Ecrittératures

16 août 2011

Vient de paraître : L’enfer fleuri du Tavouch

Filed under: LIVRES,Marz de Tavouch — denisdonikian @ 12:20
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Vient de paraître en édition bilingue français-arménien

le second livre de marche en Arménie consacré au Tavouch

(magnifiquement traduit par Ruzanne Mirzoyan)

Une région étonnante, méconnue des Arméniens eux-mêmes.

Rencontre avec des ruines remarquables et des gens superbes de dignité dans leur survie

au sein d’une nature intouchée.

Humour, contemplation, découverte, lecture tendre et sans concession d’un peuple pur

et d’un pays à nul autre pareil.

Recueil de textes autant que guide amoureux.

En vente chez l’auteur : 12 euros, port compris.

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29 juillet 2010

L’enlisement

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Tavouch — denisdonikian @ 4:23
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Aghardzine ! Aghardzine !Aghardzine !

J’avais ce nom en moi tandis que je marchais à l’aveugle, à la fois tendu et désespéré. Aucun signe n’était devant nous pour nous guider, aucune indication, sinon des chemins égarés qui tombaient derrière des collines incertaines ou se noyaient dans des champs. Au sortir de la forêt, des saignées dans la végétation nous laissent deviner des cheminements humains. La voie se partage en deux. L’une ou l’autre, c’est le même mystère. Nous avons pris celle de droite, croyant qu’elle plongerait dans la forêt d’où émergeraient sous nos yeux les toits mystiques d’Aghardzine. Et nous avons marché le front collé sur  l’inconnu. À mon approche, un serpent noir s’empressa de quitter une flaque pour se musser sous les herbes du bas-côté. Au bout d’une centaine de mètres, nous dûmes affronter une végétation anarchique. Plus nous cherchions notre chemin, plus il nous faisait la nique en se diluant dans des arborescences extravagantes. Nous nous trouvons à présent à la lisière d’un bois. Des arbres s’accrochent au versant d’un val obscur et peu engageant. Des troncs  couchés sur le sol agonisent dans un pourrissement miné par les humidités. J’ouvre la marche.  Bientôt j’avise une passe. La terre est d’un noir ironique. À peine y ai-je mis le pied qu’il s’enfonce. Me voici ventousé jusqu’à la cheville. Je crois que l’autre pied va rencontrer un sol plus ferme. Mais il coule lui aussi. Impossible de me dégager. Mes bâtons de marche ne me sont d’aucun secours. J’en tends un à mon compagnon pour qu’il me tire à lui. Une de mes chaussures est si fortement avalée par la boue qu’elle  reste engluée. Il me faut l’arracher de la main à la gueule monstrueuse qui me veut pour  proie. Je glisse. Je tombe. Mais je parviens à dégager l’autre pied. La chaussure ne l’a pas quitté. Enfin je retrouve la terre ferme. Seul, j’aurais été aspiré et la boue aurait digéré mon cadavre. Ma bouche aurait crié. Mais  vers qui?

Nous remontons la pente, retrouvons le chemin au serpent noir. Dans l’herbe, je me suis couché, les chaussures lourdes comme du plomb. Dépités, nous avons repris notre piste en sens inverse.

Nous ne verrons pas Aghardzine.

25 juillet 2010

Des pluies et des silences

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Tavouch — denisdonikian @ 3:12
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Pour le citadin coutumier des cafés et des asphaltes, marcher suppose de consentir aux brusques variations du ciel. C’est dire que le temps est une composante de la marche. Qu’il fasse beau ou qu’il fasse mauvais, le marcheur a pour devoir de contenir son humeur contre l’assaut des intempéries. D’ailleurs, aurait-il d’autres choix ? Aucun. Que la pluie le surprenne en pleine forêt et l’oblige au plus vite à sortir sa cape, que les gouttes s’abattent sur lui avec la même force que sur la moindre feuille, que l’eau s’empare de ses chaussettes, que ses chaussures glissent sur les boues ou s’enfoncent dans les terres spongieuses, et le voici ramené à sa vulnérabilité d’homme primitif. C’est qu’il éprouve alors sa vie comme une fragile résistance au temps. Surtout dans ces moments où la forêt efface devant lui tout repère humain. Où les chemins sont sous la domination d’une végétation toute-puissante. Où aucun semblable ne vient à sa rencontre pour le rassurer et heureusement humaniser une nature donnant libre cours à l’expression de son élan vital.  Sans parler des silences que les bruits de la pluie rendent plus durs, plus terriblement sauvages, comme s’ils précédaient une menace. Ces silences sourds qu’aucun frottement, aucune cadence ne vient troubler. Silences de respiration végétale, si imperceptibles que les multitudes de vies qui fleurissent autour de vous semblent abîmées dans un sommeil de vastes profondeurs, et si chastes qu’ils vous fontt parfois désirer le bruit rauque de l’humaine agitation. De fait, si la pluie donne vie à l’activité organique de la nature, celle-ci fait son œuvre dans une discrétion la plus absolue, comme si son mutisme faisait partie intégrante de ses manifestations physiques, toutes ces plantes et leurs fleurs qui s’ingénient à déployer leurs différences, c’est-à-dire leurs personnalités morphologiques et olfactives.

23 juillet 2010

Dormir dans la forêt

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Tavouch — denisdonikian @ 4:51
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Nous avons marché sans savoir, marché longtemps, et nous voici à présent dans la certitude que la nuit va tomber, même si, en ce jour de juin, l’heure tardive reste encore assez claire. Mais il nous faut devancer l’obscurité. Et la pluie qui pourrait à chaque instant se jouer de nous. C’est dans un coude du chemin que nous dresserons la tente, là où les herbes hautes feront un tapis de fortune. L’aire est relativement dégagée sur plusieurs mètres, tant à gauche qu’à droite. Le ciel ouvert largement. Des nuages s’y chevauchent, des sombres, des gris ou des blancs vaporeux. Et au-delà, s’ouvre parfois la douceur océane de l’espace.

À peine mise en place, tirée aux quatre coins, la tente produit aussitôt son effet d’île ancrée dans l’inconnu vivant de l’univers. Vulnérable aux bruits de la nuit. Impuissante aux moindres incidents. Mais elle tient dans ses bras notre solitaire incertitude.

Nous mettons sous sa protection tout ce qui risque d’être mouillé ou d’attirer les prédateurs. Aussitôt, les sacs à dos sont vidés, et l’intérieur se transforme en capharnaüm. Les chaussures resteront dehors sous le double toit. Les chaussettes trempées, elles aussi. Nous faisons chauffer des nouilles et nous mangeons tomates, concombres et pâté végétal. Les fermetures éclair des sacs de couchages vont et viennent sur leurs rails. Nos pieds sont mis au sec dans des chaussettes. Je tremble de froid. Je maudis l’idée d’avoir cru aux paroles du conseilleur qui m’avait indiqué ce chemin. Paroles faciles, marche naufragée.

Maintenant la pluie tombe. Le ciel sur nous déverse un surcroît de malédiction. Incontinent comme je le suis, je me lèverai à plusieurs reprises, chaque fois enlevant mes chaussettes, tirant la double fermeture éclair de l’entrée, affrontant le mal de mes articulations. Alors, debout dans la nuit, pieds nus dans les herbes humides, mais l’œil et l’oreille en alerte, je lâcherai mes eaux avant de recommencer une à deux heures plus tard.

J’ai des plongées dans un sommeil intermittent, hanté d’ours ou d’animaux à griffes et à crocs, espérant que la lumière du jour viendra au plus tôt nous remplir de sa bénédiction, après les troubles épreuves de la nuit.

22 juillet 2010

Un enfer de fleurs

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Tavouch — denisdonikian @ 4:13
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Dès lors que nous aurons décidé de franchir les frontières du connu, nous défoncerons de la poitrine des murs et des murs de végétation. Brisant, pour avancer, ces architectures improvisées que construit chaque plante avec ses voisines, toutes animées par un même tropisme vers la lumière. C’est une quête où chacune se dresse et se faufile en jouant des coudes contre ses concurrentes. Ainsi se tressent d’inextricables forcements vers le ciel, toutes les tiges se tenant les unes aux autres selon une solidarité à la fois nécessaire et fragile. Et quand la jambe qui se tend en abat dix, des dizaines d’autres sont entraînées dans le même dérangement. L’homme, qui ne progresse qu’au rythme d’un pas multiplié et destructeur, ne laisse pour trace de son passage qu’une pitoyable détresse. Jusqu’au moment où son œil tombe en arrêt devant des émergences florales qu’une grâce subtile tient en suspens dans les airs, comme des notes de couleur produites au prix d’une surabondance de poussées. Pareilles à ces tiges velues de coquelicots aux têtes aveugles qui dansent autour de celle qui les a devancées en ouvrant son panache orange et rouge. Ou cet ophrys  d’un rose ardent. Ces clochettes suspendues par grappes d’un bleu plus vif qu’un ciel lumineux. Ces ombellifères jaunes déployés comme des parapluies. Ces boules cotonneuses.  Ces lys jaunes… Et quand la pluie accroche ses dernières gouttes sur les ombelles blanches, que le soleil jette sur elle sa profusion de lumière, votre œil se saisit du hasard divin où tout scintille dans le calme précaire d’un poudroiement d’étoiles.

20 juillet 2010

Vers Aghardzine

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Tavouch — denisdonikian @ 7:04
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On nous avait dit que c’était possible. Partir de Fiolettovo pour gagner le couvent d’Aghardzine. A pied par les collines en traversant les forêts. Depuis, cette randonnée n’avait cessé de hanter notre imaginaire amoureux de randonnées profondes. Une folie. Une percée dans l’inconnu total. Un devoir de pèlerin d’avant les routes, sur les sentiers de la nature et de la spiritualité. Dans le pur, l’intouché, le mystique.

Nous nous sommes fiés à Vilik, chauffeur de taxi à Dilidjan’, pour qu’il nous aide à mettre le pied sur la bonne voie. Sur les premières pentes, les Molokans de Fiolettovo, buveurs de lait, cultivent le chou. Vilik interroge d’abord un frêle vieillard à barbe blanche couvert d’un chapeau de paille. Mais oui, qu’il fait, on peut rejoindre Aghardzine. Mais mieux vaut demander à plus jeune que moi. Comme mon voisin qui est là. Le voisin est un solide gaillard d’une quarantaine d’années. Parlant le russe et rien que le russe, il explique, réexplique, puis dessine, avec une patience empreinte de charité, l’itinéraire à suivre sur une minuscule feuille de carnet que lui présente Vilik. Il faut grimper jusqu’à la crête, dit-il. Vous devriez alors tomber sur un abri de fer rouillé couleur jaunâtre. Prendre ensuite le sentier de droite qui conduit à un col d’où on aperçoit des sortes de hangar, continue-t-il en faisant deux rectangles.  C’est là qu’il vous faudra demander. Un conseil : si vous vous perdez, n’hésitez pas à emprunter n’importe quel chemin sur votre droite de façon à tomber sur cette route. Nous échangeons des numéros de téléphone portable. De la sorte, dans les moments d’égarement, il nous suffira de téléphoner à Vilik qui téléphonera au Molokan’ et reviendra à nous.

Et maintenant, à nous le flanc de la colline. Abrupt, cruel, glissant, humide mais parsemé de  marguerites sauvages et de coquelicots.

Plus nous montons, plus le paysage sur la vallée et le village des Molokans s’ouvre à nous généreusement. Partout une abondance de fleurs poussant sans entrave. Il est trois heures de l’après-midi et le ciel s’assombrit déjà, grisant les verts et embrumant le bas des collines. Bientôt, nous voici juste au-dessous de la ligne où affleure le ventre des nuages. Puis tout se désagrège. Nous côtoyons des blancs vaporeux et mouvants. Mais les pieds immergés dans des flots de végétation ininterrompue, aux fleurs moins hautes en raison d’une lumière moins dense.  Nous rencontrons notre première pluie, fine et harcelante. Il faut sortir les capes. L’abri jaunâtre et le chemin se montrent à nous. Puis le col. Et nous tombons alors dans l’enfer. Celui où les chemins se laissent dévorer par l’intraitable marée verte. Un enfer de fleurs à hauteur d’homme. Personne ne sera passé par là, tant les herbes auront eu le temps et la joie de pousser librement vers le haut.


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