Ecrittératures

20 octobre 2014

Les évènements dans le vilayet de Kastamonou

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Gomidas vartabed

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1 – Selon Raymond Kévorkian (Le génocide des Arméniens, op. cit.), la faiblesse numérique des Arméniens dans la région de Kastamonou explique que les personnalités arméniennes de Constantinople y furent exilées, précisément à Tchanghiri à la fin d’avril 1915, Djemal Oghouz, délégué unioniste, étant chargé de superviser leur traitement. Le vali Rechid bey refusant d’exterminer les Arméniens de son vilayet fut remplacé par Atif bey. Ainsi récompensé pour avoir accompli la suppression des Arméniens d’Angora, Atif bey, s’appuyant sur les unionistes locaux, pourra faire de même avec ceux de Kastamonou. Les Arméniens de Tchanghiri et d’autres régions, auxquels furent intégrés vingt et un détenus politiques, seront conduits vers Meskene, Der Zor et Abouharar.

2 – Des 550 intellectuels arméniens retenus à Tchanghiri, huit purent rentrer à Istanbul le 11 mai, dont le musicologue Gomidas vartabed et le Dr Vahram Torkomian, soit après intervention des cercles diplomatiques, soit qu’ils étaient considérés comme inoffensifs. Cinq autres suivirent. Parti en juillet, un premier groupe de 56 hommes fut détruit peu après. Du convoi du 19 août, ne survécut qu’Aram Andonian, hospitalisé à Angora. Les autres furent exécutés après Yozgat. Le médecin et écrivain Roupen Sevag et le poète Daniel Varoujan furent supprimés au han de Tuney, peu après Tchanghiri. Quant à Diran Kélékian, ami intime d’Atif bey, c’est après Yozgat, sur la route de Kayseri près du pont de Tchokgeuz sur le Kizilirmak qu’il fut exécuté.

3 – Raymond Kévorkian énumère les fonctionnaires ayant pris part aux déportations de Tchanghiri (in Le génocide des Arméniens, op.cit. page 663), ainsi que les notables qui mirent à profit leur rôle au sein de la commission des « biens abandonnés » pour s’enrichir. Au cours de l’audience du 3 février 1920 relative à son procès, Djemal Oghouz niera avoir «  jamais participé à l’affaire des Arméniens ». Mais un témoin a rappelé les sommes considérables qu’il avait prélevées auprès de la population arménienne de Tchanghiri contre la promesse de ne pas les déporter. Pour autant, il les fit tous massacrer près du han de Tuney.

4 – Avec Bolou, Douzdje, Deverek, Zongouldak et Bartin, le sandjak de Bolou comprenait, en 1914, une colonie arménienne d’environ 3 200 personnes. Les hommes furent éliminés les premiers sous couvert de poursuites judiciaires. Certains inculpés furent accusés d’être membres de la Société Arménienne de Bienfaisance, les uns condamnés aux travaux forcés, les autres à la mort. Un témoin raconte que le chef de la police, Izzet bey, fit déposer des objets prohibés (armes, bombes, drapeaux anglais, français ou russes) dans les maisons arméniennes et arrêter les notables convoqués à la préfecture. Le lundi, jour des pendaisons, était jour de fête pour les Turcs. Des enfants furent « adoptés » par des familles turques et des jeunes filles arméniennes « enfermées dans les harems ».

5 – C’est à Boyabad qu’Atif bey commença son travail dans le sandjak de Sinop. Huit cents hommes furent retenus dans la mosquée. Certains envoyés à Angora pour être traduits devant la cour martiale disparurent en cours de route. Des témoins virent passer le reste de la population à Tchanghiri vers la mi-octobre pour être vraisemblablement massacré dans les environs de Yozgat, comme d’autres déportés originaires des régions proches de la mer Noire. S’il n’existe aucune information sur les Arméniens de Sinop et Bartin, on sait que des Arméniens de cette région traversèrent Sivas et connurent l’enfer de Frendjelar.

© Denis Donikian

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5 mai 2011

« Dans les ruines » de Zabel Essayan

Paru pour la première fois en 1911 (Constantinople, Éditions Associatives Arméniennes) Averagneroun metch de Zabel Essayan traduit en français sous le titre Dans les ruines, les massacres d’Adana, avril 1909, par les soins de Léon Ketcheyan, et publié chez Phébus (Paris, 2011), comprend une introduction du traducteur, une postface de Gérard Chaliand et une iconographie de Grégoire Tafankejian. Envoyée en juillet 1909 à Adana avec une délégation du patriarcat de Constantinople pour réunir les orphelins, Zabel Essayan décrit sa plongée dans un enfer de ruines, de morts  et de souffrances.

Or, c’est par l’observation que Zabel Essayan va imaginer « la réalité de ce qui est arrivé pendant ces journées infernales ». Elle « voit » littéralement le cauchemar dans le regard de ceux qui l’ont vécu. A la description des ruines, s’ajoute celle d’une foule de « têtes endeuillées », de corps amputés ou mutilés, d’enfants aux « yeux imprégnés d’une inquiétude obscure et infinie ». Avec pudeur et sans céder au pathos, elle rapporte ses observations dans les limites imposées par le langage. «  Le sens courant et quotidien des mots ne peut exprimer le spectacle terrible, impossible à exprimer, que mes yeux ont vu ».

Elle voit dans l’épreuve subie par les orphelins blessés, abandonnés, disloqués, réduits  à l’état de cadavres, un déni de leur innocence et de leur aspiration au bonheur. Dénonçant les mesquines dissensions au sein de la communauté arménienne qui empêcheront tous soins d’urgence et tout encadrement strictement national, elle se résignera à accepter la mainmise de l’administration ottomane, au grand dam des familles. Désespérée par l’ampleur des secours à apporter, elle tentera d’évaluer l’aide nécessaire aux déshérités au fur et à mesure de son périple.

Outre le témoignage irremplaçable qu’elle apporte sur les événements, Zabel Essayan évoque l’horrible chaos qu’ils auront produits tant dans les corps que dans les esprits et dans les repères culturels des Arméniens. En effet, l’impuissance de l’auteur se mesure à l’impunité des bourreaux et à la détresse des victimes, même si des exécutions ont eu lieu dans les deux camps. De fait, le bouleversement auquel elle assiste est celui d’une société autrefois mixte et fraternelle, brutalement  acculée au ressentiment et à la haine.

Livre noir s’il en est, Dans les ruines préfigure les événements de 1915 et les livres majeurs, aujourd’hui traduits en français, qui en découleront : Les années maudites de Yervant Odian (fautivement titré Journal de déportation) et En ces sombres jours d’Aram Andonian.  Loin de confiner sa fonction d’écrivain à un esthétisme stérile et irresponsable, Zabel Essayan engagera son écriture et sa personne à panser les plaies  de son peuple dans un des moments les plus douloureux de son histoire.

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Lire également :

La remarquable recension de Catherine Coquio sur le site de Raison publique : AGHET (1895-1909-1915)  Des écrivains arméniens témoignent. Mémoire de la Turquie future. Cliquer ICI

Le compte-rendu de la traduction italienne  Nelle rovine sur le blog de Georges Festa. Cliquer ICI 

Les jardins de Silidar de Zabel Essayan

Les massacres de Cilicie en 1909

Adana 1909 en images

Les années maudites de Yervant Odian

En ces sombres jours d’Aram Andonian

12 août 2010

« Années maudites » de Yervant Odian

Présenté pour la première fois dans le périodique Jamanak (Temps) entre février et septembre 1919,  le récit que Yervant Odian a intitulé  Années maudites, 1914-1919, souvenirs personnels, publié en livre seulement en 2004 (Éd. Naïri, Erevan), vient de paraître sous deux traductions préfacées par Krikor Beledian, l’une en anglais (Gomidas Institute, Londres, 2009), l’autre dans une version française proposée par Léon Ketcheyan (Éditions Parenthèses, Marseille, 2010) sous le titre apocryphe de Journal de déportation. Yervant Odian raconte son périple, qui, de son arrestation à Constantinople, le 7 septembre 1915, le conduira jusqu’au cœur de la phase finale du génocide, à Al Busseira, au-delà de Deir ez Zor, dans les déserts de Syrie.

Obéissant à la règle journalistique de soumission aux faits, Odian répond à la brutalité des événements par un style brut, dépouillé de tout pathos littéraire, de tout jugement éthique, de tout commentaire d’ordre politique, et même de toute révolte, contrairement aux témoignages habituels du génocide (comme celui d’Aram Andonian). Il se contente d’évoquer les répercussions morales d’un monde où la discrimination anti-arménienne devient loi dans un contexte de turcisation absolue. Dès lors, kafkaïen avant la lettre, il se mue en un personnage de roman en proie à une culpabilité sans responsabilité, au cours d’une narration qui se donne à lire peu à peu comme une histoire universelle du mal.

L’arrestation tardive de Yervant Odian lui vaudra d’échapper au sort tragique des intellectuels arméniens emportés dans la rafle du 24 avril 1915. Par ailleurs, tout au long d’une odyssée faite d’emprisonnements, de fuites et de traques, il bénéficiera de complicités, d’aides pécuniaires ou d’appuis de toutes sortes, tantôt en raison de sa notoriété acquise par ses trente années de journalisme, tantôt en tant qu’Arménien. De fait, tout en provoquant un sauve-qui-peut généralisé parmi les victimes, la déportation suscite un vaste réseau de solidarités destiné à pallier des comportements arbitraires, à soulager des cas de misère extrême ou à combattre l’absurdité des règlements officiels.

Livre d’initiation au mal absolu, Années maudites constituent un voyage dans l’enfer réel d’une nation conduite vers son anéantissement, chaque membre, grand ou petit, étant marqué d’une faute imaginaire, celle de la trahison. Non seulement il dresse une tragique galerie de portraits d’Arméniens célèbres ou ordinaires confrontés à une déchéance désespérée et à la nécessité de survivre, mais décrit aussi des scènes de chasse à l’homme et de rapine dans lesquelles ils font figure de proie tant de la part des policiers turcs que d’individus mal intentionnés. En ce sens, Yervant Odian montre à maintes reprises que les femmes auront été sans nul doute les victimes les plus exposées du peuple arménien, tant par le viol que l’islamisation ou l’esclavage sexuel.

De fait, Yervant Odian, en se contentant d’énumérer la litanie de ses malheurs, démontre l’intention génocidaire des autorités turques. À l’exemple de tous ses compatriotes, victimes d’un ostracisme permanent visant à les neutraliser par un exil forcé aux marges du pays, il vit constamment sous la menace programmée d’une mort par abandon. Dans ce contexte de guerre, la déportation devient l’euphémisme recouvrant une politique d’extermination dont chaque bureaucrate turc devient l’instrument.

Voir également, sur la rafle du 24 avril 1915.

18 janvier 2010

Grand concours littéraire arménien

Photo Yoda Zoy

par Denis Donikian

L’Arménien appartient à la civilisation du livre. Et il le sait. L’autre jour, j’ai rencontré Nazar Aghpar dans un café d’Alfortville. Au lieu de lire du Denis Donikian ou je ne sais qui, il écrivait. C’est son droit, me direz-vous. Mais ils sont tous comme ça, les Arméniens, protesta-t-il. Il avait raison dans le fond. Si les Arméniens ne lisent pas, c’est qu’ils écrivent. Ils ne lisent pas pour avoir le temps d’écrire. Quitte à ne pas être lus. Ils écrivent parce qu’ils portent en eux la civilisation du livre. Ils la vivent. Ils l’alimentent. Donnez-leur un bout de papier et un crayon. Ils ne peuvent pas s’empêcher d’écrire. Ils écriraient même dans les toilettes, vu qu’on leur fournit le papier, mais pas le crayon. Le papier, n’importe lequel, ça excite leur logorrhée. Et si par malheur, ils s’enferment pour leur besoin principal avec un crayon, ils ne décollent plus de leur tinette. Ils jouissent de se répandre par le haut tandis qu’ils se vident par le bas. C’est spirituel et physique. Mais en général, ça leur vient surtout à la retraite. Quand tout à coup ils se rappellent qu’ils ont un témoignage à laisser aux générations futures. Même dans le plus grand malheur, ils ne lâchent pas l’espoir de prendre leur plume. Ce sont des Job. Pas besoin pour ça d’être allé à l’école. Une éducation élémentaire suffit. En plein génocide, on a eu des Arméniens qui écrivaient. Non seulement des instruits comme Kapikian, Aram Andonian, Grigoris Balakian ou Yervant Odian, mais d’autres, des anonymes qui durent affronter des années de plomb et de sang. Ils n’écrivaient pas en train de souffrir, mais ils souffraient en pensant qu’ils allaient écrire sur leurs souffrances.  Car une civilisation du livre ne saurait mourir d’un génocide, fût-il atroce, terrible, tout ce qu’on voudra. Aujourd’hui, les Turcs ont contre eux des tonnes de livres écrits par des Arméniens. Ils croyaient les effacer de la terre, ils sont maintenant submergés de mots témoignant de leur barbarie. Et c’est pas fini.

Le mois de décembre est le mois des salons du livre arménien. J’étais à celui d’Alfortville. Effrayant ! Il y avait plus d’ouvrages que d’acheteurs. Ils tapinaient ventre à cul, tandis que les clients déambulaient dans les allées aussi librement que sur la Promenade des Anglais. C’était la rue Saint-Denis un jour de Toussaint. Les livres minaudaient comme des putes à l’étalage, et les gens refusaient de faire l’amour avec l’un d’eux pour moins de vingt euros. Il faut dire que les titres arméniens ne font pas dans le sex-appeal. Ils sont noirs comme la mort. Ou rouges comme le massacre. On pourrait leur demander quelque chose d’érotique, histoire de relever un peu la sauce. Mais les Arméniens ne connaissent pas. Cherchez un Sade, un Verlaine, un Aragon, ou une Hô Xuân Hương, vous ne trouverez pas. Pour eux, l’amour, c’est contraire à Dieu. C’est fonctionnel, national, et rarement individuel. On y va pour faire des enfants. Car un enfant, c’est une revanche sur les forces de la mort. Seul titre détonnant dans cet ensemble morbide : Érotophylles et végétaliennes. Probablement une manière de favoriser la fornication des légumes. Allez savoir.

Donc voici ce que j’ai pensé. Vu que les auteurs arméniens croissent en nombre à mesure que décroît l’ombre de leurs lecteurs, je me suis dit qu’on pourrait mettre en place un concours de lecture. Histoire de récompenser tout lecteur d’origine arménienne s’intéressant à son « arménité ». Et donc de compenser le déficit de lecture qui engendre un déficit d’intérêt pour une diaspora en déficit de culture. Quelque chose de bisannuel pour ne pas lasser les fatigues. En commençant par exemple par des bandes dessinées, mais exclusivement centrées sur les Arméniens. L’avantage, c’est qu’il y en a peu et que chacun comporte à coup sûr beaucoup d’images. Si les signes d’intérêt se révèlent encourageants, alors on serait en mesure de proposer des romans d’amour sur fond de génocide. Les Arméniens aiment l’amour quand il est romantique et confronté à des méchants vraiment méchants. Une fois cette partie gagnée, on tenterait des histoires historiques. Car les Arméniens sont des êtres pétris d’histoire. L’histoire, ça  rend les Arméniens  hystériques. Surtout l’histoire tragique. Ils aiment tellement se lamenter que depuis que l’un d’eux a écrit Le livre des lamentations, ils se lamentent plus fort. C’est un peuple du pathos. Dans le  même ordre d’idées, on pousserait vers des histoires sur fond d’histoire mais sous forme de poème. Le pathétique y est plus intense. L’âme remue plus facilement.

Le gagnant ? Il aurait droit à un voyage en Arménie, tout gratuit, sauf le prix de l’avion, l’hôtel et les repas. Les boissons seraient à sa charge. On lui organiserait gratuitement une rencontre avec Hranoush Hagopian, la Ministre de la Diaspora, histoire de lui serrer la main au ministère de la civilisation du livre. Mais on ne pourrait pas demander à la Hranoush de pimenter la rencontre autrement. On aurait mieux que ça. Il serait accompagné de son auteur préféré. Denis Donikian a même promis de faire le voyage s’il avait la chance d’être choisi et de faire un strip-tease devant l’Ararat sous le regard du gagnant. Même si c’est une gagnante.

Qu’on se le dise !

21 juillet 2009

Diaspora : foi et entropie (5)

5 – L’écriture dans le noeud de la fin

« When in the 19th century Raffi said Turkey was no place for Armenians, he was ignored. When Zohrab predicted the massacres, they said, “Zohrab effendi is exaggerating.” When Bakounts called communism “an infection,” he was betrayed to the authorities and purged. And when Zarian exposed the lies of the Kremlin, they called him a CIA agent.
Why am I saying these things? Simply to warn those of my readers who may harbor secret literary ambitions. »

Ara Baliozian, 22 juillet 2009

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J’ai déjà dit, dans une autre occasion ( La Cause du Livre, in VERS L’EUROPE p. 132), que la manière dont un groupe traite ses écrivains permet d’établir un diagnostic sur  son état de santé. Surtout quand ce groupe joue à quitte ou double avec sa propre dilution. Quand je parle d’écrivain, j’exclus les auteurs de livres ayant un rapport direct ou biaisé avec l’histoire. La distinction a son importance. La diaspora arménienne ne cesse de produire des ouvrages qui n’ont rien à voir avec la littérature. À mes yeux, il n’y a pas de fonction plus vivifiante que l’activité littéraire dans la mesure où son objet est la vie même, plutôt que le passé.

Le lecteur voudra bien passer son chemin, qui prendrait ce texte pour un règlement de comptes, l’expression d’une rancœur, d’un narcissisme blessé ou d’un complexe de persécution. J’aurai à exposer une expérience de plusieurs décennies dans le seul but de déterminer comment un écrivain qui prend pour sujet de prédilection ses contemporains ethniques ressent aujourd’hui les choses. Il s’agit encore une fois de faire un bilan de santé par le truchement de la seule littérature. En l’occurrence, je souhaiterais que le lecteur prenne en compte ma fâcheuse tendance au réalisme pessimiste. Je suis de ceux qui voient surtout le verre à moitié vide, tandis que d’autres s’en tiennent à ce qu’il contient. Pour eux, l’espoir est toujours permis là où je perçois quelque chose d’inéluctable.  Dans ce cas de figure, je sais d’expérience que ce texte affiché sur Internet touchera peu de personnes, tout au plus une dizaine. Les statistiques concernant cette série en cours sur la diaspora intitulée « Foi et entropie » me le confirment. Mais il faut écrire, fût-ce pour soi-même, et quitte à devoir travailler sur d’autres livres pour un autre public.

Mais d’abord quelle serait la fonction de la littérature dans le cas qui nous occupe, à savoir cette obsession de la survie qui anime les Arméniens de la diaspora ? Commençons par quelques constats avérés, pris dans l’histoire collective et l’histoire personnelle.

La rafle du 24 avril 1915 a été l’occasion pour les Jeunes-Turcs de déporter les intellectuels et les écrivains arméniens. Ils savaient bien que pour anéantir un peuple, ils devaient commencer par les donneurs d’idées et les producteurs d’émotions. En somme, par ceux qui en représentaient la conscience, la conscience vivante, la conscience de soi par soi-même. Décapiter le peuple en exilant ses poètes équivalait à lui ôter le miroir dans lequel il pouvait lire son présent et entrevoir son avenir. Mais si les Jeunes-Turcs ont réussi a assassiné Daniel Varoujan, Siamanto ou Zohrab, ils n’ont pu atteindre Yervant Odian, Aram Andonian ou Monseigneur Grigoris Balakian, respectivement auteurs des Années maudites (1914-1919), de En ces jours sombres, du Golgotha arménien. Trois maîtres-livres que ne remplacera aucun ouvrage d’histoire sur le vécu de ces années-là. Car ils reflètent la conscience souffrante du peuple arménien durant cette période noire.

Sans vouloir incriminer personne, je constate que dans la dernière livraison d’un mensuel communautaire, la rubrique livres consacre la part la plus belle (deux pages à chaque fois) à des auteurs appartenant à un pan lointain de notre histoire. Loin de moi l’idée qu’il ne faille pas évoquer ces auteurs. Et je sais bien que le passé peut éclairer le présent, mais encore faudrait-il que ce présent nous soit déjà clairement présenté et de préférence par des écrivains libres de leur voix plutôt que des journalistes aliénés par tel principe, telle forme de complaisance ou tel mode de censure. Est-ce à dire que les livres d’auteurs arméniens portant sur l’actualité arménienne et ayant leur importance n’existent pas ? Mais s’ils existaient, feraient-ils pour autant l’objet d’une recension ? On est en droit de se poser la question.  Aujourd’hui les livres qui parlent de nous-mêmes en tant que groupuscule d’hommes vivants existent, même s’ils sont rares,  mais notre système de pensée est tel que les relais censés les évoquer (radio, journaux, maisons de la culture) ne faisant pas leur travail, leurs lecteurs naturels n’étant pas informés de leur parution, ils semblent n’avoir jamais été écrits. Ostracisme qui relève moins d’une négligence, d’un oubli que d’une nette volonté de tuer dans l’œuf toute voix hétérodoxe. Pour autant, reste à savoir qui serait à même de parler aujourd’hui de ces livres, séditieux ou pas ? Les gens capables de le faire paraissent avoir disparu. Sauf ceux qui sont coutumiers d’une complaisance bêtasse, fidèles au principe selon lequel si c’est arménien, c’est bien.

Cette déperdition critique, déjà évoquée, va de pair avec la disparition d’un journal comme Haratch. Il y a une trentaine d’années, mon recueil de poèmes Voyages égarés, écrit sans référence explicite aux Arméniens, avait suscité plusieurs articles dans plusieurs revues diasporiques, dont les pages de Midk yev arvest du même Haratch, France-Arménie, etc.  Aujourd’hui une réédition bilingue français-arménien du même recueil n’aura éveillé aucun écho dans la presse communautaire, ni en diaspora, ni en Arménie. Ma traduction en édition bilingue des Quatrains de Toumanian, imprimée à Erevan, est passée inaperçue durant l’Année de l’Arménie, faute d’avoir été recensée par nos journaux, évoquée par nos radios ou accueillie par nos maisons de la culture. Une occasion manquée de permettre aux Français d’entrer dans notre littérature par la porte de l’universel. Je ne parlerai pas de mon livre, lui aussi en édition bilingue et imprimé à Erevan, intitulé  Nomadisme et sédentarité, sous-titré « le cas arménien aujourd’hui ». Ni des autres qui traitent spécifiquement de questions arméniennes comme les plus récents, l’un sur les dernières élections en Arménie, EREVAN 06-08, l’autre sur le négationnisme et notre diaspora, VERS L’EUROPE. Autant d’ouvrages destinés à alimenter la réflexion sur nous-mêmes, mais qui n’éveillant aucune curiosité de la part de nos « intercesseurs » sont anéantis par ces forces d’inertie qui minent la vie communautaire et la conduisent insensiblement à sa propre désertification. Aujourd’hui, envoyer en « service de presse » ses ouvrages à des représentants communautaires susceptibles d’en parler ne suscite même plus un remerciement.

Ce peu d’intérêt pour le livre d’écrivain a été significatif lors de l’Année de l’Arménie, malgré quelques invitations de poètes venus d’Erevan, ici ou là. Mais aucun prosateur. Le désarroi des organisateurs est venu du manque de traductions, alors que le roman arménien existe. Le Centre National du Livre, qui invite des auteurs étrangers dans le cadre des Belles étrangères, a été dans l’impossibilité de le faire pour l’Arménie. Mais concernant la poésie, nous avons perdu, durant cette Année privilégiée, l’occasion d’en montrer la richesse en l’exposant dans les rames du métro parisien. Malgré notre insistance, rien n’a été fait et le métro, qui aurait pu constituer une excellente vitrine des lettres arméniennes, a roulé à vide, au grand dam de ceux qui avaient déployé tous leurs efforts pour ouvrir les yeux et les oreilles du responsable de ce département.

Le salon du livre, intitulé «  Regards croisés » qui s’est tenu du 15 au 17 mai dernier à Paris en dit long sur la manière dont les auteurs en tous genres, professeurs d’histoire ou  historiens du génocide ont pris la place des écrivains compris dans l’acception définie plus haut. On a beau en chercher parmi les noms évoqués, on n’en trouve pas qui soient porteurs de nos paroles aujourd’hui et maintenant. Sans mettre en doute la valeur des uns et des autres, je constate que le génocide fait toujours recette. Ecrire un roman sur nos massacres de 1895, 1909 ou 1915, constitue une assurance pour accéder au statut d’écrivain. C’est que les Arméniens adorent qu’on leur ressasse leur génocide sur tous les tons du pathos et du pathologique. Ils s’y retrouvent, se reconnaissent frères et sœurs dans le puits de leur ressentiment, éprouvant dans ce genre de livre le frisson de leur race. Ne leur parlez pas d’eux-mêmes. Le vivant les effraie bien plus qu’un récit sanguinaire.

Le temps n’est plus, chez nous en diaspora, où l’écrivain faisait l’objet d’une véritable curiosité et demeurait le centre de mille attentions. Je me souviens des séances de lecture organisée à L’INALCO par le regretté Bruno Sakayan. Sa disparition prématurée a été une véritable catastrophe. Aucune maison de la culture n’aura réussi par la suite en trente ans ce que Bruno aura accompli seul, avec peu de moyens, en l’espace d’un an ou deux. Je me souviens aussi de la Galerie Les Cents, que Liliane Daronian réussit modestement à maintenir au prix de multiples efforts, afin d’ouvrir une porte parisienne aux artistes arméniens.

Heureusement des initiatives hors système ont encore lieu ici ou là, qui font écho à ce genre de prouesse. Je pense à celle de Mooshegh Abrahamian, créateur du Festival du Livre d’Avignon en 2008, et au salon du livre de Genève en 2008, où c’est l’écrivain qu’on invitait parmi d’autres producteurs d’ouvrages. Je pense aussi au travail d’archivage de l’ACAM, assez exhaustif pour être signalé comme site de référence. Mais aussi aux éditions EDIPOL qui accordent aux traducteurs arméniens des droits d’auteur propres à les encourager, contrairement à certains éditeurs communautaires qui vous publient sans contrats.

Ara Baliozian l’aura dit avant nous : écrire pour les Arméniens sur les Arméniens équivaut à un suicide littéraire. C’est que les Arméniens sont à ce point arméniens qu’ils sont capables de donner des conseils à leurs écrivains pour qu’ils écrivent « correctement ». Comme si un chauffeur de taxi donnait des conseils de cuisine à un cuisinier. L’Arménien aimerait se lire dans l’œuvre d’un auteur tel qu’il se croit non tel qu’il est. Et il se voit comme le héros d’un pays de légende, non comme un homme. Or, tout écrivain qui se respecte n’a que faire de la légende, c’est l’homme vivant qui l’intéresse, l’homme d’ici et de maintenant. Et forcément, quand cet homme frise la monstruosité, l’Arménien le rejette. Pas de censure plus sournoise chez les Arméniens que le rejet du vivant au nom d’une mystique forcenée de l’histoire. Ara Baliozian en sait quelque chose, qui ne cesse de tirer son écriture vers un examen de conscience long et douloureux à quoi l’obligent ses années de soumission aveugle à un arménisme oppressif. Sa quête consiste à se retrouver homme plutôt que victime inconsciente d’une idéologie communautariste. Et quand un écrivain n’a d’autre but que de secouer ses chaînes, de décontaminer sa voix et son regard, il irrite ceux qui se complaisent dans des rites de pensée qui tournent à l’obsession.

Mais d’un autre côté, l’écrivain dit arménien n’a pas d’autre choix que d’écrire sur les siens. Ils sont sa matière, celle qu’il connaît le mieux, ou du moins qui entre toutes, excite sa curiosité afin de comprendre l’énigme de ses origines. C’est qu’elle constitue le terreau à partir duquel il va parler de tous les hommes. Dans le fond, cette petite humanité que représentent les Arméniens d’aujourd’hui en dit long sur les souffrances humaines. Il se trouve que les Arméniens ont eu leur part plus qu’il n’est permis. Entrer dans ce mal qui les ronge, comprendre comment ils le dominent ou sont dominés par lui, définir les maladies qu’il engendre et les respirations qu’il exige… tout cela reste un programme d’écriture passionnant. Quitte à devoir endurer toutes les frustrations qu’implique la matérialité de ce travail, de celles que j’ai évoquées plus haut.

En effet, chacun ignore que,  non content d’avoir à affronter l’inertie d’un lectorat communautaire qu’alimente nos modes internes de diffusion culturelle, l’écrivain « arménien » reste le mal-aimé des éditeurs français. Ceux-ci n’accordent leur intérêt qu’à des livres promis à un public le plus vaste possible. Si le génocide romancé fait recette (du genre : Erevan de Sinoué, ou Nuit turque de Philippe Videlier, Le mas des Alouettes d’Antonia Arslan, et autres…), c’est qu’il déborde les frontières du cas arménien et entre dans la catégorie des romans historiques. Mais, en nous rejetant constamment dans un passé révolu, ils déforment le regard que nous pourrions porter sur nous-mêmes pour apprendre à mieux nous connaître. Les tenants de la survie qui déplorent la lente assimilation de la diaspora devraient admettre que ce genre du roman ne nous aide pas à prendre conscience des raisons actuelles de notre disparition. Ces romans nous rendent aveugles sur notre enlisement présent. Pour autant, lire Baliozian ne permettra pas d’enrayer le processus. Ses aphorismes rendent simplement plus lucides et obligent à affronter le principe de réalité.

Ceux qui, comme Ara Baliozian, ont le courage de dire ce présent arménien, de dénoncer les aliénations qui nous étouffent en sont réduits à utiliser des moyens de diffusion qui échappent à l’industrie du livre, comme Internet, avec le risque de passer tout de même inaperçus et de voir ce qu’ils écrivent soumis à l’éphémère du virtuel. Je ne connais rien de plus pathétique que le travail de Baliozian, qui consiste à jeter à la mer des bouteilles renfermant des textes d’une admirable justesse sur les Arméniens. Ce renoncement forcé au livre papier doublé d’un travail de bénédictin scrutant la réalité arménienne relève effectivement de quelque chose de  religieux, en tout cas de sacerdotal. Mais écrire est plus  fort que tout.

Il faut donc que les écrivains dits « arméniens » en soient réduits à forcer leur texte vers l’universel s’ils veulent rester au-dessus de la mêlée et être un jour reconnus comme essentiels, dans cent ans peut-être au sein d’on ne sait quel mensuel communautaire finissant, comme aujourd’hui sont mis au jour des Raffi ou des Ochagan. Mais en attendant, ils sont obligés de tomber dans des pratiques qui consistent à imprimer coûte que coûte en dehors des circuits classiques. Chacun est donc tenu de se débrouiller comme il peut, quitte à payer de sa poche, à diffuser lui-même ses livres, ou à se reposer sur quelques personnalités aussi généreuses que rares.

Certains de nos puristes, auxquels répugne ce genre de méthode, oublient que c’est tout un pan de notre littérature qui devrait être sacrifié si nous devions croire qu’un livre ne vaut que s’il est publié par des éditeurs français. Nul ne sait par exemple que des traductions déjà faites d’écrivains majeurs comme Zabel Yessayan (Parmi les ruines) ou Yervant Odian  (Les  années maudites) et d’autres, sont dans des tiroirs faute de trouver acquéreurs. Quand un écrivain d’origine arménienne s’oblige à entrer dans le moule des exigences éditoriales françaises, il s’adapte au goût du jour et n’exprime plus que sa culture d’adoption. Aucun intérêt pour notre culture. Il faut donc choisir entre diffusion commerciale et livre confidentiel, entre quantitatif et profondeur et si l’écrivain doit se prostituer ou se respecter.

Pour exemple, le mince recueil d’aphorismes choisis de Baliozian intitulé Pertinentes impertinences est le fait de trois traducteurs appartenant à la diaspora française, qui, faute d’éditeur, ont fait imprimer le livre en Arménie et à leurs frais. Par ailleurs, même si Marc Nichanian a publié La perversion historiographique aux éditions Lignes ( et non Léo Scheer, comme le stipule l’article des NAM), ses trois volumes portant le titre général de Entre l’art et le témoignage ont paru chez MētisPresses, une maison d’édition créée à l’occasion par Anna Barseghian et son mari Stefan Kristensen. On est en droit de penser que sans cette initiative éditoriale, les textes de Nichanian n’auraient jamais vu le jour en français. Ni d’ailleurs la traduction qu’a faite Hervé Georgelin de En ces sombres jours d’Aram Andonian, dont on ne saurait souligner l’importance. Dans cet ordre d’idées, le lecteur serait fort étonné si on lui révélait que des écrivains connus publient leurs romans ou leurs poèmes à compte d’auteur ou grâce à des mécènes. De ces livres dont on reparlera sûrement dans cent ans, quand les romans du génocide seront passés avec la poussière du temps.

Je rappelle au lecteur que ces lignes sont écrites pour montrer les difficultés que rencontre l’écriture diasporique dans le sens où nous l’avons définie. Que ces difficultés résultent d’un certain nombre de comportements qui contribuent à mettre les écrivains en situation de condamnation tacite, délibérée ou inconsciente. Que l’ostracisme exercé à leur encontre a pour conséquence leur disparition. « Combien d’écrivains dans la diaspora arménienne de France ? demandai-je un jour à une intellectuelle du Canada. – Deux.»

De fait l’espèce de procès qui a cours chez nous contre les écrivains non conformes relève d’une propension générale à se dénigrer mutuellement. Ma propre expérience et les multiples histoires qui m’ont été confiées et que j’ai eu à connaître de près ou de loin me laissent penser que la diaspora arménienne est ressentie par les Arméniens eux-mêmes comme une société du mépris. Que peut éprouver celui qui fait don de sa personne et qui ne reçoit aucune once de considération, mais des pierres accompagnées d’injures ? Le plus grave est que celui qui s’éprouve comme méprisé se comporte lui-même ou est considéré comme appartenant à la famille des méprisants. En d’autres termes, circulent au sein de notre diaspora des générosités frustrées et des dévouements trahis bien plus que des solidarités capables de cimenter les individus pour constituer un corps revendicatif cohérent contre les forces qui cherchent par tous les moyens à nous nier. Corps malade s’il en est, d’une maladie dont les écrivains n’auront plus à parler demain. Ils ne seront plus là, suicidés qu’ils seront par leur propre communauté.

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Diaspora. Foi et entropie 1 – Rien ne se perd, tout se métamorphose…

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