Ecrittératures

30 décembre 2017

Grandeur et misère des intellectuels arméniens (1)

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Qu’allait-il faire dans cette galère, le romancier Émile Zola, en publiant le fameux « J’accuse », à la une du journal L’Aurore le 13 janvier 1898 ?

Il défendait un homme.

Le capitaine Alfred Dreyfus, injustement accusé de trahison.

Zola le défendra comme d’autres plus tard auront défendu d’autres victimes au détriment de leur confort intellectuel et matériel. Certains, dans les moments les plus noirs de la répression soviétique, chercheront à sauver Sergeï Paradjanov comme d’autres aujourd’hui, dans ces moments les plus noirs de la répression turque, restent solidaires d’Osman Kavala.

En son temps, Maurice Barrès traitera les anti-dreyfusards d’ « intellectuels », avec tout le mépris que suppose l’attitude d’un auteur mettant momentanément sa plume au service d’une chose qui ne le regarde pas.

De fait, au service d’un homme dépouillé de sa vérité et affublé des oripeaux de la trahison.

Or, de péjoratif qu’il était, le mot « intellectuel » va acquérir, au fil du temps et des injustices, ses lettres de noblesse.«  Spectateur engagé » pour Raymond Aron, l’intellectuel sera aux yeux de Jean-Paul Sartre justement « quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas ». C’est que l’intellectuel peut rester un temps spectateur des injustices, mais il ne peut le faire tout le temps sans trahir sa conscience. Vient le jour où il doit quitter sa tour d’ivoire et pénétrer dans l’arène de la rue, crotter ses bottes, souiller sa plume et donner de la voix.

Vient le jour où l’intellectuel penché sur le passé pour en semer les leçons sur un monde « tel qu’il ne va pas mais devrait aller » éprouve le besoin d’ouvrir ses fenêtres pour entendre la rue, ouvrir sa porte et ajouter sa voix à celle des autres. Les autres ? Ceux qui souffrent d’être ignorés ou qu’on maintient dans l’ignorance de leur malheur.

Ce qui veut dire, qu’on ne s’y méprenne pas, qu’un intellectuel, s’il est honnête homme, aura pour tâche de rendre par ses textes le présent intelligible. Et à ce titre, il utilise les grilles du passé pour les appliquer au monde contemporain afin d’aider les profanes à mieux voir ce qu’ils sont et où ils vont. En d’autres termes, l’intellectuel permet à la conscience politique de chacun de s’éveiller et de grandir. Le monde n’avancerait donc que si l’intelligence du monde mute en conscience politique.

Seulement voilà : si l’intellectuel s’aime, il s’enferme dans sa recherche. Mais si l’intellectuel sème, il devient producteur de conscience. Dans le premier cas, son exercice consiste à rendre le monde actuel plus transparent en s’appuyant sur celui d’hier. Dans le second, il met sa parole au service des actes destinés à libérer la société.

Mais comme dit Camus, il faut savoir de quel côté du fléau on doit se trouver.

De fait, il y a deux catégories d’intellectuels : l’intellectuel de l’intelligibilité et l’intellectuel de la compassion. Sartre aussi bien que Camus réussirent à pratiquer les deux, sachant que Sartre était beaucoup plus un intellectuel de l’intelligibilité au risque d’une certaine radicalité, tandis que Camus était un intellectuel de la compassion au risque des frustrations et contradictions que cela suppose. Mais au moins l’un et l’autre étaient « engagés » dans le monde pour autant qu’ils pouvaient l’être.

( Précisons que l’intellectuel n’est pas forcément un homme qui s’occupe des choses de l’esprit. Dès lors que nous nous exprimons en citoyen responsable, que nous nous mêlons de ce qui ne nous regarde pas, que nous ajoutons du sens à la conscience des autres, nous agissons en intellectuel. Le cas le plus emblématique est celui d’Yves Montant qui ne s’interdira pas d’interpeller les dirigeants soviétiques sur l’invasion de la Tchécoslovaquie et qui, en rupture avec le communisme naïf de ses origines, seul ou avec des intellectuels de profession, soutiendra les réfugiés du Chili ou militera pour les droits de l’homme en s’engageant en faveur du syndicat Solidarnosc de Lech Walesa)

 

( à suivre) 

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