Ecrittératures

30 avril 2017

La lapidation

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 8:23

Pour Liliane qui, sans être malatiatsi,

est parvenue à atteindre le niveau de Grand Chef

en matière de cuisine nationale et autres.

 

Grâce à Dieu, la cuisine arménienne est un art politiquement neutre. Aucun Arménien ne vous soutiendra que le soubeurek est hentchak et l’aubergine farcie dachnak. A la rigueur, dire que tel plat est de Bolis ou tel autre de Gemerek serait plausible. Ma mère, qui se serait défendue de pratiquer une sorte de racisme interne même si elle était censée savoir, pour l’avoir subi, que la hiérarchisation des Arméniens pouvait conduire à des atrocités, affirmait haut et fort, avec la candeur des ignorants, que les Rharpetsi ne connaissaient rien à la cuisine et que seuls les Malatiatsi y excellaient. Forcément, ma mère était de Malatia. Et donc malatiatsi par mes parents, je ne répugne pas, évolution oblige, à fréquenter pour autant la cantine arménienne du 17 rue Bleue à Paris, qui se tient, il faut le préciser, dans les locaux du Dachnaktsoutioun, même si le programme du parti n’est pas mon bouillon de culture. Manger oriental en étant entouré d’images qui exaltent le plus vieux parti arménien ne saurait me couper l’appétit. Au contraire, toute cette imagerie historique donne aux plats une saveur spéciale où l’esprit culinaire se mêle à la chair des ingrédients. En quelque sorte, une plus-value culturelle au soubeurek, au rhngali et à l’aubergine farcie, qui ferait défaut si vous aviez à les concocter chez vous, dans le cadre étroit de votre cercle familial.

L’autre jour, j’y étais à cette cantine. Mon ami Gérard est un fan de rhngali et moi de soubeurek. Je rassure mon lecteur, le soubeurek, il n’y a que ma mère pour en faire une merveille. Forcément, elle était malatiatsi. Mais je ne vais pas me rendre coupable de racisme interne. Même si je dois avouer que les Rharpetsi , etc…

Nous étions en train de nous régaler quand j’ai vu pointer un ami de si longue date qu’il me semblait avoir été porté disparu dans les bas-fonds de ma mémoire. C’était Serge A. (le prénom a été changé). Heureuses retrouvailles ! Serge est un expert en tapis mondialement reconnu. Je l’ai rencontré pour la première fois en Arménie. Il répertoriait en les photographiant les tapis du Musée historique de Erevan. Serge avait même réussi à démontrer au conservateur la fausse ancienneté de certains tapis du Musée rien qu’en faisant étudier la composition chimique des colorants par un laboratoire londonien. Et que ces tapis ne valaient même pas des clopinettes. Vous me direz qu’en Arménie le faux est partout puisque les Arméniens baignent dans une fausse démocratie. Mais ce n’est pas notre sujet. Il faut dire que ce que j’aime en Serge, c’est qu’il utilise sa profession pour défendre et illustrer la culture arménienne. Et en la matière, il est ingénieux en diable, mettant tous les moyens modernes de communication en œuvre, mais aussi son réseau d’experts, afin d’aboutir à ses fins. Serge est un homme en guerre qui se bat avec les armes de sa culture.

Justement, ce jour-là, il nous a tenu le crachoir pour nous informer de sa prochaine action. Gérard et moi, outre que nous jouissions du palais, nous nous délections de son esprit de finesse et de ses ruses de sioux pour un projet de grande envergure autour du tapis. Bien sûr, ne comptez pas sur moi pour que je lâche un seul mot sur la trame de son entreprise. Top secret.

De fait, Serge attendait quelqu’un. Probablement pour le mettre dans la confidence. Ce quelqu’un, que j’appellerai Christapor, travaille au sein d’une radio communautaire. Appelons-la Radio Naphtaline. Lors des présentations, Christapor a aussitôt admis qu’il connaissait Denis Donikian puisqu’il était passé à l’antenne une fois, jadis, il y a très longtemps, une fois en cinquante ans de création, une fois, une seule, en deux dizaines de livres sur l’Arménie et les Arméniens et une autre de traductions (Toumanian, Sevag, Violette Krikorian, Vahram Mardirossian et j’en passe). De mon côté, sans vouloir m’en prendre à la personne, je ne pouvais pas mieux faire que de laisser exploser mon ordinaire humeur de martyre devant un ostracisme aussi délibéré à mon égard de la part de notre Radio Naphtaline « nationale ». Christapor a cru bon d’argumenter en prétextant que Denis Donikian était affublé d’une réputation si négative, alimentée par un esprit critique si excessif qu’il était devenu impossible qu’il soit sollicité ici ou là, a fortiori par une radio. En d’autres termes, Denis Donikian avait la réputation d’un emmerdeur qui ne savait rien faire d’autre que de taper sur l’Arménie et les Arméniens. Remarque d’autant plus injuste qu’elle est souvent émise par ceux qui n’ont pas lu mes livres, ou si peu ou si mal. Pour autant, je ne cèderai jamais à la jouissance de clouer au pilori ceux des nôtres qui font honte à la nation arménienne, de dénoncer les absurdités du génie arménien, lesquelles produisent des souffrances à nulle autre pareille, des souffrances sourdes, des souffrances résignées, des souffrances inutiles. Une seule fois donc… A ce titre je me mis à regretter que les acteurs culturels de la communauté arménienne ne savaient pas chérir leurs écrivains, lesquels, comme ils cesseront d’exister avant une ou deux décennies, abandonneront ladite communauté, à savoir les Arméniens de France, à leur naphtaline, à savoir leur sempiternelle histoire de génocide. Je terminai ma plaidoirie en jurant que la parution de mon prochain livre mettrait forcément sa naphtalinienne (naphtastalinienne ?) radio dans l’embarras d’une obligation morale d’inviter son auteur et que l’obligation morale de cet auteur serait de décliner son invitation.

Qu’est-ce que vous croyez ?

Serge ne me donnait pas raison. Forcément, il pratiquait le respect de soumission alors qu’à mes yeux la meilleure façon de respecter la nation arménienne, c’est de crier haut et fort son indignation quand c’est nécessaire. Je me suis alors mis en devoir de faire comprendre en deux mots à nos deux compères, complices de l’ignorance qui nous ronge, que la culture n’était pas de ressasser le passé mais de questionner le présent. L’ont-ils compris ? J’en doute. De fait, cet incident me fait penser combien mes poussées de fièvre critique seront toujours restées lettres mortes depuis bientôt trois décennies.

Il n’y a que chez nous (mais peut-être pas, dans le fond) que des profanes dictent à un écrivain ce qu’il doit écrire. Nos dentistes peuvent s’arroger le droit d’obliger nos derniers écrivains à ne pas écrire ce qu’ils se font un devoir de faire, alors que ces mêmes écrivains se retiennent de conseiller ces mêmes dentistes sur leur pratique, car ils savent que ce n’est pas leur compétence. Dans le fond, l’ostracisme pratiqué par Radio Naphtaline à l’égard de Denis Donikian équivaut à une censure, et toute censure équivaut autant à une sorte de chantage pour orienter l’écriture d’un écrivain, qu’à une manière de le tuer. Mais Denis Donikian n’est ni un écrivain orientable, ni un écrivain mort.

Je tiens d’ailleurs à préciser que l’esprit critique qui m’anime est normal. On voit mal un écrivain qui s’abstiendrait de s’indigner. Et pourtant, chez nous, ce genre d’auteur à se taire par opportunisme, ça existe bel et bien. Ce sont des invités de colloques ou de stations radiophoniques, car on sait qu’ils ne feront pas de vagues et qu’ils n’ont d’autre souci que celui d’exposer leur ego. De là, à leur demander un surcroît de conscience critique ou morale reste excessif. Ces tièdes ne nourrissent pas la culture, ils épaississent la mémoire pour tuer dans l’œuf toute remise en cause de nos valeurs, de nos anomalies, de nos paranoïas, de nos absurdités et de tous ceux qui les pratiquent ou les imposent au peuple arménien qu’ils aveuglent de mensonges et de flatteries démagogiques.

Je sais bien qu’un peuple vissé sur son passif culturel ne se débarrassera jamais de ses tares historiques et que la voix d’un Denis Donikian n’y pourra rien, ni celle d’un autre. Pour autant, il s’agit moins ici de jouer à l’agent d’une évolution des mentalités que d’éviter de se croiser les bras tandis que les souffrances pèsent de plus en plus. Or, ces souffrances, quand elles sont d’ordre culturel, peuvent être diminuées à condition que les voix s’unissent pour susciter le débat « démocritique », mettre en lumière nos insuffisances et engager de nouvelles orientations. Dans ce cas de figure, la diaspora n’est pas un corps éthéré qui planerait au-dessus d’un peuple dissolu. La diaspora a une responsabilité dans le destin des Arméniens, ici et là-bas en Arménie, non pas en apportant son argent, mais une certaine éthique acquise dans les pays d’adoption. Ce que la diaspora peut faire ici, elle doit le porter en Arménie ( comme cela a été fait lors des dernières élections par des artistes de la diaspora, lesquels semblent s’être réveillés fort tardivement de leur dogmatisme patriotique). Or, le piège dans lequel elle s’est jetée tête baissée et qui constitue la phase la plus sournoise du génocide, c’est le fait que les Arméniens se soient engouffrés dans la mémoire au détriment de leur culture. Ils ont fait de leur mémoire une culture de mort au détriment d’une culture qui ne demande qu’à vivre. Cela je le pisse dans mon violon depuis plusieurs décennies. Cela, radio Naphtaline ne l’a pas compris quand elle accueille des invités de consensus et évince les invités de contestation. Une radio communautaire ne doit pas être seulement la chambre d’écho de ses auditeurs, elle doit aussi prendre le risque de les éclairer, de les bousculer, de les rendre responsables. Pour exemple, ce que nous admettons des radios françaises, France-Culture, France-Info et autres, nous ne l’appliquons pas chez nous. Rien à voir entre la présentation de Vidures par France-Culture et celle de notre radio communautaire. Là le texte était respecté, ici il subissait l’ironie des présentatrices. Il est vrai qu’auprès des historiens arméniens, les écrivains font figure de bouffons. C’est pourquoi les premiers prolifèrent et les seconds n’existeront plus dans dix ou vingt ans.

Et voilà qu’après avoir multiplié les khatchkars dans le moindre trou à Arméniens jusqu’à saturation, les efforts communautaires visent à présent un cran plus haut à édifier des temples de la mémoire qui seront pris d’assaut par les professeurs et historiens de tous poils, hommes du passé et du passif s’il en est. Ces hôtels de la mémoire mariée à la cuisine des traditions, ces commissions des archives judiciaires du génocide arménien et autres ne font que renforcer le mémoriel au détriment du culturel. Si les Arméniens étaient sensibles à leur avenir ils penseraient à jumelliser mémoire et culture. C’est une maison arménienne de la culture et de la mémoire qu’il faut à Paris. Un lieu qui non seulement rappelle l’imprescriptibilité du Crime de 1915 mais exalte aussi le génie des Arméniens dans tous les domaines et en confrontation avec les autres cultures. Car le danger d’une telle maison serait d’exalter les valeurs arméniennes au détriment d’une mise en perspective avec le génie des autres cultures. Aujourd’hui, les Arméniens s’extasient devant Geghart parce ce qu’ils ignorent le Pétra des Nabatéens. Et cette remarque est aussi vraie dans d’autres domaines. C’est que nous avons aussi le génie d’entretenir le génie de notre excellence après avoir été victime d’une humiliation à nulle autre pareille tant le génocide a rabaissé les Arméniens au rang des cafards. Il est temps bien sûr de relever la tête, de reconquérir notre humanité pour qu’elle nous soit restituée (et les diverses reconnaissances du génocide n’ont pas d’autre but). Pour autant, il demeure urgent de relativiser nos valeurs sous peine de sombrer dans la paranoïa nationaliste. Celle-ci bloque déjà la création artistique et principalement littéraire. En Arménie, la nécessité du nationalisme et en diaspora celle de la reconnaissance du génocide conduisent à des productions médiocres en ce qu’elles sont contaminées par l’histoire passée ou présente. Il n’est qu’à voir chez nous les romans familiaux qui pullulent sous la main de pseudo écrivains qui manquent d’imaginaire. Car en fait, là est la principale conséquence du génocide, il a tari l’imaginaire inventif au seul profit d’une mémoire nationale hypertrophiée. Voilà pourquoi, les écrivains arméniens sont moralement lapidés par l’ostracisme stupide des acteurs culturels de la communauté.

 

4 avril 2013

Vivre en écriture (11 et dernier)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 12:15

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En guise de conclusion

Mon travail d’écriture n’est pas terminé puisque je suis attelé à un nouveau roman.

De nombreux textes expérimentaux sont restés inédits, qui ont servi à la maturation de ma propre manière d’écrire.

De fait, j’ai beaucoup exploré et dans tous les genres ( poésie, essai, aphorisme, texte de voyage, théâtre, récit, roman, textes d’histoire, etc.), guidé par le refus de me répéter et par  la fascination de l’inconnu. A chaque livre, nouveau défi. Pour éviter de tomber dans l’ornière d’une manière unique d’écriture, j’ai cherché soit à mélanger les genres au sein d’un même livre, soit à inventer des formes nouvelles. En ce sens, mes livres ne rentrent pas dans les formatages habituels attendus par les éditeurs ou les journalistes. Peu importe, l’important étant que j’aie réussi à écrire et même à publier, fût-ce pour un cercle confidentiel, les textes que je voulais vraiment faire.

Internet a joué un grand rôle mon travail. Certains livres ont été conçus uniquement avec ce support (mes aphorismes, mes essais, Hayoutioun, Petite encyclopédie du génocide arménien…). L’avantage étant qu’en publiant un texte chaque jour sur un forum ou moins régulièrement sur un blog, un retour de lecteur était immédiatement assuré.

Mes textes portent pour l’essentiel, mais pas exclusivement, sur la « chose arménienne » ( Arménie et diaspora). Elle me sert d’étalon pour explorer le monde, pour comprendre les problématiques liées à la démocratie, déconstruire les mythes, révéler certaines hypocrisies, dénoncer des injustices, expliquer la barbarie, promouvoir la compassion… Je pense que pour qui voudra comprendre les Arméniens, mes livres ne seront pas inutiles.

J’ajoute que je n’ai aucune réelle notoriété en dehors d’un petit groupe de Happy few. Mais même parmi eux, aucun, à ma connaissance, n’a une vue d’ensemble de ma production. Pour beaucoup de ceux qui me lisent un peu, il existe encore bien des coins et recoins à explorer. Ce qui est regrettable, c’est qu’aucun étudiant en lettres, qui soit d’origine arménienne, n’a encore reconnu l’intérêt d’explorer mon travail comme expression d’une diaspora en lutte dans son agonie, à un moment critique de son histoire.

C’est que je suis, dans mon genre et sans l’avoir cherché, le dernier écrivain de la diaspora en France à écrire principalement et dans toutes les directions sur l’actualité vivante de l’arménité. ( On le comprend. Quel écrivain d’origine arménienne voudrait condamner d’avance son travail en s’adressant à des lecteurs dont le nombre se réduit de plus en plus ou qui appréhendent de se découvrir tels qu’ils sont ?) J’ai toujours pris soin de rester au cœur de cette actualité, contrairement à d’autres qui trouvent dans le génocide et dans le passé l’essentiel de leur inspiration. Une aberration que j’ai toujours pris soin de dénoncer.

On aura compris à la lecture de cette rétrospective que je ne pouvais pas faire mieux que d’écrire à partir de mon identité d’origine. La pression du génocide, les pathologies d’une diaspora humiliée, les souffrances d’une Arménie soumise au joug soviétique, aux impératifs de la guerre, à l’accouchement douloureux de son indépendance démocratique, mes engagements et mon éducation ne pouvaient pas me donner d’autres sources d’inspiration. Cela n’a pas toujours été de gaieté de cœur. J’ai beaucoup perdu si je me compare aux autres écrivains de ma génération ayant pris une direction exclusivement française, mais gagné en profondeur et en interrogations.

Ainsi, mon isolement littéraire peut être sans nul doute lié à ces circonstances dans la mesure où j’écris sur l’Arménie dans une langue, le français, que les citoyens arméniens ne lisent pas, et que je m’adresse à une diaspora qui n’habite pas le pays. A cet isolement ne sont pas étrangères les mentalités qui sévissent en diaspora. Mon franc parler me vaut d’être tenu éloigné des radios arméniennes et des maisons de la culture ( pas de certains journaux). Quant aux divers salons du livre arménien, ils sont de plus en plus désespérants en dépit du dévouement de leurs organisateurs. C’est pourquoi j’ai voulu entrer dans l’édition française en écrivant un roman. Or, grâce à Vidures, je reçois aujourd’hui des lettres de lecteurs comme jamais je n’en ai reçu en 40 ans avec les Arméniens.

Terminons par un de mes aphorismes : « Ecrire. Etre à la croisée du possible et de l’impossible. Travaux d’approche faute de s’atteindre jamais. Nous tournons autour d’un mal dont l’horreur même nous interdit son évocation.»

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3 avril 2013

Vivre en écriture (10)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 2:27

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Emotions courtes : les arts plastiques

C’est probablement à Paradjanov que je dois mon entrée tardive dans le domaine de l’expression plastique. A Tbilissi, j’ai vu comment il transformait le quotidien en activité artistique : une carte poste fraîchement reçue, une déambulation au centre de Tbilissi, un film documentaire devenaient avec Paradjanov une œuvre de Paradjanov. Il n’arrêtait pas. La maison de sa sœur était devenue un véritable musée. De mon côté, j’ai commencé par de petites aquarelles jusqu’au jour où j’ai travaillé sur des formes de peinture et de sculpture  jusque-là inexplorées. En art, j’ai compris qu’il faut saisir un hasard et suivre le chemin qu’il indique jusqu’à son terme. Comme Jakson Pollock exploitant la tache faite par hasard sur un tableau posé au sol. De mon côté, j’utilise essentiellement des pigments très chargés en vernis et donc très fluides. Je les dépose sur un support ( toile, verre, plaque d’aluminium) et joue sur la déclivité pour créer des mariages de couleurs. En réalité, je ne fais pas le tableau, mais c’est le tableau qui se fait lui-même à mon insu. Cela donne des formes proches de ces coulées d’eau, de boues, de laves, etc. qu’on peut voir du haut d’un avion et photographiées par Yann Arthus-Bertrand. J’ai appelé cette forme de peinture l’abstraction géonirique. En sculpture, le matériau de base est la colle à pistolet. Soit je la colore, soit je l’utilise telle quelle pour agglomérer des objets, soit je recouvre mes pièces montées de peinture à base de vernis. ( L’usage du vernis et de la colle chaude m’a d’ailleurs valu un cancer dont je ne suis toujours pas sorti).

Mais d’une manière générale, chez moi, les formes plastiques ne vont pas sans les mots. Que ce soit pour des expositions ou des installations, le texte est toujours partie prenante de l’ensemble. Généralement, il est écrit après, soit à partir d’une peinture ou d’une sculpture. Il m’est même arrivé d’y associer la voix comme pour Sismographie (exposé à Saint-Chamond), ou la musique comme avec Musique des sphères ( à Lyon, avec le kamantchiste Gagik Mouradian et des joueurs de duduk). Certains travaux ont fait l’objet de livres confectionnés en Arménie ( comme Poteaubiographie, en édition bilingue français-arménien), ou en France ( comme Fragments de figures apatrides) ou bien d’expositions comme (Un cercle d’histoire, Un  Nôtre pays).

Mais depuis ma maladie, j’ai totalement abandonné mon travail de plasticien et fermé mon atelier pour me consacrer essentiellement à l’écriture. Mon premier roman, Vidures,  vient d’être sélectionné au festival du Premier Roman de Chambéry qui aurai lieu les 23-26 mai prochains.

Atelier

(à suivre)

2 avril 2013

Vivre en écriture (9)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 12:00

yevro

Emotion longue : La création du site Yevrobatsi.org

Au milieu des années 2000, alors que l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne redevient actuelle, avec quelques amis nous décidons d’ouvrir un site Internet non seulement pour afficher l’opposition de la communauté arménienne mais affirmer et défendre les valeurs sur lesquelles repose l’Europe. Nous prenons alors pour devise une phrase de Montesquieu : « Si je savais quelque chose utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie, et qui fût préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je le regarderais comme un crime. »

 Ci dessous, voici la présentation du site qu’on m’avait demandé pour Wikipedia :

Le site Yevrobatis.org a été créé le 21 janvier 2004 et s’est arrêté de fonctionner durant l’été 2008, réunissant une poignée de Français d’origine arménienne, venus d’horizons divers, et partageant les mêmes idéaux sur le forum première version des Nouvelles d’Arménie magazine. Il s’agissait de Sonia Podetti, Isabelle Marilier, Micha Karapétian, Didier Kalionian et Denis Donikian. Le titre Yevrobatsi ( l’Européen) trouvé par Micha Karapétian avait d’abord pour objectif de défendre les valeurs européennes contre les velléités d’intégration d’une Turquie négationniste. Denis Donikian, rédacteur en chef du site, tenait une rubrique destinée à donner périodiquement le ton et l’orientation du site. Intitulée « Tebi Yevroba » ( Vers l’Europe), elle constituait, en accord avec les articles proposés, un véritable laboratoire d’idées autour de la question européenne à la lumière du génocide des Arméniens et du négationnisme persistant de l’État turc, sans pour autant négliger de porter la critique sur les perversions culturelles et les atteintes aux principes européens rencontrées chez les Arméniens tant dans la diaspora qu’en Arménie. De fait, le site s’est vite orienté vers une défense active des droits de l’homme tous azimuts. Yevrobatsi.org a rapidement évolué vers un « mélange » où se côtoyaient informations, réflexions et culture. Les articles étaient âprement discutés au sein du groupe fondateur, jusqu’au moment où apparurent les fissures qui devaient conduire aux premiers abandons. Parmi les traducteurs de cette première période, il faut noter le nom de Louise Kiffer, tandis que le peintre Chant Avédissian jouait le rôle de correspondant à Erevan. Une seconde vague de participants est venue s’intégrer au noyau fondateur de Yevrobatsi : Christopher Atamian (correspondant à New York), Didier Torossian ( traducteur), Valère ( dessinatrice), Harry Hagopian (spécialiste du Moyen-Orient), Doan ( dessinateur) et Georges Festa (traducteur, qui fournira l’essentiel des articles de chaque semaine).

Le site Yevrobatsi.org a très vite fait autorité dans l’ensemble des médias arméniens de la diaspora française. Il se caractérisait par son rejet de tous les tabous, mais aussi par son franc parler, son sens du dialogue, son ouverture aux idées nouvelles, et minorités sexuelles, sans pour autant transiger sur l’essentiel, à savoir la reconnaissance par la Turquie du génocide des Arméniens en 1915 et l’ouverture de ses frontières avec l’Arménie.  Yevrobatsi.org a fait vivre des textes qui n’avaient nul autre lieu où s’exprimer. Pour mémoire ceux de Janine Altounian, Hélène Piralian-Simonyan, Martine Hovanessian… Parfois écrits uniquement pour lui (Dr Harry Hagopian). On y trouvait aussi des enquêtes sur la condition des femmes en Arménie (Chant Avédissian), une chronique de voyage en Arménie ( Rémy Prin : Le Patrimoinde de l’Extrême) des interviews d’acteurs communautaires ou autres ( Diamanda Gallas), des portraits d’artiste ou leurs œuvres ( Sergeï Paradjanov), une enquête intitulée VIVRE NOIR par Denis Donikian sur le prisonnier noir américain Kenneth Foster, déjà dans le couloir de la mort, au Texas. Par ailleurs, le site a été un galop d’essai pour un jeune écrivain comme Didier Torossian ou une dessinatrice comme Valère. Enfin, c’est sur Yevrobatsi que s’est exprimée pour la première fois une des voix les plus touchantes et les plus singulières de la Turquie : Ayse Gunaysu, dont on se rappelle encore la demande de pardon adressée au peuple arménien. Yevrobatsi.org n’a en effet jamais hésité à aller à contre-courant des idées dures de la communauté arménienne, en étant favorable au dialogue avec la société civile turque. Parmi les petites révolutions et réalisations de Yevrobatsi.org, on peut retenir, entre autres, qu’il aura été en France le premier site d’obédience arménienne à afficher des textes en turc, écrits par des Turcs, qu’il se sera efforcé de donner une vision réaliste de l’Arménie durant cette période, qu’il aura pris la défense de l’historien d’origine turque Taner Akçam, en proie à des harcèlements de tous ordres, qu’il aura lancé l’idée de fiches pédagogiques sur le génocide des Arméniens ( Petite encyclopédie du génocide arménien, conçue et écrite par Denis Donikian) et enfin qu’il aura organisé au Centre culturel international de Cerisy-la-Salle un colloque intitulé : Arménie, de l’abîme aux constructions d’identité, en août 2007, à l’initiative de Denis Donikian et de Georges Festa.

(Les chroniques de Denis Donikian dans Yevrobatsi.org ont été réunies dans Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc, Erevan, Actual Art , 2008.)

(à suivre)

1 avril 2013

Vivre en écriture (8)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 2:24

Armenie

Emotion longue : l’Arménie

Depuis 1969 jusqu’à nos jours, je n’ai cessé de fréquenter l’Arménie sur laquelle j’ai écrit de nombreux livres. Des textes poétiques (Ethnos), des essais (Le Peuple Haï, Un Nôtre Pays, Erevan 06-08, Vers l’Europe, Hayoutioun, Arménie la Croix et la Bannière), des compte-rendus de randonnées ( Siounik Magnificat, L’enfer fleuri du Tavouch, Une route au Zanguezour) , des romans (Vidures, Lao). Même quand j’étais en Asie comme enseignant, je me débrouillais pour faire un crochet par l’Arménie. C’est durant ces dernières années seulement que j’ai commencé à marcher de village en village, à la rencontre du pays profond, si profond qu’il semblait souvent abandonné à lui-même, oublié de tous, mais intact, authentique, originel. Me trouver dans les douceurs de juin, à marcher entre Sissian et Tatev, est pour moi ce que je peux éprouver de plus fort. Quand les ciels illuminent vallées et collines, que le spectacle de l’église noire de Vorotnavank vous apporte comme une saveur des siècles passés Il faut dire que l’Arménie a toujours été pour moi une terre d’inspiration. Sitôt que j’y mets les pieds, les sujets fusent, les mots viennent. Je n’arrête pas d’écrire avec mon corps à vif, ma tête en éveil, en pensée ou réellement. Sans Arménie, je ne suis pas écrivain, mais un homme perdu et stérile. C’est LE pays. Celui qui est la mesure de tous les autres, qui me parle des choses terrestres, puissant et puant, mythique et mystique, vivant et souffrant. L’Arménie qui me hante et qui me fatigue, qui m’exalte et qui m’exaspère, pays de miel et pays de fiel…Et pourtant pays où je me sens mal, pays qui n’éteint pas mon sentiment d’exil, pays qui me blesse de bonheur et me nourrit de manque, qui affine mes sens et affole mon sang. Bien que je l’aie décrite sous tous les angles et connue sous toutes ses périodes, dans sa phase soviétique comme étudiant, puis durant son époque de transition, et enfin comme République indépendante, toujours dans les douleurs de l’enfantement.

( à suivre)

31 mars 2013

Vivre en écriture (7)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 1:24
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paradjanov

Emotion courte : ma rencontre avec Paradjanov

J’ai vu pour la première fois le film Couleur de la grenade à sa sortie à Erevan en 1969 ou 1970. J’étais avec mon cousin. Un film qui sortait tellement de l’ordinaire que nous ne sommes pas restés jusqu’à la fin. Les spectateurs eux-mêmes quittaient la salle un par un. Un matin, mon professeur de russe, une certaine Irina Petrovna, vive autant qu’elle était corpulente, est rentrée dans notre classe, l‘œil brillant, déclarant qu’elle avait vu la veille un film génial, celui de Paradjanov. Par la suite, professeur à Kiev, j’avais été invité à une soirée où Paradjanov devait être présent. Mais elle n’a finalement pas eu lieu. L’incarcération de Paradjanov en 1974 va susciter un vaste mouvement de protestation dans le monde entier. J’avais alors milité pour sa libération, au point même de solliciter l’intervention d’Yves Montand. Libéré grâce au coup de pouce d’Aragon, Paradjanov va se réfugier à Tbilissi chez sa sœur. La parution dans Le Monde d’un long entretien m’incite à le rencontrer. Un jour, alors que je venais de débarquer à Erevan, comme accompagnateur touristique, je me rends clandestinement à Tbilissi où je parviens à le filmer et à l’interviewer Cette rencontre sera pour moi germinale. Elle donnera lieu non seulement à ce petit film, mais surtout des textes, parmi lesquels un long poème accompagné de mon interview ( Les Chevaux Paradjanov). C’est Paradjanov qui m’ouvrira les chemins du délire créatif en arts plastiques, mais aussi probablement dans mon écriture.

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( à suivre )

30 mars 2013

Vivre en écriture (6)

DNA

Emotion longue : Le Centre d’Etudes Arméniennes

Au début des années soixante, j’entre dans une jeune association arménienne, le Centre d’Etudes Arméniennes, créée par le docteur Georges Khayiguian et qui va regrouper aussi bien d’anciens élèves du Collège Samuel Moorat ( comme Kéram Kévonian, Manoug Atamian,  Vartkès Solakian, Jacques Donabédian,  etc.), que des personnalités de tous bords ( comme Jacques Nazarian, Robert Donikian et son épouse Emma) farouchement engagées dans la remémoration  active du génocide de 1915. C’est le CEA ( et aucun autre parti, comme on voudrait nous le faire croire) qui sera à l’initiative des premières commémorations du 24 avril, de la fermeture des magasins en signe de deuil et de la brochure Le Deuil National Arménien, alors que les livres  sur l’actualité du génocide étaient pratiquement inexistants. Cette brochure sortie à l’occasion du cinquantième anniversaire contiendra en germe tout ce qui sera écrit par la suite. Des manifestations monstres, avec photos à l’appui, seront organisées à Marseille (où je me rends pour organiser la mise en place d’une projection à la Salle Vallier), à Lyon et à Paris. J’écris alors mon premier recueil de poème très influencé par mes activités de militant, intitulé Le Lieu Commun, dans lequel j’évoque le génocide mais aussi mon sentiment d’exil. A l’époque, le sujet du génocide était tabou en Turquie. Après la déliquescence du mouvement et le relais pris par d’autres associations, la pression sur les autorités publiques va gagner en ampleur. Elle aboutira à l’évocation des événements de 1915 à Vienne même par le président François Mitterand en janvier 1984. “Il faut que cela s’inscrive dans la mémoire des hommes, il n’est pas possible d’effacer sa trace”, dira-t-il, affirmant que la France voudrait “rappeler l’identité arménienne marquée par le grand drame du génocide”. Aveuglé par mon admiration pour le docteur Khayiguian, comme l’étaient tous mes camarades, je me rendrai compte assez tard des dérives fascisantes du CEA, mais aussi des formes d’intolérance et d’espionnite malsaines qui y sévissaient. Mon service militaire sera une occasion pour prendre mes distances. J’ai 26 ans et je décide à ma libération de poursuivre des études  en Arménie. Mais en réalité pour y écrire un livre que j’avais en tête sur les conditions de vie des Arméniens alors soumis au régime soviétique, et qui s’intitulera EHTNOS.

(à suivre)

29 mars 2013

Vivre en écriture (5)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 3:13

lieu commun

Emotion courte : La langue française comme forme d’absolu.

Mes grandes lectures ont commencé à partir de 16 ans, après le collège arménien. Loin de me contenter des fragments que nous étudiions en classe, je préférais lire les œuvres en leur entier. Je cite en vrac : Racine, La Fontaine, Hugo, Baudelaire, Balzac ( toute la Comédie humaine) Montesquieu, Montaigne, Alain, Claudel, Valéry, Rousseau, Proust ( La recherche que je lirai deux fois) Saint-John Perse, Rimbaud ( dont je connaissais le Bateau ivre par cœur) Verlaine, Mallarmé, etc. Mais non content de les lire, je résumais, annotais ces auteurs, remplissant ainsi des classeurs entiers de mes compte-rendus, conservés jusqu’à aujourd’hui.

Je me souviens que je réécrivais dans un cahier les premières pages de la Recherche pour m’imprégner de son style et aussi par vénération. Je partais à vélo me réfugier sous des arbres au bord du Rhône et je lisais, pas très loin de quelques pêcheurs.

Des moments de pure jouissance, mais aussi de formation..

De sorte qu’un jour, j’ai eu comme une révélation. C’est venu doucement, sans me prévenir et ça s’est installé en moi d’une manière définitive, si définitive qu’au terme de plusieurs décennies, je sens toujours cette minuscule illumination comme une chose qui m’anime toujours et me fait lever à trois heures du matin pour écrire. Cette chose qui me hante, me conduit, me harcèle, me met en état d’intranquillité permanent, c’est ce goût d’absolu que me transmettait la langue française chaque fois que je lisais mes grands auteurs. Et un jour, un jour précis de ma vie, je l’ai sentie là, j’ai senti que s’était ancrée en moi la passion de la langue française comme quelque chose que j’éprouvais qui était de l’ordre du divin. Mais langue qu’il me faudrait conquérir sans cesse par l’écriture, langue comme une patrie symbolique de substitution.

C’est cette douce petite force qui m’a guidé dans la fabrication de tous mes livres, des plus maladroits aux plus ambitieux. Elle m’a servi de refuge,  même quand j’étais plongé dans une sorte de désert, avec très peu de retours et très peu de lecteurs ( puisque j’écrivais de la poésie, des essais et des nouvelles, pas de roman, et essentiellement sur l’Arménie pour une diaspora francophone qui avait à l’égard de ce pays une curiosité plus exotique que charnelle, presque de commande). Et malgré le fait que personne dans ma famille, hier comme plus tard, ne me lisait ou n’était en capacité de me lire. Heureusement, j’ai été soutenu  par deux ou trois personnes et aujourd’hui par plusieurs mais qui ne connaissent pour autant qu’une part infime de l’ensemble des livres que j’ai réellement écrits.  Et au tout début par un ami français, Michel G., qui avait créé une revue intitulée Liens et Arts, dans laquelle je devais publier mes premiers textes et mes premiers poèmes ( pastiches de Claudel et Valéry, premiers textes du Lieu commun, courts essais).

Je n’ai jamais laissé s’éteindre cette petite flamme. Pour elle, j’ai beaucoup sacrifié, j’ai refusé toute carrière universitaire, de m’ancrer dans une maison, voyagé, essuyé de nombreux refus de la part des éditeurs… En retour, sans pour autant me laisser tranquille, elle ne m’a jamais fait défaut.

(à suivre)

28 mars 2013

Vivre en écriture (4)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 1:45
Denis Donikian, Edmond Aslanian, Daniel Tchoboyan, tous camarades viennois.

Denis Donikian, Edmond Aslanian, Daniel Tchoboyan, tous camarades viennois.

Emotion longue : Le collège arménien Samuel Moorat de Sèvres.

J’ai onze ans. Sur la suggestion du père Léonian, catholique, qui fréquente notre famille, et malgré les frais que cela devait occasionner à mes parents, je suis envoyé au Collège Samuel Moorat de Sèvres. De tous les enfants arméniens de Vienne, je serai le premier à m’y inscrire, en éclaireur en quelque sorte. Les années suivantes d’autres me suivront. J’y resterai cinq ans. Je suis bon élève ( toujours premier ou second), je dessine a merveille Katch Vartan que mes camarades me commandent. Je prête ma voix aux trois autres les plus belles du collège, à l’occasion des fêtes de Noël ou de fin d’année scolaire. Nous chantons des hymnes révolutionnaires auxquels nous ne comprenons pas grand chose comme Zeitountsiner, Katcha zenki het haghtoutyan …  J’écris vers 12 ou 13 ans mon premier et unique poème en arménien, dédié à mes parents et que j’ai toujours en mémoire ( celui-là même que j’ai récité lors de l’émission qui m’était consacré sur RFI). Je sers la messe. A l’extérieur du collège,  les élèves sont tenus de porter un uniforme bleu marine avec casquette et galons dorés. Le Directeur, le Père Séropé, veille scrupuleusement au respect des règles vestimentaires. Nous passons en inspection chaque samedi après le repas steak-frites et juste avant la sortie. C’est ce même père Séropé qui nous donnera des cours de politesse et de maintien. Car dans son esprit, une fois lâchés dans le monde, nous aurons à représenter l’Arménie. A chaque repas, un élève est désigné pour lire quelque pages d’un auteur français à midi, d’un auteur arménien le soir. Un jour, un étrange bonhomme au nez fort et à l’accent marseillais est venu nous réciter des poèmes dont le fameux Djinns de Victor Hugo. C’était Sarkis Boghossian grâce à qui, ce soir-là, j’ai eu la révélation de la poésie. Fin collectionneur, il allait mourir dans des conditions tragiques.  (Je suis tombé par hasard sur sa tombe au cimetière Montparnasse, la seule à comporter des lettres arméniennes).

Peu à peu, je vais découvrir que sous le prestige de l’uniforme et la discipline qu’on nous impose, malgré l’éducation soi-disant élitiste et arménienne qu’on nous donne, se cachent un niveau d’éducation faible, une pratique généralisée de la triche, une incompétence manifeste des prêtres qui dirigent le collège.  L’apprentissage de l’arménien est médiocre et surtout fondé sur des méthodes punitives. C’est de mon propre chef que je quitterai le collège après ma troisième. Cependant, et malgré ces défauts, j’aurai côtoyé au collège des camarades qui allaient devenir des acteurs de premier plan dans la communauté. Peu nombreux au regard de ceux que les circonstances devaient conduire à mener une vie ordinaire sans pour autant trahir l’esprit du collège. En ce sens, nos curés, même s’ils n’étaient pas parfaits dans la gestion du collège, avaient vu juste. Leur pensée se perpétue travers des gens comme Patrick Devedjian, Garo Hovsepian,  Hraïr Hratchian, Kéram Kévonian, mais aussi tous les autres moins connus, mais non moins présents sur la scène de l’histoire arménienne en diaspora.

Après cette expérience, mes études se feront exclusivement en institutions françaises, d’abord dans une école religieuse de très bon niveau à Vienne, puis à l’université de Lyon ( lettres modernes et plus tard philosophie).

( à suivre)

Katch Vartan

Katch Vartan

26 mars 2013

Vivre en écriture (3)

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Le Rossia

Emotion courte : les départ des Arméniens de France pour l’Arménie en 1947 à Marseille.

6 septembre 1947, port de la Joliette à Marseille, un soleil radieux, un grand bateau blanc, le Rossia, avec plus de 3000 Arméniens de Fance partant pour l’Arménie à l’appel de Staline. J’ai cinq ans, je suis dans les bras de ma mère, et je pleure mon ami Gollo qui est sur le bateau. J’ai le cœur brisé. Mais je ne suis pas le seul. Le quai est bondé de gens bouleversés, venus accompagner leurs proches prêts à faire le grand saut dans l’inconnu. Sur le bateau, au contraire, c’est une excitation extraordinaire. Ils vont accomplir un rêve qu’on leur a savamment distillé : reconstruire la patrie. Je me rappelle ce grand bateau devenu de plus en plus petit à mesure qu’il se perdait au fond de l’horizon. Je peux dire que toute ma vie est là. Mon destin sera inexorablement rattaché à ce songe dynamique, mais aussi à ce mensonge d’une Arménie mythique qui va dévorer ses enfants.  Toute ma vie je devrais à mon tour me laisser dévorer et toute ma vie me battre contre les séductions trompeuses liées à mon groupe d’appartenance.

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