Ecrittératures

24 juillet 2009

Danse du ventre et plumes de paon à l’adresse du Collectif VAN

danseuse

Dans votre compte-rendu, daté du 23 juillet 2009, de la seconde partie  de l’article intitulé : « 3 jours avec la diaspora arménienne » écrit par Baskin Oran, vous notez ceci :

« [Nota CVAN : Baskin Oran a précisé dans le premier opus de son compte-rendu, qu’il s’agissait là de sa première vraie rencontre avec la diaspora arménienne. Cela ne l’empêche pas d’avoir malgré tout, au sujet de cette diaspora, des certitudes pour le moins curieuses. Les débats publics existent en diaspora depuis plusieurs décennies et sur tout type de sujets. Ce type de débat, où chacun vient vider son sac et partager ses angoisses et ses idées, ce serait même plutôt une ‘maladie’ arménienne… »

En effet, on peut admettre que, par exemple, le cas de l’Arménie soviétique ait fait débat – et quel débat ! – au sein de la diaspora arménienne de France, ainsi que les premières commémorations du génocide dans les années soixante, surtout quand nous demandions aux commerçants arméniens de fermer leur magasin en signe de deuil, plus tard les actions de l’ASALA, hier les propos de Hrant Dink favorables à l’entrée de la Turquie dans l’Europe, puis son opposition farouche à la pénalisation du génocide, aujourd’hui la pétition de pardon des quatre intellectuels turcs pour avoir utilisé le terme de Medz Yeghern plutôt que celui de génocide.

À ce propos, vous avez  affiché dans vos colonnes, tant à ma demande que sur la sollicitation de votre présidente, l’article que j’avais écrit intitulé : Grande catastrophe ou génocide : réplique à Cengiz Aktar.

Cependant, cette propension à débattre qui semble être selon vous une « maladie » arménienne,  ne me paraît que partiellement confirmée par votre Collectif.  Après avoir reproduit le discours de Laurent Leylekian à Althen-les-Paluds, vous avez tenu à rendre compte des deux premiers articles écrits par Baskin Oran sur ces trois journées et parus dans le journal turc  Radical. Mais j’ai été surpris que ne figurent pas au bas de votre traduction commentée, parmi les références des différents textes  destinés à éclairer vos lecteurs et à animer le débat, les deux articles que j’ai écrits sous le titre général de « Accords et désaccords avec Laurent Leylekian » parus sur mon blog  que vous semblez pourtant connaître. Bien sûr, vous êtes en droit de  m’objecter que vous n’étiez pas au courant. Pourtant, il a été affiché dans le« Armenian and Turkish scholars workshop » de Fatma Muge Goçek et facile à trouver avec Google.

Le fait que vous ayez trouvé ma réplique à Cengiz Aktar et non celle à Laurent Leylekian me laisse pantois. Je n’irai pas jusqu’à penser que vous retenez ce qui vous convient et négligez ce qui vous dérange. Je m’étonne également que ces articles aient échappé à cette vigilance sur laquelle repose votre action. Et si je devais m’en tenir à la citation évoquée plus haut : Les débats publics existent en diaspora depuis plusieurs décennies et sur tout type de sujets, je vous trouverais plus cohérents si vous le prouviez en ajoutant mes textes à ceux du dossier. Il serait fâcheux que ces deux articles paraissent en Turquie et que notre communauté n’en soit, pour sa part, pas informée. D’autant que Nouvelles d’Arménie Magazine en ligne n’a pas fait mieux que vous. Faut-il penser que notre diaspora débatteuse ait de plus en plus tendance à choisir ses débateurs ? Oui, je le pense.

En tout cas, il me semble assez déplorable d’avoir à rappeler que mon travail fait l’objet d’un ostracisme sournois et que je suis obligé d’en arriver à faire ce rappel.

Cet exemple n’est d’ailleurs pas isolé puisque les deux livres que je vous ai envoyés ( Vers L’Europe et Erevan 06-08) depuis plusieurs semaines n’ont curieusement fait l’objet d’aucune mention dans vos informations quotidiennes. Je peux concevoir qu’un lecteur capable d’en faire une recension ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval, mais est-ce trop demander, comme vous le faisiez auparavant d’ailleurs, de tenir vos lecteurs informés de leur parution ? Cette omission me paraît d’autant plus curieuse que l’un de ces livres traite précisément du négationnisme et du dialogue arméno-turc, c’est-à-dire de ce qui représente, mutatis mutandis, la pointe de votre combat pour ne pas dire votre fonds idéologique. Que je sache  je n’ai pas écrit un conte à dormir debout pour que cette demande soit considérée comme indue. J’ai moi-même recensé des contes sur le site de Yevrobatsi avec le même intérêt que je l’ai fait pour des livres d’histoire. Dois-je me transformer en danseuse du ventre et m’empanacher l’arrière-train de plumes de paon pour attirer votre attention et chatouiller votre curiosité ? Ce manquement au devoir d’informer sur la chose même qui constitue votre pain quotidien me paraît d’autant plus regrettable que mes livres que j’ai fait imprimer à Erevan ne trouvent pas en diaspora le soutien qu’ils pourraient en attendre. Si, comme vous le prétendez, les débats sur tout type  de sujets existent en diaspora depuis des décennies, je ne vois guère les organisateurs et les lieux de ces débats prendre en compte tous les éléments qui le nourrissent.

Enfin, il est regrettable que vous n’ayez éprouvé aucun doute sur le jeu de mot de fort mauvais goût que Baskin Oran aurait fait à propos du nom de Laurent Leylekian. Quand on veut diaboliser un homme, on devient soi-même diabolique. Comme si Baskin Oran était assez sot pour combler son manque d’arguments par une moquerie. Comme s’il était homme, déjà fort exposé, à se jeter aussi naïvement sous les dents de ses détracteurs. De fait, renseignements pris, Leylekgiller (la famille des leylek/cigognes) n’a rien à voir avec Leylekian, mais avec les nationalistes turcs. Pour dire, que d’un côté comme de l’autre, les nationalistes se ressemblent tous. Même Osman Kavala semble être tombé dans le panneau.

Cela dit, comme membre fondateur du Collectif VAN, je serais mal venu de dénigrer le travail accompli au quotidien par votre équipe. Je le reconnais comme essentiel et indispensable. Cependant, comme vous défendez votre travail, vous me permettrez de défendre le mien.

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Lire : Foi et entropie (5) : l’écriture dans le noeud de la fin

5 juin 2009

Accords et désaccords avec Laurent Leylekian (2ème partie)

« Un homme, ça s’empêche… » (Albert Camus)

Un matin, juchée sur un âne, une jeune fille d’à peine seize ans, mariée dans l’urgence, son époux de deux ans son aîné et la sœur de celui-ci quittent Malatia pour fuir vers Alep. On imagine mal dans quels déchirements et en proie à quelles angoisses, sachant qu’ils auront à traverser des régions  hantées par la haine de l’Arménien.  Ils étaient mes parents et ma tante. Moins de sept ans auparavant, Malatia avait été un centre de transit pour tous les déportés du nord et de l’ouest, non loin du terrible camp de Frendjelar. Longtemps je me suis demandé par quel miracle mes parents avaient échappé au sort réservé à tous les Arméniens de l’Empire ottoman durant ces années noires. Tout d’abord, grâce au maire de Malatia, Moustapha agha Aziz oglou, qui n’eut de cesse de travailler pour sauver des vies arméniennes et qui mourut en 1921, assassiné par un de ses fils pour son aide aux ghiavour. Mais aussi grâce à la protection de l’agha dont ma grand-mère maternelle avait sauvé des flammes la caisse de son commerce sur le marché. Maintenant, dites-moi, Monsieur Leylekian, si je dois prononcer avec vous l’anathème que vous avez lancé à Althen-les-Paluds, à l’adresse de Monsieur Baskin Oran : « Eh bien, oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents » ?

L’expression « ou leurs équivalents » n’adoucit en rien l’usage que vous faites du mot nazi, fût-il repris à Monsieur Baskin Oran qui le récuse. Or, l’incongruité anachronique de ce terme, précisément connoté dans l’imaginaire européen, conduit à obtenir l’effet inverse de celui que vous aviez souhaité. Il dessert votre démonstration, par ailleurs fort subtile, en la plaçant d’emblée sur le registre de l’émotion. Sans oublier que votre acrobatie verbale, qui consiste à opérer un transfert comparatif douteux avec le génocide juif, laisserait penser que le génocide arménien ne possèderait pas ses propres mots pour contredire ceux qui le nient. Comparaison n’est pas raison. Et même si l’esprit génocidaire se retrouve dans tous les génocides accomplis, leurs modalités historiques ne sont ni interchangeables, ni superposables.

On pourrait comprendre que votre « raccourci » avait pour seul but de provoquer un choc. Or, comme on ne guérit pas un cheval de sa fièvre en le fouettant, on ne « réveille » pas un négationniste turc avec ce genre de formule cinglante, fût-il plus averti qu’un ultranationaliste aveugle comme la Turquie sait en produire. Au contraire, on conforte sa négation. Mais pire que cela : maintenant que votre phrase, qui assimile les grands-pères des Turcs d’aujourd’hui à des nazis, circule via Internet et dans les journaux, non seulement vous aurez donné raison aux négationnistes orthodoxes contre les 30 000 signataires de la pétition, mais vous aurez surtout réussi à hérisser les personnes de conscience qui auraient souhaité comprendre et s’informer. En d’autres termes, vous aurez réussi à créer du négationnisme, de ce négationnisme dont se nourrissent vos activités à Bruxelles,  quand la tâche des Arméniens a toujours été de le faire reculer par tous les moyens. (Au point qu’on se demanderait si vous ne l’avez pas fait intentionnellement). La situation aurait été désespérante si tous les Arméniens qui vous ont écouté ce jour-là avaient partagé votre point de vue. Mais certains qui auront « rattrapé » votre mauvais coup auront gardé quand même ouverts les voies de la persuasion et les chemins qui perpétuent les rencontres.

Si votre radicalité convient à Bruxelles, dans laquelle je ne doute pas que vous devez exceller, ce jour-là, à Althen-les-Paluds, elle n’était pas de mise. Les affrontements émotionnels finissent souvent par des empoignades. Or, ce jour-là vous aviez l’occasion de parler d’homme à homme avec Monsieur Baskin Oran, de raison à raison, et vous avez cédé à la tentation de la rancœur. Une rancœur vieille de près d’un siècle, contenue en vous comme un héritage sacré, et que vous avez libérée comme si c’étaient tous nos ancêtres qui crachaient ces mots : « Eh bien, oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents » sur un Turc que vous teniez enfin à votre merci. Comme si les morts d’hier autant que les vivants d’aujourd’hui vous autorisaient en les prononçant à franchir les limites de la raison, fort que vous étiez de ce droit universel dont se réclament les victimes passées et présentes d’un crime aussi absolu que le génocide de 1915.

Et pourtant, je vous le répète, mon histoire ne se reconnaît pas dans vos mots lâchés en forme de couperet. Dès lors, en prenant l’initiative de parler au nom de tous, sans aucune distinction, fort de ce droit absolu que confère à ses victimes un crime de génocide, vous vous êtes autorisé à négliger que d’autres pouvaient penser autrement l’actualité de la cause arménienne. Ce jour-là, par vos mots, vous m’avez volé quelque chose qui ne vous appartenait pas.  En transférant le combat au nom de la nation arménienne contre l’État turc, des instances internationales au sein d’un débat public, vous avez imposé un point de vue que vous croyiez général sans tenir compte de ceux qui n’auraient jamais prononcé vos paroles, ni vous embarrasser d’une éventuelle confusion des genres. C’est que, à Althen-les-Paluds, vous étiez devenu tous les Arméniens tandis que Monsieur Baskin Oran était devenu l’État turc.

Dois-je rappeler que, quoi qu’on puisse penser de lui, Monsieur Baskin Oran  aurait dû être salué pour son courage à venir se présenter en personne, tel qu’il est, c’est-à-dire un intellectuel suffisamment attaché à son pays (eût-il un passé « nazi ») pour prendre le risque de commencer à le nettoyer de ses mensonges (fût-il lui-même de ceux que les récits du génocide arménien ne rendent pas « fous »), selon le rythme qui lui convient et dans le contexte sensible d’une société sourcilleuse ? De fait, invité par des Arméniens, dans le cadre d’un débat sur la cause arménienne, Monsieur Baskin Oran n’avait pas à subir ce manquement aux règles de l’hospitalité que vous lui avez infligé. J’imagine mal Monsieur Marc Nichanian, au cours des conférences qu’il a données à Istanbul, invité par ces mêmes intellectuels que vous assimilez à des serviteurs de l’État turc, devant essuyer une sentence du même genre que la vôtre ou son équivalent.

Votre phrase serait anodine si vos lecteurs aujourd’hui la négligeaient au profit de votre démonstration. Il reste que la seule chose qui sera retenue, à coup sûr, seront ces mots : « vos grands-pères étaient des nazis ». Or, il suffit de les rapprocher de votre titre : « Société civile et intellectuels turcs au service du négationnisme d’Etat », pour comprendre ce que vous sous-entendez. Dès lors tout s’explique ainsi : « Puisque vos grands-pères étaient des nazis, vous étiez déterminés, pour le moins, à devenir vous-mêmes des négationnistes. En somme, si vos grands-pères étaient des nazis, vous êtes aussi par le même coup plus ou moins voués à le devenir sous la forme de son avatar moderne qu’est le négationnisme. » Il n’y a pas d’échappatoire. Comme si j’étais voué à être alcoolique parce que mes grands-parents l’étaient.  En l’occurrence, Monsieur Baskin Oran ne pourra pas nier qu’il est un négationniste, pour la bonne raison que ses grands-parents se sont comportés comme des nazis.  Monsieur Baskin Oran aura beau protester, vous opposer qu’il ne sait pas dans le fond comment se sont comportés ses grands-parents en 1915, rien n’y fera. Le mois de février a trente jours de la même manière que les grands-parents de Monsieur Baskin Oran étaient des nazis, comme l’exige le système. On voit par là que l’anti-négationnisme peut vite se muer en enfermement, pour ne pas dire en un fanatisme  prompt à virer au complexe de persécution. Même s’il existe des anti-négationnistes intégristes du genre intellectuel comme vous l’incarnez, Monsieur Leylekian.

Ce qui rend votre anathème particulièrement insupportable, c’est qu’on y retrouve un relent de cette doctrine communiste de l’influence directe qu’aurait exercée l’origine de classe des parents et des grands-parents sur l’accusé. En l’occurrence, la culpabilité de Monsieur Baskin Oran contiendrait la culpabilité de tout le peuple turc. J’imagine ce qu’il a pu ressentir ce jour-là à Althen-les-Paluds. Mais surtout les Arméniens qui s’y trouvaient. Par votre phrase : « vos grands-pères étaient des nazis », le monde était brusquement devenu irrespirable.

De fait, vous ne vous embarrassez pas de cette notion de culpabilité concernant les Turcs d’aujourd’hui. Qu’ils n’aient pas trempé, par la force des choses, dans le génocide arménien, ne vous trouble pas. Qu’ils aient subi un formatage qui a duré plusieurs décennies ne vous intéresse pas non plus. Qu’ils soient éduqués aujourd’hui dans le mensonge, qu’ils baignent dans une société ultranationaliste, qu’ils soient plongés dans une démocratie militariste, pour ne pas dire ergenekonisée en profondeur,  vous dérange encore moins. Et pourtant, la plupart d’entre eux, moins ces 30 000 signataires de la pétition dont fait partie Monsieur Baskin Oran, plaident non coupables concernant les événements de 1915. Loin de leur faire comprendre qu’ils ont une responsabilité dans cette « histoire » sur laquelle s’est bâtie la République de Turquie, vous vous êtes contenté de les charger aussi fortement que s’ils avaient été eux-mêmes les bourreaux des Arméniens. Loin de leur reconnaître des circonstances atténuantes, vous vous empressez d’en faire des innocents diaboliques. « Vos grands-pères étaient des nazis ».

Vous vous dites lecteur du Procès de Kafka. Et justement, votre réquisitoire porte moins sur un crime commis par votre accusé que sur ce qu’il cache. Vous glosez sur ce que Monsieur Baskin Oran aurait dit et écrit pour le juger sur ce que ses paroles dissimulent. En réalité, ce n’est pas vous, en personne, qui menez l’accusation, mais le système que vous représentez, c’est-à-dire la substance même du procès. Car le droit absolu qui réclame une justice absolue pour un crime aussi absolu que le crime de génocide vous conduit à vous ériger en tribunal absolu. Ce que nous dit Le Procès, comme le précise Milan Kundera, c’est que le tribunal selon Kafka «  est une force qui juge, et qui juge parce qu’elle est force ; c’est sa force et rien d’autre qui confère au tribunal sa légitimité ». Cette légitimité, vous la puisez dans l’absolu de ce crime absolu, absolument impuni qu’est le génocide des Arméniens. Voilà pourquoi, ce jour-là, à Althen-les-Paluds,  vous avez transformé Monsieur Baskin Oran en une victime kafkaïenne et vous vous êtes érigé en tribunal kafkaïen.

Vous ne me ferez pas croire qu’en étant l’un des quatre initiateurs de la pétition de pardon, Monsieur Baskin Oran appartienne à la masse figée des négationnistes turcs. Cette pétition aurait au moins eu le mérite de tenter une sortie hors de la pensée systématisante dans laquelle on a plongé l’ensemble des Turcs. Ne vous en déplaise, bon an mal an, avec toutes les précautions et les réticences qu’elle nécessite, cette pétition revêt tous les aspects d’une pensée expérimentale, telle que je l’ai définie dans ma première partie. Une pensée qui se trompe, une pensée qui piétine, une pensée qui s’embourbe dans ses contradictions, mais  une pensée qui donne de l’espoir. Les Arméniens, puristes, orthodoxes et revanchards de tous poils, auraient tort de lui cracher dessus. Car jamais une telle brèche n’a été ouverte en Turquie. En revanche, force est de constater que votre sentence en forme de couperet : « vos grands-pères étaient des nazis », ne me donne guère l’impression que vous soyez, de votre côté, sorti de votre système. C’est  que vous ne vous en apercevez même pas, soucieux que vous êtes de rester vous-même par fidélité à nos morts, de répercuter le vrai au sein d’un même milieu, où l’on pense ce qu’il faut penser, incapable de répondre aux exigences spitituelles de votre moi dans le seul but de ressembler à ceux qui comme vous se nourrissent du système. Dès lors, les changements qui s’opèrent autour de vous ont pour seul effet de vous garder inchangé.

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Denis Donikian, écrivain, dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Éditions actual art, Erevan, 2008)

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PS. Pour prévenir l’usage que pourraient faire de ce texte des personnes mal intentionnées, l’auteur rejette toute responsabilité pour toute utilisation partielle ou tronquée qui en serait donnée, sauf en cas de reproduction in extenso, ce post-scriptum compris.

30 mai 2009

Accords et désaccords avec Laurent Leylekian (1ère partie)

« L’espérance est un risque à courir » (Charles Péguy)

Au début du siècle dernier, dans une Smyrne encore multiethnique, un Arménien d’un certain parti frappe à la porte d’un certain notable lui-même arménien. «  Dernier avertissement, lui lance l’homme avec aplomb. Au 30 du mois, je viendrai retirer l’impôt que vous devez à la Cause. – Mais, réplique le notable, nous sommes en février, et le mois n’a pas trente jours. – Peu importe. Le parti l’a dit, donc c’est vrai. »

Les grandes causes élèvent les hommes, fussent-ils mal dégrossis. Encore faut-il que l’éthique de la vérité soit respectée. Le système éducatif de la Turquie a dévoyé sur des générations la formation de ses esprits. La cause qu’elle défendait étant réduite à l’étroitesse de la nation,  reposant sur le poison du mensonge. La France, grâce à son école obligatoire et son éducation de type laïque est censée donner à ses enfants l’usage de leur raison. Les Arméniens ont eu cette chance. Reste à savoir si tous ont réussi à la prendre. C’est que, d’un côté comme de l’autre, on est en droit de se demander si on peut être un grand raisonneur sans pour autant accéder à l’universalité de la raison.

Il faudrait ne pas être arménien pour ne pas souscrire aux propos de Laurent Leylekian tenus lors du débat d’Althen-les-Paluds le 9 mai 2009, dans une intervention intitulée  « Société civile et intellectuels turcs au service du négationnisme d’État » (reproduite sur le site du journal France-Arménie ). Rien que nous ne répétons, à juste titre, depuis cinquante ans et plus. À cette nuance près, que ce genre  de discours doit aujourd’hui tenir compte de la nouvelle donne ouverte par des intellectuels turcs  de Turquie sur la question arménienne, qu’ils s’appellent Ragib Zarakolu, Ayse Günaysu,et j’en passe qui reconnaissent ouvertement le génocide de 1915, ou encore Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu, Ahmet İnsel et Baskın Oran, tous initiateurs de la fameuse et contestée pétition de pardon. Pour autant, Monsieur Leylekian réussit le tour de force de rester droit dans ses bottes, insensible au changement climatique turc, tant ses conclusions n’ont d’autre objet que de faire tomber les masques de ces quatre mousquetaires réduits à des mécaniques  négationnistes d’un nouveau genre.

Qu’on ne s’y méprenne pas. Cette culture du coup de boutoir a du bon. L’homme a du mordant et ne s’en laisse pas conter. Esprit de géométrie plutôt qu’esprit de finesse. Et la diaspora arménienne de France, assoupie dans l’illusion de sa propre réalité, devrait se réjouir d’avoir un émissaire aussi combatif pour répliquer aux menteries turques qui courent les couloirs de Bruxelles ou fleurissent dans ses amphithéâtres. « Quoi ? Mais je n’ai jamais mandaté personne pour qu’on parle en mon nom auprès des instances européennes, que je sache ! Ai-je été consulté pour des questions aussi graves ?» s’insurge tel ou tel sempiternel râleur de cette diaspora amorphe et fictive, avant de vaquer à ses occupations ordinaires. C’est alors qu’il faut lui faire remarquer, à ce rouspéteur stérile, qu’il en a toujours été ainsi dans notre histoire, les uns dormant, les autres se portant en première ligne d’une cause qui ne mérite pas d’être abandonnée au sommeil. Et d’ailleurs, mieux vaut un dur réactif à Bruxelles plutôt que rien ni personne à opposer à la machinerie et aux machinations du négationnisme turc.

En ce sens, le discours de Monsieur Leylekian à Althen-les-Paluds a toutes les apparences d’une réplique donnée dans le cadre des instances bruxelloises. La démonstration serait brillante, savante même, si le défaut de cette diatribe, et pas le moindre, n’était d’avoir confondu un débat d’homme à homme avec un combat officiel contre un État, d’avoir systématiquement amalgamé des intellectuels turcs à l’Etat qui les gouverne, quitte à en faire des serviteurs de son idéologie. En somme, les trente mille signataires de la pétition, parmi lesquels, selon nos informations, des hommes de la rue, des mal dégrossis, des gens ne sachant ni lire ni écrire, des jeunes, que sais-je encore… seraient tous, selon la théorie de Monsieur Leylekian, rien moins que des crypto-négationnistes, des négationnistes souterrains. Normal, me direz-vous, de jeter la suspicion sur la pétition de pardon de ces intellectuels, en référence aux tromperies et aux ruses par lesquelles le passé turc a maintes fois cocufié les Arméniens. Surtout quand on sait qu’avec son argumentaire qui vise à décharger la Turquie du crime de génocide, Baskin Oran a réussi à faire croire que ses trois collègues pensaient exactement comme lui. Mais facile tout de même de prendre le vraisemblable pour une vérité arrêtée au prix d’oublier par exemple les déclarations franches et nettes faites par Cengiz Aktar et Ali Bayramoglu sur radio Ayp (ce qui laisse supposer que l’entente au sein du quarteron tombeur du tabou arménien est loin d’être parfaite).

L’attitude de Monsieur Leylekian relève d’une philosophie pour laquelle l’individu n’a d’autre existence que celle que lui impose l’État qui le gouverne. Les Turcs seraient gülottés jusqu’au cou comme les Français seraient sarkozyfiés jusqu’au menton. Reste la tête, me direz-vous. Mais dans ce cas de figure, les intellectuels l’auraient vendue elle aussi à la cause de l’État. On ne leur accorde ni le bénéfice du doute, ni la possibilité d’inventer librement une réflexion et une éthique propres. Si au moins ces intellectuels turcs, à l’origine de la pétition de pardon, pouvaient se retrouver en prison, on leur ferait plus crédit. Mais ils n’ont même pas ça à nous offrir pour qu’on puisse les chérir, les défendre et les croire.

Par ailleurs, il reste que notre esprit-de-géométrie, fort en gueule et fort du droit des Arméniens à réclamer justice pour un crime absolu, risque en ce cas-là de s’octroyer un rôle de vox populi, totalement et absolument Or, être le peuple, c’est savoir ce qui est bon pour lui. Et le savoir seul. Un savoir qui ne souffre aucune contradiction, ni contrariété. C’est que toute pensée omnipotente se pense dans une hiérarchie, refusant qu’un tiers ose ouvrir quelque perspective que ce soit vers la moindre altérité. Sois Arménien et tais-toi !

La rhétorique déployée par notre esprit-de-géométrie a l’allure d’un bel édifice, impeccable et solidement construit. Son discours a le mérite de rester cohérent avec ses a priori. Et nul ne saurait lui en faire grief. L’impression d’ensemble plaira forcément à celui qui n’aura pas le temps de s’interroger sur tel argument, ni  de s’informer sur tel autre. L’essentiel n’est-il pas de donner du foin à des lecteurs affamés de certitudes arrêtées ?

Or, il suffirait de révéler le caractère infondé d’un seul élément pour qu’un soupçon de malhonnêteté intellectuelle pèse sur toute la démonstration.

À commencer par cette phrase : « Découlent directement de cette stratégie l’idée d’initiatives telle que Biz Miassin ou Yavas Gamats ou la formule un peu mièvre selon laquelle « nous avons bu la même eau » dans lesquelles l’idée-maîtresse est que nous aurions tous souffert d’une violence d’origine tierce, sinon non identifiée. »

Pour qui a vu le film de Serge Avédikian, Nous avons bu la même eau, il est évident que le réduire au rappel d’une violence communément subie, c’est faire fi de son commentaire explicatif et du propos frontal tenu par son auteur à certains habitants de Solöz, où le mot génocide est mis en exergue comme un moment clé de leur histoire. Un film qui a le mérite de nous éclairer sur le formatage de la mémoire réalisé sur les citoyens turcs par leur État, durant plusieurs décennies, ce dévoiement éducatif des esprits dont je parlais plus haut. (Encore faut-il que les démonstrations comme celles de Monsieur Leylekian en tiennent compte).  Mais au-delà de son tournage, un film qui aura été visionné en Turquie même dès 2006, apprécié par Hrant Dink, et qui laissera une forte impression auprès de ces intellectuels dont Monsieur Leylekian veut ignorer la sincérité. Dès lors, on se demande bien pourquoi ce dernier ne mentionne pas l’impact de ce film pour finalement ne s’en tenir qu’à une critique sur son titre, ce qui laisserait penser qu’il n’aurait vu que lui.

Et puisque, Monsieur Leylekian cite à loisir les théories de Marc Nichanian, on s’étonne qu’il ne mentionne pas son invitation à Istanbul par ces intellectuels turcs crypto-négationnistes  pour des conférences autour des problèmes liés à l’historiographie génocidaire. Que je sache les maisons de la culture arménienne de France n’ont pas fait preuve d’une aussi grande ouverture d’esprit avec ces écrivains « arméniens » qui n’étaient pas de leur goût. L’histoire dira que c’est Serge Avédikian qui a essuyé les plâtres, tant en affrontant avec son film les sceptiques arméniens qu’en le présentant sur le terrain même de ces intellectuels turcs pestiférés. Force est de constater que ce film aura fait plus de chemin vers une prise de conscience de leur passé par certains Turcs que les propos à l’emporte-pièce de Monsieur Leylekian, que son titre lui plaise ou non.

Je m’étonne à mon tour que le Collectif Biz Myassine (et non Biz Miassin, comme il l’écrit) soit également réduit à la simple expression d’une souffrance partagée. On se demande où Monsieur Leylekian va puiser ses informations. On pourrait, pour le moins,  lui suggérer de lire l’article de Vilma Kouyoumdjian du 7 mai 2008 sur le site de France-Arménie pour savoir quel propos tient exactement Michel Atalay, co-fondateur avec moi-même de ce collectif. Mieux : d’interroger Monsieur Atalay lui-même. Que je sache, Michel Atalay qui s’est incliné à trois reprises devant le monument au génocide des Arméniens ne m’a jamais demandé de m’incliner à mon tour devant un monument similaire turc, si tant est qu’il en existe. Qu’attendre de plus d’un originaire de Turquie qui accepte en conscience d’accomplir ce geste symbolique ? Qu’il se flagelle ? Qu’il change de sang ? Qu’il gomme de sa mémoire, rien qu’en claquant des doigts,  les années de formatage subi ? Pour ma part, j’accompagnerai quelque Turc que ce soit sur le chemin de son intime révolution culturelle, fût-il seul contre les siens. Et ce n’est pas le doigt levé contre moi de Monsieur Leylekian qui m’en empêchera.

Ici, quitte à être trop long, je ne peux m’empêcher d’offrir au lecteur une citation éclairante, trouvée dans Les testaments trahis de  Milan Kundera (Folio, pp 204-205) :

« Sur la pensée systématique, encore ceci : celui qui pense est automatiquement porté à systématiser ; c’est son éternelle tentation […] : tentation de décrire toutes les conséquences de ses idées ; de prévenir toutes les objections et de les réfuter d’avance ; de barricader ainsi ses idées. Or, il faut que celui qui pense ne s’efforce pas de persuader les autres de sa vérité ; il se trouverait ainsi sur le chemin d’un système ; sur le lamentable chemin de l’ « homme de conviction » ; des hommes politiques aiment se qualifier ainsi ; mais qu’est-ce qu’une conviction ? c’est une pensée qui s’est arrêtée, qui s’est figée, et l’ « homme de conviction » est un homme borné ; la pensée expérimentale  ne désire pas persuader mais inspirer ; inspirer une autre pensée, mettre en branle  le penser… »

Il y aurait donc une pensée systématisante et une pensée expérimentale. Dans l’affaire qui nous occupe, je ne doute pas que le négationnisme de l’État turc et des millions de suiveurs qu’il a réussi à drainer derrière lui depuis des générations n’appartienne à la première forme. Mais je ne doute pas non plus que l’homme d’un certain parti évoqué au début n’ait un système en lieu et place de sa raison. Le syndrome du 30 février ne fait pas de notre homme un simple d’esprit, mais un « homme de conviction ». Aujourd’hui, le négationnisme constitue un enfermement. Et l’anti-négationnisme pas moins. Je laisse au lecteur le soin de placer les trente mille signataires de la pétition de pardon. Dans la pensée systématisante ou dans la pensée expérimentale ?  Et le film de Serge Avédkian, les interventions de Marc Nichanian, le Collectif Biz Myassine, l’association Yavas Gamats. Ou Ragib Zarakolu à ses débuts avec sa femme Ayse Nur. Sans oublier le journal Agos. Dans la pensée systématisante ou dans la pensée expérimentale ?

De fait, ces finesses gênent notre esprit-de-géométrie. Comme il déteste l’altérité et travaille en termes de catégories, il fourre dans les cases de son raisonnement même ce qui n’est pas appelé à y entrer. Car «  la vérité est dans les nuances » comme le proclamait Benjamin Constant. Ces nuances, entre les quatre signataires de la pétition de pardon, à savoir Ahmet Insel, Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu et Baskin Oran, sont faciles à constater au fur et à mesure qu’ils s’expriment ici ou là sur leur approche concernant le génocide. C’est que nous avons affaire à des pensées vivantes, pétries de doutes et de contradictions, animées par des rêves, à des citoyens profondément inscrits dans un contexte politique donné. De quel droit les Arméniens devraient-ils leur récuser le droit d’avoir des doutes, d’être pétris de contradictions et malgré tout d’avoir des rêves ? De quel droit leur enlèveraient-ils le droit d’aimer et de défendre le peuple auquel  ils appartiennent, quitte à se battre pour lui, à souffrir à cause de lui ? Il reste que certains veulent l’aimer dans une vérité niellée de mensonges (on accepte les massacres de 1915, mais on oublie allègrement les viols d’enfants, les rapts de biens, les convois vers la mort et j’en passe), quand d’autres veulent la vérité, rien que la vérité.

Ce que les Arméniens ont perdu avec le génocide ou ce que le génocidaire leur a ôté, c’est de considérer les Turcs comme des êtres humains à part entière. Chaque fois qu’un Arménien s’exprime sur les Turcs se dresse devant lui la figure figée des  bourreaux du passé.  Impossible de se défaire de cette peur, à moins d’une conversion humaniste du regard. Ce tic profond conduit à commettre forcément des erreurs d’appréciation, car le raccourci catégorique masque la personne même de son interlocuteur turc. Chaque Arménien balance entre une vigilance systématique et un appel intime à la confiance. Heureux les hommes comme Monsieur Leylekian qui ont choisi leur camp sans chercher à se compliquer la vie.

Doit-on rappeler aux Arméniens pressés que, pour certains Turcs, la sortie des somnolences nationalistes est toute récente ? Pour les uns, elle s’est déclenchée avec les actes de l’ASALA, pour les autres avec l’assassinat de Hrant Dink. Que les esprits, dans un pays aux tendances ultranationalistes, ont du mal à briser leur gangue idéologique. Que chacun se réveille à la conscience de l’histoire selon sa propre histoire. Il n’y a pas de commune mesure entre un Taner Akçam, un Ragib Zarakolu et un Baskin Oran ou un Ahmet Insel. On ne pourrait incriminer les retardataires que s’ils ne jouaient pas le jeu de leur conscience.  Mais qui a le droit de parler au nom de la conscience d’autrui, surtout quand cet autre se trouve dans un pays aussi peu « normal » que la Turquie ?

J’ai déjà dit dans un autre article ce que je pensais de l’usage fait par Cengiz Aktar du concept de  Medz Yeghern. Même si j’ai été, avec d’autres, à l’origine de la lettre de remerciement. Bien sûr, je ne place pas Baskin Oran sur le même plan qu’une Ayse Günaysu, dont nous avions, sur le site Yevrobatsi.org, publié en son temps les mots de pardon autrement plus francs, plus directs, plus courageux que ceux des intellectuels turcs en question. Mais je retiens, qu’en dépit des propos scandaleux d’un point de vue objectif tenus par Baskin Oran (un de ces intellectuels, avertis s’il en est, que la masse de documents sur les faits sanglants de 1915 ne parvient pas à rendre « fou »), ou de ceux plus finassiers d’un Ahmet Insel, la pétition de pardon a déjà eu, d’une manière ou d’une autre, avec les risques que cela suppose, un impact certain au sein de la société civile turque. Par rapport au black-out total auquel nous nous heurtions dans les années soixante,  même si l’attente fut longue, aujourd’hui l’épine de « l’affaire arménienne » est définitivement dans le pied de la Turquie. Les propos de Baskin Oran ne plaisent pas à certains Arméniens qui se sentent frustrés par rapport à la vérité historique, mais bon an mal an, ils « travaillent » ici ou là les esprits. L’homme s’en prend au kémalisme et voici que Monsieur Erdogan fait de même aujourd’hui. Des mots, disent les sceptiques. Oui, mais pas n’importe lesquels et ne sortant pas de n’importe quelle bouche. Et voici aussi qu’une actrice turque, Pelin Batu, déclare tout de go à la télévision turque que « les événements de 1915, c’était un génocide ». Un courage qui ne fera pas rougir Monsieur Baskin Oran mais qui incitera les velléitaires à franchir le pas.

Enfin, ce serait une erreur de croire que ces intellectuels n’étaient que quatre à lancer cette pétition. On sera bientôt surpris d’apprendre qui était derrière elle. Peut-on penser un seul instant que les milliers de personnes qui ont assisté aux funérailles de Hrant Dink, et surtout ces jeunes dont on voit les portraits dans le dossier du Monde 2, soient ensuite rentrés chez eux pour jouer au tavle ? Ces quatre intellectuels, connus comme auteurs, professeurs ou éditorialistes, pour exposés qu’ils fussent, avaient moins de risques d’être jetés en prison que des jeunes qui auraient pris cette initiative seuls.  D’ailleurs, comment ces quatre mousquetaires de la vieille école auraient-ils pu mettre en place un site pour leur pétition et surtout contrer les hackers négationnistes sans l’aide de personnes plus averties qu’eux, en l’occurrence ayant l’âge des nouvelles technologies ?

Qu’on me comprenne. Monsieur Leylekian parle juste quand il oppose au négationnisme officiel les répliques qu’il mérite dans les instances où il « exerce ». Devait-il pour autant lancer à la figure de Monsieur Baskin Oran : « Et bien oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents… » ? J’essaierai de montrer, une autre fois, pourquoi, pour ma part, je ne l’aurais pas fait.

Denis Donikian, écrivain, dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Éditions actual art, Erevan, 2008)

PS. Pour prévenir l’usage que pourraient faire de ce texte des personnes mal intentionnées, l’auteur rejette toute responsabilité pour toute utilisation partielle ou tronquée qui en serait donnée, sauf en cas de reproduction in extenso, ce post-scriptum compris.

30 décembre 2008

Bonne nouvelle : les Turcs ont des intellectuels.

Dès janvier 2004, dans l’une de mes premières chroniques sur Yevrobatsi.org, je posais la question. Question cruciale, question vitale, question brûlante, pas du genre : « Y-a-t-il un pilote dans l’avion ? » ou « Y-a-t-il de la moutarde pour mon steak ? », mais plutôt « Esprit, es-tu là ? » Et c’était pour répondre que oui, les Turcs ont des intellectuels, contrairement aux préjugés d’une diaspora arménienne qui ne s’embarrasse pas des amalgames, prompte à enfermer les Turcs dans le rôle unique de bourreaux sans humanité. Pour preuve, ces intellectuels dénonçaient alors le racisme anti-arménien de leurs livres scolaires.

Reconnaissons qu’on n’aura pas attendu en Turquie ni à l’étranger ceux qui aujourd’hui comme Baskin Oran, Ahmet İnsel, Ali Bayramoğlu et Cengiz Aktar se prononcent pour demander pardon au peuple arménien. Les lecteurs de Yevrobatsi.org devraient se souvenir du touchant appel d’Ayse Gunaysu. Sans parler de Ragib Zarakolu dont la vie même est tout entière un acte de pardon. Mais aujourd’hui, la conscience prend la parole contre les fabricants du consentement négationniste en Turquie. Certes, l’onde de choc provoquée par l’assassinat de Hrant Dink n’est pas étrangère à cette initiative, elle agit comme une brèche ouverte dans la part obscure du monde turc.

Nombreux seront les enfants de survivants arméniens pour rejeter ce pardon qui jouerait sur l’occultation du mot génocide. Ils trouveront qu’ils ont trop attendu pour se heurter une fois de plus à une reconnaissance incomplète, sinon biaisée. L’histoire des rapports arméno-turcs seraient une litanie de ruses reposant sur un langage à double-fond dont les Arméniens auraient constamment été les victimes. Il reste que cette déclaration, probablement préparée de longue date, émane de gens assez sincères pour qu’elle engage totalement leur personne. Ils sont de la même trempe que ces justes que furent Haji Halil, Hasan Amdja, Djelal Bey ou Moustapha agha Aziz oglou. C’est que le temps était venu de faire quelque chose, non de surseoir aux exigences pressantes de justice en raison de désaccords sur l’usage ou non du mot génocide. L’entente sur une plate-forme commune devait permettre une adhésion de cœur la plus large possible. Que demander de plus ? Aujourd’hui le chemin est pris, impensable hier. Durant une année, la toute fraîche déclaration de cette poignée de francs-tireurs va sillonner la société civile turque. Le défi est lancé.

Les Arméniens impatients devraient quand même savoir dans quel contexte cette demande de pardon vient d’émerger. En se désolidarisant de la propagande négationniste, ces intellectuels turcs s’inscrivent résolument à contre-courant d’une historicisation falsifiée de leur société. Ils n’ignorent pas qu’ils se trouveront exposés à des masses qu’on a méthodiquement gavées de mensonges agressifs durant des décennies. Déjà, des nationalistes de tous poils se rebiffent, brandissant, en toute bonne fois, des arguments historiques erronés et lançant des contre-pétitions. C’est dire combien le gavage a réussi à étouffer toute faculté de jugement chez les victimes. Il n’est d’ailleurs pas certain que la folie meurtrière qui habite la bête immonde du fascisme ne cherche encore à frapper comme elle a frappé Hrant Dink. Le groupe de ces intellectuels n’est pas à l’abri d’un coup d’éclat qui mettrait fin à leur désir de vivre en accord avec leur conscience et de laisser leur propre courage essaimer au sein du peuple turc. S’ils savent qu’ils ne sont pas seuls, ils n’ignorent pas qu’ils devront conquérir les franges les plus ouvertes des conservateurs.

Cette initiative vient s’inscrire au terme d’une longue accumulation de protestations de la part des Arméniens et des arménophiles. Dès le 24 mai 1915, l’Angleterre, la France et la Russie lançaient un ultimatum aux Turcs pour que cesse « ce nouveau crime de lèse-humanité ». Mais les offensives du négationnisme orchestrées par les gouvernements successifs de la République turque n’auront d’autre but que d’entériner l’effacement de la présence arménienne. Après une période de stupeur et d’étranglement qui dura une cinquantaine d’années, non exempte de travail et de travaux, la communauté arménienne laisse éclater au grand jour le mot génocide avec preuves à l’appui. Les blessures du passé nourrissent à jamais la mémoire.

Si je reviens aux années 60 en France, c’est pour rappeler l’action curieusement occultée du Centre d’Études Arméniennes que menèrent le Docteur Georges Khayïguian et ses militants. Là aussi surgit une poignée de francs-tireurs qu’on traitera d’exaltés tant leur objectif paraissait inaccessible. Leurs coups d’éclat furent autant de coups de feu au cœur d’une communauté anesthésiée par le ressentiment. Et voici que s’organisent meetings et défilés et qu’émergent des nombres et des mots qui allaient consolider leur place dans la mythologie génocidaire des Arméniens : 1915, 24 avril, 1 500 000, génocide. Un même sursaut, à des degrés divers, s’empara des Arméniens du monde entier. Livres, commémorations et attentats se multiplièrent dans la seule intention de briser le silence qui maintenait les événements de 1915 dans les oubliettes. Avec les velléités d’entrée de la Turquie au sein de l’Europe, la question arménienne connut une accélération sans précédent. La cause du génocide des Arméniens devenait tout à coup cause européenne. L’exaspération provoquée par la candidature d’une Turquie blanchie du crime contre l’humanité ne pouvait pas passer à la trappe d’une histoire devenue sans histoire.

Aujourd’hui, je ne saurais dire comment les mots ont fait leur chemin depuis ces années froides du négationnisme. Il faudrait un historien capable de suivre à la trace les concepts porteurs de vérité, depuis les textes obscurs de quelque exalté jusqu’à leur prise en charge par d’autres téméraires et leur retombée en une pluie de semences sur les terres mêmes où ils vont enfin germer. Toujours est-il que nous sommes en train d’assister à l’émergence d’une soif de sincérité après des accumulations de fureurs, à une mutation des cris arméniens en conscience turque, au passage d’un quantitatif de la colère vers un qualitatif de la réconciliation. L’intuition était juste, maintes fois réitérée au sein de l’équipe de Yevrobatsi.org, qu’il fallait aussi parler à la conscience des gens plutôt que de rester à combattre seul le négationnisme d’Etat. Les minoritaires d’hier, à commencer par Ragib Zarakolu, voient leur isolement combatif porter ses fruits. Ceux qu’on a conspués comme des salauds, pour ne pas dire des traîtres (dont je tairais volontairement les noms), au sein même de la communauté arménienne, ces pionniers qui ont osé le risque et le rêve du dialogue, doivent sourire aujourd’hui des étonnements de leurs propres détracteurs.

Dans cet ordre d’idées, il n’est pas inutile de citer une partie de la déclaration du Collectif Biz Myassine écrite en 2007 : « Dès lors, il fallait en revenir au principe de base, à savoir la nécessité de se mettre à la place de l’autre. Ce chemin est aussi douloureux pour les Turcs qu’il est nécessaire pour les Arméniens, et vice versa. Quelle est la douleur des Arméniens ? De quel ordre sont les blocages des Turcs ? Or, Turcs et Arméniens ont un même devoir d’humanité en ce qui concerne leur conflit. C’est-à-dire un même devoir de respect mutuel envers l’humanité tout entière. Le devoir de penser comme un homme de raison et non comme un enfant de bourreau, ou non comme une éternelle victime. Dans ce cadre précis d’une reconnaissance de l’autre, un Arménien devrait faire l’effort de comprendre qu’un Turc d’aujourd’hui n’a pas à rougir d’un crime qu’il n’a pas commis. De même qu’un Turc doit faire l’effort de comprendre, au-delà des mensonges sur lesquels est fondée son histoire nationale, que nier ce crime sans chercher à s’informer revient à soutenir moralement les bourreaux de l’époque. Des deux côtés, ce qui est demandé n’est rien d’autre que de répondre à une exigence de la conscience universelle. Faute d’un procès international et d’un verdict de culpabilité, comme les procès réalisés et les verdicts prononcés pour les génocides juif et tutsi, l’acte humain de reconnaissance de l’Etat concerné s’inclinant devant les victimes de son Histoire sera indispensable pour qu’un  deuil réel soit enfin possible. Et les mémoires, de part et d’autre, apaisées. Un jour viendra… »

Notre Collectif a fondé son action sur le principe selon lequel l’affaire du génocide arménien est aussi une affaire de conscience individuelle. Il est temps que les Arméniens créent un espace où cette conscience puisse s’exprimer. Car c’est à cette condition que le négationnisme de l’Etat turc pourra être court-circuité par une exigence de vérité venant des profondeurs de la société civile turque.

De fait, pourquoi les Turcs devraient-ils demander pardon aux Arméniens ? Leur aliénation dure depuis la fondation de leur république. Elle a fait d’eux des victimes d’une conception ethnocentrique de la nation plutôt que des citoyens acteurs d’un destin collectif. Ceux qui aujourd’hui ne se reconnaissent plus dans les valeurs imposées par leur Etat ne sont ni coupables du génocide de 1915, ni de la politique négationniste qui a suivi. Mais si cette part éclairée de la nation turque demande pardon aux Arméniens, c’est pour occuper une place que leur Etat leur a toujours refusée, celle de la morale. Mieux, ils décident, en raison de leur citoyenneté même, de se substituer à leur Etat pour souligner sa carence en matière d’éthique. La déclaration équivaut-elle à un déni d’Etat ? Toujours est-il que ces intellectuels semblent vouloir lui montrer que selon eux le chemin obligé de la Turquie vers l’Europe commence par cette demande de pardon aux Arméniens, quitte à devoir traverser une crise de conscience majeur pour le peuple turc.

N’en déplaise aux grincheux : oui, cette initiative est belle. Elle ressemble à une pédagogie de la lumière en lutte contre une pédagogie de la peur.

Pour signer la pétition

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