Ecrittératures

22 mai 2009

L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (20 et dernier)

Filed under: L'effacement d'une île,THEÂTRE — denisdonikian @ 2:39

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Sous-lieutenant Saou : Et maintenant, pourquoi tous ces cadavres qui remontent en surface ? La Compagnie des Oléoducs Réunis en a déterré tout au long de son parcours. Elle n’a tout de même pas choisi de traverser tous les cimetières du pays, Général ? Ce sont des morts entassés, souvent ensevelis avec leurs propres vêtements.

Général Nam’ : Est-ce que je sais moi ? Laissez les enquêteurs accomplir leur travail avant de vous lancer dans des conclusions hâtives.

Sous-lieutenant Saou : Les villageois racontent à présent que ces morts ne sont pas des nôtres. C’étaient des vieillards, des femmes et des enfants. Des enfants comme la sœur du Capitaine. Dites-nous quel genre d’ennemi serait un enfant de dix ans ! On ne nous a jamais appris à l’Académie militaire qu’un enfant de dix ans était susceptible de prendre les armes.

Général Nam’ : Un enfant de dix ans, hein ! Ça a de la mémoire, un enfant de dix ans, croyez-moi. Une mémoire à hurler dans vos oreilles pendant que vous dormez. Un enfant de dix ans ça voit, ça retient et ça ne vous lâche plus. Mieux vaut jeter le paquet à la mer. Et qu’on cesse d’en parler. De cette façon, pas de revendication possible, pas de hurlement dans les rues, dix, vingt ou trente ans plus tard. Affaire classée.

(Brusquement, la scène semble prise de tremblements. Les tables bougent. Les protagonistes fixent différents coins de la scène, en haut, en bas, comme si quelque chose allait leur tomber dessus. Spots rouges, spots bleus. On entend des hurlements de chiens, des sonneries. Confusions de bruits, de mots, de lumière… Les paroles suivantes seront débitées sans ordre, tantôt seules, tantôt se chevauchant.)

Général ! Général ! Ici la Compagnie des Oléoducs Réunis…

Je suis le père du Capitaine Haï, Général.

Les vôtres m’ont assassiné pour s’emparer de ma menuiserie.

Maranda, Général. C’est ainsi que m’ont prénommée mes parents.

Pardon, Général, si ces chants et ces prières vous importunaient. Ils n’étaient pas de votre goût.

On a compté quarante-deux cadavres, dont deux malheureux chiens.

Et voici ma femme. Notre fille n’a toujours pas été retrouvée.

Et maintenant, après mon grand-père, c’est moi qu’on a assassiné.

Des inconnus nous ont emportés, ma femme et moi

N’était-ce pas à vous, Général, de me protéger ?

Eh bien à présent demander à mes assassins de réparer vos tables

Je le reconnais. Je vous supplie de pardonner ce comportement anormal.  J’aurais dû vous livrer mon corps pour vous récompenser d’avoir tué mes parents et tous mes amis.

Vos chaises qui tomberont en poussière…

Vous m’avez fait disparaître après usage.

Je voudrais aussi vous demander pardon au nom de tous ceux de mon village qui n’auraient jamais dû y habiter.

Général Nam’ : Que se passe-t-il ? La terre tremble. Les meubles s’écroulent et maintenant le sol se dérobe sous nos pieds. C’est toute la ville qui se déchire. (S’adressant au Sous-lieutenant Saou) Lieutenant, faites quelque chose !

Général Ba : Le radon, mon Général ! Le radon !

Général Nam’ : Eh bien quoi, le radon ?

Général Ba : Mais je vous l’ai dit ! Si le sol profond se désagrégeait, nous inhalerions du radon, ce gaz invisible et inodore.

Général Nam’ : (Sortant son arme et cherchant un ennemi) Mais où est-il ce radon que je lui fasse la peau ! Montrez-le-moi ! Sors de ta tanière si tu l’oses ! Radon ! Viens à moi, vaurien ! Vermine ! Lâche que tu es !

Général Ba : Mais Général, il s’agit d’un gaz naturel.

Général Nam’ : Un gaz naturel, hein ! Et il se cache sous notre ville ! Mais qu’il y vienne un peu ! Je le truciderai sur place, ce radon !

(Il s’apaise… Il marche jusqu’à la chaise de Maître Khong. Il s’y installe. Il ressemble à un empereur déchu, impuissant à exercer son génie contre un ennemi insaisissable…)

Général Nam’ : Miranda. Oh Miranda !

(La table de Maître Khong s’écrase d’un côté. Puis c’est le tour de la chaise. Le Général Nam’ disparaît)

Général Nam’ : Miranda…

RIDEAU

L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (19)

Filed under: L'effacement d'une île,THEÂTRE — denisdonikian @ 2:28

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Général Nam’ : (S’adressant au Sous-lieutenant Mot’) Qu’aviez-vous à remuer tout ça, Lieutenant ? En ressuscitant des populations disparues ? L’empire est impitoyable, l’auriez-vous ignoré ? C’est à ce prix qu’il existe. Que nous existons. Mais que se passe-t-il à présent que vous avez réveillé tous ces morts ?

Général Ba : Oui, que se passe-t-il, Général ?

Général Nam’ : Il se passe que la terre remue. Elle vomit. Elle nous renvoie nos victoires sous forme de hurlements nocturnes. Nos conquêtes sont devenues nos cauchemars. Mais pourquoi ? Nous avons vécu tranquilles plus d’un siècle. Un long siècle tranquille comme si les terres que nous avions prises sur leurs habitants naturels s’étaient endormies à jamais. Et maintenant, la nuit hurle. L’île qu’on avait crue déserte et stérile ouvre ses entrailles. Ses populations autochtones ressurgissent et nous font le pied de nez. Mais pourquoi ? Que se passe-t-il en nous ? Nous voici brusquement descendus de nos chevaux. Notre course commencerait-elle à nous fatiguer ? Que se passe-t-il en nous ? La terre semble nous faire des reproches. Tout devient bancal. Nous avons tué nos ennemis et voici que nous portons nos armes contre nous-mêmes. On assassine des mariés.  Si nos enfants sont assassinés sitôt qu’ils se marient, bientôt les meurtriers seront plus nombreux que les amoureux. L’empire ne fera plus d’enfants et les chiens se mettront à proliférer comme des microbes. Que se passe-t-il en nous que nous ne comprenons plus ?

Les autres officiers : Oui, que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ?

(Le Sous-lieutenant Saou se rapproche du Capitaine Haï et le soutient. Le Capitaine Baï se tourne aussi vers lui. Les deux hommes semblent pleurer.)

(Cinquième sonnerie. Spot. Voix off)

Général, aux dernières nouvelles une commission d’enquête vient d’être mise en place. Elle comprend des députés, membres de différents partis : le Parti pour un Juste Développement de l’Empire, le Parti du Peuple de l’Empire, le Parti Impérial du Peuple et le Parti de l’Empire Démocratique. Bien sûr, le Général Tin’ présidera cette commission.

Pour autant, sa mise en place n’augure rien de bon quant à l’avancement de nos travaux en direction de la capitale.

(Le Général Nam’ jette alors un regard noir sur le Sous-lieutenant Saou et le Capitaine Baï.)

Général Nam’ : Quoi ! Vous pleurez maintenant ? Tant que vous y êtes, demandez-lui pardon ! Pardon de l’avoir offensé. Pardon de l’avoir dépouillé… Vous oubliez, messieurs, que vous avez juré fidélité à la nation, et que vous portez un uniforme.

Capitaine Baï : Mais mon Général. C’est un homme !

Général Nam’ : Un homme qui pourrait être ton ennemi, chacal !

Sous-lieutenant Saou : Mais un homme qui a tout perdu, ses parents, sa petite sœur, ses biens… Un homme sans chagrin, est-il encore un homme, Général ?

Général Nam’ : Que vous arrive-t-il, messieurs ? Vous voici devenus comme des femmes, à présent ! Est-ce avec la pitié que nous maintiendrons l’empire  dans ses frontières ? Lâchez-moi ça ? Lâchez-le ! Aujourd’hui vous demandez pardon, demain il exigera à la face du monde que vous répariez vos torts. Or nous ne cèderons pas une once de notre poussière ! Vous entendez ? Pas un pouce de la terre sacrée. Et d’ailleurs, tout ça est de l’histoire ancienne. Ne cédez pas aux sirènes de la compassion !

Sous-lieutenant Saou : L’histoire n’est jamais morte, Général. Tant que nous parlons, elle est en nous.

Général Nam’ : Nos pères étaient confrontés à des ennemis et ils les ont vaincus. Les victoires sont les victoires. Les traités sont les traités. Ils ont fait le pays. Il n’y a pas à revenir là-dessus. Sinon, où allons-nous ? Que des civils aient péri dans la tourmente, c’est le lot de toutes les guerres. Des saloperies de sang, on en trouverait des deux côtés. Ne me chantez pas le contraire ! Et ne me chatouillez pas les oreilles avec vos sornettes !

Capitaine Baï : Mais alors, pourquoi les chiens hurlent-ils comme ça ?

Général Nam’ : Pourquoi les chiens hurlent-ils comme ça ? Mais parce que vous ne les avez pas tous déportés sur l’île, pardi ! Si vous aviez fait votre travail comme convenu nous n’en serions pas à nous boucher les oreilles chaque nuit.

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La suite :

L’EFFACEMENT d’une ÎLE -20

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