Ecrittératures

12 août 2011

Craintes de Noro

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Siounik — denisdonikian @ 4:04
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À peine descendu du téléphérique, me voici ahanant sur le morceau de route qui grimpe jusqu’au village. Puis vient la ruelle menant tout droit au centre où se tiennent la boutique et le gîte appartenant à Noro, le Robin des bois de Tatev. Bientôt, je le reconnais à sa voix légèrement nasillarde alors qu’il est en train de saluer ses hôtes sur le point de partir. Retrouvailles chaleureuses comme une amitié de toujours. Deux ouvriers s’activent, mettant la dernière main aux sanitaires du logement aménagé pour des vacanciers de passage. Puis il me montre les chambres. Il a transféré dans l’une d’elle la sinistre peau d’ours largement tendue sur un mur. Mauvaise idée qui ne pourrait qu’indigner des touristes écomaniaques. Sans parler des poussières et autres animalcules nidifiant dans la fourrure, que les dormeurs vont devoir respirer à plein nez. Mais je ne lui en toucherai pas un mot. Une toile tendue contre les caprices du ciel permet de jouir d’une vaste terrasse donnant sur un jardin en cours d’aménagement.

Nous buvons une bière et nous parlons. Je m’inquiète des effets sur le village du fameux téléphérique. Une pointe d’amertume dans la voix, Noro m’apprend que sur le million de drams rapporté chaque jour en moyenne à la compagnie d’exploitation, la commune de Tatev n’en perçoit que cinquante mille… à l’année. Des broutilles. Sans compter que les touristes qui visitent le monastère poussent rarement la promenade jusqu’au village. Ils ont hâte de revivre les treize minutes de sensations fortes que leur offre la cabine glissant sur des abîmes et de rentrer. Noro craint aussi que des hôtels, en projet de construction ici ou là, ne lui dévorent des clients cherchant du luxe et du grand air plutôt qu’une rusticité labellisée authentique.

Par bonheur, le téléphérique pratique aussi des justices surprenantes comme celle dont bénéficie la veuve Anahit employée à la propreté des lieux.

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(Photo Denis Donikian, copyright, 2011)

11 août 2011

Féerique téléphérique

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Siounik — denisdonikian @ 4:21
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Le voilà mon ennemi, contre qui j’ai pesté l’an dernier. (C’était pour balancer que le village n’en tirerait aucun bénéfice et que Tatev le monastère y perdrait son âme à coup sûr). Et maintenant, je vais traverser les airs sur mon cheval de bataille.

Pour rejoindre Tatev, le téléphérique se prend à Halidzor. C’est un dimanche, il y a foule. Des jeunes venus de la capitale pour tester à prix de groupe l’étonnante machine du moment. De fait le téléphérique, c’est du manège dans un pays qui manque d’attractions. Et pour marquer le souvenir d’une épreuve mémorable, on se prend en photo sur fond de mâchicoulis et de paysage vertigineux. Comme des bienheureux qui vont jouir des inventions de la modernité. Ou des vivants qui, sait-on jamais, pourraient disparaître dans l’abîme avec la chute de la cabine.

Dès le départ, les jeunes filles font les effrayées et les gars jouent aux braves. Sous nos pieds, les toits d’Halidzor. Un vieil homme sur son âne qui trotte la tête basse. Nous passons au-dessus du vieux monde dans un air conquis par la technique. La vallée se creuse sous nos yeux jusqu’au premier promontoire. Puis passé le sommet, nous pénétrons dans un vide brusquement plus vif au fond duquel bouillonne le Vorotan’.  Voyageurs voyeurs qui fouillent du regard les plis impudiques striant le flanc des collines. Devant nous, plongent les câbles qui nous feront glisser sur une courbe ample jusqu’à l’arrêt final.  Déjà, pointent les toits coniques du monastère comme jamais on ne les a vus.  Sereins, mystiques, dominant les abîmes. Sous nos pieds, le rectangle parfait d’Anapat’, couvent abandonné aux végétations. Et maintenant on monte. Puis la cabine crochète le cran de son arrêt. Le miracle fini, et avec la terre sous nos pieds, le souffle nous est rendu.

 

( Photos Denis Donikian : copyright, 2011)

28 juillet 2011

Le berger et la bergère

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Siounik — denisdonikian @ 1:12

Il a suffi de dire « Barev dzez ! » pour amorcer la conversation.

De loin, nous avions aperçu un troupeau de vaches paissant sur le rivage. Et nous avons avancé vers lui.  Le ciel faisait briller les verts du lac et des collines.

Un chien blanc s’approcha de nous, nous zieutant d’un œil torve. L’homme lui ordonna de rester tranquille. Fort, une barbe de plusieurs jours, un bâton à la main, il vint à nous. On sentait bien que sa vie était calquée sur celle de ses vaches. Il leur était voué comme au meilleur de son bien. Il nous expliqua du quel côté était l’église que nous cherchions et montra des émergences perdues au loin au milieu des eaux. «  Prenez par les collines, fit-il. Mais plutôt vers la droite, sinon vous serez obligés de grimper et de descendre. Ensuite coupez à travers champs. »

La femme est venue. Nous étions une curiosité dans  leur monotonie. Elle portait une veste de militaire avec des taches de camouflage. À peine si elle avait eu le temps de se peigner. Quelques dents lui manquaient. Ses cheveux étaient comme une laine blanche de mouton, ceux de l’homme luisaient autant qu’un noir d’obsidienne, mais parcourus de fils argentés. Tous deux avaient des mains fortes et des visages pareils à leurs collines harassées par le soleil. Ils semblaient heureux de cette rusticité. C’était l’endroit de leur vie où s’inscrirait probablement leur mort. Nous aurions dû parler davantage. Or le temps nous pressait de rejoindre l’église engloutie. Comme si les pierres valaient plus que les hommes.

 

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Photo Denis Donikian copyright

26 juillet 2011

À travers champs

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Siounik — denisdonikian @ 5:07
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On nous avait parlé d’une église engloutie par les eaux d’un lac artificiel non loin de Sissian’.  Nous sommes sortis de la ville. Des gens qui fauchaient nous ont indiqué le chemin. Une route montant jusqu’à Tolors. La retenue d’eau nous est apparue d’un bleu lisse et tranquille. Nous avons marché le long du rivage jusqu’à un couple de bergers. L’homme nous a montré au loin comme des choses à la surface des eaux. Pour les atteindre, il nous faudrait couper à travers les collines. Et comme ça, nous nous sommes trouvés nageant dans d’immenses champs de blés et de fleurs qui nous montaient parfois jusqu’aux épaules. Après des étendues glabres, à peine ponctuées de plantes aromatiques fortes, nous avons plongé dans des striures de verts pastel, parfois fauves, d’où émergeaient des écumes de blancheurs, des panaches jaunes ou violets. Bientôt, devant nous le calme d’un champ mauve à devoir côtoyer avant de rejoindre la route, encadré de fleurs cotonneuses, si doux à l’œil qu’on éprouverait mille hontes à y pénétrer. Mais il en est qui s’emparent de ce droit, petits maîtres ou esprits prédateurs,  prompts à maquiller leur arrogance de la splendeur des champs.

Photos  D. Donikian

25 juillet 2011

Dina Hôtel

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Siounik — denisdonikian @ 1:38
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photographie : Cath Creig

L’extraordinaire de l’hôtel Dina à Sissian’ n’est pas l’ours empaillé tous crocs dehors exposé dans le hall d’accueil, ni son bassin circulaire au-devant de l’entrée, ni l’eau fraîche de sa fontaine qui fait du bien au voyageur, même pas la générosité de ses arbres fruitiers, ni le soigné de ses chambres, encore moins les vues magnifiques sur la ville et ses collines à partir de leurs balcons… Non, le meilleur de cet hôtel, ce sont ses petits déjeuners que vous sert Nounée, fidèle d’entre les fidèles, femme à tout faire et qui seconde avec discrétion son géant de gérant.

Près des œufs blancs et chauds qui vous attendent dans leur assiette – deux par personne – toutes sortes de pain, lavash, brioches emplissent la corbeille. Fromage local, beurre, et surtout une confiture d’abricot qui distille dans votre palais la douceur du pays. C’est qu’elle n’agresse ni par un excès de sucre ni par une pointe d’acidité. Vous mangez, mangez… dans la perspective des marches à faire, au sein des merveilles que seul un œil profane peut apprécier. Marcher dans les splendeurs d’un ciel qui illumine les collines environnantes, c’est alors prolonger par le regard le goût de confiture que vous aviez en bouche. Vous mordez dans le paysage avec la même ardeur que vous avez planté vos dents dans le moelleux des pains ou le salé du fromage. De la même manière que le thé chaud a coulé dans vos veines, vous sentez s’introduire dans votre corps la lumière du matin, tandis que vous déambulez, d’un pas enthousiaste, sous les platanes, dans les dernières rues de la ville avant de vous élever vers le plateau  où vous attendent des villages inconscients des bonheurs naturels qu’offrent les lieux où ils sont implantés, et sur qui le ciel poudroie en ors sublimes et immatériels. Alors, vous la dévorez cette terre, ne voulant rien manquer de ce qu’elle prodigue abondamment.

21 juillet 2011

Le coup de grasse

Filed under: Marz de Siounik — denisdonikian @ 2:13
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Dans le minibus de Sissian’, j’occuperai une place du fond. Mais une mère et sa fille aux évasements fessiers deltaïques et exceptionnels sont venues envahir la banquette. Me voici collé de la cuisse gauche au cuisseau droit de ma voisine. Impossible à celle-ci de vouloir se déplacer d’un cheveu pour que respire l’espace entre nous. Vouloir est un acte qui lui coûte trop d’efforts. De fait, nous sommes quatre sur le même siège. Entre la fenêtre et moi-même se trouve un compagnon de route que je presse dans les virages chaque fois que la grosse laisse sa gélatine déborder sur moi, elle-même tassée du flanc par sa  propre fille. Sans compter les sacs enflés de bardas qu’elles portent sur les genoux et qui ajoutent à la tension générale.

De temps en temps, je fais des tentatives  pour me hisser afin de varier les points de contact avec l’inamovible grasse. Mais l’exercice me fatiguant, je laisserai m’importuner mon infortune jusqu’au terme du voyage.

Avec les heures, la chaleur monte et pointe l’énervement. On a hâte d’arriver. Ma cuisse qui étouffe sous le jambon de l’autre, bout dans sa culotte. Déjà des sueurs me mouillent le pantalon. La callipyge ne retire pas d’un poil sa marée de saindoux. Et je n’ose pas, par politesse, lui demander une petite concession de territoire, de crainte qu’elle ne prenne ma colère pour un racisme anti-gros.

Comme elle est taillée  en  bulbeux alambic dégoulinant de chairs, je doute qu’elle fasse encore l’agrément d’un mari. D’ailleurs, quel bouboulik, fût-il d’une densité tavitsassouniote, pourrait trouver son chemin à travers ses plis et retombées de cellulite jusqu’à l’échancrure sacrée ? Et qui sait, me dis-je, si sa déréliction sexuelle ne l’oblige pas à convoiter en sourdine des plaisirs de friction avec des mâles de passage comme moi ? C’est que toute femme native de ce pays aurait jugé impudique promiscuité aussi étroite, même forcée, avec un inconnu. Mais cette matrone m’aura semblé chercher la chose comme une sournoise bénédiction du ciel dont j’aurais été l’instrument.

Elle porte une robe qui la couvre jusqu’aux chevilles, coupée large dans un tissu flottant, si léger et si fin qu’elle paraît faite pour que la chair suinte au travers sans vergogne.

28 septembre 2009

Portakar

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Siounik — denisdonikian @ 4:52
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Sur la route de Sissian à Goris, vous marcherez longtemps sans le trouver. Et pourtant, vous savez qu’il pointe dans les parages, ce rocher sur lequel sont venues longtemps s’encastrer les femmes en mal de progéniture. Durant des siècles, il a servi de substitut au sexe mâle, ou plutôt d’adjuvant ou d’ultime recours. On vous l’a certifié, il dresse sa turgescence minérale au bord de la route, à droite de l’ancienne voie, à gauche de la nouvelle artère asphaltée en direction de Goris. Le vent souffle sur le plateau. Vous avancez dans le froid tandis que le ciel commence à assombrir l’ocre des collines. Un camion lent et lourdement  chargé consent à interrompre sa course poussive pour vous porter plus loin. « Portakar ? »Le routier, qui fait la navette entre Erevan et Stepanakert, ne sait même pas à quoi ça ressemble. Il faut alors lui ouvrir les secrets de l’étymologie. « Depuis le temps que j’emprunte cette route, dit-il, je n’ai jamais entendu parler de cette chose ». Finalement, il nous débarque près dune maison isolée. En sort, une dame entre deux âges. Une boulotte rieuse. «  Le portakar ? Mais vous l’avez dépassé. Il faut revenir sur vos pas. Atteindre cette côte que vous voyez. Puis redescendre. Il est perché sur une petite hauteur. Vous ne pouvez pas le rater… » Et nous voici de nouveau sur la route, dans le froid et le bruit des voitures, pestant contre ce fantôme  pétrifié. Heureusement, j’ai sa forme en mémoire. Une montagne en miniature, une boursouflure bien faite pour être largement enserrée dans ses cuisses. Je le reconnais bientôt, à mi-hauteur, discret, couronnant une accumulation de rochers. Il ressemble à un gros nez humant le ciel. Lisse au sommet pour avoir été frotté mille fois. Je tourne autour. Objet d’un culte naïf qui fascine le rationaliste que je suis. Ça a toute l’apparence d’une petite poussée de lave qui se serait solidifiée, si suggestive qu’elle appelle les fantasmes les plus effervescents. Quel homme ne verrait son amante prendre cette bosse à bras-le-corps, se vautrer dessus dans une rage amoureuse, convertissant ainsi la fonction génitrice de la protubérance en jouet érotique. Or, avant de partir, mes informateurs m’avaient certifié qu’un film clandestin avait été tourné sur ce monticule avec une femme superbe, baisant la chose de tout son corps, nu évidemment… Il est vrai que dans les temps anciens, en cette région qu’on appelait le Zankézour,  les femmes avaient l’habitude de se frotter le ventre sur de petites stèles en forme de phallus afin de stimuler leur fécondité. Ce culte ancien aura laissé quelques vestiges de pierre et quelques séquelles dans les habitudes régionales qui furent préservées même à l’époque soviétique, comme  la croyance liée au portakar… Un œil averti devrait distinguer des têtes de clous marquant la pierre ici ou là. Il s’agirait de témoignages de reconnaissance, comme on me l’expliquera plus tard. De stériles, des femmes seraient tout à coup devenues fécondes. Par la force de la foi. L’ethnologue Stepan Lissitsian soutient de son côté qu’après s’être pliées au rite du frottement, les infécondes avaient l’habitude ficher un clou dans la pierre avec l’idée d’y enfoncer leur mal au plus profond.

Septembre 2009

A lire également : Les morts font vivre

mais aussi : La colonne branlante, avatar chrétien d’une phallusolâtrie arménienne

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Photographies de Denis Donikian ( copyright)

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