Ecrittératures

18 octobre 2019

Ce que le génocide fait à la Turquie. (4)

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1 – La nécessité de développer le narcissisme et d’effacer le sentiment de culpabilité a conduit les historiens partisans du courant de la synthèse turco-islamique à concevoir une nouvelle représentation du passé fondée sur la défense et illustration de l’islam. Intégré aux nouveaux manuels d’histoire dès 1981, ce nouveau récit vise à répondre à la question arménienne soulevée par les attentats de l’ASALA, traitant les Arméniens de traitres et fondant son discours sur l’équivalence des souffrances en 1915. Par ailleurs, ce récit souligne l’apport des Turcs par leur conversion à l’islam, facteur de progrès dans l’histoire mondiale, à savoir la démocratie et la tolérance.

2 – Cette représentation narcissique de soi conduit les Turcs à considérer leur arrivée en Anatolie (XIe siècle) comme un facteur qui aurait permis à l’Europe d’apprendre la liberté de religion et la liberté de pensée. Dès lors, produit de la synthèse truco-islamique, Recep Tayyip Erdogan et son parti l’AKP, vont incarner un idéal qui avait cours depuis des décennies. De plus, leur revendication obsessionnelle de « tolérance », malgré l’intolérance constante dont les Turcs ont fait preuve durant leur histoire, constitue une autre forme de dénégation du génocide.

3 – Conquête de Constantinople (1453) et bataille de Mantzikert (1071) sont commémorés par les membres de l’AKP comme des fetih, des gains pour l’islam de territoires non musulmans obtenus par le djihad. Ceux qui ont été éduqués dans l’esprit de la synthèse turco-islamique ne peuvent que s’en réjouir dans la mesure où la Fetih est tenue pour l’accomplissement d’un devoir religieux. Or, au lieu d’être désorientés par la réprobation occidentale concernant le génocide des Arméniens, les Turcs préfèrent la commémoration de la Fetih propre à flatter le narcissisme national. Victoire sur les infidèles, le génocide pourrait dans ce cas s’apparenter à une fetih.

4 – Célébrée à Malazgirt (Mantzikert), la victoire militaire des Seldjoukides sur Byzance, qui a ouvert l’Anatolie aux Turcs, est devenue la Fetih qui est enseignée dans les manuels scolaires tandis qu’Alparslan occupe une place équivalente dans leur esprit que Vercingétorix, Clovis ou Jeanne d’Arc dans celui des Français. Qualifier cet événement de fetih faisait de l’islam la justification suprême de la conquête de l’Anatolie et de la soumission des populations chrétiennes. Dans ce cas de figure, la nouvelle patrie des Turcs faisait d’eux ses habitants légitimes et des Arméniens et des Grecs, des étrangers.

5 – En réalité, la commémoration est une manière d’exorciser la peur de l’expulsion telle que l’a signifiée le traité de Sèvres en 1919 et en dépit du fait que la traité de Lausanne en 1923 l’ait déclaré nul et non avenu. Dès lors, la présence turque en Anatolie serait d’autant plus justifiée qu’elle est sacralisée comme le fer de lance de l’islam, tandis que ses habitants arméniens et grecs auraient bénéficié des valeurs morales de justice, commisération, paix, fraternité, science, sagesse et tolérance. Cependant, avec l’assassinat de Hrant Dink (2007) et le centenaire du génocide (2015), le sentiment de culpabilité, dans certains segments de la population turque, a refait surface, les dénonciations de la politique turque devenant de plus en plus répandues.

17 octobre 2019

Ce que le génocide fait à la Turquie. (3)

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1 – Comme l’ont observé Hannah Arendt à propos d’Adolf Heichmann et Alexander Mitscherlich qui a assisté aux procès des médecins nazis en 1945, il n’y eut chez les accusés aucune manifestation de remords. De la même manière, les mémoires des dirigeants du CUP sont exempts de tout sentiment de culpabilité. Ces témoignages attirent aujourd’hui de nombreux lecteurs et sont régulièrement réédités. Or, même si le sentiment de honte peut être surmonté par la certitude d’avoir bien fait, les « mensonges de la conscience » et le refoulement de la culpabilité risquent d’induire des névroses et des suicides, sinon de provoquer des flambées de violence dans la sphère publique.

2 – Dans le cas où tout un pays nie sa culpabilité, l’État est tenu de renforcer les stratégies de défense pour pérenniser le refoulement du problème. De fait en Turquie, ces mécanismes ayant besoin de s’asseoir sur le mépris de l’Autre, ce sont les écoles, l’armée, les mosquées, mais aussi les organisations et les partis qui s’en chargent plus ou moins ouvertement. Reste à l’État le devoir de répéter et renouveler les stéréotypes qui constituent l’obsession nationale. Dans le cas de la Turquie, l’efficacité de la solution consiste à imprégner le nationalisme de religion.

3 – Le nationalisme qui «  rassure sur soi, sur son passé, sur le passé de la nation » (Copeaux) conduit également à éviter le travail de deuil. En ce sens, il représente un des éléments obligatoires du consensus imposé à la population dès lors qu’il permet « d’accepter les souffrances[…]subies et de légitimer la violence infligée » (Copeaux). De ce fait, le « souffle chaud » ( Fichte) de la nation et la «  confusion hallucinatoire » (Freud) de la religion se conjuguent comme le rationnel et l’au-delà du rationnel pour démultiplier leur pouvoir.

4 – Dès 1918, Ziya Gökalp, en affirmant : «  la nation turque est musulmane », jetait les bases d’un idéal turco-islamique d’obédience sunnite qui excluait la minorité alévie. Ce principe va resurgir au cours des années 1970-1980 avec le soutien des revues, des historiens, des essayistes ou chroniqueurs célèbres, mais aussi des hommes politiques, tendance reconnue sous le nom de « synthèse turco-islamique ». En réalité, la formule selon laquelle « La Turquie est à 99% musulmane » et qui fleurit aujourd’hui est un « aveu implicite du processus de nettoyage des populations non-musulmanes en Turquie» (Copeaux).

5 – Prise à la lettre par ses partisans, cette idéologie dominante a pour effet de les autoriser à agir dans un spectre de violences allant de l’intimidation au meurtre. Ce qui explique les nombreuses séries d’agressions subies par les non-musulmans (Juifs, Chrétiens) ou les musulmans hétérodoxes alévis, sans que l’État ne réagisse vraiment, au point même de laisser ces actes impunis. «  D’une certaine manière, tant que le génocide est nié, la nation turque se doit d’être musulmane, même si elle est gouvernée sous le masque d’une prétendue laïcité » (Copeaux).

Ce que le génocide fait à la Turquie. (2)

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1 – Comme on peut le supposer, les rédacteurs de la « thèse d’histoire » voulue par Mustafa Kémal en 1931, ayant été forcément témoins du génocide, se sont efforcés de masquer les évènements de 1915 pour infuser l’idée qu’il s’agissait de malheurs habituels à la guerre. Son enseignement au fil des décennies s’est mué en mythe historique propre à expliquer le monde, à établir du lien social et à aider à vivre. Ce nouveau mythe, formé de stéréotypes et de préjugés, a permis le processus de refoulement ou de déni.

2 – De fait, comme toute guerre s’accompagne d’une perte, les Turcs, avec le génocide, avaient « perdu les Arméniens et les Grecs » (Copeaux) en ce sens qu’ils provoquèrent la destruction de leur propre société et durent supporter à la fois la culpabilité et le deuil. « Nous avons détruit notre mémoire, et, ce qui est bien pire, nous avons détruit une part de notre humanité » (Bener, 2015). L’injonction de l’hymne nationale : « Korkma ! Ne crains rien ! », ainsi que les noms de famille ou les prénoms les plus fréquents comme Yilmaz (Sans-Peur), Korkmaz (Intrépide), Kaya ( La Roche), Çelik (D’Acier), Arslan (Lion), reflète dans le fond une anxiété généralisée : sa négation répétée révélant l’existence du contraire, à savoir de la peur.

3 – Présente dans les manuels d’histoire des années 1980-1990, cette peur est inhérente aux avertissements qu’inspireraient les dangers menaçant le pays dans un contexte où « le syndrome de Sèvres » et la crainte que le pays disparaisse alimentent un nationalisme propre à mobiliser et souder la population. De fait, la référence constante aux «  bâtards d’Arméniens », comme insulte, montre que le temps s’est arrêté en 1915, comme si rôdaient depuis un siècle dans les esprits la peur du fantôme arménien et le sentiment de culpabilité qui lui est joint.

4 — Les écrits de Karl Jaspers de 1948, relatifs à la culpabilité allemande, permettent de comprendre le cas de la Turquie post-génocidaire. En effet, pendant et après le génocide, la conscience individuelle, loin d’être perturbée, s’en est accommodée en raison de plusieurs facteurs comme l’élaboration de « mensonges de la conscience », d’une « bonne conscience dans le mal » ou d’une « soif d’obéissance », tandis qu’en fait « on a abdiqué toute conscience » ( Jaspers). « Ainsi les actes criminels sont-ils justifiés par de prétendues bonnes raisons comme la patrie, la nation, le devoir d’obéissance » (Copeaux).

5 – Or, malgré l’efficacité des mensonges de la conscience, non seulement persiste le sentiment de culpabilité, mais encore il se transmet. Angoisses, cauchemars, tentatives d’évitements d’un parent traumatisé sont ressentis par l’enfant avec sa propre sensibilité. Les recherches récentes en Turquie, comme celles en histoire orale dans la région de Diyarbekir par Adnan Çelik et Namik Kemal Dinç, ont largement documenté l’existence d’un sentiment de culpabilité diffus, les interviewés évoquant souvent « une malédiction de cent ans » (Çelik et Dinç, 2015). Plus facile chez Kurdes, cet aveu se heurte encore à des mécanismes de défense parmi les Turcs.

16 octobre 2019

Ce que le génocide fait à la Turquie. (1)

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1- Historien spécialiste de la Turquie, Etienne Copeaux a fait paraître, le 30 septembre 2019, un long article sur son blog Susam-Sokak intitulé : Ce que le génocide fait à la Turquie. Il y examine la politique d’écriture de l’histoire menée par les dirigeants turcs et visant avant tout à faire oublier 1915. Déjà en 1931, Mustafa Kémal affirmait : «  L’écriture de l’histoire est aussi importante que l’action », injonction qui parachevait le mécanisme de turquification systématique avec les expulsions massives d’Arméniens et de Kurdes de 1922.

2 – De fait, considérée comme une mise en conformité avec la situation post-génocidaire, cette « réforme de l’histoire » s’apparentait à un véritable coup d’État en histoire, créant ainsi un roman national nouveau et glorieux et qui devait servir de base aux manuels scolaires dès 1931. Selon ce récit, les Turcs, en migrant à la périphérie de l’Eurasie, devaient permettre à tous les peuples du continent de bénéficier de leur haute civilisation. De la sorte, les Sumériens, les Étrusques et les Hittites étaient censés être des Turcs et l’Anatolie devenait le pays des Turcs depuis la Préhistoire.

3 – Cette « représentation coercitive du passé » (Copeaux) allait corrompre la recherche scientifique en histoire et, dès lors qu’elle avait été voulue par Mustafa Kémal, revêtir un caractère sacré. Le contrôle de l’histoire par l’État devait ainsi masquer la violence sur laquelle s’était établie la république, devenant par là même un élément du « consensus obligatoire » (Copeaux, 1997, 2000). De fait, cette thèse d’histoire révèle quelque chose de la Turquie post-génocidaire, à commencer par le narcissisme qui imprègne le récit.

4 – Se considérant comme l’élite de l’humanité, les Turcs rejettent toute altérité. Mais ce besoin permanent de justification cache en réalité un manque de confiance en soi. Par ailleurs, la recherche de légitimité implique un recours constant à la rationalité et à la science comme l’archéologie. Implicitement, le récit s’adresse à un « super-destinataire implicite « (Copeaux), à savoir l’Occident, pour lui signifier que sans l’intervention des Turcs dans l’histoire, il n’aurait pas connu les valeurs de civilisation.

5 – Cette idéalisation du Turc, présente dans les discours et la mentalité nationalistes dès avant l’avènement de la république, allait imprégner la rhétorique négationniste lors des procès de 1919. Prétextant leur appartenance à un des peuples les plus tolérants et civilisés du monde, les accusés nieront leurs exactions génocidaires. Cette rhétorique devait se perpétuer durant des décennies en présentant le peuple turc comme un exemple pour les autres nations dans tous les domaines, leur apportant un « style de vie supérieur» (Copeaux 1997).

11 février 2019

La force de l’utopie

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Je déjeunais l’autre jour à la MCA du 15 rue Bleue à Paris, quand la salle s’est brusquement remplie des membres de l’Organisation Terre et Culture. Ils étaient en assemblée générale à l’étage au-dessus. J’ai reconnu parmi eux, certains anciens du Collège Samuel Moorat de Sèvres, dont certains comme Kégham Kévonian et Manoug Atamian avaient milité avec moi au Centre d’Études Arméniennes. Ce furent des retrouvailles.

Ces premières lignes d’un article sur l’utopie devraient suffire à formuler quelques remarques. L’une est de souligner combien les Pères qui nous ont encadrés au collège, loin d’avoir consacré leur vie en vain à une éducation arménienne de leurs élèves, ont en quelque sorte gagné leur pari en leur ayant instillé le goût de l’impossible. Si beaucoup parmi les élèves ont été happés par l’engrenage ordinaire de la vie, quelques-uns ont réussi à sortir du lot pour recevoir la cause arménienne en héritage et pour la transmettre. Je pense à Kégham Kévonian qui lançait il y a une quarantaine d’années l’Organisation Terre et Culture, laquelle aujourd’hui essaime dans le monde entier.

Je pense aussi au fait que dans cette longue chaine d’années qui commencent à la veille du cinquantenaire du génocide et voient le réveil de la lutte pour sa reconnaissance, les mouvements naissent, meurent et donnent naissance à d’autres mouvements, les uns mourant à leur tour, les autres étant portés à perdurer. Ainsi, le goût de transformer le rêve impossible en avenir réel qui animait alors les élèves les plus actifs du collège allait les conduire à adhérer à un mouvement, puis à sa mort à en intégrer un autre, sans jamais se lasser, sans jamais fléchir, car le devoir d’utopie est toujours plus puissant que l’envie de jeter l’éponge, surtout quand ce devoir est bien accroché à une âme formatée par l’histoire la plus terrible.

De fait, depuis le génocide, les Arméniens sont assignés à l’utopie tellement le malheur qui s’est abattu sur eux fut énorme et tellement l’injustice qui se perpétue semble de glace. L’utopie, c’est un lieu qui n’existe pas dans une réalité qui trahit constamment les rêves que vous faites pour réparer un mal. Or, le propre de l’homme, c’est justement de sublimer le deuil en vie, à savoir d’envisager, quoi qu’il en coûte, un stade où se réconcilient les contraires les plus violents. Les utopies font les hommes d’action et les hommes d’action font l’histoire. Certes, ils se heurtent un temps au réel, échouent, mais leur échec conduit leurs successeurs à « corriger le tir » jusqu’à ce qu’ils réussissent.

Le renversement de la monarchie française était une utopie. Le désir de voler comme un oiseau, celui de nager comme un poisson étaient des utopies. On n’arrêterait pas d’énumérer les utopies qui ont fait le monde dans lequel nous vivons, de celles qui ont défié le réel, même si aujourd’hui encore des hommes et des femmes travaillent pour ce qui paraît aux yeux du plus grand nombre du délire.

Concernant les Arméniens, quand, il y a plus de cinquante ans, avaient lieu les premiers défilés du 24 avril en France, chacun aurait considéré comme utopique l’objectif de faire de cette date une journée nationale consacrée au génocide de 1915. Il ne venait à l’idée de personne que ce jour puisse arriver. Et pourtant l’idée a fait son chemin dans les têtes les plus avancées de nos leaders. Jamais, il y a cinquante ans, on n’aurait pu penser qu’un président de la République française puisse s’aligner sur nos revendications. Et pourtant, cela s’est fait récemment au dîner annuel organisé par le CCAF. Les grandes gueules de service peuvent brailler autant qu’elles peuvent, cracher sur ceux qui ont décidé de nous représenter, ce qu’ont fait Ara Toranian et Mourad Papazian est l’histoire d’un rêve devenu réalité. Ils l’ont fait en dépit d’un défaut de représentativité au sein de la diaspora, mais sans attendre qu’ils soient légitimés, ils ont préféré agir. Et ils ont eu raison. L’urgence l’exigeait. Les Arméniens de France devraient reconnaître ce résultat à nul autre pareil et rendre grâce à ceux qui ont dû franchir maints obstacles pour y arriver.(J’ajoute que ce genre d’opération commerciale comporte toujours quelques impuretés. En l’occurrence les plus fins de ceux qui critiquent toujours tout verront que le président y trouve un bénéfice électoral certain. Et alors ? Quelle importance si les Arméniens en retirent un avantage encore plus grand, dont celui d’énerver les négationnistes).

Dans le cadre de la reconnaissance du génocide par la Turquie, tout milite depuis cent ans et aujourd’hui plus que jamais, en sa défaveur. Le négationnisme pur et dur de l’État turc semble une forteresse d’autant plus imprenable qu’il modèle les mentalités dans la haine de l’Arménien. Pour autant, des brèches ont été ouvertes au sein de l’opinion turque depuis le cinquantième anniversaire du génocide. Qui aurait pensé que des Turcs issus de la société civile et des Arméniens de la diaspora participeraient un jour à une même commémoration dans la ville même d’Istanbul ? Et pourtant, c’est bien ce qui a lieu chaque année depuis un certain temps. La vérité fait son chemin comme une eau sur les terres de la mémoire brûlées par la sècheresse.

Pour revenir à l’Organisation Terre et Culture, il faut reconnaître le caractère utopique qui consiste à reconstituer, pierre à pierre, ce qui a été détruit par le temps ou l’histoire. Mais cette logique de reconstitution devait naturellement se porter sur les dommages multiples, aussi bien humains que matériels, provoqués par le génocide de 1915. A sa création en 2004, le Collectif 2015 : Réparation pouvait sembler en pleine utopie. Il faut imaginer l’immense confiance des membres d’OTC envers leurs leaders pour avoir osé les suivre sur cette voie. Et pourtant, avec le recul, il faut admettre qu’ils avaient pleinement raison de se lancer à l’aveugle dans une course aux revendications. Pourquoi ? Car la cause de la reconnaissance par la Turquie est juste. Et peu importe que les réparations seront immenses, il faudra bien un jour que les Arméniens soient prêts, qu’ils aient en mains des documents irréfutables pour se donner les moyens d’une négociation sans condition. Or, c’est à quoi travaille le Collectif dans le calme le plus résolu.

Dans le fond, que fallait-il faire ? Se laisser aller au découragement ou agir afin que les morts de 1915 aient un nom et une sépulture ? Le Collectif 2015 : Réparation a préféré agir. C’est-à-dire, dans les conditions actuelles de la politique turque négationniste, activer l’utopie.

En Arménie, les années Kotcharian et Sarkissian avaient à ce point gelé le débat démocratique par la corruption, les fraudes et la répression que toute tentative de révolution semblait utopique. Et pourtant, les opposants n’ont cessé de protester dans d’interminables meetings sans jamais se lasser, sans jamais cesser d’y croire. Et finalement, les plus utopistes des Arméniens, avec leurs moyens dérisoires, ont réussi à balayer les signes de la désespérance au profit d’une société nouvelle. Je pense aux militants des droits de l’homme, à ceux qui ont lutté contre les fraudes électorales sans relâche dans l’espoir de faire naître une Arménie libre, juste, aspirant au bonheur.

Soyons utopiques, quoi qu’il en coûte !

Denis Donikian

5 février 2019

COLLECTIF 2015 : RÉPARATION

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1 – Soutenu par l’Organisation Terre et Culture, le Collectif 2015 : Réparation, devant l’incapacité de la communauté internationale à rendre justice aux Arméniens pour le crime de génocide dont ils ont été victimes, a décidé de publier, le 25 Novembre 2004 à Paris, une déclaration destinée à reconsidérer la Question arménienne dans une perspective de dédommagement. Celui-ci implique «  la restauration et la restitution de ce qui a été matériellement anéanti, endommagé et aliéné, et celle de tous les droits simultanément perdus ».

 

2 – Cet objectif conduit le collectif à devoir mesurer le préjudice subi par la nation arménienne dans le but de formuler des demandes de réparation précises et de mettre en place des structures destinées aux revendications des Arméniens. En ce sens, si un inventaire officiel des biens arméniens en Turquie, particulièrement des églises, a été établi et publié en 2016, il reste inachevé. Parmi les autres objectifs figure celui de retracer la carrière des criminels jeunes-turcs dans la Turquie républicaine. Un programme « Images du patrimoine arménien » a permis de réunir une vaste documentation iconographique de plus de 20 000 pièces dont la moitié a été numérisée.

 

3 – En collaboration avec l’Organisation Terre et Culture, le Collectif 2015 a organisé à Paris à l’Assemblée Nationale, le 7 avril 2016, un colloque intitulé «  Guerres, génocides, crimes contre l’humanité : la question des réparations ». Un autre colloque reste en préparation sur les réparations proprement dites. Par ailleurs, le Collectif 2015 projette également d’établir des cartes de filiation destinées à retracer l’ascendance de chaque Arménien, indiquant son diocèse d’appartenance avant la Grande Guerre et les dommages encourus : déportation, expatriation, conversion forcée, etc.

 

4 –La déclaration du Collectif 2015 : réparation, en date du 25 novembre 2004, porte sur la nécessité de replacer la Question arménienne dans toute sa dimension. Elle constate que, victimes du génocide, les Arméniens chassés de leur patrie ont droit à des réparations par l’État turc. Parmi les dommages éprouvés figurent les pertes en vies humaines, les mesures de dénationalisation, l’injustice morale dont les rescapés et leurs descendants ont souffert, la restitution des biens nationaux et la réhabilitation des monuments, la compensation pour les biens privés spoliés, la restitution des avoirs et placements bancaires.

 

5 – Dans cette perspective, le Collectif 2015 : réparation a décidé de préparer un Livre Blanc comme outil juridique dont le but consisterait à faire valoir les demandes des Arméniens. Il juge nécessaire de mettre en place une structure représentative et appelle les institutions européennes à la nécessité de prendre en compte les préjudices subis par les Arméniens. Enfin, il en appelle à la conscience du peuple turc afin qu’il reconnaisse la place des Arméniens à ses côtés, « dans une fraternité toujours possible ». 

6 janvier 2019

Les origines de notre destin

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Interrogé par le journal Le Monde en date du 6-7 janvier 2019, Raphaël Glucksmann déclare qu’ « il ne faut pas laisser ses origines devenir un destin ». Voilà bien une phrase qui sonne juste dans la mesure où chacun doit être le créateur de sa biographie plutôt qu’à être la créature de l’histoire. De fait, c’est toujours l’histoire qui vous crée en quelque sorte. C’est l’histoire qui vous conduit à être vous-même. Les entretiens que Le Monde a mis en place autour d’une personnalité qui aurait produit sa propre naissance spirituelle, en l’occurrence son éveil à la politique à partir d’un moment décisif, montre qu’avec Raphaël Gluskmann ce moment fut la lecture des articles de Patrick de Saint-Exupéry dans le Figaro, en 1998, sur la responsabilité de la France, dotée alors d’un gouvernement de gauche, dans le génocide rwandais. On ne pouvait attendre moins qu’un choc émotionnel très fort dû à une trahison idéologique de la part de son propre pays. Dès lors, cette émotion va se traduire en destin, Raphaël Gluksmann cherchant à promouvoir une démocratie propre, par exemple en devenant le conseiller du président géorgien Mikheil Saakachvili. Et aujourd’hui en créant un nouveau mouvement, Place Publique.

Rapportée aux Arméniens, la phrase de Gluksmann revient à dire qu’il ne faut pas que leurs origines orientent leur vie mais que la liberté individuelle commande à chacun de s’en émanciper pour s’orienter dans une direction qu’il peut estimer utile pour l’humanité et juste envers les nécessités de la vie. De fait, il s’agit d’ajouter de la vie à la vie plutôt que de participer de près ou de loin à la catastrophe à laquelle l’humanité semble vouée.

Je ne sais si tous les Arméniens qui se battent pour la cause de la reconnaissance ont eu un genre d’émotion dans leur enfance, qui aurait définitivement orienté leur vie vers ce combat. Ce n’est pas certain. Mais il a suffi que quelques-uns parmi eux l’aient ressenti pour que leur vocation leur donne la force d’entraîner derrière eux ceux qui n’auraient pas bénéficié de ce choc. Peu importe dans le fond. Le combat pour la reconnaissance prend différents chemins. Et tous sont aussi bons les uns que les autres.

Pour l’anecdote, et pardon si je me répète, chez moi ce fut le départ pour l’Arménie de mon ami d’enfance Gollo, en 1947. J’étais dans les bras de ma mère, sur le quai de la Joliette, et Gollo était dans ce grand bateau blanc, le Rossia. Je pleurais toutes mes larmes et je pleure encore aujourd’hui. Probable que mon destin se nouait là à mon insu puisque des années plus tard je devais me rendre en Arménie pour étudier. C’était en 1969.

En réalité, le tragique de l’histoire qui s’est abattu sur les Arméniens débordant de tous côtés et les submergeant quoi qu’ils fassent pour s’en divertir les aura obligés à faire de leurs origines un destin. Ce sont ces origines de sueur et de sang qui auront dans le fond présidé aux choix essentiels au-delà des choix existentiels. Les Arméniens ne pouvant faire autrement que de désigner de leurs cris, de leurs souffrances, de leur manque le criminel turc qui persiste à vouloir clore le chapitre du génocide. Les Arméniens en ont fait un devoir qui au crime contre l’humanité doit répondre par un cri d’humanité. Au crime qui consistait à dénier toute humanité aux Arméniens, les Arméniens répondent par la nécessité de reconnaître qu’ils sont des êtres humains à part entière.

Dans ce sens, le destin des Arméniens est d’autant plus tragique qu’ils sont tenus de se battre pour ça alors qu’ils n’ont jamais souhaité d’autre de que vivre normalement. Certes, ils vivent normalement, mais ils vivent avec un trou en eux qui est le trou de la perte. C’est ainsi qu’échoit à chaque peuple sur terre le devoir de faire avancer l’humanité vers la lumière. Celui des Arméniens est de contribuer à la paix universelle par la dénonciation obsessionnelle du déni turc.

Denis Donikian

13 décembre 2018

Le Parti Hentchakian

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 1:16

 

1 – Fondé à Genève par Avédis Nazarbékian, Kévork Kharadjian, Roupène Khanazadian, Christopher Ohanian, Gabriel Kafian, et Manuel Manuelian, tous étudiants, le Parti Hentchakian (de hentchak, la cloche ou le tocsin, symbole de réveil et de liberté), aura pour mission d’œuvrer en faveur d’une indépendance de l’Arménie ottomane, faute de pouvoir agir en Russie ou en Arménie russe (O. Jamgocyan, op. cit.). Manifestations et insurrections pousseront Abdul-Hamid II aux massacres de 1894-1896, tandis que naîtront chez les Turcs musulmans des soupçons de trahison à l’encontre des Arméniens.

2 – Après une période sans massacres de 16 années, consécutive au traité de Berlin, la révolte de Sassoun, orchestrée par le Parti Hentchakian (Minas Tchéraz, Questions Nationales, Réponse à M. Archac Alboyadjian, Imprimerie Massis, Paris 1927), va substituer la répression à l’influence des ministres et dignitaires réformateurs. La marche pacifique de Kumkapi organisée par le Parti Hentchakian en réponse aux évènements d’Erzurum se terminera en carnage sous le regard passif des grandes puissances représentées à Constantinople. De fait, « Abdul-Hamid II sait que l’Europe ne bougera pas » (O. Jamgocyan).  Les revendications du Parti resteront vaines.

3 – En réponse à l’action des Hentchak et à l’arrivé d’une centaine de combattants de F.R.A. à Kars, Abdul-Hamid II va créer la cavalerie Hamidié, dont la mission sera de « supprimer les Arméniens », selon les mots de A. Beylerian (op.cit.). Le 30 septembre 1895, le parti organise une manifestation pacifique à Kumkapi pour demander le respect des clauses du traité de Berlin et dénoncer les exactions contre les Arméniens. L’affrontement avec les gendarmes va conduire les mollah et les softa, étudiants en théologie, à lancer une véritable chasse à l’homme arménien.

4 – Dès lors, la politique du Palais sera de réprimer toute révolte arménienne dans les provinces orientales de l’Empire au nom de la foi et de l’Islam et avec le soutien des Hamidié, ce que les Jeunes-Turcs dénonceront comme des « crimes officiels », propageant ainsi l’idée selon laquelle l’Empire serait devenu ingouvernable avec Abdul-Hamid. Par ailleurs, les échecs du Hentchak lui feront d’autant plus perdre tout crédit auprès de la bourgeoisie stambouliote qu’il ira jusqu’à assassiner les fortunes arméniennes qui rejetaient leur demande de subvention, comme Apik Effendi Oundjian, grand mécène qui intervint lors de la famine de Van.

5 – Cependant, lors de sa 77Convention générale, à Costanza, en Roumanie, le parti exprimant ses doutes sur le Comité Union et Progrès décidera de faire assassiner ceux de ses dirigeants qui auraient commandité les massacres d’Adana en 1909.  Mais les participants seront trahis puis arrêtés. A la fin de l’année 1913, les prisonniers Hentchak seront plus de 140. Deux ans plus tard, le 15 juin 1915, 20 d’entre eux seront pendus sur la place publique de Bayazid, immortalités sous l’appellation de « 20 potences ».

 

 

 

 

6 décembre 2018

La Constitution de 1876

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Midhat Pacha

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1 – Pour rédiger la Constitution ou Kanun i Esasi, Midhat Pacha, Grand Vizir depuis le 19 décembre 1876, proposa à Abdul-Hamid II une commission de vingt-cinq membres, qui comprenait trois Grecs et trois Arméniens, tous hauts fonctionnaires de l’Empire ottoman, choisis plus pour leurs compétences que par calcul politique (Onnik Jamgocyan, La fin de l’Arménie ottomane, Paris, 2018). Parmi les Arméniens, se trouvent Krikor Odian, Ohannes Tchamitch et Vahan Effendi.

2 – Fils de Boghos Odian, grand mécène, Krikor Effendi Odian, principal conseiller de Midhat Pacha, a participé à la rédaction des Lois organiques de la nation arménienne – Kanunname-i Millet-i Ermeniyan. Ohannes Effendi Tchamitch sera Ministre des Travaux Publics et aura traduit en ottoman la Lezione di Logica du professeur Pascal Galuppi. Quant à Hovhannes Vahanian, connu sous le nom de Vahan Effendi, sous-secrétaire d’État au Ministère de la Justice, il a étudié la chimie à Paris et a traduit en arménien les Premiers éléments de chimie de Henri-Victor Regnault.

3 – Inspirée des carbonari et de la Franc-Maçonnerie française, cette Constitution, proclamée le 23 décembre 1876, comprend 119 articles qui mettent en place une monarchie constitutionnelle. Elle avait pour « finalités de prévenir l’insurrection des peuples de la mosaïque ottomane et d’empêcher les aspirations indépendantistes des minorités chrétiennes de l’Empire » (O. Jamgocyan op.cit.)Elle visait surtout à éviter la mainmise des puissances européennes sur la Turquie.

4 – Pour autant, l’échec de la Conférence de la Corne d’Or en décembre 1876 va discréditer Midhat Pacha auprès des Européens, tandis que Abdul Hamid, qui le redoute, a déjà programmé sa chute. De fait, Midhat Pacha avait souhaité intégrer les Grecs et les Arméniens dans les administrations afin de faire front commun contre la menace russe. Démis de ses fonctions en février 1877, puis exilé à Brindisi, il sera « le dernier défenseur des idées du Tanzimat et l’héritier des Pachas réformateurs » (O. Jamgocyan, op. cit.).

5 – Après avoir été Gouverneur de Syrie, puis de Smyrne, Midhat Pacha sera arrêté et condamné à mort en juin 1881, accusé d’avoir fomenté le meurtre d’Abdul-Aziz. Loin de suivre le Cheikh-ul-Islam, le Fatwa Emini dénonce la sentence comme une injustice. Exilé à Taëf sur ordre d’Abdul-Hamid, Midhat Pacha, après une détention aux conditions inhumaines, sera égorgé le 26 avril 1883.

 

 

3 décembre 2018

Les Mémoires de Karabet Devletyan

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Numériser 2

 Karabet Effendi Devletyan

président de l’Union Raffi-i Haratchtimagan

Responsable du coin ( Damgaci) de l’Hôte Impérial des monnaies

Grand-père d’Onnig Jamgocyan

auteur  La fin de l’Arménie ottomane (Editions du Bosphore, 2018)

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1 – Le récit du 24 avril 1915 par Karabet Devletyan (O. Jamgocyan. La fin de l’Arménie ottomane, Paris, 2018) commence au moment du repas, vers 21h 15, quand il est conduit au poste de Tchinili, à Selamsiz, où il se retrouve avec Krikoris Balakian, Siamanto, Nechan Kalfayan, Vaghinag Bardizbanian, Manoug Basmadjian avant qu’ils ne soient embarqués à Salacak pour Sarayburnu, puis conduits à pied jusqu’à la prison centrale de Mehterhané où, arrivés les premiers, ils sont rejoints par des médecins, professeurs, pharmaciens, révolutionnaires et dirigeants politiques des différents quartiers arméniens de Constantinople. Harutyun Chahriguian, dirigeant dachnak, aura ces mots prophétiques : « Ce n’est que le début du yeghern ».

2 – Dans la nuit, des autobus rouges, chargés au maximum, conduisent les détenus au vapeur N° 67 du  Chirket-i Hayriye  qui devra les amener  jusqu’à Haydarpacha.  Ils seront près de 300 à être placés dans des wagons, surveillés par un soldat et un civil. Quatre jours plus tard, le train s’arrête à Sindjan Köy où Ibrahim Bey, directeur de la prison centrale de Constantinople, fait descendre les plus suspects des déportés pour qu’ils soient acheminés à Ayache et qu’ils soient pour beaucoup condamnés à mourir sous d’atroces tortures. Le train continue jusqu’à Ankara où avaient été réunis des yayli destinés à les transporter à Tchankiri.

3 – Logés au han de Kalédjik, les intellectuels sont choqués de se trouver exilés dans un lieu aux saletés repoussantes. Très agité, arrêté sur une confusion de son nom avec komitadji (révolutionnaire), Komitas Vartabed s’inquiète : « Comment est-ce possible ? Hier j’étais chez le Prince héritier, et maintenant en exil, dans l’incertitude. Où allons-nous ? Pourquoi y allons-nous ? Je ne comprends pas ». La neige tombe et il fait froid. Suppliant l’officier de faire monter l’octogénaire Hagop Korian, très malade, dans une voiture à ressorts de suspension, Devletyan s’entend dire que de toute manière ils sont condamnés à mort et que plus vite ils crèveront plus vite son travail sera terminé.

4 – Arrivés à Tchankiri, les « indésirables » sont logés loin du centre-ville au rez-de-chaussée d’une caserne où il n’y a rien, les toilettes étant à l’extérieur et l’eau tirée d’une rivière proche. Devletyan oblige Puzant Kétchian à partager son coussin avec les détenus âgés les plus fragiles, et en premier avec Komitas, 30 mn chacun. Les Arméniens turcophones de Tchankiri rendent visite aux déportés, en particulier à Diran Kelekian, Puzant Kétchian et au Dr. Torkomian. Ils donnent des effets et des meubles que Balakian, Kétchian et Devletyan répartissent entre les détenus.

5 – Krikoris Balakian, Ohan Garabédian, Houssig Katchouni, Komitas et des pasteurs protestants dirigent des prières et cantiques au milieu des lamentations. Profitant de la présence de savants parmi eux, des malades viennent se faire soigner tandis que les avocats plaident les causes des habitants devant les tribunaux et que les agronomes aident à la protection de la vigne. Varoujan écrit des poèmes sur des morceaux de papier et les jette dans le fleuve qui rejoint le Kizil Irmak, pour qu’ils soient emportés à Sébaste, dans son village de Prknik.

 

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