Ecrittératures

8 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (5) 

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 6:28

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Le point de vue de Mona Lisa

 

Tiens, c’est vrai. Elle a mon sourire. Leonardo, s’il avait planté son chevalet devant elle, il aurait certainement réussi à le restituer aussi le sourire de cette montagne. Et puis, il aurait eu beaucoup de chance, car elle au moins, jamais elle ne bouge.
Jamais elle ne bouge ! m’aurait-il répliqué. Mais elle change tout le temps ! Elle tourne sur elle-même. C’est toujours comme ça avec les montagnes. L’air de rien, elles déplacent leurs lignes et disparaissent pour réapparaître autrement.

C’est à cause de la lumière peut-être, Leonardo !

Mais oui, m’aurait-il répondu, c’est à cause de la lumière. L’homme se contente de peindre les ombres. Mais la lumière, c’est Dieu. Et cette lumière-là, Lisa mia, elle est insaisissable. Elle joue avec les reliefs et se joue de nous, les peintres. C’est pourquoi, les paysages, je préfère les imaginer. Quant à planter mon chevalet dans la nature, ça non !

Pourtant, Leonardo, je lui aurais dit, tu aimes tout ce qui est virginal ! Or, quoi de plus virginal que cette montagne !

Pure, cette montagne ! Allons donc ! Cara mia ! Tous ceux qui la regardent brûlent de la grimper. Une jeune pucelle qui se sait regardée par un homme a déjà perdu sa part d’innocence, non ?

Mais Leonardo, cette montagne est de pierre ! Ce n’est pas comme moi ! Et puis tes propos ont quelque chose d’effrayant. Toi qui m’as regardée si longuement, si minutieusement pour me peindre, que cherchais-tu donc à saisir ? Dis, que cherchais-tu quand tu portais les yeux sur moi ? Tes yeux tellement patients et tellement passionnés ! Car je dois te l’avouer à présent, j’ai eu parfois l’impression, tandis que tu me peignais, d’être caressée et que mon être tout entier n’était que jouissance pure, spirituelle. Une jouissance mystique en quelque sorte.
Ce que je cherchais en toi Lisa, c’était ton humanité, toute ton humanité, c’est-à-dire cette innocence divine d’un corps menacé par les forces naturelle qui montent à travers ses veines ?

 

Voilà ce qu’il m’avait répondu un jour, Leonardo. Ce criminel ! Il donne en pâture à tous les voyeurs du monde cette image de moi qui n’est pas moi. Il m’a figée dans un sourire de vierge pour l’éternité, juste avant que je rencontre Sergio, puis Claudio, puis Alfonso. Non, Alfonso est venu avant Claudio… Dans le fond, cette montagne, je lui trouve trop de poitrine.

 

 

(2003-2017)

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7 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (4) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 12:51

 

Unknown

Le point de vue de Charles Aznavour

 

Je m’voyais déjà

Sur mont Tarara

Sans trousse-chemise

Oubliant Venise

Et tout le tintouin

Qu’on a plein la tête

Avec les copains
Quand on fait la fête

 

Je m’voyais déjà

Mon nom gros comm’ça

Sur mont Tarara

Écrit dans la neige

Jouant des arpèges

Sur un piano bar

Gagnant des oscars

Qu’on n’offre qu’aux stars

 

Je m’voyais déjà

Monter au sommet

Chantant comm’ jamais

Des chansons magiques

D’amour magnifiques

Qui font qu’on se pâme

Qu’on clame et réclame

Pour faire une djame

 

Je m’voyais déjà

Debout sur la cime

Nous deux comm’deux rimes

D’un même sommet
Le pays des miens

Faisant son chemin

De sang et de peine

Dans l’histoire humaine

 

Je m’voyais tout ça

De mon Tarara

Quand soudain la terre

Toujours meurtrière

Fait des trémolos

Je saute aussitôt

Dans mon hélico

Fonder à Paris
Aznav’Arménie

 

 

(2003-2017)

6 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (3) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 6:10

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 (Photo : http://www.armenie-pere-et-fils.com/)

*

 

Le point de vue du prisonnier

 

Je regarde en direction de notre montagne, j’aperçois un bout de sa crête, je me demande pourquoi tout ça. Sur le mur d’enceinte, il y a des boudins barbelés. Le mur est déjà haut. De ma lucarne, je la vois, une bosse blanche au-dessus du mur. J’imagine d’autres murs derrière celui-ci. Et des maisons, et d’autres murs encore, jusqu’à celui de la montagne. Elle est si haute qu’elle ne laisse rien deviner de ce qui est derrière. Hier je pouvais la contempler à mon aise. Je la savais là, à ma portée, quand je voulais et tout entière. De partout dans la ville on peut la voir. On n’a pas besoin de la chercher. On dirait qu’elle vous attend. Mais je ne l’ai pas fait. Le temps pour la contempler n’existe plus. Hier, j’avais bien trop à faire. Il a suffi d’une nuit pour qu’on me l’enlève. C’est la première chose que j’ai voulu savoir ce matin. Et si d’ici j’arriverai à l’apercevoir. Le mur d’enceinte me la cache en grande partie. Mais si je me hisse un peu, je peux réussir à en voir davantage. C’est-à-dire tout le plateau supérieur, absolument blanc. La neige couvre le haut des murs. Il a suffi d’une nuit. Je n’ai pas pu crier, j’avais perdu ma voix. Et puis à quoi bon résister ! Je m’y attendais un peu. On m’avait mis en garde par téléphone. Je n’avais pas envie de m’échapper. D’ailleurs, ils étaient déjà à notre porte. Ils m’ont demandé de rester calme et de les suivre. J’ai eu froid toute la nuit. La lucarne n’a pas de vitre. C’est seulement au petit matin que je suis monté sur un tabouret. Et delà, j’ai vu le mur. Et derrière le mur, elle.

 

(2003-2017)

5 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (2) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:26

Ararat-Hawk

 (Photo site :  http://www.armenie-pere-et-fils.com)

 

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Le point de vue du proverbe

 

Le travail peut niveler les montagnes. C’est ce qu’affirme un de nos proverbes. Mais il ne dit pas que la montagne peut désespérer le travailleur. Vous me voyez avec une pioche en train d’entamer le Tarara ? C’est comme si une fourmi m’attaquait par le pied avec l’idée de me grignoter entièrement. Même si j’étais mort, toute ma personne ne pourrait se perdre corps et biens dans son estomac. Plusieurs vies n’y suffiraient pas. Peut-être un cheveu par-ci, un bout de peau par-là ? Pourquoi pas ? Sans compter que s’il m’arrivait de me sentir piqué par ses mandibules, j’aurais vite fait de l’écraser avec mon index. A moins qu’elle ne fasse appel à toutes ses sœurs dans le but de me déplacer pour me jeter dans un de leurs trous. Une éventualité qu’on ne saurait envisager. Toutefois la fourmi n’est pas dépourvue d’intelligence. Je veux dire par là, qu’elle serait bien à même de créer sa fourmilière à proximité de mon corps. Voilà ce qui s’appelle de l’adaptation. C’est ainsi d’ailleurs que fonctionnent les peuples entreprenants. Ils n’ignorent pas que le plus précieux pour eux, sur cette terre où ils sont condamnés à se nourrir, ne se laisse pas transporter aussi facilement que fruits, poules, chevaux, troupeaux de vaches, etc. La nature d’un sol et la qualité d’un climat relèvent, encore aujourd’hui, de l’inamovible. Dès lors, c’est leur frontière que les hommes déplaceront. Ils se mettront à plusieurs, agiront par vagues de générations successives, mus par l’obsession de leur survie jusqu’au jour où ils triompheront des obstacles humains ou naturels. Mais chez les hommes, la conquête du sol tourne vite à la possession jalouse et farouche, c’est-à-dire à l’identification. Ils seront désormais cette terre qui les nourrit et cette terre sera eux. Alors que les fourmis, quant à elles, ne se compliquent pas l’existence avec ce genre de fétichisation qui n’est ni dans la nature ni dans leur tempérament. Certes, en se nourrissant de mon cadavre, elles pourraient modifier leur substance vivante au point que quelque chose d’humain finirait par entrer dans la composition de leur matière corporelle. Pour le cas des hommes, il est évident qu’au goût du sol et à la saveur du climat vont se combiner les souffrances de l’histoire et les merveilles du paysage. Cette combinaison subtile suffira à déterminer une certaine façon d’être de ces hommes, à nulle autre pareille. Dès lors qu’un des éléments de cette quadrilogie identitaire vienne à disparaître, et c’est le drame. L’angoisse se transformera en violence. Par exemple, qu’une montagne, élément immobile par excellence, manque à la réalité mentale d’un peuple en raison des ingratitudes de l’histoire, et c’est à l’inconfort psychologique que ce peuple serait confronté. Et dès lors, chaque homme et chaque femme de ce peuple, de près ou de loin, n’auraient de cesse que cet élément d’eux-mêmes devenu étranger retrouve sa place légitime au sein de la géographie mentale de leur nation. Chacun serait travaillé par cette absence et travaillerait seul ou avec les autres pour retrouver sa totalité. Chacun à sa manière veillerait à aplanir les montagnes d’obstacles qui se mettraient en travers de sa route pour faire rentrer sa montagne sacrée au bercail des mythologies nationales. Un vrai travail de fourmi.

 

(2003-2017)

 

4 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (1)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:42

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 (Photo site :  http://www.armenie-pere-et-fils.com)

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Le point de vue de Cyrano

Je chevauchais dans la plaine du Tarata en direction de l’Iranie, quand tout à coup la brume s’étant levée, j’aperçus quoi ?
Ce nez !
La chose, visiblement, faisait concurrence à mon appendice. Une belle Arménienne, que j’eusse voulu courtiser, assurément aurait ri du ridicule de mon petit rocher auprès de l’immense voisine. Il me serait impossible d’échapper à la comparaison tant qu’allait durer mon parcours sur ce fond de pyramide naturelle. J’avais beau baisser mon chapeau sur ma cheminée en vue de la couvrir, l’autre me toisait. Je me sentais mesuré à mes dépens. J’avais trouvé rival plus hippocampéléphantocamélos que ce piètre animal qui exhibait sous mon front tant de chair sur tant d’os. Pourtant, la belle à qui je demandais mon chemin fut heureuse de l’ombre que je lui fis avec mon parasol. Un moment, elle me crut Arménien. Il faut dire qu’ici, les autochtones ont des nez qui ne sont pas de nains. C’est que leur gouvernail les aide à humer leur terre, à vivre continuellement de son parfum et à s’orienter vers elle où qu’ils se trouvent. Quand ils vont à cheval, leur figure de proue fend si bien l’air ou le vent que tout leur corps semble pénétrer dans la faille d’un mur, comme s’il brisait toute résistance. Certains, qui me saluent comme un frère magistral, me donnent du maître et m’accordent l’esprit qu’ils croient tout entier compris dans mon avancée de chair. Les femmes, encore elles, qui ont des imaginations réalistes, voient dans mon nez un instrument à turgescence permanente qu’elles brûlent d’essayer sur-le-champ pour des expériences qu’elles doivent juger à nulle autre pareille. Sitôt que la poussière, car il en est ici de redoutables, me titille le fond des narines jusqu’à les mettre en feu, je pétune, faisant reculer à cent lieues les braves venus admirer mon enseigne. Les enfants se baissent tant pour regarder mes trous que je croirais déceler chez eux l’envie de les visiter comme des grottes et de s’y réfugier. Sans compter les gynécologues, qui me demandent d’y aller voir, supposant que je pourrais, avec ma permission, mettre au monde des Arméniens plus typés, je veux dire plus en vue de nez, si l’on me passe l’expression. Il est vrai, m’avouèrent-ils, qu’après Arno Babadjanian ( célèbre pianiste arménien) , qui avait l’appendice plus symphonique que sonatine pour enfants, les nez arméniens se normalisent de plus en plus, à la grande déception des femmes qui aiment naturellement le lyrisme et l’emphase des débordements ithyphalliques que leur beauté inspire. C’est dire comme ce pays me plaît. Déjà, on me demande en mariage. Les rivales se bousculent à mon portillon. Un harem ? J’y songe. Même si ce n’est pas trop chrétien de monter son haras. Le pays y trouverait son compte. Le président d’ici, même le papolikos, le chef de leur église, lequel n’est pas trop regardant, m’y engagent avec insistance. C’est que l’Arménie, en état d’hémorragie démographique, y aurait grand besoin. Mais comment vivrais-je dans une rivalité permanente avec ce Tarara, si beau, si fort, si magnifique, mille fois mieux monté que moi ?

(2003-2017)

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Arno Babadjanian

3 novembre 2017

Brèves de plaisanterie ( disponible)

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 8:23

« Les Arméniens tuent leurs écrivains ( les derniers) en n’achetant pas leurs livres. »

( Denis Donikian)

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Brèves de plaisanterie est encore disponible  au prix de 13 euros, port compris . Libellez votre chèque à DONIKIAN et adressez-le à Denis Donikian, 4 rue du 8 mai 1945, 91130, Ris-Orangis, sans oublier votre adresse d’expédition.

 

Libérez Osman Kavala

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 5:48
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Osman Kavala, intellectuel turc et mécène, partisan actif du dialogue entre les cultures anatoliennes, et principalement entre les Arméniens et les Turcs, vient d’être incarcéré. dans le cadre des purges orchestrées par le président Erdogan.

Qui est Osman Kavala ?

 

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1 – Homme d’affaires turc, Osman Kavala, né à Paris en 1957, appartient à une famille originaire de la ville grecque de Kavala, (annexée en 1913), qui, en 1924, après la chute de l’Empire ottoman, viendra s’installer à Istanbul. Après des études en sciences sociales à Ankara à la fin des années 1970, il part étudier les sciences politiques et la sociologie à Manchester et passe près une année à New-York dans les années 1980. Rentré à Istanbul, en 1982, il reprend les affaires familiales au décès de son père, héritant avec sa famille d’une des plus importantes fortunes de Turquie. A partir de 1985, il se rapproche des milieux culturels fréquentés par l’intelligentsia.

2 – En 2002, Osman Kavala crée Anadolu Kültür, afin de promouvoir les activités culturelles et faciliter des collaborations artistiques à Istanbul et en Anatolie. Dans ce but, des centres culturels seront ouverts à Diyarbakir et à Kars. Dès lors, seront mis en œuvre des échanges avec des artistes et institutions culturelles d’Arménie, en 2005, ainsi qu’une plate-forme commune de cinéma et des recherches en histoire orale. Un orchestre symphonique formé en juillet 2010, composé de jeunes musiciens des deux pays a pu donner un concert à Istanbul et à Berlin. Anadolu Kültür a coproduit la pièce de Gérard Torikian, Le concert arménien ou le proverbe turc, (jouée à Diyarbakir et à Istanbul en novembre 2009) et Chienne d’Histoire, film d’animation de Serge Avédikian (2010).

3 – Au surlendemain des commémorations du génocide arménien dans le monde et à Istanbul , Osman Kavala, directeur du Centre culturel DEPO, accueillit l’exposition d’Antoine Agoudjian intitulée « Les Yeux Brûlants » du 26 avril au 5 juin 2011. Avec Osman Kavala, avouera Agoudjian, « nous avons spontanément éprouvé l’envie d’agréger nos énergies, rejetant délibérément nos appréhensions, ayant pour seule motivation le vœu d’ouvrir une brèche face au rempart sectaire de l’obscurantisme pour enfin devenir les initiateurs d’un dessein utopique, celui de rendre pas à pas audible une voix qui ne l’était plus depuis 96 ans en Turquie. »

4 – Le 25 octobre 2014, participant à un symposium organisé par la Fondation İsmail Beşikci de Diyarbakır intitulé « Diyarbakır et les Kurdes en 1915 », avec l’avocat Erdal Doğan et le coordinateur en charge du projet, Namik Kemal Dinçer, Osman Kavala a invité la société civile turque à se mobiliser pour la reconnaissance du génocide arménien, problème devenu international « car le génocide a créé la diaspora arménienne et cette diaspora œuvre pour la reconnaissance du génocide par les Parlements dans les pays où vivent des Arméniens ».  Par ailleurs, cette question intéresse d’autant plus les Turcs eux-mêmes, qu’il importe moins de compenser une injustice contre le peuple arménien, que de « faire de la Turquie un État plus civilisé et démocratique ».

5 – « Lors de nos entretiens avec des Arméniens de la diaspora, nous avons réalisé que pour eux établir des liens avec leur terre ancestrale est plus important que la reconnaissance du génocide, car pour maintenir leur identité, ils ont besoin de faire le lien avec cette terre », observera-t-il. « Des années après le génocide, ils considèrent les Turcs comme des salauds, tout comme nous les considérons de même. Mais, grâce à Hrant Dink, quelque chose a commencé à changer, car il travaillait à une réconciliation. Après son assassinat, une sensibilité à cette question s’est développée en Turquie. »

 

30 octobre 2017

LAO ( roman, 48 et dernier)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 9:38

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LAO ( roman, 48 et dernier)

*

homme de faim

( aquarelle : Denis Donikian)

37

Ce quartier, le plus éloigné du centre-ville, semblait le plus désert. On y marchait en solitaire tellement on était à distance de tout. Peu de gens sur les trottoirs. Les autobus servaient une seule station ou deux.

Le long des avenues, de hauts bâtiments administratifs, rosâtres ou lie de vin, couvraient contre la vue des immeubles d’habitation tragiques, avec des balcons aussi disparates qu’ils étaient bricolés au goût de chacun et selon sa bourse. Sans parler des linges qu’on mettait à sécher sur des fils tirés jusqu’à un poteau ou accrochés partout où c’était possible.

Le monde commençait à grouiller avec les carrefours. Là où étaient les magasins d’alimentation. La bonne chaleur donnait un air d’été aux déambulations. Elles étaient alertes et insouciantes. Les filles avaient sorti timidement des vêtements plus légers. Les trottoirs s’étaient remplis de petits vendeurs à la sauvette pour de petits bénéfices, avec quoi ils tentaient d’assurer leur quotidien. Des légumes, toutes sortes de bricoles, mais aussi des glaïeuls blancs et rouges, leurs tiges plongés dans un seau.

«  C’est bon de retrouver la ville, n’est-ce pas ? fit Gabo. Tiens, mais regarde-moi celui-là ! Ça traverse la rue n’importe comment. Mais prends les passages pour piéton, fils de pute ! Et le policier qui ne dit rien. Il laisse faire… À sa place, je l’aurais déjà verbalisé, ce cul de singe !»

À qui s’adressait-il, Gabo ? À Lao ? À son chauffeur ? Ou peut-être qui sait, à lui-même ? Devant un tel fourmillement de faits urbains, ses instincts prédateurs lui montaient au cerveau. D’ailleurs, il s’était regarni le crâne de sa casquette. Elle précisait sa silhouette policière. Et ça forcerait les passants à la retenue. À ce qu’il croyait.

Le chauffeur ralentit à l’approche d’un carrefour. Puis marqua la pause sous le rouge des feux. Les gens traversaient à la hâte, sachant que les voitures bondiraient sitôt le vert revenu.

Sur le trottoir, un homme soufflait bêtement dans un pipeau. Lao reconnut le papy chauve à la contrebasse. Mais il était si amaigri que son costume lui tombait comme une peau sur un corps dégraissé. Gabo avait baissé la vitre, le son aigu du pipeau s’entendait à l’intérieur de la voiture. Un son continu qui durait autant qu’un souffle de poumons fatigués. Lao remarqua que les doigts du monsieur n’allaient pas chercher les trous, mais restaient figés sur ceux qu’ils bouchaient. Il n’en changea qu’une fois épuisée son expiration pour passer à la suivante. Une petite soucoupe était à ses pieds. Les gens devaient se pencher pour y lâcher leurs pièces. On entendait le cliquetis qu’elles faisaient avant de se poser. Lao fouilla aussitôt dans sa poche. Des pièces, il en avait de toutes les tailles. Il prit ce qu’il put dans une main. «  Laissez-moi lui donner quelque chose ! dit-il. » Le vieil homme s’aperçut de son geste et esquissa un mouvement dans sa direction. Mais la voiture venait de démarrer. «  Trop tard, fit Gabo en remontant la vitre. Trop tard… »

 

FIN

2010-2011

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Brèves de plaisanterie est encore disponible au prix exceptionnel de 10 euros port compris ( 13 euros, port compris après le 1er novembre 2017). Libellez votre chèque à DONIKIAN et adressez-le à Denis Donikian, 4 rue du 8 mai 1945, 91130, Ris-Orangis, sans oublier votre adresse d’expédition.

 

 

 

 

 

LAO ( roman, 47)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:23

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LAO ( roman, 47)

*

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*

36

… Cette affaire de cassette, et tout l’énervement que tu avais mis chez Gabo, c’était un point que tu venais de marquer contre lui. Là, tu l’avais serré à la gorge. Pour peu, avec tout le lard qui lui ceignait le cœur, tu l’aurais achevé. Mais tu aurais joui plus fort de ton savoir si tu avais gardé le silence, pas traduit le refrain. Histoire de créer au sein de ce véhicule de la police une ambiance de contraste. Folle rencontre entre deux chiens de garde, un opposant et un chant rebelle. Et comme ça jusqu’à la capitale. Et puis, une fois arrivés, tu lui aurais tout lâché. Même à ses chefs. Savez-vous quel genre de musique il écoute, votre subalterne ? Des chansonnettes américaines qui poussent à la subversion… Et tout penaud serait Gabo d’avoir été floué.

« Et toi, te dit-il en te plantant ses yeux de crapaud dans les tiens, cesse de jouer à me faire passer pour ballot. Pour obtenir mon grade, j’ai dû en franchir des barrages, crois-moi.

– Mieux vaut dire combien de fois tu as baissé ton froc pour te donner le droit de baiser les autres. »

Ces flèches–là, il ne les attendait pas, le baobab. Tu lui en lardas le tronc. Mais il avait de la ressource. Pour peu, il t’aurait sauté à la gorge. Et toi, ses énervements te donnaient du cœur à le démolir. Au point qu’il t’arrivait de ne plus te reconnaître. Lui aussi avait du mal à te retrouver. Il croyait avoir affaire à un soumis imbécile et voilà que tu lui piquais le gras. «  Toi, mon chacal, dit-il en guise de menace, tu y auras droit, à ta cage. Encore une heure ou deux et tu goûteras au plaisir de contrarier notre président.

– Je sais ce que vous faites des gens convoqués dans vos locaux. Et toi, mon gros, tu es complice de ces tortionnaires qui portent le même uniforme.

– Moi ? Un tortionnaire ? Voyez-vous ça !

– Au lieu de protéger le citoyen, vous le rançonnez. Au lieu de le présumer innocent, vous lui faites porter le chapeau des crimes que vous avez vous-mêmes commis.

– Tu ne parles pas, tu pètes. C’est de la merde qui te sort de la bouche… Je comprends mal qu’avec ce type de discours, Martha puisse te sucer des yeux. J’ai vu comment…

– En tout cas, Martha, c’est la seule personne qui aura manqué à ton tableau de chasse.

– Je n’ai pas dit mon dernier mot. Toi éliminé, il m’en restera encore un.

– Encore un ? C’est-à-dire ?

– J’ai dit encore un comme j’aurais dit il fait beau ou passe-moi le sel.

– C’est ça. Tu veux mettre Varou au frais, lui aussi. Histoire que tu aies les coudées franches pour la sauter, hein !

– Ne sois pas vulgaire, citoyen Lao. Tu t’adresses à un agent de l’État. Et un agent patenté, s’il te plaît.

– Plutôt agent pathétique qu’agent patenté, d’ailleurs… »

Gabo demanda au chauffeur de s’arrêter. «  Assez disputaillé dans tous les sens, fit-il. Si tu veux te vider avant la capitale, c’est le moment. Car nos gars pratiquent la torture par rétention d’urine… On te laissera pas pisser à volonté. »

La voiture s’arrêta sur le bas côté. Tu te plantas le dos à la grande montagne pour te soulager. À ton plaisir organique s’ajoutait celui de jouer avec les nerfs de Gabo. En t’isolant, tu laissais croire que tu pouvais t’échapper à travers champs. Et Gabo, ça l’angoissait d’avoir à te courir au cul. Tellement que, sans le savoir, tu lui coupas net sa miction. C’est ce que, te retournant, tu avais remarqué. Pas une goutte. Alors le pachyderme agita son gros bout pour donner à croire qu’il avait des restes à faire tomber. Mais il savait quelle torture l’attendait, que les soubresauts de la voiture et la pression de son pantalon lui comprimeraient les bourses, et que ça n’arrangerait pas ses humeurs.

Il y eut du silence entre les hommes sur plusieurs kilomètres. Tu étais dans une douce accalmie. Même si entre des mains comme celles de Gabo, ton proche avenir n’augurait que du noir : interrogatoires, brimades, pressions manœuvrières. Mais il était exaltant. Au moins, ta vie serait dans le sens de ceux qui ne concédaient rien au régime. Qu’ils soient dans la ville ou dans les prisons.

« Finalement, lâcha Gabo, je ne te comprends pas, mon gars. Quel intérêt avait-tu à te mêler à ces meetings de sauvages ? Ça te rendait malade d’avoir vu perdre ton candidat préféré aux élections, hein ?

– Malade, non. Mais fou à l’idée qu’elles avaient été truquées.

– Truquées… Voyez-vous ça. Tu as bien dit truquées…

– J’ai bien dit truquées.

– Des preuves ?

– …

– Aucune. C’est ce que je pensais.

– Mais toi, tu les connais, ces preuves. Et comment puisque vous étiez mobilisés pour magouiller ou forcer les urnes à marcher avec vous… En tout cas, tout le monde voulait que ça change. Dix ans de trou noir à cause d’un président véreux, et dix autres encore avec son dauphin, non merci. Et toi Gabo, tu n’es qu’un suppôt de cette clique. L’homme aux fleurs, vois-tu, c’est vous qui l’avez tué. Et combien d’autres comme lui… »

Ni lui, ni le chauffeur n’en revenaient de ton culot. Gabo eut un geste à se jeter sur toi. Mais il se pinça les lèvres et porta une main à ses bourses.

« Tu voulais me tirer les oreilles, comme tu faisais à l’homme aux fleurs, n’est-ce pas ?

– Moi je ne fais qu’obéir, fit-il. C’est comme ça que je mange.

– Tu te goinfres, oui. Avec ta trompe aspirante et ton cul refoulant…

– Tout doux ! Le révolutionnaire. Mais dis-moi. Il a fallu la mort d’un homme pour que tu te réveilles ? Sinon, tu filais à l’anglaise par le sud, hein ? Fuir, tu connais…

– Fuir ? Pas tout à fait. Me chercher peut-être.

– Te chercher ? Comment ça te chercher ? Et tu ne savais pas où ? L’homme nommé Lao cherche le même homme nommé Lao… Tu vois, moi je me retrouve chaque matin dans ma culotte. »

Il s’esclaffa à s’en faire péter la vessie. Partagé entre le besoin de dégager ses poumons et les gonflements de la boule coincée entre ses cuisses. Le chauffeur sautillait sur son siège. Au point que la voiture commença à hoqueter comme si elle s’y était mise elle aussi pour se joindre aux chineurs.

L’air hilare se dégonfla vite. On reprit son sérieux.

« Si tu racontes ce genre de balivernes aux enquêteurs, ils te mettront pas au trou mais chez les fous, à Noubarachen… Se chercher. Ah ça ! »

Gabo se vengeait par la moquerie. Prenant son chauffeur à témoin pour goûter sa rancœur. Et l’autre trouvait son intérêt à faire le zouave au diapason avec son chef. Quant à piger ce que tu avais voulu dire, c’était autre chose.

Vous abordiez les premiers faubourgs.

Après la grande plaine, la ville.

On vendait sur les trottoirs des œillets poussés en serre. Ou bien on étalait des pièces de moteur, des morceaux de carrosserie, des pneus de toutes sortes.

Le véhicule de la police progressait sans baisser de régime. Devant elle, les voitures se rabattaient ou roulaient au pas.

«  On y est presque, fit Gabo. Puis, il ajouta, goguenard. Et si je t’ouvrais la portière pour te laisser aller ? Hein, qu’en dis-tu, Lao ?

– Ce que j’en dis ? Tu serais capable de lancer aussitôt un avis de recherche en disant que je me suis échappé.

– Vraiment ? Tu me crois capable d’une chose pareille ?

– Et comment ? »

La voiture passa sous le pont du chemin de fer. Celui qui marquait la limite entre les faubourgs et les premiers quartiers de la capitale. En effet, après cette goulotte et son éternelle ornière qui obligeait à rouler au pas, les avenues s’élargirent. La circulation bruissait de tous côtés.

Nous y étions.

29 octobre 2017

LAO ( roman, 46)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 2:52

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LAO ( roman 46)

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Ararat-Hawk

Comme la voiture remontait vers le nord, la montagne était de ton côté. De ses neiges en pleine lumière émanait une étrange puissance. De ses neiges une douceur et une puissance quasi absolues. Et la voiture roulait follement tandis que la montagne restait à la même place, restait longuement sans bouger au même endroit du paysage, immuablement et que tu regardais, regardais tellement que tu étais ce paysage et que ce paysage était en toi, tandis que la voiture fuyait vers le nord, la capitale, ton destin, cette vie nouvelle que tu t’étais choisie sous le calme puissant de la montagne, ou que des événements, des signes, des infinis, des ordinaires et des intimes, autour de toi et en toi-même, tu ne savais pas, t’avaient dictée, et ça roulait vite, sur la route longue, longue et droite, au regard de la montagne, l’immense, la haute, la puissante, entrée en toi, dure et bandée vers le ciel, ses neiges noyées dans le bleu, vives et éclatantes à cause du soleil froid qui tombait dessus ainsi que sur la plaine et sur la route qui te conduisait à la capitale, à ta condamnation heureuse et honorable, puisque tu ne l’avais pas tué l’homme aux fleurs, pas tué, non pas tué, tellement c’étaient les autres qui l’avaient fait, indirectement, mais fait, l’avaient tué, comme ça, d’un coup de feu, d’un bout de métal dans la chair, dix centimètres au-dessous de la bouche au moment où il alluma sa cigarette, à cause de la flamme que le soldat à la moustache avait vue et prise pour repère, à travers la brume, montrant que le Dragon était infaillible, qu’il tirait quand il fallait, peu importait sur qui, peu importait, et du moment que c’était ce qu’il fallait faire il le faisait, le Dragon…

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