Ecrittératures

13 août 2012

E viva Armenia ! (12)

Vahé Avétian, Boghos Boghossian et les autres…

Le 17 juin dernier, au restaurant Harsnakar à Erevan, appartenant à l’oligarque Rouben Hayrapetian, alias « Nemets Roubo »,  trois médecins militaires étaient sévèrement battus par les gardes de sécurité pour des raisons restées inconnues. Vahé Avétian, 33 ans, l’une des victimes, devait décéder près de deux semaines plus tard à l’hôpital. Six hommes inculpés d’agression furent mis en détention préventive. La mort d’Avétian déclencha aussitôt une vague d’indignation dans la capitale, provoquant une série de manifestations de rue pour protester contre l’impunité dont jouissent aussi bien les riches hommes d’affaires proches du gouvernement que leurs gardes du corps. La colère des manifestants conduisit Hayrapetian à démissionner de son mandat de député du Parti républicain. Tout en reconnaissant sa responsabilité morale, Hayrapetian a fortement nié toute implication dans ces événements. Après avoir répondu positivement à la demande  de Tigran Yegorian, l’un des deux avocats représentant la famille de la victime, d’accéder au dossier, le chef de la police, Ruben Mkrtchian, aurait fait, depuis, marche arrière. Dès lors, à l’heure où nous écrivons, les avocats de la victime craindraient une éventuelle tentative de dissimulation des pièces de cette affaire. Selon un haut fonctionnaire, les enquêteurs ne verraient aucune raison juridique de poursuivre Hayrapetian, étant donné qu’il n’était pas présent à Harsnakar lors de l’incident. Les dirigeants de l’opposition qui exigèrent une enquête parlementaire distincte sur l’agression, ont vu leur demande rejetée par la majorité pro-gouvernementale à l’Assemblée nationale, au motif que les investigations policières étaient objectives et transparentes.

Il n’aura échappé à aucun protestataire en Arménie à quel point cette triste histoire rappelait la manière dont un sbire du président Robert Kotcharian avait tabassé à mort Boghos Boghossian, dans la nuit du 24 au 25 septembre 2011, au restaurant Aragast, autrement nommé Paplavok. Interrogé plus tard sur cet événement, Charles Aznavour, l’invité du président ce soir-là,  aura vivement répliqué en disant qu’il s’agissait probablement d’une crise cardiaque. Pour autant, on peut douter qu’il ait avancé cette explication par ignorance. En proférant pareille contre-vérité, c’était comme s’il nous révélait de quel côté de la conscience universelle il jouait son honneur. Depuis, les gazouillis d’Aznavour nous éraillent les oreilles. Comme on dit, la langue n’a pas d’os. Ce même soir, les autres clients n’auront pas boudé leur plaisir pour autant. Ils auront tranquillement continué leur dîner en plongeant le nez dans leur soupe au son de la musique ambiante. Intelligentsia friande de jazz comme il se doit. Les jours suivants, quelques journaux comme Haykakan Jamanak, Yerguir, Aravot… auront sauvé l’honneur du journalisme en publiant des déclarations indignées comme celle d’un groupe d’intellectuels, ou plus mesurées de David Haroutounian, Ministre de la Justice, ou franchement critique du député arménien, Emma Khoudabachian, membre du Parti Populaire arménien. Puis l’affaire fut enterrée. (Pour plus de détails, lire les textes que nous lui avons consacrés dans Un Nôtre Pays, Paris, Publisud, 2003, pages 154 et suiv.)

En réalité, cette sale histoire s’inscrit dans le paradoxe d’une culture chrétienne qui n’aura pas réussi à s’affranchir d’une violence primaire. Au cours des dix années qui précèderont celle de Boghos Boghossian, combien de prévenus entreront vivants dans les locaux de la police pour en ressortir morts d’une crise cardiaque ou suicidés, jusqu’au cas de Lévon Loulian, témoin malheureux d’un règlement de compte devant son restaurant. (On trouvera une liste des victimes de la police arménienne au chapitre 33 de notre roman Vidures, Paris, Actes Sud, 2011).

En d’autres termes, depuis le premier assassinat policier, en Janvier 1993, celui Roudik Vardanian, 22 ans, convoqué le matin même dans le cadre d’une enquête sur un vol, jusqu’au meurtre de Vahé Avétian, s’est installé en Arménie un climat de violence et d’impunité, fait d’enquêtes inabouties,  et qui a culminé une première fois avec l’attentat au Parlement du 27 octobre 1999, puis avec les événements du 1er mars 2008. En réalité, on ne peut s’empêcher de penser que les vrais responsables de la mort de Vahé Avétian sont ceux qui ont choisi d’ignorer les faits ou de garder le silence depuis le crime du Paplavok jusqu’au « suicide » de Lévon Loulian. Mais l’histoire n’oublie personne.

Depuis plus de quarante ans, à la faveur de nos allées et venues en Arménie, et depuis l’indépendance, de nos analyses (lire à ce propos Erevan O6-O8, Erevan, Actual Art, 2008), de notre implication comme observateur dans divers processus électoraux, sans parler de nos rencontres dans le pays profond au cours de multiples randonnées (Siounik Magnificat, Erevan, Actual Art, 2010, L’Enfer fleuri du Tavouch, Erevan Actual Art, 2011), nous avons constaté que si les différents régimes avaient permis des changements, comme n’importe quel pays en l’espace d’une ou deux générations,  c’était autant dans le sens d’une libération factice que dans celui d’un enlisement sournois et progressif. Or, le pourrissement d’une situation socio-économique arrive à maturité quand il crée une exaspération telle parmi les populations concernées qu’elle engendre deux sentiments antagonistes, à savoir la révolte et la résignation. Actuellement, les Arméniens donnent l’impression d’être partagés entre ces deux attitudes, sans qu’on sache laquelle va l’emporter.  Les optimistes s’accorderont à fonder leur espoir sur le réveil des mouvements civiques, tandis que les autres resteront minés par l’impuissance et la lassitude à l’origine d’une émigration de plus en plus inquiétante. De fait, l’Arménie se trouve à la croisée des chemins, au moment le plus critique de son histoire comme république indépendante, balançant entre ces deux tendances naturelles qui animent les peuples quand tout les pousse au désespoir : le sursaut ou la fuite.

A un de ses disciples qui lui demandait un jour à quelles conditions un pays pouvait vivre en paix, Confucius en donna trois : des armes en suffisance, assez de vivres et la confiance du peuple envers ses dirigeants. Il est évident qu’en Arménie tout le monde ne se nourrit pas normalement et que la foi s’est perdue. Quand un pays est déserté par une grande partie de sa population et que l’autre ne pense qu’à la suivre, c’est bien qu’il est déjà en voie de déliquescence. Car tout est conditionné par la confiance du peuple envers ceux qui le gouvernent. Sans cette confiance, la puissance militaire n’est rien. Et s’il fallait négliger une autre condition, ce serait la nécessité de se nourrir. Certes, des hommes mourront. Mais on peut accepter ce sacrifice si les chefs sont à la hauteur des enjeux politiques pour cristalliser les forces nécessaires au salut. Dans le cas contraire où les citoyens cessent de croire en eux, c’est l’assurance d’un effondrement général.  Or, Arménie des villes ou Arménie des campagnes, tout le pays n’est que plainte, défiance, dégoût, haine, cris et grincements. Le cœur n’y est plus. L’absurdité fait loi. L’arbitraire dégaine plus vite que son ombre…

Voici quelques-unes des formes que prend la démobilisation des esprits.

Il y a peu, Hovhannès Ishkhanian, auteur de nouvelles sur son expérience de soldat, a été inquiété par les autorités militaires. Il dénonçait les aberrations, la démoralisation et l’ambiance délétère qui règnent au sein de l’armée. Si nous ajoutons à cela les protestations hebdomadaires des mères de soldats morts dans leur rang au cours de circonstances jamais élucidées, nous sommes tenté de reconnaître qu’un malaise profond traverse l’armée arménienne.

Le droit à manifester son opposition au pouvoir en Arménie redécouvre l’arbitraire de la répression politique après l’amnistie décrétée en 2011 sous la pression internationale et en particulier des Européens. Quatre jeunes militants du Congrès national arménien, qui s’étaient heurtés à la police un an auparavant, reconnus coupables de violence contre les forces de l’ordre et « hooliganisme » seront condamnés à des peines allant de deux à six années d’emprisonnement. Les inculpés ont réagi avec colère à l’énoncé des verdicts. Celui-ci a provoqué l’indignation de dizaines d’opposants présents dans la salle d’audience, suscitant par la suite des manifestations de rue qui stigmatisaient le procès comme purement politique.

Nous avons vu de quelle manière les dignitaires de l’Eglise apostolique arménienne avait perdu tout crédit auprès des paroissiens de Nice, mais aussi de Genève et de Bruxelles, en voulant s’imposer en force  à tous les échelons de la vie cultuelle. C’est dire de quelle image négative cette Eglise vénale vient de se parer aux yeux d’une diaspora profondément choquée.

Mais cette crise de confiance se manifeste principalement à chaque élection. Les fraudes sont devenues la règle. Car ceux qui gouvernent non seulement contrôlent tous les rouages du processus électoral mais n’auront pas cherché à éclairer une population toujours habitée par les peurs héritées du système soviétique. Car en Arménie certains ignorent encore que voter est un acte secret, libre et inviolable. Atavisme dont se seront accommodés les trois présidents dans la mesure où chacun d’eux, loin de respecter la voix du peuple, et d’œuvrer pour l’affranchir,  n’aura cherché qu’à la détourner à son profit.   En ce sens, depuis vingt ans, le peuple arménien est un peuple qui aura été méprisé par ceux qui sont censés le conduire à plus de démocratie, plus d’égalité, plus de justice, plus de dignité.

Plus de dignité. Mais surtout moins de violence, aura clamé Hranouche Kharatian, sociologue, lors de la manifestation organisée le mardi 7 août, aux abords du restaurant Harsnakar, pour le 40e jour anniversaire de la mort de Vahé Avétian, en souvenir duquel des bougies ont été allumées.  Au fil des jours qui suivirent son décès, l’indignation fut générale. Des mouvements de protestation civique (actia),  impensables il y a quelques années, mais qui se sont renforcées chaque fois qu’on portait atteinte à l’espace public (affaire des kiosques de l’avenue Machtots), à la nature (construction d’une centrale hydroélectrique près d’une cascade dans le Shirak), aujourd’hui à des manifestants de l’opposition ou à de simples citoyens (ces trois médecins militaires tabassés dont faisait partie le malheureux Vahé Avétian), mais aussi à la littérature (Hovhannès Ishkhanian dont les ennuis ont provoqué la mobilisation des intellectuels en sa faveur). Sans parler du soutien apporté aux mères de soldats morts sans qu’on sache comment.   Des succès ont même été remportés à l’exemple des affaires des kiosques ou de la cascade dans le Shirak. A telle enseigne que l’ambassadeur américain John Heffern a voulu saluer la croissance de l’activisme civique en Arménie. Faisant état d’une récente estimation de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) classant ces mouvements dans les républiques de l’ex-Union Soviétique, il a révélé que la société civile en Arménie arrivait en deuxième position.  On peut regretter que le Comité de Coordination des Associations Arméniennes de France (CCAF) ne se soit pas fendu d’une déclaration de soutien à la société civile arménienne à l’instar de cet ambassadeur.  Il est vrai qu’il a beaucoup plus affaire avec les morts du peuple arménien qu’avec la survivance de l’Arménie.

Vahé Avétian serait-il le Mohamed Bouazizi d’Arménie, ce vendeur ambulant tunisien qui s’était immolé par le feu le 17 décembre 2010, en signe de protestation, et dont le décès fut à l’origine des émeutes qui déclenchèrent la révolution dans le pays ? Toujours est-il que sa tragédie aura brutalement réveillé les Arméniens en les jetant dans les rues pour conspuer l’arrogance des oligarques et dénoncer leur mainmise sur l’économie nationale. Les manifestants ont déjà obtenu que Nemets Roubo soit démis de sa fonction de député et ne lâcheront pas l’affaire tant que les vrais coupables ne seront pas jugés. Même si le traumatisme causé par les dix morts du 1er mars 2008 est encore trop vif pour que l’exaspération sociale, après des années de laisser faire, produise cette explosion radicale dont elle aurait besoin. Mais nul doute que se soit développée une sensibilité civique inédite, dont l’effet aura au moins eu le mérite de ringardiser la classe politique actuelle. Accompagnés par des personnalités de premier plan comme Hranouche Kharatian, Larissa Alaverdian, Zarouhie Postandjian, Artour Sakounts et surtout l’indécrottable grande gueule qu’est Vartkès Gaspari, présent à tous les rassemblements de protestation et capable, de sa grosse voix, d’éructer à la face des policiers qu’ils ne sont que des ordures (tagank), des voyous, des hooligans.

De fait, les plus jeunes et plus actives figures de la contestation se défendent de mettre en avant leur individu au détriment du groupe. Communiquant par Internet, à la barbe et au nez des autorités, cette jeunesse vivante et bouillante a réussi à développer dans tout le pays une réactivité à l’injustice qui n’existait pas auparavant. Par ailleurs, quelques écrivains courageux, critiques et briseurs de tabou, (Violette Krikorian, Mariné Pétrossian, Tigran Paskevitchian, Vahan Ichkhanian  et autres), appartenant à la génération de leurs aînés, jouent encore un rôle d’éveilleurs à travers leur blog ou leurs textes, en pointant du doigt les machinations de la politique et les absurdités de la vie sociale. Sans oublier le travail pionnier de sites où figurent des textes fondamentaux de la pensée occidentale, propres à nourrir la réflexion critique. Pour exemple, le site Arteria.am tenu par Mkrtitch Matévossian, dans lequel figurent des textes de Michel Foucault, mais aussi des interventions d’auteurs locaux comme Vartan Djaloyan, sans oublier les contributions des  intellectuels de la diaspora. Soulignons que ce même Mkrtitch Matévossian, éditeur militant de la culture, publie depuis plusieurs années, et vend au prix d’un lavach, des traductions d’auteurs français contemporains en édition bilingue, avec l’aide du service culturel de l’ambassade de France à Erevan.  Dans le domaine de la littérature étrangère, nous devons également mentionner l’excellente revue Artasahmanian Grakanutyun  (littérature étrangère) tenue à bout de bras par Samvel Mkrtitchian, traducteur d’Ulysse et fervent connaisseur de James Joyce. Quant à l’association UTOPIANA, basée à Genève et créée par Anna Barseghian et Stefan Kristensen, elle travaille à mettre les jeunes artistes arméniens en contact avec les problématiques esthétiques du monde contemporain. Enfin, au 16 rue Halabyan à Erevan, se dresse le fameux Centre TUMO, une école de premier plan où des jeunes, triés sur le volet, sont formés pour marier technologies et créativité.

Tandis que l’homo sovieticus arménien, qu’il soit politicien, écrivain, artiste, universitaire ou autre, s’accroche encore aux vieilles lunes d’avant l’indépendance, un nouveau monde des idées et de la citoyenneté est en train de naître sous nos yeux en Arménie. Fatalement, c’est cette génération qui va gagner la bataille de la démocratie, du droit et du progrès technique en Arménie, laissant derrière elle blettir les vieilles têtes, les vieilles idées et les vieilles méthodes qui étouffent encore la société. Un mouvement profond, sain et contestataire pousse à la roue les mentalités pour vivifier l’esprit civique.  L’Arménie bouge, même si les tenants du profit contre le bien public, du prestige contre le respect de l’individu n’ont pas encore compris ce qui se jouait sous leurs yeux.

Dans un parc du quartier de Nork, après l’inauguration de sa statue, des ouvriers s’affairent à la construction d’un musée dédié à Nansen. Interviewé par un journaliste, un habitant du quartier fait part de son étonnement. « Je comprends qu’on rende hommage à Nansen, car il le mérite. Mais pourquoi ne pense-t-on pas à construire des toilettes publiques ? » C’est que, cher monsieur, l’Arménie vaut plus que l’Arménien. Et vous vivez encore dans une société où l’individu à qui on inculque le devoir de mémoire ne doit pas pisser quand l’envie lui titille le prépuce.

Seulement voilà, et c’est nouveau, cet habitant et d’autres, veulent des toilettes. Le jour où les dirigeants de l’Arménie auront compris que l’homme arménien, avant d’être un acteur économique et un élément politique de la société, est un corps inscrit dans un environnement naturel nécessaire à sa survie, la révolution pour l’individu sera proche. Elle arrive déjà.

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9 octobre 2011

Aznavour se rebiffe. Moi aussi…

Depuis que l’Arménie existe, la diaspora semble n’avoir d’autre voix pour se faire entendre que celle de son chanteur patenté. Comme c’est une voix fameuse, chaude, réussie donc, qui se produit tantôt sur scène, tantôt sur les plateaux de la télévision ou sur les radios, grâce à elle cette diaspora s’écouterait parler sur des tribunes où elle n’a pas accès. Quand cette voix parle, la diaspora parle. Quand cette voix se tait, elle se tait. Les autres sont si petites que même en haussant le ton, même en s’accompagnant de chants révolutionnaires au rythme des tambours, même en étant portées par des masses indignées de marcheurs, elles n’arrivent pas à entrer aussi profond dans les oreilles des grands que celle-là, la voix de Charles Aznavour.

Loin de moi l’idée de jeter la pierre sur celui qui est notre honneur depuis qu’il s’occupe des affaires arméniennes plus ouvertement que jamais. Peu importe ici que j’aime ou n’aime pas le chansonnier ou le personnage. Il faut reconnaître que son engagement envers le peuple arménien reste et restera admirable, inconditionnel, efficace sur toute la ligne.  En effet, pour réussir aussi bien et aussi longtemps, alors que les détracteurs n’ont jamais cessé de ricaner contre lui, il faut savoir aller à l’essentiel et mouiller sa chemise. Aznavour aura montré ce qu’un petit peuple comme le peuple arménien est capable de donner au monde. Or des Aznavour, dans tous les domaines de l’art, de la science et autres, le peuple arménien en a beaucoup. Mais aucun n’a une voix qui porte au-delà des frontières, là où elle veut.

Mais voici qu’après vingt années d’Arménie indépendante et quatre-vingt seize ans de négationnisme turc, Aznavour se rebiffe. Il aura tout essayé pourtant. Mais son Arménie perd ses hommes et la Turquie lui fait perdre patience. Et en chanteur efficace, Aznavour change de stratégie. Et la diaspora tourne avec lui. Ou presque.

Si le mot génocide gêne les Turcs pour reconnaître 1915, employons un autre mot, qu’il fait. Cela ne veut absolument pas dire qu’Aznavour tourne sa veste, et se fait négationniste pour convertir les négationnistes turcs à la vérité historique. Non. Aznavour fait un pas vers le gouvernement turc, afin que les Turcs fassent un pas vers les Arméniens. Seulement, faire un pas vers les Turcs, les Arméniens connaissent. L’excès de confiance a conduit les Arméniens à la mort. A ce stade, cette alerte qui est en chaque Arménien vibre, sonne, se rebiffe. D’autant que des Turcs eux-mêmes, avertis, connaisseurs, droitsdelhommistes admettent qu’il y a eu génocide, à savoir une intention d’effacement par le massacre. Nul n’a le droit d’écraser un fait historique considérable à des fins d’euphémisation tout aussi considérables. La voix d’Aznavour n’est pas la voix de l’histoire. Et on ne peut rien contre l’histoire. Chassez-la aujourd’hui, elle se réveillera demain plus forte, plus outragée, plus dangereuse….

L’autre sujet d’impatience de Charles Aznavour est provoqué par la maffiaïsation qui sévit en Arménie. Une gangrène qui conduit les hommes à fuir le pays au risque d’un affaiblissement de plus en plus critique de la population.  Mais Charles Aznavour serait-il assez naïf pour croire que la maffia arménienne agirait comme un corps constitué indépendamment des politiques ? De ces politiques auxquels il n’accorderait plus aucun crédit, si l’on s’en tient à une de ses confidences, donc tant pour leurs promesses trahies dans la défense de la cause arménienne que pour la paupérisation des Arméniens en Arménie même. Est-ce à dire que cette récente interview donnée à Nouvelles d’Arménie Magazine sonne la fin du sommeil dogmatique d’Aznavour ? Est-ce à dire qu’il aura été baladé par les différents présidents arméniens, habiles à tirer profit de sa notoriété sans rien céder de leurs intérêts propres ? Dix années durant, Aznavour aura fréquenté le président Kotcharian dans l’intention d’être utile à son pays. Durant ses mandats, Kotcharian aura gagné cinq milliards de dollars rien qu’en violant ses pauvres. Aznavour le pragmatique, le lucide, l’efficace Aznavour, le compassionnel Aznavour a fréquenté pendant dix années le fossoyeur des Arméniens sans discontinuer, comme ça, à l’aveugle, pour «  être utile à son pays ». Que n’a-t-il coupé les ponts avec ce Kotcharian quand ses sbires ont assassiné Poghos Poghossian au restaurant Paplavok ? Que n’a-t-il forcé  le même Kotcharian à infléchir sa politique intérieure vers plus de social tandis qu’il déposait des aides européennes sur sa table ? Ne pouvait-il mettre sa voix dans la balance pour faire la morale à un président qui était plutôt enclin à l’instrumentaliser qu’à écouter ses doléances ? Dix années au service de l’Arménie qui n’ont servi à rien. Dix années de flatteries mutuelles, de courbettes, qui ont fait de la voix d’Aznavour une voix sans issue dans les changements nécessaires au pays. Dix années à s’acoquiner avec des politiques favorisant l’enrichissement des uns aux dépens du plus grand nombre par des moyens plus que douteux. C’est que maintenant, monsieur Aznavour, vous serez dans l’histoire celui qui par son silence, par ses fréquentations et par ses choix aura contribué à fragiliser l’Arménie. Car tout artiste qui se respecte ne serre pas la main sale d’un politicien sale. Et vous l’avez fait. Et en le faisant vous avez sali davantage ceux qui en Arménie ont faim et ont froid, faim de démocratie et froid de désespoir.

Qui plus est,  aujourd’hui  vous en remettez une couche en choisissant le côté du fléau Sarkissian. Aujourd’hui, tout en étant le représentant de l’Arménie en Suisse, votre voix se fait entendre pour dénoncer les dérives de la politique actuelle (maffia, émigration) tandis que la voix de la rue en Arménie gronde depuis plusieurs années pour les mêmes raisons. Pendant ces années, vous n’avez pas levé le petit doigt en faveur des indignés d’Arménie. Au contraire, vous avez accompagné, de près ou de loin, par votre engagement, votre silence ou votre sens de la réserve, ceux qui les ont matraqués, ceux qui ont frappé leur voix d’interdit. Et maintenant, voilà que vous y venez. Je veux bien croire que c’est pour une Arménie idéale que vous avez chanté devant le président arménien et le président français. Vingt ans, ça se fête ! Et vous avez raison de voir le verre à demi plein de l’Arménie indépendante plutôt que le même verre à demi vide d’une Arménie au bord du gouffre. Mais c’est ce même vide qui aujourd’hui vous indigne, vous fait peur, vous fait pousser des cris d’orfraie. Car ce vide, c’est la désespérance généralisée des Arméniens dont vous avez fêté en grandes pompes vingt années d’une existence libre. Mais quelle liberté quand ils étouffent et qu’ils doivent fuir le pays pour survivre !

Vingt années… Vingt années qui auraient pu faire de l’Arménie une Suisse du Caucase…

On peut toujours chanter.

13 août 2009

Pauvre Arménien !

homme de faimHomme de faim

*

–          Vous dites que vous êtes un pauvre d’Arménie. Que puis-je faire pour vous ?

–          Je le dis parce que je le suis. Je n’ai pas de travail, on ne m’a toujours pas donné de maison après le tremblement de terre, je ne mange pas à ma faim, maintenant je vis sur la décharge de Noubarachèn et ma vie est bouchée. Ce gouvernement m’a rejeté si loin, qu’il ne m’entend plus. Je n’ai pas d’autre moyen que de me tourner vers le premier venu pour que soit mis fin à ma situation qui est celle de milliers d’autres.

–          Je pourrais prévenir Aznavour. 100% arménien, 100% français et 100% suisse. Mais il doit être très occupé à faire ses adieux à la planète et à représenter Serge Sarkissian aux Nations Unies. Il ne peut pas être au four,  même s’il n’y a pas de feu, au moulin, même s’il n’y a plus d’eau,et en plus parler des Arméniens pauvres. Il a assez donné de lait, même si c’était de la poudre, ce n’est quand même pas une vache inépuisable. Je vais téléphoner à l’écrivain Denis Donikian, il s’est spécialisé dans la peinture en noir de l’Arménie et des Arméniens. Il adore la merde. Dans son livre Un Nôtre Pays, il n’arrête pas, une vraie diarrhée… Allo, Denis Donikian ! Bonjour. Voilà, j’ai un pauvre d’Arménie sous la main, ça vous intéresse ?

–          Un vrai pauvre ? Un pauvre authentique, certifié conforme j’espère.

–          Oui, il vit sur la décharge publique.

–          C’est donc probablement un vrai. Mais malheureusement, dites-lui que des pauvres comme lui il y en a des milliers dans le monde. Même en France on a des pauvres. C’est vraiment pas original. En diaspora, on n’aime pas qu’on salisse le pays en citant des exemples de misère qu’on trouve partout ailleurs.

–          Je vous le passe.

–          Allo ! Donikian faites quelque chose. Parlez de nous. C’est votre rôle d’écrivain non ? Sinon, qu’est-ce je peux faire ?

–          Rien. Souffrir en essayant de ne pas mourir trop tôt. De toute manière, manger de la viande n’a jamais été très bon pour l’espérance de vie.

–          Mais je mange dans les poubelles des autres !

–          À la bonheur. Au moins vous mangez.  Il y a des pays où l’on n’a même pas ça. Dans ce cas, triez les légumes et les fruits. Même pourris, ça reste des légumes et des fruits. De temps en temps, si le cœur vous en dit, choisissez une poubelle de restaurant. Vous pourriez y trouver un reste de khorovadz ou de lahmedjou, qui sait ? Votre pauvreté est malheureusement trop commune.  La diaspora  n’aime pas qu’on parle des pauvres Arméniens pour salir l’Arménie.

–          Mais c’est qui Diaspora ? Un nouveau riche ? Une veuve de la campagne arménienne qui s’est recyclée en épousant un industriel ? Ou une sorte de caniche ?

–          C’est un peu tout ça. La diaspora va une fois par an en Arménie pour divertir son deuil, y fréquente les restaurants pour manger du khorovadz et affiche toujours chez elle un poster représentant l’Ararat, le symbole de la beauté arménienne.

–          Eh bien qu’elle l’escalade son Ararat ! Et où elle fera sa merde, la diaspora, durant son ascension ? Sur le symbole de la beauté arménienne ! A moins qu’elle apporte des sacs plastiques. D’ailleurs, nos vieux en vendent sur les marchés d’Erevan, des sacs plastiques. Avez-vous jamais vu ces petits vieux, Monsieur Donikian, vendant des sacs plastiques pour assurer leur pain quotidien ? En tout cas, nous ici, à la décharge, on se décharge directement dessus. Pas de chasse-d’eau, pas de papier hygiénique doux et rose… Et rien pour s’asseoir et lire des magazines de luxe tout en faisant. C’est très inconfortable. On baigne dans une odeur de pourriture au point qu’on se sent devenir soi-même pourriture à la longue.

–          Vous exagérez, il y a plus malheureux que vous en France.

–          Et est-ce que les écrivains français parlent des pauvres français ?

–          Oui, ils en parlent. Ils parlent de ce qui est révoltant en général.

–          Mais alors, ils salissent la France ?

–          Pas du tout, ils sont l’honneur de la France au contraire.

–          Et pourquoi seraient-ils l’honneur de la France ? Je ne comprends pas.

–          Parce qu’ils défendent les droits individuels. Sans eux la France ne serait pas la France.

–          Donc, quand un écrivain arménien défendant les pauvres arméniens salit l’Arménie, un écrivain français qui défend les pauvres français devient l’honneur de la France ? Je ne comprends pas.

–          Moi non plus.

–          Si les écrivains arméniens ne peuvent pas parler des pauvres arméniens pour ne pas salir l’Arménie, de quoi doivent-ils parler ? Du mariage du fils Kotcharian avec Sirousho ? De la demeure romano-grecque sur la route d’Ashtarag ? Ou des kilos en trop de Dodi Gago ?

–          Si c’est beau, c’est de l’info.

–          Ah, parce que le mariage de Sirousho, la maison romano-grecque et les kilos de Dodi Gago vous trouvez ça beau  quand tout autour grouille une population de la débrouille et de la survie.

–          Vous exagérez un peu non. Il est vrai que si nos journaux français ne devaient parler que de ce qui ne salit pas France, ce serait la mort du journal Le Monde, de Libération, et de tant d’autres… Les journalistes devraient ne s’occuper que de mode, de recettes de cuisine, de produits cosmétiques, de courses de chevaux… Que sais-je encore ? En tout cas, pour ma part, je ne peux rien pour vous. Vous avez beau être arménien, manger sur la décharge, ou ne pas avoir de travail, vous pouvez crever la bouche ouverte, car vous n’êtes pas si malheureux que ça. En France, au Nicaragua, en Zambie, dans les pays d’Afrique, c’est pire. Je raccroche.

–          Ne raccrochez pas, monsieur Donikian ! Ne raccrochez pas. Nous sommes quand même la première nation à avoir adopté le christianisme, non !

–          Et toi, tu es le mouton qu’on sacrifie.

… Bip… Bip… Bip…

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