Ecrittératures

18 octobre 2014

Imprescriptible, base documentaire sur le génocide arménien

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1 – L’initiative du site Imprescriptible (http://www.imprescriptible.fr/) revient à Arsène Kalaidjian, en réaction à la campagne négationniste menée sur les sites turcs francophones de l’Internet et consécutive à la loi de la République française du 29 janvier 2001 portant sur la reconnaissance du génocide des Arméniens de 1915. Il s’agissait alors de mettre à la disposition des internautes francophones documents et témoignages relatifs à ce génocide. D’abord sous-domaine du site Armenweb en 2001, Imprescriptible a été officiellement créé en 2004. Il recevra l’appui du Professeur Yves Ternon, spécialiste du génocide des Arméniens, qui l’autorisera à mettre en ligne son livre Enquête sur la négation d’un génocide (Éditions Parenthèses, 1989).

2 – En termes juridiques, est considéré comme imprescriptible une action ou un droit lorsqu’il ne peut s’éteindre par l’écoulement du temps. Ainsi les droits naturels sont imprescriptibles dans la mesure où ils échappent à toute prescription. Prenant acte des crimes commis durant la Seconde Guerre mondiale, l’ordre juridique français a affirmé, le 26 décembre 1964, la volonté que les criminels ne puissent bénéficier de la prescription. La charte du tribunal international de 1945 et la résolution des Nations unies du 13 février 1946, permirent à son Code pénal de déclarer les crimes contre l’humanité comme « imprescriptibles par leur nature ». C’est dire qu’ils peuvent être jugés sans aucun délai dans le temps.

3 – Les quelques centaines de visiteurs par jour, avec des pics à 2 000 à chaque 24 avril, montrent l’intérêt des étudiants, des chercheurs et des journalistes suscité par les documents proposés. Les messages des enseignants autant que les insultes des négationnistes témoignent eux aussi de l’importance du site. Étranger au monde arménien par ses origines comme le professeur Ternon, Alain Gérard en a longtemps assuré la maintenance, l’enrichissant de sa sensibilité, de ses lectures et de ses découvertes. Quant à Ayşe Günaysu, militante des droits de l’homme en Turquie, elle a traduit en langue turque une cinquantaine d’articles publiés dans le New-York Times durant la période du génocide.

4 – La partie Connaissance du site éclaire le profane grâce à un résumé historique écrit par Jean Guréghian, une chronologie et la brochure élaborée par l’historien Claude Mutafian en 2005. Des citations et des portraits de personnalités, hier ou aujourd’hui aux côtés des Arméniens au nom de la justice, viennent clore cet ensemble. Par ailleurs, Imprescriptible permet l’accès direct aux textes originaux comme les numéros de la Revue d’Histoire Arménienne contemporaine dirigée par Raymond Kévorkian et l’étude fondamentale du juriste André Mandelstam : La SDN et les puissances devant le problème arménien. Enfin, la rubrique Le recyclage des criminels révèle la filiation entre l’Empire ottoman et la Turquie moderne au regard du génocide de 1915.

5 – Dans la partie Documents, sont numérisés d’autres textes d’époque souvent rares et parfois introuvables, comme Le Traitement des Arméniens dans l’Empire Ottoman du Vicomte Bryce et les Mémoires de l’Ambassadeur Morgenthau. Les archives de l’Association ARAM complètent celles du site. S’y ajoute une rubrique Iconographie comportant photographies, témoignages et cartes. Ainsi, la fiabilité et la richesse de son contenu font d’Imprescriptible un outil pédagogique et une arme de combat au nom de la vérité historique et des droits de l’homme, à telle enseigne que les négationnistes n’auront de cesse de vouloir sa perte soit en le copiant, soit en le piratant comme en 2008 et 2011. En vain…

© Denis Donikian

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22 juillet 2014

Ayse GUNAYSU à Alfortville

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 7:39
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Armenian Council of Europe organise
une rencontre publique avec

Ayse GUNAYSU, 

représentante de la branche d’Istanbul de l’Organisation des Droits de l’Homme en Turquie,

qui organise depuis 2010 la commémoration du 24 avril à Istanbul

« 1915-2015
Perspectives du Centenaire du Génocide des Arméniens »

Jeudi 24 JUILLET 2014 à 21h00

Centre de Jeunesse Arménien
Place Achtarak 2-2 bis, bd. Carnot, 94140 Alfortville

Rencontre suivie d’un cocktail
Infos & Contact : www.armeniancouncil.org 

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5 octobre 2010

Akhtamar : un paradis perdu

(Photo Ayse Gunaysu)

par Ayse Gunaysu

The Armenian Weekly, 02.10.2010

Ma visite à Akhtamar est un empilement de réflexions et de sentiments mêlés, en premier lieu de désespoir et d’indignation d’être en contact avec l’évidence d’une douloureuse vérité.

Des images sont gravées dans mon esprit… Visages solennels et empreints de dignité d’Arméniens en prière, certains touchant et caressant les pierres centenaires de l’église Sourp Khatch, d’autres pleurant… La maçonnerie raffinée répondant à mon toucher tel un être vivant dans le cimetière voisin, vieux de plusieurs siècles, totalement abandonné à l’action destructrice des forces de la nature… Une terre qui a perdu ses enfants sans laisser la moindre trace… La pancarte officielle informant les visiteurs au sujet de l’église, sans la moindre référence aux « Arméniens »… Le paysage montagneux, déchiqueté, jadis la patrie des Arméniens, accueillant maintenant les visiteurs par un croissant et une étoile gigantesques du drapeau turc, accompagnés des mots « Gendarmerie-Commando »… La population kurde de Van témoignant une hospitalité chaleureuse, presque honteuse, et s’excusant visiblement d’afficher son empressement à nous aider… Mais aussi les chasseurs de trésors, voyant dans ce rassemblement « historique » une bonne occasion de demander à des Arméniens venus de l’étranger de les aider à mettre au jour l’or que leurs grands-parents ont pu enterrer, avant d’être massacrés ou conduits vers un convoi de mort… Et une réunion dans une librairie, sur l’une des rues les plus commerçantes de Van, où Ara Sarafian, historien arménien et directeur de l’Institut Komitas de Londres, et Osman Koker, fondateur des éditions Birzamanlar d’Istanbul, présentent l’ouvrage Akhtamar : un joyau de l’architecture arménienne médiévale, qu’ils publièrent conjointement lors de l’office religieux célébré le 19 septembre dernier à l’église d’Akhtamar.

Ma visite à Van m’a permis de faire des rencontres extraordinaires. J’ai rencontré des gens en allant vers Van, à Van même et lors de mon retour vers Istanbul, qui m’ont tous laissé un souvenir inoubliable.

J’ai rencontré un Arménien d’Istanbul, qui avait perdu les trois quarts de ses poumons aux mains de ses tortionnaires en 1979 à Adana, pour avoir milité à gauche, et qui, des années plus tard, découvrit toute une tribu au sud-est de la Turquie, dont les membres lui apprirent qu’ils étaient arméniens, leurs ancêtres s’étant convertis à l’islam en 1915.

J’ai rencontré deux amies, de banales Turques sunnites, sur l’île d’Akhtamar, la veille de l’office religieux, totalement apolitiques, qui avaient acheté leurs billets d’avion des mois auparavant, juste pour être là le 19 septembre, laissant leurs maris qui, disaient-elles, n’auraient pas osé s’y opposer, simplement pour partager les sentiments des Arméniens, comme pour s’excuser personnellement pour leurs souffrances.

J’ai rencontré un journaliste et photographe franco-arménien, qui m’a montré les pierres millénaires qui jonchent l’île. Ces pierres, me dit-il, sculptées par un véritable maître en maçonnerie, vont te parler. Ajoutant qu’il trouvait tout ce qui se passait autour de lui à Van « bizarre, très bizarre ». Son grand-père adoré mourut avec ses secrets ; chaque fois qu’il tentait d’évoquer le passé, il se mettait à pleurer et ne put jamais raconter ce qui était arrivé à sa famille. Alors, pour l’amour de son grand-père, ce Franco-arménien décida de venir à Van et de retracer le passé de son grand-père dans son ancienne patrie.

J’ai rencontré des Kurdes, prêts à tout pour mettre à l’aise leurs hôtes arméniens. Et pourtant, j’ai aussi rencontré des Kurdes, propriétaires d’un restaurant, qui ont refusé de servir du thé à un groupe d’Arméniens âgés d’Istanbul, parce que l’agence touristique du groupe avait organisé un repas dans un autre restaurant que le leur.

Le 19 septembre, le jour de l’office religieux, j’ai vu des fonctionnaires en chargé de la santé, des membres de la presse et des habitants venus de Van, plus nombreux que les Arméniens venus prier. En voyant ces gens prier et regarder la liturgie sur de grands écrans installés dans la cour de l’église, j’ai constaté une plénitude visible sur leurs visages, la satisfaction d’être simplement présents sur l’île d’Akhtamar, tout près de l’église Sainte-Croix se dressant en majesté tel un témoin de l’histoire des Arméniens. J’ai constaté aussi, au mépris de l’intimité dont ils avaient besoin, qu’ils étaient constamment cernés non seulement par la presse, mais par des gens ordinaires, se promenant autour d’eux, prenant des photos, essayant de saisir une image d’Arméniens en train de prier. La cour de l’église ressemblait à un carnaval, en contraste total avec cet événement historique et la signification de cette journée. Quasiment une atmosphère de mépris – non seulement du fait de la présence de gens peu respectueux, mais des circonstances, de ce qui se passait. Après tout, mis à part quelques touristes, irait-on se promener autour d’un musulman en prières dans une mosquée pour le prendre en photo ? Mais un Arménien en train de prier, cela vaut la peine d’être publié, quelle scène intéressante à saisir – et où ? Au cœur même de l’ancienne terre des Arméniens, à Van !

Mais de toutes ces histoires et expériences humaines lors de ma visite à Van, l’une d’elles résume l’entière vérité. Je rencontre une femme, une Arménienne de Diyarbakir, qui vit toujours dans cette ville et qui me raconte l’histoire d’une vieille Arménienne venue d’Erevan. A l’hôtel, situé à Van, juste avant d’aller à un concert organisé à l’occasion de l’office religieux d’Akhtamar, un Turc prévenant demande aimablement au groupe si quelqu’un est originaire de tel vieux village de Van, voulant, dit-il, en apprendre sur ce village. Lorsqu’il s’avère que la dame âgée venue d’Erevan est la petite-fille d’une femme de ce village, l’homme leur dit qu’il est universitaire et présente sa carte d’identité. La vieille dame est tout émue par cet étranger, qui désire en savoir plus sur ce village et l’histoire de sa grand-mère. Elle déclare alors qu’elle veut bien lui parler. L’Arménienne de Diyarbakir accepte de leur servir d’interprète. Tout en manquant la première moitié du concert, la vieille dame se met à raconter l’histoire de sa grand-mère, déchirante. Si bien qu’à un certain moment, la femme de Diyarbakir leur propose d’interrompre cette conversation. La vieille dame se perd parmi de tristes souvenirs et les détails la mettent mal à l’aise. Les derniers mots de cet homme, la dernière chose qu’il lui demande : a-t-elle connaissance de quelque or enterré dans le village ? Et si oui, dit-il, il peut l’aider à le retrouver, en partageant ce qu’ils découvriront ! La femme de Diyarbakir ne traduisit pas cette dernière question pour la vieille dame, persuadée que cet homme était sincèrement intéressé par son histoire et partageait ses sentiments.

Tout cela en parallèle avec ce qui se passait à Akhtamar. L’un des rares monuments arméniens à avoir survécu à ce jour, enlevé à ses propriétaires et donné au gouvernement d’un Etat fondé aux dépens de leur anéantissement. Un trésor sur terre, enlevé au peuple auquel il appartient. Pendant ce temps, les vestiges de vieux édifices arméniens sont toujours en train d’être détruits non seulement par le gouvernement, mais aussi par les membres de ceux qui sont « gouvernés », en quête d’un trésor censé se trouver sous terre, d’objets précieux abandonnés par les victimes.

Il existe un « vieux Van » en dessous de l’ancienne forteresse. Le quartier arménien où, en 1915, le siège et la résistance eurent lieu. Une terre dépouillée, entourée d’une palissade avec une pancarte où l’on peut lire : « Zone protégée ». Ici et là des vestiges de murs, mais deux mosquées parfaitement restaurées. Le reste de la zone paraît surréaliste, du fait de la topographie étrangement ondulante, les tumulus se succédant, telles les vagues de la mer, vestiges de maisons recouverts, au fil du temps, de terre et d’herbes. Je dis surréaliste car, en maints endroits, les vieux quartiers sont peuplés de nouveaux habitants, construisant de nouveaux – et laids – édifices. Mais la vieille ville de Van est restée étrangement intacte, tel un lieu hanté où nul n’ose se rendre ou en faire quelque usage. Elle est là, gardant vivante la mémoire. Tout près, en fait à côté, existe un autre monde, une autre vie, une autre réalité totalement déconnectée de celle-ci. C’est là, dans la vieille ville, que l’on peut toucher physiquement l’existence d’un monde perdu, aux côtés d’un autre qui vit, où l’on perd toute notion de réalité.

Alors, me suis-je interrogée, comment une « autorisation » – accordée à des Arméniens pour visiter leur terre ancienne et sacrée d’Akhtamar, après presque un siècle – peut-elle constituer un véritable effort de réconciliation, s’il n’y a aucune mention des Arméniens dans la pancarte accueillant les invités sur l’île ?

Pourtant, il est réconfortant de voir l’église Sourp Khatch d’Akhtamar restaurée et non livrée aux déprédations. J’apprécie cela. Mais il reste encore tellement à faire pour un véritable changement en Turquie, même pour un gouvernement persuadé qu’il est impossible de reconnaître le génocide arménien et assyrien pour des raisons politiques, stratégiques, sociales, culturelles, etc. Par exemple, changer les manuels scolaires et le matériau officiel sur l’héritage historique et culturel arménien dans ce pays ; limoger les gouverneurs qui se servent du terme Arménien comme d’une insulte (récemment, le gouverneur de Batman a accusé les Kurdes d’être les « valets des Arméniens », parce qu’ils boycottent le système éducatif en n’envoyant pas leurs enfants à l’école en début d’année scolaire) ; démettre les membres du cabinet qui utilisent un langage hostile pour décrire les Arméniens (encore récemment, le ministre d’Etat et vice-Premier ministre a déclaré que les cadavres des guérilleros du PKK [Parti des Travailleurs Kurdes], découverts non circoncis, prouvaient le lien entre le « terrorisme arménien » et le PKK) ; limoger le ministre des Affaires Etrangères, dans les bureaux duquel cette honteuse critique de la Cour Européenne des Droits de l’Homme fut édictée ; voter des lois pénalisant le langage raciste et discriminatoire visant ceux qui ne sont pas Turcs musulmans sunnites ; restituer les biens saisis aux fondations non musulmanes ; et naturellement tant d’autres choses

Mais existe-t-il une volonté collective au sein de la société turque – parmi les « gouvernés » – suffisamment forte pour pousser le gouvernement à prendre de telles mesures ? Je ne le pense pas. Pas encore. Mais des signes montrent que cette volonté émerge lentement, bien que de façon erratique. Dont ces deux Turques sur l’île d’Akhtamar, déclarant vouloir être là à tout prix, pour partager le vécu des hôtes arméniens.

Un signe bien plus significatif que la posture sans conviction, sans consistance, adoptée par le gouvernement turc.

Source : The ArmenianWeekly

Traduction : © Georges Festa pour Denis Donikian – 10.2010.

Lire aussi le poème de Georges Festa ( alias Artavazd) sur une photo de Balasz Pataki :

30 août 2009

La réception en Turquie du récent arrêt d’un tribunal américain

Ayse Gunaysu

par Ayse Gunaysu*

The Armenian Weekly, 27.08.09

Parmi les milliers de dépêches dont nous inondent des agences du monde entier, aucun quotidien, aucune chaîne de télévision turque n’a laissé passer l’information relative à l’arrêt d’une cour d’appel fédérale aux Etats-Unis, s’opposant aux demandes arméniennes relatives aux polices d’assurances non versées. De nombreux éditoriaux firent montre d’un ton à peine voilé de victoire, signalant que ce tribunal a frappé un « grand coup » contre les Arméniens. Certains se montrant un peu plus professionnels, se contentant de refléter leur satisfaction : « Un arrêt de justice irrite les Arméniens. » Même ceux qui sembleraient davantage « objectifs » usent de mots présentant le sujet comme une défaite de la part des « Arméniens » – et non une violation des droits des légitimes bénéficiaires, les clients de compagnies d’assurances qui ont tiré profit de l’extermination par un gouvernement de ses propres citoyens. Même le quotidien Taraf, considéré comme engagé dans un combat des plus courageux contre « l’Etat profond », titre : « Mauvaise nouvelle d’un tribunal américain pour les Arméniens » (22 août 2009, p. 3), un éditorial qui, qu’on le veuille ou non, renforce la conception essentialiste des Arméniens, largement répandue en Turquie, et qui reflète une pseudo-impartialité impitoyable – « mauvaise nouvelle ! » – face à l’usurpation exaspérante des droits d’autrui.

Mise à  part une poignée de gens, personne en Turquie, regardant les nouvelles ou lisant les manchettes (souvent sans lire le texte dans son intégralité), ne sait qu’au tournant du siècle dernier plusieurs milliers d’Arméniens des provinces de l’ancienne Arménie avaient souscrit des polices d’assurances, dont les bénéfices s’élevaient à plus de 20 millions de dollars en 1915 – dollars restés impayés aux héritiers légaux des victimes qui périrent sous un climat de terreur. Rien d’étonnant, puisque l’opinion ignore même qu’à l’aube de la Première Guerre mondiale, il existait 2 925 agglomérations arméniennes dans l’ancienne Arménie, comptant 1 996 écoles qui enseignaient à 173 000 élèves, garçons et filles, et 2 538 églises et monastères – preuve vivante de la présence arménienne dans l’empire ottoman. Lorsque j’ai tenté d’expliquer cela à ma mère, âgée de 83 ans, qui pensait que le tribunal américain avait fait une bonne action pour la Turquie, elle n’en croyait pas ses oreilles. Elle me demandait, presque sincère : « Des compagnies d’assurances occidentales ? A cette époque ? A Kharpert, à Merzifon, à Kayseri ? Tu es sûre ? » Car elle ne peut imaginer que ce qui constitue maintenant pour nous des villes éloignées, moins développées, à l’environnement rural où dominent encore des modèles pré-capitalistes – des endroits plus ou moins isolés des métropoles actuelles – furent jadis, avant 1915, des centres urbains riches et développés, dont les habitants étaient beaucoup plus proches, par leurs activités économiques, leur structure sociale et leur manière de vivre, du monde occidental que leurs concitoyens musulmans. Bien que diplômée de l’université (chose rare pour une femme en Turquie, à cette époque), cultivée, avec un sens réel de la justice dans toutes ses actions, ma mère subit un système éducatif fondé sur une histoire réécrite afin de reconstruire une identité nationale faite de fierté, et qui bouleversa la réalité. Résultat : un être « éclairé » qui ignore tout de ce que fut son pays – adoré – et de ce qui arriva quelque dix ans avant sa naissance.

Comment s’attendre alors à ce que ma mère sache à quel point Talaat Pacha, membre du triumvirat du Comité Union et Progrès et l’un des organisateurs du génocide arménien, choqua par son audace Henry Morgenthau, ambassadeur des Etats-Unis à Istanbul en 1925, lorsqu’il lui dit : « J’aimerais que vous ameniez les compagnies américaines d’assurances-vie à nous adresser une liste complète de leurs souscripteurs arméniens. Ils sont maintenant pratiquement tous morts et n’ont pas laissé d’héritiers pour recueillir cet argent. Naturellement tout cela échoit à l’Etat. C’est maintenant le gouvernement qui en est bénéficiaire. Le ferez-vous ? »

L’opinion turque, mise à part cette poignée de gens, qui a reçu le message au sujet de l’arrêt d’une cour d’appel américaine s’opposant au droit des Arméniens de demander justice, ne songe pas un instant que cela concerne les droits les plus fondamentaux de l’homme.

Or la raison est toute simple : une idéologie nationale bloque l’esprit des gens. En Turquie, une signification particulière est attachée au mot « compensation ». Les gens croient que toute reconnaissance sera suivie de demandes de compensation, lesquelles conduiront naturellement à des demandes territoriales. Si bien que la référence à une « compensation » (devant être payée aux « Arméniens ») dans ces reportages est directement liée dans leur esprit aux demandes territoriales des Arméniens.

Tout cela est lié au déni. Le déni n’est ni un phénomène isolé, ni une politique indépendante de tout autre aspect. Le déni est un système. Un tout intégré. Vous ne niez pas seulement ce qui est arrivé ; pour nier ce qui est réellement arrivé, vous devez nier l’existence même des gens à qui cela est arrivé. Pour nier leur existence, vous devez éliminer la preuve de leur existence à partir de leur environnement à la fois physique et intellectuel. Sur le plan physique, cela correspond aux 2 925 agglomérations arméniennes comptant 1 996 écoles et 2 538 églises et monastères, maintenant disparus. Sur le plan intellectuel, cela correspond à la perception qu’a ma mère de l’arrêt d’une cour d’appel américaine comme quelque chose de bon pour la Turquie.

J’ai vu un film à la télé ce soir, Rhapsodie en août d’Akira Kurosawa, un film sur une vieille dame, une hibakusha (mot japonais pour les victimes des bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki lors de la Seconde Guerre mondiale) et ses quatre petits-enfants. En regardant ce film, j’ai vu des gens commémorant leurs morts avec un grand respect, prenant soin de leurs monuments avec un amour infini, élevant leurs enfants dans le même esprit, observant les rituels bouddhistes, priant pour les dommages qu’ils ont subis. Les détails montrant tout cela étaient dépeints avec élégance et très impressionnants. En voyant une hibakusha aveugle nettoyer avec beaucoup de soin la plate-forme en marbre d’un monument, je songeais aux Arméniens de mon pays, qui sont privés de ce droit des plus élémentaires d’honorer publiquement la mémoire de leurs disparus. Or cette interdiction est tissée dans la structure même de la société turque, car les fondateurs de la nouvelle République de Turquie et leurs successeurs bâtirent une nation et mirent avec succès en pratique un « modelage des esprits » en vertu duquel les gens sont convaincus, amenés à croire sincèrement, que de telles commémorations les outragent directement.

Le résultat d’un tel modelage, tout ce système complexe de déni, est très difficile à démonter. L’élite turque au pouvoir ne reconnaîtra le génocide ni à court terme, ni à moyen terme. A long terme, peut-être. Mais la durée de ce « long » terme reste inconnue. La dynamique pouvant activer le processus est la reconnaissance par le bas, à savoir la reconnaissance par le peuple – processus très long, mais beaucoup plus prometteur qu’une reconnaissance officielle dans un avenir prévisible. En Turquie, les gens passent chacun par une sorte d’éclairage très particulier – aller à la rencontre des faits, en apprendre davantage sur l’histoire proche, nouer des contacts plus étroits avec des Arméniens ici et ailleurs (par exemple, rencontrer et écouter le professeur Marc Nichanian s’exprimer dans la langue de la philosophie et de la littérature, l’entendre expliquer combien des excuses ont peu de sens lorsque ce qui est arrivé aux Arméniens est « impardonnable », évoquer le sens de l’« usurpation du deuil » et l’« impossibilité de se représenter » ce que les Arméniens ont vécu. De plus en plus de récits paraissent dans les quotidiens et les périodiques en Turquie à propos de nos grands-mères et grands-pères d’origine arménienne, qui furent dépouillés de leur identité arménienne, du moins dans la sphère publique. De plus en plus de livres sont publiés au sujet du génocide, permettant aux lecteurs d’essayer d’imaginer l’inimaginable.

C’est cela qui activera un long processus de reconnaissance par le bas, une reconnaissance dans les cœurs qui interagira inévitablement avec le processus de reconnaissance officielle – un impératif pour une véritable justice -, quel que soit le temps qu’il faudra.

* Ayse Gunaysu exerce la profession de traductrice. Féministe, elle a été membre jusqu’en 1995 du Comité contre le racisme et la discrimination des droits humains en Turquie, ( branche d’Istanbul). Elle écrit dans un quotidien pro-kurde depuis 2005. Chacun se souvient de sa lettre de pardon adressée aux Arméniens sur le site de Yevrobatsi.

Source : The Armenian weekly

Traduction : © Georges Festa pour Denis Donikian – 08.2009

30 mai 2009

Accords et désaccords avec Laurent Leylekian (1ère partie)

« L’espérance est un risque à courir » (Charles Péguy)

Au début du siècle dernier, dans une Smyrne encore multiethnique, un Arménien d’un certain parti frappe à la porte d’un certain notable lui-même arménien. «  Dernier avertissement, lui lance l’homme avec aplomb. Au 30 du mois, je viendrai retirer l’impôt que vous devez à la Cause. – Mais, réplique le notable, nous sommes en février, et le mois n’a pas trente jours. – Peu importe. Le parti l’a dit, donc c’est vrai. »

Les grandes causes élèvent les hommes, fussent-ils mal dégrossis. Encore faut-il que l’éthique de la vérité soit respectée. Le système éducatif de la Turquie a dévoyé sur des générations la formation de ses esprits. La cause qu’elle défendait étant réduite à l’étroitesse de la nation,  reposant sur le poison du mensonge. La France, grâce à son école obligatoire et son éducation de type laïque est censée donner à ses enfants l’usage de leur raison. Les Arméniens ont eu cette chance. Reste à savoir si tous ont réussi à la prendre. C’est que, d’un côté comme de l’autre, on est en droit de se demander si on peut être un grand raisonneur sans pour autant accéder à l’universalité de la raison.

Il faudrait ne pas être arménien pour ne pas souscrire aux propos de Laurent Leylekian tenus lors du débat d’Althen-les-Paluds le 9 mai 2009, dans une intervention intitulée  « Société civile et intellectuels turcs au service du négationnisme d’État » (reproduite sur le site du journal France-Arménie ). Rien que nous ne répétons, à juste titre, depuis cinquante ans et plus. À cette nuance près, que ce genre  de discours doit aujourd’hui tenir compte de la nouvelle donne ouverte par des intellectuels turcs  de Turquie sur la question arménienne, qu’ils s’appellent Ragib Zarakolu, Ayse Günaysu,et j’en passe qui reconnaissent ouvertement le génocide de 1915, ou encore Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu, Ahmet İnsel et Baskın Oran, tous initiateurs de la fameuse et contestée pétition de pardon. Pour autant, Monsieur Leylekian réussit le tour de force de rester droit dans ses bottes, insensible au changement climatique turc, tant ses conclusions n’ont d’autre objet que de faire tomber les masques de ces quatre mousquetaires réduits à des mécaniques  négationnistes d’un nouveau genre.

Qu’on ne s’y méprenne pas. Cette culture du coup de boutoir a du bon. L’homme a du mordant et ne s’en laisse pas conter. Esprit de géométrie plutôt qu’esprit de finesse. Et la diaspora arménienne de France, assoupie dans l’illusion de sa propre réalité, devrait se réjouir d’avoir un émissaire aussi combatif pour répliquer aux menteries turques qui courent les couloirs de Bruxelles ou fleurissent dans ses amphithéâtres. « Quoi ? Mais je n’ai jamais mandaté personne pour qu’on parle en mon nom auprès des instances européennes, que je sache ! Ai-je été consulté pour des questions aussi graves ?» s’insurge tel ou tel sempiternel râleur de cette diaspora amorphe et fictive, avant de vaquer à ses occupations ordinaires. C’est alors qu’il faut lui faire remarquer, à ce rouspéteur stérile, qu’il en a toujours été ainsi dans notre histoire, les uns dormant, les autres se portant en première ligne d’une cause qui ne mérite pas d’être abandonnée au sommeil. Et d’ailleurs, mieux vaut un dur réactif à Bruxelles plutôt que rien ni personne à opposer à la machinerie et aux machinations du négationnisme turc.

En ce sens, le discours de Monsieur Leylekian à Althen-les-Paluds a toutes les apparences d’une réplique donnée dans le cadre des instances bruxelloises. La démonstration serait brillante, savante même, si le défaut de cette diatribe, et pas le moindre, n’était d’avoir confondu un débat d’homme à homme avec un combat officiel contre un État, d’avoir systématiquement amalgamé des intellectuels turcs à l’Etat qui les gouverne, quitte à en faire des serviteurs de son idéologie. En somme, les trente mille signataires de la pétition, parmi lesquels, selon nos informations, des hommes de la rue, des mal dégrossis, des gens ne sachant ni lire ni écrire, des jeunes, que sais-je encore… seraient tous, selon la théorie de Monsieur Leylekian, rien moins que des crypto-négationnistes, des négationnistes souterrains. Normal, me direz-vous, de jeter la suspicion sur la pétition de pardon de ces intellectuels, en référence aux tromperies et aux ruses par lesquelles le passé turc a maintes fois cocufié les Arméniens. Surtout quand on sait qu’avec son argumentaire qui vise à décharger la Turquie du crime de génocide, Baskin Oran a réussi à faire croire que ses trois collègues pensaient exactement comme lui. Mais facile tout de même de prendre le vraisemblable pour une vérité arrêtée au prix d’oublier par exemple les déclarations franches et nettes faites par Cengiz Aktar et Ali Bayramoglu sur radio Ayp (ce qui laisse supposer que l’entente au sein du quarteron tombeur du tabou arménien est loin d’être parfaite).

L’attitude de Monsieur Leylekian relève d’une philosophie pour laquelle l’individu n’a d’autre existence que celle que lui impose l’État qui le gouverne. Les Turcs seraient gülottés jusqu’au cou comme les Français seraient sarkozyfiés jusqu’au menton. Reste la tête, me direz-vous. Mais dans ce cas de figure, les intellectuels l’auraient vendue elle aussi à la cause de l’État. On ne leur accorde ni le bénéfice du doute, ni la possibilité d’inventer librement une réflexion et une éthique propres. Si au moins ces intellectuels turcs, à l’origine de la pétition de pardon, pouvaient se retrouver en prison, on leur ferait plus crédit. Mais ils n’ont même pas ça à nous offrir pour qu’on puisse les chérir, les défendre et les croire.

Par ailleurs, il reste que notre esprit-de-géométrie, fort en gueule et fort du droit des Arméniens à réclamer justice pour un crime absolu, risque en ce cas-là de s’octroyer un rôle de vox populi, totalement et absolument Or, être le peuple, c’est savoir ce qui est bon pour lui. Et le savoir seul. Un savoir qui ne souffre aucune contradiction, ni contrariété. C’est que toute pensée omnipotente se pense dans une hiérarchie, refusant qu’un tiers ose ouvrir quelque perspective que ce soit vers la moindre altérité. Sois Arménien et tais-toi !

La rhétorique déployée par notre esprit-de-géométrie a l’allure d’un bel édifice, impeccable et solidement construit. Son discours a le mérite de rester cohérent avec ses a priori. Et nul ne saurait lui en faire grief. L’impression d’ensemble plaira forcément à celui qui n’aura pas le temps de s’interroger sur tel argument, ni  de s’informer sur tel autre. L’essentiel n’est-il pas de donner du foin à des lecteurs affamés de certitudes arrêtées ?

Or, il suffirait de révéler le caractère infondé d’un seul élément pour qu’un soupçon de malhonnêteté intellectuelle pèse sur toute la démonstration.

À commencer par cette phrase : « Découlent directement de cette stratégie l’idée d’initiatives telle que Biz Miassin ou Yavas Gamats ou la formule un peu mièvre selon laquelle « nous avons bu la même eau » dans lesquelles l’idée-maîtresse est que nous aurions tous souffert d’une violence d’origine tierce, sinon non identifiée. »

Pour qui a vu le film de Serge Avédikian, Nous avons bu la même eau, il est évident que le réduire au rappel d’une violence communément subie, c’est faire fi de son commentaire explicatif et du propos frontal tenu par son auteur à certains habitants de Solöz, où le mot génocide est mis en exergue comme un moment clé de leur histoire. Un film qui a le mérite de nous éclairer sur le formatage de la mémoire réalisé sur les citoyens turcs par leur État, durant plusieurs décennies, ce dévoiement éducatif des esprits dont je parlais plus haut. (Encore faut-il que les démonstrations comme celles de Monsieur Leylekian en tiennent compte).  Mais au-delà de son tournage, un film qui aura été visionné en Turquie même dès 2006, apprécié par Hrant Dink, et qui laissera une forte impression auprès de ces intellectuels dont Monsieur Leylekian veut ignorer la sincérité. Dès lors, on se demande bien pourquoi ce dernier ne mentionne pas l’impact de ce film pour finalement ne s’en tenir qu’à une critique sur son titre, ce qui laisserait penser qu’il n’aurait vu que lui.

Et puisque, Monsieur Leylekian cite à loisir les théories de Marc Nichanian, on s’étonne qu’il ne mentionne pas son invitation à Istanbul par ces intellectuels turcs crypto-négationnistes  pour des conférences autour des problèmes liés à l’historiographie génocidaire. Que je sache les maisons de la culture arménienne de France n’ont pas fait preuve d’une aussi grande ouverture d’esprit avec ces écrivains « arméniens » qui n’étaient pas de leur goût. L’histoire dira que c’est Serge Avédikian qui a essuyé les plâtres, tant en affrontant avec son film les sceptiques arméniens qu’en le présentant sur le terrain même de ces intellectuels turcs pestiférés. Force est de constater que ce film aura fait plus de chemin vers une prise de conscience de leur passé par certains Turcs que les propos à l’emporte-pièce de Monsieur Leylekian, que son titre lui plaise ou non.

Je m’étonne à mon tour que le Collectif Biz Myassine (et non Biz Miassin, comme il l’écrit) soit également réduit à la simple expression d’une souffrance partagée. On se demande où Monsieur Leylekian va puiser ses informations. On pourrait, pour le moins,  lui suggérer de lire l’article de Vilma Kouyoumdjian du 7 mai 2008 sur le site de France-Arménie pour savoir quel propos tient exactement Michel Atalay, co-fondateur avec moi-même de ce collectif. Mieux : d’interroger Monsieur Atalay lui-même. Que je sache, Michel Atalay qui s’est incliné à trois reprises devant le monument au génocide des Arméniens ne m’a jamais demandé de m’incliner à mon tour devant un monument similaire turc, si tant est qu’il en existe. Qu’attendre de plus d’un originaire de Turquie qui accepte en conscience d’accomplir ce geste symbolique ? Qu’il se flagelle ? Qu’il change de sang ? Qu’il gomme de sa mémoire, rien qu’en claquant des doigts,  les années de formatage subi ? Pour ma part, j’accompagnerai quelque Turc que ce soit sur le chemin de son intime révolution culturelle, fût-il seul contre les siens. Et ce n’est pas le doigt levé contre moi de Monsieur Leylekian qui m’en empêchera.

Ici, quitte à être trop long, je ne peux m’empêcher d’offrir au lecteur une citation éclairante, trouvée dans Les testaments trahis de  Milan Kundera (Folio, pp 204-205) :

« Sur la pensée systématique, encore ceci : celui qui pense est automatiquement porté à systématiser ; c’est son éternelle tentation […] : tentation de décrire toutes les conséquences de ses idées ; de prévenir toutes les objections et de les réfuter d’avance ; de barricader ainsi ses idées. Or, il faut que celui qui pense ne s’efforce pas de persuader les autres de sa vérité ; il se trouverait ainsi sur le chemin d’un système ; sur le lamentable chemin de l’ « homme de conviction » ; des hommes politiques aiment se qualifier ainsi ; mais qu’est-ce qu’une conviction ? c’est une pensée qui s’est arrêtée, qui s’est figée, et l’ « homme de conviction » est un homme borné ; la pensée expérimentale  ne désire pas persuader mais inspirer ; inspirer une autre pensée, mettre en branle  le penser… »

Il y aurait donc une pensée systématisante et une pensée expérimentale. Dans l’affaire qui nous occupe, je ne doute pas que le négationnisme de l’État turc et des millions de suiveurs qu’il a réussi à drainer derrière lui depuis des générations n’appartienne à la première forme. Mais je ne doute pas non plus que l’homme d’un certain parti évoqué au début n’ait un système en lieu et place de sa raison. Le syndrome du 30 février ne fait pas de notre homme un simple d’esprit, mais un « homme de conviction ». Aujourd’hui, le négationnisme constitue un enfermement. Et l’anti-négationnisme pas moins. Je laisse au lecteur le soin de placer les trente mille signataires de la pétition de pardon. Dans la pensée systématisante ou dans la pensée expérimentale ?  Et le film de Serge Avédkian, les interventions de Marc Nichanian, le Collectif Biz Myassine, l’association Yavas Gamats. Ou Ragib Zarakolu à ses débuts avec sa femme Ayse Nur. Sans oublier le journal Agos. Dans la pensée systématisante ou dans la pensée expérimentale ?

De fait, ces finesses gênent notre esprit-de-géométrie. Comme il déteste l’altérité et travaille en termes de catégories, il fourre dans les cases de son raisonnement même ce qui n’est pas appelé à y entrer. Car «  la vérité est dans les nuances » comme le proclamait Benjamin Constant. Ces nuances, entre les quatre signataires de la pétition de pardon, à savoir Ahmet Insel, Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu et Baskin Oran, sont faciles à constater au fur et à mesure qu’ils s’expriment ici ou là sur leur approche concernant le génocide. C’est que nous avons affaire à des pensées vivantes, pétries de doutes et de contradictions, animées par des rêves, à des citoyens profondément inscrits dans un contexte politique donné. De quel droit les Arméniens devraient-ils leur récuser le droit d’avoir des doutes, d’être pétris de contradictions et malgré tout d’avoir des rêves ? De quel droit leur enlèveraient-ils le droit d’aimer et de défendre le peuple auquel  ils appartiennent, quitte à se battre pour lui, à souffrir à cause de lui ? Il reste que certains veulent l’aimer dans une vérité niellée de mensonges (on accepte les massacres de 1915, mais on oublie allègrement les viols d’enfants, les rapts de biens, les convois vers la mort et j’en passe), quand d’autres veulent la vérité, rien que la vérité.

Ce que les Arméniens ont perdu avec le génocide ou ce que le génocidaire leur a ôté, c’est de considérer les Turcs comme des êtres humains à part entière. Chaque fois qu’un Arménien s’exprime sur les Turcs se dresse devant lui la figure figée des  bourreaux du passé.  Impossible de se défaire de cette peur, à moins d’une conversion humaniste du regard. Ce tic profond conduit à commettre forcément des erreurs d’appréciation, car le raccourci catégorique masque la personne même de son interlocuteur turc. Chaque Arménien balance entre une vigilance systématique et un appel intime à la confiance. Heureux les hommes comme Monsieur Leylekian qui ont choisi leur camp sans chercher à se compliquer la vie.

Doit-on rappeler aux Arméniens pressés que, pour certains Turcs, la sortie des somnolences nationalistes est toute récente ? Pour les uns, elle s’est déclenchée avec les actes de l’ASALA, pour les autres avec l’assassinat de Hrant Dink. Que les esprits, dans un pays aux tendances ultranationalistes, ont du mal à briser leur gangue idéologique. Que chacun se réveille à la conscience de l’histoire selon sa propre histoire. Il n’y a pas de commune mesure entre un Taner Akçam, un Ragib Zarakolu et un Baskin Oran ou un Ahmet Insel. On ne pourrait incriminer les retardataires que s’ils ne jouaient pas le jeu de leur conscience.  Mais qui a le droit de parler au nom de la conscience d’autrui, surtout quand cet autre se trouve dans un pays aussi peu « normal » que la Turquie ?

J’ai déjà dit dans un autre article ce que je pensais de l’usage fait par Cengiz Aktar du concept de  Medz Yeghern. Même si j’ai été, avec d’autres, à l’origine de la lettre de remerciement. Bien sûr, je ne place pas Baskin Oran sur le même plan qu’une Ayse Günaysu, dont nous avions, sur le site Yevrobatsi.org, publié en son temps les mots de pardon autrement plus francs, plus directs, plus courageux que ceux des intellectuels turcs en question. Mais je retiens, qu’en dépit des propos scandaleux d’un point de vue objectif tenus par Baskin Oran (un de ces intellectuels, avertis s’il en est, que la masse de documents sur les faits sanglants de 1915 ne parvient pas à rendre « fou »), ou de ceux plus finassiers d’un Ahmet Insel, la pétition de pardon a déjà eu, d’une manière ou d’une autre, avec les risques que cela suppose, un impact certain au sein de la société civile turque. Par rapport au black-out total auquel nous nous heurtions dans les années soixante,  même si l’attente fut longue, aujourd’hui l’épine de « l’affaire arménienne » est définitivement dans le pied de la Turquie. Les propos de Baskin Oran ne plaisent pas à certains Arméniens qui se sentent frustrés par rapport à la vérité historique, mais bon an mal an, ils « travaillent » ici ou là les esprits. L’homme s’en prend au kémalisme et voici que Monsieur Erdogan fait de même aujourd’hui. Des mots, disent les sceptiques. Oui, mais pas n’importe lesquels et ne sortant pas de n’importe quelle bouche. Et voici aussi qu’une actrice turque, Pelin Batu, déclare tout de go à la télévision turque que « les événements de 1915, c’était un génocide ». Un courage qui ne fera pas rougir Monsieur Baskin Oran mais qui incitera les velléitaires à franchir le pas.

Enfin, ce serait une erreur de croire que ces intellectuels n’étaient que quatre à lancer cette pétition. On sera bientôt surpris d’apprendre qui était derrière elle. Peut-on penser un seul instant que les milliers de personnes qui ont assisté aux funérailles de Hrant Dink, et surtout ces jeunes dont on voit les portraits dans le dossier du Monde 2, soient ensuite rentrés chez eux pour jouer au tavle ? Ces quatre intellectuels, connus comme auteurs, professeurs ou éditorialistes, pour exposés qu’ils fussent, avaient moins de risques d’être jetés en prison que des jeunes qui auraient pris cette initiative seuls.  D’ailleurs, comment ces quatre mousquetaires de la vieille école auraient-ils pu mettre en place un site pour leur pétition et surtout contrer les hackers négationnistes sans l’aide de personnes plus averties qu’eux, en l’occurrence ayant l’âge des nouvelles technologies ?

Qu’on me comprenne. Monsieur Leylekian parle juste quand il oppose au négationnisme officiel les répliques qu’il mérite dans les instances où il « exerce ». Devait-il pour autant lancer à la figure de Monsieur Baskin Oran : « Et bien oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents… » ? J’essaierai de montrer, une autre fois, pourquoi, pour ma part, je ne l’aurais pas fait.

Denis Donikian, écrivain, dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Éditions actual art, Erevan, 2008)

PS. Pour prévenir l’usage que pourraient faire de ce texte des personnes mal intentionnées, l’auteur rejette toute responsabilité pour toute utilisation partielle ou tronquée qui en serait donnée, sauf en cas de reproduction in extenso, ce post-scriptum compris.

2 mai 2009

« Puits de mort » et suppression de la vérité

aysegunaysu
par Ayse Gunaysu

(The Armenian Weekly, avril 2009, p. 25-26)

« Toutes les vérités que l’on supprime deviennent empoisonnées. »

Friedrich Nieztsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Toute vérité supprimée empoisonne celui qui la supprime ; elle empoisonne aussi ceux qui sont privés de la connaissance de cette vérité. En outre, cette vérité supprimée empoisonne tout l’environnement dans lequel vivent à la fois celui qui l’a supprimée et ceux qui subissent cette suppression. Elle empoisonne donc tout.

Près d’un siècle après le génocide des Arméniens et des Assyro-Chaldéens, ainsi que d’autres peuples chrétiens d’Asie Mineure, la Turquie demeure empoisonnée par la suppression de la vérité. Et du fait que cette vérité supprimée concerne un crime, que ceux qui l’ont supprimée sont au pouvoir et que ceux qui sont privés de cette vérité composent la nation entière, c’est l’avenir même de cette nation qui est aussi empoisonné.

Si en tant que dirigeant vous supprimez une vérité, vous devez aussi supprimer ceux qui sont en quête de cette vérité. Ce poison instille en vous glorification de soi afin d’échapper à la faute, haine afin de justifier votre mensonge, et cruauté afin de maintenir ce mensonge, coûte que coûte. Certains de vos administrés peuvent avoir connaissance de bribes de vérité. Vous devez faire en sorte qu’eux aussi, ils croient aux mensonges que vous vous racontez – en trouvant des excuses au crime que vous avez commis, afin de les persuader qu’il n’y avait pas le choix -, soit les déclarer comme traîtres et mener un combat sans fin contre ceux qui résistent à vos arguments.

Mais les gens ont tendance à être persuadés. En Turquie, la grande majorité de la population croit sincèrement que s’il s’agit d’une question de vie et de mort pour la « patrie ancestrale », alors la machine de l’Etat peut légitimement recourir à des méthodes illégales – ces soi-disant « intérêts nationaux » qui justifient tous les moyens. Voilà comment une vérité supprimée et les méthodes de cette suppression empoisonnent les âmes, de génération en génération, et comment lors du référendum organisé deux ans après le coup d’Etat militaire de 1980, 92 % des électeurs avalisèrent la nouvelle Constitution légitimant la dictature militaire et élirent président le responsable de ce coup d’Etat, Kenan Evren.

Il y a peu, des fouilles ont commencé à Silopi, dans la région de Sirnak (sous la responsabilité de la Compagnie des Oléoducs de Turquie, Botas) afin d’enquêter sur les allégations selon lesquelles dans les années 1990 les corps de ceux qui furent portés disparus, alors qu’ils se trouvaient sous la garde des forces de sécurité, furent jetés à cet endroit. A ce jour, quelques ossements, des cheveux et des morceaux de vêtements ont été retrouvés – ce qui restait après le nettoyage – et envoyés pour analyses à un laboratoire de médecine légale. Les fouilles se sont poursuivies à Cizre, un autre district de Sirnak. En liaison avec ces découvertes, plusieurs personnes ont été arrêtées, dont un colonel, fait rarissime en Turquie.

Sirnak est l’un des lieux qui souffrirent le plus de la suspension de l’Etat de droit au nom de « l’unité de la Turquie ».

C’est aussi le même endroit où, 94 ans plus tôt, des foules d’Assyro-Chaldéens, mais aussi d’Arméniens, quoique en nombre inférieur, furent soit carrément massacrés, soit conduits à pied vers les montagnes où leur mort était assurée, suite à la faim, au dénuement et à l’exposition à un rude climat sans aucune protection. Ce qui arriva en de nombreux endroits aux Arméniens à travers l’Asie Mineure, lors de cette période de terreur.

Maintenant, les « puits de mort » représentent la continuation de ces vérités sanglantes et supprimées. 94 ans après, des cadavres sans sépultures sont découverts au hasard des fouilles.

Prenons ce procès, connu en Turquie sous le nom de procès Ergenekon, dans lequel sont jugées des individus soupçonnés d’avoir comploté en faveur d’un coup d’Etat. Parmi les prévenus, des officiers de l’armée à la retraite, ultranationalistes, tels que Veli Kucuk, que Hrant Dink avait désigné comme menaçant sa vie, et des activistes comme Kemal Kerincsiz, une figure de premier plan lors des violentes manifestations organisées contre ceux qui s’opposaient aux sentiments anti-Arméniens.

Pourtant, l’enquête semble se concentrer davantage sur les organisations illégales qui agissent contre le gouvernement que sur les crimes commis dans les provinces kurdes au sud-Est – lesquels représentent l’héritage direct du Comité Union et Progrès (CUP), responsable du génocide arménien.

De plus, nous devons, dans une grande mesure, cette percée dans la poursuite des criminels agissant dans le cadre de la machine d’Etat au gouvernement islamiste de l’AKP, lequel lutte pour survivre face au pouvoir quasi intact des militaires, dont les bases idéologiques se fondent sur une laïcité autoritaire, antidémocratique et raciste. Cette lutte entre deux pouvoirs, dont aucun n’a à voir avec les idéaux d’un mode de vie véritablement pluraliste, laisse les véritables dissidents dans une position d’être continuellement ballottés entre soutenir les mesures du parti AK [Justice et Développement] en vue d’une relative transparence et s’opposer résolument à l’étalage qu’il fait d’une idéologie de synthèse typiquement turco-islamique. Ainsi, dans le contexte du procès Ergenekon, bien que chaque mesure, aussi minime soit-elle, visant à jeter la lumière sur les organisations antidémocratiques, ultranationalistes et militaristes en Turquie, méritent tout notre soutien, il n’y a pas de quoi vraiment se réjouir.

Cela peut paraître trop pessimiste. Or, tant que la Turquie continuera de supprimer la vérité, aucun progrès véritable ne pourra être fait.

Le génocide des Arméniens et des Assyriens en 1915 dans l’empire ottoman est une vérité première qui doit être reconnue. Ce sera la clé pour en finir avec ce négationnisme, renoncer à ce système, lequel présuppose et impose comme préalable pour ce pays d’être la patrie des seuls Turcs sunnites. Pourtant, en réalité, c’est le contraire qui se produit : tant que ce système prévaudra, aucune reconnaissance du génocide n’est possible. Nous atteignons là un point qui représente toute la complexité et le potentiel de la vie – un point où chaque progrès visant à secouer les fondations idéologiques et ontologiques du système sera une étape conduisant au long processus, plein d’embûches, pour aborder la connaissance du génocide par l’Etat et l’opinion turque.

Certes, « toutes les vérités supprimées deviennent empoisonnées », écrivait Nieztsche il y a tant d’années, mais il poursuit ainsi : « – Que tout soit brisé – ce qui peut l’être au moyen de nos vérités ! Une vaste demeure reste à construire ! »

Voilà la seule manière qui apportera la justice dans nos vies – autrement dit, reconnaître les dommages causés et faire amende honorable ; autrement dit, honorer la mémoire des victimes et au moins tenter de partager la douleur innommable infligée aux petits-enfants des victimes ; autrement dit, montrer une volonté, une bonne volonté, une capacité à concevoir la catastrophe inconcevable qui s’abattit en 1915 sur la nation la plus talentueuse, la plus douée, la plus éclairée et la plus industrieuse d’Asie Mineure.

Source : The Armenian Weekly, April 2009 Magazine

Traduction : Georges Festa pour Denis Donikian – 04.2009

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