Ecrittératures

3 novembre 2016

A propos de « Vidures »

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 3:38

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Courrier de la Bibliothèque N° 46 – Novembre 2016

 

Bibliothèque de l’Église apostolique arménienne Saint-Jean-Baptiste

http://www.bibliotheque-eglise-armenienne.fr/

15 rue Jean-Goujon – 75008 PARIS – Tél. : +33 (0)1 43 59 67 03

 

 

Ouvrages remarquables

Denis Donikian

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Né en 1942 à Vienne (Isère), Denis Donikian a été élève au Collège arménien Samuel Moorat de Sèvres (1953-1958) puis étudiant de lettres et de philosophie à Lyon, alternativement avec un court passage par l’université d’Erevan (1969-1971) et une activité de militant au Centre d’études arméniennes (1963-1966). En 1967, il publie son premier livre Le Lieu Commun.

Il a travaillé comme professeur à Kiev (1971-1973), puis au Viet Nam (1973-1975) où, en avril 75, durant la prise de Saïgon par les communistes, il fait imprimer son livre sur l’Arménie soviétique (Ethnos). En 1972, il voyage en Turquie (Musa Dagh, Malatia), au Liban et en Syrie. En 1980, il rencontre clandestinement Sergueï Paradjanov à Tbilissi avec lequel il a un entretien (Les Chevaux Paradjanov), et parcourt l’année suivante les camps de réfugiés cambodgiens de Thaïlande. D’autres voyages vont ponctuer ces années-là : Hong Kong, Laos, Moscou, États-Unis (San Francisco, Chicago, Philadelphie), Grèce (Crète, Rhodes), Sinaï, Saint-Denis de la Réunion, Malte, Sicile (Etna), Stromboli, Maroc, Arménie… qui donneront parfois naissance à des textes, publiés ou restés inédits.

Parallèlement à son travail d’écrivain et de traducteur, il conduit certaines recherches dans le domaine des arts plastiques en mêlant autant que possible, dans ses expositions ou ses installations, écriture, peinture, sculpture et musique et parole (Sismographie, Musique des Sphères, Poteaubiographie, Un cercle d’histoires, Un Nôtre Pays, Exils).

Denis Donikian rédige depuis février 2005 un blog sur le Monde.fr, intitulé « Petite encyclopédie du génocide arménien. »

Site web de l’auteur : www.denisdonikian.com

 

Vidures, Un roman en questions (2016) , fait suite à Vidures (2011)

Vidures, Un roman en questions 
Éditeur : Actual Art Erevan, 2011

( Disponible chez l’auteur, 15 euros, port compris : Denis Donikian, 4 rue du 8 mai 1945, 91130, Ris-Orangis)

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Description matérielle : 11,5 x 21,5 cm, 119 pages en français, 147 pages en arménien (impression tête-bêche)
ISBN 9789939816944

C’était en Arménie, comme c’eût été ailleurs. Mais en Arménie, Vidures devint en traduction Aghpastan‘, un titre et un roman qui ne pouvaient pas être du goût des Arméniens en mal de résurrection. Vidures choisi au fameux Festival de Chambéry de 2013 parmi les 15 meilleurs premiers romans français de l’année précédente par des comités de lectures réunissant 3 000 membres en France, mais Aghpastan‘ controversé à Erevan lors de sa présentation. En réalité, le roman agit comme le révélateur d’une certaine mentalité qui juge la littérature selon des critères qui lui sont extérieurs. Que demander de mieux ? Il arrive que malgré lui un livre porte au grand jour l’état profond d’un pays. Au-delà de ce qu’il décrit, par ce qu’il provoque.

Des amis ont accepté de m’interroger et de m’aider par leur regard à faire la lumière sur les signes cachés du roman. Revenir sur Vidures nécessitait de défendre mon travail. En mettant le roman en questions, mes interrogateurs auront permis de soulever au passage d’autres problèmes. J’ai voulu cet entretien pour dissiper les malentendus et balayer les malveillants.

Denis Donikian

Ont participé à l’entretien : Ana Arzoumanian, Annick Asso, Anahit  Avetissian, Georges Festa, Tigrane Yegavian, Christopher Atamian, Rémy Prin et Marc Verhaverbeke

 

Vidures
 Éditeur : Actes Sud, 2011

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Description matérielle : 11,5 x 21,7 cm, 368 pages
ISBN 9782330001582

C’est une journée dans la vie de Gam’, une journée qui contient toute une vie. Unité de temps, unité de lieu, unité d’action, matière première de tragédie classique que Denis Donikian sculpte en roman-monde. On est au pied du mont Ararat, sous le bleu du ciel et le rire des mouettes moqueuses, les pieds dans la boue, entre la grande décharge et le cimetière, peut-être le chemin le plus court pour raconter la vie sur terre.

La principale problématique du roman est plus lourde : de la république soviétique à la république indépendante, quel avenir les hommes politiques proposent-ils pour le peuple arménien qui a subi dans son histoire les pires malheurs ?

 

 

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11 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (27)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 4:43

Numériser

Vidures selon

Gérard Malkassian

(in Nouvelles d’Arménie Magazine, N° 179, novembre 2011)

 

L’arménité du présent

 

Objet étrange et fascinant, dérangeant sans doute pour un certain nombre de lecteurs, Vidures est une œuvre à la fois personnelle et emblématique : Denis Donikian a écrit le livre qu’il aurait souhaité voir écrire par un auteur d’Arménie. Car le titre, un néologisme rimant avec ordures et les dérivés du vide, nous parle de l’Arménie, ou plutôt, il nous la montre, nous l’incarne, dans les lieux , les personnages qui la dévoilent le mieux : ses déchets, ses rebuts. Le postulat de l’auteur est que la manière dont un État, son gouvernement traite ses restes est révélatrice de la façon dont il traite la terre et sa population.
Le livre pourrait être situé partout ailleurs, dans une banlieue parisienne ou londonienne, un faubourg de Naples, dans une favela brésilienne ou un bidonville, d’Afrique du Sud ; ce qui s’y déroule, s’y devine ou s’y dissimule, manœuvres plus ou moins avouables, corps accablés, cadavres gênants, se retrouvent en d’autres lieux, en d’autres temps.

 

Des individus marginalisés.

 

Pourtant, certaines expressions, les noms, l’odeur de soufre qui y a déposé une histoire chaotique nous apprennent que la leçon humaine n’aura de sens que tirée d’un cas précis, d’hommes singuliers, dans un quartier excentré d’Erevan. L’omniprésence du tremblement de terre de 1988, la réplique naturelle de la Catastrophe, fait de cet événement le centre de gravité symbolique de l’Arménie d’aujourd’hui.
Le lecteur se transporte à Nubarachen, l’ancienne Soviétachen, entre une décharge publique et un cimetière, non loin d’une prison et d’un hôpital psychiatrique. Il y demeure en huis clos du début à la fin, à une exception près, où il se déplace dans le centre d’Erevan, à côté du « most », le pont de Kiev, bienheureux aux suicidés. Nous côtoyons un no man’s land, où l’ordre social ne pénètre que rarement, armé de formulaires trafiqués, de quatre-quatre noirs aux vitres opaques ou de sections d’assaut. Une constellation d’individus en rupture, marginalisés par les secousses naturelles ou politiques, la misère, le déclassement, côtoie les morts en vivant d u trafic d’objets hétéroclites pêchés dans les multiples strates de la décharge de Dro, qui a son alter ego dans le gardien du cimetière, Roubo. Au centre, spectateur plus que personnage agissant, circule Gam’, rescapé du tremblement de terre.

 

La croisée des destins

 

Dès le début du récit, ce marginal discret tombe littéralement, de façon inopinée, sur l’enterrement de sa mère, opposante notoire. Le narrateur donne des clés au lecteur : Gam’ désigne la disjonction « ou » – notre homme est à la croisée des destins, au statut incertain ; c’est aussi le présent du verbe existentiel : « j’existe », « je suis là », l’est-il vraiment ou n’est-il pas qu’une ombre projetée par son nom ? Rappelons qu’il s’agit aussi d’une forme ancienne de gamk, « volonté ». Cette polysémie nous enseigne que Gam’, à la fois engagé et en retrait, est le témoin absent-présent d’un monde en perpétuelle reconfiguration qui ne se construit qu’en se détruisant. Tout cela sur la menace de plus en plus pesante d’un obscur pouvoir d’État qui, pareil au tractopelle grâce auquel Dro déplace et entasse les ordures, fomente l’écrasement de tout embryon d’une vie collective autonome, serait-elle confinée aux poubelles de la ville, au nom d’une modernisation douteuse.

 

Dans ce contexte, la décharge, toilettes à ciel ouvert, végétation prolifique et mouvante de matières putréfiées, est une métaphore de la vie créatrice, libre mais aussi soumise à un risque constant d’effondrement, de destruction. L’arrière-fond historique est là pour le rappeler : le tremblement de terre, l’équarrissage soviétique et 1915. Le narrateur (l’auteur ?) insiste d’ailleurs : il faut lire Gam’ et non Kam’ (comme cela devrait se faire à partir de l’arménien oriental) car il était appelé ainsi par sa grand-mère venue de l’autre côté de la frontière quand elle dut fuir sa terre natale. A la différence qu’aujourd’hui, ce n’est ni la nature, ni les communistes, ni les Turcs qui persécutent, tuent mais des Arméniens aveuglés par la soif de pouvoir et d’argent, privés de tout scrupule moral.

 

Une plume exubérante

 

J’insiste aussi sur l’écriture, en osmose avec le monde en fusion qu’elle décrit. La plume généreuse, exubérante de l’auteur parvient, en alliant le jaillissement de salves verbales répétées à des descriptions mêlant odeurs, couleurs et sons sous des angles divers, propose à la fois une allégorie de la situation de pénurie généralisée que traverse le pays et une stratégie de résistance par la force des mots. Le français très riche, voire sophistiquée, de D. Donikian, effectue des fréquentes incursions dans les couches les plus vives, les plus populaires de l’arménien oriental, effectuant une sorte d’hommage à un poète maudit des années soixante, rare mais percutant, évoqué à de nombreuses reprises dans le texte : Slavik Tchiloyan (à quand une traduction en français de son œuvre ?). Le lecteur non initié apprendra bon nombre d’expressions familières, voire argotique d’Erevan ainsi que les surnoms dont sont couramment affublées les personnalités puissantes, telles que les trois présidents successifs : le Lettré, le Samouraï et le Cobra… On aura compris : nous sommes dans une culture où la langue orale est pour l’heure plus créatrice que celle écrite, constat qui devrait encourager la littérature arménienne à en tirer davantage parti. L’humour grinçant alterne avec le picaresque pour raconter la lutte désespérée de ce microcosme contre l’appareil d’État allié au monde trouble des affaires.

 

L’humour et la provocation.
Toutes ces caractéristiques font de ce roman luxuriant le portrait en relief de l’Arménie d’aujourd’hui tout en donnant un écho et un sens universel à toutes ces microcités proliférant aux marges des grandes métropoles. Il importe de leur donner la parole car elles existent et leur expression est la condition pour prendre conscience du vide sur lequel nos sociétés sont construites, certaines sans doute plus que d’autres. Dans ce dispositif, la provocation, présente dès les premières lignes, a pleinement sa place. On peut certes déplorer des longueurs, s’agacer d’avalanches verbales trop fréquentes, qui soulignent le trait au risque de le caricaturer et d’en altérer la force et le sens dans la dynamique d’ensemble. Mais ce sont des défauts auxquels s’expose un auteur authentique et sans concession qui interroge par l’écriture les fondements honteux d’une société dont il est familier et à laquelle il est attaché. Denis Donikian ouvre une voie nouvelle dans la littérature arménienne de diaspora, entendue au sens large, c’est-à-dire, pas forcément en arménien : celle qui, à côté de la littérature mémorielle, la chronique d’une passé révolu ou du refuge dans une posture purement esthétique, s’intéresse désormais à l’arménité du présent, que ce soit celle qui s’élabore sous de multiples formes en exil ou celle qui se vit en Arménie.

 

10 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (26)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 2:23

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Ani, Photographie de Rémy Prin

*

Vidures selon

Rémy Prin

sur son site  Parole & Patrimoine

Certains titres claquent au vent comme des emblèmes, purs et cinglants à la fois, inquiétants, transcendant d’emblée le livre qu’on va lire. “ Vidures ” est de ceux-là, vieux mot de la langue qui désignait au départ un espace creux, puis ce qu’on ôte d’un animal quand on le vide, puis plus largement les déchets. Mais le mot continue de sonner entre le vide, le dur et les ordures.

Et Denis Donikian, lui qui connaît si bien la langue de France, sait que ce titre fait écrin et mystère tout à la fois, à ce roman inclassable, métaphore de notre aujourd’hui, où l’espace du monde semble se creuser, s’évanouir, se vider irrémédiablement. Et ne produire que des immondices, tout au voisinage de la mort.

Une immense décharge et un cimetière, tout à côté, voilà le cadre et quasiment l’unique scène de ce livre. Cela se passe à Erevan, du haut de la décharge on domine la ville et l’œil se perd au fond de l’air au loin dans le paysage mythique de l’Ararat. Mais est-on vraiment en Arménie ? Assurément, oui. Par l’écriture d’abord, truffée de mots arméniens qui disent l’ambiance des jours. Par les évocations ensuite, du pouvoir corrompu, de la société déglinguée, implacable, en voie presque de se dissoudre. Par la densité des personnages enfin, qui vivent là, à même la décharge, chiffonniers de haut vol, porteurs d’une sorte d’incandescence au bout d’eux-mêmes, gonflés des émotions de leurs malheurs, y puisant même leurs paroles et leurs rêves.

Mais on est ailleurs aussi, inéluctablement partout. L’écriture fait à la fois l’intense et le distant, dans le magma subtil et puissant des mots, où tout va du concret à l’irréel, plus vrai soudain que nature, plus universel. Ainsi, Roubo, le gardien du cimetière qui évoque ces femmes écologistes qui “ viennent régulièrement sangloter autour du trou noir, un peu plus haut. Dans l’ancien régime, on y a déversé cinq cents tonnes d’un produit toxique actif.[..] C’est par ce trou qu’ils sortent mes morts. Ils font un tour en ville et rentrent avant le lever du jour. La mort est maintenant là, parmi nous. Les morts ont mis de la mort partout où ils pouvaient. Ils en ont saupoudré nos paroles. Car vois-tu, la mort, c’est le sel de notre survie. ”

 

Gam’ est le personnage central, étrange intellectuel échoué là, qui déchire les sacs d’ordures comme les autres pour quelque pitance, qui tombe par hasard sur le convoi de funérailles de sa mère, depuis longtemps perdue de vue, qu’on vient enterrer là, qui se rappelle la catastrophe, la violence de la terre qui tremble à Gyumri, métaphore de toutes les catastrophes, qu’il faut fuir toujours, pour une vie ailleurs.

Mais l’exil ici a dépassé l’histoire. Et la vie s’est réduite à cela, errer dans la décharge. Et Gam’ est au centre d’une absence de récit, d’une absence de société. Il y a bien des faits qui s’enchevêtrent – ce cadavre indésirable qu’il faut enfouir dans les déchets et le silence, la truie Bella qui s’étouffe en croyant qu’un sac en plastique est bon à manger, et tous vont partager ensemble ses viandes grillées… Et des femmes et des hommes qui interagissent – Dro l’homme à la tractopelle, sorte de gérant halluciné de cette étrange tribu, ceux à lunettes et costume noirs, inquiétants envoyés du pouvoir… Mais c’est, au cœur de ces ordures qui fument et prennent à la gorge, le vide partout régnant. Avec parfois, une lueur du temps d’avant : “ Quand j’ai commencé à chanter à l’église du Saint-Signe, c’était pour survivre. Je l’ai fait pour de l’argent. Et voilà que ça pèse encore sur ma voix. Cette voix n’oublie pas le temps qui s’est cassé quand elle résonnait dans une église en ruine et qu’il fallait donner à manger au corps. Il m’arrive, une fois ou deux, d’oublier le répugnant de nos ordures. Oui, ça m’arrive. Une fois ou deux. Alors, tu as raison, un parfum m’envahit. L’espace de quelques secondes, je me sens porté au-dessus des fumées.[..] Je suis dans la musique qui met l’homme entre lui et le grand ciel. ”

Tout cela, bien sûr, finit mal, ou d’un certain point de vue ne finit pas, tant la moindre parole libre, au cœur surtout de ces ordures, trop voyante comme elles, a besoin d’être nettoyée, éradiquée.

On aura compris, à la lecture des extraits ci-dessus, la puissance de cette écriture, à la fois au sein des choses et détachée d’elles, couvrant de sa fluidité exacte le monde. Il faudrait dire aussi tout son foisonnement, son humour parfois jusqu’à la nausée, cette énergie surtout d’un chant tentant, dans l’implacable désolation, de trouver, par bribes, des issues.

“ L’homme ne regarde le monde qu’avec les yeux de son angoisse ”, écrit le narrateur à la dernière page. Mais, un peu avant, Anna, la mère morte “ n’avait pas le pouvoir de déchirer le voile qui embrumait les fatalités du monde. Seulement de déplacer les lignes sur la carte des heures humaines pour sauver la moindre espérance et l’offrir à l’élu comme une épreuve destinée à faire de lui un semeur de ciel plutôt qu’un exalté de la terre. ”

Langue immense, à la pointe de l’exacte poésie, qui regarde lucide l’état du monde, qui le dépasse, qui cherche inlassable l’humanité.

 

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Rémy Prin : Ingénieur électronicien, homme aux multiples parcours, Rémy Prin, féru des technologie de l’information et du multimédia, est avant tout un poète de l’essentiel (L’Air Accessible, Visage Inépuisable, Traces, Réunir Lentement, Toute la terre à vif, qu’on voit) et un écrivain du patrimoine, qu’il soit celui de l’art roman (Aulnay d’ombre et de lumière) ou de l’Orient, en particulier arménien (Les pierres et l’âme). Animé d’une même passion avec son épouse Monique, il explore le langage textile dans ses rapports avec la peinture. Voyageur curieux des territoires et des cultures, notamment au long de la Route de la Soie entre Orient et Occident, il a publié sur les sites Yevrobatsi.com et Parole & Patrimoine, une chronique vivante et savante d’un voyage en Arménie intitulé : Arménie, ou le patrimoine de l’extrême.

9 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (26)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 3:02

 

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 Voir le magnifique diaporama sur le site de Marc :

Un an de marronnier 2013.

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Vidures vu par

Marc VERHAVERBEKE  sur son blog MAIN TENANT

Le 11 décembre 2011

Vidures, ça raconte des vies dures. La première page est saisissante, elle produit un mouvement cinématographique de l’infiniment grand à l’infiniment petit, de Erevan à une fourmilière. En peu de mots, l’histoire est convoquée, depuis le déluge (l’arche de Noé, dit-on, s’est posée sur le Mont Ararat, aujourd’hui gloire géographique de l’Arménie) jusqu’à notre quotidien producteur de déchets.

Quand Gam’ sort le matin de ce jour-là, il tombe sur un enterrement, comme Léopold Bloom, dans Ulysse de James Joyce. Mais le corps qui va vers sa tombe, ici, c’est celui de la mère de Gam’. La référence au livre de Joyce s’impose de plusieurs points de vue : grande variété de styles d’un chapitre à l’autre, une seule journée pour faire le tour d’une ville, du sexe ou, en tout cas, du désir, et même des cochons (comme chez Circé). Mais même si le personnage principal n’est pas aussi obscur que M. Bloom (il est même sans doute recherché pour des écrits publiés sous pseudonyme), comme Homère avait prêté à Ulysse le nom de « personne », on peut voir le clin d’œil de l’auteur qui nomme son héros Gam’ (ce qui signifie « ou bien », au chapitre 29). Dans ce déplacement de « personne » à « ou bien », il y a l’humour de Denis Donikian.

Un Ulysse arménien d’aujourd’hui ne peut pas vivre en ville. Non que la ville soit particulièrement invivable, mais, parce qu’elle produit des déchets, c’est la ville qui monte vers la décharge, par camions-bennes qui défilent toute la journée. En face de la décharge, il y a le cimetière. Les citadins ont sorti de la ville les morts et le culte des morts (ce qui est lourd de sens pour un peuple qui a connu un génocide) comme ils ont sorti de la ville les rebuts. Et ils comptent sur les chiffonniers, qui crèvent des sacs à longueur de journée et récupèrent et recyclent ce que les repus ont jeté, pour tenir à bonne distance le passé.

On est emporté par le texte ; il y a des paysages, de la politique, des meurtres, des journalistes, des photographes, des cochons, des chiens et des mouettes (comme, m’a-t-on signalé, dans un livre de Michel Tournier, Les Météores), de l’argent, de la tristesse, du rire, de la révolte, de la police, des jeux de mots, des proverbes, des mots en arménien, de la musique, du feu, des dessins, des odeurs, et en particulier celles d’un festin qui réunit ceux dont le destin s’est noué autour de cette colline qui surplombe Erevan.

C’est réduire ce livre que de le limiter à Erevan, de même que c’est réduire Ulysse que de le limiter à Dublin. Le monde mondialisé s’y retrouve : car, grâce à ceux qui transportent et traitent les déchets des civilisations (et qu’on traite bien souvent eux-mêmes comme des déchets), les gens « vivent dignement » et les « industries prospèrent ». Hommage aux pauvres, aux exclus, aux insoumis.

Enfin, de même que le dernier mot du livre de Joyce comporte trois lettres (« Yes »), le dernier mot de ce livre en comporte trois, qui sont aussi les premières (« Dèr »). Comme si tout recommençait toujours, ailleurs.

 

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Marc Verhaverbeke tient depuis des années un blog intitulé Main Tenant.  Directeur de plusieurs établissements culturels (Centre culturel, MJC) en Île-de-France, où il anime encore des ateliers d’écriture, son activité et ses intérêts gravitent autour de l’OULIPO (Ouvroir de Littérature Potentielle) et des poètes vivants et inconnus qu’il présente au cours de soirées mensuelles à Paris. Il a publié plusieurs volumes de poésie comme, entre autres, Initiales (1970), Ce n’est que vivre (1978), Un bleu adamantin (1987) et un texte écrit pour un solo de danse On t’appelle Vénus ( Les points sur les i, 2012) à propos de Sarah Baartman, surnommée la Vénus hottentote.

8 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (25)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 6:14

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Texte sur Vidures de

Daniel Arsand

 » Roman violent, lucide, impitoyable, lyrique, qui décharge, comme la décharge où se situe la plupart des scènes, qui décharge l’inconscient d’un peuple – le peuple d’Arménie -, son présent refoulé, ses peurs anciennes et ses peurs d’aujourd’hui, enfouies, niées, dans la glorification d’une réalité qui n’est que rêvée, arrangée, et donc mortifère.

De cette montagne de rebuts, de déchets, de traces d’un hier proche démantelées, en éclats, et auxquelles Denis Donikian donne une voix inouïe, et cruelle par nécessité, de ce chaos en rondeurs et à la verticale qui monte et ne cesse pas d’enfler, de pourrir se reconstitue, visible enfin, la réalité dans laquelle patauge l’Arménie, dans ce confort qu’apporte les aveuglements, les cris d’orfraie, une pudibonderie morbide.

Car il y a voix. Denis Donikian donne voix à un monde qui existe et qu’on ne veut pas écouter. Et cette voix est un style sans pareil, somptueux et rugueux, un style qui fait corps avec son propos, un style absolument physique et qui appelle les écrivains de la terre d’Arménie d’abandonner les recettes anciennes, défraîchies et pleines d’orgueil. Il appelle à la transmutation du fané en feu d’artifice. Feu d’artifice qu’est ce livre brutal, qui ne lâche pas sa proie : un état des lieux. Roman gorgé de grondements, d’orages, de torrentielle colère, ou même de fureur, et l’on sait que la fureur est divine.

En somme « Vidures » est un roman nécessaire à l’Arménie, nécessaire à la littérature de ce pays et au-delà de ses frontières. Parce que c’est tout simplement un grand livre ».

 

6 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (24)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 6:18

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Christopher Atamian : Parlons de tes livres traduits avant Vidures. Quel accueil leur a-t-on réservé en Arménie ? Qui en a parlé et dans quels journaux ? Par ailleurs, cette réception, est-elle typique pour tout écrivain de la diaspora ou surtout pour ceux qui ont un œil critique sur le pays ? Enfin, dans une république post-soviétique en difficulté économique, comment l’écrivain parvient-il à écrire, éditer et se faire connaître ?

 

DD : Tout d’abord, je dois reconnaître que la situation de la littérature en Arménie et sa production ne sont pas étrangères au peu d’intérêt qu’y a suscité la publication d’une douzaine de mes livres, traduits ou non, à Erevan, en particulier celle de Vidures/Aghpastan. D’ailleurs, cet entretien aurait dû commencer par évoquer la perte d’influence que l’indépendance a fait subir au livre en Arménie. Selon le témoignage d’un écrivain d’Arménie, depuis les romans de Raffi, l’écrit avait toujours contribué à formater l’esprit des Arméniens. Durant la guerre de libération du Karabagh, la lecture des poètes arméniens donnait du cœur aux combattants. Or, j’imagine qu’aujourd’hui, les écrivains d’Arménie, comme c’est le cas partout ailleurs, supportent mal que leur voix compte pour si peu dans le débat public. Et s’ils se donnent à fond dans un combat pathétique perdu d’avance, c’est en croyant faire mieux avec leurs mots que les images, les messages et les mirages des moyens modernes de diffusion d’une culture fondée sur le ressentiment et le ressassement.

Par ailleurs, il faut savoir que des 150 librairies qui fonctionnaient sous la République Soviétique d’Arménie, n’en subsiste aujourd’hui que trois ou quatre pour tout Erevan. Des librairies où, à l’exception de la fameuse librairie Bureaucrat sur l’avenue Sarian, rien n’est vraiment fait pour vous encourager à acheter un ouvrage. Avant l’indépendance, la politique du livre permettait des tirages à 30 000 exemplaires, même à 500 000 pour certaines parutions. Il existait un véritable marché noir autour du livre, considéré comme un bien culturel précieux. Il fallait parfois passer par des connaissances (dzanot) ou donner des dessous de tables à certains employés, tenter sa chance dans des librairies de province pour acquérir une publication devenue rare dans la capitale. Aujourd’hui, si un livre tiré à 400 exemplaires parvient à toucher une centaine de personnes, c’est le nirvana pour son auteur. Au-delà, un ouvrage lu par 500 personnes est un best seller. Hier, des soirées étaient organisées ici ou là, en présence des auteurs. Je me souviens d’un récital avec le poète Chiraz qui avait attiré des nuées d’amoureux fous de sa poésie. Les écrivains d’aujourd’hui semblent oublier que cette époque est révolue. Certains qui croient avoir l’aura d’une rock star de la littérature en sont encore à vouloir se distinguer par des accoutrements aussi extravagants qu’est ridicule l’étalage de leur vanité.

Le cas de Soghank, le roman de Vahram Martirosyan, que j’ai traduit (Glissement de terrain, Éditions les 400 coups) est révélateur du parcours que doit effectuer un auteur pour se faire connaître en Arménie et hors d’Arménie. Vahram Martirosyan a d’abord fait paraître son roman en feuilleton dans le journal Aravot. Cette écriture par fragment de semaine en semaine avait l’avantage d’une audience potentielle assez large. Mais sans plan préétabli, cette méthode comportait des inconvénients. Selon ce qu’il m’a avoué, Vahram Martirosyan s’est vite trouvé dans une impasse, ne sachant quelle suite donner à sa fiction. C’est alors que l’idée lui est venue de poursuivre dans les bas-fonds de la ville cette chronique d’un effondrement général qui se passait jusque-là en surface. Heureusement, la contrainte du délai à respecter a favorisé la relance de l’histoire. Mais dans ce cas, il faut reconnaître que contrairement au temps nécessaire à la maturation d’une écriture, l’élaboration du roman devenue tributaire d’un agent extérieur à sa propre dynamique ne peut donner toute sa mesure. Son roman terminé, Vahram Martirosyan le fit lire à trois personnes d’âges différents : un adolescent, un adulte et un autre plus âgé, afin d’adapter son texte à un vaste panel de lecteurs et de se plier aux exigences du succès. Là encore s’est immiscé un agent extérieur au roman susceptible de dévoyer la dynamique de son écriture. Grâce à un sponsor, Soghank a pu être imprimé, puis présenté à la télévision sous forme de spots publicitaires exactement comme un produit de consommation courant. (Vahram Martirosyan y ayant travaillé avant de se mettre à l’écriture, s’était constitué un réseau d’amitiés qu’il aura su mettre à profit). C’est ainsi qu’il est parvenu à vendre environ entre 300 et 400 exemplaires (chiffre supposé par des gens avertis) et à en faire un « best seller » arménien. Il reste que jusque-là, Vahram Martirosyan, pour utiliser les critères habituels, répondait malgré tout au statut d’écrivain à compte d’auteur. Dans ce cas de figure, l’auteur devenu juge et partie de son manuscrit, se passe d’éditeur pour cumuler les fonctions d’imprimeur, de diffuseur et d’attaché de presse. De fait, en Arménie, l’écrivain n’a pas d’autre choix. Les quelques éditeurs qui existent n’étant pas suffisamment fortunés pour travailler selon les standards européens, sont obligés de prendre appui sur des subventions publiques ou extérieures. La pauvreté, dans tous les sens du terme, du lectorat limite les bénéfices permettant le maintien de leur maison d’édition. En fait, Vahram Martirosyan n’est devenu un auteur normal, à savoir un auteur à compte d’éditeur, jugé, imprimé et payé par un éditeur, que grâce aux traductions de Soghank publiées en d’autres pays : Russie, Hongrie, Canada.

Il faut mettre à son crédit la volonté d’échapper aux conditions médiocres de la littérature en Arménie en devenant romancier et en se soumettant aux normes européennes de la production littéraire. En m’attelant à la traduction de son roman, j’avais conscience de soutenir ses propres efforts, espérant que la jeune littérature commencerait avec lui à sortir du ghetto arménien. A mes yeux, son travail de romancier devait servir d’exemple et de tête de pont pour réussir une percée auprès des éditeurs français en attente de romans arméniens à traduire. Certains comités de lecture en France auxquels j’avais soumis Soghank/Glissement de terrain avaient reconnu l’originalité du livre, mais pas au point de vouloir le publier. C’est un éditeur canadien qui franchit finalement le pas, non sans corriger quelques maladresses. Malheureusement, les jeunes auteurs arméniens, souvent nouvellistes ou poètes (certains traduits par mes soins : Violette Krikorian, Mariné Pétrossian, Vano Siradeghian, Vahan Ishkhanian…) auxquels j’avais proposé de se mettre au roman, sans pour autant qu’ils renient le genre dans lequel ils s’exprimaient d’ordinaire, n’ont pas été capables d’opérer la même mutation que Vahram Martirosyan. Et beaucoup sont restés en Arménie des écrivains à compte d’auteur, ce genre de statut qui n’a aucune existence littéraire aux yeux de la critique occidentale et qui est suspecté de suffisance et de médiocrité.

Voilà bientôt dix ans que je fais paraître mes livres en traduction en Arménie, souvent en édition bilingue. Au début, je trouvais naturel de le faire. Par la suite, et avec Vidures/Aghpastan, je me suis de plus en plus interrogé sur les raisons de mon obstination.

Ces traductions ont été publiées, souvent à mes frais et parfois avec des aides, chez Actual Art, éditeur militant qui fait des livres classieux et qui a réussi à élaborer un catalogue comprenant de grands auteurs français. Poteaubiographie, réalisé par ses soins et en édition bilingue, avait même obtenu un prix pour l’originalité de sa conception. Déjà en 2001, le texte Les Tarariens avait paru dans le quotidien Aravot et dans la revue papier Bnakir, grâce à une traduction de Nounée Abrahamian. J’ai également publié des textes dans Inknakir mais aussi dans Krakan Tert si j’ai bonne mémoire. Par ailleurs, j’ai eu les faveurs de la revue de littérature internationale Art Krakanutyun, une émanation de Krakan Tert, dont le rédacteur en chef, traducteur de Joyce et écrivain, Samvel Mkrtitchian, a bien voulu faire paraître plusieurs extraits de mes livres avant leur publication. Samvel, remplacé à sa mort par Vahé Arsen, avait une approche très éclectique de la littérature. Accueilli par lui à bras ouverts, je me sentais toujours très honoré de trouver place dans sa revue.

De rares articles ont été écrits sur mes parutions en Arménie dont ceux de Vahan Ishkhanian et Krikor Djanikian. Vahram Martirosyan avait inclus quelques paragraphes sur mon travail dans un article intitulé Le miroir de la diaspora, en août 2001. En fait, il s’est toujours agi d’articles de présentation plutôt que des analyses. Alisa Adamian, employée alors à la Bibliothèque Nationale, a eu la gentillesse d’organiser autour de mon travail une causerie avec le personnel. Je ne jurerais pas que le livre constituait pour cette honorable assemblée une préoccupation de première importance. L’envoi de Vidures aux services culturels de l’ambassade de France n’a donné lieu à aucun autre écho que celui d’un mutisme diplomatique. Quant à Aghpastan’, il n’a inspiré aucun article en Arménie, même de la part des écrivains que j’ai traduits et que j’ai contribué à faire connaître en France. Rien de rien. Ce qui en dit long sur leur incuriosité pour la chose littéraire. Sans parler du reste.

Divers traducteurs ont travaillé sur mes livres : Yvette Vartanian, professeur à l’université d’État, deux de ses étudiants devenus professionnels, Anahit Avetisyan et Garnik Melkonian, et Ruzanna Vardanian qui a fait ses armes avec Vidures. Il faut reconnaître que les éditeurs d’Arménie n’ont jamais publié autant de traductions portant sur des auteurs modernes français de premier plan. La dernière traduction en date est celle du Voyage au bout de la nuit par Yvette Vartanian aux éditions Antarès. Cette nouvelle école de traducteurs en Arménie n’a pas d’équivalent en diaspora française. La tragique pénurie, en diaspora, de traducteurs littéraires de l’arménien oriental au français souligne la faillite des écoles dites arméniennes et aussi d’une mentalité à ce point obsédée par le génocide et le téléthon qu’elle n’a su investir dans une culture tournée vers l’avenir du pays existant. Ainsi, privée de traducteurs vers le français, les écrivains d’Arménie se trouvent dans la situation pathétique d’auteurs n’ayant aucune existence au plan international.

Sans vouloir jouer aux victimes, d’une manière objective, je peux dire que la plupart de mes livres parus en Arménie sont passés inaperçus. Même les livres les plus critiques comme UN NÔTRE PAYS /AYL YERGIRE MER n’ont provoqué aucun commentaire. L’impuissance des éditeurs à promouvoir les livres qu’ils éditent, une politique culturelle décourageante, des journaux où la critique littéraire n’a plus droit de cité, des librairies où travaillent des salariés qui pourraient aussi bien vendre du fromage que des abricots secs, tout semble se coaliser contre le livre vivant, au grand bonheur d’un pouvoir qui a l’art de tuer dans l’œuf toute contestation. Même si l’État fournit de rares aides financières qui vont aux éditeurs, non aux auteurs, l’octroi de ces subventions étant décidé par un Comité spécial laisse imaginer tous les abus et toutes les formes de favoritisme au détriment de la liberté d’expression et de création. Une culture qui honore le livre ancien au point de le placer dans un temple comme un objet sacré de muséification et qui ne favorise le livre moderne, vivant et libre qu’a minima est une culture malade qui entretient les pathologies de l’obscurantisme et du consensus.

Toutes ces raisons militent en défaveur du livre en général, les Arméniens ayant mieux à faire pour dépenser le peu d’argent qui les aide à survivre.

Je ne suis pas en mesure d’affirmer que le sort réservé en Arménie à des livres critiques et humoristiques comme les miens soit le même qu’à des ouvrages plus consensuels émanant d’écrivains de la diaspora. D’ailleurs, je ne connais pas beaucoup d’écrivains arméniens de la diaspora assez obstinés pour se faire publier en Arménie. En fait, dès lors qu’on ne touche pas à l’Arménie, ou qu’on traite de problèmes n’ayant pas trait à l’actualité sociopolitique, il est possible de se tailler une petite réputation et de distraire une petite élite de son ennui. Ceux que tire à elle l’Union des écrivains n’ont pas de mal à se créer une notoriété aussi artificielle qu’elle est inexistante ailleurs. En réalité, ils ne présentent d’intérêt que pour les écrivains autochtones qui cherchent à être traduits par eux et ainsi à se faire connaître au-delà des frontières du pays et du cercle restreint de leurs amis, complices d’une littérature d’un autre temps. En tout cas, je vois mal un plus masochiste que moi déployer tant d’efforts dans un pays où l’autodéfense est plus urgente que la littérature. En fait, si j’ai tenu à être présent en Arménie par mes livres, c’est pour la seule raison, quelque peu utopique et prétentieuse, que mes livres présenteront un jour ou l’autre un certain intérêt pour les générations futures qui jouiront d’une parole plus libérée. C’est aussi que l’Arménie représente à mes yeux le seul lieu où mes livres doivent exister. Voilà pourquoi j’ai tenu à remettre un ou deux exemplaires de toutes mes publications à la Bibliothèque Nationale.

Cela dit, le cas de la littérature en Arménie est d’autant plus étrange qu’elle échappe aux standards habituels de production, comme je l’ai dit plus haut. On accueille d’ailleurs ces anomalies avec un « C’est l’Arménie ! » qui résume l’impuissance et la résignation. Mais cette littérature fait tout pour exister. A côté d’une littérature à l’ancienne qui reste prisonnière de critères révolus, survit depuis l’indépendance une jeune littérature qui se bat pour s’inscrire dans une certaine modernité comme celle qui gravite autour de la revue Inknakir.

Il reste qu’en Arménie, les écrivains doivent aussi travailler pour vivre. Certains y perdent leur plume, d’autres y perdent leur virginité. C’est qu’en Arménie, plus qu’ailleurs, la littérature est une affaire de combat aussi bien économique que culturel. Pour qui écrit dans un pays trop fatigué pour lire, se pose la question de savoir dans quel camp publier, le camp des anciens qui implique d’entrer dans le circuit des conservateurs ou celui de l’indépendance qui utilise l’Internet pour publier de la nouveauté à répétition.

5 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (23)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 2:49

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Photo :  Narek Alexanian

Pour ceux qui lisent l’arménien, voici un article qui vient de paraître ce 26 novembre 2015 sur le site de Hetq.am, à propos d’une famille vivant à Noubarachèn nourrie par le travail du père sur la même décharge que Vidures, chauffée l’hiver en brûlant des chaussures.

Titre de l’article : Ceux qui vivent de la décharge : Nous, nous ne sommes pas des mendiants, ni de voleurs, ce que nous voulons, c’est du travail.

 

Voir   ICI

4 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (22)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 4:36

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Oeuvre de Jean-François DONATI

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Marc Verhaverbeke   : Sans être une question mais une piste que je ne sais exprimer sous la forme interrogative, il semblerait que, dans Vidures, des images s’apparentent au cinéma, (notamment le jet d’urine du début mais aussi d’autres moments en mouvement… de caméra). Et je pense à ton intérêt pour Paradjanov.

 

 

DD : J’ai déjà évoqué l’attitude de Gam’ au début du roman, planté devant la ville d’Erevan et qui semble la braver exactement comme Rastignac, à la fin du Père Goriot. Mais si, après avoir lancé son défi à la société d’un « A nous deux maintenant ! », Rastignac va dîner chez la baronne de Nucingen, Gam’, lui, se rend à la décharge et tombe sur les funérailles de sa mère. C’est dire que Gam’ se met en marche vers son rendez-vous avec sa propre mort, laquelle interviendra à l’autre bout du roman. De fait, si Gam’ se cache et tient la décharge pour le seul lieu où ses ennemis ne viendront pas le chercher, c’est bien qu’il se sait traqué. Le danger dans lequel il s’est mis, c’est celui de l’écriture puisqu’il a déclenché les hostilités avec le pouvoir avec son pamphlet qui circule dans Erevan et fait des remous. (Au passage, ce Gam’, écrivain au combat, me ressemble par certains aspects, à commencer par le pamphlet du chapitre 15 puisque je l’avais écrit et affiché sur mon blog bien avant Vidures, sous le titre de « Sauveurs et naufragés ». A cette différence, que dans le roman ce texte joue à plein comme un instrument de subversion politique). En réalité, Gam’ ne dit pas comme Rastignac «  A nous deux Erevan ! », mais le fait d’uriner en direction de la ville, chaque matin, comme un rituel, révèle la hargne qui l’anime, d’autant que son geste est symbolique à plusieurs niveaux comme je l’ai déjà montré. Le soulagement physique qu’il éprouve en urinant est une façon d’exprimer le soulagement moral de sa conscience que lui procure son bras de fer avec le pouvoir.

 

Dire que cette image s’apparente à une scène de film est d’autant plus juste que moi-même je ne m’en suis rendu compte que plus tard, une fois le texte écrit, en revoyant le début d’Il était une fois la révolution d’Ennio Morricone, où on voit Rod Steiger uriner sur des… fourmis. Mais dans Vidures, les fourmis jouent un rôle symbolique qui va rappeler le génocide. Ce qui est assez curieux, c’est que cette image enfouie dans ma mémoire a été utilisée pour les besoins du roman sans que j’en aie été vraiment conscient au moment où je l’écrivais. Comme si quelque chose, que je ne saurais nommer, était allé à mon insu puiser dans les profondeurs de ma « banque de données ». J’ajoute que le film en question porte un titre et évoque une histoire que ne renierait pas Gam’, lui-même cherchant par ses mots à déclencher une révolution dans les esprits.

 

Je ne sais pas s’il faut établir des parallèles entre Vidures et le travail de Paradjanov. Paradjanov procédait par collages, comme moi-même dans mes « sculptures ». Dans Vidures, la technique du collage n’est pas absente. Les genres littéraires auxquels je fais appel jouent ce rôle dans la mesure où je passe parfois d’un chapitre à l’autre, d’une tonalité à une autre sans transition, obligeant chaque fois le lecteur à adapter son attention et son esprit à la nouveauté du thème et de sa forme.

 

Quant au procédé d’accumulation, tel qu’il est utilisé dans la description du « vernissage », dans une note du chapitre 33, il n’est pas très « paradjanovien ». Ici, il fait plutôt penser à l’esthétique de l’Américain (je laisse à chacun le soin de trouver son nom) qu’accompagne Donatello au chapitre 28. Dans ce même chapitre, Donatello fait l’éloge de l’écrasure. La canette écrasée symbolise pour lui les chiffonniers. Il dit : « Un vrai massacre. Et alors, rien de plus poignant. Cette fin de la canette, c’est nous dans l’abandon, le laminage et la mort. Je suis un artiste du rebut, qui met en pratique une esthétique de l’écrasement. » Or cette esthétique de la canette écrasée est celle d’un ami que nous connaissons tous les deux et sur lequel j’avais écrit.

3 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (21)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 7:38

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Annick Asso : Peut-on revenir sur ces morts qui ne sont pas tout à fait morts et qui s’invitent parmi les vivants. Et quel rôle jouent les Japonais dans le roman ?

 

DD : J’ai évoqué à plusieurs reprises la présence des morts parmi les vivants. Moi-même, je me suis demandé quel était exactement leur statut dans le roman. Mais parlant du cimetière, il me paraissait difficile de ne pas leur donner un rôle. Avec Vidures, on est dans une configuration totalisante du temps. Le pays de Vidures est un pays où la mentalité des vivants est infusée par les morts, à commencer par ceux du génocide que symbolise le Mémorial. Cette osmose influence à tel point les « esprits » que les défunts sont comme des âmes flottantes qui se cherchent une place entre le temps qu’ils ont quitté et l’intemporalité où ils se trouvent. Des âmes qui ont parfois des poussées de nostalgie les conduisant à coloniser les vivants. Mais dans la scène des ripailles, où les morts traversent la route et viennent s’incorporer aux chiffonniers pour boulotter de la viande grillée, on pourrait se demander quelle est la raison profonde qui les oblige à cette migration temporelle et temporaire. Ce que je vais dire est probablement tiré par les cheveux, mais c’est une interprétation émanant des nébulosités de l’écriture, à laquelle l’auteur ne pensait pas forcément en écrivant. Cela voudrait peut-être signifier que pour l’auteur les morts arméniens de Vidures ne sont pas affranchis de leur arménité, même quand ils ont perdu leur identité officielle de citoyen en activité. Et s’ils ont conservé dans leur mort une vision arménienne de l’éternité, à savoir une vision historique de la pérennité arménienne et non une vision mystique de leur être même, c’est qu’ils restent morts à la dimension spirituelle de leur individualité. La puissance du sentiment collectif les aurait conduits à s’amputer de leur singularité divine pour l’avoir investie dans leur communauté terrestre, leur religion n’étant dans le fond qu’une manière de sublimer leur tribalisme. C’est la raison pour laquelle, durant ce festin, les morts sont attirés par l’odeur de leur réalité perdue, le parfum de leurs coutumes identitaires, dont l’une est de festoyer autour d’une viande grillée, comme si en humer le fumet leur donnait l’impression d’être vivant, c’est-à-dire ensemble. C’est montrer ainsi combien les Arméniens sont pétris de nostalgie, au point qu’elle habite même les morts. Mais nous sommes là dans un délire de romancier.

 

Quant aux Japonais, ils sont le symétrique inverse des Arméniens. Méticuleux, impeccables, scientifiques et besogneux, ils viennent sauver le pays de ses déchets grâce à leur savoir-faire. Mais ils ne vont pas y arriver car ils devront se heurter à des gens qui ne sont ni méticuleux, ni impeccables, ni scientifiques et ni besogneux, mais intrinsèquement corrompus. A chacun de trouver la morale qui lui convient.

2 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (20)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 4:17

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Annick Asso : Avec ton roman, le lecteur a l’impression de visiter les couches inférieures de la terre, la surface du sol, mais aussi l’espace. Peut-on parler de spatialisation du temps comme mode de construction de ton roman ?

 

DD : Même si la géographie du roman donne l’apparence d’un éclatement selon les événements ou les récits qui viennent se greffer sur l’axe principal de l’histoire, et même si l’action déborde à la fin le cadre initial, l’essentiel de la narration se déroule sur une seule journée et dans un lieu déterminé. Ce serait une configuration narrative du type classique respectant la règle des trois unités : unité d’action, unité de temps et unité de lieu. Mais Vidures ne se conforme pas exactement à ce schéma.

 

Examinons le problème du lieu. L’action de Vidures serait confinée à la décharge si la Ville (Erevan), le cimetière et Noubarachèn ne s’inscrivaient avec elle dans une même synergie narrative. Le cimetière, où se jouent certaines scènes du roman, hante la décharge comme la décharge déborde sur le cimetière. Roubo se plaint des fumées et des odeurs que lui envoie le vent et les morts s’invitent aux ripailles finales en pénétrant dans les corps des chiffonniers qui se régalent de la chair grillée de la truie. De la même manière, quatre femmes quittent régulièrement la décharge pour se frictionner le bas-ventre sur la tombe de Djilo. Sans parler de la mère Anna qui guide les yeux de son fils pour qu’il découvre le livre de l’Ange. Ainsi des échanges constants s’établissent entre le monde du cimetière et le monde de la décharge au point que le lecteur se trouve pris en permanence dans le brassage de leur énergie mutuelle. Ce sont des va-et-vient entre l’un et l’autre qui montrent combien, dans le roman, ils fonctionnent en interaction.

 

A un moindre degré, la ville de Erevan est présente dans le livre sous plusieurs formes. C’est là que s’égarent les bennes de Dro, que se déroule l’histoire de Zara et de son viol, mais aussi que les jeunes femmes se jettent dans le vide du pont de Kiev. Quand Gam’ urine en orientant son jet sur Erevan, c’est par défi, comme Rastignac lance le sien à la fin du Père Goriot. Mais le geste de Gam’ est un rituel guerrier. Comme journaliste pamphlétaire, il joue de la terreur verbale contre les maîtres d’Erevan qui redoutent ses diatribes à propos de la corruption. C’est la raison pour laquelle il est traqué et qu’il se cache dans la décharge après avoir coupé tout lien avec les siens. Pour autant, Gam’ reste rattaché à la Ville parce que c’est le lieu de son combat. Son corps est dans la décharge, mais son esprit est dans la Ville par son absence même et par l’effet agissant de ses écrits. Son retrait n’est donc que stratégique. Gam’ est hanté par Erevan et Erevan conditionne son existence.

 

L’autre lieu qui remplit un rôle non négligeable dans le roman est Noubarachèn. C’est une ville dont la création fut un ratage, une tromperie et l’expression d’une déchéance survenue avec l’indépendance. Noubarachèn est à l’image de tout le pays. Elle en reflète les pathologies autant qu’elle symbolise les effets secondaires de la corruption. « La ville modèle de Noubarachèn est devenue la vitrine de notre décrépitude », dit un personnage du roman. La ville « de tous les laissés-pour-compte de la république » renchérit Haïk. En effet, s’y concentrent « un asile de fous misérable, un centre de détention pour prisonniers politiques […] mais aussi […] une sordide institution abritant des orphelins handicapés mentaux ». La route qui longe la décharge et le cimetière va d’Erevan à Noubarachèn. D’une certaine manière, les chiffonniers sur la décharge sont comme suspendus au-dessus de la puissance abyssale de ces trois autres lieux.

 

A y regarder de près, l’unité de temps n’est pas tout à fait respectée non plus puisque certains chapitres se passent au-delà du jour où commence le roman, mais aussi transportent le lecteur dans d’autres époques.

 

Mais ici le temps est en quelque sorte une mesure narrative de l’espace. Au-delà de la géographie décrite plus haut, on a affaire avec Vidures à des plongées dans les profondeurs de la terre et à des élévations vers l’infini du ciel. C’est une description en coupe du temps : temps du sol, temps de la mort, temps du ciel. Je dirais volontiers que le roman obéit à une structure verticale qui agrège les choses et les êtres soumis à l’impératif du vivant. A commencer par le niveau premier du sous-sol où se concentre le noyau de la décharge animé par sa dynamique d’expansion. Puis en remontant, vient le niveau du gouffre rempli de DDT, qui menace aujourd’hui la capitale et que surveillent les femmes écologistes. Plus haut, le niveau des tombes avec tous les défunts qui s’animent pour une raison ou une autre, mais qui restent prisonniers de leur impuissance à revivre le temps et leur impuissance à vivre en éternité. Dans la couche des déchets grouillent bousiers, rats et mulots en quête de nourriture comme les chiffonniers qui s’agitent en surface. Dans les airs se mêlent aux fumées mouettes et moineaux. Et plus haut, bien plus haut, confiné dans sa pérennité, l’Ararat pointant sa cime vers l’espace intemporel et profond.

 

Je ne m’étendrai pas sur l’unité d’action sinon pour dire que l’ensemble des événements et des psychologies constituent un système où, malgré l’impression de chaos, tous les éléments s’imbriquent les uns dans les autres pour conduire à la tragédie finale. Il y a une montée en puissance de la catastrophe qu’il faudrait étudier de près mais qu’il n’est pas dans mon rôle de faire ici. Les lecteurs pressés se trompent qui déclarent que la pauvreté est le sujet du roman. Le sujet du roman est incarné par Gam’, c’est-à-dire un journaliste écrivain et contestataire qui se bat avec l’écriture contre le système autocratique et corrompu de son pays.

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