Ecrittératures

2 janvier 2018

Grandeur et misère des intellectuels arméniens (3)

Filed under: ARTICLES,INTELLECTUELS ARMENIENS — denisdonikian @ 8:04
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De fait, l’Arménie ne constitue pas une démocratie qui chercherait à promouvoir le bonheur. L’idée même de bonheur est une idée sans cesse contrariée par l’idée d’Arménie. Ce que l’Arménie cherche à promouvoir, c’est l’Arménie. A telle enseigne que beaucoup d’Arméniens sont allés chercher leur bonheur ailleurs sans pour autant cesser de cultiver leur idée de l’Arménie. Du reste, c’est la faillite des gouvernements successifs d’avoir poussé les gens vers la sortie, de les avoir humiliés sur place ou réduits à l’impuissance, d’avoir entretenu chez les Arméniens le sentiment d’une citoyenneté stérile. Je dis faillite car promouvoir l’idée d’Arménie en réduisant le nombre d’Arméniens pour la défendre ou en minant leur confiance citoyenne, c’est affaiblir cette idée.

Par ailleurs, la transition d’une économie pseudo égalitaire  en une économie sauvagement libérale a mis en lumière le fait que les disparités sociales qui sévissaient hier ont trouvé leur plein épanouissement aujourd’hui. Cela se traduit par des pauvretés scandaleuses et des richesses qui indignent jusqu’à la nausée. En Arménie, il en est qui vivent dans des palais, d’autres dans des taudis. Le paradoxe de l’Arménie, c’est d’enfermer en son sein des fortunes de pays riches et des pauvretés dignes du tiers-monde. Paradoxe qui ne cesse de rendre l’idée d’Arménie de plus en plus honteuse et ridicule dans la mesure où les uns en tirent profit tandis que les autres sont sacrifiés sur l’autel d’une abstraction nationaliste.

Faut-il rappeler le rapport annuel du Service national des Statistiques selon lequel la pauvreté en Arménie pour 2016 touche 29,4% de la population, soit 880 000 personnes vivant avec 40 900 drams, ou l’équivalent de 71 euros par mois. Ces mêmes statistiques révèlent qu’un tiers des enfants arméniens vit en dessous du seuil de pauvreté. Certes, le gouvernement semble se réveiller pour éradiquer cette pauvreté. Mais le peut-il quand il faudrait l’équivalent de 110,2 millions d’euros ? Et pourquoi ne s’est-il pas préoccupé de la pauvreté plus tôt. C’est la guerre, me dira-t-on. La guerre qui engloutit l’économie. Pourtant, cette guerre n’aura pas empêché les gens d’en haut de se construire des villas somptueuses, ou même de cacher des avoirs faramineux comme le catholicos dissimulant 1,1 million d’euros dans la banque HSBC et lavant une fois l’an les pieds d’un enfant en guise d’humilité. Que dire des présidents successifs qui ont réussi à se construire des demeures fastueuses tandis que les sinistrés du séisme de 1988 auront mis plus de vingt ans avant d’être dignement relogés, et encore s’ils le sont tous.

Dès lors, l’Arménie a-t-elle besoin d’intellectuels de l’intelligibilité ou d’intellectuels de la compassion, sachant que la compassion est le meilleur moyen de rendre la vie intelligible, que l’urgence appelle la compassion plutôt qu’une distante intelligibilité ? Devant quelqu’un qui a froid, quelqu’un qui a faim, qui se sent abandonné par les autorités de son pays, qui ne voudrait lui offrir pain et chaleur pour l’élever jusqu’à soi ? Pourtant nos conférenciers sont là dans le même pays que celui qui a faim et qui a froid. Et celui qui a faim et qui a froid est le frère par l’histoire de celui fait des conférences. Oui, ils sont du même pays par l’histoire et ils font ce pays quoiqu’ils en disent. Le conférencier par ses mots et l’Arménien par ses maux. Or, au moment où nos conférenciers font des mots, des maux défont 880 000 Arméniens.

Mais tous les intellectuels ne travaillent pas de la même façon. Les intellectuels de l’intelligibilité font des mots et les intellectuels de la compassion défont les maux. Ara Baliozian qui répond à cette seconde catégorie, alors qu’il fit un temps partie de la première, écrit à juste titre : « Je ne résous pas les problèmes. Je n’expose que leurs racines ». Car tel est la mission de l’intellectuel arménien, capable d’intelligibilité et de compassion. Or, si l’intelligibilité ne conduit pas à la compassion, elle produit de la souffrance et peut précipiter la mort de ceux qu’elle aura ignorés. Des souffrances et des morts qui ne se voient pas, qui ne s’étudient pas, qui ne font l’objet d’aucune conférence. Comment un conférencier qui fait sa conférence à Erevan peut-il voir un enfant qui gratte dans les détritus pour se nourrir ou amasse des bouteilles en plastique pour se chauffer en les brûlant ? A moins de le considérer comme moins intéressant que son public intéressé par des questions qui sont étrangères au sort de cet enfant. Et quelle réponse devrait donner un jour ce conférencier sur ce qu’il aura indirectement provoqué pour avoir parlé de telle sorte que cet enfant sous-alimenté devenait étranger à son domaine d’intérêt ?

Nos intellectuels arméniens de France, je les comprends quand ils n’osent pas se mêler de ce qui ne les regarde pas. Pourtant, ils n’ont pas l’intelligence aveugle et sont capables d’opinion, comme tout un chacun, mais ils craignent de l’exposer. Ils craignent de ne plus pouvoir intellectualiser leur arménité en Arménie en froissant des autorités et même leur public pour qui les Arméniens de la diaspora, fussent-ils des intellectuels, ne font pas partie de la vivante nation arménienne, mais de sa part moribonde. Pour autant, n’est-ce pas aux intellectuels de la diaspora de défendre la diaspora ? N’est-ce pas à eux de rappeler que la diaspora reste et demeure le soutien économique du pays et qu’en ce sens tout Arménien de l’extérieur reste et demeure un citoyen économique faute de pouvoir, par la force des choses, être un citoyen politique ?

(à suivre)

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28 février 2010

Fou de vérité

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 5:36
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On dit que chaque époque a son fou diseur de vérité.

Mais on dit moins qu’il peut parfois arriver que soient fous ceux-là mêmes qui prenaient pour fou ce fou qui disait des vérités.

Vahé Avétian pour Ara Baliozian

4 novembre 2009

Entretien avec Ara Baliozian

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 5:26
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par Liana Aghajanian

IanyanMag, 13.10.2009

« Les deux atouts majeurs d’un écrivain : une sensibilité d’écorché vif et le cuir d’un rhinocéros », écrit Ara Baliozian sur son blog, qui héberge ses réflexions quotidiennes sur des thèmes allant de la religion à l’argent, la politique, la littérature et naturellement des thématiques arméniennes. Les écrits de Baliozian, auteur et traducteur, lui valent nombre de flèches de la part du lectorat arménien, mais cela ne l’empêche pas de distiller ses critiques et observations.

Né en Grèce et éduqué à Venise, Baliozian vit actuellement à  Kitchener, au Canada. Il a publié plusieurs ouvrages, dont Armenians : Their History and Culture et In the New World et en a traduit beaucoup d’autres. Il publie maintenant ses œuvres principalement sur des forums internet arméniens, mais il a accepté de répondre à quelques questions pertinentes.

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Liana Aghajanian : Ma première question sera simple, mais il sera peut-être difficile d’y répondre : pourquoi écrivez-vous ?

Ara Baliozian : J’écris parce qu’écrire est devenu une habitude et, comme l’on sait, il est plus facile de conserver des habitudes que de s’en défaire.

Liana Aghajanian : Quel est le meilleur conseil que vous donneriez à un jeune écrivain arménien comme moi ?

Ara Baliozian : Etre honnête avec vous-même et vos lecteurs. Ne rien accepter sur quelque autorité que ce soit. Dans notre monde actuel, plus les gens s’élèvent, plus ils mentent.

Liana Aghajanian : Beaucoup d’écrivains de votre génération, qu’ils soient arméniens ou non, ne se sont pas adaptés à internet avec votre facilité. Comment et quand avez-vous commencé à utiliser internet pour faire partager vos écrits ? Quel a été l’élément déclencheur ?

Ara Baliozian : Je dois ma pratique d’internet à mon cher ami Noubar Poladian, qui est venu me voir à plusieurs reprises depuis Toronto (96 km) pour m’apprendre à utiliser un ordinateur alors que je lui disais ma résistance à abandonner ma vieille machine à écrire.

Liana Aghajanian : Quels sont vos rituels d’écriture, si tel est le cas ? Ecrivez-vous à tel moment de la journée ou dans un lieu particulier ?

Ara Baliozian : J’écris très tôt le matin, quand tout le monde dort et qu’il fait noir au dehors. Je n’écris qu’une simple page. Il m’arrive de prendre des notes durant la journée, dont j’écarte la plupart le matin venu.

Liana Aghajanian : Que pensez-vous des protocoles entre l’Arménie et la Turquie et comment voyez-vous ceux qui dans la diaspora font campagne contre ces protocoles ? Si vous êtes opposé à ces protocoles, quelle est l’alternative ? Et selon vous, quel est le meilleur moyen pour la diaspora d’exprimer ses inquiétudes ?

Ara Baliozian : Je suis totalement pour une amitié avec nos ennemis, du moment que nous pouvons obtenir davantage de concessions de leur part comme amis, plutôt que comme ennemis. J’ajoute que je ne prends pas au sérieux ces protocoles. Mais c’est un début, ce qui est mieux que rien. La mère patrie et la diaspora ont des priorités différentes. Il serait égoïste de notre part de considérer nos priorités comme supérieures ou plus urgentes que celle de la mère patrie. Laissons les choses suivre leur cours. Laissons la mère patrie gérer ses affaires. De toute manière, les Turcs savent que l’Arménie ne représente pas la diaspora. Quant à nos inquiétudes, je pense que les Turcs en sont aussi conscients. Et si leur intention est de nous diviser, à nous de ne pas tomber dans le piège.

Liana Aghajanian : A quelles sortes de concessions pensez-vous ?

Ara Baliozian : On pourrait commencer par demander aux Turcs de nous permettre de prendre soin de nos anciens monuments à Ani, Van et ailleurs. Quant aux concessions territoriales, il me semble que si nous nous dirigeons vers une sorte d’Union ou une liberté de circulation dans le cadre d’Etats-Unis du Moyen-Orient ou du Caucase, les frontières de l’Arménie historique et de l’Azerbaïdjan deviendront obsolètes.

Liana Aghajanian : Vous faites l’objet de rudes critiques de la part de nombreux Arméniens qui n’approuvent pas vos écrits et vos opinions, allant même jusqu’à vous insulter à de nombreuses occasions. Comment vous en accommodez-vous et qu’est-ce qui dans vos écrits dérange les Arméniens ?

Ara Baliozian : En règle générale, je suis insulté par des lecteurs endoctrinés, exposés à d’innombrables prêches et discours, sans avoir lu le moindre écrivain. Ce qui les dérange, c’est le fait que je me refuse à recycler une propagande chauviniste. Des choses comme la bataille d’Avaraïr (dont même certains de nos historiens nient l’existence), être la première nation qui se soit convertie au christianisme (la véritable question est : avons-nous jamais été de bons chrétiens ?), la première nation à avoir été la cible d’un génocide (au nom de quoi s’en vanter ?). Nous serions intelligents ? En politique nous n’arrivons même pas à nous qualifier sur le tard.

Liana Aghajanian : Vous avez récemment écrit sur votre blog : « J’estime que le génocide résulte de deux erreurs monumentales commises par des nationalistes fanatiques et forcenés des deux côtés. Il va sans dire que le massacre de civils innocents est un crime bien plus grave que la stupidité et l’ignorance. Il se peut que l’ignorance soit la plus innocente de toutes les transgressions, mais dans la vie c’est celle qui est la plus sévèrement punie. S’il est des lois inflexibles dans la vie, celle-ci en fait à coup sûr partie. En parlant de lois inflexibles, en voici une autre : si vous refusez de tirer quelque enseignement de vos erreurs, vous vous condamnez à les répéter. Qu’avons-nous appris de notre génocide ? Que dire, sinon que nous sommes à la merci de conditions historiques inévitables ou de forces qui nous dépassent ? Même erreur, même propagande, même Super Mensonge fabriqué et recyclé par des hommes qui sont trop paresseux ou stupides pour penser par eux-mêmes. » – Pourriez-vous être plus explicite ? Quels ont été les erreurs majeures de la culture arménienne en tant que telle ? Pouvons-nous faire des progrès, selon vous ?

Ara Baliozian : Notre grande erreur – ou plutôt celle de nos révolutionnaires – a été de croire dans les promesses verbales des grandes puissances. A cette idée que leur soutien nous rendait invulnérable. Dans la diplomatie internationale, les promesses verbales, même les traités, n’ont aucune valeur si l’on n’a pas les moyens de les mettre en œuvre. Notre seconde erreur est d’imputer nos malheurs actuels (l’expatriation et l’assimilation dans la diaspora – qualifiée aussi de génocide blanc) à des conditions sociales, politiques et culturelles qui nous dépassent… autrement dit, d’adopter une position passive, au lieu d’assumer un rôle actif en nous organisant, nous montrant solidaires, en mettant fin à des conflits et divisions mutuelles.

Liana Aghajanian : Avez-vous des regrets, professionnels ou personnels ?

Ara Baliozian : L’un de mes plus grands regrets est d’avoir attendu la trentaine avant de me consacrer à temps plein à l’écriture. J’aurais dû le faire plus tôt.

Liana Aghajanian : Quels sont vos héros dans la vie ?

Ara Baliozian : Platon, Gandhi, Thoreau… pour n’en citer que trois parmi tant d’autres.

Liana Aghajanian : Si vous deviez choisir, quels seraient, selon vous, les meilleurs modèles ou dirigeants dans la communauté arménienne dont les Arméniens pourraient beaucoup apprendre ? Et s’il n’y en a pas, selon vous, pourriez-vous expliquer pourquoi ?

Ara Baliozian : Nous pouvons apprendre un tas de choses de nos écrivains – Grégoire de Narek, Raffi, Baronian, Odian, Zohrab, Zarian, Massikian… Hélas, je ne vois personne de nos jours qui leur arrive à la hauteur !

Liana Aghajanian : Pourquoi, selon vous, est-il si difficile pour les Arméniens d’avoir un débat franc et raisonné sans confrontation, préjugé ou a priori ?

Ara Baliozian : Ceux qui ont subi un lavage de cerveau ont tendance à être dogmatiques, autrement dit, intolérants. Or les intolérants ne peuvent s’engager dans un dialogue, ils préfèrent donner des sermons et pérorer.

Liana Aghajanian : Quand vous n’écrivez pas, que faites-vous de vos loisirs ?

Ara Baliozian : Rien ne me fait davantage plaisir que jouer du Bach à l’orgue.

Liana Aghajanian : Ayant décidé de vouloir être un écrivain, vous auriez pu facilement ne pas écrire à propos des Arméniens. Pourquoi avez-vous décidé de le faire ?

Ara Baliozian : J’ai commencé par écrire et publier des romans, qui m’ont valu plusieurs prix littéraires et bourses du gouvernement canadien – jusqu’à ce que je réalise que le but du roman est de divertir la bourgeoisie. Comprendre et expliquer la réalité : voilà ce que je veux faire maintenant… et j’y éprouve davantage de plaisir qu’à écrire des histoires d’amour ou, pour citer Sartre, sur « les affres mutuelles de l’amour ».

Liana  Aghajanian : Quels sont vos livres favoris ?

Ara Baliozian : En arménien : Le Voyageur et sa route, de Zarian. En russe : Pères et fils, de Tourgueniev. En anglais : Reconsidérations, de Toynbee. En français : Les Mots, de Sartre. En grec : Zorba le Grec, de Kazantzakis.

Liana Aghajanian : Quels sont vos plats arméniens favoris ?

Ara Baliozian : Je suis végétarien.

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Liana Aghajanian est rédactrice en chef d’IanyanMag, tout en étant éditeur à temps plein et écrivain à ses heures à Los Angeles. « Je prends mon tchaï sans sucre, mais mon dolma avec beaucoup de yaourt ! »

Blog d’Ara Baliozian : http://baliozian.blogspot.com/

Source : http://www.ianyanmag.com/?p=1230

Traduction : © Georges Festa pour Denis Donikian, 10.2009

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Il existe une traduction en français d’un choix d’aphorismes sous le titre PERTINENTES IMPERTNENCES faite par Mireille Besnilian, Dalita Roger et Denis Donikian. (10 euros+2 de port). S’adresser à Denis Donikian

21 juillet 2009

Diaspora : foi et entropie (5)

5 – L’écriture dans le noeud de la fin

« When in the 19th century Raffi said Turkey was no place for Armenians, he was ignored. When Zohrab predicted the massacres, they said, “Zohrab effendi is exaggerating.” When Bakounts called communism “an infection,” he was betrayed to the authorities and purged. And when Zarian exposed the lies of the Kremlin, they called him a CIA agent.
Why am I saying these things? Simply to warn those of my readers who may harbor secret literary ambitions. »

Ara Baliozian, 22 juillet 2009

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J’ai déjà dit, dans une autre occasion ( La Cause du Livre, in VERS L’EUROPE p. 132), que la manière dont un groupe traite ses écrivains permet d’établir un diagnostic sur  son état de santé. Surtout quand ce groupe joue à quitte ou double avec sa propre dilution. Quand je parle d’écrivain, j’exclus les auteurs de livres ayant un rapport direct ou biaisé avec l’histoire. La distinction a son importance. La diaspora arménienne ne cesse de produire des ouvrages qui n’ont rien à voir avec la littérature. À mes yeux, il n’y a pas de fonction plus vivifiante que l’activité littéraire dans la mesure où son objet est la vie même, plutôt que le passé.

Le lecteur voudra bien passer son chemin, qui prendrait ce texte pour un règlement de comptes, l’expression d’une rancœur, d’un narcissisme blessé ou d’un complexe de persécution. J’aurai à exposer une expérience de plusieurs décennies dans le seul but de déterminer comment un écrivain qui prend pour sujet de prédilection ses contemporains ethniques ressent aujourd’hui les choses. Il s’agit encore une fois de faire un bilan de santé par le truchement de la seule littérature. En l’occurrence, je souhaiterais que le lecteur prenne en compte ma fâcheuse tendance au réalisme pessimiste. Je suis de ceux qui voient surtout le verre à moitié vide, tandis que d’autres s’en tiennent à ce qu’il contient. Pour eux, l’espoir est toujours permis là où je perçois quelque chose d’inéluctable.  Dans ce cas de figure, je sais d’expérience que ce texte affiché sur Internet touchera peu de personnes, tout au plus une dizaine. Les statistiques concernant cette série en cours sur la diaspora intitulée « Foi et entropie » me le confirment. Mais il faut écrire, fût-ce pour soi-même, et quitte à devoir travailler sur d’autres livres pour un autre public.

Mais d’abord quelle serait la fonction de la littérature dans le cas qui nous occupe, à savoir cette obsession de la survie qui anime les Arméniens de la diaspora ? Commençons par quelques constats avérés, pris dans l’histoire collective et l’histoire personnelle.

La rafle du 24 avril 1915 a été l’occasion pour les Jeunes-Turcs de déporter les intellectuels et les écrivains arméniens. Ils savaient bien que pour anéantir un peuple, ils devaient commencer par les donneurs d’idées et les producteurs d’émotions. En somme, par ceux qui en représentaient la conscience, la conscience vivante, la conscience de soi par soi-même. Décapiter le peuple en exilant ses poètes équivalait à lui ôter le miroir dans lequel il pouvait lire son présent et entrevoir son avenir. Mais si les Jeunes-Turcs ont réussi a assassiné Daniel Varoujan, Siamanto ou Zohrab, ils n’ont pu atteindre Yervant Odian, Aram Andonian ou Monseigneur Grigoris Balakian, respectivement auteurs des Années maudites (1914-1919), de En ces jours sombres, du Golgotha arménien. Trois maîtres-livres que ne remplacera aucun ouvrage d’histoire sur le vécu de ces années-là. Car ils reflètent la conscience souffrante du peuple arménien durant cette période noire.

Sans vouloir incriminer personne, je constate que dans la dernière livraison d’un mensuel communautaire, la rubrique livres consacre la part la plus belle (deux pages à chaque fois) à des auteurs appartenant à un pan lointain de notre histoire. Loin de moi l’idée qu’il ne faille pas évoquer ces auteurs. Et je sais bien que le passé peut éclairer le présent, mais encore faudrait-il que ce présent nous soit déjà clairement présenté et de préférence par des écrivains libres de leur voix plutôt que des journalistes aliénés par tel principe, telle forme de complaisance ou tel mode de censure. Est-ce à dire que les livres d’auteurs arméniens portant sur l’actualité arménienne et ayant leur importance n’existent pas ? Mais s’ils existaient, feraient-ils pour autant l’objet d’une recension ? On est en droit de se poser la question.  Aujourd’hui les livres qui parlent de nous-mêmes en tant que groupuscule d’hommes vivants existent, même s’ils sont rares,  mais notre système de pensée est tel que les relais censés les évoquer (radio, journaux, maisons de la culture) ne faisant pas leur travail, leurs lecteurs naturels n’étant pas informés de leur parution, ils semblent n’avoir jamais été écrits. Ostracisme qui relève moins d’une négligence, d’un oubli que d’une nette volonté de tuer dans l’œuf toute voix hétérodoxe. Pour autant, reste à savoir qui serait à même de parler aujourd’hui de ces livres, séditieux ou pas ? Les gens capables de le faire paraissent avoir disparu. Sauf ceux qui sont coutumiers d’une complaisance bêtasse, fidèles au principe selon lequel si c’est arménien, c’est bien.

Cette déperdition critique, déjà évoquée, va de pair avec la disparition d’un journal comme Haratch. Il y a une trentaine d’années, mon recueil de poèmes Voyages égarés, écrit sans référence explicite aux Arméniens, avait suscité plusieurs articles dans plusieurs revues diasporiques, dont les pages de Midk yev arvest du même Haratch, France-Arménie, etc.  Aujourd’hui une réédition bilingue français-arménien du même recueil n’aura éveillé aucun écho dans la presse communautaire, ni en diaspora, ni en Arménie. Ma traduction en édition bilingue des Quatrains de Toumanian, imprimée à Erevan, est passée inaperçue durant l’Année de l’Arménie, faute d’avoir été recensée par nos journaux, évoquée par nos radios ou accueillie par nos maisons de la culture. Une occasion manquée de permettre aux Français d’entrer dans notre littérature par la porte de l’universel. Je ne parlerai pas de mon livre, lui aussi en édition bilingue et imprimé à Erevan, intitulé  Nomadisme et sédentarité, sous-titré « le cas arménien aujourd’hui ». Ni des autres qui traitent spécifiquement de questions arméniennes comme les plus récents, l’un sur les dernières élections en Arménie, EREVAN 06-08, l’autre sur le négationnisme et notre diaspora, VERS L’EUROPE. Autant d’ouvrages destinés à alimenter la réflexion sur nous-mêmes, mais qui n’éveillant aucune curiosité de la part de nos « intercesseurs » sont anéantis par ces forces d’inertie qui minent la vie communautaire et la conduisent insensiblement à sa propre désertification. Aujourd’hui, envoyer en « service de presse » ses ouvrages à des représentants communautaires susceptibles d’en parler ne suscite même plus un remerciement.

Ce peu d’intérêt pour le livre d’écrivain a été significatif lors de l’Année de l’Arménie, malgré quelques invitations de poètes venus d’Erevan, ici ou là. Mais aucun prosateur. Le désarroi des organisateurs est venu du manque de traductions, alors que le roman arménien existe. Le Centre National du Livre, qui invite des auteurs étrangers dans le cadre des Belles étrangères, a été dans l’impossibilité de le faire pour l’Arménie. Mais concernant la poésie, nous avons perdu, durant cette Année privilégiée, l’occasion d’en montrer la richesse en l’exposant dans les rames du métro parisien. Malgré notre insistance, rien n’a été fait et le métro, qui aurait pu constituer une excellente vitrine des lettres arméniennes, a roulé à vide, au grand dam de ceux qui avaient déployé tous leurs efforts pour ouvrir les yeux et les oreilles du responsable de ce département.

Le salon du livre, intitulé «  Regards croisés » qui s’est tenu du 15 au 17 mai dernier à Paris en dit long sur la manière dont les auteurs en tous genres, professeurs d’histoire ou  historiens du génocide ont pris la place des écrivains compris dans l’acception définie plus haut. On a beau en chercher parmi les noms évoqués, on n’en trouve pas qui soient porteurs de nos paroles aujourd’hui et maintenant. Sans mettre en doute la valeur des uns et des autres, je constate que le génocide fait toujours recette. Ecrire un roman sur nos massacres de 1895, 1909 ou 1915, constitue une assurance pour accéder au statut d’écrivain. C’est que les Arméniens adorent qu’on leur ressasse leur génocide sur tous les tons du pathos et du pathologique. Ils s’y retrouvent, se reconnaissent frères et sœurs dans le puits de leur ressentiment, éprouvant dans ce genre de livre le frisson de leur race. Ne leur parlez pas d’eux-mêmes. Le vivant les effraie bien plus qu’un récit sanguinaire.

Le temps n’est plus, chez nous en diaspora, où l’écrivain faisait l’objet d’une véritable curiosité et demeurait le centre de mille attentions. Je me souviens des séances de lecture organisée à L’INALCO par le regretté Bruno Sakayan. Sa disparition prématurée a été une véritable catastrophe. Aucune maison de la culture n’aura réussi par la suite en trente ans ce que Bruno aura accompli seul, avec peu de moyens, en l’espace d’un an ou deux. Je me souviens aussi de la Galerie Les Cents, que Liliane Daronian réussit modestement à maintenir au prix de multiples efforts, afin d’ouvrir une porte parisienne aux artistes arméniens.

Heureusement des initiatives hors système ont encore lieu ici ou là, qui font écho à ce genre de prouesse. Je pense à celle de Mooshegh Abrahamian, créateur du Festival du Livre d’Avignon en 2008, et au salon du livre de Genève en 2008, où c’est l’écrivain qu’on invitait parmi d’autres producteurs d’ouvrages. Je pense aussi au travail d’archivage de l’ACAM, assez exhaustif pour être signalé comme site de référence. Mais aussi aux éditions EDIPOL qui accordent aux traducteurs arméniens des droits d’auteur propres à les encourager, contrairement à certains éditeurs communautaires qui vous publient sans contrats.

Ara Baliozian l’aura dit avant nous : écrire pour les Arméniens sur les Arméniens équivaut à un suicide littéraire. C’est que les Arméniens sont à ce point arméniens qu’ils sont capables de donner des conseils à leurs écrivains pour qu’ils écrivent « correctement ». Comme si un chauffeur de taxi donnait des conseils de cuisine à un cuisinier. L’Arménien aimerait se lire dans l’œuvre d’un auteur tel qu’il se croit non tel qu’il est. Et il se voit comme le héros d’un pays de légende, non comme un homme. Or, tout écrivain qui se respecte n’a que faire de la légende, c’est l’homme vivant qui l’intéresse, l’homme d’ici et de maintenant. Et forcément, quand cet homme frise la monstruosité, l’Arménien le rejette. Pas de censure plus sournoise chez les Arméniens que le rejet du vivant au nom d’une mystique forcenée de l’histoire. Ara Baliozian en sait quelque chose, qui ne cesse de tirer son écriture vers un examen de conscience long et douloureux à quoi l’obligent ses années de soumission aveugle à un arménisme oppressif. Sa quête consiste à se retrouver homme plutôt que victime inconsciente d’une idéologie communautariste. Et quand un écrivain n’a d’autre but que de secouer ses chaînes, de décontaminer sa voix et son regard, il irrite ceux qui se complaisent dans des rites de pensée qui tournent à l’obsession.

Mais d’un autre côté, l’écrivain dit arménien n’a pas d’autre choix que d’écrire sur les siens. Ils sont sa matière, celle qu’il connaît le mieux, ou du moins qui entre toutes, excite sa curiosité afin de comprendre l’énigme de ses origines. C’est qu’elle constitue le terreau à partir duquel il va parler de tous les hommes. Dans le fond, cette petite humanité que représentent les Arméniens d’aujourd’hui en dit long sur les souffrances humaines. Il se trouve que les Arméniens ont eu leur part plus qu’il n’est permis. Entrer dans ce mal qui les ronge, comprendre comment ils le dominent ou sont dominés par lui, définir les maladies qu’il engendre et les respirations qu’il exige… tout cela reste un programme d’écriture passionnant. Quitte à devoir endurer toutes les frustrations qu’implique la matérialité de ce travail, de celles que j’ai évoquées plus haut.

En effet, chacun ignore que,  non content d’avoir à affronter l’inertie d’un lectorat communautaire qu’alimente nos modes internes de diffusion culturelle, l’écrivain « arménien » reste le mal-aimé des éditeurs français. Ceux-ci n’accordent leur intérêt qu’à des livres promis à un public le plus vaste possible. Si le génocide romancé fait recette (du genre : Erevan de Sinoué, ou Nuit turque de Philippe Videlier, Le mas des Alouettes d’Antonia Arslan, et autres…), c’est qu’il déborde les frontières du cas arménien et entre dans la catégorie des romans historiques. Mais, en nous rejetant constamment dans un passé révolu, ils déforment le regard que nous pourrions porter sur nous-mêmes pour apprendre à mieux nous connaître. Les tenants de la survie qui déplorent la lente assimilation de la diaspora devraient admettre que ce genre du roman ne nous aide pas à prendre conscience des raisons actuelles de notre disparition. Ces romans nous rendent aveugles sur notre enlisement présent. Pour autant, lire Baliozian ne permettra pas d’enrayer le processus. Ses aphorismes rendent simplement plus lucides et obligent à affronter le principe de réalité.

Ceux qui, comme Ara Baliozian, ont le courage de dire ce présent arménien, de dénoncer les aliénations qui nous étouffent en sont réduits à utiliser des moyens de diffusion qui échappent à l’industrie du livre, comme Internet, avec le risque de passer tout de même inaperçus et de voir ce qu’ils écrivent soumis à l’éphémère du virtuel. Je ne connais rien de plus pathétique que le travail de Baliozian, qui consiste à jeter à la mer des bouteilles renfermant des textes d’une admirable justesse sur les Arméniens. Ce renoncement forcé au livre papier doublé d’un travail de bénédictin scrutant la réalité arménienne relève effectivement de quelque chose de  religieux, en tout cas de sacerdotal. Mais écrire est plus  fort que tout.

Il faut donc que les écrivains dits « arméniens » en soient réduits à forcer leur texte vers l’universel s’ils veulent rester au-dessus de la mêlée et être un jour reconnus comme essentiels, dans cent ans peut-être au sein d’on ne sait quel mensuel communautaire finissant, comme aujourd’hui sont mis au jour des Raffi ou des Ochagan. Mais en attendant, ils sont obligés de tomber dans des pratiques qui consistent à imprimer coûte que coûte en dehors des circuits classiques. Chacun est donc tenu de se débrouiller comme il peut, quitte à payer de sa poche, à diffuser lui-même ses livres, ou à se reposer sur quelques personnalités aussi généreuses que rares.

Certains de nos puristes, auxquels répugne ce genre de méthode, oublient que c’est tout un pan de notre littérature qui devrait être sacrifié si nous devions croire qu’un livre ne vaut que s’il est publié par des éditeurs français. Nul ne sait par exemple que des traductions déjà faites d’écrivains majeurs comme Zabel Yessayan (Parmi les ruines) ou Yervant Odian  (Les  années maudites) et d’autres, sont dans des tiroirs faute de trouver acquéreurs. Quand un écrivain d’origine arménienne s’oblige à entrer dans le moule des exigences éditoriales françaises, il s’adapte au goût du jour et n’exprime plus que sa culture d’adoption. Aucun intérêt pour notre culture. Il faut donc choisir entre diffusion commerciale et livre confidentiel, entre quantitatif et profondeur et si l’écrivain doit se prostituer ou se respecter.

Pour exemple, le mince recueil d’aphorismes choisis de Baliozian intitulé Pertinentes impertinences est le fait de trois traducteurs appartenant à la diaspora française, qui, faute d’éditeur, ont fait imprimer le livre en Arménie et à leurs frais. Par ailleurs, même si Marc Nichanian a publié La perversion historiographique aux éditions Lignes ( et non Léo Scheer, comme le stipule l’article des NAM), ses trois volumes portant le titre général de Entre l’art et le témoignage ont paru chez MētisPresses, une maison d’édition créée à l’occasion par Anna Barseghian et son mari Stefan Kristensen. On est en droit de penser que sans cette initiative éditoriale, les textes de Nichanian n’auraient jamais vu le jour en français. Ni d’ailleurs la traduction qu’a faite Hervé Georgelin de En ces sombres jours d’Aram Andonian, dont on ne saurait souligner l’importance. Dans cet ordre d’idées, le lecteur serait fort étonné si on lui révélait que des écrivains connus publient leurs romans ou leurs poèmes à compte d’auteur ou grâce à des mécènes. De ces livres dont on reparlera sûrement dans cent ans, quand les romans du génocide seront passés avec la poussière du temps.

Je rappelle au lecteur que ces lignes sont écrites pour montrer les difficultés que rencontre l’écriture diasporique dans le sens où nous l’avons définie. Que ces difficultés résultent d’un certain nombre de comportements qui contribuent à mettre les écrivains en situation de condamnation tacite, délibérée ou inconsciente. Que l’ostracisme exercé à leur encontre a pour conséquence leur disparition. « Combien d’écrivains dans la diaspora arménienne de France ? demandai-je un jour à une intellectuelle du Canada. – Deux.»

De fait l’espèce de procès qui a cours chez nous contre les écrivains non conformes relève d’une propension générale à se dénigrer mutuellement. Ma propre expérience et les multiples histoires qui m’ont été confiées et que j’ai eu à connaître de près ou de loin me laissent penser que la diaspora arménienne est ressentie par les Arméniens eux-mêmes comme une société du mépris. Que peut éprouver celui qui fait don de sa personne et qui ne reçoit aucune once de considération, mais des pierres accompagnées d’injures ? Le plus grave est que celui qui s’éprouve comme méprisé se comporte lui-même ou est considéré comme appartenant à la famille des méprisants. En d’autres termes, circulent au sein de notre diaspora des générosités frustrées et des dévouements trahis bien plus que des solidarités capables de cimenter les individus pour constituer un corps revendicatif cohérent contre les forces qui cherchent par tous les moyens à nous nier. Corps malade s’il en est, d’une maladie dont les écrivains n’auront plus à parler demain. Ils ne seront plus là, suicidés qu’ils seront par leur propre communauté.

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Lire également :

Diaspora. Foi et entropie 1 – Rien ne se perd, tout se métamorphose…

Diaspora. Foi et entropie 2 – Mort d’un Journal, mort de la pensée

Diaspora. Foi et entropie 3 – Parler la langue, avec qui et pour quoi ?

Diaspora. Foi et entropie 4 – Oxymore d’une Eglise nationale


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