Ecrittératures

4 avril 2013

Vivre en écriture (11 et dernier)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 12:15

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En guise de conclusion

Mon travail d’écriture n’est pas terminé puisque je suis attelé à un nouveau roman.

De nombreux textes expérimentaux sont restés inédits, qui ont servi à la maturation de ma propre manière d’écrire.

De fait, j’ai beaucoup exploré et dans tous les genres ( poésie, essai, aphorisme, texte de voyage, théâtre, récit, roman, textes d’histoire, etc.), guidé par le refus de me répéter et par  la fascination de l’inconnu. A chaque livre, nouveau défi. Pour éviter de tomber dans l’ornière d’une manière unique d’écriture, j’ai cherché soit à mélanger les genres au sein d’un même livre, soit à inventer des formes nouvelles. En ce sens, mes livres ne rentrent pas dans les formatages habituels attendus par les éditeurs ou les journalistes. Peu importe, l’important étant que j’aie réussi à écrire et même à publier, fût-ce pour un cercle confidentiel, les textes que je voulais vraiment faire.

Internet a joué un grand rôle mon travail. Certains livres ont été conçus uniquement avec ce support (mes aphorismes, mes essais, Hayoutioun, Petite encyclopédie du génocide arménien…). L’avantage étant qu’en publiant un texte chaque jour sur un forum ou moins régulièrement sur un blog, un retour de lecteur était immédiatement assuré.

Mes textes portent pour l’essentiel, mais pas exclusivement, sur la « chose arménienne » ( Arménie et diaspora). Elle me sert d’étalon pour explorer le monde, pour comprendre les problématiques liées à la démocratie, déconstruire les mythes, révéler certaines hypocrisies, dénoncer des injustices, expliquer la barbarie, promouvoir la compassion… Je pense que pour qui voudra comprendre les Arméniens, mes livres ne seront pas inutiles.

J’ajoute que je n’ai aucune réelle notoriété en dehors d’un petit groupe de Happy few. Mais même parmi eux, aucun, à ma connaissance, n’a une vue d’ensemble de ma production. Pour beaucoup de ceux qui me lisent un peu, il existe encore bien des coins et recoins à explorer. Ce qui est regrettable, c’est qu’aucun étudiant en lettres, qui soit d’origine arménienne, n’a encore reconnu l’intérêt d’explorer mon travail comme expression d’une diaspora en lutte dans son agonie, à un moment critique de son histoire.

C’est que je suis, dans mon genre et sans l’avoir cherché, le dernier écrivain de la diaspora en France à écrire principalement et dans toutes les directions sur l’actualité vivante de l’arménité. ( On le comprend. Quel écrivain d’origine arménienne voudrait condamner d’avance son travail en s’adressant à des lecteurs dont le nombre se réduit de plus en plus ou qui appréhendent de se découvrir tels qu’ils sont ?) J’ai toujours pris soin de rester au cœur de cette actualité, contrairement à d’autres qui trouvent dans le génocide et dans le passé l’essentiel de leur inspiration. Une aberration que j’ai toujours pris soin de dénoncer.

On aura compris à la lecture de cette rétrospective que je ne pouvais pas faire mieux que d’écrire à partir de mon identité d’origine. La pression du génocide, les pathologies d’une diaspora humiliée, les souffrances d’une Arménie soumise au joug soviétique, aux impératifs de la guerre, à l’accouchement douloureux de son indépendance démocratique, mes engagements et mon éducation ne pouvaient pas me donner d’autres sources d’inspiration. Cela n’a pas toujours été de gaieté de cœur. J’ai beaucoup perdu si je me compare aux autres écrivains de ma génération ayant pris une direction exclusivement française, mais gagné en profondeur et en interrogations.

Ainsi, mon isolement littéraire peut être sans nul doute lié à ces circonstances dans la mesure où j’écris sur l’Arménie dans une langue, le français, que les citoyens arméniens ne lisent pas, et que je m’adresse à une diaspora qui n’habite pas le pays. A cet isolement ne sont pas étrangères les mentalités qui sévissent en diaspora. Mon franc parler me vaut d’être tenu éloigné des radios arméniennes et des maisons de la culture ( pas de certains journaux). Quant aux divers salons du livre arménien, ils sont de plus en plus désespérants en dépit du dévouement de leurs organisateurs. C’est pourquoi j’ai voulu entrer dans l’édition française en écrivant un roman. Or, grâce à Vidures, je reçois aujourd’hui des lettres de lecteurs comme jamais je n’en ai reçu en 40 ans avec les Arméniens.

Terminons par un de mes aphorismes : « Ecrire. Etre à la croisée du possible et de l’impossible. Travaux d’approche faute de s’atteindre jamais. Nous tournons autour d’un mal dont l’horreur même nous interdit son évocation.»

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3 avril 2013

Vivre en écriture (10)

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Emotions courtes : les arts plastiques

C’est probablement à Paradjanov que je dois mon entrée tardive dans le domaine de l’expression plastique. A Tbilissi, j’ai vu comment il transformait le quotidien en activité artistique : une carte poste fraîchement reçue, une déambulation au centre de Tbilissi, un film documentaire devenaient avec Paradjanov une œuvre de Paradjanov. Il n’arrêtait pas. La maison de sa sœur était devenue un véritable musée. De mon côté, j’ai commencé par de petites aquarelles jusqu’au jour où j’ai travaillé sur des formes de peinture et de sculpture  jusque-là inexplorées. En art, j’ai compris qu’il faut saisir un hasard et suivre le chemin qu’il indique jusqu’à son terme. Comme Jakson Pollock exploitant la tache faite par hasard sur un tableau posé au sol. De mon côté, j’utilise essentiellement des pigments très chargés en vernis et donc très fluides. Je les dépose sur un support ( toile, verre, plaque d’aluminium) et joue sur la déclivité pour créer des mariages de couleurs. En réalité, je ne fais pas le tableau, mais c’est le tableau qui se fait lui-même à mon insu. Cela donne des formes proches de ces coulées d’eau, de boues, de laves, etc. qu’on peut voir du haut d’un avion et photographiées par Yann Arthus-Bertrand. J’ai appelé cette forme de peinture l’abstraction géonirique. En sculpture, le matériau de base est la colle à pistolet. Soit je la colore, soit je l’utilise telle quelle pour agglomérer des objets, soit je recouvre mes pièces montées de peinture à base de vernis. ( L’usage du vernis et de la colle chaude m’a d’ailleurs valu un cancer dont je ne suis toujours pas sorti).

Mais d’une manière générale, chez moi, les formes plastiques ne vont pas sans les mots. Que ce soit pour des expositions ou des installations, le texte est toujours partie prenante de l’ensemble. Généralement, il est écrit après, soit à partir d’une peinture ou d’une sculpture. Il m’est même arrivé d’y associer la voix comme pour Sismographie (exposé à Saint-Chamond), ou la musique comme avec Musique des sphères ( à Lyon, avec le kamantchiste Gagik Mouradian et des joueurs de duduk). Certains travaux ont fait l’objet de livres confectionnés en Arménie ( comme Poteaubiographie, en édition bilingue français-arménien), ou en France ( comme Fragments de figures apatrides) ou bien d’expositions comme (Un cercle d’histoire, Un  Nôtre pays).

Mais depuis ma maladie, j’ai totalement abandonné mon travail de plasticien et fermé mon atelier pour me consacrer essentiellement à l’écriture. Mon premier roman, Vidures,  vient d’être sélectionné au festival du Premier Roman de Chambéry qui aurai lieu les 23-26 mai prochains.

Atelier

(à suivre)

2 avril 2013

Vivre en écriture (9)

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yevro

Emotion longue : La création du site Yevrobatsi.org

Au milieu des années 2000, alors que l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne redevient actuelle, avec quelques amis nous décidons d’ouvrir un site Internet non seulement pour afficher l’opposition de la communauté arménienne mais affirmer et défendre les valeurs sur lesquelles repose l’Europe. Nous prenons alors pour devise une phrase de Montesquieu : « Si je savais quelque chose utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie, et qui fût préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je le regarderais comme un crime. »

 Ci dessous, voici la présentation du site qu’on m’avait demandé pour Wikipedia :

Le site Yevrobatis.org a été créé le 21 janvier 2004 et s’est arrêté de fonctionner durant l’été 2008, réunissant une poignée de Français d’origine arménienne, venus d’horizons divers, et partageant les mêmes idéaux sur le forum première version des Nouvelles d’Arménie magazine. Il s’agissait de Sonia Podetti, Isabelle Marilier, Micha Karapétian, Didier Kalionian et Denis Donikian. Le titre Yevrobatsi ( l’Européen) trouvé par Micha Karapétian avait d’abord pour objectif de défendre les valeurs européennes contre les velléités d’intégration d’une Turquie négationniste. Denis Donikian, rédacteur en chef du site, tenait une rubrique destinée à donner périodiquement le ton et l’orientation du site. Intitulée « Tebi Yevroba » ( Vers l’Europe), elle constituait, en accord avec les articles proposés, un véritable laboratoire d’idées autour de la question européenne à la lumière du génocide des Arméniens et du négationnisme persistant de l’État turc, sans pour autant négliger de porter la critique sur les perversions culturelles et les atteintes aux principes européens rencontrées chez les Arméniens tant dans la diaspora qu’en Arménie. De fait, le site s’est vite orienté vers une défense active des droits de l’homme tous azimuts. Yevrobatsi.org a rapidement évolué vers un « mélange » où se côtoyaient informations, réflexions et culture. Les articles étaient âprement discutés au sein du groupe fondateur, jusqu’au moment où apparurent les fissures qui devaient conduire aux premiers abandons. Parmi les traducteurs de cette première période, il faut noter le nom de Louise Kiffer, tandis que le peintre Chant Avédissian jouait le rôle de correspondant à Erevan. Une seconde vague de participants est venue s’intégrer au noyau fondateur de Yevrobatsi : Christopher Atamian (correspondant à New York), Didier Torossian ( traducteur), Valère ( dessinatrice), Harry Hagopian (spécialiste du Moyen-Orient), Doan ( dessinateur) et Georges Festa (traducteur, qui fournira l’essentiel des articles de chaque semaine).

Le site Yevrobatsi.org a très vite fait autorité dans l’ensemble des médias arméniens de la diaspora française. Il se caractérisait par son rejet de tous les tabous, mais aussi par son franc parler, son sens du dialogue, son ouverture aux idées nouvelles, et minorités sexuelles, sans pour autant transiger sur l’essentiel, à savoir la reconnaissance par la Turquie du génocide des Arméniens en 1915 et l’ouverture de ses frontières avec l’Arménie.  Yevrobatsi.org a fait vivre des textes qui n’avaient nul autre lieu où s’exprimer. Pour mémoire ceux de Janine Altounian, Hélène Piralian-Simonyan, Martine Hovanessian… Parfois écrits uniquement pour lui (Dr Harry Hagopian). On y trouvait aussi des enquêtes sur la condition des femmes en Arménie (Chant Avédissian), une chronique de voyage en Arménie ( Rémy Prin : Le Patrimoinde de l’Extrême) des interviews d’acteurs communautaires ou autres ( Diamanda Gallas), des portraits d’artiste ou leurs œuvres ( Sergeï Paradjanov), une enquête intitulée VIVRE NOIR par Denis Donikian sur le prisonnier noir américain Kenneth Foster, déjà dans le couloir de la mort, au Texas. Par ailleurs, le site a été un galop d’essai pour un jeune écrivain comme Didier Torossian ou une dessinatrice comme Valère. Enfin, c’est sur Yevrobatsi que s’est exprimée pour la première fois une des voix les plus touchantes et les plus singulières de la Turquie : Ayse Gunaysu, dont on se rappelle encore la demande de pardon adressée au peuple arménien. Yevrobatsi.org n’a en effet jamais hésité à aller à contre-courant des idées dures de la communauté arménienne, en étant favorable au dialogue avec la société civile turque. Parmi les petites révolutions et réalisations de Yevrobatsi.org, on peut retenir, entre autres, qu’il aura été en France le premier site d’obédience arménienne à afficher des textes en turc, écrits par des Turcs, qu’il se sera efforcé de donner une vision réaliste de l’Arménie durant cette période, qu’il aura pris la défense de l’historien d’origine turque Taner Akçam, en proie à des harcèlements de tous ordres, qu’il aura lancé l’idée de fiches pédagogiques sur le génocide des Arméniens ( Petite encyclopédie du génocide arménien, conçue et écrite par Denis Donikian) et enfin qu’il aura organisé au Centre culturel international de Cerisy-la-Salle un colloque intitulé : Arménie, de l’abîme aux constructions d’identité, en août 2007, à l’initiative de Denis Donikian et de Georges Festa.

(Les chroniques de Denis Donikian dans Yevrobatsi.org ont été réunies dans Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc, Erevan, Actual Art , 2008.)

(à suivre)

1 avril 2013

Vivre en écriture (8)

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Armenie

Emotion longue : l’Arménie

Depuis 1969 jusqu’à nos jours, je n’ai cessé de fréquenter l’Arménie sur laquelle j’ai écrit de nombreux livres. Des textes poétiques (Ethnos), des essais (Le Peuple Haï, Un Nôtre Pays, Erevan 06-08, Vers l’Europe, Hayoutioun, Arménie la Croix et la Bannière), des compte-rendus de randonnées ( Siounik Magnificat, L’enfer fleuri du Tavouch, Une route au Zanguezour) , des romans (Vidures, Lao). Même quand j’étais en Asie comme enseignant, je me débrouillais pour faire un crochet par l’Arménie. C’est durant ces dernières années seulement que j’ai commencé à marcher de village en village, à la rencontre du pays profond, si profond qu’il semblait souvent abandonné à lui-même, oublié de tous, mais intact, authentique, originel. Me trouver dans les douceurs de juin, à marcher entre Sissian et Tatev, est pour moi ce que je peux éprouver de plus fort. Quand les ciels illuminent vallées et collines, que le spectacle de l’église noire de Vorotnavank vous apporte comme une saveur des siècles passés Il faut dire que l’Arménie a toujours été pour moi une terre d’inspiration. Sitôt que j’y mets les pieds, les sujets fusent, les mots viennent. Je n’arrête pas d’écrire avec mon corps à vif, ma tête en éveil, en pensée ou réellement. Sans Arménie, je ne suis pas écrivain, mais un homme perdu et stérile. C’est LE pays. Celui qui est la mesure de tous les autres, qui me parle des choses terrestres, puissant et puant, mythique et mystique, vivant et souffrant. L’Arménie qui me hante et qui me fatigue, qui m’exalte et qui m’exaspère, pays de miel et pays de fiel…Et pourtant pays où je me sens mal, pays qui n’éteint pas mon sentiment d’exil, pays qui me blesse de bonheur et me nourrit de manque, qui affine mes sens et affole mon sang. Bien que je l’aie décrite sous tous les angles et connue sous toutes ses périodes, dans sa phase soviétique comme étudiant, puis durant son époque de transition, et enfin comme République indépendante, toujours dans les douleurs de l’enfantement.

( à suivre)

31 mars 2013

Vivre en écriture (7)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 1:24
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paradjanov

Emotion courte : ma rencontre avec Paradjanov

J’ai vu pour la première fois le film Couleur de la grenade à sa sortie à Erevan en 1969 ou 1970. J’étais avec mon cousin. Un film qui sortait tellement de l’ordinaire que nous ne sommes pas restés jusqu’à la fin. Les spectateurs eux-mêmes quittaient la salle un par un. Un matin, mon professeur de russe, une certaine Irina Petrovna, vive autant qu’elle était corpulente, est rentrée dans notre classe, l‘œil brillant, déclarant qu’elle avait vu la veille un film génial, celui de Paradjanov. Par la suite, professeur à Kiev, j’avais été invité à une soirée où Paradjanov devait être présent. Mais elle n’a finalement pas eu lieu. L’incarcération de Paradjanov en 1974 va susciter un vaste mouvement de protestation dans le monde entier. J’avais alors milité pour sa libération, au point même de solliciter l’intervention d’Yves Montand. Libéré grâce au coup de pouce d’Aragon, Paradjanov va se réfugier à Tbilissi chez sa sœur. La parution dans Le Monde d’un long entretien m’incite à le rencontrer. Un jour, alors que je venais de débarquer à Erevan, comme accompagnateur touristique, je me rends clandestinement à Tbilissi où je parviens à le filmer et à l’interviewer Cette rencontre sera pour moi germinale. Elle donnera lieu non seulement à ce petit film, mais surtout des textes, parmi lesquels un long poème accompagné de mon interview ( Les Chevaux Paradjanov). C’est Paradjanov qui m’ouvrira les chemins du délire créatif en arts plastiques, mais aussi probablement dans mon écriture.

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( à suivre )

30 mars 2013

Vivre en écriture (6)

DNA

Emotion longue : Le Centre d’Etudes Arméniennes

Au début des années soixante, j’entre dans une jeune association arménienne, le Centre d’Etudes Arméniennes, créée par le docteur Georges Khayiguian et qui va regrouper aussi bien d’anciens élèves du Collège Samuel Moorat ( comme Kéram Kévonian, Manoug Atamian,  Vartkès Solakian, Jacques Donabédian,  etc.), que des personnalités de tous bords ( comme Jacques Nazarian, Robert Donikian et son épouse Emma) farouchement engagées dans la remémoration  active du génocide de 1915. C’est le CEA ( et aucun autre parti, comme on voudrait nous le faire croire) qui sera à l’initiative des premières commémorations du 24 avril, de la fermeture des magasins en signe de deuil et de la brochure Le Deuil National Arménien, alors que les livres  sur l’actualité du génocide étaient pratiquement inexistants. Cette brochure sortie à l’occasion du cinquantième anniversaire contiendra en germe tout ce qui sera écrit par la suite. Des manifestations monstres, avec photos à l’appui, seront organisées à Marseille (où je me rends pour organiser la mise en place d’une projection à la Salle Vallier), à Lyon et à Paris. J’écris alors mon premier recueil de poème très influencé par mes activités de militant, intitulé Le Lieu Commun, dans lequel j’évoque le génocide mais aussi mon sentiment d’exil. A l’époque, le sujet du génocide était tabou en Turquie. Après la déliquescence du mouvement et le relais pris par d’autres associations, la pression sur les autorités publiques va gagner en ampleur. Elle aboutira à l’évocation des événements de 1915 à Vienne même par le président François Mitterand en janvier 1984. “Il faut que cela s’inscrive dans la mémoire des hommes, il n’est pas possible d’effacer sa trace”, dira-t-il, affirmant que la France voudrait “rappeler l’identité arménienne marquée par le grand drame du génocide”. Aveuglé par mon admiration pour le docteur Khayiguian, comme l’étaient tous mes camarades, je me rendrai compte assez tard des dérives fascisantes du CEA, mais aussi des formes d’intolérance et d’espionnite malsaines qui y sévissaient. Mon service militaire sera une occasion pour prendre mes distances. J’ai 26 ans et je décide à ma libération de poursuivre des études  en Arménie. Mais en réalité pour y écrire un livre que j’avais en tête sur les conditions de vie des Arméniens alors soumis au régime soviétique, et qui s’intitulera EHTNOS.

(à suivre)

29 mars 2013

Vivre en écriture (5)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 3:13

lieu commun

Emotion courte : La langue française comme forme d’absolu.

Mes grandes lectures ont commencé à partir de 16 ans, après le collège arménien. Loin de me contenter des fragments que nous étudiions en classe, je préférais lire les œuvres en leur entier. Je cite en vrac : Racine, La Fontaine, Hugo, Baudelaire, Balzac ( toute la Comédie humaine) Montesquieu, Montaigne, Alain, Claudel, Valéry, Rousseau, Proust ( La recherche que je lirai deux fois) Saint-John Perse, Rimbaud ( dont je connaissais le Bateau ivre par cœur) Verlaine, Mallarmé, etc. Mais non content de les lire, je résumais, annotais ces auteurs, remplissant ainsi des classeurs entiers de mes compte-rendus, conservés jusqu’à aujourd’hui.

Je me souviens que je réécrivais dans un cahier les premières pages de la Recherche pour m’imprégner de son style et aussi par vénération. Je partais à vélo me réfugier sous des arbres au bord du Rhône et je lisais, pas très loin de quelques pêcheurs.

Des moments de pure jouissance, mais aussi de formation..

De sorte qu’un jour, j’ai eu comme une révélation. C’est venu doucement, sans me prévenir et ça s’est installé en moi d’une manière définitive, si définitive qu’au terme de plusieurs décennies, je sens toujours cette minuscule illumination comme une chose qui m’anime toujours et me fait lever à trois heures du matin pour écrire. Cette chose qui me hante, me conduit, me harcèle, me met en état d’intranquillité permanent, c’est ce goût d’absolu que me transmettait la langue française chaque fois que je lisais mes grands auteurs. Et un jour, un jour précis de ma vie, je l’ai sentie là, j’ai senti que s’était ancrée en moi la passion de la langue française comme quelque chose que j’éprouvais qui était de l’ordre du divin. Mais langue qu’il me faudrait conquérir sans cesse par l’écriture, langue comme une patrie symbolique de substitution.

C’est cette douce petite force qui m’a guidé dans la fabrication de tous mes livres, des plus maladroits aux plus ambitieux. Elle m’a servi de refuge,  même quand j’étais plongé dans une sorte de désert, avec très peu de retours et très peu de lecteurs ( puisque j’écrivais de la poésie, des essais et des nouvelles, pas de roman, et essentiellement sur l’Arménie pour une diaspora francophone qui avait à l’égard de ce pays une curiosité plus exotique que charnelle, presque de commande). Et malgré le fait que personne dans ma famille, hier comme plus tard, ne me lisait ou n’était en capacité de me lire. Heureusement, j’ai été soutenu  par deux ou trois personnes et aujourd’hui par plusieurs mais qui ne connaissent pour autant qu’une part infime de l’ensemble des livres que j’ai réellement écrits.  Et au tout début par un ami français, Michel G., qui avait créé une revue intitulée Liens et Arts, dans laquelle je devais publier mes premiers textes et mes premiers poèmes ( pastiches de Claudel et Valéry, premiers textes du Lieu commun, courts essais).

Je n’ai jamais laissé s’éteindre cette petite flamme. Pour elle, j’ai beaucoup sacrifié, j’ai refusé toute carrière universitaire, de m’ancrer dans une maison, voyagé, essuyé de nombreux refus de la part des éditeurs… En retour, sans pour autant me laisser tranquille, elle ne m’a jamais fait défaut.

(à suivre)

28 mars 2013

Vivre en écriture (4)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 1:45
Denis Donikian, Edmond Aslanian, Daniel Tchoboyan, tous camarades viennois.

Denis Donikian, Edmond Aslanian, Daniel Tchoboyan, tous camarades viennois.

Emotion longue : Le collège arménien Samuel Moorat de Sèvres.

J’ai onze ans. Sur la suggestion du père Léonian, catholique, qui fréquente notre famille, et malgré les frais que cela devait occasionner à mes parents, je suis envoyé au Collège Samuel Moorat de Sèvres. De tous les enfants arméniens de Vienne, je serai le premier à m’y inscrire, en éclaireur en quelque sorte. Les années suivantes d’autres me suivront. J’y resterai cinq ans. Je suis bon élève ( toujours premier ou second), je dessine a merveille Katch Vartan que mes camarades me commandent. Je prête ma voix aux trois autres les plus belles du collège, à l’occasion des fêtes de Noël ou de fin d’année scolaire. Nous chantons des hymnes révolutionnaires auxquels nous ne comprenons pas grand chose comme Zeitountsiner, Katcha zenki het haghtoutyan …  J’écris vers 12 ou 13 ans mon premier et unique poème en arménien, dédié à mes parents et que j’ai toujours en mémoire ( celui-là même que j’ai récité lors de l’émission qui m’était consacré sur RFI). Je sers la messe. A l’extérieur du collège,  les élèves sont tenus de porter un uniforme bleu marine avec casquette et galons dorés. Le Directeur, le Père Séropé, veille scrupuleusement au respect des règles vestimentaires. Nous passons en inspection chaque samedi après le repas steak-frites et juste avant la sortie. C’est ce même père Séropé qui nous donnera des cours de politesse et de maintien. Car dans son esprit, une fois lâchés dans le monde, nous aurons à représenter l’Arménie. A chaque repas, un élève est désigné pour lire quelque pages d’un auteur français à midi, d’un auteur arménien le soir. Un jour, un étrange bonhomme au nez fort et à l’accent marseillais est venu nous réciter des poèmes dont le fameux Djinns de Victor Hugo. C’était Sarkis Boghossian grâce à qui, ce soir-là, j’ai eu la révélation de la poésie. Fin collectionneur, il allait mourir dans des conditions tragiques.  (Je suis tombé par hasard sur sa tombe au cimetière Montparnasse, la seule à comporter des lettres arméniennes).

Peu à peu, je vais découvrir que sous le prestige de l’uniforme et la discipline qu’on nous impose, malgré l’éducation soi-disant élitiste et arménienne qu’on nous donne, se cachent un niveau d’éducation faible, une pratique généralisée de la triche, une incompétence manifeste des prêtres qui dirigent le collège.  L’apprentissage de l’arménien est médiocre et surtout fondé sur des méthodes punitives. C’est de mon propre chef que je quitterai le collège après ma troisième. Cependant, et malgré ces défauts, j’aurai côtoyé au collège des camarades qui allaient devenir des acteurs de premier plan dans la communauté. Peu nombreux au regard de ceux que les circonstances devaient conduire à mener une vie ordinaire sans pour autant trahir l’esprit du collège. En ce sens, nos curés, même s’ils n’étaient pas parfaits dans la gestion du collège, avaient vu juste. Leur pensée se perpétue travers des gens comme Patrick Devedjian, Garo Hovsepian,  Hraïr Hratchian, Kéram Kévonian, mais aussi tous les autres moins connus, mais non moins présents sur la scène de l’histoire arménienne en diaspora.

Après cette expérience, mes études se feront exclusivement en institutions françaises, d’abord dans une école religieuse de très bon niveau à Vienne, puis à l’université de Lyon ( lettres modernes et plus tard philosophie).

( à suivre)

Katch Vartan

Katch Vartan

26 mars 2013

Vivre en écriture (3)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 2:52

Le Rossia

Emotion courte : les départ des Arméniens de France pour l’Arménie en 1947 à Marseille.

6 septembre 1947, port de la Joliette à Marseille, un soleil radieux, un grand bateau blanc, le Rossia, avec plus de 3000 Arméniens de Fance partant pour l’Arménie à l’appel de Staline. J’ai cinq ans, je suis dans les bras de ma mère, et je pleure mon ami Gollo qui est sur le bateau. J’ai le cœur brisé. Mais je ne suis pas le seul. Le quai est bondé de gens bouleversés, venus accompagner leurs proches prêts à faire le grand saut dans l’inconnu. Sur le bateau, au contraire, c’est une excitation extraordinaire. Ils vont accomplir un rêve qu’on leur a savamment distillé : reconstruire la patrie. Je me rappelle ce grand bateau devenu de plus en plus petit à mesure qu’il se perdait au fond de l’horizon. Je peux dire que toute ma vie est là. Mon destin sera inexorablement rattaché à ce songe dynamique, mais aussi à ce mensonge d’une Arménie mythique qui va dévorer ses enfants.  Toute ma vie je devrais à mon tour me laisser dévorer et toute ma vie me battre contre les séductions trompeuses liées à mon groupe d’appartenance.

25 mars 2013

Vivre en écriture (2)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 1:17

Le-kempEnfants du Kemp (je suis l’avant dernier dans le fond de l’allée, devant mon ami Pascal)

( photo : Tchélébian)

*

Emotion longue. Mon enfance au Kemp.  Je suis né à Vienne, au sud de Lyon, pendant la guerre, de parents directement venus de l’Arménie historique, dans les années vingt, via la Syrie et le Liban, après avoir traversé la Turquie à dos d’âne comme jeunes et même très jeunes mariés. Bien que nés à Malatia, ville de transit de tous les déportés en provenance du nord, ils avaient été épargnés pour plusieurs raisons. La famille de ma mère avait été protégée par un agha dont la caisse avait été sauvée par ma grand-mère lors d’un incendie survenu au marché où il tenait un commerce. La seconde est que Malatia avait un maire turc, Moustapha agha Azizoglou, qui protégea les Arméniens jusqu’au  jour où il fut tué par son propre fils en 1921 pour ses sentiments envers les chrétiens.  (J’ai su ce fait bien plus tard et il me parut d’autant plus intéressant après coup que j’ai œuvré ces dernières années, avec un ami d’origine turque, pour le dialogue arméno-turc.) Ma mère évoquait une autre raison : comme Talaat épargnait (ce qui n’est pas tout à fait juste) les catholiques et les protestants, la famille s’était convertie au catholicisme et n’aurait pas été touchée par les massacres.

Arrivés en France, certains Arméniens ont remonté la vallée du Rhône, s’installant ici ou là, au gré des embauches. Beaucoup se sont concentrés à Vienne car les usines de textiles demandaient de la main-d’œuvre. Ce sont donc des Arméniens venus de tous les coins d’Anatolie ( Marach, Malatia, Guemerek, Kharpet, Adana etc…) qu’on a logés dans une ancienne usine d’armement qu’on appelait le Kemp ( le camp en anglais), fermée par un portail. Le Kemp était donc une Arménie en miniature. Mes parents, quand je suis né, tenaient une boucherie, à proximité.  Je n’habitais pas le Kemp, mais j’y retrouvais mes camarades de jeu, tous des Arméniens et d’autant plus conscients de l’être qu’on nous traitait à l’école de sales Arméniens et que nous devions nous défendre contre les injures des petits Français. Le Kemp se trouvait d’ailleurs tout près du Rhône qui était alors bordé d’étendues d’eau fermées, les lônes, et de terrains sablonneux et boisés, les vorgines. C’était tout l’espace de nos jeux et plus tard de nos activités de jeunesse ( constructions de cabanes, de radeaux, nages, pêches, kayak, etc…).
Par ailleurs, mes parents passaient leurs soirées chez des compatriotes venus aussi de Malatia, comme eux s’invitaient chez nous. Et ils se racontaient le génocide et le beau pays qu’ils avaient dû quitter par la force. Mais comme j’avais souvent sommeil, je m’endormais sur la poitrine ( généreuse) de ma mère dont le corps servait de caisse de résonnance distillant dans le mien, à travers mon sommeil, des images de pays merveilleux et tragique qui devaient s’inscruster en moi à jamais.

Qui sait si ce sentiment d’exil que j’éprouve constamment, qui me met sans cesse à la recherche d’une patrie introuvable, ne serait pas né durant ces soirées ?

Deux autres faits me viennent à l’esprit qui eux vont me plonger dans une sorte de visualitation du drame vécu par mes parents et qui se sont ajoutés à leurs mots. Le premier est qu’une de ces familles où nous passions nos soirées possédait un grand livre d’images évoquant toutes sortes de catastrophes, crimes ou barbaries recensées dans le monde. En attendant de rentrer chez nous, je feuilletais ce livre qui me jetait en pleine figure certaines de ces horreurs dont parlaient mes parents mais jamais en s’adressant explicitement à moi.

Le second fait, c’est une scène du film « Pour qui sonne le glas » avec pour acteurs Gary Cooper, Ingrid Bergman et aussi Akim Tamirof, dans le rôle du méchant, dont j’ai su récemment qu’il était arménien. (Il faut dire que mes parents me laissaient aller seul au cinéma, dont la salle était à deux pas de chez nous). Cette scène montre des franquistes espagnols que des paysans républicains tirent d’une demeure et qu’ils poussent en les frappant de leur fléau dans un couloir constitué d’hommes et de femmes enragés avant de les jeter dans un précipice. J’ai toujours cette scène en tête. Et on peut imaginer à quelle barbarie je la rattache.

(A suivre)

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