Ecrittératures

12 juin 2015

Le pardon selon Phakyab Rinpoché

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1 – Transcrit par Sofia Stril-Revern, le récit de Phakyab Rinpoché intitulé La méditation m’a sauvé (le cherche midi, 2014) est riche d’enseignements sur la pratique et le concept de compassion qu’il tient pour « l’un des joyaux les plus précieux » de la culture tibétaine. En 1997, de retour au monastère d’Ashi, près de Lithiang, à la demande du Dalaï-lama, le moine Phakyab Rinpoché, alors âgé de 31 ans, y enseigne les principes de base du bouddhisme aux fidèles, après quarante années d’endoctrinement communiste. La police du peuple le soupçonnant d’appartenir à la « clique du dalaï », le convoque en novembre 1998 avant de l’emprisonner deux mois plus tard.

2 – Incarcéré durant trois mois, battu, électrocuté, torturé par la faim et la soif, Phakyab Rinpoché ne trahira pas pour autant le Dalaï-lama. Ses parents réussissent à obtenir son hospitalisation pour soigner son pied droit. En juillet 1999, il parvient à fuir et à rejoindre le Népal l’année suivante. Arrivé en Amérique le 27 avril 2003, il est hospitalisé pour une grave gangrène le mois suivant à l’hôpital Bellevue où les médecins envisagent une amputation sous le genou. Après réflexion, et suivant les conseils du Dalaï-lama (« Tu as en toi la sagesse qui guérit »), Phakyab Rinpoché, considérant sa maladie comme une grâce, décide de se guérir en purifiant un débordement de karma négatif qui mûrit en lui. Durant trois années de méditation selon des techniques appropriées, sa gangrène disparaît et ses tissus se réparent d’eux-mêmes.

3 – L’admission à la clinique Bellevue des survivants de la torture étant conditionnée par un entretien avec un psychologue, Phakyab Rinpoché va devoir faire remonter «  la douleur inavouable du déni d’humanité, subi dans les geôles chinoises », conscient que son histoire est d’autant plus banale qu’elle est partagée par toute la diaspora tibétaine. Or, devant la psychologue de l’hôpital, le malade plaisante sur les mauvais traitements qu’il a endurés plutôt que de se laisser aller à la victimisation comme l’aurait fait un Occidental. Pour lui, s’enfermer dans un passé douloureux, c’est devenir son propre bourreau.

4 – De fait, «  la victime, ce n’est pas moi, dira-t-il. C’étaient mes geôliers. J’étais sorti de prison. Mais eux ? Ils étaient enfermés dans un engrenage infernal qui les poursuivrait pendant cette vie et pendant plusieurs vies encore ! » S’étonnant alors de l’acharnement de ses bourreaux à supplicier quelqu’un qu’ils ne connaissaient pas, Phakyab Rinpoché est conduit à penser que, loin d’être à l’extérieur de soi, « l’ennemi véritable est à confronter en soi-même ». Il précise : «  Nous étions tous victimes. J’étais physiquement leur souffre-douleur et ils étaient la proie de leurs propres émotions incontrôlées ».

5 – Dès lors, retournant la situation en profondeur, Phakyab Rinpoché estime qu’il a trouvé dans l’adversité une « source de sagesse ». «  J’ai donc de la gratitude envers ceux qui m’ont torturé. Ils m’ont enseigné la patience, la compassion inconditionnelle et l’impartialité, comme aucun de mes maîtres ne l’a fait ». Adoptant une posture de reconnaissance envers ceux qui lui infligèrent des souffrances, il aura à cœur de les tenir pour les agents de sa propre transformation.

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13 avril 2015

Le monde d’après…

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 3:41
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Chacun savait que l’année 2015 allait connaître un pic dans l’indignation que suscite le déni du génocide des Arméniens depuis cent ans. Mais personne n’aurait osé imaginer l’ampleur des manifestations commémoratives, couplées à des revendications de plus en plus pressantes, non seulement de la part des Arméniens dans le monde, mais aussi des démocraties et des humanistes qui voient sous leurs yeux comment le silence sur les événements de 1915 a encouragé leur répétition. Ainsi à l’heure où nous écrivons ces lignes, le pape François vient lui-même de prononcer ces mots que lançait dans le silence général le si méconnu Centre d’Études Arméniennes : «  le premier génocide du XXème siècle ». De même, chaque jour des figures se lèvent contre l’oubli, des livres se publient pour prouver encore et encore, des manifestations s’affichent en criant : «  Premier génocide du XXème siècle ». C’est dire qu’en ce mois d’avril, la fièvre va monter d’un cran chaque jour et la Turquie négationniste n’aura d’autre choix que de baisser la tête et rentrer dans son trou. Et toutes les galipettes à la Gallipoli qu’elle voudra dresser contre ce déferlement n’y pourront rien. Erdogan lui-même deviendra inaudible. C’est l’honneur des Arméniens et des démocrates de rester fermes et dignes au regard des monstres qui érigent l’histoire en mensonge et finaudent pour faire croire que l’humanité se construit sur la barbarie, quitte à se virginiser ensuite par la diplomatie, le chantage et l’argent. Car non contents de nier leurs crimes, nos criminels affichent encore leur arrogance sans la honte que devraient leur inspirer leur bassesse et leur hypocrisie. Pour preuve, la présence du Premier ministre Davutoglu en première ligne lors des manifestations officielles en faveur de Charlie Hebdo n’aura pas empêché quelques mois plus tard la Turquie d’inculper deux journalistes du quotidien Cumhuriyet, Ceyda Karan et Hikmet Cetinkaya, pour avoir illustré leur éditorial d’une caricature controversée du prophète Mahomet extraite de l’hebdomadaire satirique français.

Il reste que cette année ne devrait apporter aucune réponse ni morale, ni politique aux inquiétudes arméniennes. Penser que la Turquie va lâcher les vannes après cent ans de constipation historique, c’est croire qu’une poule pourrait pondre des œufs en cube. Autrement dit, le trop qui se produira en cette année du centenaire, tant en livres qu’en manifestations, risque de voir le ballon se crever de son propre excès de fièvre. On se demande même si les années qui vont suivre ne seront pas des années de relâchement. Or, à nos yeux, le plus important doit venir après le centenaire. C’est en 2016 que les publications et les manifestations devraient faire la preuve que les Arméniens ne lâchent rien, ni la bride commémorative, ni la justice pour l’ombre de l’oubli. De fait, l’année 2016 sera cruciale car ils vont devoir s’inventer une existence collective fondée sur la revendication par le droit et sur la survie par la culture.

Avec le centenaire, les Arméniens auront acquis d’être reconnus d’une manière définitive et indubitable dans leur malheur et leurs spoliations. Or, cette année du centenaire devrait leur permettre de jouer un jeu complémentaire à celui de la remémoration, à savoir de rappeler partout où la Turquie souhaiterait faire son entrée dans le concert des grandes nations démocratiques qu’elle a d’abord le contentieux arménien à résoudre. Cette stratégie d’empêchement est essentielle car à la moindre faiblesse de la communauté arménienne, la Turquie pourrait en tirer profit pour ouvrir une brèche et les pays se laisser aller à n’entendre que leurs intérêts stratégiques et économiques. Le peuple arménien a un devoir de rappeler ces mêmes pays où il se trouve à un impératif éthique quant à sa cause. Tant que cette cause ne sera pas résolue, la civilisation restera malade et incapable de grandir. Car si la civilisation veut avoir un sens elle devra en passer par là. Si l’humanité souhaite la pacification des conflits, elle ne peut faire l’économie du génocide arménien.

Parallèlement, les Arméniens de la diaspora vont devoir continuer à dire que leur origine géographique les rend aptes à entretenir le dialogue sur des bases saines avec la société civile turque qui sait bien que l’obstination négationniste de ses gouvernants conduit à des pathologies qui à la longue affecteront en premier lieu les enfants. En maintenant le mensonge historique, les conflits intergénérationnels au sein de la société turque relativement à la question arménienne vont immanquablement gripper toute démarche vers plus d’évolution démocratique. On est en droit de se demander même si le formatage des esprits par les fictions officielles se substituant à la réalité historique ne va pas enrayer aussi l’évolution psychique des Turcs eux-mêmes. Les jeunes Turcs appelés à voyager seront obligatoirement confrontés au regard désapprobateur des étrangers désormais au fait du crime commis en 1915 et de son déni. La «  faute » qui va peser sur la société turque ne va pas manquer de perturber une jeunesse de plus en plus en désir de normalité au sein du monde actuel.

Le danger qu’a déjà soulevé Taner Akçam serait que la Turquie laisse parler du génocide sans pour autant se mettre dans l’obligation d’un revirement politique vers une reconnaissance officielle. De la sorte, les Arméniens seront confrontés au ventre mou d’une Turquie qui fera bonne figure sans jamais changer d’un iota le négationnisme profond qui maintient les assises de la nation. Or, c’est justement dans cette phase de tolérance indifférente que devront œuvrer la diaspora et l’Arménie. A savoir, harceler la Turquie pour l’acculer au mur de sa propre responsabilité.

De fait, c’est l’européanisation de la Turquie qui permettra de résoudre bien des problèmes, tant ceux qui relèvent de l’ouverture des frontières que celui d’une reconnaissance assortie de réparations. L’Europe ! L’Europe ! L’Europe ! Voilà le champ des idées où les Arméniens pourraient porter leur action.

Denis Donikian

6 avril 2015

Arménie, A l’ombre de la montagne sacrée

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 8:35
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Les petits livres obligent à la concision dans la crainte du raccourci. Alors que la grande cavalerie des mastodontes galope déjà depuis bientôt quatre mois sur le parcours du centenaire du génocide arménien, l’ouvrage de Tigrane Yegavian la joue discrète, sans pour autant céder à la complaisance. En effet, s’il est justifié de crier haut et fort que les Arméniens ont été victimes d’un génocide il y a cent ans et que depuis, la Turquie se mure dans son crime de silence (voir le livre de Gérard Chaliand, chez l’Archipel), encore faut-il présenter aux profanes qui sont ces Arméniens d’hier et d’aujourd’hui qui fon tant parler d’eux. Or cette monographie, (que devrait bientôt compléter celle de Séta Mavian), publiée dans la collection L’âme des peuples, aux éditions NEVICATA, est un véritable bijou d’intelligence et de savoir-faire. Pour avoir rencontré Tigrane Yegavian, je peux assurer que le jeune homme sait garder toute sa lucidité tout en nourrissant une réelle passion pour le peuple arménien. Une jeune homme qui vient de loin pour avoir parcouru non seulement l’Arménie actuelle, mais aussi l’ancienne avec les yeux d’un esprit hanté par l’inquiétude sombre du passé et les merveilles de sa culture.

L’ouvrage se partage en deux volets : une partie introductive et une autre d’entretiens avec trois hauts personnages de la culture arménienne, Jean-Pierre Mahé, Lévon Abrahamian et Ludmila Harutunian.

Ce n’est pas seulement le journaliste qui nous renseigne sur la République d’Arménie, mais aussi et surtout un Arménien dont l’avenir, quoi qu’il advienne, est nécessairement lié à ce pays. Comme journaliste, Tigrane Yegavian fait parler les autres, ceux qui vécurent, vivent ou se nourrirent de l’histoire de cette terre : l’écrivain Levon Khetchoyan, Kostan Zarian, Yeghiché Tcharens, Hovhannès Chiraz mais aussi Vassili Grossman et tant d’autres. De sorte que la lecture s’enrichit sans cesse des points de vue qui s’entrecroisent et donnent vie à la matière du livre. Et comme tout livre écrit sur les Arméniens, l’auteur tente de percer le secret de leur « dur désir de durer » au regard des pressions physiques de l’histoire et de la géographie. L’une de ces valeurs qui aident à perdurer : « l’adhésion charnelle à la croix arménienne, si reconnaissable, dont chaque extrémité annonce la vie éternelle ». A savoir, plus précisément, cette merveilleuse figuration du bourgeonnement qui « printanise » chaque angle des branches de la croix. De fait, l’Église arménienne aura réussi à maintenir, contre les tempêtes de l’histoire, l’esprit du peuple, son unité et sa foi, et aussi à nourrir sa consolation, sinon son fatalisme. Que pour certains, elle fut aussi cette faiblesse qui facilita le génocide, qu’elle rendit les âmes molles devant la perversité de leurs bourreaux, que la compassion aura conduit à la soumission, on ne le dira pas car ce n’est que partiellement vrai. Certains prêtres auront à tort conduit le peuple au légalisme, tandis que d’autres bénirent les armes. D’autre part, la conversion des Arméniens qu’on présente souvent comme radicale, miraculeuse et pérenne ne convainc pas. On sait que des restes de paganisme infuse la foi des Arméniens, même aujourd’hui. Que des croyances anciennes n’ont rien perdu de leur vivacité, qu’elles sont subtilement niellées à la foi chrétienne. Bref, que le christianisme s’est imposé comme religion d’État davantage par la force que par l’adhésion du coeur. (Ce qu’on a vu hier avec l’islamisation des Arméniens, aujourd’hui avec les agissements de l’Etat islamique, comme le firent les jésuites avec les primitifs ou même au Vietnam).

Tigrane Yegavian soulève aussi toutes les problématiques liées au génocide, évoque les manières de vivre à l’arménienne, les rapports de l’Arménie avec la diaspora, le conflit infini du Karabagh. Bref, un texte tout en nuances qui s’inscrit dans les livres d’initiation, de passion ardente et de rêve douloureux.

Editions NEVICATA

9 €

19 juillet 2013

Les caves d’Etchmiadzine.

VOROGNAVANK

VORODNAVANK

N’en déplaise aux thuriféraires patentés de l’Eglise apostolique arménienne, la démission du Père Norvan Zakarian a brusquement révélé au grand jour des pathologies d’autant plus surprenantes qu’on aurait eu du mal à croire qu’elles fussent possibles au sein de cette vénérable institution. Certains, au nom de principes plus proches d’une conception unitarienne de la communauté que d’un renouveau religieux, ont cru bon de souhaiter que le Père Zakarian revienne sur sa décision. On peut demander à un gardien de la foi arméno-chrétienne, et de surcroît aguerri par son sens et son expérience de la  patience, qu’il tienne un temps sa main droite au cœur d’un guêpier, mais on ne peut exiger qu’il y tienne son corps entier. D’ailleurs, tous nos laïcs arménomaniaques, qui déplorent aujourd’hui ce qu’ils appellent une défection, se sont-ils empressés de le soutenir alors qu’il supportait de plus en plus mal les harcèlements, les humiliations, les agressions que faisaient pleuvoir sur lui sa hiérarchie ? La démission du Père Norvan Zakarian résulte avant tout du lâchage de toute la communauté des fidèles. Je dirais même de toute la diaspora et de ses représentants après les alertes constituées par les affaires de plusieurs paroisses, à commencer par celle de Nice. De mon côté, ignorant que Monseigneur Zakarian jouait à son corps défendant un rôle de courroie de transmission, ignorant ce qu’il pouvait endurer à devoir se plier aux diktats de la maison-mère, je lui fais mes excuses pour des propos qui auraient pu manquer de retenue. Et je salue aujourd’hui une démission par laquelle le Père Zakarian sauve et pérennise l’Eglise apostolique arménienne tandis que ceux qui se croient à l’intérieur deviennent par le même coup des étrangers à la parole du Christ.

Il suffit d’évoquer les articles déjà publiés et qui continuent de paraître tant en Arménie qu’en France, mais aussi les émissions de radio chez nous, pour mesurer l’impact de l’événement.  Il reste que ces confessions, déclarations, opinions en tous genres nous laissent volontiers sur notre faim. On s’autocensure, on dit sans dire, on retourne le négatif en positif, bref on prend les Arméniens pour d’imbéciles petits moutons tout en leur donnant du foin pour satisfaire leur besoin de vérité.  Mais pour dire la vérité, celle qu’on connaît, la vérité la plus simple, encore faut-il éviter de la noyer sous un fatras d’intentions idéologiques, de ruses dialectiques ou de considérations historiques.

Lors de son entretien à Radio Ayp, Monseigneur Zakarian aurait annoncé que le Père Vatché, accusé d’actes de violence, avait été blanchi en appel. On peut supposer qu’il ignorait encore le jugement par lequel ce même Père Vatché avait été condamné à deux ans de prison ferme, commuée en prison avec sursis comme le veut une tolérance accordée à des personnalités étrangères. De fait, l’élément déclencheur de cette ténébreuse affaire aura été ce Père Vatché dont le catholicos dira que sa «  soutane relèverait de [s]a propre dignité [au catholicos] comme elle doit relever de la [sienne] [au Père Norvan] et de celle de chaque ecclésiastique arménien ». Il faut que le lecteur entende cela : un Père condamné pour violence à deux ans d’emprisonnement ferme serait indispensable à la dignité de sa « sainteté »,  alors que ce même catholicos aura excommunié à tour de bras des religieux indemnes de toute condamnation mais ayant eu le malheur de déplaire au berger d’amour de tous les Arméniens. Tous des judas ! Et cerise sur le gateau, il exigera du Père Norvan qu’il lui trouve un travail digne ( le Père Vatché ayant été gardien pour nourrir sa famille, seulement gardien, sans attache avec aucun des mafieux qui sévissent sur la Côte d’azur où son bracelet électronique l’empêche désormais de circuler). Faute de quoi, le Père Zakarian serait viré. A savoir viré de l’Eglise apostolique arménienne. Mais, votre seigneurie, Père saint de corps et d’esprit, le Père Norvan, ce sont des années de service et de dévouement, on ne peut pas… Et que diraient les Arméniens de France, éreintés, dilués, déboussolés ? Rien à cirer ! RAUS !  C’est que dans cette Eglise, on ne vous vire pas pour indignités morales ou religieuses. Dans cette Eglise on peut vous canonner hors toutes raisons canoniques. Enfin cet ultimatum a été confirmé, non pas au cours d’une audience privée, dans un endroit conforme à la dignité de la personne et à la gravité de la situation.  Mais dans un aéroport, en présence d’hommes politiques arméniens de haut rang. Pour qu’ils entendent bien qui est qui et qui peut faire quoi.  Car, chez nous, là où les pas se perdent, la nation peut se défaire. Pour preuve, la diaspora, qui a de la colère à revendre quand il s’agit des Turcs, n’aura même pas eu un frémissement d’indignation. Ses dignes représentants n’auront même pas protesté devant cette curée dont la victime était aussi un des leurs, peut-être le meilleur d’entre eux.  Ce jour-là, il faut bien le dire, c’est toute la diaspora qui a été humiliée, comme elle l’a été à Nice, à Genève et ailleurs. Ce jour-là, le locataire d’Etchmiadzine s’est montré comme le propriétaire de l’Eglise apostolique arménienne. Ainsi donc le flagrant délit est-il sous nos yeux. L’Eglise apostolique arménienne n’appartiendrait pas aux Arméniens. Celui qui doit servir d’apôtre entre Dieu et les hommes, qui doit s’inspirer de Dieu pour se mettre au service des hommes, cet homme-là se sert des hommes pour qu’il soit craint et vénéré comme un dieu. Car c’est un dieu de clémence ( Père Vatché), un dieu de colère ( Père Norvan), un dieu de possession, qui prend ce qu’il veut, où il le veut ( Paroisses de Nice et autres), un dieu qui fait la pluie et le beau temps dans l’esprit de ses ouailles. Un dieu qui n’a que faire de la démocratie…

Pour autant, dans ce même entretien, le Père Zakarian aurait soutenu que le catholicos avait toujours respecté les principes démocratiques, principalement dans l’affaire de Nice. Or, le comportement du catholicos à son égard contredit cette appréciation, comme si la victime cherchait à ne pas trop noircir son bourreau. De fait, il s’agit bien d’une forme d’autoritarisme reflétant ce que l’archevêque aura dénoncé dans sa lettre de démission, à savoir ce « climat qui règne au monastère-mère des Arméniens, où prévaut l’absence d’amour et de bienséance ainsi qu’un fatigant culte de la personnalité ».

Qu’est-ce à dire dans le fond ? Que même le plus indigne de ses prêtres mériterait de la part du catholicos l’attention du berger à sa brebis égarée ? Quoi de plus louable ! Quelle meilleure preuve de compassion ! Mais dans la pratique machiavélique d’Etchmiadzine sauver un prêtre implique aussi de pouvoir en jeter un autre au rebut. Et quel autre ! Sans une once de scrupule. Dès lors, on est en droit de se demander ce que vaut une Eglise qui relève les businessmans en soutane et écrase les obéissants ? Quel est ce chef d’Eglise qui joue avec le destin des hommes, élevant les uns et rabaissant les autres, et faisant de l’obéissance l’instrument de ses caprices ?

Et par ailleurs, pourquoi ne pas s’interroger sur les raisons pour lesquelles  un catholicos défend un prêtre dont le comportement n’est pas celui d’un homme d’Eglise ? Les paroissiens de Nice en savent quelque chose. Qui tient l’autre par la barbichette ? Pour quelles motivations supérieures, secrètes ou affectives, le catholicos cherche-t-il à garder un prêtre qui ruine l’image de l’Eglise, quitte à détruire un autre qui l’honore ? Le subalterne aurait-il de quoi faire chanter son supérieur que celui-ci le défende jusqu’à envisager de se débarrasser d’un archevêque, et pas des moindres ?

Comme je l’ai dit par ailleurs, cette Eglise paye en dérives autoritaires, arrogance et comportements discutables de trop donner à César et pas assez à Dieu.  On veut nous faire croire que les dernières élections ont été les plus démocratiques qui soient pour la désignation du catholicos, en l’occurrence Karékine II. Plus démocratiques ne veut pas dire démocratiques. On conçoit difficilement que la corruption généralisée qui sévit en Arménie se soit arrêtée comme par enchantement aux portes de la citadelle d’Etchmiadzine.( Son appétit est tellement vorace qu’elle déborde même sur notre Côte d’Azur ). La cité qu’on espérait être un îlot d’amour et de respect mutuel, serait selon le Père Norvan Zakarian, un lieu où ils feraient défaut au profit d’«  un fatigant culte de la personnalité ». En d’autres termes, Karékine II serait dans l’ordre du religieux ce qu’est Serge Sarkissian dans celui de la politique. Son symétrique exact, avec le costume pour unique différence. A telle enseigne qu’on voit mal le premier froisser le second.  Entente qui conduit le représentant du Christ sur la terre arménienne à trahir ce qui devrait être son souci majeur, à savoir la compassion. Si cette Eglise s’inspirait des principes évangéliques, elle veillerait d’abord à nourrir les pauvres qui sont légion en Arménie. Mais le faire équivaudrait à dénoncer la politique sociale de Sarkissian. Alors on construit en plein Erevan une annexe d’Etchmiadzine, dans le quartier des grands hôtels et du luxe clinquant. Car faute de pouvoir et de savoir construire les hommes par la parole du Christ, cette Eglise bâtit des églises. Croyant magnifier Dieu par la pierre, elle Lui élève en réalité des tombeaux.

Cette Eglise, qui n’a jamais su séparer le religieux du national, devait fatalement conduire aux dérives qui explosent aujourd’hui au nez et à la barbe de tous les Arméniens. A commencer par une forte déspiritualisation de la nation arménienne. A croire que c’est la seule Eglise où un athée se trouve à son aise. Car pour être de l’Eglise arménienne, il ne suffit pas de croire en Dieu, d’y venir pour faire le plein de valeurs chrétiennes. Etre arménien suffit. Ce qui conduit à dire que  l’Eglise arménienne n’est que le théâtre de la nation, et ses représentants des comédiens qui ont appris par cœur des rengaines qu’ils doivent savoir bien nasiller.

Eglise café au lait, qui offre à ses officiants la possiblité de se beurrer la biscotte, avec en sus la fermière si elle vient à passer. On peut encore admettre que le spirituel n’inspire plus nos Arméniens dont le fonds mental tient le sol pour unique absolu. Il reste que le désarroi dans lequel nous laisse la démission du Père Norvan Zakarian aura produit un véritable trouble moral dont on sent bien qu’il découle d’une perte généralisée de l’éthique. Je veux dire qu’il aura mis au jour ce que nous avons toujours voulu cacher. Car la vérité ne se tue pas. La vérité ne peut s’excommunier d’un mot. Les vérités intimes, les vérités profondes que nos arménolâtres ont voulu camoufler, soit parce qu’ils avaient honte, soit parce qu’ils étaient pleutres, viennent aujourd’hui au-devant de la scène jouer leur part. Car toutes nos vérités nauséabondes, enfouies de force, un jour ou l’autre remontent en surface sous forme de souffrances. C’est ainsi que nous créons nos bourreaux et créons nos martyrs. Quand la diaspora va visiter les ruines de nos églises, elle ignore que ce sont les ruines morales et spirituelles de la nation arménienne d’aujourd’hui qu’elle a devant les yeux. On savait la corruption politique du pays, on a voulu ignorer l’état de déliquescence morale qui affectait aussi le seul lieu qui devait préserver comme un trésor des valeurs d’humanisme, de charité, d’amour. Ce lieu qui aura cédé lui aussi aux tentations  les plus tristes. Car nous savons désormais qu’un prêtre condamné à la prison peut avoir les faveurs exclusives du chef spirituel de tous les Arméniens au détriment des meilleurs.

On nous dit du trouble-fête qu’il aille faire pénitence dans un couvent. Si au moins ce dignitaire avait la dignité d’un repenti. Car être élevé à la fonction de dignitaire ne vous confère pas forcément de la dignité.  Être dignitaire n’est d’ailleurs qu’une manière de camoufler ses indignités. N’en déplaise à ceux qui nous feront une moue d’indignés, d’aucuns pensent même qu’Etchmiadzine serait un vivier d’indignitaires. Pourtant les affaires de Nice ne sont qu’une litanie d’indignités qui auront indigné plus d’un paroissien. A commencer par celle qui consiste  pour un officiant ( le Père Vatché)  à interrompre sa messe pour tancer un vendeur de cierges… Mais au fait, qu’on nous dise où sont les couvents actifs en Arménie pour qu’on puisse y envoyer cet homme-là faire pénitence à défaut de lui trouver un pénitencier digne de sa soutane dont le catholicos soutient qu’elle  serait le garant de sa dignité. Quels sont les anachorètes qui par leurs prières seraient à même de sauver ce peuple de ses propres démons ? D’ailleurs, voilà bien ce qui manque à ce pays. Des hommes de prière. Des hommes de pénitence. Des fous de Dieu. Quand on sait que le catholicos a autorisé que le monastère de Tatev devienne un monument qui rapporte au même titre que la Tour Eiffel ou les Studios d’Hollywood, on comprend vite de quelle sauce est faite sa conception du religieux. Ce monastère devait être un haut lieu de l’esprit.  Mais le vide de Tatev est à l’image du vide spirituel du chef spirituel de tous les Arméniens. N’est pas Grigor Tatevatsi qui veut, lequel écrivait : «  L’âme peut tomber malade de la même manière que le corps ». Or, le grand corps du peuple arménien est aujourd’hui malade de son peu d’esprit.

Eglise archaïque que l’Eglise arménienne, tenue par des perroquets, qui ressassent des formules dont ils ne pratiquent plus le sens. Eglise passéiste, embaumée de traditions obscures, argentée, dorée, qui ne sait pas répondre aux interrogations des hommes, ni à leurs besoins, ni à leurs angoisses. Eglise de l’indifférence, de l’arrogance et de l’obscurantisme qui distille des superstitions, diffuse des fables, s’octroie des saintetés artificielles. Et sous ce fatras de fadaises dignes de contes pour enfants attardés, elle contribue à enniaiser le peuple et étouffe la parole vivifiante du message évangélique. Que fait-elle pour les pauvres ? Rien. Que dit-elle aux politiques pour améliorer le sort de ces pauvres ? Rien encore. Quelles réflexions mène-t-elle sur la bioethique, l’avortement, la contraception ? Allez savoir. L’entendez-vous défendre la femme qu’on bat ? Que dit-elle aux riches qu’elle ne dit pas à elle-même ?  En somme, Eglise qui baptise, qui marie, qui enterre et qui empoche.

C’est dire que l’Eglise d’Etchmiadzine, sous le catholicossat de Karékine II, n’est à ce jour ni crédible ni croyante.

 

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Lire aussi « Arménie, la Croix et la Bannière » de Denis Donikian, Editions Sigest, 2012,2013

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4 mars 2010

Les médaillés, les médaillants et les autres.

L’Arménien adore les médailles. C’est humain, me direz-vous. Non, c’est arménien. Car l’Arménien adore par-dessus tout les médailles arméniennes. C’est qu’elles exigent plus d’efforts que les breloques étrangères ou les rubans exotiques. Et j’en connais qui sont embusqués derrière leur ordinateur 24 heures sur 24, un plateau d’amuse-gueule ou leur boîte aux lettres, à l’affût de ces frivolités. Peu leur chaut de savoir qui les donne, ces décorations arméniennes. Ce n’est pas le médaillant qui compte, mais la médaille. Sinon pourquoi notre postulant chercherait-il à serrer tant de mains ? Des mains, oui, mais à vrai dire de préférence des mains qui ont de la hauteur. Des mains de médaillés ou des mains qui les font. Genre mains de ministres. Ministre de la corruption, ministre de la guerre civile ou ministre du chômage, par exemple. Ou mains de président de ces mêmes ministres. Et qu’importe qu’il soit président d’une république meurtrière ou président d’une république de la chasse à l’homme et du sauve-qui-peut. Le titre de la fonction vaut plus que l’action réelle. Plus le titre est ronflant, plus il fait briller la breloque. Notre Arménien embusqué est toujours preneur. Pourvu que la médaille soit arménienne et que cette médaille montre aux Arméniens qu’il n’y a pas plus arménien que lui.  Mais quand on est soi-même président de quelque chose et qu’on est décoré par un président plus haut que soi, fût-ce, dois-je le répéter, le président d’une république meurtrière, d’une république de la chasse à l’homme et du sauve-qui-peut, on atteint le sommet du petit Massis de l’égolâtrie coïtale, et tout ça pour bons et loyaux services envers l’Arménie, le gouvernement de l’Arménie et son état dépressif. (Je dis bien petit Massis, car pour le grand, le sommet des sommets, il faut déployer des ruses d’alpiniste autrement plus subtiles et qui ne s’acquièrent qu’avec l’expérience). Et n’allez pas croire que ce président de quelque chose médaillé par le président d’une république meurtrière ou d’une république de la chasse à l’homme et du sauve-qui-peut en sortira amoindri. Que non ! Il n’entrera pas pour autant dans un état dépressif. Car toute médaille offerte par le président d’une république meurtrière ou d’une république de la chasse à l’homme et du sauve-qui-peut ne fait pas du médaillé un meurtrier, ni un chasseur d’homme, ni un pourvoyeur d’exilés, fussent-ils arméniens, je le précise. C’est la médaille qui fait le médaillé pas celui qui la donne. La médaille, c’est un peu d’éternité qu’on ajoute à sa vie. Un bouclier contre les assauts du néant. Pour services rendus à la nation. Et surtout pas une forme d’asservissement du médaillé au médaillant. NON…

Mais alors, et les autres ? me direz-vous. Vous ne parlez pas de ces autres auxquels votre titre fait allusion. Les autres ? Ah les autres ! Ceux que leur président nouvellement médaillé représente auprès de la puissance médaillante ? Mais qu’ils s’en réjouissent ! Et alléluia au plus haut des cieux ! N’est-ce pas un peu eux-mêmes qui est décoré ainsi par le truchement de leur président ? Et n’allez pas dire ou croire que cette médaille fait de chacun des représentés un meurtrier, un chasseur d’homme ou un pourvoyeur d’exilés. Ce n’est pas comme si on demandait à un sapin de faire l’arbre de Noël en le décorant d’une médaille pour l’élever à la dignité de grand-croix de l’ordre national des bûcherons. Non, pas ça.

6 août 2009

Recette pour faire un Arménien

Tropcontent

« Trop content » de Milo Dias

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Pour faire un Arménien, prendre le nom que vous souhaitez donner à votre créature, Arguichti par exemple, l’écrire sur un bout de papier biodégradable et le plonger dans un récipient (un récipient de préférence à une lessiveuse) rempli de 1700 cl d’une macération de roses d’appellation contrôlée, ayant 1700 ans d’âge.

Ajouter 1700 mg de ferveur nationale et 1700 de complots historiques. Une pincée de chants patriotiques, une autre de chants pathétiques, une autre de chants liturgiques.

Verser un verre de vin d’Achdarag et une poignée de neige prélevée sur le mont Arakadz.

Hacher menu une page de livre arménien (la date de parution importe peu, seules les lettres comptent).

Verser 1700 cuillerées à soupe de sang d’agneau sacrifié frais en ayant bien pris soin de ne pas demander son avis à la victime. C’est un bon liant (et liant est un bon mot).

Ne pas oublier l’or (de qualité supérieure) : 1 g,

l’encens : 10 grammes,

le tuf : 100 grammes,

la terre : 1000 grammes.

Passer le tout au mixeur.

Attendre que ça prenne la consistance d’une pâte un peu cuivrée qui va foncer au soleil.

Attendre longtemps. 9 mois selon les normes naturelles.

Ensuite, faire confectionner par votre femme ou votre maîtresse un petit bonhomme bien couillu conforme à votre image quand vous êtes au top de vos performances.

Le placer sur le rebord de votre fenêtre devant l’Ararat.

(Cette mise en regard est recommandée comme étant l’âme de toute l’opération).

Choisir une belle aube pour le réveil du petit couillu. Laisser sécher le temps qu’il faudra.

Il est nécessaire que les yeux s’ouvrent et le sexe se lève au même moment avec la montée du soleil. Si la conjonction de ces trois élévations a lieu à la seconde près, votre bonhomme viendra au monde à bon escient (inutile de dire que le mot escient est le meilleur qui soit).

Prononcer le prénom choisi, le plus typique et le plus ancien possible, en l’occurrence Arguichti. (Éliminer les Tartabiti, Chinguetti, Serengueti, Ouistiti, qui font trop peu national).

Choisir un mouton, le sacrifier à Etchmiadzine en évitant de lui demander son avis, faire chanter un religieux, braire une ânesse (le i-an d’une ânesse est de bon augure). Le religieux devra tremper le pouce dans le sang de l’animal sacrifié et marquer d’une croix le front de l’enfant.

Vous aurez alors un garçon arménien.

Qu’il soit croyant ou non est sans importance. C’est une chose qui peut venir, ou ne jamais arriver. Mais vous aurez façonné une créature déterminée par sa passion de la liberté.

Préparer alors un grand repas pour les réjouissances, avec khorovadz à déchirer avec les dents, inviter voisins, pauvres et parentèle. Ne pas chasser les chiens errants qui auraient été attirés par les bonnes odeurs.

NB : Il arrive que, durant le séchage, le couillu perde ses attributs majeurs. Ce sera donc une fille. La fille arménienne étant un garçon arménien qui a raté. Mais c’est quelque chose d’arménien. Et de nécessaire, ne serait-ce qu’à la confection de cette recette, surtout pour l’accrochage des attributs susdits. Ne prenez pas pour autant cet échec pour un complot féministe. Les voies de la créature arménienne sont impénétrables. Mais, dès lors, il vous sera recommandé de recommencer toutes les opérations, une à une, sans jamais désespérer d’y parvenir un jour.

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Extrait de Hayoutioun ( Nouvelles d’Arménie  édition, 2005)

17 juin 2009

Le sein de ma mère et autres adversités

accouchement

Je venais à peine d’être expulsé qu’un « Pouah ! » de délivrance sortit de ma bouche à la grande surprise de mon père qui assistait à l’accouchement. Il s’attendait à un cri tribal du genre « Haï ém yéss ! » ( Arménien je suis !). En lieu de quoi il reçut en pleine gueule ce « Pouah ! » répulsif qui vient à un nouveau-né pour avoir résisté douze heures durant aux vagues musculaires que produisent des entrailles en effort de dégagement. Douze heures je fis crier ma mère et douze heures pleurer son mari. C’est qu’ils avaient programmé ma mise au monde à une date précise, le 24 avril, journée de deuil pour tous les Arméniens. Mais durant douze heures, je luttai des mains et des pieds pour m’agripper aux chairs visqueuses du dedans et éviter l’aspiration du dehors. Et c’est ainsi que je réussis à naître un 25 avril, comme n’importe qui.

Mes géniteurs avaient conjugué leurs ruses patriotiques pour soumettre la biologie de la parturition à la mystique nationale. Ce que je sus au fur et à mesure que se formait mon cerveau. Chaque fois que mon père s’adressait à ma mère durant sa grossesse, c’était pour lui dire son espoir qu’elle accoucherait le 24 du mois d’avril comme ils l’avaient programmé. Et elle lui répondait qu’elle l’espérait aussi. C’était comme s’ils jouaient au ping-pong avec cette date. Ils le faisaient sciemment, pensant qu’elle s’incrusterait dans mon esprit et me ferait obligation de la respecter le jour venu. Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est que ce chiffre de 24 s’affichait en moi dans les teintes les plus sombres et les plus violentes au point que j’éprouvais d’intenses douleurs sitôt qu’ils l’évoquaient, à voix haute bien entendu.

À la minute qui suivit mon expulsion, on me coucha sur la poitrine de ma mère. Nous étions joue contre joue, elle avait un visage renfrogné tandis que j’arborais un sourire triomphant. Mon père avait quitté la salle de travail, fou de rage.

« Tu peux être fier de toi, me dit-elle. Salaud ! Je vais t’en faire baver pour le vilain tour que tu nous as joué ! – Vous aviez comploté contre moi pour me mettre au monde un jour de deuil. Eh bien c’est raté. – N’aie crainte, ton père et moi, nous allons rattraper le coup. Pour commencer, tu t’appelleras Arguichti. – Quoi ? Avec un nom pareil, mes copains d’école auront beau jeu de me moquer. Ouistiti ! Tartabiti ! Titicaca ! Voilà de quels sobriquets ils me m’affubleront. Les enfants, c’est cruel. – Quand j’y pense, continua la mère, j’ai lu et relu à haute voix durant toute ma grossesse du Janine Altounian pour te mettre un peu de trauma dans le crâne, j’ai écouté avec mon iPod des chants de fedayin, et ça t’a rien fait. Tu es sorti de moi aussi guilleret qu’un jeune garçon qui sort de sa compagne pour la première fois. – Mais vous ne m’aviez pas demandé mon avis ! J’ai quand même le droit de dire mon mot, non ? – Quand on a un héritage à assumer, on met de côté son petit moi. Oublier, c’est trahir. – Je n’ai trahi personne, puisque je n’ai pas encore vécu, qu’est-ce que tu me chantes là ? – En refusant de naître un 24 avril, tu as trahi les attentes de tes parents. Si tu t’étais laissé aller, à chaque anniversaire nous aurions pu le même jour manifester contre les Turcs et le soir fêter ta venue au monde. C’est la vie, non ? – Certes, mais ce n’est pas la mienne, seulement la vôtre. – Grandis encore un peu, et on te jettera à l’école Tbrotsasére pour t’infliger l’arménien. – Mais vous ne le parlez pas, vous, l’arménien. Je vous ai bien entendu pendant que j’étais dans ton ventre ? Vous parliez français entre vous. Ce n’est pas bien ça. – Nous, nous n’avons pas eu le temps d’apprendre. Il a fallu travailler, travailler. Mais tu apprendras l’arménien pour nous. Et le soir tu nous liras Haratch. – Haratch ? Mais il n’existe plus. Vous l’avez enterré il y a quelques jours ? – Eh bien autre chose. – Après tout pourquoi pas. Encore heureux que je ne sois pas né dans une famille fanatique du biniou. – L’arménien, c’est mieux que le biniou. Sans arménien, pas d’Arménien. – Et avec qui vais-je le parler, l’arménien ? Avec la statue de Komitas, peut-être ? – Mais comment tu sais ça, toi, qu’il y a une statue de Komitas ? – Vous en avez parlé entre vous. Il m’a tout l’air d’un chevalier à la triste figure mais sans cheval… – Ne blasphème pas, je te prie, surtout le jour de ta naissance. – J’aimerais bien retourner là où j’étais, en tout cas. – Tu sais bien que c’est impossible. – Mais alors je vais traîner des parents comme vous toute ma vie ? – Plus que ça mon fils. L’éternité. Tu as toute l’éternité pour nous remercier. – Et pas une seconde pour être moi-même. – Oh, on peut t’accorder ça, mais ça sera dur. Même Hélène Piralian ne pourra pas venir à ton secours. – Personne alors pour m’expliquer comment je pourrais me moquer de vous ? – Si, un certain Denis Donikian. Mais lui, c’est un malade. Et je t’interdis de le fréquenter. – Mais quoi, c’est un assassin, un clown, un extrémiste ? – L’affaire est close. Maintenant il faut téter. Au fait, j’y pense, ce Donikian-là a écrit de drôles de choses sur la tétée arménienne… Bon désormais, tu boiras du lait maternisé à la bouteille. Infirmière ! Infirmière ! S’il vous plaît ! »

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PS : Toute ressemblance avec des personnes réelles ou ayant existé n’est pas fortuite et engage l’auteur.

5 juin 2009

Accords et désaccords avec Laurent Leylekian (2ème partie)

« Un homme, ça s’empêche… » (Albert Camus)

Un matin, juchée sur un âne, une jeune fille d’à peine seize ans, mariée dans l’urgence, son époux de deux ans son aîné et la sœur de celui-ci quittent Malatia pour fuir vers Alep. On imagine mal dans quels déchirements et en proie à quelles angoisses, sachant qu’ils auront à traverser des régions  hantées par la haine de l’Arménien.  Ils étaient mes parents et ma tante. Moins de sept ans auparavant, Malatia avait été un centre de transit pour tous les déportés du nord et de l’ouest, non loin du terrible camp de Frendjelar. Longtemps je me suis demandé par quel miracle mes parents avaient échappé au sort réservé à tous les Arméniens de l’Empire ottoman durant ces années noires. Tout d’abord, grâce au maire de Malatia, Moustapha agha Aziz oglou, qui n’eut de cesse de travailler pour sauver des vies arméniennes et qui mourut en 1921, assassiné par un de ses fils pour son aide aux ghiavour. Mais aussi grâce à la protection de l’agha dont ma grand-mère maternelle avait sauvé des flammes la caisse de son commerce sur le marché. Maintenant, dites-moi, Monsieur Leylekian, si je dois prononcer avec vous l’anathème que vous avez lancé à Althen-les-Paluds, à l’adresse de Monsieur Baskin Oran : « Eh bien, oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents » ?

L’expression « ou leurs équivalents » n’adoucit en rien l’usage que vous faites du mot nazi, fût-il repris à Monsieur Baskin Oran qui le récuse. Or, l’incongruité anachronique de ce terme, précisément connoté dans l’imaginaire européen, conduit à obtenir l’effet inverse de celui que vous aviez souhaité. Il dessert votre démonstration, par ailleurs fort subtile, en la plaçant d’emblée sur le registre de l’émotion. Sans oublier que votre acrobatie verbale, qui consiste à opérer un transfert comparatif douteux avec le génocide juif, laisserait penser que le génocide arménien ne possèderait pas ses propres mots pour contredire ceux qui le nient. Comparaison n’est pas raison. Et même si l’esprit génocidaire se retrouve dans tous les génocides accomplis, leurs modalités historiques ne sont ni interchangeables, ni superposables.

On pourrait comprendre que votre « raccourci » avait pour seul but de provoquer un choc. Or, comme on ne guérit pas un cheval de sa fièvre en le fouettant, on ne « réveille » pas un négationniste turc avec ce genre de formule cinglante, fût-il plus averti qu’un ultranationaliste aveugle comme la Turquie sait en produire. Au contraire, on conforte sa négation. Mais pire que cela : maintenant que votre phrase, qui assimile les grands-pères des Turcs d’aujourd’hui à des nazis, circule via Internet et dans les journaux, non seulement vous aurez donné raison aux négationnistes orthodoxes contre les 30 000 signataires de la pétition, mais vous aurez surtout réussi à hérisser les personnes de conscience qui auraient souhaité comprendre et s’informer. En d’autres termes, vous aurez réussi à créer du négationnisme, de ce négationnisme dont se nourrissent vos activités à Bruxelles,  quand la tâche des Arméniens a toujours été de le faire reculer par tous les moyens. (Au point qu’on se demanderait si vous ne l’avez pas fait intentionnellement). La situation aurait été désespérante si tous les Arméniens qui vous ont écouté ce jour-là avaient partagé votre point de vue. Mais certains qui auront « rattrapé » votre mauvais coup auront gardé quand même ouverts les voies de la persuasion et les chemins qui perpétuent les rencontres.

Si votre radicalité convient à Bruxelles, dans laquelle je ne doute pas que vous devez exceller, ce jour-là, à Althen-les-Paluds, elle n’était pas de mise. Les affrontements émotionnels finissent souvent par des empoignades. Or, ce jour-là vous aviez l’occasion de parler d’homme à homme avec Monsieur Baskin Oran, de raison à raison, et vous avez cédé à la tentation de la rancœur. Une rancœur vieille de près d’un siècle, contenue en vous comme un héritage sacré, et que vous avez libérée comme si c’étaient tous nos ancêtres qui crachaient ces mots : « Eh bien, oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents » sur un Turc que vous teniez enfin à votre merci. Comme si les morts d’hier autant que les vivants d’aujourd’hui vous autorisaient en les prononçant à franchir les limites de la raison, fort que vous étiez de ce droit universel dont se réclament les victimes passées et présentes d’un crime aussi absolu que le génocide de 1915.

Et pourtant, je vous le répète, mon histoire ne se reconnaît pas dans vos mots lâchés en forme de couperet. Dès lors, en prenant l’initiative de parler au nom de tous, sans aucune distinction, fort de ce droit absolu que confère à ses victimes un crime de génocide, vous vous êtes autorisé à négliger que d’autres pouvaient penser autrement l’actualité de la cause arménienne. Ce jour-là, par vos mots, vous m’avez volé quelque chose qui ne vous appartenait pas.  En transférant le combat au nom de la nation arménienne contre l’État turc, des instances internationales au sein d’un débat public, vous avez imposé un point de vue que vous croyiez général sans tenir compte de ceux qui n’auraient jamais prononcé vos paroles, ni vous embarrasser d’une éventuelle confusion des genres. C’est que, à Althen-les-Paluds, vous étiez devenu tous les Arméniens tandis que Monsieur Baskin Oran était devenu l’État turc.

Dois-je rappeler que, quoi qu’on puisse penser de lui, Monsieur Baskin Oran  aurait dû être salué pour son courage à venir se présenter en personne, tel qu’il est, c’est-à-dire un intellectuel suffisamment attaché à son pays (eût-il un passé « nazi ») pour prendre le risque de commencer à le nettoyer de ses mensonges (fût-il lui-même de ceux que les récits du génocide arménien ne rendent pas « fous »), selon le rythme qui lui convient et dans le contexte sensible d’une société sourcilleuse ? De fait, invité par des Arméniens, dans le cadre d’un débat sur la cause arménienne, Monsieur Baskin Oran n’avait pas à subir ce manquement aux règles de l’hospitalité que vous lui avez infligé. J’imagine mal Monsieur Marc Nichanian, au cours des conférences qu’il a données à Istanbul, invité par ces mêmes intellectuels que vous assimilez à des serviteurs de l’État turc, devant essuyer une sentence du même genre que la vôtre ou son équivalent.

Votre phrase serait anodine si vos lecteurs aujourd’hui la négligeaient au profit de votre démonstration. Il reste que la seule chose qui sera retenue, à coup sûr, seront ces mots : « vos grands-pères étaient des nazis ». Or, il suffit de les rapprocher de votre titre : « Société civile et intellectuels turcs au service du négationnisme d’Etat », pour comprendre ce que vous sous-entendez. Dès lors tout s’explique ainsi : « Puisque vos grands-pères étaient des nazis, vous étiez déterminés, pour le moins, à devenir vous-mêmes des négationnistes. En somme, si vos grands-pères étaient des nazis, vous êtes aussi par le même coup plus ou moins voués à le devenir sous la forme de son avatar moderne qu’est le négationnisme. » Il n’y a pas d’échappatoire. Comme si j’étais voué à être alcoolique parce que mes grands-parents l’étaient.  En l’occurrence, Monsieur Baskin Oran ne pourra pas nier qu’il est un négationniste, pour la bonne raison que ses grands-parents se sont comportés comme des nazis.  Monsieur Baskin Oran aura beau protester, vous opposer qu’il ne sait pas dans le fond comment se sont comportés ses grands-parents en 1915, rien n’y fera. Le mois de février a trente jours de la même manière que les grands-parents de Monsieur Baskin Oran étaient des nazis, comme l’exige le système. On voit par là que l’anti-négationnisme peut vite se muer en enfermement, pour ne pas dire en un fanatisme  prompt à virer au complexe de persécution. Même s’il existe des anti-négationnistes intégristes du genre intellectuel comme vous l’incarnez, Monsieur Leylekian.

Ce qui rend votre anathème particulièrement insupportable, c’est qu’on y retrouve un relent de cette doctrine communiste de l’influence directe qu’aurait exercée l’origine de classe des parents et des grands-parents sur l’accusé. En l’occurrence, la culpabilité de Monsieur Baskin Oran contiendrait la culpabilité de tout le peuple turc. J’imagine ce qu’il a pu ressentir ce jour-là à Althen-les-Paluds. Mais surtout les Arméniens qui s’y trouvaient. Par votre phrase : « vos grands-pères étaient des nazis », le monde était brusquement devenu irrespirable.

De fait, vous ne vous embarrassez pas de cette notion de culpabilité concernant les Turcs d’aujourd’hui. Qu’ils n’aient pas trempé, par la force des choses, dans le génocide arménien, ne vous trouble pas. Qu’ils aient subi un formatage qui a duré plusieurs décennies ne vous intéresse pas non plus. Qu’ils soient éduqués aujourd’hui dans le mensonge, qu’ils baignent dans une société ultranationaliste, qu’ils soient plongés dans une démocratie militariste, pour ne pas dire ergenekonisée en profondeur,  vous dérange encore moins. Et pourtant, la plupart d’entre eux, moins ces 30 000 signataires de la pétition dont fait partie Monsieur Baskin Oran, plaident non coupables concernant les événements de 1915. Loin de leur faire comprendre qu’ils ont une responsabilité dans cette « histoire » sur laquelle s’est bâtie la République de Turquie, vous vous êtes contenté de les charger aussi fortement que s’ils avaient été eux-mêmes les bourreaux des Arméniens. Loin de leur reconnaître des circonstances atténuantes, vous vous empressez d’en faire des innocents diaboliques. « Vos grands-pères étaient des nazis ».

Vous vous dites lecteur du Procès de Kafka. Et justement, votre réquisitoire porte moins sur un crime commis par votre accusé que sur ce qu’il cache. Vous glosez sur ce que Monsieur Baskin Oran aurait dit et écrit pour le juger sur ce que ses paroles dissimulent. En réalité, ce n’est pas vous, en personne, qui menez l’accusation, mais le système que vous représentez, c’est-à-dire la substance même du procès. Car le droit absolu qui réclame une justice absolue pour un crime aussi absolu que le crime de génocide vous conduit à vous ériger en tribunal absolu. Ce que nous dit Le Procès, comme le précise Milan Kundera, c’est que le tribunal selon Kafka «  est une force qui juge, et qui juge parce qu’elle est force ; c’est sa force et rien d’autre qui confère au tribunal sa légitimité ». Cette légitimité, vous la puisez dans l’absolu de ce crime absolu, absolument impuni qu’est le génocide des Arméniens. Voilà pourquoi, ce jour-là, à Althen-les-Paluds,  vous avez transformé Monsieur Baskin Oran en une victime kafkaïenne et vous vous êtes érigé en tribunal kafkaïen.

Vous ne me ferez pas croire qu’en étant l’un des quatre initiateurs de la pétition de pardon, Monsieur Baskin Oran appartienne à la masse figée des négationnistes turcs. Cette pétition aurait au moins eu le mérite de tenter une sortie hors de la pensée systématisante dans laquelle on a plongé l’ensemble des Turcs. Ne vous en déplaise, bon an mal an, avec toutes les précautions et les réticences qu’elle nécessite, cette pétition revêt tous les aspects d’une pensée expérimentale, telle que je l’ai définie dans ma première partie. Une pensée qui se trompe, une pensée qui piétine, une pensée qui s’embourbe dans ses contradictions, mais  une pensée qui donne de l’espoir. Les Arméniens, puristes, orthodoxes et revanchards de tous poils, auraient tort de lui cracher dessus. Car jamais une telle brèche n’a été ouverte en Turquie. En revanche, force est de constater que votre sentence en forme de couperet : « vos grands-pères étaient des nazis », ne me donne guère l’impression que vous soyez, de votre côté, sorti de votre système. C’est  que vous ne vous en apercevez même pas, soucieux que vous êtes de rester vous-même par fidélité à nos morts, de répercuter le vrai au sein d’un même milieu, où l’on pense ce qu’il faut penser, incapable de répondre aux exigences spitituelles de votre moi dans le seul but de ressembler à ceux qui comme vous se nourrissent du système. Dès lors, les changements qui s’opèrent autour de vous ont pour seul effet de vous garder inchangé.

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Denis Donikian, écrivain, dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Éditions actual art, Erevan, 2008)

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PS. Pour prévenir l’usage que pourraient faire de ce texte des personnes mal intentionnées, l’auteur rejette toute responsabilité pour toute utilisation partielle ou tronquée qui en serait donnée, sauf en cas de reproduction in extenso, ce post-scriptum compris.

28 janvier 2009

Les abricots de ma mère

abricot

Je suis une vie que je n’ai pas voulue. On peut choisir des choses, un mode d’existence, mais on n’échappe pas à cette chose qui est la cause souterraine de tout, de nos mythes intimes et de nos folies récurrentes.

Qu’est-ce qui me fait aller et venir en Arménie depuis des années, enchanté de m’y rendre, aussitôt écœuré de voir trahi mon propre enchantement ? On cherche à respirer, on ne rencontre que l’asphyxie.

Comme Arménien de la diaspora, je suis la création d’un mensonge. Enfant de parents dépossédés de leur enfance, brutalement et sans retour, de ce vert paradis qu’ils surajoutèrent ou substituèrent à l’enfance même de leurs propres enfants. Mes parents m’ont dépossédé de ma propre enfance au profit de la leur, plus merveilleuse que la mienne, d’autant plus merveilleuse qu’elle fut brutalement perdue et sans retour.

Ma mère me vantait les abricots de Malatya en faisant le geste d’en tenir un, gros comme ça. Pour un enfant de survivants, ce geste vous ouvrait aux images de l’Eden. L’Eden, l’Eden… L’Eden dont on vous chasse est l’Eden qui vous hantera toute votre vie, la vôtre et celle de toutes les générations qui naîtront de vous.

Mais s’ils avaient une saveur particulière, une grosseur peu commune, une couleur à nulle autre pareille, ces abricots de Malatia restaient des abricots. Ceux décrits par ma mère m’étaient racontés pour que je les cherche sans que me soit donné l’espoir de les trouver jamais.

Depuis, ma tête est tout entière cette quête-là. Je vais, je viens, je voyage pour assouvir une nostalgie qui n’est pas la mienne et qui m’a été inoculée au plus vif de mes images du monde en formation dans mon esprit.

Plus de cinquante ans après que mes parents l’avaient quittée, je me suis rendu à Malatya, la ville même où ils étaient nés, forcément pour toucher des yeux et reconnaître à pleine bouche les abricots de ma mère. La place où mon père aurait été apprenti boulanger n’était qu’une minable petite place, leur rue, si c’était encore leur rue, qu’une ruelle étroite et poussiéreuse, et leur chapelle avait été transformée en dépotoir…

Or, poursuivant ma quête, c’est en Arménie que j’ai cru toucher des yeux et reconnaître avec ma bouche ces abricots, les meilleurs au monde, dans le verger d’un cousin. En Arménie, loin de Malatya, mais dans une Arménie quand même. Ces abricots qui étaient censés m’ouvrir toutes sortes de portes sur le paradis arménien. Mais dans cette Arménie, c’est l’enfer de l’enfermement que j’ai retrouvé, la bêtise politique, la concurrence animale des hommes. Dans une Arménie, soviétique puis indépendante, j’ai vu des Arméniens asservis aux démences d’une démocratie falsifiée, citoyens d’une république de l’arbitraire et du mensonge.

C’est en Arménie que, agressé dans mon sommeil mythologique, j’ai compris qu’être arménien, c’était être fou et que j’étais moi-même perdu pour la raison.

On m’aura donc menti sur le monde. Et ce sont les miens qui m’auront fait ce que je suis. C’est leur folie héritée de l’histoire qui m’aura à mon tour rendu fou. Que pouvaient-ils faire d’autre ? Mais pas seulement eux. Par le silence qu’il faisait peser sur le génocide de 1915, sur le saccage de l’Eden, sur la déportation et la fuite de ceux qui y furent nés, le monde lui-même m’avait entretenu dans l’idée que rien n’avait eu lieu. Depuis cette date, tous sans exception, chacun à sa manière, les Arméniens se débattent comme des fous pour obtenir du monde le retour de la lumière.

Oui, ce fut un long silence et ce fut un temps de mensonge. Pendant des années, on a menti sur l’histoire et l’histoire a menti sur les Arméniens. Déjà, la folie des bourreaux avait rendu fous les survivants, d’une folie qui vous rend sourd au monde et muet sur votre monde. Durant cinquante années, ces Arméniens n’ont fait que murmurer entre eux sans oser dire au monde ce qu’ils savaient de ce monde-là. Ils y vivaient mais ne l’habitaient pas. Ils ne cessaient d’en être chassés.

Mes années d’enfance ont entendu ces murmures de massacres et ma jeunesse a fermenté dans ce meurtre de la mémoire arménienne. Mais, à la longue, plus éhonté devenait le mensonge du monde, plus fous devenaient les Arméniens. Cette folie arménienne, je la reconnais comme mienne aujourd’hui, au moment où le mensonge perpétue sa logique de l’effacement des Arméniens.

Si, comme Arménien de la diaspora, je suis en proie au désenchantement chaque fois que je me rends en Arménie, que dire du désenchantement des Arméniens qui y habitent, en proie aux folies de leur propre pays ? Venu en ce pays pour que viennent à moi ces merveilles qui sont les mensonges dont sont faits mes rêves d’Arménie, je suis envahi par l’absurde et le chaos. Venu avec mes folies pour m’en guérir, me voici plongé dans un pays de fous. Enfant d’un mensonge, je rencontre des enfants d’un autre mensonge, celui de leur histoire au quotidien. Eux et moi, frères floués, troués par d’insondables trahisons. Venu pour habiter enfin le monde le temps de quelques jours en Arménie, je me retrouve parmi des Arméniens qui n’habitent plus l’Arménie, sinon comme des fantômes ou des pantins manipulés, tant la politique du pays arménien a trahi la mystique des Arméniens pour leur pays.

Comme mienne aussi, je reconnais la folie qui habite les Arméniens d’Arménie, chaque jour plus impuissants à enrayer les logiques politiques de l’absurde qui sévissent en toute impunité contre leur humanité même.

Ma vie n’est vraiment pas la vie que j’aurais voulue, elle est restée celle d’une démence de l’histoire qui frappe encore, toujours et de toutes parts tout Arménien. Mais ce chaos qui m’habite et qui anime tout Arménien, qu’il soit de la diaspora ou d’Arménie, refusant de mourir de la mort même où on voudrait l’emmurer, est de ces chaos actifs qui condamnent les hommes à fabriquer leur humanité même. Si, comme Arménien de la diaspora ou comme Arménien d’Arménie, je suis en lutte contre la surdité et l’absurdité du monde, c’est que je tiens les Arméniens, à l’égal d’autres hommes impliqués dans d’autres causes, pour des acteurs de la conscience qui habite ce monde-là.

Dans ce sens, si ma vie n’est vraiment pas la vie que j’ai voulue, c’est peut-être que la vie m’a voulu comme ça pour quelque chose qui serait  » moi-même plus moi-même que moi « .

Amen !

Erevan, 12 octobre 2006

PS. Autre mensonge, éthymologique celui-là : le prunus armeniaca , appellation scientifique de l’abricot, que les Arméniens s’empressent de faire naître en Arménie ( on ne sait comment, d’un seul coup,l’arbre naît là), serait en fait originaire de Chine. Oui, si les arbres émigrent, il faut bien dire à partir d’où.

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