l’Empire ottoman, choisis plus pour leurs compétences que par calcul politique (Onnik Jamgocyan, La fin de l’Arménie ottomane, Paris, 2018). Parmi les Arméniens, se trouvent Krikor Odian, Ohannes Tchamitch et Vahan Effendi.

2 – Fils de Boghos Odian, grand mécène, Krikor Effendi Odian, principal conseiller de Midhat Pacha, a participé à la rédaction des Lois organiques de la nation arménienne – Kanunname-i Millet-i Ermeniyan. Ohannes Effendi Tchamitch sera Ministre des Travaux Publics et aura traduit en ottoman la Lezione di Logica du professeur Pascal Galuppi. Quant à Hovhannes Vahanian, connu sous le nom de Vahan Effendi, sous-secrétaire d’État au Ministère de la Justice, il a étudié la chimie à Paris et a traduit en arménien les Premiers éléments de chimie de Henri-Victor Regnault.

3 – Inspirée des carbonari et de la Franc-Maçonnerie française, cette Constitution, proclamée le 23 décembre 1876, comprend 119 articles qui mettent en place une monarchie constitutionnelle. Elle avait pour « finalités de prévenir l’insurrection des peuples de la mosaïque ottomane et d’empêcher les aspirations indépendantistes des minorités chrétiennes de l’Empire » (O. Jamgocyan op.cit.)Elle visait surtout à éviter la mainmise des puissances européennes sur la Turquie.

4 – Pour autant, l’échec de la Conférence de la Corne d’Or en décembre 1876 va discréditer Midhat Pacha auprès des Européens, tandis que Abdul Hamid, qui le redoute, a déjà programmé sa chute. De fait, Midhat Pacha avait souhaité intégrer les Grecs et les Arméniens dans les administrations afin de faire front commun contre la menace russe. Démis de ses fonctions en février 1877, puis exilé à Brindisi, il sera « le dernier défenseur des idées du Tanzimat et l’héritier des Pachas réformateurs » (O. Jamgocyan, op. cit.).

5 – Après avoir été Gouverneur de Syrie, puis de Smyrne, Midhat Pacha sera arrêté et condamné à mort en juin 1881, accusé d’avoir fomenté le meurtre d’Abdul-Aziz. Loin de suivre le Cheikh-ul-Islam, le Fatwa Emini dénonce la sentence comme une injustice. Exilé à Taëf sur ordre d’Abdul-Hamid, Midhat Pacha, après une détention aux conditions inhumaines, sera égorgé le 26 avril 1883.

 

 

3 décembre 2018

Les Mémoires de Karabet Devletyan

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 6:01

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 Karabet Effendi Devletyan

président de l’Union Raffi-i Haratchtimagan

Responsable du coin ( Damgaci) de l’Hôte Impérial des monnaies

Grand-père d’Onnig Jamgocyan

auteur  La fin de l’Arménie ottomane (Editions du Bosphore, 2018)

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1 – Le récit du 24 avril 1915 par Karabet Devletyan (O. Jamgocyan. La fin de l’Arménie ottomane, Paris, 2018) commence au moment du repas, vers 21h 15, quand il est conduit au poste de Tchinili, à Selamsiz, où il se retrouve avec Krikoris Balakian, Siamanto, Nechan Kalfayan, Vaghinag Bardizbanian, Manoug Basmadjian avant qu’ils ne soient embarqués à Salacak pour Sarayburnu, puis conduits à pied jusqu’à la prison centrale de Mehterhané où, arrivés les premiers, ils sont rejoints par des médecins, professeurs, pharmaciens, révolutionnaires et dirigeants politiques des différents quartiers arméniens de Constantinople. Harutyun Chahriguian, dirigeant dachnak, aura ces mots prophétiques : « Ce n’est que le début du yeghern ».

2 – Dans la nuit, des autobus rouges, chargés au maximum, conduisent les détenus au vapeur N° 67 du  Chirket-i Hayriye  qui devra les amener  jusqu’à Haydarpacha.  Ils seront près de 300 à être placés dans des wagons, surveillés par un soldat et un civil. Quatre jours plus tard, le train s’arrête à Sindjan Köy où Ibrahim Bey, directeur de la prison centrale de Constantinople, fait descendre les plus suspects des déportés pour qu’ils soient acheminés à Ayache et qu’ils soient pour beaucoup condamnés à mourir sous d’atroces tortures. Le train continue jusqu’à Ankara où avaient été réunis des yayli destinés à les transporter à Tchankiri.

3 – Logés au han de Kalédjik, les intellectuels sont choqués de se trouver exilés dans un lieu aux saletés repoussantes. Très agité, arrêté sur une confusion de son nom avec komitadji (révolutionnaire), Komitas Vartabed s’inquiète : « Comment est-ce possible ? Hier j’étais chez le Prince héritier, et maintenant en exil, dans l’incertitude. Où allons-nous ? Pourquoi y allons-nous ? Je ne comprends pas ». La neige tombe et il fait froid. Suppliant l’officier de faire monter l’octogénaire Hagop Korian, très malade, dans une voiture à ressorts de suspension, Devletyan s’entend dire que de toute manière ils sont condamnés à mort et que plus vite ils crèveront plus vite son travail sera terminé.

4 – Arrivés à Tchankiri, les « indésirables » sont logés loin du centre-ville au rez-de-chaussée d’une caserne où il n’y a rien, les toilettes étant à l’extérieur et l’eau tirée d’une rivière proche. Devletyan oblige Puzant Kétchian à partager son coussin avec les détenus âgés les plus fragiles, et en premier avec Komitas, 30 mn chacun. Les Arméniens turcophones de Tchankiri rendent visite aux déportés, en particulier à Diran Kelekian, Puzant Kétchian et au Dr. Torkomian. Ils donnent des effets et des meubles que Balakian, Kétchian et Devletyan répartissent entre les détenus.

5 – Krikoris Balakian, Ohan Garabédian, Houssig Katchouni, Komitas et des pasteurs protestants dirigent des prières et cantiques au milieu des lamentations. Profitant de la présence de savants parmi eux, des malades viennent se faire soigner tandis que les avocats plaident les causes des habitants devant les tribunaux et que les agronomes aident à la protection de la vigne. Varoujan écrit des poèmes sur des morceaux de papier et les jette dans le fleuve qui rejoint le Kizil Irmak, pour qu’ils soient emportés à Sébaste, dans son village de Prknik.

 

15 octobre 2018

Binali Yildirim appelle l’Arménie à ne plus parler du génocide de 1915

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14 août 2018

Histoire et dissidence intellectuelle en Turquie

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1- Historien et sociologue, Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales ( EHESS), Hamit Bozarslan travaille sur la violence au Proche-Orient et la construction des États dans la région. Dans un entretien au journal Le Monde (du 11 Aout 2018) avec Gaïdz Minassian, il revient sur les différents usages que la Turquie officielle fait de son passé. En effet, il importe selon lui de distinguer l’histoire comme discipline du « récit officiel » qui partage le passé de la nation en trois périodes : celle de l’innocence, celle de la trahison par les minorités et celle de la délivrance par la Turquie moderne.

2- Pour autant, Recep Tayyip Erdogan, actuel président turc, croit encore à une « possible agression occidentale et à l’aliénation de ses propres élites », tandis que l’histoire, comprise comme discipline, interroge « la fondation même de la Turquie par un processus génocidaire ». Invariablement, la version officielle de l’histoire turque appréhende la Turquie comme agressée par des ennemis extérieurs et trahie par des minorités à l’intérieur, de sorte qu’en se voyant en victime elle réclame justice et se comporte en bourreau pour se venger.

3 – Souhaitant protéger la « turcité », le code pénal émit en 2005 l’article 301 visant à punir toute insulte envers la nation turque et son État, tandis que le Parlement vient de modifier son règlement intérieur, jugeant comme « dangereux » les mots « génocide » et « Kurdistan ». Pourtant depuis 2005, date du premier colloque à Istanbul où fut prononcé le « G-Word » (génocide), l’historiographie dissidente s’est sérieusement développée, tandis que depuis l’été 2015, les universitaires engagés furent qualifiés de terroristes et de traîtres au point d’être licenciés. Dès lors, soumise à la destruction, les facultés cognitives ont du mal à poursuivre quelque recherche que ce soit.

4 – De fait, il n’y a pas d’autre manière de contrer le négationnisme sinon par le développement de la recherche et l’effort pédagogique. C’est ainsi qu’à la négation de la Shoah ont répondu des « matériaux empiriques d’une grande finesse », tandis que des analyses très approfondies ont été faites sur les dimensions temporelles et spatiales du génocide.

5 – Concernant le génocide des Arméniens, l’historien Taner Akçam a porté un grand coup contre le négationnisme turc selon lequel les télégrammes de Talaat Pacha ordonnant l’extermination des Arméniens étaient des faux puisqu’ils ne respectaient pas le système de cryptage ottoman et que le haut fonctionnaire Naim Efendi qui les aurait reproduits dans ses Mémoires n’avait aucune existence réelle. Or, Taner Akçam, à la suite d’une enquête minutieuse, réussit à démontrer que Naim Efendi avait bel et bien existé, que ses Mémoires étaient authentiques et que les télégrammes étaient tout à fait conformes au système ottoman de l’époque. C’est dire combien le travail rigoureux de l’historien est la meilleure riposte au négationnisme.

22 juillet 2018

Mémorial du 24 avril

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 8:35

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1 – Œuvre de Téotig, le Mémorial du 24 avril, paru aux Éditions Parenthèses en 2016 et traduit en français par Alice Der Vartanian et Houri Varjabédian, se réfère à l’édition originale de 1919, Houchartsane abril dasnemegi, publié à Istanbul. Ce livre avait pour ambition de recenser quelque 700 notices biographiques non seulement des personnalités arméniennes victimes de la rafle du 24 avril 1915 à Istanbul mais aussi des personnes exécutées les jours suivants dans les provinces orientales. Suivent les textes de Puzant Bozadjian, Vers Ayache, et Mikael Chamdandjian, Souvenirs de Tchanguere.

 

2 – Né Theodoros Labjindjian, le 5 mars 1873 à Istanbul, Téotig, diminutif choisi comme nom de plume, restera un autodidacte amoureux des lettres. C’est en 1907, avec la collaboration de son épouse Archagouhi Djezvedjian qu’il publie son premier almanach sur la communauté arménienne d’Istanbul, riche d’informations et de photographies. En 1915, l’emprisonnement comme imprimeur durant un an lui vaudra de ne pas connaître le sort des intellectuels. Arrêté en août 1916, puis enlevé par un groupe de résistants arméniens, il ne rentrera à Istanbul qu’en 1918 pour travailler à un almanach consacré aux victimes du Grand Crime. Après la mort de sa femme, en 1922, il prépare le monumental Golgotha du clergé arménien et de ses fidèles, avant de rejoindre Paris où il s’éteindra le 24 mai 1928.

 

3 – Consacrée aux biographies des déportés d’Istanbul, la première partie du livre est partagée entre les intellectuels, militants, enseignants et autres, les commerçant, les morts en déportation et les morts par pendaison. La seconde partie recense les personnalités disparues originaires des provinces orientales, puis les médecins et les membres des clergés arménien et catholique. Sans prétendre être exhaustif, cet inventaire mémoriel des personnes arbitrairement déportées ou assassinées révèle non seulement l’ampleur de l’entreprise génocidaire mais également une volonté très nettement marquée d’éliminer l’élite des Arméniens afin de les affaiblir pour pouvoir achever tranquillement le reste.

 

4 – Dans Vers Ayache, Souvenirs d’hier et d’aujourd’hui, Puzant Bozadjian raconte les circonstances de son arrestation, sachant que la presse russe avait la première évoqué le projet de déportation destiné à assurer le plan allemand d’occupation des provinces arméniennes d’Anatolie. Conduits à la gare de Haydar Pacha, les déportés sont acheminés par le train jusqu’à la prison d’Enguri où des assassins fraichement libérés devenus Tchétés allaient contribuer à détruire les Arméniens. A Ayache, les prisonniers s’organisent pour la cuisine, les soins médicaux, l’eau et les rares sorties en plein air. Ils apprennent par les journaux le plan de déportation des Arméniens. Détenu durant deux mois, Puzant Bozadjian sera libéré avec quatre autres prisonniers, tandis que ses compagnons seront voués à la mort.

 

5 – Même si pour lui, «  survivre n’est pas toujours une chance », Mikaël Chamdandjian, auteur des Souvenirs de Tchanguere, fera partie des quinze personnes sur cent vingt à pouvoir finalement retourner à Istanbul. Proche de Roupen Sevag, il sera témoin de son refus de se convertir à la religion musulmane en échange d’une vie sauve. Désignés pour être transférés à Ayache, Sevag et Varoujan furent éliminés. Quant à Diran Kélékian, soutenu par l’ambassadeur d’Allemagne Wangenheim jusqu’à sa mort soudaine, il devait périr sur la route de Tchorum.

 

13 juillet 2018

« Quand l’autre disparaît… »

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 4:48
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1 -Paru sous le titre Quand l’âme disparaît…  dans le numéro 6-7 de la revue L’Intranquille (Paris, 2001), l’article de Hélène Piralian, auteur de Génocide et transmission (Paris, L’Harmattan, 1994), traite du concept d’effacement « dans le registre de l’Histoire » à travers le processus génocidaire, à savoir ce qui fait disparaître « à la fois le projet de disparition, le sens de ce projet et la communauté qui en fait l’objet ». Convoquant différents textes pour étayer sa démonstration, l’auteur va chercher à les lier pour comprendre les mécanismes de destruction.

 

2 – « Génocide parfait » qui « n’a jamais eu lieu », selon les termes de Jean-Marie Carzou (Arménie 1915, Flammarion, 1975), les « déportations-disparitions », rapportées par Leslie A. Davis dans son livre La Province de la mort (Éditions Complexe, 1994), provoquent cependant des réapparitions «  dans la vie des vivants, sous la forme dans laquelle [ces morts-là] ont été tués et déniés avoir été tués ». De fait, les hallucinations dont sera victime le héros de Nedim Gürsel, écrivain turc, dans Un long été à Istanbul, se produisent lorsque que les évènements liés à la mort n’étant pas reconnus, les morts reviennent « plus forts que les vivants ».

 

3 – Les Musulmans massacrés par les Serbes dans l’enclave de Srebrenica furent victimes de mesures « prises pour que rien ne puisse être repérable », afin ni de retrouver ni de reconnaître les cadavres. De la sorte seront soigneusement organisées « la non-existence passée », la non-inscription du mort dans la généalogie et l’impossibilité du deuil. Or, plus le disparu aura fait l’objet d’un effacement, plus ses proches entretiendront son omniprésence, au point de le rendre plus vivant que mort. En somme toute extermination sera d’autant plus absolue qu’elle fera des vivants et des morts « des morts-vivants et des vivants-morts ».

 

4 – L’absence voulue des familles croates ou musulmanes lors des exhumations de charniers dirigées par Haglung, anthropologue spécialisé en médecine légale, sur les sites des Balkans, aura eu pour effet de déshumaniser le processus, alors qu’en Amérique latine ou au Kurdistan les proches des disparus établissant des échanges avec les enquêteurs transformaient chaque exhumation en réappropriation, sorte de « restauration des morts en un espace à la fois privé et social ». Dès lors que le deuil devient réalisable, « les morts prennent alors leur place de morts dans le champ de l’Histoire ».

 

5 – Ainsi devient évidente la nécessité non seulement de réinstituer la loi, mais aussi de châtier les coupables et de reconnaître les disparus, sans quoi les pays désymbolisés seront livrés à la barbarie. En effet, « il existe une circulation des crimes contre l’humanité » telle que « l’impunité du génocide arménien a conforté Hitler en son mirage de pouvoir exterminer ».

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