Ecrittératures

30 avril 2015

COMMEMORATION UNITAIRE du 25 Avril 2015

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Commémoration organisée sous l’égide du

COLLECTIF du REVE COMMUN

Associations signataires  (par ordre alphabétique)

– Assemblée Citoyenne des Originaires de Turquie (L’ACORT)

– Association Audiovisuelle Arménienne (AAA)

– Association Culturelle des Travailleurs Immigrés de Turquie (ACTIT)

– Biz-Myassine

– Collectif de Taksim de Paris

– Confédération des Travailleurs de Turquie en Europe (ATIK)

– Congrès Démocratique des Peuples (HDK – Paris)

– Conseil Démocratique Kurde de France (CDKF)

– Fédération des Associations des Travailleurs et des Jeunes (DIDF)

– Fédération des Droits Démocratiques – France (FDHF)

– Fédération Union des Alévis en France (FUAF)

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4 avril 2011

Commémoration unitaire du génocide arménien de 1915, Dimanche 10 avril 2011,

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 3:14
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Déclaration du Collectif Biz Myassine.

Comme chaque année, depuis 2007, et pour sceller leur volonté de rapprochement, d’écoute et de respect mutuels, le Collectif Biz Myassine (Nous ensemble) réunira des Français d’origine turque et d’origine arménienne, à Paris, devant la statue du Père Gomidas, dont la figure résume à elle seule l’histoire du génocide des Arméniens de 1915. Cette initiative s’avère aujourd’hui d’autant plus juste qu’elle s’est toujours adressée aux consciences individuelles désireuses d’avoir les yeux ouverts sur le passé douloureux qui a été à l’origine d’une hostilité vieille d’un siècle. Aujourd’hui, le tournant est pris et il est irréversible. Après la campagne de pardon initiée par quatre intellectuels turcs à la fin de l’année 2008, des ponts ont été jetés entre les sociétés civiles arménienne et turque.  Certes des obstacles subsistent encore. De part et d’autre, des esprits s’arc-boutent sur des positions personnelles ou collectives, d’autres franchissent le pas vers une compréhension réciproque. C’est que les consciences des uns et des autres sont nées dans des douleurs et des histoires si différentes que les rapprochements demeurent difficiles. Cependant chacun sait en conscience que le désir d’Europe de la Turquie ne pourra se réaliser sans qu’elle accomplisse pleinement ses obligations envers les erreurs du passé. La pacification des consciences est à ce prix.

Il importe que sympathisants et Français, d’origines arménienne ou turque, viennent nombreux, ce 10 avril, loin des discours et en dehors de toute association, à titre individuel, pour montrer ensemble qu’il n’y a d’avenir viable s’il n’est construit sur la vérité historique et la transparence des relations humaines. Les Arméniens ne peuvent fermer la porte aux Turcs de bonne volonté, ni les Turcs fermer les yeux sur la douleur arménienne.

Michel Atalay et Denis Donikian, fondateurs de Biz Myassine.

Dimanche 10 avril 2011, 11 heures. Place du Canada, à Paris.

19 avril 2010

Biz Myassine/ Nous ensemble : hommage unitaire aux victimes arméniennes de 1915

Pour la quatrième année consécutive, l’association  Biz Myassine/ Nous ensemble, créée à l’initiative de Michel Atalay et de Denis Donikian, a réuni une quarantaine de personnes, Français d’origines turque et arménienne, et sympathisants, pour une commémoration unitaire du génocide arménien de 1915, au pied de la statue de Gomidas à Paris, le 18 avril dernier. Outre les fidèles aussi bien arméniens que turcs,  étaient présents cette année des représentants de la communauté juive, des membres de l’association Turquie Européenne, un élu Vert de Sarcelle. Devant les personnes réunies se tenant par la main, Sevinç Atalay a rappelé au cours d’une rapide déclaration le cadre de cette cérémonie : se recueillir, chacun avec sa conscience, et en toute sérénité, à la mémoire des 1 500 000 victimes arméniennes du génocide de 1915. Elle a également souligné, selon la pensée de Hrant Dink, la nécessité d’apprendre à se mettre à la place de l’autre et ainsi de permettre aux Arméniens qu’ils tendent la main aux Turcs de bonne volonté, et aux Turcs de reconnaître la douleur arménienne dans toutes ses implications. Puis les participants étaient invités à détourer l’une de leurs mains sur un carton, en y ajoutant un mot. En voici quelques-uns : Nous devons persévérer dans notre démarche ; Paix aux hommes de bonne volonté ;  Un jour l’impossible sera ; J’encourage ce mouvement qu’il aboutisse rapidement ; Paix et vivre ensemble ; Que d’espoir ; Se parler ENFIN…

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Message de Voices in Dialogue,( Canada)

Shoulder to Shoulder in Work of Memory – Jardin de Erevan / Place du Canada, Paris, April 18 2010

We extend our hand in solidarity and respect to individuals of Turkish and Armenian origin as they commemorate the destruction of Armenians in Anatolia 95 years ago. Today, we affirm that the real momentum of dialogue comes from  citizens’ gestures of sharing the pain such as the visionary initiative Biz-Myassine takes in Paris on April 18, 2010. Rather than political deals or strokes of pen in the corridors of power, we believe that it is these acts of remembrance of our shared loss that will trailblaze the long and ardous path to healing and reconciliation.

Voices in Dialogue, Ottawa, April 12, 2010

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Photos : Miléna Donikian ( Copyright)

30 mai 2009

Accords et désaccords avec Laurent Leylekian (1ère partie)

« L’espérance est un risque à courir » (Charles Péguy)

Au début du siècle dernier, dans une Smyrne encore multiethnique, un Arménien d’un certain parti frappe à la porte d’un certain notable lui-même arménien. «  Dernier avertissement, lui lance l’homme avec aplomb. Au 30 du mois, je viendrai retirer l’impôt que vous devez à la Cause. – Mais, réplique le notable, nous sommes en février, et le mois n’a pas trente jours. – Peu importe. Le parti l’a dit, donc c’est vrai. »

Les grandes causes élèvent les hommes, fussent-ils mal dégrossis. Encore faut-il que l’éthique de la vérité soit respectée. Le système éducatif de la Turquie a dévoyé sur des générations la formation de ses esprits. La cause qu’elle défendait étant réduite à l’étroitesse de la nation,  reposant sur le poison du mensonge. La France, grâce à son école obligatoire et son éducation de type laïque est censée donner à ses enfants l’usage de leur raison. Les Arméniens ont eu cette chance. Reste à savoir si tous ont réussi à la prendre. C’est que, d’un côté comme de l’autre, on est en droit de se demander si on peut être un grand raisonneur sans pour autant accéder à l’universalité de la raison.

Il faudrait ne pas être arménien pour ne pas souscrire aux propos de Laurent Leylekian tenus lors du débat d’Althen-les-Paluds le 9 mai 2009, dans une intervention intitulée  « Société civile et intellectuels turcs au service du négationnisme d’État » (reproduite sur le site du journal France-Arménie ). Rien que nous ne répétons, à juste titre, depuis cinquante ans et plus. À cette nuance près, que ce genre  de discours doit aujourd’hui tenir compte de la nouvelle donne ouverte par des intellectuels turcs  de Turquie sur la question arménienne, qu’ils s’appellent Ragib Zarakolu, Ayse Günaysu,et j’en passe qui reconnaissent ouvertement le génocide de 1915, ou encore Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu, Ahmet İnsel et Baskın Oran, tous initiateurs de la fameuse et contestée pétition de pardon. Pour autant, Monsieur Leylekian réussit le tour de force de rester droit dans ses bottes, insensible au changement climatique turc, tant ses conclusions n’ont d’autre objet que de faire tomber les masques de ces quatre mousquetaires réduits à des mécaniques  négationnistes d’un nouveau genre.

Qu’on ne s’y méprenne pas. Cette culture du coup de boutoir a du bon. L’homme a du mordant et ne s’en laisse pas conter. Esprit de géométrie plutôt qu’esprit de finesse. Et la diaspora arménienne de France, assoupie dans l’illusion de sa propre réalité, devrait se réjouir d’avoir un émissaire aussi combatif pour répliquer aux menteries turques qui courent les couloirs de Bruxelles ou fleurissent dans ses amphithéâtres. « Quoi ? Mais je n’ai jamais mandaté personne pour qu’on parle en mon nom auprès des instances européennes, que je sache ! Ai-je été consulté pour des questions aussi graves ?» s’insurge tel ou tel sempiternel râleur de cette diaspora amorphe et fictive, avant de vaquer à ses occupations ordinaires. C’est alors qu’il faut lui faire remarquer, à ce rouspéteur stérile, qu’il en a toujours été ainsi dans notre histoire, les uns dormant, les autres se portant en première ligne d’une cause qui ne mérite pas d’être abandonnée au sommeil. Et d’ailleurs, mieux vaut un dur réactif à Bruxelles plutôt que rien ni personne à opposer à la machinerie et aux machinations du négationnisme turc.

En ce sens, le discours de Monsieur Leylekian à Althen-les-Paluds a toutes les apparences d’une réplique donnée dans le cadre des instances bruxelloises. La démonstration serait brillante, savante même, si le défaut de cette diatribe, et pas le moindre, n’était d’avoir confondu un débat d’homme à homme avec un combat officiel contre un État, d’avoir systématiquement amalgamé des intellectuels turcs à l’Etat qui les gouverne, quitte à en faire des serviteurs de son idéologie. En somme, les trente mille signataires de la pétition, parmi lesquels, selon nos informations, des hommes de la rue, des mal dégrossis, des gens ne sachant ni lire ni écrire, des jeunes, que sais-je encore… seraient tous, selon la théorie de Monsieur Leylekian, rien moins que des crypto-négationnistes, des négationnistes souterrains. Normal, me direz-vous, de jeter la suspicion sur la pétition de pardon de ces intellectuels, en référence aux tromperies et aux ruses par lesquelles le passé turc a maintes fois cocufié les Arméniens. Surtout quand on sait qu’avec son argumentaire qui vise à décharger la Turquie du crime de génocide, Baskin Oran a réussi à faire croire que ses trois collègues pensaient exactement comme lui. Mais facile tout de même de prendre le vraisemblable pour une vérité arrêtée au prix d’oublier par exemple les déclarations franches et nettes faites par Cengiz Aktar et Ali Bayramoglu sur radio Ayp (ce qui laisse supposer que l’entente au sein du quarteron tombeur du tabou arménien est loin d’être parfaite).

L’attitude de Monsieur Leylekian relève d’une philosophie pour laquelle l’individu n’a d’autre existence que celle que lui impose l’État qui le gouverne. Les Turcs seraient gülottés jusqu’au cou comme les Français seraient sarkozyfiés jusqu’au menton. Reste la tête, me direz-vous. Mais dans ce cas de figure, les intellectuels l’auraient vendue elle aussi à la cause de l’État. On ne leur accorde ni le bénéfice du doute, ni la possibilité d’inventer librement une réflexion et une éthique propres. Si au moins ces intellectuels turcs, à l’origine de la pétition de pardon, pouvaient se retrouver en prison, on leur ferait plus crédit. Mais ils n’ont même pas ça à nous offrir pour qu’on puisse les chérir, les défendre et les croire.

Par ailleurs, il reste que notre esprit-de-géométrie, fort en gueule et fort du droit des Arméniens à réclamer justice pour un crime absolu, risque en ce cas-là de s’octroyer un rôle de vox populi, totalement et absolument Or, être le peuple, c’est savoir ce qui est bon pour lui. Et le savoir seul. Un savoir qui ne souffre aucune contradiction, ni contrariété. C’est que toute pensée omnipotente se pense dans une hiérarchie, refusant qu’un tiers ose ouvrir quelque perspective que ce soit vers la moindre altérité. Sois Arménien et tais-toi !

La rhétorique déployée par notre esprit-de-géométrie a l’allure d’un bel édifice, impeccable et solidement construit. Son discours a le mérite de rester cohérent avec ses a priori. Et nul ne saurait lui en faire grief. L’impression d’ensemble plaira forcément à celui qui n’aura pas le temps de s’interroger sur tel argument, ni  de s’informer sur tel autre. L’essentiel n’est-il pas de donner du foin à des lecteurs affamés de certitudes arrêtées ?

Or, il suffirait de révéler le caractère infondé d’un seul élément pour qu’un soupçon de malhonnêteté intellectuelle pèse sur toute la démonstration.

À commencer par cette phrase : « Découlent directement de cette stratégie l’idée d’initiatives telle que Biz Miassin ou Yavas Gamats ou la formule un peu mièvre selon laquelle « nous avons bu la même eau » dans lesquelles l’idée-maîtresse est que nous aurions tous souffert d’une violence d’origine tierce, sinon non identifiée. »

Pour qui a vu le film de Serge Avédikian, Nous avons bu la même eau, il est évident que le réduire au rappel d’une violence communément subie, c’est faire fi de son commentaire explicatif et du propos frontal tenu par son auteur à certains habitants de Solöz, où le mot génocide est mis en exergue comme un moment clé de leur histoire. Un film qui a le mérite de nous éclairer sur le formatage de la mémoire réalisé sur les citoyens turcs par leur État, durant plusieurs décennies, ce dévoiement éducatif des esprits dont je parlais plus haut. (Encore faut-il que les démonstrations comme celles de Monsieur Leylekian en tiennent compte).  Mais au-delà de son tournage, un film qui aura été visionné en Turquie même dès 2006, apprécié par Hrant Dink, et qui laissera une forte impression auprès de ces intellectuels dont Monsieur Leylekian veut ignorer la sincérité. Dès lors, on se demande bien pourquoi ce dernier ne mentionne pas l’impact de ce film pour finalement ne s’en tenir qu’à une critique sur son titre, ce qui laisserait penser qu’il n’aurait vu que lui.

Et puisque, Monsieur Leylekian cite à loisir les théories de Marc Nichanian, on s’étonne qu’il ne mentionne pas son invitation à Istanbul par ces intellectuels turcs crypto-négationnistes  pour des conférences autour des problèmes liés à l’historiographie génocidaire. Que je sache les maisons de la culture arménienne de France n’ont pas fait preuve d’une aussi grande ouverture d’esprit avec ces écrivains « arméniens » qui n’étaient pas de leur goût. L’histoire dira que c’est Serge Avédikian qui a essuyé les plâtres, tant en affrontant avec son film les sceptiques arméniens qu’en le présentant sur le terrain même de ces intellectuels turcs pestiférés. Force est de constater que ce film aura fait plus de chemin vers une prise de conscience de leur passé par certains Turcs que les propos à l’emporte-pièce de Monsieur Leylekian, que son titre lui plaise ou non.

Je m’étonne à mon tour que le Collectif Biz Myassine (et non Biz Miassin, comme il l’écrit) soit également réduit à la simple expression d’une souffrance partagée. On se demande où Monsieur Leylekian va puiser ses informations. On pourrait, pour le moins,  lui suggérer de lire l’article de Vilma Kouyoumdjian du 7 mai 2008 sur le site de France-Arménie pour savoir quel propos tient exactement Michel Atalay, co-fondateur avec moi-même de ce collectif. Mieux : d’interroger Monsieur Atalay lui-même. Que je sache, Michel Atalay qui s’est incliné à trois reprises devant le monument au génocide des Arméniens ne m’a jamais demandé de m’incliner à mon tour devant un monument similaire turc, si tant est qu’il en existe. Qu’attendre de plus d’un originaire de Turquie qui accepte en conscience d’accomplir ce geste symbolique ? Qu’il se flagelle ? Qu’il change de sang ? Qu’il gomme de sa mémoire, rien qu’en claquant des doigts,  les années de formatage subi ? Pour ma part, j’accompagnerai quelque Turc que ce soit sur le chemin de son intime révolution culturelle, fût-il seul contre les siens. Et ce n’est pas le doigt levé contre moi de Monsieur Leylekian qui m’en empêchera.

Ici, quitte à être trop long, je ne peux m’empêcher d’offrir au lecteur une citation éclairante, trouvée dans Les testaments trahis de  Milan Kundera (Folio, pp 204-205) :

« Sur la pensée systématique, encore ceci : celui qui pense est automatiquement porté à systématiser ; c’est son éternelle tentation […] : tentation de décrire toutes les conséquences de ses idées ; de prévenir toutes les objections et de les réfuter d’avance ; de barricader ainsi ses idées. Or, il faut que celui qui pense ne s’efforce pas de persuader les autres de sa vérité ; il se trouverait ainsi sur le chemin d’un système ; sur le lamentable chemin de l’ « homme de conviction » ; des hommes politiques aiment se qualifier ainsi ; mais qu’est-ce qu’une conviction ? c’est une pensée qui s’est arrêtée, qui s’est figée, et l’ « homme de conviction » est un homme borné ; la pensée expérimentale  ne désire pas persuader mais inspirer ; inspirer une autre pensée, mettre en branle  le penser… »

Il y aurait donc une pensée systématisante et une pensée expérimentale. Dans l’affaire qui nous occupe, je ne doute pas que le négationnisme de l’État turc et des millions de suiveurs qu’il a réussi à drainer derrière lui depuis des générations n’appartienne à la première forme. Mais je ne doute pas non plus que l’homme d’un certain parti évoqué au début n’ait un système en lieu et place de sa raison. Le syndrome du 30 février ne fait pas de notre homme un simple d’esprit, mais un « homme de conviction ». Aujourd’hui, le négationnisme constitue un enfermement. Et l’anti-négationnisme pas moins. Je laisse au lecteur le soin de placer les trente mille signataires de la pétition de pardon. Dans la pensée systématisante ou dans la pensée expérimentale ?  Et le film de Serge Avédkian, les interventions de Marc Nichanian, le Collectif Biz Myassine, l’association Yavas Gamats. Ou Ragib Zarakolu à ses débuts avec sa femme Ayse Nur. Sans oublier le journal Agos. Dans la pensée systématisante ou dans la pensée expérimentale ?

De fait, ces finesses gênent notre esprit-de-géométrie. Comme il déteste l’altérité et travaille en termes de catégories, il fourre dans les cases de son raisonnement même ce qui n’est pas appelé à y entrer. Car «  la vérité est dans les nuances » comme le proclamait Benjamin Constant. Ces nuances, entre les quatre signataires de la pétition de pardon, à savoir Ahmet Insel, Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu et Baskin Oran, sont faciles à constater au fur et à mesure qu’ils s’expriment ici ou là sur leur approche concernant le génocide. C’est que nous avons affaire à des pensées vivantes, pétries de doutes et de contradictions, animées par des rêves, à des citoyens profondément inscrits dans un contexte politique donné. De quel droit les Arméniens devraient-ils leur récuser le droit d’avoir des doutes, d’être pétris de contradictions et malgré tout d’avoir des rêves ? De quel droit leur enlèveraient-ils le droit d’aimer et de défendre le peuple auquel  ils appartiennent, quitte à se battre pour lui, à souffrir à cause de lui ? Il reste que certains veulent l’aimer dans une vérité niellée de mensonges (on accepte les massacres de 1915, mais on oublie allègrement les viols d’enfants, les rapts de biens, les convois vers la mort et j’en passe), quand d’autres veulent la vérité, rien que la vérité.

Ce que les Arméniens ont perdu avec le génocide ou ce que le génocidaire leur a ôté, c’est de considérer les Turcs comme des êtres humains à part entière. Chaque fois qu’un Arménien s’exprime sur les Turcs se dresse devant lui la figure figée des  bourreaux du passé.  Impossible de se défaire de cette peur, à moins d’une conversion humaniste du regard. Ce tic profond conduit à commettre forcément des erreurs d’appréciation, car le raccourci catégorique masque la personne même de son interlocuteur turc. Chaque Arménien balance entre une vigilance systématique et un appel intime à la confiance. Heureux les hommes comme Monsieur Leylekian qui ont choisi leur camp sans chercher à se compliquer la vie.

Doit-on rappeler aux Arméniens pressés que, pour certains Turcs, la sortie des somnolences nationalistes est toute récente ? Pour les uns, elle s’est déclenchée avec les actes de l’ASALA, pour les autres avec l’assassinat de Hrant Dink. Que les esprits, dans un pays aux tendances ultranationalistes, ont du mal à briser leur gangue idéologique. Que chacun se réveille à la conscience de l’histoire selon sa propre histoire. Il n’y a pas de commune mesure entre un Taner Akçam, un Ragib Zarakolu et un Baskin Oran ou un Ahmet Insel. On ne pourrait incriminer les retardataires que s’ils ne jouaient pas le jeu de leur conscience.  Mais qui a le droit de parler au nom de la conscience d’autrui, surtout quand cet autre se trouve dans un pays aussi peu « normal » que la Turquie ?

J’ai déjà dit dans un autre article ce que je pensais de l’usage fait par Cengiz Aktar du concept de  Medz Yeghern. Même si j’ai été, avec d’autres, à l’origine de la lettre de remerciement. Bien sûr, je ne place pas Baskin Oran sur le même plan qu’une Ayse Günaysu, dont nous avions, sur le site Yevrobatsi.org, publié en son temps les mots de pardon autrement plus francs, plus directs, plus courageux que ceux des intellectuels turcs en question. Mais je retiens, qu’en dépit des propos scandaleux d’un point de vue objectif tenus par Baskin Oran (un de ces intellectuels, avertis s’il en est, que la masse de documents sur les faits sanglants de 1915 ne parvient pas à rendre « fou »), ou de ceux plus finassiers d’un Ahmet Insel, la pétition de pardon a déjà eu, d’une manière ou d’une autre, avec les risques que cela suppose, un impact certain au sein de la société civile turque. Par rapport au black-out total auquel nous nous heurtions dans les années soixante,  même si l’attente fut longue, aujourd’hui l’épine de « l’affaire arménienne » est définitivement dans le pied de la Turquie. Les propos de Baskin Oran ne plaisent pas à certains Arméniens qui se sentent frustrés par rapport à la vérité historique, mais bon an mal an, ils « travaillent » ici ou là les esprits. L’homme s’en prend au kémalisme et voici que Monsieur Erdogan fait de même aujourd’hui. Des mots, disent les sceptiques. Oui, mais pas n’importe lesquels et ne sortant pas de n’importe quelle bouche. Et voici aussi qu’une actrice turque, Pelin Batu, déclare tout de go à la télévision turque que « les événements de 1915, c’était un génocide ». Un courage qui ne fera pas rougir Monsieur Baskin Oran mais qui incitera les velléitaires à franchir le pas.

Enfin, ce serait une erreur de croire que ces intellectuels n’étaient que quatre à lancer cette pétition. On sera bientôt surpris d’apprendre qui était derrière elle. Peut-on penser un seul instant que les milliers de personnes qui ont assisté aux funérailles de Hrant Dink, et surtout ces jeunes dont on voit les portraits dans le dossier du Monde 2, soient ensuite rentrés chez eux pour jouer au tavle ? Ces quatre intellectuels, connus comme auteurs, professeurs ou éditorialistes, pour exposés qu’ils fussent, avaient moins de risques d’être jetés en prison que des jeunes qui auraient pris cette initiative seuls.  D’ailleurs, comment ces quatre mousquetaires de la vieille école auraient-ils pu mettre en place un site pour leur pétition et surtout contrer les hackers négationnistes sans l’aide de personnes plus averties qu’eux, en l’occurrence ayant l’âge des nouvelles technologies ?

Qu’on me comprenne. Monsieur Leylekian parle juste quand il oppose au négationnisme officiel les répliques qu’il mérite dans les instances où il « exerce ». Devait-il pour autant lancer à la figure de Monsieur Baskin Oran : « Et bien oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents… » ? J’essaierai de montrer, une autre fois, pourquoi, pour ma part, je ne l’aurais pas fait.

Denis Donikian, écrivain, dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Éditions actual art, Erevan, 2008)

PS. Pour prévenir l’usage que pourraient faire de ce texte des personnes mal intentionnées, l’auteur rejette toute responsabilité pour toute utilisation partielle ou tronquée qui en serait donnée, sauf en cas de reproduction in extenso, ce post-scriptum compris.

8 avril 2009

Le collectif canadien Voices in Dialogue à nos côtés le 19 avril.

Nous saluons la courageuse initiative de Biz Myassine visant à commémorer l’anéantissement collectif des Arméniens en Anatolie par un geste qui encourage un rassemblement et un respect mutuel. En tant qu’individus engagés dans le dialogue et n’écoutant que notre conscience, nous serons à vos côtés en esprit au Jardin d’Erevan / Place du Canada, à Paris le 19 avril 2009. Nous franchirons la porte que vous ouvrez avec votre cœur et votre âme et nous partagerons une même douleur avec l’espoir que s’ouvre un chemin vers l’apaisement grâce à cette démarche forte en faveur de la vérité et de la justice, et qu’enfin nous trouvions un moyen de partager ensemble notre peine.

Hera Arevian, Hourig Attarian, Kumru Bilici, Asli Ozcaglar, Mete Pamir, Nuket Savaskan, Zelo Soyalp, Nezahat Turegun,Ersin Asliturk.
Membres de Voices in Dialogue
Ottawa et Montreal, 7 avril 2009

Traduction Georges Festa
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Side by side with you in spirit at Jardin de Erevan / Place du Canada, in Paris on April 19, 2009

We salute Biz Myassine’s courageous initiative to commemorate the annihilation of collective Armenian existence in Anatolia through a gesture that fosters a coming together and a mutual respect. As individuals committed to dialogue and equipped with nothing but our conscience, we will be standing side by side with you in spirit at Jardin de Erevan / Place du Canada, in Paris on April 19, 2009. We will enter from the door you open with your hearts and minds and share the pain in the hope that the path to healing will come by making a firm stand for truth, justice and finally finding a way to grieve together.

Hera Arevian, Hourig Attarian, Kumru Bilici, Asli Ozcaglar, Mete Pamir, Nuket Savaskan, Zelo Soyalp, Nezahat Turegun, Ersin Asliturk.
Members of Voices in Dialogue
Ottawa and Montreal, April 7, 2009

30 décembre 2008

Bonne nouvelle : les Turcs ont des intellectuels.

Dès janvier 2004, dans l’une de mes premières chroniques sur Yevrobatsi.org, je posais la question. Question cruciale, question vitale, question brûlante, pas du genre : « Y-a-t-il un pilote dans l’avion ? » ou « Y-a-t-il de la moutarde pour mon steak ? », mais plutôt « Esprit, es-tu là ? » Et c’était pour répondre que oui, les Turcs ont des intellectuels, contrairement aux préjugés d’une diaspora arménienne qui ne s’embarrasse pas des amalgames, prompte à enfermer les Turcs dans le rôle unique de bourreaux sans humanité. Pour preuve, ces intellectuels dénonçaient alors le racisme anti-arménien de leurs livres scolaires.

Reconnaissons qu’on n’aura pas attendu en Turquie ni à l’étranger ceux qui aujourd’hui comme Baskin Oran, Ahmet İnsel, Ali Bayramoğlu et Cengiz Aktar se prononcent pour demander pardon au peuple arménien. Les lecteurs de Yevrobatsi.org devraient se souvenir du touchant appel d’Ayse Gunaysu. Sans parler de Ragib Zarakolu dont la vie même est tout entière un acte de pardon. Mais aujourd’hui, la conscience prend la parole contre les fabricants du consentement négationniste en Turquie. Certes, l’onde de choc provoquée par l’assassinat de Hrant Dink n’est pas étrangère à cette initiative, elle agit comme une brèche ouverte dans la part obscure du monde turc.

Nombreux seront les enfants de survivants arméniens pour rejeter ce pardon qui jouerait sur l’occultation du mot génocide. Ils trouveront qu’ils ont trop attendu pour se heurter une fois de plus à une reconnaissance incomplète, sinon biaisée. L’histoire des rapports arméno-turcs seraient une litanie de ruses reposant sur un langage à double-fond dont les Arméniens auraient constamment été les victimes. Il reste que cette déclaration, probablement préparée de longue date, émane de gens assez sincères pour qu’elle engage totalement leur personne. Ils sont de la même trempe que ces justes que furent Haji Halil, Hasan Amdja, Djelal Bey ou Moustapha agha Aziz oglou. C’est que le temps était venu de faire quelque chose, non de surseoir aux exigences pressantes de justice en raison de désaccords sur l’usage ou non du mot génocide. L’entente sur une plate-forme commune devait permettre une adhésion de cœur la plus large possible. Que demander de plus ? Aujourd’hui le chemin est pris, impensable hier. Durant une année, la toute fraîche déclaration de cette poignée de francs-tireurs va sillonner la société civile turque. Le défi est lancé.

Les Arméniens impatients devraient quand même savoir dans quel contexte cette demande de pardon vient d’émerger. En se désolidarisant de la propagande négationniste, ces intellectuels turcs s’inscrivent résolument à contre-courant d’une historicisation falsifiée de leur société. Ils n’ignorent pas qu’ils se trouveront exposés à des masses qu’on a méthodiquement gavées de mensonges agressifs durant des décennies. Déjà, des nationalistes de tous poils se rebiffent, brandissant, en toute bonne fois, des arguments historiques erronés et lançant des contre-pétitions. C’est dire combien le gavage a réussi à étouffer toute faculté de jugement chez les victimes. Il n’est d’ailleurs pas certain que la folie meurtrière qui habite la bête immonde du fascisme ne cherche encore à frapper comme elle a frappé Hrant Dink. Le groupe de ces intellectuels n’est pas à l’abri d’un coup d’éclat qui mettrait fin à leur désir de vivre en accord avec leur conscience et de laisser leur propre courage essaimer au sein du peuple turc. S’ils savent qu’ils ne sont pas seuls, ils n’ignorent pas qu’ils devront conquérir les franges les plus ouvertes des conservateurs.

Cette initiative vient s’inscrire au terme d’une longue accumulation de protestations de la part des Arméniens et des arménophiles. Dès le 24 mai 1915, l’Angleterre, la France et la Russie lançaient un ultimatum aux Turcs pour que cesse « ce nouveau crime de lèse-humanité ». Mais les offensives du négationnisme orchestrées par les gouvernements successifs de la République turque n’auront d’autre but que d’entériner l’effacement de la présence arménienne. Après une période de stupeur et d’étranglement qui dura une cinquantaine d’années, non exempte de travail et de travaux, la communauté arménienne laisse éclater au grand jour le mot génocide avec preuves à l’appui. Les blessures du passé nourrissent à jamais la mémoire.

Si je reviens aux années 60 en France, c’est pour rappeler l’action curieusement occultée du Centre d’Études Arméniennes que menèrent le Docteur Georges Khayïguian et ses militants. Là aussi surgit une poignée de francs-tireurs qu’on traitera d’exaltés tant leur objectif paraissait inaccessible. Leurs coups d’éclat furent autant de coups de feu au cœur d’une communauté anesthésiée par le ressentiment. Et voici que s’organisent meetings et défilés et qu’émergent des nombres et des mots qui allaient consolider leur place dans la mythologie génocidaire des Arméniens : 1915, 24 avril, 1 500 000, génocide. Un même sursaut, à des degrés divers, s’empara des Arméniens du monde entier. Livres, commémorations et attentats se multiplièrent dans la seule intention de briser le silence qui maintenait les événements de 1915 dans les oubliettes. Avec les velléités d’entrée de la Turquie au sein de l’Europe, la question arménienne connut une accélération sans précédent. La cause du génocide des Arméniens devenait tout à coup cause européenne. L’exaspération provoquée par la candidature d’une Turquie blanchie du crime contre l’humanité ne pouvait pas passer à la trappe d’une histoire devenue sans histoire.

Aujourd’hui, je ne saurais dire comment les mots ont fait leur chemin depuis ces années froides du négationnisme. Il faudrait un historien capable de suivre à la trace les concepts porteurs de vérité, depuis les textes obscurs de quelque exalté jusqu’à leur prise en charge par d’autres téméraires et leur retombée en une pluie de semences sur les terres mêmes où ils vont enfin germer. Toujours est-il que nous sommes en train d’assister à l’émergence d’une soif de sincérité après des accumulations de fureurs, à une mutation des cris arméniens en conscience turque, au passage d’un quantitatif de la colère vers un qualitatif de la réconciliation. L’intuition était juste, maintes fois réitérée au sein de l’équipe de Yevrobatsi.org, qu’il fallait aussi parler à la conscience des gens plutôt que de rester à combattre seul le négationnisme d’Etat. Les minoritaires d’hier, à commencer par Ragib Zarakolu, voient leur isolement combatif porter ses fruits. Ceux qu’on a conspués comme des salauds, pour ne pas dire des traîtres (dont je tairais volontairement les noms), au sein même de la communauté arménienne, ces pionniers qui ont osé le risque et le rêve du dialogue, doivent sourire aujourd’hui des étonnements de leurs propres détracteurs.

Dans cet ordre d’idées, il n’est pas inutile de citer une partie de la déclaration du Collectif Biz Myassine écrite en 2007 : « Dès lors, il fallait en revenir au principe de base, à savoir la nécessité de se mettre à la place de l’autre. Ce chemin est aussi douloureux pour les Turcs qu’il est nécessaire pour les Arméniens, et vice versa. Quelle est la douleur des Arméniens ? De quel ordre sont les blocages des Turcs ? Or, Turcs et Arméniens ont un même devoir d’humanité en ce qui concerne leur conflit. C’est-à-dire un même devoir de respect mutuel envers l’humanité tout entière. Le devoir de penser comme un homme de raison et non comme un enfant de bourreau, ou non comme une éternelle victime. Dans ce cadre précis d’une reconnaissance de l’autre, un Arménien devrait faire l’effort de comprendre qu’un Turc d’aujourd’hui n’a pas à rougir d’un crime qu’il n’a pas commis. De même qu’un Turc doit faire l’effort de comprendre, au-delà des mensonges sur lesquels est fondée son histoire nationale, que nier ce crime sans chercher à s’informer revient à soutenir moralement les bourreaux de l’époque. Des deux côtés, ce qui est demandé n’est rien d’autre que de répondre à une exigence de la conscience universelle. Faute d’un procès international et d’un verdict de culpabilité, comme les procès réalisés et les verdicts prononcés pour les génocides juif et tutsi, l’acte humain de reconnaissance de l’Etat concerné s’inclinant devant les victimes de son Histoire sera indispensable pour qu’un  deuil réel soit enfin possible. Et les mémoires, de part et d’autre, apaisées. Un jour viendra… »

Notre Collectif a fondé son action sur le principe selon lequel l’affaire du génocide arménien est aussi une affaire de conscience individuelle. Il est temps que les Arméniens créent un espace où cette conscience puisse s’exprimer. Car c’est à cette condition que le négationnisme de l’Etat turc pourra être court-circuité par une exigence de vérité venant des profondeurs de la société civile turque.

De fait, pourquoi les Turcs devraient-ils demander pardon aux Arméniens ? Leur aliénation dure depuis la fondation de leur république. Elle a fait d’eux des victimes d’une conception ethnocentrique de la nation plutôt que des citoyens acteurs d’un destin collectif. Ceux qui aujourd’hui ne se reconnaissent plus dans les valeurs imposées par leur Etat ne sont ni coupables du génocide de 1915, ni de la politique négationniste qui a suivi. Mais si cette part éclairée de la nation turque demande pardon aux Arméniens, c’est pour occuper une place que leur Etat leur a toujours refusée, celle de la morale. Mieux, ils décident, en raison de leur citoyenneté même, de se substituer à leur Etat pour souligner sa carence en matière d’éthique. La déclaration équivaut-elle à un déni d’Etat ? Toujours est-il que ces intellectuels semblent vouloir lui montrer que selon eux le chemin obligé de la Turquie vers l’Europe commence par cette demande de pardon aux Arméniens, quitte à devoir traverser une crise de conscience majeur pour le peuple turc.

N’en déplaise aux grincheux : oui, cette initiative est belle. Elle ressemble à une pédagogie de la lumière en lutte contre une pédagogie de la peur.

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