Ecrittératures

6 juin 2021

Impressions de lecture : “La Malédiction”, Diyarbakır 1915

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Par Antranik Toufektsian

Article paru sur KEDISTAN

Dans sa préface, Etienne Copeaux estime que ces écrits, parus en turc sous le titre “Diyarbakır 1915” devraient être mieux connus par leur traduction.

Il y mentionne sa découverte d’un terme : “Ah” le “malheur” que personnellement, j’avais entendu dans la bouche de mes grands-parents. Ils disaient même “Ah enan, vah enan” pour “le malheur et peine.”

Dans la préface des auteurs, on évoque l’acharnement de l’État turc à effacer toute trace du génocide alors que dans la société kurde, c’est un sujet ouvert. Certains témoignages rapportent aussi les actions de certains autres qui ont apporté assistance aux Arméniens.

Suivent 15 chapitres, où sont décrits les récits auprès des témoins, plus ou moins apparentés aux exécuteurs, dans des actions d’une violence quelquefois inouïe.

Le premier chapitre tourne autour d’une personnalité marquante dans cette mise en œuvre néfaste, le préfet de Diyarbakır, le docteur Mehmet Reşit. Arrivé le 28 mars 1915, il met rapidement en place l’organisation de la déportation des Arméniens. On comprend vite que c’est le synonyme d’élimination.

Le second chapitre parle des relations entre Arméniens et Kurdes avant 1915. Pour ma part, je découvre une coutume, le “kirvelik” méthode d’institution de liens entre familles pour établir un équilibre identitaire. Une sorte de charte du “vivre-ensemble” en somme…

Les autres chapitres sont une suite de témoignages prouvant que la mémoire perdure malgré le temps. Bien souvent, il est dit que c’est l’État qui a poussé les Kurdes à éliminer les Arméniens en faisant la promesse qu’ils profiteraient de leurs biens. On cite même des cas où ils étaient payés par tête de chaque victime. Ce sont des récits où l’horreur et la barbarie sont déployées dans des tueries de tout arménien quel que soit son âge ou son sexe. Les hommes valides ne sont déjà plus là car enrôlés dans l’armée, sans armes, dès 1914, puis massacrés.

Il y a au début du chapitre 6, “Quand la mémoire prévaut sur l’histoire”, la référence à l’histoire “officielle” de la Turquie actuelle. Cette histoire révisée et bâtie sur un passé remanié, épuré, de tous les événements portant préjudice à sa narration. Cette révision du passé est un pilier de la structuration d’un État exempt de tout reproche, mais ne sera pas accepté par une partie importante de sa population, les Kurdes, et même aujourd’hui par des Turcs conscients du passé. Car leur mémoire est marquée par le drame qu’ont vécu les Arméniens, leurs voisins, amis proches auxquels a été infligée une extermination organisée par le pouvoir central, suivie par les responsables locaux et perpétrée par une partie de la population kurde.

Je note ici personnellement que le mot “génocide”, tel qu’il a été défini par Raphael Lemkim en 1948, existait déjà dans la langue arménienne dès 1930, sous  le terme deՑեղազպանութիըն/ Tséghazbanoutioun” qui se traduit littéralement par “extermination d’une race”.

Le mot kurde “firxûn” est mentionné plusieurs fois pour désigner le génocide, preuve de la prise de conscience des habitants de cette contrée.

A tel point que la malédiction suivante, même si elle n’est pas vérifiable, les a marqués pour la postérité.

Les Arméniens persécutés, torturés, assassinés ont dit aux Kurdes (en kurde) : “Em sîv in, hûn pasîv in” exprimant à peu près : “Nous sommes le hors-d’œuvre, vous serez le plat de résistance”.

Un passage analyse l’aspect religieux montrant la stigmatisation des Arméniens, incitant les musulmans à tuer les “ennemis de l’intérieur”. Cette méthode contre les Kurdes a été utilisée en 1990 et aussi de nos jours par Al-Qaïda et Al Nostra.

Plus loin, page 131, le témoignage de Baran, 82 ans, démontre que le mécanisme faisant dresser les Kurdes contre les Arméniens en 1915, se reproduit maintenant entre les sunnites et les autres croyances non majoritaires comme les alévis ou les chiites.

Dans le chapitre 11 qui pose la question : “que sont devenus les biens arméniens ?” il est spécifié que les archives de l ‘époque ne sont pas accessibles, on devine pourquoi…

Profitant du contexte, ce sont les aghas et les beys qui ont fait main basse sur les terres et les richesses “abandonnées” par les Arméniens.

Au chapitre 12, récits des rescapés rapportés par leurs descendants où la notion de “sauvetage” s’imbrique avec celle de rapt. Il est incontestable que du sang arménien coule dans les veines de nombreux kurdes. Des milliers de jeunes filles ou femmes ont été converties. La mémoire est ainsi transmise par le sang…

Voici un témoignage de notre famille, le récit de mon beau-père natif dans la région de Sivas.

“Cela devait se passer en 1916 au plus fort des déportations et massacres, mon beau-père devait avoir douze ans environ.

Il disait qu’une bande de « tchétés » (cavaliers irréguliers armés par le régime jeune turc) avait envahi le village mettant le feu aux maisons et tuant tous les gens sans distinction. Sa famille avait été décimée rapidement et lui n’avait dû son salut qu’en faisant le mort sous les autres cadavres.

Au matin, il s’est retrouvé seul dans un endroit complètement dévasté et désert. Il est parti seul, sans savoir où il allait et je ne sais combien de temps il a erré ainsi avant d’être « recueilli » par des paysans kurdes. Ils l’ont gardé pour en faire un valet de ferme mais au bout de quelques temps, il s’est échappé, errant à nouveau sur les chemins mais avec un objectif : aller vers le sud.

De nouveau, des paysans kurdes l’ont intégré chez eux pour le faire travailler. Et encore une fois, il s’est échappé mais à ce stade son récit ne me revient plus en mémoire.

Il faut préciser que je l’ai entendu il y a plus de 60 ans et ne l’ai noté que bien plus tard.

Ce qui semble probable est qu’il fut recueilli par une mission humanitaire et a été conduit dans un orphelinat vers Alep”.

Nombreux furent les Arméniens islamisés, la plupart des enfants et des jeunes filles ou garçons. Certains sont restés dans leur nouvelle croyance mais d’autres l’ont refusée pour revenir au christianisme.

Un passage rapporte les derniers moments de mourants qui refusent de faire la chahada. 1

Ce que raconte Cemal 55 ans de Dicle, témoin de ce refus et dont la conclusion mérite d’être méditée.

“Dans le monde, aucun peuple n’a pu être éradiqué. En les tuant, en les massacrant, en les déportant, en les anéantissant même, on ne peut pas faire disparaître les Arméniens, on ne peut pas assécher leur source”.

Les derniers chapitres montrent les difficultés de l’après génocide pour les rescapés islamisés qui ne seront jamais considérés comme tel. De nos jours, il y a encore la “chasse au trésor des Arméniens”. Destruction, profanation et fouilles pirates ont des adeptes.

Depuis des années la communauté kurde subit à son tour une oppression, comme une malédiction…

On pourrait trouver une similitude dans les tragiques événements de 1990 et 1938 où tant de destructions et d’assassinats ont été commis par l’État.

Le régime, comme les précédents, impose une unicité turque par tous les moyens, même les plus violents.

S’il existe un univers orwellien, on pourrait le situer dans l’Anatolie où la stigmatisation de l ‘Autre fera encore beaucoup de victimes.

Cet ouvrage apporte la preuve que la mémoire ne peut s’effacer et qu’il est important de la préserver.

 

“La Malédiction”

Le génocide des Arméniens, dans la mémoire des Kurdes de Diyarbekir.

Adnan Çelik & Namık Kemal Dinç,

Traduit du turc par Ali Terzioğlu et Jocelyne Burkmann

Préface, notes et révision d’Etienne Copeaux

l’Harmattan
(333 pages) Avril 2021

En suivant ce lien, vous pouvez lire un extrait, acheter la version papier (32€) ou électronique (24,99€) sur le site de l’éditeur.

24 mai 2021

Naissance en 1994 du Comité du 24 Avril

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 8:18

par Jean Varoujean Guréghian 

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La création, à Paris, du Comité du 24 Avril marque un événement important dans l’histoire de la communauté arménienne de France. Il fut créé à la veille du 80eanniversaire du Génocide.

 

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Les membres fondateurs du Comité du 24 Avril réunis en 2004, pour fêter le 10eanniversaire de sa création. De gauche à droite A. Bagdikian, M. Deirmendjian, J. Guréghian, J. Khatchikian, G. Sarian, D. Shirvanian. Quelques mois après cette photo notre regretté G. Sarian décédait.

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1èreétape – création de la COPA (Coordination de Organisations Politiques Arméniennes)

 

Les manifestations, lors de la commémoration du 24 Avril, sont désormais parfaitement organisées. On l’a oublié, et cela paraîtrait impensable aujourd’hui, mais jusqu’en 1992, il y avait deux défilés pour commémorer le 24 Avril à Paris, avec des parcours différents, l’un avec à sa tête le parti Dachnak et ses sympathisants, l’autre, avec les autres organisations.

Au début de l’année 93, en pleine guerre du Karabagh, en tant que président du club A. Tchobanian (ADL – Ramgavar), j’envoyais une lettre aux présidents des partis Dachnak et Hentchak en les invitant à une rencontre en vue de créer ensemble une cellule permanente entre les trois partis traditionnels, afin de coordonner nos actions et manifestations. Je disais, entre autres, dans ma lettre que cela permettrait peut-êtrede déboucher enfin sur un noyau représentatif et permanent de notre communauté...

Le parti Dachnak ne vint pas à la 1èreréunion, mais après ma 2elettre de relance, les trois partis étaient présents dès la 2eréunion. Rapidement, le 20/03/1993, fut créée la COPA (Coordination de Organisations Politiques Arméniennes) et un communiqué fut envoyé aux médias. Les rencontres entre les trois partis furent fréquentes, régulières et cordiales. Les deux représentants du parti Dachnak, J. Mardirossian et J. Krikorian (aujourd’hui décédé), venaient régulièrement deux fois par mois de Lyon en restant la nuit à l’hôtel. Des actions furent entreprises auprès des autorités en faveur de la cause arménienne. Parmi les actions importantes : l’organisation à Paris des rencontres (en juin 93 et janvier 94) avec les représentants du Parlement du Karabagh.

En vue de préparer le 80eanniversaire du Génocide, décision fut prise d’élargir cette cellule aux autres principales organisations et il fut confié à une personnalité de la communauté le soin de s’entretenir à ce sujet avec l’archevêque Kude Nacachian.

On ne sait pas ce qu’a dit à l’archevêque la personne à qui on avait confié cette tâche, mais toujours est-il que nous nous sommes retrouvés, à notre grande surprise, à une réunion à l’église et organisée non pas par la COPA mais par l’église !

2eétape – création du Comité du 24 Avril

 Heureusement, cette réunion d’octobre 1994 s’avèrera positive puisqu’à l’issue de cette réunion fut créé un groupe de travail composé de sept volontaires. Parmi eux, six membres se distinguèrent particulièrement tout au long des premières années : A. Bagdikian, M. Deirmendjian, J. Guréghian, J. Khatchikian, G. Sarian, D. Shirvanian, issus de différentes organisations et partis politiques traditionnels, dont deux membres de la COPA (D. Shirvanian et moi-même). C’est la naissance du Comité du 24 Avril, et je fus nommé président. V. Khatchérian remplace rapidement V. Der Sarkissian (aujourd’hui décédé) qui était parmi les premiers volontaires….

Il a fallu néanmoins des mois de réunions avec notre avocat pour rédiger les statuts, car certains comme le parti Dachnak, l’AAAS et l’Eglise refusaient d’entrer dans une structure commune. Finalement, grâce à des statuts adaptés, le Comité va pouvoir se constituer officiellement et regrouper progressivement en son sein toutes les principales organisations arméniennes de France, partis politiques, églises, associations, etc. Pour la première fois, une ONG devient un organe représentatif de l’ensemble de la communauté.

La commémoration du 24 avril 1995 (80eanniversaire du Génocide) sera sans précédent, avec écran géant sur la place des Droits de l’Homme (du Trocadéro). La ville de Paris fera, au Comité du 24 Avril, un don exceptionnel de 150.000 frs pour la circonstance. De plus, pour la première fois, les médias sont présents (et sont tous là!). Après cette commémoration, qui fut un véritable tremplin, le « Comité du 24 Avril » va rapidement acquérir un prestige jusque là inégalé, aussi bien dans la communauté qu’auprès des autorités françaises. Rapidement le groupe de travail s’élargira à 12 membres et augmentera encore.

L’un des objets du Comité du 24 Avril sera la reconnaissance, par la France, du Génocide de 1915. Un travail assidu et collectif aboutira au vote à l’unanimitéde la reconnaissance du Génocide arménien par l’Assemblée Nationale, le 29 mai 1998, qui restera un jour historique (la loi sera ratifiée le 29 janvier 2001). L’autre action importante du Comité sera d’ériger, dans le centre de Paris, un monument dédié aux victimes du Génocide et aux combattants arméniens morts pour la France. Ce projet, gelé depuis dix-neuf ans, sera débloqué grâce à la persévérance des membres du Comité et du maire de Paris, Jean Tibéri, qui répond favorablement dès février 1997 à ma première lettre. Le choix de la statue sera celle de Komitas qui allait symboliser le martyr du peuple arménien. La statue, œuvre de David Yerevantsi, sera érigée sur la place du Canada, face au Grand Palais.

D’autres actions importantes suivront et le Comité du 24 Avril prendra une telle importance, au sein de la communauté, qu’il éveillera une brusque convoitise pour sa présidence.

J’ai été cofondateur et le premier président du Comité du 24 Avril d’octobre 1994 à octobre 1998, date à laquelle je ne me suis pas représenté pour des raisons évidentes. Le Comité du  24 Avril s’est transformé, le 21/10/2001, en CCAF (Conseil de Coordination des organisations Arméniennes de France), en perdant peut-être avec son nom hautement symbolique (même en gardant l’essentiel des statuts)… son esprit des débuts.

Il existe aussi une Commission d’Arbitrage, toujours en vigueur d’après les statuts. Elle est composée des membres fondateurs (permanents) du Comité du 24 Avril.

Aujourd’hui, le CCAF, héritier du Comité du 24 Avril, est sans conteste l’interlocuteur privilégié pour représenter la communauté arménienne de France auprès des autorités.

                                     Jean V. Guréghian

25 décembre 2020

10/E – « Où je meurs renaît la patrie » : LES ARMÉNIENS et le GÉNIE du GÉNOCIDE (suite)

Filed under: ARTICLES,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 8:20

E

Au sortir d’un hiver à dormir

Et maigrir tant et tant,

Un ours crevant la dalle

Se dit qu’il serait temps

D’épier quelque chair animale

Qui servirait à le nourrir.

Il ne trouva que dalle.

La faim le rendait délirant.

Il errait à crocs et à cran

Comme il n’est pas permis.

Lorsqu’il tomba sur des fourmis.

Ce fut une hécatombe.

Le nid tourna en tombe

Et l’ours ayant tout avili

Avait le beau dôme détruit.

Quand l’affamé tout à sa joie

Se reput des petites proies

Les fourmis sans attendre

Ni se plier au deuil

Ni au temps se suspendre

Pour parer aux saisons

Refirent leur maison

En repartant du seuil.

Si admirable est le courage

Quand le cœur se met à l’ouvrage,

Qu’il faut tout remettre debout,

Panser le dol et le blessé,

Garder l’esprit hors l’insensé

De bout en bout.

Mais un jour un homme passant

Quelque diable aussi le poussant

Détruisit d’un coup mécanique

L’architecture magnifique.

Dès lors les fourmis dispersées

En des terres désespérées

De nouveaux nids reconstruisirent,

Avec un dôme encor plus haut,

Encor plus grand, encor plus beau.

Ainsi ils se reconquirent.

Et quant à l’ours un homme aussi

L’abattit.

Ce monde est ainsi fait qu’il faut toujours survivre.

Des peuples sont défaits d’autres faits pour revivre…

24 décembre 2020

10/D – « Où je meurs renaît la patrie » : LES ARMÉNIENS et le GÉNIE du GÉNOCIDE (suite)

Filed under: ARTICLES,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 7:04

( Photo graphie de Jean-Bernard Barsamian, copyright)

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D

La chose est entendue : le peuple arménien est exceptionnel. Exceptionnel, oui ! – Mais pour qui, exceptionnel ? – Exceptionnel, parce qu’il est exceptionnel. Cela suffit. Puisque la chose est. – En d’autres termes, et si je vous ai bien compris, dire que les Arméniens sont exceptionnels les rendrait forcément exceptionnels. Voilà un axiome qui me paraît un peu court, jeune homme. En fait, votre affirmation selon laquelle un peuple est exceptionnel suppose que les autres ne le soient pas. Et si exception il y a, encore faudrait-il savoir sur quoi porte cette exceptionnalité ? Quelle qualité ou quel critère d’exception permettrait ainsi de définir l’être-arménien ? Ou quel défaut aussi, pourquoi pas ? Quitte à se demander, puisqu’on y est, quelle cause serait à l’origine de ce caractère exceptionnel qu’on reconnaitrait d’emblée aux Arméniens. En bref, voilà de quoi gloser sur le génie de l’histoire ou sur celui de la géographie qui aurait engendré le génie de la nation arménienne.

Ainsi donc, «  Voyons sans indulgence l’état de notre conscience », si je me réfère à l’auteur des Animaux malades de la peste, sans pour autant insinuer que nous autres hommes souffrons de cette maladie qui se nomme l’exceptionnalité.

En ces jours sombres, il faut bien le dire, l’exceptionnalité des Arméniens aura été mise à mal par des peuples dont ils ont toujours dit qu’ils étaient médiocres. Dès lors, je me demande à quoi sert aux Arméniens d’être exceptionnels s’ils ne sont pas capables de le démontrer sur le champ d’une bataille, au moment de leur histoire où ils pourraient ne plus exister. Ces derniers mois de catastrophe exceptionnelle m’ont également conduit à m’inquiéter au spectacle de nous autres, Arméniens exceptionnels, en train de quémander aux nations sœurs de les aider à sauver l’exceptionnalité de leur lutte en faveur de leur commune civilisation. Étrange, non ? Ainsi donc, si les Arméniens se sont délités au combat, c’est bien qu’ils avaient des ennemis exceptionnels. Partant, il convient d’admettre trois choses : la première serait que les Arméniens dans le fond ne sont pas si exceptionnels qu’ils le prétendent, la seconde que d’autres peuples sont en droit de s’estimer exceptionnels, enfin que chaque nation fait preuve d’aveuglement en se prétendant exceptionnelle, oubliant que toutes les autres se situent d’elles-mêmes, à des titres divers, au plus haut du classement. Oui, chaque nation est à ses propres yeux exceptionnelle et exige que cette exceptionnalité soit respectée par les autres. Sinon… – Sinon quoi ? – Sinon elle cherchera à se sacrifier jusqu’au dernier soldat pour que le respect qu’elle est censée inspirer soit maintenu.

Pour me résumer, et au risque de vous décevoir, je dois reconnaître que pour l’instant tous les peuples se disant exceptionnels ont besoin de cette décoration pour survivre à la médiocrité, quitte à en mourir, ou plutôt pour ne pas mourir de médiocrité. Par conséquent, il nous reste à chercher ailleurs l’exceptionnalité dont ils se targuent. Or, disons-le tout net : les Arméniens que d’autres nations disaient à juste titre exceptionnellement forts et durs au combat ont démontré de telles failles qu’elles les ont précipités dans l’abîme de la défaite. – Quelles failles ? – Ou quel défaut dans le diamant de leur exceptionnalité, pourrait-on se demander ? Quel peuple est sans défaut d’ailleurs, n’est-ce pas ? Petit peuple en nombre, ces Arméniens, réduits par leur histoire à la portion congrue, que des péchés trop grands pour eux auraient aujourd’hui submergés. – Je vous vois venir. Vous allez me ressortir de son écurie votre cheval de bataille. – Écurie d’Augias, oui ! Incurie, même. Si j’avance que les Arméniens ont le génie de la corruption, n’importe quel Arménien narcissique se jettera sur moi pour me faire admettre que ce peuple exceptionnel ne fait pas exception à la peste qui s’empare de tous, même si tous n’en meurent pas. Certes, mais les Arméniens, petit peuple, je le rappelle, au cours d’une guerre larvée de trente ans, ont même entretenu cette pollution grâce au génie égoïstique de quelques politiciens brigands, comme si l’Arménie était un État normal avec des institutions fortes et une population robuste en nombre. Ne faut-il pas du génie, un génie bien spécial d’ailleurs, un génie de la perversion, pour réussir à drainer l’économie sous perfusion d’un pays malingre, assisté de toutes parts, vers les intérêts privés aux dépens d’une collectivité menacée en permanence par un voisin belliqueux ? Appelons ça, génie, même si cette exceptionnalité dans le mal, fait trembler par sa vérité notre narcissique Arménien. Toujours est-il que ce génie arménien qui fait du mal aux Arméniens a sa part dans la faiblesse de cette exceptionnalité dont se gaussent aujourd’hui ceux qui ont su mettre le doigt sur le chancre noir de leur âme. Curieusement, c’est à se demander si la démocratie emphatique et factice qui a sévi en Arménie durant ces trente dernières années n’aurait pas desservi les Arméniens sur le front de leur combativité. Or, aujourd’hui, défaits par la défaite, les Arméniens voient revenir sur le devant de la scène la horde des corrupteurs qui cultivent à grands cris leur espoir de revanche sur le terreau béni d’une désespérance générale. Pire que cela, les acteurs principaux du passif montrent si peu de conscience civique qu’ils osent pousser le peuple à la division. La division… Voilà encore un mal démocratique qu’ont réussi à éviter nos ennemis où la dictature fait ses choux gras d’une désinformation à sa botte et d’une richesse destinée à ses objectifs outrageusement guerriers. Or, l’Arménie de ces trente glorieuses, faite d’une ponctuée de petites pétarades, aura vécu comme si la guerre était devenue une maladie bénigne qui emportait de temps en temps quelques soldats en sentinelle sans nuire à l’insouciance générale. De fait, ce bain de bonheur dans lequel ont vécu les Arméniens les aura affadis jusqu’à émousser leur sens de la survie et du combat. Et donc, s’il faut chercher de l’exceptionnalité aux Arméniens, c’est aussi dans ce génie de la fange. Fange mêlée de feu et de sang dans les tranchées désespérées du combat contre un ennemi qu’on croyait devant alors qu’il fomentait dans notre dos depuis trente ans.

(A suivre)

Rappel : Les peuples manipulés n’étant qu’une caricature d’eux-mêmes, nous tenons à préciser que nous distinguons les Turcs ouverts des Turcs enfermés dans leurs mensonges. Il va sans dire qu’en parlant des Turcs d’aujourd’hui, nous évoquons seulement les Turcs erdoganisés.

19 décembre 2020

10/C – « Où je meurs renaît la patrie » : LES ARMÉNIENS et le GÉNIE du GÉNOCIDE (suite)

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 5:56


(photo Jean-Bernard Barsamian, copyright)

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C

 

L’histoire des faits suffit à désigner le démon attitré des Arméniens. Il est d’autant plus facile à dénoncer que les Turcs lupomaniaques se grisent aujourd’hui, comme leurs pères et leurs mères le faisaient hier, de les assimiler aux boucs émissaires qui font obstacle à leurs érections racistes à poussées expansionnistes. Or, à l’instar du bouc de la Bible qui devait endosser les péchés juifs pour les disperser dans le désert, l’innocent animal arménien, dhimmitudisé à mort, s’était toujours vu chargé du refoulé turc jusqu’au jour où, dépouillé de tout, forcé à la faim et à la soif, l’esprit rasé par la déréliction, il fut transhumé par troupeaux entiers dans les néants de Syrie et Mésopotamie. Ce jour où l’horrible pensée turque s’est muée en horrible maladie arménienne, faite de cachexie et de potomanie, de mortifications et d’abêtissement, et pour le fin du fin d’une humiliation intériorisée comme jamais. Depuis plus d’un siècle, les Arméniens, cassés par l’Empire du pire, acculés à l’errance, ont les Turcs sur le dos et les Turcs, l’œil aigri par le venin de la répulsion, ont les Arméniens dans le viseur. A telle enseigne que les arménophobes sentent par périodes monter en eux comme des règles de sang qui appellent à enfanter de la mort. Ainsi donc, les Turcs auront donné aux Arméniens la chance rare de toucher à chair nue l’exécration en acte en leur injectant les monstrueuses sécrétions de leur âme, à savoir cette délirante ingénierie destinée à fabriquer du meurtre et de la souffrance à grande échelle. Quel honneur n’ont-ils fait aux Arméniens en leur ouvrant à vif les gouffres de la déshumanité alors que les autres peuples n’y entrent que par les mots de leurs textes religieux. Le malheur arménien sait quels sommets d’horreurs les hommes sont capables d’atteindre et quels hommes pourraient en maculer le monde. Mais les Arméniens n’ignorent pas non plus quel lupanar abrite l’esprit turc, alors que les Turcs eux-mêmes ignorent quelle griserie sanguinaire les aveugle. Car avant, pendant et après 1915, aucun Turc ottoman, sinon quelques Justes, et aujourd’hui aucun Turc, sinon quelques démocrates, ne parvenaient et ne parviennent à souffrir de la souffrance arménienne. Et comme la compassion est européenne, les jeunes loups en action qui jouent maintenant dans nos cours, perroquets de leurs aînés jeunes-turcs, peuvent hurler aux portes de l’Europe autant qu’ils voudront : tout le monde sait qu’un bon dévorateur de proie fait un mauvais adorateur du Droit.

 

Quand je dis lupanar pour désigner l’esprit des jeunes loups-garous, chacun aura compris que l’origine du mot est lupus, soit loup, mais plus précisément de lupa ou prostituée. De fait, on se demande comment fait un cerveau obscurci de passions bordéliques pour accéder à la compassion démocratique. Avec les affrontements du Haut-Karabagh, la preuve a été faite qu’il s’agissait aussi bien d’une bataille morale que d’une guerre de mots. Or, jamais conflit armé aussi hors normes que celui-ci n’aura franchi avec autant de je-m’en-foutisme les lignes rouges de la vérité sémantique et de l’éthique humanitaire.

 

En l’occurrence, les faits nous mettront à l’abri de toute partialité si nous affirmons que l’Azerbaïdjan a eu une fois de plus l’occasion d’illustrer une longue tradition de primitivisme arménophage comme à Sumgaït en 1990 où, entre autres cruautés dans l’insoutenable, on enfermait des enfants arméniens dans des sacs pour les brûler. Aujourd’hui, les fils spirituels d’Aliev non seulement tranchent la tête des civils arméniens, mais également se font filmer en vue d’exposer leur acte de bravoure sur les réseaux sociaux, persuadés d’avoir l’aval du grand chef. De même que les armes prohibées par les conventions internationales font feu de tout bois dans les mains des bûcherons et des bouchers de l’apocalypse. Secrétaire du Parti socialiste (PS) à l’international, qui s’est rendu sur place dans le Haut-Karabagh , Jean-Marc Germain, affirme : « Cette guerre a été une boucherie». « L’enjeu était de tuer avant même de conquérir des territoires ». Dès lors qu’Aliev aura impudemment et imprudemment récompensé à son retour de Hongrie où il avait commis son forfait, l’officier azéri Ramil Safarov pour avoir tué dans son sommeil à coups de hache son collègue arménien, Gourguen Markarian, en formation dans le cadre de l’OTAN, on pouvait s’attendre à d’autres exécutions, exemplaires d’une impunité qui défie toute civilisation. Ainsi les jubilations macabres de leur dictateur de conscience si prompt à décorer un disciple en démonerie suffisent à désigner au peuple azerbaïdjanais la voie étroite que doivent impérativement prendre leurs pensées. C’est que le crime ethnique est devenu pour les Azéris une éthique de l’estime centrée sur soi. Pour eux aussi, l’Arménien représente le bouc émissaire chargé de les libérer du complexe qui les ronge.

 

La guerre étant un espace où le non-droit est surtout encouragé, celle du Haut-Karabagh aura multiplié les coups de hache à l’échelle des technologies les plus sophistiquées dans le cynisme le plus sinistre. On aura même vu un peuple jadis génocidé fraterniser au nom de ses intérêts avec deux peuples génocideurs. C’est dire par quelle arrogance dans l’obscène s’est illustrée la lupanarisation des têtes politiques chez les zélotes de la théosphère quand il s’agit de génocider leurs frères, victimes de génocide, au nom d’un jeu d’alliances mâtiné d’aveuglement commercial. Comme si, dans ces esprits torturés par la quête de salut, le sens de la compassion forniquait avec les non-sens des pressions stratégiques. En vérité, les lamentables prieurs de murs n’ont rien à envier aux pitoyables prieurs en basilique minaretisée, les uns comme les autres perpétrant sans vergogne et sous l’œil de leur Créateur les mêmes massacres de ses créatures, mais aussi les mêmes altérations de mots et de la morale, au nom d’un fétichisme national de survie totalement anachronique. Dès lors que vous paraît comme évident que du démoniaque souffle dans l’esprit de ceux que le Dieu tout-Puissant et compatissant aurait élus, vous êtes en droit de croire au dérèglement du monde par n’importe quelle conscience douée d’une raison instinctive, impropre à la sagesse.

 

Contrairement à l’esprit finaud et philistin d’Erdogan, celui d’Aliev a la clarté de ces pulsions qui animent les fauves : ses mots crachent des cris en slogans et des crocs en drones, toujours à l’adresse des mêmes proies. Chez lui, ni repentirs, ni doutes, ni contraintes ne sauraient le dévier des boulimies qui hantent son cerveau reptilien. Les Arméniens ne seront jamais que des chiens comme hier ils étaient des ghiavour. Cette philosophie prédatrice est le propre du conquérant qui est génétiquement programmé pour pousser son cheval de bataille toujours en direction de l’Ouest. En l’occurrence, après le Haut-Karabagh, viendra le Siounik, puis Erevan, rêve-t-il… Le moins qu’on puisse dire est que cet humanoïde, couplé à un cheval mongol, s’il avait eu quelque sens de l’humain n’aurait pas sciemment jeté en première ligne, au devant des soldats azéris, ceux de ses ethnies minoritaires comme les Lezguis, Talyches et autres djihadistes syriens, tous instrumentalisés pour alimenter les impératifs de sa grossesse impérialiste. Le comble étant qu’il ne s’est jamais soucié de ses propres soldats morts au combat pour les rendre à leurs familles, ni d’en publier le nombre et les noms. Comme s’ils n’étaient que chair à canon aussi chers que le fer de ses canons. Il ne s’est jamais soucié de ses soldats comme il ne s’est jamais soucié des Azerbaidjanais tant il détourne les richesses du pays au profit de son clan. De fait, la guerre au Haut Karabagh est celle d’un pouvoir tribal et illégitime contre un peuple qui a démocratiquement refusé de vivre sous son joug.

 

Quant à Erdogan, son art du bluff est de souler le monde avec des paroles en va-et-vient, tantôt doucereuses, tantôt agressives. Jouant sur le chantage, prodiguant des mensonges avec l’aisance qu’il met à déféquer ses coulis de kébab, jamais à court de fausses réponses, de répliques tactiques, de propos à double-fond, il attaque les uns pour ménager les autres, lance des anathèmes aux puissants en oubliant que ses débordements de pouvoir les mériteraient plus que n’importe qui, voit la paille dans l’œil de ses voisins sans jamais remarquer la potence incrustée dans le sien, pousse l’injure à un niveau diplomatique, emprisonne des Turcs inconvenables qu’il astreint à une justice à sa botte, en pousse d’autres à l’exil comme s’ils n’avaient aucune légitimité à vivre dans le pays où ils sont nés, menace-prie-tue… Car il tue beaucoup Erdogan, à bout portant ou par délégation. L’homme ne respecte rien que ses intérêts, toujours ses intérêts et encore ses intérêts comme si la voix turque était la seule sous laquelle devrait s’agenouiller celles des autres pays. Son aisance à tutoyer le monde l’autorise même à le meurtrir. Combien d’hommes sont asservis à sa voix et combien de voix sont assassinées ? Combien d’hommes et de femmes sa bêtise fait souffrir à l’heure où j’écris ces lignes ?

 

Nos deux génocidophiles ont montré au monde, à l’occasion de cette guerre, de quoi ils étaient capables : Erdogan en magnifiant les mânes d’Enver Pacha, l’un des trois protaganistes du génocide de 1915, Aliev en laissant ses soldats jouer du couteau sur les soldats arméniens vivants ou morts.

 

Pour le coup, nous savons de quel côté se trouve, aujourd’hui en 2020, le génie du mal qui fomente ses enfers à l’adresse des Arméniens.

 

(A suivre)

 

Rappel : Les peuples manipulés n’étant qu’une caricature d’eux-mêmes, nous tenons à préciser que nous distinguons les Turcs ouverts des Turcs enfermés dans leurs mensonges. Il va sans dire qu’en parlant des Turcs d’aujourd’hui, nous évoquons seulement les Turcs erdoganisés.

11 décembre 2020

10 –  » Où je meurs renaît la patrie » (Louis Aragon) : LES ARMÉNIENS et le GÉNIE du GÉNOCIDE (suite)

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(  Photo : Jean-Bernard Barsamian, copyright)

*

B-

Pour le moins, trouver du génie à un génocide mérite des éclaircissements, si tant est que cette troublante antinomie puisse conduire à mieux comprendre l’état mental des Arméniens.

 

De fait, le mot génie admet plusieurs acceptions. Parmi celles qui nous intéressent figure la définition selon laquelle la mythologie antique présente le génie comme une divinité propre à influer sur la destinée d’une personne ou d’une collectivité. Chez les Arméniens, on peut trouver au cœur même du christianisme les ferments d’une renaissance constamment renouvelée comme l’effet de leurs croyances sur leur destin collectif. Nul doute, que des mythes aient contribué au cours des siècles à leur relèvement après les catastrophes et par voie de conséquence à leur persévérance pour exister en humanité. Si, « c’est dans les moments les plus difficiles que l’ingéniosité et le génie humains peuvent se déployer » (Sadhguru), on admettra que les Arméniens, inscrits dans une histoire fertile en événements où le sang se mêle à la cendre, se sont retrouvés chaque fois plus forts d’une énergie aussi réparatrice qu’elle n’était consolatrice.

 

Pierre Grimal tente cette approche positive du génie : « Comme personnification de l’être, le génie personnel est une force intérieure génératrice d’optimisme ». Or, en l’occurrence il s’agit bien de cette espérance restauratrice qui fait surgir de la vie sur un néant où même Dieu semblerait absent aux yeux de qui n’est pas arménien. Mais gardons-nous bien de croire que cette force intérieure qui inspire une personne et influe sur sa destinée se déploie uniquement dans le sens d’un surcroît d’humanité. L’autre face du génie se trouve dans cette phrase d’Alfred de Musset : « Ce n’était pas moi qui agissais ainsi, mais mon destin, mon mauvais génie, je ne sais quel être qui habitait le mien, mais qui n’y était pas né ». Vu selon l’angle du bien ou du mal, et en dehors de tout rapport avec une quelconque divinité, le génie exprimerait aussi bien une qualité qu’une passion. Mais qu’est-ce qu’une passion si elle ne domine pas le passionné au point de le rendre passif, si elle ne transcende pas sa nature au point de faire de lui son jouet et si elle ne mène la danse en neutralisant sa raison ?

 

A noter que l’expression « le démon du génocide » eût été d’autant plus juste que le mot démon comporte lui aussi les deux sens antagonistes, à savoir : esprit bon au mauvais qui préside aux destinées d’un individu ou d’une collectivité. Force surnaturelle dépassant les normes ordinaires d’une humanité ordinaire, il permet de dire : le démon de Mozart ou le démon de Socrate. (D’ailleurs, ne nomme-t-on pas Satani Kamurdj ou Pont du Diable, l’étonnante construction (sur)naturelle due aux éboulements de rochers couvrant la rivière Vorotan, qu’on trouve en bas de Tatev, en Arménie ?) L’influence de la religion chrétienne va tirer le mot démon vers son avatar négatif propre à caractériser les anges déchus et damnés pour s’être révoltés contre Dieu et qui pousseront les hommes à faire le mal.

 

La prise en compte de ces considérations permet d’appréhender le génie comme une sorte d’énergie surnaturelle qui agirait sur les hommes dans un sens ou dans un autre, soit par l’affirmation du moi ou du nous contre l’adversité, soit par l’expression d’une forme d’animalité où les instincts prennent le pas sur tout contrôle de soi, toute faculté de juger. Or, à première vue, chacun sait qu’un génocide est le champ de bataille de ces deux forces, l’une habitant le bourreau, l’autre obligeant la victime à reconquérir son humanité, pour autant qu’il lui reste assez de vie, même si cette vison manichéenne semblerait trop simpliste pour épuiser l’antagonisme du génie et du génocide, la dialectique du bourreau et de sa victime.

 

Rapportée aux Arméniens, cette approche conduit à plusieurs réflexions. L’une serait que les Arméniens auraient bien voulu se passer de massacres, comme ceux de 1894-1896 et d’Adana en 1909, et de génocide, comme en 1915, pour déployer leur inventivité en paix avec eux-mêmes et avec leurs voisins. Or, tout porte à croire que leur implantation naturelle dans un territoire carrefour aurait voué les Arméniens à ce fatal rôle d’obstacle qui conduirait à leur effacement. Comme c’est la géographie qui fait l’histoire des peuples, leur lieu de naissance et d’existence ne pouvait que destiner les Arméniens à provoquer mille et une tentatives pour les éradiquer, partiellement puis globalement, comme le montre leur histoire.

( à suivre)

8 décembre 2020

10 – « Où je meurs renaît la patrie » (Louis Aragon) : LES ARMÉNIENS et le GÉNIE du GÉNOCIDE

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 5:38

(Photo : Jean Bernard Barsamian, copyright)

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A –

Dans ses défaites comme dans ses victoires, dans ses rires autant que dans ses détresses, dans ses chants mais aussi dans ses cris, le peuple arménien semble devoir vivre avec le spectre animant les ténèbres de son histoire et les coulisses de sa conscience, ce mépris exterminateur qui, par houles successives durant des siècles, a constamment jeté sur lui ses foules sanguinaires. Les violations de son humanité, persistantes et obsédantes, auront fini par imprégner ses émotions les plus profondes en l’obligeant à s’enfermer dans ce qui semblerait une culture du ressassement traumatique. Comme si fermentait dans les « marais énormes » de son imaginaire le plus noir, « nasse où pourrit dans les joncs tout un Léviathan » (Rimbaud), la peur de sa disparition. A suivre la longue chaîne de meurtres massifs et impunis qu’exprime le tracé de l’histoire arménienne, le génocide de 1915 aura marqué le pic d’une haine animale portée brutalement à son paroxysme le plus inouï. La hantise de leur destruction s’est toujours nourrie de la vision appauvrie en laquelle on avait confiné les Arméniens dans des contextes sociopolitiques où leur était imposée l’humiliation d’une humanité diminuée par l’autre. Mais dans l’ailleurs où les aura jetés le génocide et où ils auront le devoir de se reconquérir en recouvrant la force et la figure de leur humanité perdue, quitte à porter en viatique la crainte obsessive de leur effondrement, les Arméniens dispersés s’obligeront, sous les auspices de lois enfin favorables, à inventer les formes de leur survivance individuelle ou communautaire. Ainsi donc, ce qui sauve les Arméniens de leur anéantissement, c’est que les hutins de la domination qui ont jeté leurs tempêtes à l’assaut de leur existence même leur ont constamment enjoints de se recommencer, même si durant le génocide la déchéance poussée à son comble par la dénutrition eut pour effet d’étouffer la moindre étincelle de vie, d’interdire tout réamorçage de leur élan vital.

Pour le moins, la guerre du Haut-Karabagh aura brusquement précipité les Arméniens dans la fournaise de la pensée raciste, réveillant tout naturellement la mémoire des vampires génocidaires comme la répétition sous d’autres formes des violences subies par leurs parents. Comme si, loin d’éteindre cette mémoire malheureuse du chaos, les cent années de solitude, qu’ils passèrent à enfouir leur drame sous leur quête de bonheur démocratique, n’avaient servi ni à relâcher l’animadversion de 1915, ni à épuiser ces visions d’horreurs qui les hantent et qui dans le fond les constituent. Il est vrai que par leur déni, les petits-fils de bourreaux ont toujours eu à cœur de rappeler périodiquement aux petits-fils des victimes leur paranoïa anti-arménienne. Jusqu’en ces jours où, dans les rues de France, les enfants de survivants arméniens ont assisté dans l’effarement au spectacle débridé des mêmes instincts primaires, émaillé des mêmes cris de vengeance que leurs propres parents avaient connus sous l’emprise ottomane. C’est dire que si ce goût ennemi pour leur effacement ne s’est jamais effacé, son effet ne s’est non plus jamais effacé chez les Arméniens. A telle enseigne que pour tel Arménien de telle diaspora et de telle génération rejeter avec des mots cette imprégnation qui se serait emparée de son inconscient malgré lui et qu’il aurait cherché à ensevelir sous le devoir de vivre dans un présent ouvert à toutes les possibles relèverait du refoulé sans pour autant réussir à priver d’existence l’existant de toujours qui l’habite.

En se joignant à l’Azerbaïdjan, alors qu’elle n’a fait l’objet d’aucune agression sur le terrain, la Turquie erdoganolâtre envoie aux Arméniens le message d’une haine séculaire que les années n’auront pas réussi à atténuer. De fait, en habitant d’autres pays que celui de l’arménophobie, en vivant sous d’autres lois que ceux de la dhimmitude, au sein de cultures plus accueillantes que discriminatoires, les Arméniens croyaient que leur droit à la douceur de vivre, à la beauté des choses, à la légèreté du monde leur serait enfin donné. Mais non ! Comme si le malheur d’être arménien était de vivre constamment en référence au deuil de 1915. Dès lors, quand un descendant de victimes nie par des mots les effets sur lui du Grand Crime que nie un descendant de bourreau, non seulement il contribue à nier le fait historique lui-même comme à se nier en tant que personne, mais également il donne plus de présence au mal profond qui anime sa propre conscience comme celle de chacun. Tant le génocide représente le terreau, de près ou de loin, à des degrés divers, sur lequel chaque Arménien s’est construit ou détruit. Tant le génocide forme le trou noir autour duquel il gravite. C’est pourquoi, de la même manière que le mental est constitué de tout un fatras d’émotions, de mots, d’actes, de souvenirs qui se sont accumulés, le génocide joue sa macabre partition dans ce chaos qui jouit avec ses ténèbres de sa propre puissance. De fait chez les Arméniens concernés, les victimes du génocide côtoient les acteurs de l’histoire. Sachant que ces « qualités », plus ou moins prononcées selon les individus, peuvent se mêler en chacun d’entre eux et que les spectateurs par choix ou obligation, pour autant qu’ils existent, finissent un jour, tant bien que mal, par bousculer leur passivité à seule fin de se « réarméniser » et d’entrer dans la bataille et le débat. A contrario, tout le monde connaît au moins de ces possédés du génocide, qui vont errant comme des orphelins, le cerveau asservi par le devoir d’insulter le monde pour son indifférence ou sa surdité. Tandis que d’autres, trop réalistes pour alimenter cette culture de mort qui fait de nous un peuple fondamentalement contrarié, y puisent leur force de revendication, le vif de leur humanité, l’indignation qui anime leur éveil. Comme si leur mémoire de l’horreur absolue avait conféré aux Arméniens un imaginaire nourri d’une exceptionnelle énergie. Comme si résidait là le paradoxe qui définit le génie du génocide.

Dès lors, on est en droit de se demander si, dans le fond, du génocide ne découlerait pas le génie du peuple arménien. Ou pour le dire autrement, si le peuple arménien ne s’est pas affirmé dans la durée grâce au génie du génocide, ce mot englobant les massacres, nettoyages ethniques, négationnisme et autres avatars d’une même intention d’éradication ou d’effacement.

À suivre

NB : Les peuples manipulés n’étant qu’une caricature d’eux-mêmes, nous tenons à préciser que nous distinguons les Turcs ouverts des Turcs enfermés dans leurs mensonges. Quand nous parlons des Turcs d’aujourd’hui, nous évoquons seulement les Turcs erdoganisés.

6 décembre 2020

10 –  » Où je meurs renaît la patrie » : LE GÉNIE du GÉNOCIDE

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Bientôt sur

ÉCRITTÉRATURES

14 juin 2020

« Pas de ça chez nous ! » Le mythe, le sacré et le génocide (5 et dernier)

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5

« Dire que telle ou telle chose n’est pas strictement interdit mais cela « ne se fait pas », exactement comme à l’époque victorienne cela ne se faisait pas de prononcer le mot « pantalon » en présence d’une dame. Quiconque défie l’orthodoxie en place se voit réduit au silence avec une surprenante efficacité. Une opinion qui va à l’encontre de la mode du moment aura le plus grand mal à se faire entendre, que ce soit dans la presse populaire ou dans les périodiques destinés aux intellectuels » ( George Orwell, op.cit. p. 91). Voilà qui est dit et bien dit et qui résume notre propos. Or, à propos de pantalon, on peut se souvenir qu’à l’époque soviétique à Erevan, les rares femmes qui en portaient étaient montrées du doigt. On ricanait même dans leur dos. Mais c’était déjà une sorte de « Pas de ça chez nous ! » dont elles étaient les premières victimes. Et si aujourd’hui le port du pantalon est devenu courant, c’est bien que des pionnières ont su braver les interdits et le regard narquois des crétins. Au vrai, la femme arménienne est la première à souffrir d’une orthodoxie contraignante qui n’a d’autre but que de l’obliger à subir une forme de domination non dite, aussi prégnante que répugnante. La jeune femme sait que si elle veut s’accomplir dans la maternité, elle doit passer par les fourches caudines d’une société faite par les hommes et pour les hommes. Libre à elle de trouver sa voie autrement, mais cette liberté a un prix qui sera de toute manière proche de l’ostracisme. Ainsi, dans cette société sourdement dogmatique, la virginité est devenue un gage de vertu sinon de pureté, d’honorabilité et de dignité. On ne vous autorise à avoir des enfants qu’à la condition que votre homme soit le premier et le restera toute votre vie. Ce qui oblige les jeunes Arméniennes à se marier à un âge au-delà duquel elles figureraient dans la tranche des suspectes et des réprouvées. Sans parler du fait que la mariée n’aura pas droit aux petits cris de la jouissance et ne sera autorisée qu’à subir en silence le pénis bêtement procréateur de son mari. Jouir pour une femme arménienne, même d’une manière honorable, est d’autant plus interdit que son époux la suspecterait d’éprouver le plaisir impur d’une déviance. Pour le dire tout net, sous le joujou de son mari, sa vertu deviendrait si petite qu’elle serait « mal vue ». Or, cette amputation de sa féminité pleine et entière que doit endurer la femme arménienne, victime d’une mentalité culpabilisatrice, n’est rien moins là encore qu’une lourde obéissance à la sourde injonction du « Pas de ça chez nous ! »

L’idolâtrie des Arméniens va aussi à leur langue. « Saint Ochagan » aurait écrit un de nos poètes. C’est dire ! D’ailleurs l’auteur du « Pas de ça chez nous ! » pourrait se prévaloir de parler l’arménien mieux qu’un vartabed de Venise pour s’autoriser à excommunier qui ne fait rien comme « chez nous ». Le savoir parler arménien serait d’autant plus un critère d’arménité que la langue est aussi sacrée que l’Église ou que la terre. D’aucuns auront même voulu l’impossible, à savoir revenir à la langue de Machtots. Mais la langue est moins affaire de volonté que de communication vivante. Elle a ses lois organiques propres et fonctionne avec le corps, la mémoire, le mental et surtout le principe du moindre effort. Toutes ces composantes contribuent à malaxer la langue pour qu’elle soit plus digeste et plus « communicante ». Reconquérir sa pureté n’est rien moins que la figer. C’est la réduire à un diamant certes, mais somme toute à une pierre. Or la langue est mouvante et s’adapte aux aléas de l’histoire humaine. Loin d’être sacrée, la langue est sale de sa petite vertu qui l’entraîne à se prostituer par la fréquentation d’autres langues. L’arménien oriental le prouve qui intègre des mots russes, rabbiz et autres. On sait bien qu’en France pour les tenants diasporiques de la pureté, faire revivre par les écoles l’arménien occidental consiste à compenser sa perte par déliquescence dans le français, langue d’accueil. Mais les impératifs de survie ne font pas une langue. Sauf si on la place dans un contexte qui l’oblige à donner tout ce qu’elle a. La langue exige que dans un pays donné, le peuple qui la parle soit dans une assez grande proximité et assez nombreux pour communiquer. C’était le cas dans la Turquie ottomane. Sinon les locuteurs de l’arménien occidental devraient se trouver une terre où ils soient seuls à le parler. Les Israéliens l’ont compris qui ont réussi à reconquérir leur langue en lui offrant un contexte favorable à son éclosion et à son maintien. Mais si la langue est sous la domination d’une autre, elle s’étouffera. Car la langue n’en fait qu’à sa tête, quitte à devenir une langue de nostalgie pour ceux qui l’écriront jusqu’à leur dernier souffle. Les Arméniens de la diaspora se trompent qui font peser sur leurs enfants le malheur d’avoir perdu leur langue après avoir perdu leurs terres. Ces mêmes enfants se rendront compte un jour que cette langue n’est qu’un fardeau et ne sert ni dans leurs rapports sociaux ni dans leur vie professionnelle. Et dans ces conditions, ils l’oublieront et la langue disparaîtra.

Pour autant, on croit que le savoir parler arménien est la garantie d’un savoir être arménien. Je connais des militants de première importance qui ne savent pas la langue arménienne. Et des connaisseurs de la langue arménienne qui ne militent que pour leur bien-être. Mais on continue de faire de la langue un critère d’identité nationale. Les Arméniens de la diaspora ne sont pas responsables de leur dissémination en des pays qui imposent leur langue. Toutefois, les beaux parleurs garants de l’orthodoxie continueront à penser que seul le sacré de la langue fait l’Arménien réel. Encore un critère de discrimination pour ostraciser les impurs et les galeux.

Pour tout dire, il semblerait qu’en Arménie la dernière révolution politique appelle encore une révolution des mœurs. Mais pour l’instant, cette société va comme elle peut sans trop savoir comment. L’état de guerre dans lequel se trouve le pays implique que toute revendication individualiste ne soit pas d’actualité. La mainmise du collectif sur les personnes est encore loin de se relâcher tant que la paix ne sera pas pleinement reconquise. On devra donc attendre que les Arméniens entament leur éveil comme celui qui bouleverse actuellement les États-Unis. Qu’ils secouent enfin l’arbre tentaculaire de l’orthodoxie. D’aucuns estiment que la situation d’un grand nombre d’Arméniens n’est pas comparable à l’humiliation qui écrase les Noirs d’Amérique. Je le concède. En Arménie, la police n’a pas de cibles privilégiées. Mais qu’on n’oublie pas sous Kotcharian le meurtre en plein restaurant de Boghos Boghossian. Qu’on n’oublie pas que sous Sarkissian on pouvait entrer dans ses commissariats et en sortir les pieds devant. C’est que les Arméniens peuvent être des brutes à sang chaud qui exercent leurs muscles sur les plus faibles. Et on sait bien qui sont les plus faibles en Arménie.

Toujours est-il qu’à la manière de Martin Luther King, même si je ne suis ni pasteur ni pasteurisé, je rêve d’une Arménie où le bonheur de soi reste possible dans le respect du bonheur des autres. Je rêve que d’autres Bruno puissent y trouver leur place. Que les homosexuels s’expriment librement sans qu’on leur tombe dessus. Qu’ils se marient aussi facilement que les femmes mettent aujourd’hui des pantalons. Je rêve que le Catholicos lave les pieds du premier va-nu-pieds venu. Qu’il soit le garant d’une Église de la pauvreté et de la compassion. Que ses richesses soient consacrées aux hommes plutôt qu’aux pierres. Qu’il n’hésite pas à se crotter les escarpins en rendant visite à ceux qui ont besoin de la Parole. Je rêve que les couvents comme Anapat à Tatev, celui de la forêt de Girants, ou d’autres retrouvent des moines qui aient le sens de la prière et du chant liturgique. Que les églises soient habitées par des ascètes plutôt que visitées par des touristes. Je rêve que Tatev soit un centre spirituel plutôt qu’une pseudo Tour Eiffel. Je rêve que les intellectuels et les écrivains fassent leur job au lieu de masturber leur ego-langue. Je rêve que les Arméniennes descendent un jour seins nus dans les rues de Erevan pour réclamer le droit d’avoir leur propre sexualité. (Et je rêve de les voir ce jour-là). Pour que la virginité ne soit plus un critère du genre « Pas de ça chez nous ! » Je rêve qu’elles puissent jouir pleinement de la vie et de leur corps et que le cri de leur plaisir se mêle aux joies du cosmos.

*

Épilogue

Sacrée ! Sacrée ! J’ai marché sur la terre sacrée ! Marché pieds nus ! Marché chaussé ! Dans l’or de l’aube… Dans la brûlure de midi… Dans les sérénités du soir… Marché le pas lourd ! Le pas libre ! Marché dans la merveille en attente d’autres merveilles ! L’œil assoiffé d’un chant aux mille couleurs ! Sur des routes chauves ! Vers des terres hantées par les siècles, généreuses de splendeurs ! Honneur à cette terre de grâce ! Terre des simples et des pauvres ! Marché vers eux. A la pointe des temps, après les peurs, le cœur en état d’insurrection ! Marché heureux parmi les lignes et les signes ! Tel que je fus, étranger, familier, mais renouvelé à chaque pas ! Marché à pas nus dans les grâces du temps…

 

 

Denis Donikian

Fin

13 juin 2020

« Pas de ça chez nous ! » Le mythe, le sacré et le génocide (4)

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Statue de Mikael Nalpantian à Erevan

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Un dimanche de l’année 2006, deux homosexuels de la diaspora auraient échangé leurs anneaux dans les murs de la cathédrale d’Etchmiadzine. Clandestinement bien sûr. Comme des parias. Car il n’y a pas de place « chez nous » pour ce genre d’amour. Même dans un temple dédié à l’amour que Dieu porte aux hommes. Un temple où des hommes travestis en curés mènent deux vies : une vie d’amour le jour et une vie d’amour la nuit. D’ailleurs, le catholicos de tous les Arméniens aime tellement les Arméniens qu’il ne reconnaît pas les Arméniens musulmans comme Arméniens, ni les protestants arméniens, ni les catholiques arméniens. Ne parlons pas de nos deux homosexuels arméniens sur qui le catholicos aura jeté la première pierre par un « Pas de ça chez nous ! » hygiénique et délirant. Ni des Arméniens pauvres qui peuvent toujours attendre que Karékine 2 leur lave un jour les pieds et consacre enfin son 1,1 million de dollars en œuvres de bienfaisance pour qu’ils puissent manger dignement. Mais l’Église apostolique arménienne a mieux à faire. Elle bénit du raisin, des abricots et même des armes comme étant une part importante de sa mission évangélique. Car en Arménie, Dieu est avant tout un dieu de fertilité et de défense nationale. Peu importe si, dans les Évangiles, on ne trouve nulle part ce genre de bénédiction, sachant que les Arméniens, prompts à toutes les perversions de langage, peuvent vous convertir en un tour de main un héros de guerre en saint homme.

L’idolâtrie d’une nation par elle-même conduit au même aveuglement meurtrier qui sévit contre ceux que le sort a conduits hors du chant patriotique. Ce « Pas de ça chez nous ! » nous l’avons entendu, à la parution en arménien de Vidures, quand les plus tribalistes écrivailleurs d’Arménie nous ont reproché de donner une version tiers-mondiste de leur pays. Une poétesse, considérée comme une arbitre en terrain de fous, en aurait même avalé son sifflet jusqu’à stigmatiser l’auteur pour n’avoir décrit que les pauvres. Alors qu’il y avait tant d’autres choses belles et des meilleures « chez nous ». Mais on voudrait bien se demander ce que peut valoir un intellectuel s’il ne les reconnaît pas, ces pauvres, comme la chair de ses mots, l’intime de ses pensées, les colères de son écriture ? Ces pauvres qui font taches dans l’image brillante que les arménolâtres de tout gabarit se font de la nation arménienne et qui ne sont rien d’autre que les déchets d’une politique sociale d’indifférence générés par la boulimie des oligarques, lesquels font des merdes grasses quand d’autres ne lâchent que de pitoyables petites crottes. Mikael Nalpantian écrit ceci au milieu du XIXème siècle : «Nous n’avons pas voué notre existence et notre plume aux riches. Barricadés derrière leur opulence, ils sont protégés de la pire tyrannie. Mais l’Arménien pauvre, cet Arménien exploité, nu, affamé et misérable, exploité non seulement par des étrangers, mais par ses propres élites, son propre clergé et sa propre intelligentsia mal éduquée, voilà l’Arménien qui mérite et exige notre attention. » (trad. G. Festa). Ce même Mikael Nalpantian qui a sa statue à Erevan, et dont nos intellectuels ont oublié les leçons.

Les 30% de pauvres qui souillaient l’image de la belle Arménie ne l’étaient pas de volonté, mais à leur corps défendant. Alors que les oligarques ne devaient leur réussite que pour avoir su barboter dans le marigot des magouilles. C’est donc bien à ces derniers que le « Pas de ça chez nous !» aurait dû s’appliquer en priorité plutôt qu’aux pauvres, victimes d’une société dévorée par la corruption. De même s’en prendre à une pincée d’homosexuels inoffensifs, à qui on dénierait le droit de manifester contre le négationnisme, est d’autant plus lâche qu’il est plus facile de renverser une dizaine de pancartes que de combattre une corruption plus perverse, plus tentaculaire et plus insaisissable comme celle qui sévissait en Arménie. Une corruption qui durant les deux décennies présidées par Robert Kotcharian et Serge Sarkissian aura servi d’exemple et de morale de survie à une jeunesse à ce point privée d’idéal qu’elle n’avait d’autres voies que celles du grenouillage, du tripotage et de la basse cuisine. Or, notre lanceur d’anathème aurait été bien plus crédible s’il avait commencé par condamner la corruption oligarchique « chez nous » et, à défaut de renverser des pancartes, de chercher au moins à affronter par des actes, des paroles ou des écrits ces ogres mangeurs d’Arméniens. Mais deux décennies n’auront pas été suffisantes pour faire surgir en lui un semblant d’indignation, un cri du genre « Pas de ça chez nous ! » A la rigueur, il aurait pu être excusable s’il avait fulminé, avec la même violence qu’il a déployée contre nos homosexuels, contre la pourriture qui entretenait la pauvreté des pauvres et la richesse des riches. Nos pauvres et nos homosexuels sont nos Noirs alors que d’autres vivent en pleine lumière, jouissent des règles en s’arrogeant le droit de les contourner. Pourquoi les premiers devraient-ils être exclus de la nation arménienne tandis que les autres seraient seuls censés la représenter ?

De fait, le racisme social des Arméniens envers eux-mêmes est à ce point effrayant qu’il commence par un « Pas de ça chez nous ! » et peut finir par le plus feutré des crimes, celui qui n’a pas de nom, qui n’a pas de bourreau et qui n’a d’écho chez aucun écrivain du lieu aveuglé par son moi et sa quête de célébrité. (D’ailleurs, certains ces écrivains se sont empressés de séjourner en Inde pour bien vérifier que leur Arménie n’était pas un pays du tiers-monde ou de se réfugier au Canada pour prouver que leur Arménie avait bien des allures de tiers-monde, même s’ils n’ont jamais voyagé de leur vie dans la décharge de Noubarachen où les plus pauvres des Arméniens bien de « chez nous » se chauffent l’hiver en brûlant des bouteilles de plastique et en se nourrissent de déchets à la limite du consommable). Ce criminel «  Pas de ça chez nous ! » est ce murmure que des Arméniens percevaient déjà chez eux avant 1915, ignorant qu’il finirait en tsunami.

Pour parler net, les déclassés arméniens qui feraient « ça » chez nous autres Arméniens souilleraient notre narcissisme national plutôt qu’à nous représenter. « Pas de ça chez nous ! » en l’occurrence en Arménie, signifie qu’il ne faudrait pas la réduire à un pays merdocratique. Or, ce sont ces mêmes intellectuels évoqués ci-dessus, qu’ils soient nomades ou sédentaires, qui reprocheront au roman « Vidures » ses écarts d’écriture et qui n’auront pas manqué de s’indigner d’un  « Pas de ça chez nous ! » net et catégorique. Autrement dit : pas de pauvres, pas d’homosexuels, mais une nation triomphante, une nation propre, une nation pure. Autrement dit encore : ne voyons pas les déchets que génèrent les avancées triomphales de notre nation, mais œuvrons plutôt pour obtenir le meilleur sans regarder aux souffrances humaines que nos victoires peuvent générer ! Certes, mais pour obtenir ce meilleur-là encore faut-il fixer les yeux dans les yeux ceux qui ne jouissent pas du bonheur de vivre. De fait, le « Pas de ça chez nous ! » non seulement signe le triomphe de la bêtise uniformiste, de l’aveuglement ou de l’indifférence, mais aussi celui du mythe au détriment de la réalité. Soit du « syndrome de Marilyn Monroe ». A savoir ici, l’ARMÉNIE plutôt que les Arméniens, l’ARMÉNIE quitte à sacrifier les Arméniens, l’ARMÉNIE historique plutôt que les hommes du présent… Or, quand un Arménien ne mange pas à sa faim dans sa propre ARMÉNIE, peut lui chaut le beau et haut pays qu’on lui chante et lui vante. Concernant cet Arménien qui vit en dehors des clous, la formule « Pas de ça chez nous ! » n’est rien d’autre que l’expression d’un viol au nom d’un sol, viol de son humanité au nom de la terre arménienne. Pire que cela. De même que les homosexuels ne sont pas de « chez nous », de même les pauvres finalement ne sont pas arméniens car ils dérogent à la règle de ces forts et de ces fourbes qui constituent le « nous » tandis que les faibles ne sont que la chair à canon de leur capital. En somme, et comme je l’ai maintes fois seriné aux oreilles bouchées de nos imbéciles, l’Arménie mythique serait autorisée à étouffer dans son lit de misère l’Arménien réel.

Il y a quelques années, la télévision de Sarkissian aura montré l’inauguration d’une église construite et payée par un oligarque qui voulait s’acheter à bon compte une place au paradis des hypocrites. Des personnes du coin, souvent âgées, des laissés pour compte, y avaient été invitées. Des représentants du peuple arménien en somme. Ou de ces pauvres que Dieu aime tant… C’était table ouverte à qui avait des mains, une bouche et un sac en plastique. Ces Arméniens pauvres se sont mis à bâfrer comme des bêtes affamées et même à emporter chez eux le moindre morceau. Voilà à quoi les avait réduits le bon Samaritain Serge. La honte nous est venue ne sachant s’il fallait incriminer ce président des causes oligarchiques d’en être à l’origine ou ces personnes qui avaient perdu toute dignité pour attraper au vol l’aubaine d’un extra à leur quotidien. Du pain béni en somme offert par un type qui restituait des miettes de sa réussite aux gens que ses fourberies avaient directement ou indirectement anéantis, réparant une injustice et s’ouvrant une voie vers l’indulgence divine.

 

( à suivre)

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