Ecrittératures

6 avril 2015

Arménie, A l’ombre de la montagne sacrée

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Les petits livres obligent à la concision dans la crainte du raccourci. Alors que la grande cavalerie des mastodontes galope déjà depuis bientôt quatre mois sur le parcours du centenaire du génocide arménien, l’ouvrage de Tigrane Yegavian la joue discrète, sans pour autant céder à la complaisance. En effet, s’il est justifié de crier haut et fort que les Arméniens ont été victimes d’un génocide il y a cent ans et que depuis, la Turquie se mure dans son crime de silence (voir le livre de Gérard Chaliand, chez l’Archipel), encore faut-il présenter aux profanes qui sont ces Arméniens d’hier et d’aujourd’hui qui fon tant parler d’eux. Or cette monographie, (que devrait bientôt compléter celle de Séta Mavian), publiée dans la collection L’âme des peuples, aux éditions NEVICATA, est un véritable bijou d’intelligence et de savoir-faire. Pour avoir rencontré Tigrane Yegavian, je peux assurer que le jeune homme sait garder toute sa lucidité tout en nourrissant une réelle passion pour le peuple arménien. Une jeune homme qui vient de loin pour avoir parcouru non seulement l’Arménie actuelle, mais aussi l’ancienne avec les yeux d’un esprit hanté par l’inquiétude sombre du passé et les merveilles de sa culture.

L’ouvrage se partage en deux volets : une partie introductive et une autre d’entretiens avec trois hauts personnages de la culture arménienne, Jean-Pierre Mahé, Lévon Abrahamian et Ludmila Harutunian.

Ce n’est pas seulement le journaliste qui nous renseigne sur la République d’Arménie, mais aussi et surtout un Arménien dont l’avenir, quoi qu’il advienne, est nécessairement lié à ce pays. Comme journaliste, Tigrane Yegavian fait parler les autres, ceux qui vécurent, vivent ou se nourrirent de l’histoire de cette terre : l’écrivain Levon Khetchoyan, Kostan Zarian, Yeghiché Tcharens, Hovhannès Chiraz mais aussi Vassili Grossman et tant d’autres. De sorte que la lecture s’enrichit sans cesse des points de vue qui s’entrecroisent et donnent vie à la matière du livre. Et comme tout livre écrit sur les Arméniens, l’auteur tente de percer le secret de leur « dur désir de durer » au regard des pressions physiques de l’histoire et de la géographie. L’une de ces valeurs qui aident à perdurer : « l’adhésion charnelle à la croix arménienne, si reconnaissable, dont chaque extrémité annonce la vie éternelle ». A savoir, plus précisément, cette merveilleuse figuration du bourgeonnement qui « printanise » chaque angle des branches de la croix. De fait, l’Église arménienne aura réussi à maintenir, contre les tempêtes de l’histoire, l’esprit du peuple, son unité et sa foi, et aussi à nourrir sa consolation, sinon son fatalisme. Que pour certains, elle fut aussi cette faiblesse qui facilita le génocide, qu’elle rendit les âmes molles devant la perversité de leurs bourreaux, que la compassion aura conduit à la soumission, on ne le dira pas car ce n’est que partiellement vrai. Certains prêtres auront à tort conduit le peuple au légalisme, tandis que d’autres bénirent les armes. D’autre part, la conversion des Arméniens qu’on présente souvent comme radicale, miraculeuse et pérenne ne convainc pas. On sait que des restes de paganisme infuse la foi des Arméniens, même aujourd’hui. Que des croyances anciennes n’ont rien perdu de leur vivacité, qu’elles sont subtilement niellées à la foi chrétienne. Bref, que le christianisme s’est imposé comme religion d’État davantage par la force que par l’adhésion du coeur. (Ce qu’on a vu hier avec l’islamisation des Arméniens, aujourd’hui avec les agissements de l’Etat islamique, comme le firent les jésuites avec les primitifs ou même au Vietnam).

Tigrane Yegavian soulève aussi toutes les problématiques liées au génocide, évoque les manières de vivre à l’arménienne, les rapports de l’Arménie avec la diaspora, le conflit infini du Karabagh. Bref, un texte tout en nuances qui s’inscrit dans les livres d’initiation, de passion ardente et de rêve douloureux.

Editions NEVICATA

9 €

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28 février 2014

Le printemps perdu de l’Arménie

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1er mars 2008, Erevan ( photo D. Donikian)

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Le printemps perdu de l’Arménie

film de Tigran Paskevitchian

Partie 1

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Partie 2

19 juillet 2013

Les caves d’Etchmiadzine.

VOROGNAVANK

VORODNAVANK

N’en déplaise aux thuriféraires patentés de l’Eglise apostolique arménienne, la démission du Père Norvan Zakarian a brusquement révélé au grand jour des pathologies d’autant plus surprenantes qu’on aurait eu du mal à croire qu’elles fussent possibles au sein de cette vénérable institution. Certains, au nom de principes plus proches d’une conception unitarienne de la communauté que d’un renouveau religieux, ont cru bon de souhaiter que le Père Zakarian revienne sur sa décision. On peut demander à un gardien de la foi arméno-chrétienne, et de surcroît aguerri par son sens et son expérience de la  patience, qu’il tienne un temps sa main droite au cœur d’un guêpier, mais on ne peut exiger qu’il y tienne son corps entier. D’ailleurs, tous nos laïcs arménomaniaques, qui déplorent aujourd’hui ce qu’ils appellent une défection, se sont-ils empressés de le soutenir alors qu’il supportait de plus en plus mal les harcèlements, les humiliations, les agressions que faisaient pleuvoir sur lui sa hiérarchie ? La démission du Père Norvan Zakarian résulte avant tout du lâchage de toute la communauté des fidèles. Je dirais même de toute la diaspora et de ses représentants après les alertes constituées par les affaires de plusieurs paroisses, à commencer par celle de Nice. De mon côté, ignorant que Monseigneur Zakarian jouait à son corps défendant un rôle de courroie de transmission, ignorant ce qu’il pouvait endurer à devoir se plier aux diktats de la maison-mère, je lui fais mes excuses pour des propos qui auraient pu manquer de retenue. Et je salue aujourd’hui une démission par laquelle le Père Zakarian sauve et pérennise l’Eglise apostolique arménienne tandis que ceux qui se croient à l’intérieur deviennent par le même coup des étrangers à la parole du Christ.

Il suffit d’évoquer les articles déjà publiés et qui continuent de paraître tant en Arménie qu’en France, mais aussi les émissions de radio chez nous, pour mesurer l’impact de l’événement.  Il reste que ces confessions, déclarations, opinions en tous genres nous laissent volontiers sur notre faim. On s’autocensure, on dit sans dire, on retourne le négatif en positif, bref on prend les Arméniens pour d’imbéciles petits moutons tout en leur donnant du foin pour satisfaire leur besoin de vérité.  Mais pour dire la vérité, celle qu’on connaît, la vérité la plus simple, encore faut-il éviter de la noyer sous un fatras d’intentions idéologiques, de ruses dialectiques ou de considérations historiques.

Lors de son entretien à Radio Ayp, Monseigneur Zakarian aurait annoncé que le Père Vatché, accusé d’actes de violence, avait été blanchi en appel. On peut supposer qu’il ignorait encore le jugement par lequel ce même Père Vatché avait été condamné à deux ans de prison ferme, commuée en prison avec sursis comme le veut une tolérance accordée à des personnalités étrangères. De fait, l’élément déclencheur de cette ténébreuse affaire aura été ce Père Vatché dont le catholicos dira que sa «  soutane relèverait de [s]a propre dignité [au catholicos] comme elle doit relever de la [sienne] [au Père Norvan] et de celle de chaque ecclésiastique arménien ». Il faut que le lecteur entende cela : un Père condamné pour violence à deux ans d’emprisonnement ferme serait indispensable à la dignité de sa « sainteté »,  alors que ce même catholicos aura excommunié à tour de bras des religieux indemnes de toute condamnation mais ayant eu le malheur de déplaire au berger d’amour de tous les Arméniens. Tous des judas ! Et cerise sur le gateau, il exigera du Père Norvan qu’il lui trouve un travail digne ( le Père Vatché ayant été gardien pour nourrir sa famille, seulement gardien, sans attache avec aucun des mafieux qui sévissent sur la Côte d’azur où son bracelet électronique l’empêche désormais de circuler). Faute de quoi, le Père Zakarian serait viré. A savoir viré de l’Eglise apostolique arménienne. Mais, votre seigneurie, Père saint de corps et d’esprit, le Père Norvan, ce sont des années de service et de dévouement, on ne peut pas… Et que diraient les Arméniens de France, éreintés, dilués, déboussolés ? Rien à cirer ! RAUS !  C’est que dans cette Eglise, on ne vous vire pas pour indignités morales ou religieuses. Dans cette Eglise on peut vous canonner hors toutes raisons canoniques. Enfin cet ultimatum a été confirmé, non pas au cours d’une audience privée, dans un endroit conforme à la dignité de la personne et à la gravité de la situation.  Mais dans un aéroport, en présence d’hommes politiques arméniens de haut rang. Pour qu’ils entendent bien qui est qui et qui peut faire quoi.  Car, chez nous, là où les pas se perdent, la nation peut se défaire. Pour preuve, la diaspora, qui a de la colère à revendre quand il s’agit des Turcs, n’aura même pas eu un frémissement d’indignation. Ses dignes représentants n’auront même pas protesté devant cette curée dont la victime était aussi un des leurs, peut-être le meilleur d’entre eux.  Ce jour-là, il faut bien le dire, c’est toute la diaspora qui a été humiliée, comme elle l’a été à Nice, à Genève et ailleurs. Ce jour-là, le locataire d’Etchmiadzine s’est montré comme le propriétaire de l’Eglise apostolique arménienne. Ainsi donc le flagrant délit est-il sous nos yeux. L’Eglise apostolique arménienne n’appartiendrait pas aux Arméniens. Celui qui doit servir d’apôtre entre Dieu et les hommes, qui doit s’inspirer de Dieu pour se mettre au service des hommes, cet homme-là se sert des hommes pour qu’il soit craint et vénéré comme un dieu. Car c’est un dieu de clémence ( Père Vatché), un dieu de colère ( Père Norvan), un dieu de possession, qui prend ce qu’il veut, où il le veut ( Paroisses de Nice et autres), un dieu qui fait la pluie et le beau temps dans l’esprit de ses ouailles. Un dieu qui n’a que faire de la démocratie…

Pour autant, dans ce même entretien, le Père Zakarian aurait soutenu que le catholicos avait toujours respecté les principes démocratiques, principalement dans l’affaire de Nice. Or, le comportement du catholicos à son égard contredit cette appréciation, comme si la victime cherchait à ne pas trop noircir son bourreau. De fait, il s’agit bien d’une forme d’autoritarisme reflétant ce que l’archevêque aura dénoncé dans sa lettre de démission, à savoir ce « climat qui règne au monastère-mère des Arméniens, où prévaut l’absence d’amour et de bienséance ainsi qu’un fatigant culte de la personnalité ».

Qu’est-ce à dire dans le fond ? Que même le plus indigne de ses prêtres mériterait de la part du catholicos l’attention du berger à sa brebis égarée ? Quoi de plus louable ! Quelle meilleure preuve de compassion ! Mais dans la pratique machiavélique d’Etchmiadzine sauver un prêtre implique aussi de pouvoir en jeter un autre au rebut. Et quel autre ! Sans une once de scrupule. Dès lors, on est en droit de se demander ce que vaut une Eglise qui relève les businessmans en soutane et écrase les obéissants ? Quel est ce chef d’Eglise qui joue avec le destin des hommes, élevant les uns et rabaissant les autres, et faisant de l’obéissance l’instrument de ses caprices ?

Et par ailleurs, pourquoi ne pas s’interroger sur les raisons pour lesquelles  un catholicos défend un prêtre dont le comportement n’est pas celui d’un homme d’Eglise ? Les paroissiens de Nice en savent quelque chose. Qui tient l’autre par la barbichette ? Pour quelles motivations supérieures, secrètes ou affectives, le catholicos cherche-t-il à garder un prêtre qui ruine l’image de l’Eglise, quitte à détruire un autre qui l’honore ? Le subalterne aurait-il de quoi faire chanter son supérieur que celui-ci le défende jusqu’à envisager de se débarrasser d’un archevêque, et pas des moindres ?

Comme je l’ai dit par ailleurs, cette Eglise paye en dérives autoritaires, arrogance et comportements discutables de trop donner à César et pas assez à Dieu.  On veut nous faire croire que les dernières élections ont été les plus démocratiques qui soient pour la désignation du catholicos, en l’occurrence Karékine II. Plus démocratiques ne veut pas dire démocratiques. On conçoit difficilement que la corruption généralisée qui sévit en Arménie se soit arrêtée comme par enchantement aux portes de la citadelle d’Etchmiadzine.( Son appétit est tellement vorace qu’elle déborde même sur notre Côte d’Azur ). La cité qu’on espérait être un îlot d’amour et de respect mutuel, serait selon le Père Norvan Zakarian, un lieu où ils feraient défaut au profit d’«  un fatigant culte de la personnalité ». En d’autres termes, Karékine II serait dans l’ordre du religieux ce qu’est Serge Sarkissian dans celui de la politique. Son symétrique exact, avec le costume pour unique différence. A telle enseigne qu’on voit mal le premier froisser le second.  Entente qui conduit le représentant du Christ sur la terre arménienne à trahir ce qui devrait être son souci majeur, à savoir la compassion. Si cette Eglise s’inspirait des principes évangéliques, elle veillerait d’abord à nourrir les pauvres qui sont légion en Arménie. Mais le faire équivaudrait à dénoncer la politique sociale de Sarkissian. Alors on construit en plein Erevan une annexe d’Etchmiadzine, dans le quartier des grands hôtels et du luxe clinquant. Car faute de pouvoir et de savoir construire les hommes par la parole du Christ, cette Eglise bâtit des églises. Croyant magnifier Dieu par la pierre, elle Lui élève en réalité des tombeaux.

Cette Eglise, qui n’a jamais su séparer le religieux du national, devait fatalement conduire aux dérives qui explosent aujourd’hui au nez et à la barbe de tous les Arméniens. A commencer par une forte déspiritualisation de la nation arménienne. A croire que c’est la seule Eglise où un athée se trouve à son aise. Car pour être de l’Eglise arménienne, il ne suffit pas de croire en Dieu, d’y venir pour faire le plein de valeurs chrétiennes. Etre arménien suffit. Ce qui conduit à dire que  l’Eglise arménienne n’est que le théâtre de la nation, et ses représentants des comédiens qui ont appris par cœur des rengaines qu’ils doivent savoir bien nasiller.

Eglise café au lait, qui offre à ses officiants la possiblité de se beurrer la biscotte, avec en sus la fermière si elle vient à passer. On peut encore admettre que le spirituel n’inspire plus nos Arméniens dont le fonds mental tient le sol pour unique absolu. Il reste que le désarroi dans lequel nous laisse la démission du Père Norvan Zakarian aura produit un véritable trouble moral dont on sent bien qu’il découle d’une perte généralisée de l’éthique. Je veux dire qu’il aura mis au jour ce que nous avons toujours voulu cacher. Car la vérité ne se tue pas. La vérité ne peut s’excommunier d’un mot. Les vérités intimes, les vérités profondes que nos arménolâtres ont voulu camoufler, soit parce qu’ils avaient honte, soit parce qu’ils étaient pleutres, viennent aujourd’hui au-devant de la scène jouer leur part. Car toutes nos vérités nauséabondes, enfouies de force, un jour ou l’autre remontent en surface sous forme de souffrances. C’est ainsi que nous créons nos bourreaux et créons nos martyrs. Quand la diaspora va visiter les ruines de nos églises, elle ignore que ce sont les ruines morales et spirituelles de la nation arménienne d’aujourd’hui qu’elle a devant les yeux. On savait la corruption politique du pays, on a voulu ignorer l’état de déliquescence morale qui affectait aussi le seul lieu qui devait préserver comme un trésor des valeurs d’humanisme, de charité, d’amour. Ce lieu qui aura cédé lui aussi aux tentations  les plus tristes. Car nous savons désormais qu’un prêtre condamné à la prison peut avoir les faveurs exclusives du chef spirituel de tous les Arméniens au détriment des meilleurs.

On nous dit du trouble-fête qu’il aille faire pénitence dans un couvent. Si au moins ce dignitaire avait la dignité d’un repenti. Car être élevé à la fonction de dignitaire ne vous confère pas forcément de la dignité.  Être dignitaire n’est d’ailleurs qu’une manière de camoufler ses indignités. N’en déplaise à ceux qui nous feront une moue d’indignés, d’aucuns pensent même qu’Etchmiadzine serait un vivier d’indignitaires. Pourtant les affaires de Nice ne sont qu’une litanie d’indignités qui auront indigné plus d’un paroissien. A commencer par celle qui consiste  pour un officiant ( le Père Vatché)  à interrompre sa messe pour tancer un vendeur de cierges… Mais au fait, qu’on nous dise où sont les couvents actifs en Arménie pour qu’on puisse y envoyer cet homme-là faire pénitence à défaut de lui trouver un pénitencier digne de sa soutane dont le catholicos soutient qu’elle  serait le garant de sa dignité. Quels sont les anachorètes qui par leurs prières seraient à même de sauver ce peuple de ses propres démons ? D’ailleurs, voilà bien ce qui manque à ce pays. Des hommes de prière. Des hommes de pénitence. Des fous de Dieu. Quand on sait que le catholicos a autorisé que le monastère de Tatev devienne un monument qui rapporte au même titre que la Tour Eiffel ou les Studios d’Hollywood, on comprend vite de quelle sauce est faite sa conception du religieux. Ce monastère devait être un haut lieu de l’esprit.  Mais le vide de Tatev est à l’image du vide spirituel du chef spirituel de tous les Arméniens. N’est pas Grigor Tatevatsi qui veut, lequel écrivait : «  L’âme peut tomber malade de la même manière que le corps ». Or, le grand corps du peuple arménien est aujourd’hui malade de son peu d’esprit.

Eglise archaïque que l’Eglise arménienne, tenue par des perroquets, qui ressassent des formules dont ils ne pratiquent plus le sens. Eglise passéiste, embaumée de traditions obscures, argentée, dorée, qui ne sait pas répondre aux interrogations des hommes, ni à leurs besoins, ni à leurs angoisses. Eglise de l’indifférence, de l’arrogance et de l’obscurantisme qui distille des superstitions, diffuse des fables, s’octroie des saintetés artificielles. Et sous ce fatras de fadaises dignes de contes pour enfants attardés, elle contribue à enniaiser le peuple et étouffe la parole vivifiante du message évangélique. Que fait-elle pour les pauvres ? Rien. Que dit-elle aux politiques pour améliorer le sort de ces pauvres ? Rien encore. Quelles réflexions mène-t-elle sur la bioethique, l’avortement, la contraception ? Allez savoir. L’entendez-vous défendre la femme qu’on bat ? Que dit-elle aux riches qu’elle ne dit pas à elle-même ?  En somme, Eglise qui baptise, qui marie, qui enterre et qui empoche.

C’est dire que l’Eglise d’Etchmiadzine, sous le catholicossat de Karékine II, n’est à ce jour ni crédible ni croyante.

 

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Lire aussi « Arménie, la Croix et la Bannière » de Denis Donikian, Editions Sigest, 2012,2013

Sur Amazon

28 novembre 2012

Un voyage organisé

 

 

  Conseil Paroissial

de l’Église Apostolique Arménienne

de Nice-Côte d’Azur

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L’article ci-dessous est d’Armand SAMMELIAN. Nous avons tenu à vous le soumettre car il s’inscrit en droite ligne avec ce que nous avons décrit dans notre dernier livre, Arménie, la Croix et la Bannière, sachant  qu’il n’hésite pas à aller bien au-delà des thèses que nous y développions. Qu’on ne s’y trompe pas, ce texte est le cri d’une souffrance, et là où il y a souffrance, il y a forcément un dysfonctionnement  qu’il soit d’ordre institutionnel ou qu’il se rapporte à nos traditions. Cet article évoque la mise au pas sournoise et méthodique d’une diaspora aveugle et naïve qui fait de son Eglise l’agent sacré du salut de la nation arménienne. L’instrumentalisation de  cette « foi »  par ceux-là mêmes qui en tirent les ficelles est une manière de prendre la diaspora arménienne pour un troupeau de montons jusqu’au moment où elle n’aura plus rien à dire sur ce qui fait depuis bientôt cent ans sa douleur et son combat, à savoir le génocide de 1915. C’est à cette mise en garde que nous invitent Armand Sammelian et avec lui les Paroissiens de l’Eglise Apostolique de Nice, aujourd’hui mis au ban par Etchmiadzine. Et pour cause…

Denis Donikian

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Si les événements en soi ne parlent pas, certains ne se privent pas de leur faire dire ce qu’ils désirent entendre.

On ne les changera pas, ils sont de mauvaise foi.

Mais ils auront beau montrer quelques images flatteuses et se gorger de mots, la visite pastorale en terre niçoise de notre Ecclésiaste fut un fiasco d’autant plus cuisant que plus le temps passe et plus c’est du pareil au même sauf que ça empire.

De difformité en sacrilèges, nos ecclésiastiques s’enfoncent dans des impuretés qui gangrènent l’Église Apostolique Arménienne si bien qu’il faudrait une foi sans ride pour laisser plonger le sacré dans l’abîme que lui réservent ses dirigeants.

Descendu en compagnie d’un hôpital de hiérarques dans un des palaces les plus prestigieux au monde, notre vénérable ecclésiaste serait venu apporter la concorde au sein d’une communauté traînée dans la boue et ne sachant plus à quel saint se vouer.

L’échec est patent sauf à admettre que ce fut un voyage d’affaires.

Outre que les autorités politiques et administratives locales lui aient accordé un service minimum et que l’immense majorité des invités de la réception à Villa Masséna fut réduite à quelques brigades volantes de franc-moutons inconnus au bataillon, force est de constater que l’immense majorité des 300 fidèles de la messe dominicale en la basilique Notre-Dame étaient des paroissiens catholiques.

En l’absence remarquée de l’évêque catholique du diocèse des Alpes-Maritimes, chacun aura apprécié la présence stupéfiante du père Vatché venu officier à la droite de notre saint Ecclésiaste au point que le doute n’est désormais plus permis sur l’identité de l’auguste commanditaire de la violence qui prévaut au sein de la communauté arménienne de la Côte d’Azur depuis trois ans.

Cette brutalité sanctifiée, la preuve est ainsi faite qu’il n’avait cure des affres infligées à cette communauté qui vivait dans la quiétude depuis l’exode.

Quant au succès indéniable du dîner du samedi soir dans les salons du Négresco, ce fut pain béni pour les quelques centaines de convives qui n’eurent pas à mettre la main à la poche.

Mais l’affaire niçoise n’est pas simplement la reconnaissance du fripon envers Celui qu’il honore. Croire qu’elle relève d’une simple querelle saint-sulpicienne serait une lourde faute : qui voudra bien décaper le maelstrom apparent pour lui ôter sa couche de macérations découvrirait une mécanique à tiroirs que les plus bornés ne soupçonnent pas.

C’est que l’entreprise d’engourdissement qui s’annonce n’est pas celle que l’on attend.

Tout ce qui pense devrait disparaître pour laisser place au vide sidéral de godillots corvéables à merci, ces picpus diocésains et paroissiaux qui tournent comme des toupies dès que leurs maîtres tirent la ficelle, sans aucune idée du rôle qu’on leur fait jouer, à savoir domestiquer la diaspora, la préparer à de futures échéances politiques et assimiler sa résistance à une opposition à la volonté divine.

Il fallait donc immoler les mécréants niçois sur l’autel de l’hérésie pour brouiller la véritable partie qui se joue en défigurant le vrai visage d’une communauté laquelle, innocente et naïve en ce premier week-end de septembre, attendait encore que l’Ecclésiaste leur montre le chemin de la vérité, fortifie leurs esprits ballotés, soulage le poids de leurs chaînes, bref réconcilie la tribu.

Mais sous ses vêtements de lumière, avec du vent et de la fumée, il n’a fait qu’abaisser ce point cardinal où l’éternel et le temporel se confondent, mêlant malicieusement spiritualité et nation.

En effet, derrière les esprits de travers qui se croient libres de faire le mal impunément, se dissimule comme à la pire époque bolchévique, une parole d’État aguerrie qui prend de nouveau appui sur une politisation croissante du rôle de l’Église Apostolique Arménienne.

Outre le fait que ce pontificat se soldera par une somme de soustractions sans précédent, il restera que les petites mains se déplacent en troupe pour faire du nombre et du bruit au service de maîtres démoniaques qui aspirent à nous refaire le coup du paradis soviétique avec une perfidie consommée.

Nul doute qu’il faudra trancher ce lien qui unit pouvoir spirituel et pouvoir temporel, parce qu’il détruit le dernier filet de vie démocratique qui reste à la République d’Arménie.

Chaque génération ayant ses défis politiques à relever, la mainmise des prêtres sur les associations cultuelles laisse augurer que les paroisses sont les victimes expiatoires d’accords passés par le plus haut dirigeant de notre Sainte Église avec l’État arménien à l’approche du 100e anniversaire du génocide.

En cette circonstance historique, une épreuve glauque dans cette épreuve sacrée attend les Arméniens et notamment ceux de la diaspora qui devraient acquiescer sans mot dire, au motif qu’ils vivent entre deux mondes, les arrangements que les États turc et arménien pourraient passer. C’est que depuis les accords contestés du 9 octobre 2009 de Zurich, il est clair que les 7 millions d’Arméniens diasporiques n’accepteront pas d’être écartés d’un revers de manche de la partie qui se prépare. Plus précisément, il est certain qu’ils refuseront tout principe de négociation et à fortiori tout pacte turco-arménien sans la reconnaissance préalable par la Turquie du génocide des Arméniens perpétré par l’Empire Ottoman.

C’est pourquoi la crise niçoise postule en faveur d’un couvercle que l’hydre à deux têtes étatico-religieux voudrait poser sur cette marmite explosive en berçant de sermons les fidèles au nom de l’intérêt supérieur de la nation, si nécessaire en étatisant les consciences par l’intermédiaire d’une Église devenue un véritable outil de propagande et de répression. Les Niçois qui n’ont aucune prédisposition naturelle aux mortifications en témoigneront.

Pour boucler la boucle, point besoin d’être grand clerc pour observer l’abandon de la communauté niçoise par l’ensemble des institutions représentatives arméniennes de France qui n’ont à ce jour jamais émis aucune critique ou réserve et, encore moins dénoncé aucune des dérives cléricales, qu’il s’agisse du bannissement d’un cortège de prêtres confirmés, de l’élevage en batterie des paroisses ou encore du train de vie luxueux de certains hiérarques et leur proximité avec des milieux peu recommandables.

Rouages pitoyables dans des mains ecclésiales qui bénéficient étrangement du ralliement de nos grands médias nationaux, qu’elles soient culturelles, politiques ou de bienfaisance, ces institutions vassales du monstre bicéphale restent murées dans un silence compromettant qui ressemble, à s’y méprendre, à une capitulation en rase campagne ou à une collusion occulte, ce qui les place ipso-facto hors-jeu.

À ce stade de subordination institutionnelle, gageons que chaque Arménien de la dispersion ne se résignera jamais au mutisme. D’autant que c’est cette voix qui les aidera à guérir du déracinement et à exorciser le grand mal qui les frappe depuis un siècle, cet héritage indivis que nous ont légué nos anciens et que rien ne parviendra à rompre.

Car leur patrie est celle de leur âme ancestrale, celle qui se transmet de père en fils, celle qui est enchaînée à leurs racines, celle maitresse du temps qui mettra en échec tous ceux qui voudraient leur donner mauvaise conscience en les dénonçant comme ennemis de la nation et de leur Église.

Nous soutenons que personne, aucun pouvoir, aucun Ecclésiaste, aucun chef d’État et aucune diplomatie ne fera jamais taire la voix impérieuse des enfants des rescapés du génocide des Arméniens, parce que cette voix est celle de la douleur qui coule dans leurs veines.

Tout le monde aura maintenant compris que le catalogage, le saucissonnage et la diabolisation des fidèles, qu’ils soient Niçois, Anglais, Roumains, Belges ou Américains, s’inscrivent dans le cadre de grandes manœuvres qui relèvent du jeu de Bonneteau dans le but de fabriquer des associations cultuelles serviles, aux dépens de la filiation et des défis qui nous commandent.

À tout le moins, l’échéance du centenaire du génocide nous apprendra beaucoup sur nous-mêmes, nos tropismes, nos tares et nos insuffisances, sur ce que nous sommes et voulons devenir ensemble, nous les fruits abandonnés d’un peuple décimé que le monde ignore et dédaigne.

Que l’État arménien seul se mette, comme par le passé, hors la diaspora, à la table des négociations sans la reconnaissance préalable du génocide, serait un mal, une anomalie, une trahison faite à nos martyrs.

Il va de soi que la diaspora refusera ce statut colonial que le monstre voudra lui imposer au nom de la raison d’État.

C’est l’entière nation arménienne, le peuple d’en bas, seul souverain, qui aura le fin mot et non les chapeaux à plumes.

Armand SAMMELIAN

Novembre 2012.

12 octobre 2012

Babel Arménie

Aghberoutyoun: photomontage de Mkrtitch Matévossian ( Erevan, Arménie)

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( Version 3)

Une fois de plus, le théâtre de l’absurde arménien est ouvert. Depuis plusieurs semaines, on nous joue le feuilleton de l’affaire Oskanian. Après le tabassage à mort du médecin militaire Vahé Avétian, voici l’acharnement judiciaire contre l’ancien Ministre des Affaires Etrangères, celui du président Kotcharian, fameux joueur de basket qui finit ses deux matches par le feu d’artifice meurtrier du 1er mars 2008. L’ayant longtemps laissée en sommeil, le pouvoir a brusquement sorti cette affaire Oskanian de son chapeau. C’est qu’en Arménie on laisse faire un temps, mais on ne laisse pas faire tout le temps. On surveille, on attend en embuscade en se frottant les mains, jusqu’au jour où les autorités judiciaires, sur ordre du Roi Lion, transforment en “affaire” le gâleux qui se croyait à l’abri d’un coup de griffe.  De fait, c’est ainsi que le président tient ses ouailles. Par la barbichette. Le moindre pelé qui oserait faire dissidence devient aussitôt la cible des foudres légales de la république.

Certes, au temps où il fricotait avec Kotcharian, Vartan Oskanian devait avoir du mal à conserver intacte sa blancheur d’oie. L’histoire dira un jour selon quel degré d’allégeance  il aura trempé son biscuit dans le sang tragique du 1er mars, en un moment où on exigeait de la conscience qu’elle dise non aux excès, non aux tirs aux pigeons, non à la répression que la Constitution même aurait autorisée. Par ailleurs, il n’est pas plus mal qu’un politique, intouchable hier, connaisse à son tour la vulnérabilité du simple citoyen brusquement soumis au machiavélisme du prince.

Or, cette affaire est intéressante à plus d’un titre. Par ce qu’on en dit, par ce qu’elle cache et surtout en raison des effets négatifs qu’elle peut avoir sur les mentalités.

Rappelons que, poursuivi pour supposé avoir détourné 1,4 million de dollars, Vartan Oskanian nie toute malversation, affirmant que les accusations portées contre lui sont « politiquement motivées ». En attendant de plus amples informations visant à innocenter ou à condamner Vartan Oskanian, un simple coup d’œil sur le calendrier électoral suffit pour constater que sa mise en accusation, suivie d’une perte de son immunité parlementaire, coïncide étrangement avec son adhésion au parti Arménie Prospère (BHK) de Gagik Tsarukian, se plaçant ainsi en adversaire du Parti Républicain au pouvoir et donc de Serge Sarkissian. L’ambassadeur des Etats-Unis en Arménie, John Heffern, n’a pas manqué d’aboutir aux mêmes conclusions, qualifiant de troublantes ces concordances et regrettant que le gouvernement de l’Arménie, de ce fait, ne soit pas « à la hauteur de ses engagements envers la mise en œuvre systématique, équitable et transparente de la primauté du droit. »

C’est dire combien ces jeux souterrains de petites vacheries forment, aux yeux des Arméniens impuissants et des nations civilisées, un spectacle pitoyable et pathétique.  Sans parler de ces parlementaires, bien plus véreux que ne le pourrait être Vartan Oksanian, qui, pour sauver leur peau et leur business, n’auront pas hésité à humilier un collègue. En ce sens, ils auront transformé le Parlement en arène où la victime a été jetée en pâture aux fauves.

Un autre aspect du problème est lié à l’appartenance d’Oskanian à la diaspora.  J’imagine qu’au moment où les parlementaires lui faisaient perdre son immunité, Vartan Oskanian a ressenti que dans le fond, malgré ses états de services, on ne l’avait jamais accepté comme un des leurs. Que le fond de racisme interne, qui avait sévi jadis contre les aghpar au moment des rapatriements de l’époque stalinienne, était toujours en activité, même là où on n’aurait pas cru l’attendre. Et que, quoi qu’il fasse, Vartan Oskanian ne sera jamais un Arménien d’Arménie. On sait déjà quelles tribulations et quelles humiliations a déjà dû traverser Raffi Hovanissian, chef du Parti Héritage. Histoire de bien lui montrer d’où il venait et où il se trouvait. Qu’on le veuille ou non, pour les Arméniens d’Arménie, les Arméniens de la diaspora ne seront jamais pétris de la terre de ce pays. Quarante années d’une fréquentation assidue m’auront laissé l’amère impression de me sentir finalement étranger à ces hommes censés me ressembler le plus. Dès lors, Dieu fasse que ceux qui ont choisi d’ajouter la nationalité arménienne à leur nationalité ordinaire ne finissent tôt ou tard par éprouver une aussi dure désillusion. De la même manière qu’avant-hier les aghbar, hier la propriétaire du Café de Paris, d’autres aujourd’hui que je ne nommerai pas. Et pourtant, ce sont les meilleurs de la diaspora qui font le saut, les plus courageux, les plus dévoués à la cause du pays. Et ceux-là développent souvent un surcroît d’initiatives et de compétences dans le seul but de les mettre au service de la nation, comme Monte Melkonian hier, ou Vartan Oskanian encore aujourd’hui, pour les plus connus. Or, que dit-on de ce Vartan Oskanian ? Eh oui ! Qu’il travaillait en sous-main pour la CIA. Que l’étranger Oksanian œuvrait en Arménie au profit de l’étranger… C’est dire. (Il reste que les trois premiers présidents de la jeune République arménienne ayant mené le pays là où il est, c’est-à-dire un pays où il ne fait pas bon vivre, on se demanderait bien si l’Arménie n’aurait pas intérêt à se donner pour chef un dirigeant étranger à la culture des clans, des réseaux et des akhperoutyoun…  A voir donc.)

Il est vrai que la gravité de cette affaire n’aura guère éveillé l’indignation des voix patentées la diaspora. Même si on a pu s’offusquer, ici ou là, de ce lynchage judiciaire. Mais sans effet majeur. C’est que ces mêmes représentants de la diaspora semblent avoir pris le parti du silence sur tout ce qui concerne les conflits internes du pays, craignant sans doute d’affaiblir sa voix dans ses affrontements frontaliers. Mais se taire sur une injustice ne suffit pas à l’enterrer. Se taire sur une injustice, c’est la laisser faire son œuvre au sein des consciences et gangréner le pays tout entier.

En l’occurrence, à quoi assiste-t-on depuis plusieurs mois en Arménie, concernant ces affaires qui ont occupé le devant de la scène : Harsnakar et Vartan Oskanian ? Dans les deux cas, à l’intrusion du pouvoir politique au sein du judicaire. C’est en tout cas ainsi qu’on les résume quand toute explication rationnelle commence à perdre son sens. Le citoyen arménien n’est pas assez naïf pour ignorer que l’impunité dont jouissent les oligarques repose sur une allégeance inconditionnelle au pouvoir. Car le système politique arménien est avant tout hiérarchisé sur le modèle d’une pyramide féodale. Politique et business travaillent main dans la main. Et ce même citoyen n’ignore pas non plus que l’affaire Oskanian ne relève pas d’un problème de droit stricto sensu, mais d’un ordre venu d’en haut. Dès lors, ce qu’il va éprouver, c’est le sentiment de barboter dans un climat de confusion généralisée, où la justice est prise en flagrant délit d’injustice et où les mots ont perdu le sens des réalités qu’ils sont censés symboliser. Ainsi donc, s’il faut dénoncer la gravité de ces affaires, c’est avant tout dans la perversion des valeurs qui fondent une langue et qui établissent pour les esprits des repères fiables.  Car la corruption ne pousse pas seulement ses tentacules dans les affaires, elle gangrène aussi les fondements du langage au point de déstructurer les mentalités. Un pays où la culture de la fraude sévit jusque dans les élections, où le dévoué devient suspect, où le juste est jeté en prison, où le pain va au riche plutôt qu’au pauvre, où le corrompu peut condamner pour corruption n’importe qui en faisant fit de la présomption d’innocence, où un président en exercice cherche à éliminer ses concurrents à coup de procès arbitraires tout en promettant des élections propres, est un pays où les mots mêmes de la langue sont devenus fous. Et par voie de conséquence, un pays où les citoyens eux-mêmes n’ayant plus aucune confiance dans la langue qu’ils parlent cessent d’accorder tout crédibilité aux valeurs de l’esprit. Plus le droit perd en transparence, plus la société plonge dans la chaos mental au point de rendre la vie intenable. Ce régime de désordre peut alors suffire à se donner le droit de quitter le pays de ses ancêtres dès lors que la parole a cessé d’être respectée comme instrument de rapports justes entre les hommes.

Ainsi donc, peu à peu, dans tous les domaines et à l’insu de tous, s’est installée en Arménie une forme de babélisation sociale et mentale par le fait que les mots n’indiquent plus des réalités tenues par la morale ou délimitées par le droit. Cette babélisation, d’externe qu’elle était en innervant les mœurs, a fini par contaminer les citoyens eux-mêmes, n’hésitant pas parfois à provoquer les plus purs, les plus combatifs, les seuls capables de maintenir encore ce pays hors du marigot.

Le dernier numéro de Nouvelles d’Arménie Magazine (N° 189) en dit long sur la manière dont on oblige la langue à se trahir. Pour exemple, l’homme d’Harsnakar, Roupen Hayrapetian, qui déclare une chose dans une interview et se dédit aussitôt qu’elle est divulguée. Appartenant aux cercles du pouvoir et de l’argent, Roupen Hayrapetian peut tout se permettre, même de jouer avec sa parole, même de voler à la langue ce qui la constitue comme moyen de communication.  C’est que RH, en se plaçant au-dessus de la langue, contribue à introduire dans les esprits cette incohérence qui empêche chacun de retrouver les références d’un modèle de rationalité. Dès lors que la langue devient une émanation du pouvoir, elle cesse d’être un bien commun et ne joue plus le jeu de la transparence.

Dans ce même numéro de Nouvelles d’Arménie Magazine figurent les déclarations du bien-aimé Catholicos Karékine II concernant la communauté arménienne de Nice. Evoquant l’agitation qui sévit chez les Arméniens de Nice, il souligne : « Notre histoire multiséculaire prouve qu’il n’est pas possible de préserver notre identité et notre conscience nationale, de conserver intacte notre foi lorsque l’on a renoncé aux valeurs de notre sainte Eglise. La sainte Eglise du Christ n’existe que par l’union de ses fidèles, par le rassemblement des croyants… »

Commençons par noter que l’affirmation selon laquelle l’identité nationale ne peut être préservée que si et seulement si on reste fidèle aux valeurs de la sainte Eglise (sous-entendu Apostolique arménienne), conduit allègrement à oublier qu’il existe des catholiques arméniens, des protestants arméniens, des musulmans arméniens et même des athées arméniens et que ces croyants et non-croyants ne sont pas moins arméniens que n’importe quel autre et pas moins prêts que n’importe quel autre à défendre et illustrer l’arménité.

Par ailleurs, et malgré tout le respect qu’on peut devoir au saint homme, force est de remarquer avec quelle habileté de magicien il cherche à marier, dans une même phrase, deux entités aussi antithétiques que l’eau du temporel et l’huile du spirituel, au mépris de la réponse que le Christ fit aux Pharisiens : « Redde Caesari quae sunt Caesaris, et quae sunt Dei Deo. — Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. (Matthieu, XXII, 21). Nulle part dans les Evangiles, il n’est dit que la foi doive servir à préserver la conscience nationale d’un peuple donné. Et pour cause… Si cela était, dans l’esprit des croyants, le religieux risquerait de se diluer dans l’histoire, d’être contaminé par elle jusqu’à disparaître complètement. Or, rien n’est plus malsain que de conjoindre, dans une même soupe idéologique, des valeurs qui doivent être séparées. Mais le national-loussavorisme ne voit pas d’obstacle à le faire, car les Arméniens veulent tout : Dieu, le monde et l’argent du monde.

C’est donc, là encore, une manière de tromper la langue ordinaire en la revêtant d’apparats extraordinaires dans le seul but d’obtenir une obéissance de tous et d’exercer une domination sur tout. Or, la langue est d’abord faite pour organiser les choses du réel et les choses de l’esprit. Dans les Evangiles, le réel est au service de l’Esprit pour l’illustrer et le faire comprendre. Chez les Arméniens, l’Esprit est asservi aux réalités de l’histoire nationale. C’est pourquoi le chaos est à tous les étages d’une société malade d’elle-même. Que les Arméniens songent un instant au cas du mot génocide tel qu’il est vécu par la plupart des Turcs et aux conséquences mentales qu’implique le fait de nier son contenu historique. En Arménie, combien de mots sont ainsi vidés de leur substance morale ou légale !

Dès lors, c’est Babel dans les têtes. Babel dans les cœurs. Babel dans la langue.

Denis Donikian

A lire également : ARMENIE, la CROIX et la BANNIERE    

13 août 2012

E viva Armenia ! (12)

Vahé Avétian, Boghos Boghossian et les autres…

Le 17 juin dernier, au restaurant Harsnakar à Erevan, appartenant à l’oligarque Rouben Hayrapetian, alias « Nemets Roubo »,  trois médecins militaires étaient sévèrement battus par les gardes de sécurité pour des raisons restées inconnues. Vahé Avétian, 33 ans, l’une des victimes, devait décéder près de deux semaines plus tard à l’hôpital. Six hommes inculpés d’agression furent mis en détention préventive. La mort d’Avétian déclencha aussitôt une vague d’indignation dans la capitale, provoquant une série de manifestations de rue pour protester contre l’impunité dont jouissent aussi bien les riches hommes d’affaires proches du gouvernement que leurs gardes du corps. La colère des manifestants conduisit Hayrapetian à démissionner de son mandat de député du Parti républicain. Tout en reconnaissant sa responsabilité morale, Hayrapetian a fortement nié toute implication dans ces événements. Après avoir répondu positivement à la demande  de Tigran Yegorian, l’un des deux avocats représentant la famille de la victime, d’accéder au dossier, le chef de la police, Ruben Mkrtchian, aurait fait, depuis, marche arrière. Dès lors, à l’heure où nous écrivons, les avocats de la victime craindraient une éventuelle tentative de dissimulation des pièces de cette affaire. Selon un haut fonctionnaire, les enquêteurs ne verraient aucune raison juridique de poursuivre Hayrapetian, étant donné qu’il n’était pas présent à Harsnakar lors de l’incident. Les dirigeants de l’opposition qui exigèrent une enquête parlementaire distincte sur l’agression, ont vu leur demande rejetée par la majorité pro-gouvernementale à l’Assemblée nationale, au motif que les investigations policières étaient objectives et transparentes.

Il n’aura échappé à aucun protestataire en Arménie à quel point cette triste histoire rappelait la manière dont un sbire du président Robert Kotcharian avait tabassé à mort Boghos Boghossian, dans la nuit du 24 au 25 septembre 2011, au restaurant Aragast, autrement nommé Paplavok. Interrogé plus tard sur cet événement, Charles Aznavour, l’invité du président ce soir-là,  aura vivement répliqué en disant qu’il s’agissait probablement d’une crise cardiaque. Pour autant, on peut douter qu’il ait avancé cette explication par ignorance. En proférant pareille contre-vérité, c’était comme s’il nous révélait de quel côté de la conscience universelle il jouait son honneur. Depuis, les gazouillis d’Aznavour nous éraillent les oreilles. Comme on dit, la langue n’a pas d’os. Ce même soir, les autres clients n’auront pas boudé leur plaisir pour autant. Ils auront tranquillement continué leur dîner en plongeant le nez dans leur soupe au son de la musique ambiante. Intelligentsia friande de jazz comme il se doit. Les jours suivants, quelques journaux comme Haykakan Jamanak, Yerguir, Aravot… auront sauvé l’honneur du journalisme en publiant des déclarations indignées comme celle d’un groupe d’intellectuels, ou plus mesurées de David Haroutounian, Ministre de la Justice, ou franchement critique du député arménien, Emma Khoudabachian, membre du Parti Populaire arménien. Puis l’affaire fut enterrée. (Pour plus de détails, lire les textes que nous lui avons consacrés dans Un Nôtre Pays, Paris, Publisud, 2003, pages 154 et suiv.)

En réalité, cette sale histoire s’inscrit dans le paradoxe d’une culture chrétienne qui n’aura pas réussi à s’affranchir d’une violence primaire. Au cours des dix années qui précèderont celle de Boghos Boghossian, combien de prévenus entreront vivants dans les locaux de la police pour en ressortir morts d’une crise cardiaque ou suicidés, jusqu’au cas de Lévon Loulian, témoin malheureux d’un règlement de compte devant son restaurant. (On trouvera une liste des victimes de la police arménienne au chapitre 33 de notre roman Vidures, Paris, Actes Sud, 2011).

En d’autres termes, depuis le premier assassinat policier, en Janvier 1993, celui Roudik Vardanian, 22 ans, convoqué le matin même dans le cadre d’une enquête sur un vol, jusqu’au meurtre de Vahé Avétian, s’est installé en Arménie un climat de violence et d’impunité, fait d’enquêtes inabouties,  et qui a culminé une première fois avec l’attentat au Parlement du 27 octobre 1999, puis avec les événements du 1er mars 2008. En réalité, on ne peut s’empêcher de penser que les vrais responsables de la mort de Vahé Avétian sont ceux qui ont choisi d’ignorer les faits ou de garder le silence depuis le crime du Paplavok jusqu’au « suicide » de Lévon Loulian. Mais l’histoire n’oublie personne.

Depuis plus de quarante ans, à la faveur de nos allées et venues en Arménie, et depuis l’indépendance, de nos analyses (lire à ce propos Erevan O6-O8, Erevan, Actual Art, 2008), de notre implication comme observateur dans divers processus électoraux, sans parler de nos rencontres dans le pays profond au cours de multiples randonnées (Siounik Magnificat, Erevan, Actual Art, 2010, L’Enfer fleuri du Tavouch, Erevan Actual Art, 2011), nous avons constaté que si les différents régimes avaient permis des changements, comme n’importe quel pays en l’espace d’une ou deux générations,  c’était autant dans le sens d’une libération factice que dans celui d’un enlisement sournois et progressif. Or, le pourrissement d’une situation socio-économique arrive à maturité quand il crée une exaspération telle parmi les populations concernées qu’elle engendre deux sentiments antagonistes, à savoir la révolte et la résignation. Actuellement, les Arméniens donnent l’impression d’être partagés entre ces deux attitudes, sans qu’on sache laquelle va l’emporter.  Les optimistes s’accorderont à fonder leur espoir sur le réveil des mouvements civiques, tandis que les autres resteront minés par l’impuissance et la lassitude à l’origine d’une émigration de plus en plus inquiétante. De fait, l’Arménie se trouve à la croisée des chemins, au moment le plus critique de son histoire comme république indépendante, balançant entre ces deux tendances naturelles qui animent les peuples quand tout les pousse au désespoir : le sursaut ou la fuite.

A un de ses disciples qui lui demandait un jour à quelles conditions un pays pouvait vivre en paix, Confucius en donna trois : des armes en suffisance, assez de vivres et la confiance du peuple envers ses dirigeants. Il est évident qu’en Arménie tout le monde ne se nourrit pas normalement et que la foi s’est perdue. Quand un pays est déserté par une grande partie de sa population et que l’autre ne pense qu’à la suivre, c’est bien qu’il est déjà en voie de déliquescence. Car tout est conditionné par la confiance du peuple envers ceux qui le gouvernent. Sans cette confiance, la puissance militaire n’est rien. Et s’il fallait négliger une autre condition, ce serait la nécessité de se nourrir. Certes, des hommes mourront. Mais on peut accepter ce sacrifice si les chefs sont à la hauteur des enjeux politiques pour cristalliser les forces nécessaires au salut. Dans le cas contraire où les citoyens cessent de croire en eux, c’est l’assurance d’un effondrement général.  Or, Arménie des villes ou Arménie des campagnes, tout le pays n’est que plainte, défiance, dégoût, haine, cris et grincements. Le cœur n’y est plus. L’absurdité fait loi. L’arbitraire dégaine plus vite que son ombre…

Voici quelques-unes des formes que prend la démobilisation des esprits.

Il y a peu, Hovhannès Ishkhanian, auteur de nouvelles sur son expérience de soldat, a été inquiété par les autorités militaires. Il dénonçait les aberrations, la démoralisation et l’ambiance délétère qui règnent au sein de l’armée. Si nous ajoutons à cela les protestations hebdomadaires des mères de soldats morts dans leur rang au cours de circonstances jamais élucidées, nous sommes tenté de reconnaître qu’un malaise profond traverse l’armée arménienne.

Le droit à manifester son opposition au pouvoir en Arménie redécouvre l’arbitraire de la répression politique après l’amnistie décrétée en 2011 sous la pression internationale et en particulier des Européens. Quatre jeunes militants du Congrès national arménien, qui s’étaient heurtés à la police un an auparavant, reconnus coupables de violence contre les forces de l’ordre et « hooliganisme » seront condamnés à des peines allant de deux à six années d’emprisonnement. Les inculpés ont réagi avec colère à l’énoncé des verdicts. Celui-ci a provoqué l’indignation de dizaines d’opposants présents dans la salle d’audience, suscitant par la suite des manifestations de rue qui stigmatisaient le procès comme purement politique.

Nous avons vu de quelle manière les dignitaires de l’Eglise apostolique arménienne avait perdu tout crédit auprès des paroissiens de Nice, mais aussi de Genève et de Bruxelles, en voulant s’imposer en force  à tous les échelons de la vie cultuelle. C’est dire de quelle image négative cette Eglise vénale vient de se parer aux yeux d’une diaspora profondément choquée.

Mais cette crise de confiance se manifeste principalement à chaque élection. Les fraudes sont devenues la règle. Car ceux qui gouvernent non seulement contrôlent tous les rouages du processus électoral mais n’auront pas cherché à éclairer une population toujours habitée par les peurs héritées du système soviétique. Car en Arménie certains ignorent encore que voter est un acte secret, libre et inviolable. Atavisme dont se seront accommodés les trois présidents dans la mesure où chacun d’eux, loin de respecter la voix du peuple, et d’œuvrer pour l’affranchir,  n’aura cherché qu’à la détourner à son profit.   En ce sens, depuis vingt ans, le peuple arménien est un peuple qui aura été méprisé par ceux qui sont censés le conduire à plus de démocratie, plus d’égalité, plus de justice, plus de dignité.

Plus de dignité. Mais surtout moins de violence, aura clamé Hranouche Kharatian, sociologue, lors de la manifestation organisée le mardi 7 août, aux abords du restaurant Harsnakar, pour le 40e jour anniversaire de la mort de Vahé Avétian, en souvenir duquel des bougies ont été allumées.  Au fil des jours qui suivirent son décès, l’indignation fut générale. Des mouvements de protestation civique (actia),  impensables il y a quelques années, mais qui se sont renforcées chaque fois qu’on portait atteinte à l’espace public (affaire des kiosques de l’avenue Machtots), à la nature (construction d’une centrale hydroélectrique près d’une cascade dans le Shirak), aujourd’hui à des manifestants de l’opposition ou à de simples citoyens (ces trois médecins militaires tabassés dont faisait partie le malheureux Vahé Avétian), mais aussi à la littérature (Hovhannès Ishkhanian dont les ennuis ont provoqué la mobilisation des intellectuels en sa faveur). Sans parler du soutien apporté aux mères de soldats morts sans qu’on sache comment.   Des succès ont même été remportés à l’exemple des affaires des kiosques ou de la cascade dans le Shirak. A telle enseigne que l’ambassadeur américain John Heffern a voulu saluer la croissance de l’activisme civique en Arménie. Faisant état d’une récente estimation de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) classant ces mouvements dans les républiques de l’ex-Union Soviétique, il a révélé que la société civile en Arménie arrivait en deuxième position.  On peut regretter que le Comité de Coordination des Associations Arméniennes de France (CCAF) ne se soit pas fendu d’une déclaration de soutien à la société civile arménienne à l’instar de cet ambassadeur.  Il est vrai qu’il a beaucoup plus affaire avec les morts du peuple arménien qu’avec la survivance de l’Arménie.

Vahé Avétian serait-il le Mohamed Bouazizi d’Arménie, ce vendeur ambulant tunisien qui s’était immolé par le feu le 17 décembre 2010, en signe de protestation, et dont le décès fut à l’origine des émeutes qui déclenchèrent la révolution dans le pays ? Toujours est-il que sa tragédie aura brutalement réveillé les Arméniens en les jetant dans les rues pour conspuer l’arrogance des oligarques et dénoncer leur mainmise sur l’économie nationale. Les manifestants ont déjà obtenu que Nemets Roubo soit démis de sa fonction de député et ne lâcheront pas l’affaire tant que les vrais coupables ne seront pas jugés. Même si le traumatisme causé par les dix morts du 1er mars 2008 est encore trop vif pour que l’exaspération sociale, après des années de laisser faire, produise cette explosion radicale dont elle aurait besoin. Mais nul doute que se soit développée une sensibilité civique inédite, dont l’effet aura au moins eu le mérite de ringardiser la classe politique actuelle. Accompagnés par des personnalités de premier plan comme Hranouche Kharatian, Larissa Alaverdian, Zarouhie Postandjian, Artour Sakounts et surtout l’indécrottable grande gueule qu’est Vartkès Gaspari, présent à tous les rassemblements de protestation et capable, de sa grosse voix, d’éructer à la face des policiers qu’ils ne sont que des ordures (tagank), des voyous, des hooligans.

De fait, les plus jeunes et plus actives figures de la contestation se défendent de mettre en avant leur individu au détriment du groupe. Communiquant par Internet, à la barbe et au nez des autorités, cette jeunesse vivante et bouillante a réussi à développer dans tout le pays une réactivité à l’injustice qui n’existait pas auparavant. Par ailleurs, quelques écrivains courageux, critiques et briseurs de tabou, (Violette Krikorian, Mariné Pétrossian, Tigran Paskevitchian, Vahan Ichkhanian  et autres), appartenant à la génération de leurs aînés, jouent encore un rôle d’éveilleurs à travers leur blog ou leurs textes, en pointant du doigt les machinations de la politique et les absurdités de la vie sociale. Sans oublier le travail pionnier de sites où figurent des textes fondamentaux de la pensée occidentale, propres à nourrir la réflexion critique. Pour exemple, le site Arteria.am tenu par Mkrtitch Matévossian, dans lequel figurent des textes de Michel Foucault, mais aussi des interventions d’auteurs locaux comme Vartan Djaloyan, sans oublier les contributions des  intellectuels de la diaspora. Soulignons que ce même Mkrtitch Matévossian, éditeur militant de la culture, publie depuis plusieurs années, et vend au prix d’un lavach, des traductions d’auteurs français contemporains en édition bilingue, avec l’aide du service culturel de l’ambassade de France à Erevan.  Dans le domaine de la littérature étrangère, nous devons également mentionner l’excellente revue Artasahmanian Grakanutyun  (littérature étrangère) tenue à bout de bras par Samvel Mkrtitchian, traducteur d’Ulysse et fervent connaisseur de James Joyce. Quant à l’association UTOPIANA, basée à Genève et créée par Anna Barseghian et Stefan Kristensen, elle travaille à mettre les jeunes artistes arméniens en contact avec les problématiques esthétiques du monde contemporain. Enfin, au 16 rue Halabyan à Erevan, se dresse le fameux Centre TUMO, une école de premier plan où des jeunes, triés sur le volet, sont formés pour marier technologies et créativité.

Tandis que l’homo sovieticus arménien, qu’il soit politicien, écrivain, artiste, universitaire ou autre, s’accroche encore aux vieilles lunes d’avant l’indépendance, un nouveau monde des idées et de la citoyenneté est en train de naître sous nos yeux en Arménie. Fatalement, c’est cette génération qui va gagner la bataille de la démocratie, du droit et du progrès technique en Arménie, laissant derrière elle blettir les vieilles têtes, les vieilles idées et les vieilles méthodes qui étouffent encore la société. Un mouvement profond, sain et contestataire pousse à la roue les mentalités pour vivifier l’esprit civique.  L’Arménie bouge, même si les tenants du profit contre le bien public, du prestige contre le respect de l’individu n’ont pas encore compris ce qui se jouait sous leurs yeux.

Dans un parc du quartier de Nork, après l’inauguration de sa statue, des ouvriers s’affairent à la construction d’un musée dédié à Nansen. Interviewé par un journaliste, un habitant du quartier fait part de son étonnement. « Je comprends qu’on rende hommage à Nansen, car il le mérite. Mais pourquoi ne pense-t-on pas à construire des toilettes publiques ? » C’est que, cher monsieur, l’Arménie vaut plus que l’Arménien. Et vous vivez encore dans une société où l’individu à qui on inculque le devoir de mémoire ne doit pas pisser quand l’envie lui titille le prépuce.

Seulement voilà, et c’est nouveau, cet habitant et d’autres, veulent des toilettes. Le jour où les dirigeants de l’Arménie auront compris que l’homme arménien, avant d’être un acteur économique et un élément politique de la société, est un corps inscrit dans un environnement naturel nécessaire à sa survie, la révolution pour l’individu sera proche. Elle arrive déjà.

8 août 2011

VIDURES, roman à paraître chez Actes Sud

Filed under: LIVRES — denisdonikian @ 5:11
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Aux confins d’un pays en charpie, le chant contestataire de Gam’, vagabond magnifique, fils en fugue, orphelin inconsolable, poète clandestin et chiffonnier de fortune, nous guide à la rencontre d’une petite humanité de marginaux qui luttent pour vivre au cœur du désastre hérité d’un passé en forme de champ de bataille. 
Entre cimetière et décharge municipale, au pied du mont Massis, parmi les damnés de l’histoire, une allégorie époustouflante de l’Arménie d’aujourd’hui – ou de la condition humaine de toujours ? Quelque part entre Shakespeare, Beckett et Hrabal, une voix puissante, lyrique, théâtrale, iconoclaste pour un premier roman politique aux allures de sombre farce existentielle.

(Argumentaire Actes Sud)

Hayeren : Գերեզմանատան և քաղաքային աղբանոցի միջև

Décharge et cimetière sur la route de Noubarachen en Arménie. ( Photo Denis Donikian  Copyright)

23 janvier 2011

La démocratie par le feu.

La honte ! La honte ! Les Arméniens rasent les murs, ferment leur chapka et remontent le col de leur veste. Ils ne veulent pas être reconnus. Vous vous rendez compte, un peu ! Les Tunisiens ont renversé en quelques jours leur Ben Ali. Mais les Arméniens braillent depuis des années sans faire bouger Sarkissian d’un poil. Un type se transforme en chachlik et voilà toute la Tunisie qui s’embrase.  Pourtant, le chachlik, les Arméniens ils connaissent. Ils ne font même que ça. Eh bien, rien à faire. Ça ne les fait pas descendre dans la rue et ça n’ébranle pas le président. Un jour, à un jeune qui sirotait son café glacé sur une terrasse, je lui ai dit, mais brûle-toi, tu sauveras ta patrie ! Me brûler ? il a répondu. Mais pour quoi faire ? J’ai des cousins en Amérique. Qui paierait mon café glacé sinon ? Et pour me narguer, il s’est allumé une cigarette. En Arménie, les briquets servent à ça, pas à se donner le feu. Les corps s’enfument, et ça fait marcher le business. C’est qu’un Arménien, c’est pragmatique. Un briquet, ça sert à mettre le feu au bois pour le chachlik et ensuite à s’allumer une cigarette.  Chaque Arménien mâle préfère mourir à petit feu dans une pseudo-démocratie plutôt que de se transformer en torche simplement pour refuser cette même pseudo-démocratie. Reprends tes esprits, khyiâr (comprendre cornichon) ! D’ailleurs les militants LTP ( comprendre Lévon Ter Pétrossian) ont horreur de la violence. Ils ont appris ça chez Gandhi.  Mais si Gandhi a réussi à chasser les Anglais, LTP qui avait été chassé par la rue comme président n’est toujours pas arrivé à chasser le président Sarkissian avec la même méthode. Et LTP ne peut tout de même pas demander à Kotcharian de lui donner des cours particuliers en la matière. Ce serait indécent. De fait la non-violence selon LTP est politique, rien que politique. Une non-violence arménienne en somme. Alors que la non-violence selon Gandhi  avait des racines morales et philosophiques. Et même humanistes. LTP veut changer Serge Sarkissian. Gandhi veut changer l’homme. On ne verra jamais des Arméniens accepter de recevoir des coups pour démoraliser leur agresseur et lui tendre avec leurs joues le miroir de sa propre misère morale. Sinon, ce qu’il faut souhaiter aux opposants arméniens, c’est qu’ils aillent faire des stages d’immolation politique en Tunisie. Et surtout qu’ils fassent un pèlerinage à Sidi Bouzid où Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu. C’est qu’on ne peut pas se transformer en chachlik comme ça. Les Arméniens, pour intelligents qu’ils soient, pourraient se rater. Par exemple en appliquant la flamme de leur briquet à leur dernière cigarette, celle du condamné à mort volontaire.  Le temps qu’elle se consume, leur pragmatisme pourrait avoir raison de leur geste salvateur… Comment ? Moi ? Tu voudras que j’apprenne à me faire griller aussi ? Mais j’habite pas l’Arménie ! Arménien, oui, mais arménien et autre chose. Comme Aznavour. Lequel ne fume pas, et il a bien raison.  Ne pas fumer, ça conserve la voix. Et puis il représente l’Arménie en Suisse. Qu’est-ce qu’il irait foutre en Tunisie ? Chanter Ave Mariiiiiiia ?

30 juillet 2010

Le pays de la foi perdue

Filed under: Généralités,MARCHER en ARMENIE — denisdonikian @ 3:29
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Décharge de Gyumri . Photo de Denis Donikian ©

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L’indépendance  a débraillé les Arméniens. Leur langue se déboutonne à tout va. Ils s’offrent une débauche de paroles comme s’ils respiraient l’air du large, celui de la démocratie. Car plus ils parlent, plus ils se sentent citoyens. La critique subjective étant, à leurs yeux, consubstantielle au sentiment de citoyenneté. Mais cheminez dans ce pays à la rencontre de ses hommes et vous entendrez rarement de leur bouche autre chose que des paroles de frustration. Comme si le vent du large s’était rabattu contre eux en tempête. Et s’ils ne se plaignent pas ouvertement, leurs conditions de vie aussi absurdes qu’humiliantes suffisent à parler pour eux. Le pays est jugé à l’aune des amputations économiques et politiques que chacun subit. Qu’il soit, comme c’est souvent le cas, propriétaire de sa maison, l’Arménien ne se sent pas moins pauvre en raison du souci qui le mine au quotidien à devoir gagner sa pitance. Mais, ingénieux comme il est, il semble rarement à court. On se prépare contre l’hiver en confectionnant des conserves, en faisant sécher des légumes, en stockant du sucre, du riz ou du blé concassé… Ce qui alimente la critique est ce qui ronge l’âme, à savoir l’angoisse permanente liée aux nécessités de l’existence. De fait, il n’est pas erroné de dire que l’Arménie donne l’impression de baigner dans un pessimisme exacerbé qui déborde les cerveaux et autorise toutes sortes de fuites, qu’elles soient physiques ou mentales.

La trouble agitation qui sous-tend la vie sociale vient du fait que chaque citoyen doive engager sa force de survivance dans un ensemble inextricable d’autres forces tendues vers le même souci. L’image de vie policée que donne le pays n’est qu’illusion. Car sitôt qu’on pénètre dans la tête des gens tandis qu’ils se livrent à vous, on perçoit des luttes pour la préservation individuelle, des poussées rapaces et des flux d’intérêts qui s’entrecroisent et cherchent à grappiller constamment du bien partout où c’est possible, souvent même sur le bien d’autrui. La loi mentale dominante consiste à contenir ou à contourner les menaces des prédateurs en devenant prédateur soi-même. Le meurtre des entreprises publiques a jeté les Arméniens dans des formes de commerce qui épousent toute la panoplie de la rapine, allant de la tromperie ouverte au chantage à la compassion, l’autre étant vu comme une poche dont il faut aspirer le contenu. En ce sens, tous les moyens sont bons. (Mais pour un commerçant honnête, vendre équivaut à un acte de mendicité.) De fait, on vit dans un climat permanent de sourde violence, fondé sur un non moins permanent sentiment de suspicion.

On peut dire sans hésiter que les trois premiers présidents de la république d’Arménie ont une part égale de responsabilité dans l’orchestration du climat délétère qui sévit de nos jours. Ils ont troublé les règles et violé les institutions, soit en bafouant la voix des électeurs, soit en ouvrant les vannes d’un capitalisme frénétique, et donc en laissant s’exprimer les instincts les plus sauvages. Ils ont cassé les usines et favorisé le rapt des biens publics. Au travail des gens, ils ont préféré le travail de l’argent. Certes, toute guerre a des faims d’ogresse. L’Arménie a dû répondre à l’urgence de l’auto-défense et à la légitimité de son combat au Kharabagh. Mais dès lors, comment comprendre qu’au moment où elle sacrifiait ses enfants, aient émergé en toute impunité des fortunes colossales, les présidents donnant le la en la matière ? Comment fermer les yeux sur ces palais d’autant plus monstrueux qu’ils défient l’imagination et scandalisent le cœur ? C’est que les politiques semblent préoccupés à faire des lois qui favorisent davantage leurs intérêts qu’elles ne servent à effacer la pauvreté. Ainsi en créant une fratrie soudée autour de ses propres avantages, les chefs ont gardé l’assurance de conserver leur charge soit par le marchandage, soit par la force, soit par le mensonge, soit par la fraude.

Il suffit d’avoir des yeux et des oreilles pour lire et entendre l’abîme qui s’est creusé entre les autorités et les citoyens. Un abîme de méfiance et de dégoût. La vie sociale n’est qu’une litanie de déchirements et la vie politique une rengaine d’inimitiés qui ruinent les rêves.

Depuis que je les fréquente, les Arméniens ont toujours affiché leur envie de déserter l’Arménie (tandis que ceux de la diaspora y cherchent un enchantement. C’est que l’Arménie se visite d’autant mieux qu’elle se vit mal). Hier, ils voulaient goûter au monde, aujourd’hui  le dégoût les pousse hors du pays. Nombreux sont ceux qui choisissent la fuite par le sauve-qui-peut, préférant les aléas d’une émigration hasardeuse à leur asphyxie au pays. Combien de familles amputées de leurs enfants n’avons-nous pas rencontrées ! Mais combien d’autres s’échappent en tirs groupés pour éviter cette amputation ! Les adolescents rêvent unanimement de partir loin et vite. Toutes les étudiantes en langues étrangères n’ont d’autre idée que celle de se trouver un homme à l’étranger avant qu’elles ne cèdent à la pression de leur famille et se condamne à supporter toute leur vie les affres d’une société archaïque. Plutôt la modernité hors du pays que l’indignité chez elles.  Quand on cesse d’attendre une lueur, on se cherche un ailleurs. En fait, on peut subir l’hostilité un temps, on ne peut la souffrir tout le temps.

Qu’on se mette un instant dans la peau d’un citoyen arménien. Ni aimé, ni respecté, ni protégé, ni rassuré. Ballotté entre un président illégitime et des politiciens affairistes, une police qui peut vous tuer un homme en garde à vue, une justice aux ordres, des journaux de plus en plus à l’étroit, une médecine douteuse, des hôpitaux sans humanisme, une système éducatif vénal, une Eglise riche, une armée qui humilie le troufion, une indépendance aliénée et toute une multitude grouillante de petits prédateurs aux aguets dans les rues et les administrations. Et faites-vous une vie avec ça. D’où ces expressions populaires : Khoujane yerkir (pays voyou), aprélou degh tchi (ce n’est pas un endroit où vivre).

Denis Donikian

© Photo Denis Donikian

Complément d’information :

D’après les résultats d’un sondage réalisé par le centre britannique d’opinion publique « Gallup international » (auprès de 13 000 personnes dans 12 républiques post-soviétiques, sans préciser le nombre de personnes interrogées en Arménie), 39% de la population arménienne souhaiteraient quitter définitivement le pays, alors que ce taux est de 14% pour la Géorgie et de 12% pour l’Azerbaïdjan. 44% de la population arménienne souhaitent quitter temporairement le pays pour l’étranger en quête d’un travail. Il s’agit des plus mauvais résultats dans l’espace de la CEI, selon Haykakan Jamanak.
Sur fond de ce sondage, Haykakan Jamanak rend également compte du « Rapport mondial sur le développement humain 2009 » publié par le PNUD, qui relève que depuis l’indépendance, le nombre de personnes ayant émigré d’Arménie se situe entre 800 000 et 1 000 000. Au cours du premier semestre de 2009, le nombre de personnes qui ont émigré d’Arménie est de 30 000 (23 100 pour la même période de 2008). Les auteurs du rapport observent que le souhait de quitter l’Arménie et l’indifférence vis-à-vis de l’avenir de ce pays s’enracinent de plus en plus au sein de la société arménienne.

Service de presse de l’ambassade de France en Arménie

4 mars 2010

Les médaillés, les médaillants et les autres.

L’Arménien adore les médailles. C’est humain, me direz-vous. Non, c’est arménien. Car l’Arménien adore par-dessus tout les médailles arméniennes. C’est qu’elles exigent plus d’efforts que les breloques étrangères ou les rubans exotiques. Et j’en connais qui sont embusqués derrière leur ordinateur 24 heures sur 24, un plateau d’amuse-gueule ou leur boîte aux lettres, à l’affût de ces frivolités. Peu leur chaut de savoir qui les donne, ces décorations arméniennes. Ce n’est pas le médaillant qui compte, mais la médaille. Sinon pourquoi notre postulant chercherait-il à serrer tant de mains ? Des mains, oui, mais à vrai dire de préférence des mains qui ont de la hauteur. Des mains de médaillés ou des mains qui les font. Genre mains de ministres. Ministre de la corruption, ministre de la guerre civile ou ministre du chômage, par exemple. Ou mains de président de ces mêmes ministres. Et qu’importe qu’il soit président d’une république meurtrière ou président d’une république de la chasse à l’homme et du sauve-qui-peut. Le titre de la fonction vaut plus que l’action réelle. Plus le titre est ronflant, plus il fait briller la breloque. Notre Arménien embusqué est toujours preneur. Pourvu que la médaille soit arménienne et que cette médaille montre aux Arméniens qu’il n’y a pas plus arménien que lui.  Mais quand on est soi-même président de quelque chose et qu’on est décoré par un président plus haut que soi, fût-ce, dois-je le répéter, le président d’une république meurtrière, d’une république de la chasse à l’homme et du sauve-qui-peut, on atteint le sommet du petit Massis de l’égolâtrie coïtale, et tout ça pour bons et loyaux services envers l’Arménie, le gouvernement de l’Arménie et son état dépressif. (Je dis bien petit Massis, car pour le grand, le sommet des sommets, il faut déployer des ruses d’alpiniste autrement plus subtiles et qui ne s’acquièrent qu’avec l’expérience). Et n’allez pas croire que ce président de quelque chose médaillé par le président d’une république meurtrière ou d’une république de la chasse à l’homme et du sauve-qui-peut en sortira amoindri. Que non ! Il n’entrera pas pour autant dans un état dépressif. Car toute médaille offerte par le président d’une république meurtrière ou d’une république de la chasse à l’homme et du sauve-qui-peut ne fait pas du médaillé un meurtrier, ni un chasseur d’homme, ni un pourvoyeur d’exilés, fussent-ils arméniens, je le précise. C’est la médaille qui fait le médaillé pas celui qui la donne. La médaille, c’est un peu d’éternité qu’on ajoute à sa vie. Un bouclier contre les assauts du néant. Pour services rendus à la nation. Et surtout pas une forme d’asservissement du médaillé au médaillant. NON…

Mais alors, et les autres ? me direz-vous. Vous ne parlez pas de ces autres auxquels votre titre fait allusion. Les autres ? Ah les autres ! Ceux que leur président nouvellement médaillé représente auprès de la puissance médaillante ? Mais qu’ils s’en réjouissent ! Et alléluia au plus haut des cieux ! N’est-ce pas un peu eux-mêmes qui est décoré ainsi par le truchement de leur président ? Et n’allez pas dire ou croire que cette médaille fait de chacun des représentés un meurtrier, un chasseur d’homme ou un pourvoyeur d’exilés. Ce n’est pas comme si on demandait à un sapin de faire l’arbre de Noël en le décorant d’une médaille pour l’élever à la dignité de grand-croix de l’ordre national des bûcherons. Non, pas ça.

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