Ecrittératures

15 novembre 2015

La dernière folie de Guédiguian

Filed under: ARTICLES,Robert Guédiguian — denisdonikian @ 6:18

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Réalisateur d’Une histoire de fou, Robert Guédiguian n’est pas un fou d’histoire. Il fait des films avec de l’histoire mais ne laisse pas l’histoire envahir son film. Et peu importe si l’histoire de ses films ne montre pas un grand souci d’exactitude historique. Guédiguian se sert de l’histoire sans lui être asservi. Par exemple, l’assassinat de Talaat par Soghomon Tehlirian vu par Guédiguian ne suit pas les événements tels qu’ils se sont exactement déroulés, Hardenbergstrasse, le mardi 15 mars 1921. Autre exemple, l’innocent espagnol José Antonio Gurriarán, écrivain journaliste galicien, qui perd l’usage de ses jambes sous l’effet d’une bombe de l’ASALA à Madrid devient Gilles Tessier, victime française collatérale d’un attentat contre l’ambassadeur turc à Paris. Au lieu de restituer les faits, Guédiguian préfère mettre en images les inventions que la vie oppose aux atteintes que lui infligent les hommes.

En l’occurrence, dans Une histoire de fou, ces atteintes sont des attentats, qui sont les effets d’une atteinte plus vaste, plus générale et plus terrible, un génocide. Mais un génocide qui continue chaque jour de tuer la vie à petit feu, en brûlant de l’intérieur les survivants, un génocide qui survit par les survivants en le rendant fous. Les personnages d’Une histoire de fou sont tous des fous nés d’un grand ogre assez fou pour engager l’histoire dans une course folle et qui s’appelait Talaat. Le père (Simon Abkarian) devient fou de ne plus savoir comment survivre dans un foyer qui entretient la folie du désespoir et de la perte. La grand-mère est la pleureuse antique qui entretient la flamme de cette perte. Sa petite fille, encore vierge de toute imprégnation génocidaire, n’est qu’à l’orée de la folie qu’elle lui instille par ses folles rengaines. Le fils Aram (Syrus Shahidi) est fou d’une fierté trop longtemps refoulée et qui n’hésite pas à accomplir le geste fou de sacrifier un innocent. Quant à la mère Anouch (Ariane Ascaride), elle subit de plein fouet la concurrence de toutes ces folies, les nobles comme les ignobles : celle de son peuple, celle de son mari, celle de son fils et la sienne. Ce sont des folies qui s’enchaînent et s’enfantent mutuellement et qui ne trouveront d’apaisement que dans la mort, tandis que le génocide moral continue son petit bonhomme de chemin en colonisant les âmes de son virus.

Mais l’esthétique du film n’est pas dans son système de répercussions en chaine. Elle est dans sa construction en abîme, à savoir qu’un ensemble comprend un autre identique et plus petit, et celui-ci un troisième plus petit encore. Et qui sait même un quatrième. Ainsi se font écho les formes pour rappeler celle qui les englobe tous. Et pour ce cas de figure, c’est à La Jeune Fille à la perle, le tableau de Johannes Vermeer, que je penserais.

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Le visage de la jeune fille, avec son turban et le jeu des ombres sur la gauche, est le grand ensemble qui va servir de support à une forme identique plus petite à savoir la perle qui pend à son oreille gauche, mais aussi à deux ensembles plus petits, ceux de ses globes oculaires. En somme, pour Vermeer, la perle sert à voir la jeune fille comme un être précis dans sa forme et une âme parfaite par son regard autant qu’elle-même. Cette mise en scène permet de multiplier les jeux d’ombre et de lumière qui mutualisent leurs fonctions pour agir par ricochet et donner au portrait sa profondeur métaphysique.

Dans Une histoire de fou se joue quelque chose comme ça, même si sa construction en forme de poupées russes s’ingénie à fausser les pistes. La thématique de fond qui conditionne l’action des personnages de bout en bout du film est le négationnisme, compris comme un refus de reconnaître le Grand Crime (ou Medz Yeghern) commis par la Turquie ottomane et que n’assument pas ses héritiers. Mais à l’intérieur de ce Crime impossible à restituer éclatent trois crimes dûment filmés par Gédiguian. Trois crimes sur trois personnes comme des crimes héritiers du premier.

A commencer par l’assassinat du père de ces criminels qui exécutèrent le génocide, Talaat, par Soghomon Tehlirian, l’assassin innocent qui réalisa une vengeance somme toute justifiée. En effet, en quoi Soghomon Tehlirian serait-il coupable d’avoir tué un criminel resté libre tandis qu’il serait le commanditaire du meurtre de 1,5 million innocents ?

Puis vient l’attentat contre l’ambassadeur de Turquie, lequel, par ricochet, va occasionner des blessures graves sur la personne de Gilles Tessier. Cet effet collatéral est d’autant plus intolérable que Gilles Tessier n’a rien à voir avec l’histoire du génocide. Son statut de passant innocent rend absurde son passage brutal au statut de victime malgré elle. Mais une scène va se jouer entre lui et la mère du « terroriste » Aram. Une scène qui n’est pas sans rapport avec le thème de la non-reconnaissance du génocide. Anouch vient reconnaître au nom du fils le crime commis et demande pardon. De fait, l’Arménienne Anouch accomplit à son niveau, de personne à personne, un acte qui lui demande un effort, celui d’une reconnaissance de la blessure infligée, dont elle n’est pourtant pas directement responsable, afin de dépasser cette blessure par la réconciliation. C’est ce moment qui permet à l’histoire d’un film à tendance communautariste de se convertir en leçon universelle. On voit bien que pour Guédiguian, cette leçon, qu’il offre par l’intermédiaire d’Anouch à qui veut l’entendre, est adressée aux Turcs auxquels il reconnaît, malgré tout, un esprit de responsabilité intact leur permettant de racheter leur humanité. Et je dirais que la scène est d’autant plus poignante que c’est Ariane Ascaride qui la joue comme si elle jouait sa vie même, comme si elle mettait en scène des principes qui sont les siens dans la vie.

Le troisième meurtre a lieu à la fin du film. Aram est tué à bout portant par un frère d’armes, sous les yeux de sa mère et de Gilles Tessier qu’il vient juste de rencontrer pour lui dire qu’il ne regrette pas son combat. Aram est alors entré en dissidence contre le maître Vréj ( c’est-à-dire vengeance) qui tient les attentats contre les intérêts turcs comme le seul moyen de faire connaître le génocide, quitte à devoir tuer des civils. Guédiguian fait de ce Vréj le héros négatif du film, sur lequel va se concentrer la désapprobation du spectateur. En fait, Vréj l’Arménien est le symétrique de Talaat le Turc dans l’ordre de la folie destructrice.

Dans le fond, Guédiguian est parvenu à mettre en scène ce que furent les sentiments contradictoires éprouvés par les Arméniens de la diaspora au moment de l’attentat d’Orly. A l’option d’un terrorisme publicitaire aveugle, incarnée, d’une manière générale, par les militants du Proche-Orient, s’opposait celle d’un terrorisme visant uniquement les intérêts turcs. La scission entre les deux options relevait de la morale. Mais pas seulement. Quand José Antonio Gurriarán rencontrera les membres de l’ASALA pour leur dire que le terrorisme jouait contre leurs intentions de faire connaître le génocide, il se heurta à une fin de non-recevoir. Et pourtant, c’était une guerre déclarée contre le fascisme turc et son négationnisme. Une guerre qui respecte la morale, est-ce encore une guerre ? devaient penser les extrémistes arméniens partisans d’une lutte sans merci. Or, sans leurs errements meurtriers, qui sait si Robert Guédiguian aurait pu tourner un film sur la nécessaire reconnaissance du génocide et soutenir que la lutte des Arméniens contre le négationnisme est une manière d’affirmer leur identité ?

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