Ecrittératures

22 janvier 2010

Rapport du colonel Stange à la Mission Militaire Allemande à Constantinople


Sur la photo : Les chefs massacreurs turcs et allemands d’Erzéroum.1) Le traducteur de Kouzi bey, 2) Kouzi Bey 3) L’Allemand Stakechi, 4) Chobner, le chef allemand des Tchété 5) Le traducteur de Chobner , 6) L’Allemand Stanger, 7) Le traducteur de Stanger.

Note de DD : Est-ce que Stanger  est le colonel  Stange, auteur du rapport ?  Toujours est-il que si c’était le cas, il serait indu de le placer parmi les massacreurs. Mais des questions restent posées. Si Stange/Stanger est en présence de Chobner, chef allemand des Tcheté, c’est bien qu’il est au courant de la fonction de son collègue. Dès lors, pourquoi dénonce-t-il les Tcheté dans son rapport puisque sa présence à cette réunion semble en faire un complice ?  Il serait intéressant de savoir qui a édité cette carte et qu’est-ce qui a autorisé cet « éditeur » d’y ajouter ce commentaire : Les Chefs des massacreurs Turcs et Allemands à Erzeroum (sic) ? Les accents de sincérité du rapport visent-ils à dédouaner Stange/Stanger de toute complaisance concernant les massacres qu’il décrit ? Les questions restent ouvertes sur le cas étrange du colonel allemand Stange/Stanger.

Concernant Chobner, il s’agirait en fait de Max von Scheubner-Richter, qui devint un proche de Hitler et mourra lors du putsch de Munich en 1923. Hitler dédie la première partie de Mein Kampf à plusieurs de ses compagnons  en ces termes :  » Le 9 novembre 1923, à midi, devant la Feldherrnhalle et dans la cour de l’ancien Ministère de la Guerre, les hommes dont les noms suivent tombèrent pour leur fidèle croyance en la résurrection de leur peuple : [ suivent divers noms dont celui de Scheubner-Richter Max-Erwin (von), Dr, ingénieur, né le 9 janvier 1884 ] Les autorités nationales refusèrent, après leur mort, une sépulture commune à ces héros. A leur mémoire commune je dédie le premier volume de cet ouvrage, afin que leur martyre rayonne constamment sur nos partisans.
Landsberg-a.-L., Maison d’arrêt, le 16 octobre 1924. »

Raymond Kévorkian, évoquant les déportations d’Erzéroum ( cf Le génocide des Arméniens,Paris, éd. Odile Jacob 2006, pp 358-359) insiste sur la désapprobation du vice-consul allemand Scheubner Richter auprès du vali concernant les massacres commis contre les déportés. Par conséquent, compte tenu de la lettre de Stange/Stanger, il semble que toute la responsabilité des massacres d’Erzéroum ne soit pas imputable aux autorités militaires allemandes présentes sur cette carte. D’ailleurs, toujours selon Raymond Kévorkian, les tchété étaient en fait supervisés par Filibeli Ahmed Hilmi bey, adjoint du Dr Chakir et non par Scheubner, comme l’indique la carte.

Toujours à propos de Scheubner, on pourra consulter le livre de Paul Leverkuehn, A German Officer during the Armenian Genocide: A Biography of Max von Scheubner-Richter, et l’intéressante recension faite par The Armenian observer blog.

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1915-08-23-DE-013

DE/PA-AA/ Ambassade de Constantinople/Vol. 170.
Publication : DuA Doc. 149 ( abbr.)

Du colonel Stange à la Mission Militaire Allemande à Constantinople

J. N°  3841                                                                                               Erzeroum, 23 août 1915

Rapport sur la déportation des Arméniens

La déportation des Arméniens a débuté vers la mi-mai 1915. Jusqu’alors tout était assez calme ; les Arméniens pouvaient vaquer à leur commerce et autres affaires, pratiquer leur religion sans être inquiétés et étaient globalement satisfaits de leur situation. Or, le 10 février de cette même année, le directeur en second de la Banque Ottomane locale, un Arménien, fut abattu en pleine rue juste avant six heures du soir. Malgré de soi-disant tentatives par le gouvernement, le meurtrier ne fut jamais appréhendé. Aujourd’hui, il n’existe plus aucun doute sur le fait que le motif présidant à cet assassinat était purement politique. A cette époque, l’évêque arménien d’Erzindjan fut aussi assassiné.

Le 20 mai environ, le commandant en chef, Kiamil Pacha, donna l’ordre d’évacuation des villages arméniens situés au nord d’Erzeroum. Ces ordres furent exécutés par les instances turques de la manière la plus brutale ; la copie d’une lettre écrite par les villageois arméniens et adressée à leur évêque en fournit la preuve : la population fut chassée de ses foyers, fermes et champs dans un délai le plus court possible et regroupée. Un grand nombre de gens n’obtinrent même pas des gendarmes le temps de rassembler le strict nécessaire à emporter. Les biens qui furent ainsi abandonnés ou même emmenés avec eux furent confisqués par les gendarmes et les soldats chargés de les escorter ou bien volés dans les maisons. Soumis aux mauvaises conditions climatiques qui prévalaient à cette époque, les exilés durent dormir au dehors ; ils furent seulement autorisés par les gendarmes – la plupart du temps contre rétribution spéciale – à entrer dans les villes ou les villages afin d’y obtenir de la nourriture ou remplir d’eau leurs besaces. Des viols ont eu lieu et il est certain que des mères désespérées ont souvent jeté leurs nourrissons dans l’Euphrate, ne présageant plus aucune chance de pouvoir les nourrir. A plusieurs reprises, le consul d’Allemagne fit en sorte que ses employés consulaires distribuent quelque nourriture et ce même consul est à même de témoigner de la misère des exilés.

Il est tout à fait établi que ces Arméniens, presque sans exception, ont été assassinés dans la région de Mama Hatun (Tertian) par de soi-disant tchété (volontaires), des ashiret (bandes) et autres crapules de même acabit. Ces agissements furent, de fait, tolérés par les responsables des escortes militaires, et même perpétrés avec leur concours. Le vali a reconnu ces faits devant le consul d’Allemagne – naturellement dans certaines limites seulement – et ce dernier a interrogé en détail un vieil Arménien, qui avait réussi à fuir ce massacre, malgré ses blessures, sur ces événements. Un grand nombre de cadavres ont été observés à cet endroit par un employé du consulat, Schlimme, engagé volontaire dans l’armée.

Début juin, commença la déportation des Arméniens de la ville d’Erzeroum. La manière avec laquelle cela fut organisé par les autorités gouvernementales et policières, ainsi que leurs services, fut dépourvue de toute forme d’organisation et de discipline. Tout au contraire, elle constitue un premier exemple de l’arbitraire cruel, inhumain et illicite, de la brutalité bestiale de tous les Turcs impliqués vis à vis de cette catégorie de gens qu’ils haïssent profondément et qu’ils considèrent comme une cible parfaite et des hors-la-loi. Un grand nombre d’exemples dignes de foi attestent ces faits. Le gouvernement n’a rien fait pour aider les exilés en quelque manière que ce soit, et comme les policiers connaissaient l’opinion de leurs supérieurs, ils firent en conséquence tout leur possible pour augmenter les souffrances des Arméniens. Des expulsions furent décrétées, puis révoquées ; à la suite de quoi, des permis de séjour furent délivrés, puis exigés par la police après quelques jours seulement et détruits. De nouveaux ordres d’expulsion furent donnés, très souvent le soir même précédant l’expulsion prévue le matin suivant. Objections et plaintes furent ignorées, obtenant ordinairement pour toute réponse de mauvais traitements.

Le gouvernement n’a fourni aux exilés aucune information quant à leur destination. Il laissa les prix des différents moyens de transport atteindre un niveau quasi exorbitant ; surtout, il mit sur pied un nombre insuffisant d’escortes, à la formation des plus sommaire et qui ne prirent nullement au sérieux leur devoir de protéger les déportés, comme cela s’avéra plus tard. Or il est généralement admis que la dangerosité des routes avait atteint un haut niveau. Cela ne dissuada cependant pas les autorités d’expulser les Arméniens. De fait, ils étaient censés mourir. A Trébizonde, les Arméniens, après avoir reçu les ordres de déportation, se virent même interdire de vendre ou d’emporter quelque bien que ce soit. L’employé du consulat local, le volontaire allemand Schlimme [Schlimme se déplaçait pour une mission consulaire via Baiburt, d’Erzindjan à Trébizonde] fut lui même témoin à Trébizonde de la manière avec laquelle les officiers de police, devant le commissariat, dépouillait les déportés de passage de leurs pauvres balluchons.

L’exposé qui précède devrait suffire à donner une idée, fut-ce la plus élémentaire, du traitement épouvantable auquel les Arméniens ont été soumis. Bien d’autres détails sont accessibles.

Pour autant qu’il est possible d’en juger, malgré les efforts du gouvernement pour tenir ces événements secrets ou du moins les atténuer, la situation est la suivante :

Sur le premier convoi qui partit le 16 juin sur la route menant directement à Harput et qui se composait principalement de notables arméniens, ayant beaucoup de bagages avec eux, tous les hommes, à de très rares exceptions près, ont été assassinés, bien que le vali ne reconnaisse que 13 victimes arméniennes. Les femmes parvinrent apparemment à Harput avec les enfants les plus petits, mais l’on ne sait rien de certain quant aux adolescentes. Les autres groupes furent emmenés via Baiburt vers Erzindjan, puis en direction de Kamakh (vallée de l’Euphrate). Ils sont généralement « censés » parvenir à traverser sains et saufs la vallée de l’Euphrate, mais doivent encore traverser une section périlleuse lors de leur parcours vers Harput et les alentours d’Ourfa.

Parmi les Arméniens originaires de Trébizonde, les hommes furent conduits à part dans les montagnes et massacrés avec l’aide des troupes militaires, tandis que les femmes furent emmenées dans un état déplorable en direction d’Erzindjan. L’on ignore à ce jour ce qu’il leur advint. A Trébizonde, les Arméniens furent conduits en mer, puis jetés par dessus bord. L’évêque de Trébizonde fut convoqué devant une cour martiale à Erzeroum et étranglé chemin faisant, ainsi que ses gardes. Un médecin militaire arménien a été assassiné entre Trébizonde et Baiburt.

Les Arméniens originaires d’Erzindjan furent tous conduits vers les gorges de Kamakh (Euphrate) où ils furent massacrés. Des rapports dignes de foi signalent que les cadavres furent chargés sur des charrettes qui avaient déjà été disposées à cet endroit, puis emmenés vers l’Euphrate et jetés dans le fleuve. L’évêque d’Erzindjan escortait ses fidèles et aura partagé leur destin.

A Erzeroum, seuls quelques rares Arméniens sont restés après que l’ordre originel, au terme duquel les femmes et les enfants sans aucune protection masculine pouvaient demeurer dans la ville, fut révoqué et que leur expulsion ait été menée d’une manière stricte et brutale. Même ceux qui étaient des plus nécessaires pour des tâches militaires et administratives, les artisans, les forgerons, les camionneurs, le personnel hospitalier, les employés de banques, les fonctionnaires et les médecins militaires, furent tous déportés sans raison.

Le déplacement des Arméniens hors de la zone de guerre autour d’Erzeroum fut légalement autorisé et est justifié en tant que nécessité militaire. De fait, en maints endroits, les Arméniens se sont avérés peu fiables. Avec le soutien de la Russie, des révoltes et des actes de violence ont eu lieu à l’encontre des populations musulmanes, par exemple près du lac de Van, à Bitlis, à Moush. Parfois, des fils télégraphiques ont été coupés et les cas d’espionnage ne sont pas rares. D’autre part, la population arménienne d’Erzeroum est restée jusqu’alors totalement calme. Quant à savoir s’ils seraient restés aussi tranquilles au cas où les Russes eussent progressé et approché d’Erzeroum, par exemple, nul ne peut l’attester pour l’heure. Excepté une fraction relativement réduite, tous les Arméniens prêts pour le service militaire ont été appelés sous les drapeaux. En conséquence, il semble n’y avoir aucune raison de craindre quelque soulèvement de fait.

Il semble cependant que le gouvernement redoute les Arméniens à un point dépassant toute proportion relativement à la situation d’impuissance où se trouvaient alors les Arméniens. Or, même si la décision de déporter cet élément devenu suspect est toujours de la responsabilité du commandement suprême, il convient d’attendre et même d’exiger que ces mesures soient prises sans porter atteinte à la vie et aux biens des déportés, contre lesquels il n’existe pas la plus légère preuve de culpabilité. La justification et l’obligation de poursuivre des contrevenants à titre individuel n’est pas ici en jeu. Mais le fait que des centaines et des milliers de gens soient purement et simplement assassinés, que les autorités prêtent leur concours afin de s’emparer des biens qui ont été abandonnés (maisons, magasins, biens, affaires domestiques) – dans l’église arménienne se trouvent des stocks pour un montant de 150 000 livres turques -, le fait que ces expulsions ont été organisées dans des conditions inhumaines et que des familles et des femmes furent emmenées sans aucune protection masculine, et le fait que les Arméniens qui se sont depuis longtemps convertis à la foi musulmane ne soient plus considérés comme suspects et donc laissés en paix, ne sont pas sans poser certaines questions. L’on ne peut que présumer le fait que les considérations militaires sont d’une importance secondaire en ce qui concerne la déportation des Arméniens et que l’objectif principal est de tirer avantage de cette opportunité idéale afin de mettre en application un plan préparé de longue date visant à affaiblir tout à fait, sinon à détruire le peuple arménien, sans qu’à l’étranger quelque protestation ne se fasse entendre. Les motifs militaires et les tentatives de rébellion dans plusieurs régions du pays ne constituent que des prétextes bienvenus pour cette entreprise.

A cet égard, les autorités semblent considérer le principe consistant à se venger sur l’innocent pour les actes du coupable, sur lequel on ne peut cependant mettre la main, comme étant justifié. Pour les Européens, un tel principe ne peut s’expliquer que par le fait que les Turcs ont des conceptions du savoir-vivre et de la moralité, qui ne correspondent aucunement aux nôtres.

Tout en exécutant les mesures de déportation, le vali se référait parfois aux ordres du commandement suprême, et parfois à ceux de Constantinople. Réciproquement, le commandement suprême continuait de faire pression pour une mise en œuvre impitoyable de ces expulsions et, plus souvent encore, donnait des ordres, mais en incriminant le vali quant à leur mise en œuvre, sans être en mesure ou désireux de lui donner les moyens d’exécuter ces ordres. Le commandement en chef a certainement eu connaissance du meurtre des premiers Arméniens, ainsi que du comportement des gendarmes chargés des escortes ; il était conscient des conditions d’insécurité des routes, n’a rien fait pour enrayer ces abus et a cependant ordonné la déportation des Arméniens le long de ces routes. Or ce comportement est conforme à une observation qu’il fit au consul concernant le fait qu’après la guerre la question arménienne n’existerait plus.

Considérant l’ensemble de ces faits, l’on peut établir ce qui suit comme des faits avérés :

L’expulsion et la destruction des Arméniens ont été décidées par le Comité  des Jeunes-Turcs à Constantinople, organisées avec soin par eux et exécutées avec l’aide de membres de l’armée et de groupes volontaires. Pour aider à mettre en œuvre cette tâche, les membres suivants du Comité furent nommés localement : Hilmi Bey, Chakir Bey, député d’Erzeroum, Seyfoulla Bey. Furent aussi en fonction : le vali, Tahsin Bey, le directeur de la police, Khoulousse Bey, et enfin Mahmud Kiamil Pacha, qui, aux côtés du directeur de la police, se révéla le plus brutal dans l’exécution des ordres.

Colonel Stange

[Note de Liman von Sanders, 9 septembre]

Pour l’attaché  militaire impérial, Son Excellence le colonel von Lossow.

Source : http://www.armenocide.de/armenocide/armgende.nsf/0/6E391E4279646318C1256AD70078EB9A?OpenDocument

Traduction anglaise : Linda Struck

© 1995-2009 Wolfgang et Sigrid Gust – www.armenocide.net

Traduction française : © Georges Festa pour Denis Donikian – 01.2010

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