Ecrittératures

1 novembre 2010

La nuit du prêtre chanteur (3)

Filed under: La nuit du prêtre chanteur — denisdonikian @ 3:03

3 – Jeux de cordes

Fenêtre sombre

Tous sont mal en point.

Certains sont recroquevillés sur leur banc, d’autres assis. Kom’ regarde dans le vide.

On entend des bruits de charrettes s’arrêtant sous les murs.

Ayash : Allez voir ! Allez-y !

Kamer : C’est plein de charrettes. Alignées le long du trottoir. On est bons pour le grand départ.
Chankiri : Ils auront attendu la nuit pour nous nous faire quitter la ville.

Ayash : C’est toujours la nuit que se font les sales besognes. Se tournant vers Chankiri. Sauf quand nous écrivons, mon cher.

Chankiri : Bien sûr. Sauf quand nous écrivons.

Chabouh : Qui sait s’ils ont pas repéré un bon terrain vague pour pouvoir nous égorger en douce un par un.

Kamer : Eh bien moi, je vais pas me laisser faire. Qu’ils y viennent !

Chabouh : Je tiens pas à mourir comme ça, non plus ! Plutôt me pendre.

Arzou : Calmez-vous, voyons ! Il faudrait qu’ils vous attachent les mains dans le dos. Nous allons voir comment ils vont nous obliger à sortir. Libres ou les poignets entravés.

Ayash : Entravés, nous le sommes déjà en quelque sorte. Alors que vous…

Chabouh : Oui, vous, c’est pas la même chose.

Chankiri : Vous, vous avez acquis le privilège d’aller où vous voulez.

Arzou : Vous croyez ça ? Je peux aller où je veux, hein ?  Même rentrer chez moi ?

Chankiri : Vous avez quand même pu franchir cette porte, non ? Alors dites un peu… Pour quelles raisons vous n’en avez pas profité…

Kamer : Vous auriez pu foutre le camp.

Arzou : Je vous l’ai déjà dit. Ils auraient fini par me rattraper. Tôt ou tard.

Ayash : Ils savent où monsieur a ses appartements.

Arzou : Ne me jetez pas la pierre. Vous n’avez pas connu la peur. Vous ne savez rien.

Ayash : La peur ! Vous croyez ça ? Mais quand j’écris, j’ai peur. J’ai peur à chaque mot. Qui sait ce qui va me tomber dessus si je dis ceci ou cela. La peur…

Arzou : Si tu avais eu ton fils écrasé sous une botte. Un pistolet braqué sur sa tempe. Et qu’on t’oblige à voir ça. Alors, tu es prêt à tout pour le sauver. À ce moment-là, on te dit : des noms, des adresses ! Et tu te mets à table. Tu laisses ta mémoire se vider comme si tu vomissais des mots. Et tu ignores encore que tu seras toi aussi un nom parmi les noms que tu as donnés.

Chankiri : Mais ils savaient, eux, que, tôt ou tard, les tiens, si je puis dire, te rattraperaient pour te trouer la peau.

Ayash : Alors pourquoi se fatigueraient-ils ?

Chankiri : Et en plus, comme ils auraient leur criminel sous la main, ce sera un alibi. Bien joué, je l’avoue.

Ayash : Mais je me tue à vous dire qu’ils n’ont pas besoin d’alibi ! Depuis 24 heures, nous leur appartenons corps et biens.

Kamer bas à Chabouh : Alibi ou pas alibi, je vais le serrer ce salaud. Après tout, c’est à cause de lui qu’on est dans ce trou. Si on le laisse, nous disparu, il pourrait reprendre du service.

Chabouh : Faire ça sous l’œil du prêtre ? Tu vas le déglinguer encore plus.

Kamer : Mais il est aveugle, ton curé ! Et les yeux ouverts encore ! Il n’entend que les bruits des bombes.

Ayash : Qu’est-ce que vous complotez tous les deux ? Vous apercevez autre chose ?

Chabouh : On se disait qu’ils allaient certainement nous évacuer.

Ayash : On le sait bien qu’ils vont nous évacuer.

Chankiri : Ils n’ont quand même pas fait venir autant de charrettes pour transporter des pastèques au marché !

Kamer : Je crois bien.

Chabouh : En tout cas, on comprend maintenant pourquoi ils avaient besoin d’eau. Leurs chevaux sont en train de boire. Le voyage sera long. Et qui sait interminable.

Ayash : Partir… Partir… Partir enfin. Depuis le temps que j’y songeais. Partir sans trop savoir où. Comme ça.  Au hasard des routes, au gré de leurs croisements… Il faut dire que je n’ai jamais eu le temps de mettre mes rêves à exécution. C’est que notre ville nous tient dans ses tentacules. Maintenant, je vais forcément le respirer l’air de ce pays.

Chankiri : L’air du large en quelque sorte.

Ayash : L’air de la terre…

Chankiri : Si vous appelez ça partir. Partir vers quoi ? Vers quelle désespérance ? L’exil ? Et après l’exil, la mort ?

Ayash : Et après la mort ?

Chankiri : Allez savoir ? Après la mort…

Ayash : Nous ne partirons pas en villégiature, c’est certain. Non. Il s’agit purement et simplement d’une déportation.

Chankiri : D’une déportation. C’est le mot. Une déportation…

Ayash : On vous arrache à votre quotidien sans vous demander votre avis. On vous arrache à votre femme, à vos enfants, à votre boutique, à vos chiens, à vos livres, à vos  lecteurs… On vous arrache… On vous arrache…

Kom’ : À vos villages. À vos chants. À vos lézards… Boum ! Boum !

Tous se tournent du côté de Kom’, surpris et tristes.

Une colère traverse les visages.

Arzou : J’ai mal…

Kamer : Ah tu peux !

Kamer quitte la fenêtre. Il s’approche du banc d’Arzou, s’assoit juste derrière lui.

Ayash : Je ne suis qu’un homme de plume. Autant dire, rien. Je réfléchis trop avant d’accomplir un acte. Et pourquoi ceci et pourquoi cela ? C’est paralysant à la fin. Je me vois mal attraper un chien pour le mettre à mort.

Kamer : Monsieur n’est qu’une fillette. Il tourne constamment son regard vers Arzou.

Ayash : Une fillette ? Je veux bien. Ou comme notre prêtre. Regardez-le. Il ne ferait pas de mal à une mouche.

Kamer : Les livres l’ont ramolli.

Chabouh : Ou ses prières. Est-ce que je lis, moi ? Je suis dans la viande, chaque jour. Chaque jour que Dieu fait, dans la viande.

Chankiri : À force de lire la vie des saints, on y perd en instinct.

Ayash : On y perd en instinct, mais on y gagne en humanité.

Chankiri : Quels aveugles vous faites ! La jungle a envahi la ville. Les hurlements des loups ont couvert nos propres voix. Les discours contre nous se sont multipliés en quelques de jours. Ils ont chauffé les foules. Il montre Kom’. Et lui, que peut-il avec ses chants contre la montée de la jungle ?

Ayash : Il faut dire qu’on ne l’aura pas préparé à se défendre.

Chankiri : Et si le chant n’était pour lui rien d’autre qu’une manière d’échapper à la menace de ces hurlements ?

Ayash : Une manière d’entretenir une sorte de naïveté angélique ?

Chankiri : On pourrait dire ça.

Ayash : Alors la lame du couteau ne rencontrera aucune résistance. Elle sera même encouragée à pénétrer dans son corps. Voilà ce qu’ont fait de nous nos livres de prières, ils ont émoussé notre méfiance. Ceux qui respectent la vie aveuglément, la vie finit toujours par les avoir.

Chankiri : On pourrait dire ça aussi.

Ayash : Pour survivre,  il faudrait donc savoir tuer ?  La civilisation, n’est-ce pas  là notre seule  maladie ?

Chankiri : Nous sommes le ventre mou de la culture. Et c’est pourquoi nous croupissons dans ce cloaque Une défaite. Le monde… C’est sauvage contre sauvage.

Brusquement, Kamer se jette sur Arzou, prend sa propre corde et la passe à son cou.

Chabouh : Serre ! Serre ! Finis-le ce traître !

Kamer : Je vais me le faire ! Je vais me le crever comme un vilain toutou !

Arzou se débat. Ayash essaie d’intervenir en saisissant les mains de Kamer qui le surpasse en force.

Ayash à Chankiri : Appelez le gardien ! Dépêchez-vous, bon sang !

Chankiri se lance vers la porte, mais sa corde trop courte le retient. Il tombe.

Kom’ : Boum ! Boum ! Monsieur le gendarme. Boum ! Boum !

Arzou est en train de s’étouffer. Kamer le tire côté coulisses. Ils tombent tous les deux derrière le banc. Kamer serre encore en faisant la grimace. Puis s’arrête. Il s’assoit. Souffle.

Ayash souffle aussi.

Un temps.

Ayash à Kamer : Il ne fallait pas prendre tant de peine. Ils auraient fait ça mieux que toi.

Chankiri : Comment ? Vous approuvez un acte aussi barbare ? Je ne vous comprends plus. A vous voir, j’avais parfois l’impression que vous serriez avec lui ?

Ayash : J’ai bien du mal à le savoir… L’instinct tribal peut-être…

Chabouh : En tout cas, voilà ce qui arrive quand on confond des personnes et quand on met du coupable dans le corps d’un innocent. L’innocent finit par se venger…

Kamer : Coriace le coco. Mais je lui ai fait ravaler tous les noms qu’il a dégobillés devant ses maîtres.

Chankiri : Je me demande comment tout ça va finir. Je me le demande.

Ayash : On dira qu’il s’est saoulé.

Chankiri : C’est ça. Il aura bu tellement d’eau qu’il aura perdu connaissance. Et ils nous croiront.

Chabouh : Si je ne retrouve pas ma boucherie, je ne veux plus vivre.

Ayash : Mais il y a votre femme ! Pour elle au moins…

Chabouh : Ma femme ? Je voudrais bien voir ce qu’elle aurait fait à ma place. Elle m’aurait appelé au secours. Ma femme ! Elle me lave les tabliers, c’est tout. Le reste du temps, elle se promène. Pendant que je tripote ma viande, Madame se parfume. Et moi, je pue la bidoche saignante.

Ayash : Vous voyez bien ! Vous êtes son Dieu.

Chabouh : Et moi, quel est le mien ? Quel est mon Dieu ? Il a même abandonné son prêtre, alors moi…

Chankiri : C’est quand nous sommes entourés de démons que Dieu nous aime le plus.

Chabouh : Blabla ! Tout ce que vous dites n’est que blabla. L’avenir est sombre. Et je ne veux pas qu’on me saigne comme un veau. Non. Je vois déjà le couteau qu’on va me planter dans la gorge. Et qui sait si on m’écrasera pas la tête avec une grosse pierre, encore. Sûrement dans un lieu où personne entendra mes cris. Plutôt crever de mes mains, je vous le dis ! Plutôt crever de mes mains ! Ouais…

Chankiri bas à Ayash : Il est en train de perdre la boule, celui-là.

Kom’ : Boum ! Boum ! Regardant sa corde : Boum mon lézard.

Ayash : Qu’est-ce qu’on y peut ? Rien. Il est envahi.

Chankiri : Voilà où ça mène quand on quitte le présent. Il faut rester là où nous sommes et pas se laisser déborder par des hypothèses, surtout les négatives. Nous avons le nez collé à l’inconnu, alors restons-y ! Le nez collé à l’inconnu.

Kamer revenu vers la fenêtre : Tiens on s’active de plus en plus en dessous. Ils commencent à embarquer des gens.

Chankiri : Et ces gens, ils ont les mains attachées, dis ? Regarde bien. Est-ce qu’ils sont attachés ?

Kamer : Je ne vois pas. Sont pas attachés. Non.

Chankiri : Alors, c’est bon signe.

Chabouh : Bon signe ?

Ayash : Il veut dire qu’on ne nous collera pas à un poteau d’exécution. C’est tout.

Chabouh : Ah, vous croyez ça, vous ? Ils font les gentils. Mais ils pensent qu’à nous liquider au premier tournant.

Kamer : Faut arrêter de croire ça, qu’ils sont comme nous, ces rats. Ils ont le sang dans le sang.

Ayash : Je ne sais plus ce que je dois penser. J’ai des amis parmi ces rats, comme vous dites.

Kamer : Les rats n’ont pas d’amis. Un rat reste un rat même en amitié.

Chankiri : Faut-il faire d’eux des hommes ?

Ayash : Il faut. Il le faut toujours… À Chabouh : Je suppose qu’on aperçoit des gardiens.

Chabouh : Beaucoup de gardiens. Un couloir de gardiens. Impossible de leur échapper. Chaque prisonnier marche entre deux murs d’hommes en armes.

Ayash : Et combien d’hommes par charrette ?

Kamer : Quatre. Avec deux gardiens pour empêcher qu’ils sautent, je suppose.

Ayash : C’est sérieux, alors.

Chabouh : Je vous le répète. On est cuits. Cuits. Vous savez comment je vois les choses ? Un couloir d’hommes, comme celui-ci. Qui va jusqu’au bord d’un ravin. Et nous, un par un, on nous force à passer dedans. Et ils nous frappent, nous frappent. Et une fois qu’on est arrivés au bout, ils nous balancent dans le précipice. Comme des sacs…

Ayash : Déplaisant. Fort déplaisant.

Chabouh, les yeux révulsés, se précipite sur sa corde, la prend et la passe à son cou, tire…

Kamer : Fais pas ça, vieux ! Il se jette sur Chabouh et desserre la corde. Tous les deux tombent à terre.

Kom’ : Faiblement Boum ! Boum !

Kamer : Tu veux crever avant l’heure ? C’est ça ?

Chabouh : Je veux en finir ! En finir une fois pour toutes !

Kamer : Et ta femme, qu’est-ce qu’elle fera, ta femme quand tu seras crevé ?

Chabouh : …Crèvera à son tour ! Qu’est-ce que tu crois ? Qu’ils vont l’épargner ? Personne ne sera épargné ! Personne ! Je te le dis, personne ! Ils prendront même les gosses. Et quand ils n’auront plus de gosses, ils iront les chercher dans les ventres de leur mère. Ils ont le sang dans le sang, comme tu dis. Le sang dans le sang.

La porte s’ouvre. Un gardien entre.

Le gardien : Ian’ Ayash !

Ayash : C’est moi.

Le gardien dénoue sa corde.

Le gardien : Suivez-moi. On vous demande. Une affaire de quelques minutes.

Ayash : Vous voyez ? Partir est un jeu d’enfant.

Ils sortent.

Silence.

Kom’ chantonne dans sa gorge.

Chabouh : Une affaire de quelques minutes… Quand ils vous disent ça, une affaire de quelques minutes, c’est l’inverse qu’il faut comprendre.

Chankiri : On part pour l’éternité.

Le gardien revient.

Le gardien : Ian’ Kamer !

Kamer : Là, mon gars.

Le gardien défait sa corde.

Le gardien : Suivez-moi.

Kamer : Allons-y ! Montrant Arzou au gardien : Regarde, ton ami fait le mort. Une affaire de quelques minutes.

Ils sortent.

Chabouh : Et maintenant, qu’est-ce qu’il nous reste ? Nous avons grandi. Nous avons travaillé. Nous avons aimé, donné, pris… Et maintenant qu’est-ce qu’il nous reste ?

Chankiri : Que fumée et mensonge.

Chabouh : Fumée et mensonge… Oui, c’est ça. J’aimais ouvrir ma boutique avant l’aube. Puis j’allais chez le boulanger me prendre un pain tout chaud. Comme quand j’étais gosse. J’ai toujours aimé le pain chaud, quand il vient de sortir du four. Notre rue sentait la boulange. Fallait que je mette de ce pain dans mon corps chaque fois avant de commencer mon travail. Une bonne chaleur de pâte cuite…

Chankiri : Moi aussi j’ai cette habitude de me lever avant tout le monde. Pour écrire, je ne connais pas d’heure plus propice. Je me fais un café comme on en fait chez nous. Son parfum me rappelle ma mère. Alors, j’entre en elle en quelque sorte. Ecrire, c’est rentrer dans un ventre. C’est à mon ventre qu’ils vont m’arracher.
Le gardien entre.

Le gardien : Ian’ Chankiri !

Chankiri : Me voici.

Le gardien lui défait sa corde.

Chankiri à Chabouh : Navré de vous laisser seul. Ou presque.

Chabouh : Entre un prêtre fou et un traître mort…

Chankiri : Ne tirez pas sur votre corde. Les temps sont incertains, mais il faut savoir les vivre jusqu’au bout.

Kom’ chantonne à bouche fermée un chant liturgique…

Chankiri sort devant le gardien.

Chabouh garde un instant les yeux sur le cadavre d’Arzou. Puis il regarde Kom’ en train de chantonner, comme ébahi.

Chabouh comme à lui-même : Lequel de nous deux maintenant ? Prends pitié, Seigneur ! Prends pitié !

Chabouh s’assoit, tient sa corde entre les mains… Il hésite.

Kom’ à Chabouh : Tu n’as pas honte ?

Chabouh se fige. Il pleure.

Le gardien entre.

Le gardien : Ian’ Chabouh !

Chabouh : Je suis Ian’ Chabouh.

Le gardien défait la corde.

Le gardien : Lève-toi et marche !

Chabouh suit le gardien comme halluciné. Ils sortent.

Kom’ : Le troupeau sans berger, égaré et confus, voici qu’il est frappé par une vague longtemps invisible venue du plus profond de la mer.  Des pêcheurs barbares ont jeté leurs filets sur ces poissons pleins de naïveté. Un poison pleut de l’atmosphère, contre quoi il n’est point de remède. D’un côté tout n’est qu’effroi, mort et oppression, de l’autre, indifférence, xénophobie et cœurs noirs. Vanité d’un côté, bestialité de l’autre. Notre corps est rompu, notre âme polluée, et notre vie est comme morte.

Un temps

Boum ! Boum ! Prends pitié Seigneur ! Boum ! Boum ! Prends pitié Seigneur !

Le gardien entre.

Il regarde le cadavre d’Arzou.

Il s’approche de Kom’.

Kom’ a un mouvement de recul.

Le gardien détache la corde du mur, puis tirant dessus, il s’engage dans la porte.

Le gardien à Kom’ : En route, vieille mule ! Y en a pour quelques minutes.

Il tire sur la corde et entraîne Kom’ qui est resté le pied entravé. Ils sortent.

On entend monter des coulisses le chant liturgique qui enfle et dévore peu à peu l’obscurité de la scène.

*

Fin de la pièce

( Toute reproduction interdite. Droits Réservés)

31 octobre 2010

La nuit du prêtre chanteur (2)

Filed under: La nuit du prêtre chanteur — denisdonikian @ 2:27

Acte 2 : Un seau pour la soif

Fenêtre éclairée

Les personnages se réveillent peu à peu. Arzou somnole assis. Kom’ n’a pas changé de position.

Les tirs ont repris.

Kom’ : Boum ! Boum !

Ayash : Toujours là, mon Père ?

Kom’ : Toujours, mon lézard.

Ayash : Vous n’avez pas dormi ?

Kom’ : J’ai passé la nuit à chantonner dans ma tête. J’ai tant de musiques que ça me tient éveillé. Tant de musiques… Celles qu’on m’a chantées dans les villages. Elles courent entre mes oreilles.

Ayash : On n’est pas venu vous chercher ?

Kom’ : On n’est pas venu. On n’est pas venu… C’était de l’eau pure, ces chansons, tu comprends ?

Ayash : Je comprends.

Kom’ : Je m’asseyais au pied d’un arbre, c’était l’été, pas le moindre de vent, les jeunes villageoises marchaient parmi les fleurs, je leur demandais de chanter et j’écrivais. C’était de l’or, ces moments, de l’or. Maintenant ces chansons, qui les entendra ? Je suis perdu sans elles… Et elles seront probablement perdues sans moi. Dieu me laisse une seule fois encore retrouver ces temps ! Une seule fois ! Rien qu’une seule fois !

Chankiri : Ceux qui devraient vous libérer n’aiment probablement pas vous entendre chanter. Mais nous, oui. Nous aimons ça. (Bas, et à l’écart) Quelles raisons auraient-ils de libérer un prêtre chanteur ? Et d’ailleurs, quel chant n’est voué à mourir ?(Parlant bas à Ayash )Tout ça ne sent pas bon. Un saint homme qu’on ne libère pas. Un collaborateur qu’on n’écoute même plus. Deux pauvres bougres qu’on a pris pour leurs homonymes… Et nous.

Ayash : Et nous quoi ?

Chankiri : Nous ? Nous avons écrit. Si écrire est un crime…

Ayash : Il fut un temps où ils arrachaient la langue de ceux qui enseignaient comme on parle et on écrit aujourd’hui. On aurait dû se méfier.

Chankiri : On aurait dû se méfier.

Ayash : Parfois on se croit libre et de fait on vit avec un fil à la patte.

Chankiri : Qu’allons-nous devenir alors ?

Ayash : Ils feront de nous ce dont ils ont toujours rêvé.

Chankiri : Nous laisser crever de faim et de soif sur des routes inconnues, vous voulez dire ?

Ayash : Que dites-vous là, voyons ? Mais non. S’ils nous ont réunis de force, c’est  pour nous emmener à la promenade. Ils nous feront pique-niquer au bord d’une rivière. Leurs soldats nous serviront les meilleurs vins. Des odalisques lascives, tout juste sorties de leur adolescence, mais expertes en amour, nous prodigueront des caresses appropriées. Et les oiseaux chanteront sur les branches. Les poissons frétilleront dans les eaux argentées. Et les fleurs s’offriront aux abeilles.

Chankiri : Et nous fumerons des havanes comme au paradis…

Ayash : Voilà ce dont rêvent de nous donner ceux qui nous ont jetés dans ce bouge. Il faut savoir espérer. Alors espérons… A propos de soif… S’adressant à Arzou : Holà ! Monsieur le costumé, ne pourriez-vous pas faire quelque chose ? Le soleil commence à chauffer et nous avons tous la gorge qui brûle. Puisque vous êtes encore des nôtres, rendez-vous utile. Le gardien ne devrait pas vous refuser ça au moins. Il commence à vous connaître.
Chabouh : Avec une chaleur pareille, ma viande est foutue. Et c’est pas ma femme qui…

Ayash : Laissez donc la faisander à sa guise, cher ami. Ainsi va toute chair…

Chabouh : Vous savez ce que je perds avec tout ça, vous ?

Ayash : Avec votre femme ou avec votre viande ?

Chabouh : Le samedi est le jour de la semaine qui rapporte le plus. Et cette recette ne remplira pas ma caisse. D’ailleurs, je ne l’ai pas fermée. Pas eu le temps. On m’avait dit que j’en aurais pour quelques minutes. Il se met à couiner. Et voilà des heures que nous sommes là à attendre on ne sait quoi. Que la porte s’ouvre, Bon Dieu ! Qu’on nous dise maintenant : rentrez chez vous ! Mais à quoi ça servirait de rentrer maintenant ? À cette heure, ma viande est pourrie et ma caisse, j’ose pas y penser…

Kamer : Faut pas pleurer comme ça. Ta viande… Elle est pas perdue. Tiens, si on y met de la mort au rat, on la fourguererait aux chiens. C’est comme ça qu’on s’en débarrasse le mieux.

Chabouh : Oh toi !  L’attrapeur de clébards, va au diable ! Pour l’instant, nous avons faim et nous avons soif. Et puisqu’on y est, on pourrait réunir notre argent et demander au policier de nous apporter à manger… Hein, qu’en pensez-vous ?

Arzou vient frapper à la porte. Personne ne répond.

Chankiri : Ils veulent nous faire crever.

Ayash : Et à moindres frais. On entend des coups sur d’autres portes. Ils sont capables de nous traîner le long d’une rivière et de nous interdire de boire à coups de fouet.

Chankiri : Si nous, nous mourons, tous autant que nous sommes, nos femmes et nos enfants seront sans protection. Alors ils les jetteront sur des routes. Des routes interminables. Des routes pour qu’ils meurent de faim, de soif et de fatigue.

Ayash : Qu’avons fait pour mériter ça ?

Chankiri : Ce qui est sûr, c’est que quelqu’un nous fait savoir qu’il ne veut plus de nous.

Ayash : Ils doivent penser qu’ils seront plus libres comme ça. Plus ils nous écraseront comme des cafards, plus libres ils se sentiront. Eh bien sûr, ils se trompent. Libres ? Libres d’être eux-mêmes ? Mais leur liberté ne vaut que par la nôtre. Et c’est ainsi qu’ils empoisonnent leurs fils ! S’ils nous tuent, nous, morts, nous rongerons longtemps leur mémoire. Croyez-moi. Longtemps, je vous dis. Sur plusieurs générations.

Arzou : Ouvrez ! Mais ouvrez donc ! On n’en peut plus ici !

La porte s’ouvre. Arzou s’adresse au gardien.

Arzou : Nous aimerions boire, et si possible manger. Vous comprenez. Mais boire d’abord ! Dites à Monsieur le commissaire que c’est Ian’ Arzou qui en fait la demande.

Le gardien referme la porte. Puis revient au bout d’un instant.

Arzou à Kom’ : Vous allez boire.

Le gardien : Suivez-moi ! Arzou sort. La porte se referme.

Un temps.

Chankiri: Vous croyez qu’il va revenir ? Moi pas.

Ayash à Kamer et à Chabouh : Surveillez la rue ! Qui sait s’ils ne vont pas le lâcher.

Chabouh : À moins qu’on le charge de nous rapporter de quoi nous mettre quelque chose sous la dent.

Kamer : Ne rêvez pas. C’est un vendu ce type. Avec son air de cocotte, j’ai vite vu qu’il était pas de notre monde. Mais il échappera pas à ce qui nous attend. Tôt ou tard…

Chabouh : Et qu’est-ce qui nous attend, tôt ou tard ?

Kamer : Tôt ou tard ? Est-ce que je sais, moi ? Mais ça sent plutôt mauvais.

Bruits de tirs lointains

Kom’ : Boum ! Encore Boum !

Ayash : Toujours rien dehors ?

Kamer : Rien. Pas un chat. C’est bizarre de bizarre… J’ai bien fouillé tous les coins de la ville, et pourtant, ce quartier… Connais pas.

Ayash : Et qu’est-ce qu’on voit ?

Kamer : Une ancienne rue pavée. Mais ça, tu le sais déjà. En face de nous, y a une colline, avec des buissons. Le soleil tombe dessus. On voit bien des maisons sur le même côté que le nôtre. Mais on dirait qu’on les a toutes cramées. Ou pillées.

Chabouh : Je crois que je suis déjà passé par là. Un cousin à moi, marchand de légumes, il tenait une boutique. C’est vrai qu’on y a mis le feu, à sa boutique. Pouf ! Je me suis bien dit que ça pourrait m’arriver un jour. Mais je suis resté. On reste. On sait pas pourquoi on reste. Mais on reste…

Ayash : On reste parce qu’on aime les odeurs de cette ville. L’odeur de la mer. L’odeur de la sueur. Les murs ont cette odeur-là. Celle de la sueur. Ils suent la sueur et le sang, ces murs. Et on l’aime pour ça. L’odeur de la friture aussi. Et même l’odeur du soleil.

Chankiri : Et même l’odeur du soleil… Voyez-vous ça ! Pour moi, le soleil n’a pas d’odeur. Il me donne soif, c’est tout.

Une voix :

D’abord pour nos bêtes, l’eau !

On entend un bruit de seau qui tombe. Même voix.

Si nos chevaux ont soif, ils ne pourront pas tirer vos charrettes et vous mener bien loin…

Un temps. Tous regardent du côté de la porte. Autre voix.

Qu’ils boivent ! Ces bêtes d’abord, les tiennes ensuite…

Un temps.

La porte s’ouvre brusquement. Apparaît Arzou un seau dans les mains. Il reste un moment figé, tandis que la porte se referme derrière lui. Il s’approche de Kom’

Arzou : Buvez mon Père ! Buvez, vous vous sentirez mieux !

Kom’ repousse le seau. Il est abasourdi. Terrifié. Non, monsieur le gendarme !

Un temps. Arzou reste le seau entre les mains.

Ayash : Qui a dit ça ? Les bêtes… Ces bêtes d’abord…

Arzou : Le directeur de la prison centrale.

Chankiri : Le directeur de la prison centrale… Voilà qui est dit. Malgré ça, on peut toujours aimer l’odeur du soleil.

Ayash : Ces bêtes d’abord… Ces bêtes d’abord…

Kamer : On nous prend pour des chiens, c’est ça ? Mais les chiens, moi je les attrape pour qu’on s’en débarrasse.

Ayash : Des tas de viande ! Voilà donc ce que nous sommes pour eux.

Chabouh : Ils n’attendent que pour nous saigner ! Vous comprenez ça ? Nous saigner !

Arzou a posé le seau par terre, s’est assis sur son banc et s’est pris la tête entre les mains : Je ne savais pas… Je ne savais pas que…

Chankiri : Si au moins on savait pour quoi… Quel mal nous avons fait… On demanderait pardon.

Ayash : Mais vous n’avez donc pas compris, bande de rats ? Nous sommes nés avec le mal. Nous sommes faits pour ça. Et nous devons à chaque instant demander pardon. Pardon ! Pardon ! Pardon ! Sans cesse pardon. À chaque seconde, pardon ! Pardon d’être venus au monde ! Pardon d’être en vie ! Pardon de chercher à améliorer notre existence !  Pardon de chercher à nous cultiver !  Pardon d’avoir un Dieu ! Pardon d’avoir été là avant vous !  Et malgré ça, nous ignorons si nous sommes pardonnés. Nous l’ignorons. Mais aujourd’hui, tout s’éclaire. Tout vient au grand jour. L’épée de Midi partage les hommes…

Kom’ à Arzou : Monsieur le gendarme… Monsieur le gendarme… Laissez-moi…  Une dernière fois, laissez-moi… Laissez-moi entendre les voix de mes villages… Une dernière…

Arzou : Vous en verrez des villages, mon Père. Je vous jure que vous en verrez. Tout le long de la route. Demain quand ils nous emporteront. Des villages de sueur qui deviendront des villages de sang…

Kamer : Si on nous transporte en charrette, les routes sont si mauvaises qu’elles vont nous taper le cul. Mais on y mettra du foin. Ça amortit les chocs.

Chankiri : Du foin qu’on donne aux bêtes ? Comme ça nous aurons le gîte et le couvert.

Arzou : Mais on nous fera certainement prendre le train aussi. Un train rien que pour nous.

Ayash : Dans des wagons à bestiaux, bien sûr…

Chankiri : Et nos bergers seront des soldats, bien sûr…

Chabouh : Mais je ne veux pas quitter ma boucherie, moi ! Et comment elle fera pour vivre ma femme ?

Chankiri : À qui la faute ? Quel besoin aviez-vous de porter un nom déjà pris par un autre ?

Ayash : Et quel autre ! Un révolutionnaire qui envoie les siens au casse-pipe et se cache au dernier moment.

Arzou bas : On finira bien par le traquer ce lâche.

Chabouh : Si je l’attrapais celui qui m’a donné à la place d’un autre, je lui arracherais les tripes.

Ayash : Rien que ça ? Mais il y a mieux que les tripes, cher ami.

Kamer : Je voudrais bien faire le boucher avec sa bidoche, moi aussi.

Ayash : Rappelez-vous. Tôt ou tard, votre tour serait venu. On n’échappe pas à ses prédateurs comme ça, n’est-ce pas monsieur le ramasseur de chiens ?

Kamer : En attendant, j’aimerais bien lui faire la peau. (S’adressant à Arzou) Qu’est-ce que t’en dis, monsieur costume ?

Arzou : Ce que j’en dis ? J’en dis qu’il faut savoir pardonner.

Chabouh : Pardonner… Pardonner… Je voudrais bien vous y voir, vous ! Qu’il prenne donc ma place celui qui m’a mis dans ce trou !

Ayash à Chabouh: Mais puisqu’on vous dit que tôt ou tard, vous auriez été dans la même situation qu’aujourd’hui ! Vous comprenez ça ?

Chabouh : N’empêche qu’aujourd’hui, je suis là où je devrais pas. Ma place est dans ma boutique, en train de vendre ma viande. Au lieu de ça, elle pourrit.

Chankiri : Et nous, nous avons soif. S’adressant à Arzou. Il reste un peu d’eau dans votre seau ?

Arzou : Il en reste.

Chankiri : Alors partageons. Soyons sereins, restons humains.

Chankiri boit et passe le seau aux autres.

Kom’ le repousse encore et s’adressant au seau : Monsieur le gendarme… Monsieur le gendarme… Laissez-moi entendre les voix de mes villages… Encore une fois, je vous prie !

Arzou semble se boucher les oreilles.

Chankiri: Malheur à celui qui a fait ça ! Malheur ! C’est qu’il les connaissait les habitudes du Père. Il faut bien que quelqu’un ait dit à la police qu’il avait coutume de rentrer tôt. Pas comme nous, à fréquenter les tripots jusque tard dans la nuit. Le Père déboutonnait encore sa soutane quand il fut prié d’aller au poste. Qu’avait-il à se reprocher ? Rien. Alors il y est allé. (S’adressant à Arzou)Vous qui circulez aussi bien chez les nôtres que chez les autres, vous ne pourriez pas intervenir ?

Arzou : Intervenir ? Mais j’en suis au point où je ne peux même plus le faire pour moi. Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’ils m’adorent ! Ils m’utilisent, oui. Ils promettront tout ce que voudrez, pourvu qu’ils parviennent à leur fin. D’ailleurs, je ne demande plus à partir d’ici. Ils me rattraperaient un jour ou l’autre.

Chankiri: J’ai toujours écrit en sachant qu’un type, tapi dans l’ombre, passait mes mots au peigne fin. Et qu’à la moindre anomalie, il remplissait une fiche. De fait, quand j’écrivais, il y avait en moi comme un système de retenue. Sitôt que je dépassais le cercle délimitant une sorte de pacte tacite, j’avais l’impression de tirer sur mes entraves. Alors toute une série de questions commençaient à me perturber. Et si j’écris ça, est-ce qu’on ne va pas me faire des ennuis ? Et si je mets ce mot, ce nom, etc. Je devenais fou. Quand je venais de publier un article, je regardais dans la rue autour de moi pour voir si je n’étais pas suivi… Infernal.

Ayash : Et pourtant, malgré tout, on ne vous a pas raté. Pour ma part, je n’ai jamais eu ce genre de scrupule. Je tirais à boulets rouges sur les censeurs de tout poil. Si un écrivain n’est pas libre, à quoi bon écrire ? On est fait pour défendre la liberté des autres, non ?

Chankiri : Même celle des cafards ?

Ayash : Même celle des cafards.

Kamer : Ah ça, non ! Les cafards, moi je les écrabouille sous ma semelle. Le moindre qui passe, je me jette sur lui.  C’est plus fort que moi. Ils courent dès qu’ils me voient, comme s’ils avaient quelque chose à se reprocher, les lâches ! Un cafard a toujours quelque chose à se reprocher. De sales bêtes, vraiment.

Chabouh: Et qui prolifèrent si tu n’en tues pas quelques-uns de temps en temps. J’ai beau mettre du poison, il en sort toujours. On dirait qu’ils forniquent dans le ventre des murs.

Ayash : Alors, ne nous plaignons pas. Nous aussi nous forniquons dans le ventre des murs. Et dès que nous sortons, il y a toujours une chaussure habitée par le pied d’un homme pour vouloir nous écrabouiller. Tiens comme aujourd’hui par exemple…

Kamer : Par exemple quoi ?

Ayash : Mais vous ne comprenez pas qu’on est coincé sous la botte d’un maniaque ?

Kamer : La botte à qui ? Moi, j’ai pas eu le temps de remettre les miennes.

Chankiri : Il veut dire qu’on est au premier stade de notre élimination pure et simple.

Chabouh : Mais on va bien nous dire pour quoi à la fin !

Ayash : J’en doute, cher ami. Vous leur dites à vos bêtes pour quoi vous les tuez ? Eh bien, ici c’est la même chose.

Chabouh : On aura droit à un procès, vous verrez. On nous dira ce dont on nous accuse exactement. J’en suis sûr.

Ayash : Vous n’avez pas entendu ces bruits de canon à nos portes ? Nous sommes en pleine guerre, monsieur le boucher. Il serait temps de vous en rendre compte. Et en temps de guerre, les ennemis sont partout, même à l’intérieur.

Chabouh : Mais je l’aime moi ce pays ? J’y suis né. Je suis un citoyen honnête.

Ayash se tournant vers Chankiri : Faites comprendre à notre ami que c’est le pays qui ne l’aime pas. Puis s’adressant à Chabouh : Les soupçons portés contre vous suffisent à faire de vous un ennemi.  Vous êtes préjugé coupable. C’est comme ça. Vous êtes né virtuellement coupable et aujourd’hui devenu adulte, vous l’êtes réellement.

Kamer : Moi, j’aimerais bien qu’on me dise aussi ce que j’ai fait.

Ayash : Il ne s’agit pas d’avoir fait quelque chose, mais d’être quelque chose.

Chankiri : Tes chiens, ils t’ont fait quelque chose, peut-être ?

Kamer : Rien.

Chankiri : Et pourtant, toi et tes semblables vous les trucidez ?

Kamer : On les quoi ?

Chankiri : Je veux dire que vous les ramassez pour les exterminer. Non ?

Kamer : Mais c’est qu’elles prolifèrent, ces sales bestioles. Elles se multiplient, multiplient…

Chankiri : Bien. Elles se multiplient. Et c’est une raison pour les mettre à mort, n’est-ce pas ?

Kamer : Et comment ?

Ayash : Dans le fond, qu’est-ce que vous craignez ? Qu’à la longue les chiens vous empêchent de vivre. Alors vous prenez les devants. Tant qu’il en est encore temps, vous leur faites leur compte. Car si vous laissez faire, vous ne serez plus assez nombreux pour vous en occuper. Et dans ce cas, ce sont eux qui vous mettront en pièces.

Kamer : C’est comme ça… C’est comme ça…

Ayash à Chankiri : Croyez-vous qu’il ait compris ?

Chankiri : Pas sûr. Moi-même, je n’y arrive pas.

Ayash : Parfois, les inventions du mal sont si extravagantes qu’elles peuvent vous empêcher d’y croire.

Tirs lointains.

Kom’ : Boum ! Boum ! Puis regardant sa corde : Boum ! Boum ! Monsieur le commissaire lézard.

Chankiri : Et ça peut rendre fou même un saint homme.

Chabouh : Pourrie ma viande. Se tournant vers Kamer. La donner aux chiens ? Ah ça ! Jamais ! Plutôt la jeter à la mer…

Kamer : Ça t’est jamais arrivé d’en vendre, même devenue bleue ?

Chabouh : Mais dans ce cas je baisse les prix, qu’est-ce que tu crois ?  Et je recommande de bien la faire cuire. Comme ça je suis tranquille avec ma conscience.

Kamer : Après tout, ça n’a jamais tué personne. Mes chiens en mangent bien, eux. En tout cas, si la viande manque un jour, tu sais où en trouver. Personne ne verra la différence.

Chabouh : Et je sais surtout comment m’y prendre pour qu’on s’aperçoive de rien. Mais il me les faut un peu costauds quand même, tes clébards.

Kamer : Je peux te trouver ça. Ça devient rare, mais je peux.

Ayash à Chankiri et à Arzou. Messieurs, vous les aimez saignants ou bleus, vos steaks de chiens ?

Chankiri : Bah !

Kom’ : Boum ! Boum ! C’est le jazz des lézards.

Ayash : Ah, ce n’est plus la rumba des bombes, alors.

Kom’ : Montrant du doigt sa corde C’est le jazz des lézards.

Arzou : Arrêtez avec ça ! Arrêtez !

Ayash : Et quoi ? On se fâche ? Mais quel jeu jouez-vous, cher ami ?

Arzou : Aucun. J’ai faim et tout m’irrite.

Ayash : Essayez plutôt d’avoir faim, voyons, avec philosophie. Maîtrisez l’appel de vos organes, vous en aurez besoin, croyez-moi.

Arzou : Je le sais mieux que vous. Et pourtant…

Ayash : Pourtant ?

Arzou : Pourtant, je suis comme vous. J’ignore quelles sont leurs intentions.

Ayash : En tout cas, au point où nous en sommes, c’est un bon début pour imaginer la suite.

Chankiri : La suite, elle sera noire, croyez-moi. Noire.

*

Fin du deuxième acte

 

(Reproduite interdite.DR)

30 octobre 2010

La nuit du prêtre chanteur (1)

Filed under: La nuit du prêtre chanteur — denisdonikian @ 3:35

Pièce en trois tableaux

2010

Pour Georges Festa

*

Ian’ Kom’ : prêtre musicologue en soutane.

Ian’ Arzou : homme en costume de ville.

Ian’ Chankiri : journaliste en pyjama.

Ian’ Ayash : écrivain en robe de chambre.

Ian’ Kamer : attrapeur de chiens en guenilles.

Ian’ Chabouh : boucher en tablier.

Gardien en uniforme.

*

Lieu

Au premier étage, une cellule donnant sur une rue pavée. Porte à gauche. Fenêtre à droite.

A l’intérieur de cette pièce, des bancs. Trois sont disposés contre les murs et deux au centre.

Des anneaux sur ces bancs ou scellés dans le mur. Des cordes sont suspendues à un mur.

Une lampe au plafond. Faible.

Temps

De minuit à minuit. Fenêtre sombre.Fenêtre éclairée.Fenêtre sombre.

Bruits

On entendra, d’une manière régulière, des coups de canon lointains, durant la première nuit ; plus près, dans la rue, des roulements de charrette, des gens en descendre ou monter dedans, des ordres donnés.

*


Trois parties

1 – Questions autour de minuit

2 – Un seau pour la soif

3 – Jeux de cordes


Acte 1 : Questions autour de minuit

Fenêtre sombre

*

Voix hors de la pièce : Ian’Chabouh ! Cellule 4 ! La porte s’ouvre. Un homme est poussé à l’intérieur de la pièce par un gardien. Il porte un tablier de boucher taché de sang. Contrarié, il tourne sur lui-même en regardant autour de lui. Pendant ce temps, le gardien prend une grosse corde suspendue au mur, l’attache grossièrement à un pied de l’homme et noue l’autre extrémité à un anneau, là aussi grossièrement. Le gardien sorti, l’homme s’assoit sur le banc qui est contre le mur à droite, près de la fenêtre, après avoir tenté de prendre les autres sièges. La corde l’en a empêché.

Même voix criant dehors : Ian’ Chankiri ! Cellule 4 ! La porte s’ouvre à nouveau. Entre un homme en pyjama et chaussons poussé par le même gardien qui l’attache comme le précédent par une corde à un anneau scellé dans le mur, mais cette fois près du banc au centre, entre la porte et la fenêtre. Les deux hommes se regardent un instant, chacun s’étonnant de la présence de l’autre. Ils ne se parlent pas. Des bruits de canon tonnent au loin. Chankiri lève le doigt et jette un regard sur Chabouh d’un air entendu.

De l’autre côté, on hurle : Ian’Ayash ! Cellule 4 ! Cette fois, c’est un homme en robe de chambre qui est poussé dans la pièce.

Ayash au gardien : On ne me pousse pas ! Nous n’avons tout de même pas partagé la même femme, que je sache !

Chankiri à Ayash : Cher ami. Quel bon vent …

Ayash : Tiens ! Me voilà en excellente compagnie. Alors, comme ça, vous aussi…

Chankiri : Moi aussi.

Le gardien l’attache comme les autres, mais côté coulisses du banc qui se trouve au centre. L’homme tire sur sa robe de chambre et la referme correctement.  Il s’assoit sur le banc.

Cette fois on entend : Ian’ Kamer! Cellule 4 ! Entre un homme en guenilles, mais sans bottes. C’est l’attrapeur de chiens municipal. Il est attaché au banc qui fait face à la fenêtre.

Puis c’est le Père Kom’ qui est appelé. Ian’ Kom’! Cellule 4 ! Il est en soutane, tout l’avant étant déboutonné, il porte des chaussons. Il est digne, égaré mais souriant. On l’attache au banc à gauche.

Chankiri : Non ! Pas vous, mon Père !

Ayash : Voilà qu’ils s’en prennent à nos prêtres maintenant.  C’est quelque chose…

Kom’ : Je ne fais que passer, mes lézards. On m’a dit que j’en aurais pour quelques minutes. C’est une méprise. On ne devrait pas tarder à s’en rendre compte, vous verrez. Mes supérieurs vont me tirer de là. Soyez sans inquiétude.
À ce moment-là, le canon tonne. Ayash lève le doigt et regarde Kom’.

Ayash : Hé ! Hé ! Les navires de guerre anglais…

Kom’ : Souriant et malicieux.La rumba des bombes ! La rumba des bombes !

Voix extérieure : Ian’Arzou ! Cellule 4 !

L’homme qui se présente est en costume, élégant, pas du tout contrarié comme les autres. Très à l’aise. Il va se placer sur le banc au milieu de la scène, côté public. Au moment où le gardien va l’encorder, il lève l’index, fait : Tsitt ! Tsitt ! Le gardien se retire sans protester.

Un silence s’installe entre les hommes.

Arzou est regardé de travers par tous sauf par Kom’, qui semble ailleurs.

Chankiri : Je vous rassure, ce n’est ni ma tenue de soirée, ni ma tenue de sortie. Je suis journaliste et c’est en pyjama que je me sens le plus à l’aise pour écrire.

Ayash : Pour moi, c’est plutôt en robe de chambre. Mais encore un peu, et ils m’auraient cueilli nu comme Adam. Ils m’ont dit : venez comme ça ! Simple contrôle de routine. Vous serez de retour dans moins d’une heure. Ces gens-là sont sans scrupules.

Kamer : Eh bien moi, je venais de rentrer dans mon cagibi. Je pose ma longue pince, elle me sert à prendre les chiens au collet sans me faire mordre. Je m’assois, j’enlève mes bottes. J’entends alors qu’on frappe à la porte. Il était presque minuit.  Faut dire que mon travail se fait mieux quand la nuit est bien noire. Quand les chiens sont autour des détritus.

Ayash : Vous ramassez les chiens à la tombée de la nuit, c’est ça ? Et qu’est-ce que vous en faites après ?

Kamer : Mais on les crève, qu’est-ce que tu crois ? On les crève ! Sinon, on serait plus chez nous…

Ayash : Ah ça ! Vous voulez dire que vous êtes un ramasseur de chiens qui s’est fait ramasser. Plus bas. Un tueur de chiens qui va…

Les personnes se regardent. Un silence lourd traverse la pièce.

Chabouh : Mais on s’est tous fait ramasser ! Moi, ils m’ont pris dans ma boutique. Regardez, j’ai encore le tablier sur le ventre. Ça, c’est le sang de cette journée. A force de triturer au couteau de la bidoche, vous comprenez… C’est pas comme de la dentelle. Je désossais une carcasse quand ils m’ont demandé de les suivre. Venez comme vous êtes qu’ils m’ont dit. Il y en a pour quelques minutes.

Ayash : Nous voilà bien entourés. Un boucher et un ramasseur de chiens. Messieurs les bourreaux, espérons qu’on ne finira pas comme vos bêtes.

Chankiri : Espérons.

Kom’ : Espérons. Espérons…

Chabouh : C’est ma femme qui va s’inquiéter. Je la vois déjà descendre à la boucherie. Interroger les voisins. Si au moins l’un d’eux pouvait avoir vu la police m’embarquer… Dans ces cas-là, je sais comment elle fait. Elle lève les bras au ciel en criant : qu’est-ce qu’on va devenir ? Mais qu’est-ce qu’on va devenir ? Comment elle pourrait savoir où je suis, puisque moi je le sais pas ?

Kom’ : Espérons.

Chankiri : Et vous mon Père, pourquoi êtes-vous là ?

Kom’ : Espérons. Espérons qu’il s’agit bien d’une méprise.

Ayash : Et vous mon Père, pourquoi êtes-vous là ? Et vous mon père, pourquoi êtes-vous là ? Mais il est là pour la même raison que nous y sommes tous ! Car c’est vrai. Pourquoi sommes-nous là ? Que je sache, nous n’avons commis aucun crime. En tout cas je parle pour moi. Si nous sommes séquestrés, c’est que nous sommes faits pour l’être…

Chankiri : C’est pire que d’être criminel ce que vous dites. C’est comme si nous étions le crime. Pas le crime que nous aurions commis, mais celui que nous sommes censés commettre. Je crois avoir déjà lu une histoire sur ce genre de situation.

Ayash : Et comment ? Nous ne sommes pas les premiers et ne serons pas les derniers. (Puis s’adressant à Arzou) : Et vous Monsieur le costumé, qu’en pensez-vous ? On voit bien que vous, au moins, on ne vous a pas tiré du lit.

Kamer : Il s’y attendait, c’est sûr. Il s’y attendait…

Arzou (après un silence) : Je suis là comme vous. Ça ne se voit pas, non ? Et je n’en sais pas plus que vous sur les raisons de ma présence ici.

Ayash : Vous ne savez rien et pourtant vous êtes resté habillé comme si vous saviez qu’ils viendraient vous cueillir…

Arzou : Je vous répète que je ne sais rien. Sinon que j’ai plus ou moins une raison comme vous qui m’a valu d’être là. Mais rien de grave. Une méprise. Je ne fais que passer, vous verrez.

Chankiri : Une raison comme vous… Mais si nous sommes tous ici, c’est que nous partageons tous quelque chose… C’est sûr que nous partageons quelque chose. Reste à savoir quoi ?

Ayash : Oui, quoi ?

Chankiri : Qu’y a-t-il de commun entre un prêtre, un boucher, un ramasseur de chiens, deux hommes de plume et un homme comme vous ?

Kom’ : Je le sais moi… C’est que nous sommes tous des lézards…

Silence.

Arzou : Quoi ? Mais quelque chose. Quelque chose par exemple qui n’aurait pas plu à ceux qui ont la main sur nous…

Chabouh : Qu’est-ce que vous me chantez là ? J’ai toujours travaillé honnêtement. Bien sûr que j’ai tué, je le reconnais. J’ai tué. Mais c’étaient des bêtes. Rien que des bêtes. Je les ai tuées pour qu’on les mange. Où est le crime ?

Chankiri : Vous avez beau dire, monsieur le costumé, quelque chose cloche dans votre hypothèse. Selon vous, nous tous qui sommes là, nous aurions commis quelque chose qui aurait contrarié les autorités de ce pays. Et pas n’importe laquelle. Une chose qui aurait porté atteinte, voyons, à sa dignité ? À son intégrité ? Qui aurait menacé sa sécurité ? Admettons que nous soyons tous ici des salauds, que dire de ce saint homme (il montre Kom’), jeté comme nous dans ce traquenard ? Non, ça ne me va pas.

Ayash : Oui, que dire de ce saint homme ?

Chabouh : Remarquez qu’il n’y a pas de femme parmi nous. Ça veut déjà dire qu’ils en veulent aux mâles, non ? Rien qu’aux mâles.

Ayash : Pour le moment. Pour le moment. Qui sait si après nous, ils ne s’en prendront pas aux femmes.

Chankiri : Et qui dit femmes, dit enfants. Ils éliminent bien les chiens.  N’est-ce pas ? Il jette un coup d’œil sur Kamer. Et si nous n’étions que des chiens pour eux ?

Ayash : C’est un point de vue. Mais ne sommes-nous pas dans un pays où tout le monde vit avec tout le monde ?

Arzou : Tout cela n’a eu qu’un temps. Maintenant, nous ne sommes plus comme tout le monde.

Kamer : C’est à cause des événements, tout ça…

On entend au loin des bruits de bombes… Des lueurs traversent la fenêtre.

Chankiri : En tout cas, les Anglais ne tarderont pas à mettre fin à cette comédie.

Ayash : D’ici là, on nous aura déjà expédiés ailleurs. Je veux dire Ad patres.

Kom’ : Espérons. Pour moi, il s’agit d’une méprise pure et simple. Je ne suis qu’un oiseau sur une branche, c’est tout.

Arzou : Une méprise, oui. Mais pas pour tous. La foule des innocents trinque pour une poignée de traîtres. Pour ceux qui attendent avec impatience la venue de nos ennemis, par exemple.

Kamer : Moi, j’ai pas d’autres ennemis que les cabots. Et encore, j’ai parfois du mal à les fourrer dans mes sacs, sachant qu’on va me les tuer. Surtout les petits.

Arzou : Ian’ Kamer… Ian’ Kamer…  Il y a un Ian’ Kamer journaliste !  J’ai lu plusieurs articles avec ce nom dans le quotidien Drapeau.

Kamer : Ah je voudrais bien voir ça ! Je sais même pas écrire le mien. Je te dis que je suis ramasseur de chiens. Je travaille pour la mairie.

Ayash : Encore une méprise. On vous aura pris pour un autre.

Chankiri : Je connais votre Ian’ Kamer. Il est actuellement en Bulgarie, près de sa mère malade. Et je peux en témoigner. Cet homme n’est pas Ian’ Kamer. C’est un autre.

Ayash : Voilà ce que c’est que de porter un nom public, monsieur le ramasseur de chiens municipal. Maintenant, les choses s’éclairent peu à peu. Quel lien y a-t-il entre le vrai Ian’ Kamer et nous ?

Chankiri : Et vous, monsieur le boucher, pour qui vous prend-on ?

Chabouh : Est-ce que je sais, moi ? Ils m’ont dit : Vous vous appelez bien Ian’ Chabouh ? C’est bien ça, j’ai répondu.  On a des questions à vous poser.Veuillez nous suivre s’il vous plaît. Eh bien, je les attends toujours ces questions.

Chankiri : Vous aussi, on vous aura embarqué sur votre nom.

Ayash : Mais vous n’êtes pas le Ian’ Chabouh qui habite près du marché couvert.  Voilà pas mal de temps qu’il fait le mort. Je l’ai connu. Il se mêlait de politique. Nul doute que c’est lui qui aurait dû être là.

Arzou : Un salaud, oui, ce Ian’ Chabouh. Prêt à donner le pays aux étrangers…Je n’ai jamais eu vent de sa mort à celui-là. Je croyais qu’il vivait chez lui en reclus.

Ayash  à Arzou : Je n’ai pas dit qu’il était mort. Il fait comme si… A Chabouh  :Pas grave, mon vieux. Vous n’êtes pas bien avec nous ? En attendant, restez calme, on vous rendra bientôt à votre femme. Et tout rentrera dans l’ordre.

Chabouh : C’est ma viande…

Ayash : Quoi ? Votre femme ?

Chabouh : Je veux dire que je me fais du souci pour ma viande.

Ayash : C’est bien ce que je dis. Vous vous faites du souci pour votre femme.

Chabouh : Elle va pourrir si personne n’en prend soin. Et elle sera invendable.

Ayash : Allons donc, cher ami. Vous n’allez pas mettre votre femme en vente !

Chankiri : Rassurez-vous. Pour ma part, je ne serai pas preneur. Déjà marié… Mais faut voir…

Chabouh : Et puis, il y a la caisse. Je n’ai pas eu le temps de la fermer.

Ayash : Qu’à cela ne tienne, votre femme s’en chargera. Croyez-moi.

À cet instant, on entend un bruit de charrette roulant sur le pavé.  Le bruit cesse, une ridelle grince, des pas claquent…Chankiri, Kamer, Chabouh et Ayash vont se précipiter à la fenêtre. Mais Ayash et Chankiri en seront empêchés à cause de leur corde trop courte. Kom’ et Arzou n’auront pas bougé.

Chankiri : Une nouvelle fournée, hein ?

Kom’ : Une fournée de lézards…

Ayash : Qu’est-ce que vous voyez ? Racontez, racontez !

Chabouh : Encore des hommes !

Kamer : Pyjamas, et robes de chambre. Comme vous.

Chabouh : Du beau linge. Moi j’en porte jamais du comme ça.

Ayash : Ils ont des lunettes ? Dites, des lunettes. Ou des barbes, des moustaches ?

Chankiri : Vieux ?  Jeunes ?

Chabouh : Vos âges…

Chankiri : Quoi vos âges ?

Ayash : Il veut dire que nous ne sommes ni jeunes ni vieux. Entre les deux, quoi !

Kamer : J’en vois un d’une vingtaine d’années. Il a levé les yeux.Ah ces yeux ! Des yeux qui ont peur…

Chabouh : Voilà, ils sont rentrés. Ils sont chez nous maintenant.

On entend le bruit de la ridelle qui se ferme et de la charrette qui s’éloigne. Chacun rejoint son siège.

Chankiri : Combien étaient-ils ?

Chabouh : Cinq

Ayash : C’est peu, cinq.

Arzou : Parce que vous croyez qu’il n’y a que ce centre, vous ! Faut pas croire ça. Le nôtre est bien trop petit pour accueillir toute la racaille intellectuelle de la capitale…

Chankiri se lève et bondit vers le banc d’Arzou. Mais il est retenu par sa corde.

Ayash : Holà ! Tout doux ! Là. Là… Vous voyez bien qu’on a affaire à une personne du genre haineux.

Chankiri : La racaille intellectuelle, hein ! C’est bien ce que vous avez dit ?

Arzou : Oui, j’ai bien dit ça. Vous l’avez pris pour vous, n’est-ce pas ? À la bonheur. Vous avez bien fait. D’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi je suis ici. Ils se sont trompés sur ma personne. Il est temps pour moi d’aller me mettre au lit.

Chankiri : Il est temps pour monsieur d’aller se mettre au lit. Faites place, je vous prie. S’adressant à la porte. Madame la porte, voulez-vous bien vous ouvrir, car monsieur a besoin de regagner ses pénates.

Un temps.

Ayash : Madame la porte, voyons, ouvrez-vous !

Un temps.

Ayash : S’ouvre pas, madame la porte.

Chankiri : La gueuse !
Arzou se dirige vers la porte et frappe à plusieurs reprises : Ouvrez !

Le gardien ouvre la porte.

Arzou : Faites savoir à Monsieur le commissaire que je suis là. Mon nom est Ian’ Arzou. Il comprendra. J’aimerais bien rentrer chez moi et me coucher.

Le gardien referme la porte, donnant l’impression de n’avoir pas compris.

Arzou : Ian’ Arzou ! Donnez-lui mon nom ! Je n’ai rien à faire avec ces gens…

Chankiri : Vous n’avez rien à faire avec nous ? Mais justement, monsieur le costumé qui aimerait rentrer chez vous  pour dormir, si vous êtes avec nous, c’est bien qu’on vous reproche la même chose qu’à nous tous. Quoi que vous fassiez, vous êtes marqué, mon vieux. Vous partagez avec ce saint homme, cet attrapeur de chiens, ce boucher, et nous-mêmes, modestes hommes de plume… quelque chose.

Ayash : Oui, quelque chose. Mais quoi ? Quelque chose comme une tache.

Chankiri : Quelque chose… comme une anomalie.

Ayash : Quelque chose de monstrueusement bestial. C’est ça. Vous êtes un monstre en costume. Le ci-devant Ian’ Arzou est un monstre en costume ! De la même manière que ce prêtre est un monstre en soutane, ce boucher, un monstre en tablier, cet attrapeur de chiens, un monstre en guenilles.

Chankiri : Et nous, des monstres en pyjama et robe de chambre.

Ayash : Bien sûr, nous ressemblons à des hommes. Nous parlons comme des hommes.  Nous forniquons à la manière des hommes. Mais c’est nous-mêmes qui nous nous voyons comme ça. Nous-mêmes. Les autres, les hommes qui se voient comme vrais, ils ne nous voient pas de cet œil là. Ils ont un œil capable de percer à l’intérieur de nous. Et que perçoivent-ils de si troublant ? Quelque chose de bizarre.

Chankiri : Quelque chose qui fait peur.

Ayash : Quelque chose de répugnant même. Quelque chose de rampant. Rampant comme des cafards. C’est ça. Des cafards. Quoi de plus répugnant qu’un cafard ? En tout cas, quelque chose qui mérite qu’on vous ait enfermé vous aussi dans cet endroit sordide au lieu qu’on vous laisse dormir dans votre lit.

Chankiri : Ne vous fatiguez pas, cher ami. Cet homme n’est pas seulement comme nous, il est aussi contre nous. C’est toute la différence. Autant dire qu’il est contre lui-même…

Ayash : Sans oublier qu’il a sommeil et qu’il se sent autorisé à rentrer chez lui pour dormir.

Chankiri : Qui sait même s’il ne dormira pas comme un bébé.

Ayash : Dormir. Ah dormir ! Dormir du sommeil de l’innocence… Sans la peur d’être arraché à son lit. Dormir à l’abri du hurlement des chiens et des bombes…

On entend les tirs lointains

Ayash : Tiens, justement.

Kom’ : Boum ! Boum ! Boum ! C’est la rumba des bombes…

Chabouh : Allez dormir avec ce bruit…

Kamer : Ce soir, les chiens étaient introuvables. Ils se mettaient dans les coins les plus sombres. Certains hurlaient à la mort. Moi qui ai l’œil, j’en ai presque pas vu. Ils avaient peur à cause de ces bruits peut-être. Déjà que leur nombre diminue. Avant, on me payait 40 sous la prise. Maintenant, c’est descendu à moins de 10. Vous croyez qu’on peut vivre avec si peu ? j’ai fait au maire ?

On entend une charrette s’arrêter.

Chankirià Kamer et Chabouh : Allez voir ! Lunettes ou barbichettes ? Dites-nous.

Chabouh : Autant de lunettes que de barbichettes, cette fois. Et des chauves. On voit bien qu’ils sont de la haute, ceux-là.

Chankiri : Et à quoi le voit-on ?

Chabouh : Ils ont l’air digne. Des sages.

Ayash : L’air digne ? Ça leur passera. Les hommes révèlent ce qu’ils sont quand ils sont nez à nez avec leur mort. Certains font même sur eux. D’autres perdent la raison rien qu’en sachant qu’ils vont y passer.

Arzou se lève et frappe à la porte. Personne ne répond.

Chankiri : Monsieur a sommeil.

Ayash : Où peut-être une envie pressante. Incontinent, qui sait ?

Chankiri : Qui sait ?

Ayash : En attendant que les Anglais viennent nous délivrer, essayons de faire un somme.

Chabouh : Pour la première fois, depuis trente ans, mon épouse va dormir sans ma compagnie.

Chankiri : Pas la mienne en tout cas. Il m’est souvent arrivé de me mettre en vacances.
Ayash : En vacances de lit conjugal, vous voulez dire, cher ami ? Moi, il y a belle lurette que je ne conjugue plus mon lit avec une seule et même personne. Bas à Chankiri. C’est que j’ai été marié, voyez-vous. Un jour que je faisais la chose par nécessité comme vous pouvez l’imaginer, mon obligée participait au jeu avec autant d’érotisme qu’une serrure de coffre-fort enfilée par sa clé. Elle n’attendait qu’une chose, que passe la tempête. Histoire de me réduire à ma part animale.  De m’humilier. De me renvoyer une image de chien en chaleur. Voilà qui m’a dégoûté du mariage à jamais.

Kamer : Moi je dors peu. Parce que c’est la nuit que je chasse.

Ayash : Nous savons ça, cher ami. Vous courez les chiens quand d’autres courent la gueuse. Nous savons ça.

Chankiri : Et vous, monsieur le costumé. Derrière qui courez-vous la nuit ?

Ayash : Vous chassez quoi au juste avec votre costume ?

Arzou : Tous ceux qui empêchent ce pays de dormir tranquille, que croyez-vous ?

Chankiri : Monsieur chasse les monstres. Les monstres rampants comme nous. Voilà pourquoi nous sommes là. Comme des encordés qu’on pousse au-devant du précipice.

Ayash : Vous voulez dire qu’il… Je m’en étais toujours douté. Mais alors ? Mais alors ? Comment se fait-il qu’il ne soit pas dans son lit à dormir ?

Chanki ri : Allez savoir.

Kamer : C’est tout vu.

Ayash et Chankiri commence à s’étendre sur leur banc. Chabouh et Kamer les imitent.

Ayash : Les tirs semblent s’être arrêtés.

Kom’ : Boum ! Boum ! Boum ! C’est la rumba des bombes…

Chankiri : Les Anglais sont allés se coucher, probablement. C’est pas demain qu’on rentrera chez nous.

Ayash : Et la viande va pourrir toute seule dans le lit conjugal.

Chankiri : Et qui va ramasser les chiens pour les tuer ? Personne. Les chiens auront gagné un jour de vie avec tout ça.

Ayash : Davantage, qui sait ?

Ils se mettent à dormir. Sauf Kom’ et Arzou.

Kom’ : Boum ! Boum ! Un temps.Boum !

*

Fin de l’acte 1.

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