Ecrittératures

29 juin 2017

DIASPORA, CULOTTES et DRAPEAU

 

ErikJohansson_10 Erik Johansson

(Article de 2014 que nous avons cru bon de rappeler).

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La vérité, quelle qu’elle soit, est moins terrible que l’ignorance.

Anton Pavlovitch Tchekhov

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Récemment, des membres d’Education sans Frontières, scandalisés par le traitement que subissent les migrants arméniens de la part du gouvernement français, me demandent de les éclairer sur la situation socio-politique de l’Arménie. Jusque-là, je croyais blanchir nos culottes en famille. Et voilà que d’autres, mais animés d’humanisme, me prenant au mot, viennent me dire que c’est justement le genre de lessive qui les intéresse. Le lecteur peut imaginer mon embarras. Comment faire, me suis-je demandé, pour qu’on évite de prendre mes justes colères pour du dénigrement,  mon esprit critique pour de la trahison, et fustiger le caca arménien sans souiller notre culture ?  Exercice d’autant plus périlleux qu’il me fallait honteusement confesser que des Arméniens, professant une idée de l’Arménie plus éthérée que terre à terre, se demandaient aujourd’hui comment aider les autorités françaises dans leur tâche contre ces migrants qui osent bobarder sur leur pays rien que pour sauver leur peau. C’est que chez nous, héritiers d’un génocide, la haine des autres a muté, dans certains cerveaux racornis, en haine des nôtres. Difficile d’en faire l’aveu. En bref, j’avais à parler de l’Arménie mais sans l’humilier. Et je tenais à affirmer, droits de l’homme obligent, que si des Arméniens cherchaient, comme tout un chacun, à échapper au goulet d’étranglement patriotique, c’est que leur marâtre culture du cynisme ne leur offrait plus d’autre choix. Mais comment éviter la gêne à devoir étaler au grand jour les aberrations politiques du génial peuple arménien, les cruautés aveugles d’un arbitraire à visage démocratique, la complicité par le silence de notre diaspora ? Des problèmes de santé m’auront épargné ces exercices d’acrobatie sans pour autant me mettre à l’abri des questions qui pèsent sur la responsabilité des Arméniens d’ici concernant  le sort des Arméniens de là-bas.

Cependant, et je le sais, ces mots que je dis ne pèseront d’aucun poids sur les vrais décideurs du destin arménien, lesquels n’en feront qu’à leur tête. Faibles mots au regard de ceux qui rusent, qui abusent les gogos et qui minent par l’indifférence toute position contraire à la « doxa armeniaca ». Faibles paroles au regard de la Parole patriotarde, laquelle exige du sang et des larmes au nom de la radieuse Arménie. Mais si mes mots ne font pas mur contre la bêtise, au moins ils ne contribueront pas à salir nos linges de famille.

A l’heure où j’écris ces lignes, la soi-disant diaspora arménienne ( à vrai dire, une poignée de météorologues auto-proclamés du temps arménien, qui vous font acheter du parapluie pour couvrir les plus démunis et vous vendent du ciel radieux quand c’est la tempête) semble animée d’un sursaut critique. Ici ou là, la panique prend forme. L’UGAB et autre fondation multiplient les alarmes sur la dépopulation gravissime de l’Arménie en programmant des réunions dans plusieurs villes du monde ( Beyrouth le 30 janvier, Paris le 3 février, Toronto le 5, NewYork le 6, Los Angeles le 11). Quand je disais que mes mots étaient faibles. Mes alertes lancées il y a plus de dix ans viennent seulement de parvenir aux oreilles de ces messieurs forcés d’exhiber aujourd’hui leur culotte salie après dix années de constipation.

Parallèlement se tiennent à Lyon et à Paris deux tables rondes ( voir ci-dessous) destinées à faire parler des réprésentants de la société civile arménienne. Premier sujet à vous faire bondir un éléphant jusqu’au plafond :  l’Arménie et la diaspora, perspective d’une résistance commune. Il en est donc encore qui y croient ! A quoi ? me demanderez-vous. Mais à la diaspora résistante. (Cette diaspora francisée par amour m’a toujours fait penser, concernant son soutien à la désobéissance civile arménienne, au mot d’Arletty germanisée par la passion boche : « Pas très résistante, Monsieur le juge. ») Mais c’est quoi, la diaspora ? Combien de divisions, la diaspora ? En fait, beaucoup. Faute de divisions militaires, nous avons au moins des divisions communautaires. ( La division communautaire consiste à mettre en commun nos sales culottes pour pratiquer leur déchirement en réunion). Qui donc y croit à cette diaspora ? Et qui n’y croit plus ? Qui la fait et à qui ne la fait-on plus ? Qui la représente et qui subit les manques, les excès, les erreurs de ses représentants ?  C’est toute la question.

Tout d’abord, oui, la diaspora est une entité historique à causes multiples, dont les deux principales tiennent au génocide et  à la débâcle économique de l’Arménie dite indépendante. Or ces deux causes constituent à l’heure actuelle son ferment autour de la reconnaissance et son problème quant au chaos économique.

De fait, force est de reconnaître que l’énergie déployée depuis cinquante ans autour du génocide par la communauté arménienne de France a été phénoménale dans tous les domaines. Pour un témoin comme moi de ces cinquante années, l’activisme des Arméniens de la diaspora destiné à faire connaître le génocide a accusé une courbe exponentielle.  Il a donné lieu à de multiples livres ( scientifiques, thèses, romans, mémoires, BD et autres), manifestations, commémorations, érections de stèles, vocations, engagements, etc.

C’est dire qu’il y a un esprit diasporique orienté essentiellement vers la réparation de la perte. Mais cette conscience du national est en rivalité constante avec les exigences d’une conscience dominante incarnée par le pays d’accueil. C’est dans ce pays que chaque élément de la diaspora a dû apprendre à se refaire et à mobiliser son énergie pour se constituer en tant qu’individu et citoyen. Le combat  est si rude que beaucoup finissent par céder à la culture d’accueil en accordant aux racines juste ce qu’il faut pour ne pas se renier totalement. Ce principe de réalité aura obligé le plus grand nombre à confier à plus conscients que soi le soin de gérer cette réparation de la perte engendrée par le génocide. Et donc tacitement, le soin de nous représenter. En conséquence, la diaspora comprise comme force politique et culturelle n’est devenue l’affaire que de quelques-uns, les plus actifs ou les plus en vue, qui prennent la parole au nom d’une famille historiquement soudée mais minée pas sa dilution. Ainsi quand cette parole dérive ou délire, la collectivité doit la subir. Comme Aznavour disant qu’il se foutait du mot génocide. Concernant la diaspora arménienne de France, dans le fond, elle assume ses tiraillements entre une assimilation à marche forcée et une nostalgie malheureuse, entre un climat général européaniste et un communautarisme identitaire, un mode de vie mimétique et des représentants quasi nationalistes.

Or, ces acteurs de la diaspora, grâce leur soit rendue, ont réussi à faire vivre, contre vents négationnistes et marées antimémorielles, la vérité  du génocide. Ils savent aujourd’hui comment sensibiliser les responsables politiques. Ils alertent sans dissocier le génocide arménien des autres génocides du XXème siècle. Ils soutiennent à bout de bras une langue qui s’asphyxie faute d’usage pour la vivifier . Ils rebondissement à la moindre humiliation. Ils font un travail de fourmi pour que le passé douloureux des Arméniens ne soit pas englouti dans les sables de l’histoire… Certes la perfection n’étant pas arménienne, on assiste ici ou là à des ratés. C’est dire qu’on oublie trop souvent que les résistants les plus engagés contre l’engourdissement de la cause arménienne doivent aussi assumer leur subsistance et que le militantisme à taux plein n’est guère réalisable. Nous resterons toujours des amateurs, mais des amateurs qui en veulent, qui ont la rage de vaincre. (Nous verrons d’ailleurs comment en 2015 chaque Arménien voudra à sa mesure contribuer à faire avancer les revendications arméniennes). N’oublions pas non plus que la nation arménienne est une nation ravagée et qu’elle se bat malgré le poids délirant de cette blessure qui pleure en permanence dans son âme. Et si nos représentants sont sujets à quelques défaillances, c’est qu’elles sont le reflet de notre situation ambiguë comme communauté au sein d’une société française qui a ses exigences propres, à commencer par le devoir d’assimilation et l’impératif économique. Chacun serait mal venu de reprocher à ces représentants d’avoir été élus par des groupuscules plutôt que par l’ensemble de la diaspora pour la bonne raison qu’il ne suffit pas de souhaiter des élections pour réussir à les mettre en place. Dans nos critiques, nous oublions trop facilement que la diaspora est un groupe humain dispersé dans un autre plus grand, plus fort et plus vivant, auquel nous appartenons sans qu’il soit nôtre tout à fait. Et  tandis que l’histoire avance, faute de mieux, la diaspora se doit d’avoir des interlocuteurs capables de défendre dans l’urgence les intérêts des Arméniens. Sans ces individus qui se sont battus, démenés et même sacrifiés, ni Mitterand, ni Chirac, ni Sarkozy et ni Hollande n’auraient pris fait et cause pour nous. Personne n’a le droit de les conspuer même si chacun estime à juste titre que le peuple arménien doit être reconnu dans son humanité pleine et entière et qu’il puisse prospérer sur les terres qui sont actuellement les siennes.

Mais ce déficit démocratique inéluctable en diaspora, dès lors qu’il n’est compensé par aucun mécanisme minimum qui permette la consultation, la contestation ou la discussion franche crée obligatoirement des frustrations, des défiances ou mêmes des indifférences à l’égard de la chose arménienne.  En d’autres termes, il n’est pas abusif d’exiger des comptes de ces représentants, alors qu’aujourd’hui il semblerait que les garde-fous soient totalement absents et que nos chefs s’inventent une conduite patriotique au gré de conciliabules sélectifs pour pondre du communiqué, monter de la commémoration, ou lancer de l’anathème. C’est que nos pitbulls ont de la revanche à revendre et savent montrer les dents au moindre manquement démocratique constaté par l’Etat turc. Il arrive même qu’ils pètent les plombs quand on touche à leur génocide ( voir les hystéries devant Sarkissian sous la statue de Komitas au temps des protocoles en octobre 2009). Mais jamais on ne les a entendus grogner, la bave aux lèvres, jamais ils ne se sont fendus d’un communiqué pour dénoncer les abus du pouvoir arménien et prendre faits et causes pour la société civile. Réclamer à cor et à cri la démocratie chez les autres, mais surtout éviter de l’exiger chez nous. De cette philosophie de l’enfumage il ressort qu’on prend bien garde de ne pas toucher à l’intouchable caca arménien. Ah ça non ! Ça jamais ! Au drapeau les chefs ! Larme à l’œil et main sur le cœur ! Alors que déborde la contestation en Arménie même, qu’elle génére des dégâts irréversibles en termes de démographie, nos assis jouent la prudence, la grande histoire, l’éternelle Arménie et obtiennent… une pauvreté qui s’appauvrit, une république poutinisée, un population qui s’exile par le corps et en esprit. Ce silence de rigueur a permis à l’Etat arménien d’avoir les coudées franches dans les décisions cruciales intéressant la diaspora au premier chef, comme celles relatives aux protocoles arméno-turcs.  Nos chefs croyaient respecter le gouvernement Sarkissian en faisant les autruches sur ses dérives autoritaires, et Sarkissian les a remerciés en ne les consultant pas. C’était dire à la diaspora que la diaspora n’existait pas comme entité politique, seulement comme manne financière.  Ainsi donc, aujourd’hui, le bilan est lourd. La soumission par le mutisme de nos représentants aux dirigeants du pays affiche un bilan de catastrophe national. Et faute de mieux, ce sont ces personnes qui seront une fois de plus reconduites pour perpétuer le désert de confiance qui gagne l’Arménie et même la diaspora.

L’ambiguïté qui caractérise le statut de nos « chefs » peut en étonner plus d’un. A y regarder de près, chacun d’eux est animé par un conflit d’intérêts. Quand parler au nom de la diaspora vient en concurrence avec un intérêt de parti, un intérêt d’affaires ou un intérêt de carrière, c’est toujours le langage de la vérité qui passe à la trappe. Aujourd’hui, le peuple diasporique arménien voit bien que dans son juste combat pour la reconnaissance on lui a fait oublier le combat pour la survie démocratique de l’Arménie. Or, si ses dirigeants ne les ont pas suffisamment alertés, c’est bien qu’ils avaient un intérêt de parti, d’affaires ou de carrière à ménager ceux qui ont fourvoyé le pays dans cette impasse. Et comme les intérêts sont tenaces, nos chefs continueront à nous aveugler de génocide par-ci, de loi antinégationniste par-là pendant que les Arméniens d’Arménie vivront impuissants le délitement de leur âme et de leur pays.

Ainsi donc, demander aux représentants de la diaspora de soutenir les mouvements civiques d’Arménie, c’est comme demander au président Sarkissian de leur ouvrir les portes de son cabinet secret.

 Mais on peut toujours essayer. « Il ne suffit pas de violer Euterpe, disait Stravinsky, encore faut-il lui faire un enfant. »

Denis Donikian

*

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Tables rondes entre de jeunes journalistes politologues d’Erévan et la diaspora arménienne de France.

Les tables rondes auront lieu :

  • à Lyon : à l’Université catholique (25 rue du Plat 69002 Lyon), jeudi 30 janvier de 19h00 à 23h00, dans l’amphi Buret,

  • à Paris : à l’INALCO, samedi 1er février de 15h00 à 19h00, dans l’amphi VI.

Il nous semblé nécessaire de donner la parole à ces jeunes qui représentent ce qu’on peut appeler la nouvelle société civile émergente arménienne. Ils font partie des mouvements des Droits de l’Homme et écologistes. Ils s’inscrivent dans une forme de résistance face au pouvoir oligarchique.

Au moment où toutes les diasporas sont mobilisées pour commémorer le Centenaire du génocide, la jeune République d’Arménie est arrivée à un tournant dangereux de son évolution.

Plusieurs phénomènes contribuent à cette situation :

l’émigration, voire la dépopulation des forces vives de la nation ;

  • le désengagement de la diaspora depuis 2008 ;

  • l’enclavement du pays ;

  • etc…

Ces jeunes ne comprennent pas notre désengagement. Ils veulent redéfinir une nouvelle dynamique partenariale sur la base de valeurs partagées.

Dans ce contexte, il semble urgent de rétablir une relation de confiance.

C’est le sens de cette initiative : donner la parole à ces jeunes et susciter un débat entre nous, aujourd’hui proche du point zéro.

Trois thématiques seront abordées :

1.       L’ARMENIE ET LA DIASPORA

Perspectives d’une résistance commune

2.       ARMENIE : RENVERSEMENT OU EFFONDREMENT

o   Les choix d’orientation et les perspectives de développement dans la région

o   Le bras de fer Union eurasienne/Union européenne

o   Faut-il ouvrir la frontière entre l’Arménie et la Turquie ?

3.       LA REPUBLIQUE DU HAUT-KARABAGH

Second Etat arménien / second souffle

Le groupe de réflexion d’Erévan sera représenté par

Nazénie Garibian, directrice de recherche au Madénataran ;

  • Olya Azatyan, politologue ;

  • Hakob Badalyan, journaliste politologue ;

  • Artur Avtandilyan, politologue ;

  • Modératrice : Zara Nazarian, fondatrice du site internet Le Courrier d’Erévan, responsable de la francophonie en Arménie et journaliste aux Nouvelles d’Arménie Magazine.

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7 mai 2015

LA ROSEE AZNAVOUR

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Les temps sont durs. Mais grâce au Dieu clément, ils nous sont devenus plus supportables.

Car Dieu nous a donné un fils.

Ouvrez le poste, radio ou télévision, un journal du soir ou de la veille, le Monde ou Paris-Match, un livre où fleurit une préface, libérez une porte, embrassez une fenêtre, ouvrez une lucarne ou un hublot et humez l’air du temps, que sais-je encore, déchirez un papier cadeau, écoutez siffler le train ou attendez dans un aéroport et constatez. Il est là. Bien là. Toujours là. Pas pour parler de lui seulement, donner une leçon de longévité ou laisser perler un souffle d’amour, ni évoquer ce qu’il chante ou l’enchante, mais pour être l’Arménie. Car il est son visage et il est sa voix. En vérité, je vous le dis, le visage et la voix de l’Arménie, c’est lui. Mal rasé comme une marmotte au lever d’un jour commémoratif, ou poudré comme une duchesse avant un bal médiatique, le timbre éraillé du parigot qui force le train de ses poumons ou la note fière qui cherche à monter plus haut que sa propre taille, il vous tombe dessus comme une rosée au petit déjeuner, vous accompagne comme une eau de source à votre table de midi ou vous tient la gorge au chaud en s’immisçant dans votre velouté d’asperges. Il peut même arriver qu’il vous berce avant de vous endormir ou qu’il cherche à obséder vos rêves. C’est un vin de vie qu’Aznavour.

Omniprésent Aznavour.

D’ailleurs, en ces durs temps de tempête, les Turcs redoutent d’ouvrir leur poste, radio ou télévision, un journal du soir, un hebdomadaire, le Monde ou Paris-Match, une porte de café, une fenêtre d’appartement, un hublot de navire les ramenant chez eux, d’entendre hurler un chien comme à Istanbul, capitale canine par excellence, ou d’attendre dans un aéroport. C’est qu’ils craignent de tomber sur lui, Aznavour, l’itinérant de la Cause, sur son image, sur sa voix, visage et voix de l’Arménie. A rentrer le cou, ils montrent, ces Turcs, qu’ils ne souhaitent pas être reconnus, comme à baisser la tête pour se faire disparaître, ou à tourner le regard pour viser une colombe, ou à prendre subitement leur téléphone en faisant semblant d’appeler un complice. Mais là encore, qui sait si Aznavour ne va pas leur sauter à la gueule en surgissant comme un diable de leur écran, montrer son visage ou faire entendre sa voix, visage et voix de l’Arménie.

Heureusement les Turcs ont Erdogan pour rester fiers d’être turcs. Mais plus heureux encore sont les Arméniens, car eux, ils ont Aznavour.

Erdogan pèse 100 ans de silence obtenu à prix d’or. Aznavour 1000 chansons qui bruissent de bonheur autour de la planète.

Erdogan, c’est 1,5 million de morts. Aznavour, 180 000 millions disques. Le bide contre le plein.

C’est que l’homme d’honneur a horreur du vide. Surtout l’homme européen. (Je ne parle pas ici de ces Européens vidés de toute honorable européanité, mais du peu d’hommes qui restent encore pour honorer l’Europe). Quand Erdogan parle, c’est le négationnisme qui lâche les chiens de ses obsessions. Avec Aznavour, c’est l’humanisme qui esquisse le sourire d’une vérité têtue et pacifique. Le premier s’écoute lui-même sans réussir à s’entendre car sa fierté d’être turc le conduit à ignorer son ignorance. L’autre est écouté par ses semblables, ses frères humains, qui sont légion.

Erdogan a des armes. Aznavour n’a que ses larmes. Des larmes d’amour. Aznavour pleure sur les Turcs qui ne savent plus pleurer sur l’homme et déplore que leurs armes soient source de larmes et de drames et que leurs yeux crachent du feu.

D’ailleurs à quoi reconnaît-on que la Turquie n’est pas un pays normal ? Au fait, qu’Aznavour n’y ait jamais été invité pour chanter sa « Mamma », pour inviter les uns et les autres à trousser des chemises ou pour prier ceux qui sont tombés afin qu’ils se relèvent. Alors que tous les pays du monde l’ont déjà fait ou presque, et certains plusieurs fois. Je veux dire d’aider à se relever ceux qui sont tombés et ceux qui tombent encore au souvenir de ceux qui tombèrent une fois et à jamais.

C’est qu’en Turquie, les Turcs ont peur qu’Aznavour finisse par leur tomber dessus comme la rosée du matin, par accompagner leur raki, ou qu’il arrive à leur tenir la gorge au chaud en s’immisçant dans leur yayla chorbasi. Sans oublier qu’Aznavour pourrait se substituer à leurs berceuses traditionnelles et assassiner leurs rêves d’assassins en les rendant doux comme des chats de Van et cléments comme des chrétiens de Syrie.

Aznavour, c’est le meilleur ambassadeur itinérant de la cause arménienne. A lui seul, et sans se fatiguer, il fait plus que Davutoglu qui fut ambassadeur à temps plein de la cause vide qui a vidé la Turquie de ses populations chrétiennes. Mais aussi mieux que toutes les associations arméniennes réunies pour conjuguer leurs divisions dans le but de couvrir les croassements du silence par les illuminations de l’histoire. Il suffit qu’Aznavour lève le petit doigt pour que les médias se mettent aussitôt à faire la danse du ventre et céder au tropisme de son érection charismatique.

Si la République d’Arménie a Serge Sarkissian, le président qui s’est élu lui-même, la diaspora arménienne a Charles Aznavour, son président virtuel qui n’a pas eu besoin d’élection pour se faire aimer. Il faut dire qu’à l’international, Aznavour a plus fait pour l’image de l’Arménie que Serge Sarkissian qui défait les Arméniens chaque jour au point de les forcer à l’exil. Il est vrai que l’exil des Arméniens, ça rapporte beaucoup à l’Arménie de Sarkissian. Mais ce n’est pas une raison. Il suffit qu’Aznavour apparaisse quelque part pour qu’aussitôt les Arméniens s’agglutinent autour de sa personne comme la ferraille qui se colle à l’aimant. Avec Sarkissian, c’est le contraire. Il agit en répulsif. C’est pourquoi il se montre rarement, sinon emmuré de gardes du corps.

Quand Aznavour fait un don au président de l’Arménie, le président fait don de ce don à lui-même, laissant des miettes à l’Arménie dont il est président. Mais Aznavour sait ce qu’il fait. Il a la sagesse de la longévité comme le peuple arménien qui n’est pas prêt à compromettre son « dur désir de durer » pour un président éphémère.

Il fut un temps, où je n’étais pas d’accord avec Aznavour, à cause de son omniprésence ad nauseam. C’est que toute ma vie j’ai été entouré d’Arméniens aznavourisés à mort. Un camarade de collège me bassinait déjà en imitant la voix de son dieu. Plus tard, c’est un cousin collectionneur d’affiches qui détournait toutes les conversations en remettant chaque fois son idole sur le tapis. J’ai même connu une Arménienne d’Arménie, frigide comme son intelligence, qui raffolait de ses chansons et qui s’envoyait en l’air rien qu’en les écoutant pour éviter de se mettre en chair avec une autre. Aujourd’hui, ces fanatiques pullulent autour de moi, au point que dès que je peux, je me fais un devoir de me raisonner en lâchant le plus de méchancetés dont je suis capable sur cet idolâtré plâtré au national et sur ses dévots crypto-nationalistes. Et ça me fait du bien. Par exemple, quand Aznavour a poussé son humanisme jusqu’à dire qu’il se foutait du mot génocide pourvu que les Turcs reconnaissent ce qu’ils ont fait et défait. Là, mon sang historique n’a fait qu’un tour. Mes maux ont mis ses mots en charpie. Et ça m’a fait du bien. Ou bien quand il ne s’est même pas révolté au tabassage mortel d’un pauvre homme par un garde du corps du président qui l’avait invité à dîner dans un restaurant jazzophile d’Erevan, le fameux Paplavok. Ce jour-là, j’ai eu mal à mon Aznavour et j’ai commencé à détester le jazz.

Et puis, Aznavour, c’est un adorateur d’honorifiques médailles, et qui trouve honorable de fréquenter les présidents, même les plus déshonorants, pourvu qu’ils lui donnent un musée où exhiber ses médailles le jour où il n’aura plus de assez de veste pour les accrocher. Seulement voilà, le quantitatif débouche un jour et forcément sur le qualitatif. Cent de solitude ont abouti à donner une année d’abondance et de reconnaissance pour notre génocide. Ainsi donc, je suis parvenu à penser qu’Aznavour avait ses raisons et que la raison du plus mesquin dénominateur finit toujours par être balayée par une raison plus grande. Sûrement qu’Aznavour a toujours eu des raisons plus grandes que les plus petits des présidents qu’il a fréquentés avec l’assiduité d’une sangsue. Mais il les gardait secrètement, ces raisons, laissant aux énervés de s’énerver tout seuls afin qu’ils trouvent par eux-mêmes le secret d’Aznavour le grand.

D’ailleurs, tel qu’en lui-même et pour l’éternité, Aznavour est à lui seul une recette anti-âge, un livre vivant du vivre amoureux. Et moi qui peine à me survivre, j’ai fini par comprendre qu’il fallait à tout instant porter sa vie en positif, toujours chantant et vert d’une année sur l’autre, à l’instar des oliviers qu’Aznavour cultive dans ses Alpilles et du mien mis en pot sur mon balcon. Ces oliviers de notre Cause, qui nous enterreront tous. Aznavour compris. Emmenez-moi au bout de la terre….  

19 juillet 2013

Les caves d’Etchmiadzine.

VOROGNAVANK

VORODNAVANK

N’en déplaise aux thuriféraires patentés de l’Eglise apostolique arménienne, la démission du Père Norvan Zakarian a brusquement révélé au grand jour des pathologies d’autant plus surprenantes qu’on aurait eu du mal à croire qu’elles fussent possibles au sein de cette vénérable institution. Certains, au nom de principes plus proches d’une conception unitarienne de la communauté que d’un renouveau religieux, ont cru bon de souhaiter que le Père Zakarian revienne sur sa décision. On peut demander à un gardien de la foi arméno-chrétienne, et de surcroît aguerri par son sens et son expérience de la  patience, qu’il tienne un temps sa main droite au cœur d’un guêpier, mais on ne peut exiger qu’il y tienne son corps entier. D’ailleurs, tous nos laïcs arménomaniaques, qui déplorent aujourd’hui ce qu’ils appellent une défection, se sont-ils empressés de le soutenir alors qu’il supportait de plus en plus mal les harcèlements, les humiliations, les agressions que faisaient pleuvoir sur lui sa hiérarchie ? La démission du Père Norvan Zakarian résulte avant tout du lâchage de toute la communauté des fidèles. Je dirais même de toute la diaspora et de ses représentants après les alertes constituées par les affaires de plusieurs paroisses, à commencer par celle de Nice. De mon côté, ignorant que Monseigneur Zakarian jouait à son corps défendant un rôle de courroie de transmission, ignorant ce qu’il pouvait endurer à devoir se plier aux diktats de la maison-mère, je lui fais mes excuses pour des propos qui auraient pu manquer de retenue. Et je salue aujourd’hui une démission par laquelle le Père Zakarian sauve et pérennise l’Eglise apostolique arménienne tandis que ceux qui se croient à l’intérieur deviennent par le même coup des étrangers à la parole du Christ.

Il suffit d’évoquer les articles déjà publiés et qui continuent de paraître tant en Arménie qu’en France, mais aussi les émissions de radio chez nous, pour mesurer l’impact de l’événement.  Il reste que ces confessions, déclarations, opinions en tous genres nous laissent volontiers sur notre faim. On s’autocensure, on dit sans dire, on retourne le négatif en positif, bref on prend les Arméniens pour d’imbéciles petits moutons tout en leur donnant du foin pour satisfaire leur besoin de vérité.  Mais pour dire la vérité, celle qu’on connaît, la vérité la plus simple, encore faut-il éviter de la noyer sous un fatras d’intentions idéologiques, de ruses dialectiques ou de considérations historiques.

Lors de son entretien à Radio Ayp, Monseigneur Zakarian aurait annoncé que le Père Vatché, accusé d’actes de violence, avait été blanchi en appel. On peut supposer qu’il ignorait encore le jugement par lequel ce même Père Vatché avait été condamné à deux ans de prison ferme, commuée en prison avec sursis comme le veut une tolérance accordée à des personnalités étrangères. De fait, l’élément déclencheur de cette ténébreuse affaire aura été ce Père Vatché dont le catholicos dira que sa «  soutane relèverait de [s]a propre dignité [au catholicos] comme elle doit relever de la [sienne] [au Père Norvan] et de celle de chaque ecclésiastique arménien ». Il faut que le lecteur entende cela : un Père condamné pour violence à deux ans d’emprisonnement ferme serait indispensable à la dignité de sa « sainteté »,  alors que ce même catholicos aura excommunié à tour de bras des religieux indemnes de toute condamnation mais ayant eu le malheur de déplaire au berger d’amour de tous les Arméniens. Tous des judas ! Et cerise sur le gateau, il exigera du Père Norvan qu’il lui trouve un travail digne ( le Père Vatché ayant été gardien pour nourrir sa famille, seulement gardien, sans attache avec aucun des mafieux qui sévissent sur la Côte d’azur où son bracelet électronique l’empêche désormais de circuler). Faute de quoi, le Père Zakarian serait viré. A savoir viré de l’Eglise apostolique arménienne. Mais, votre seigneurie, Père saint de corps et d’esprit, le Père Norvan, ce sont des années de service et de dévouement, on ne peut pas… Et que diraient les Arméniens de France, éreintés, dilués, déboussolés ? Rien à cirer ! RAUS !  C’est que dans cette Eglise, on ne vous vire pas pour indignités morales ou religieuses. Dans cette Eglise on peut vous canonner hors toutes raisons canoniques. Enfin cet ultimatum a été confirmé, non pas au cours d’une audience privée, dans un endroit conforme à la dignité de la personne et à la gravité de la situation.  Mais dans un aéroport, en présence d’hommes politiques arméniens de haut rang. Pour qu’ils entendent bien qui est qui et qui peut faire quoi.  Car, chez nous, là où les pas se perdent, la nation peut se défaire. Pour preuve, la diaspora, qui a de la colère à revendre quand il s’agit des Turcs, n’aura même pas eu un frémissement d’indignation. Ses dignes représentants n’auront même pas protesté devant cette curée dont la victime était aussi un des leurs, peut-être le meilleur d’entre eux.  Ce jour-là, il faut bien le dire, c’est toute la diaspora qui a été humiliée, comme elle l’a été à Nice, à Genève et ailleurs. Ce jour-là, le locataire d’Etchmiadzine s’est montré comme le propriétaire de l’Eglise apostolique arménienne. Ainsi donc le flagrant délit est-il sous nos yeux. L’Eglise apostolique arménienne n’appartiendrait pas aux Arméniens. Celui qui doit servir d’apôtre entre Dieu et les hommes, qui doit s’inspirer de Dieu pour se mettre au service des hommes, cet homme-là se sert des hommes pour qu’il soit craint et vénéré comme un dieu. Car c’est un dieu de clémence ( Père Vatché), un dieu de colère ( Père Norvan), un dieu de possession, qui prend ce qu’il veut, où il le veut ( Paroisses de Nice et autres), un dieu qui fait la pluie et le beau temps dans l’esprit de ses ouailles. Un dieu qui n’a que faire de la démocratie…

Pour autant, dans ce même entretien, le Père Zakarian aurait soutenu que le catholicos avait toujours respecté les principes démocratiques, principalement dans l’affaire de Nice. Or, le comportement du catholicos à son égard contredit cette appréciation, comme si la victime cherchait à ne pas trop noircir son bourreau. De fait, il s’agit bien d’une forme d’autoritarisme reflétant ce que l’archevêque aura dénoncé dans sa lettre de démission, à savoir ce « climat qui règne au monastère-mère des Arméniens, où prévaut l’absence d’amour et de bienséance ainsi qu’un fatigant culte de la personnalité ».

Qu’est-ce à dire dans le fond ? Que même le plus indigne de ses prêtres mériterait de la part du catholicos l’attention du berger à sa brebis égarée ? Quoi de plus louable ! Quelle meilleure preuve de compassion ! Mais dans la pratique machiavélique d’Etchmiadzine sauver un prêtre implique aussi de pouvoir en jeter un autre au rebut. Et quel autre ! Sans une once de scrupule. Dès lors, on est en droit de se demander ce que vaut une Eglise qui relève les businessmans en soutane et écrase les obéissants ? Quel est ce chef d’Eglise qui joue avec le destin des hommes, élevant les uns et rabaissant les autres, et faisant de l’obéissance l’instrument de ses caprices ?

Et par ailleurs, pourquoi ne pas s’interroger sur les raisons pour lesquelles  un catholicos défend un prêtre dont le comportement n’est pas celui d’un homme d’Eglise ? Les paroissiens de Nice en savent quelque chose. Qui tient l’autre par la barbichette ? Pour quelles motivations supérieures, secrètes ou affectives, le catholicos cherche-t-il à garder un prêtre qui ruine l’image de l’Eglise, quitte à détruire un autre qui l’honore ? Le subalterne aurait-il de quoi faire chanter son supérieur que celui-ci le défende jusqu’à envisager de se débarrasser d’un archevêque, et pas des moindres ?

Comme je l’ai dit par ailleurs, cette Eglise paye en dérives autoritaires, arrogance et comportements discutables de trop donner à César et pas assez à Dieu.  On veut nous faire croire que les dernières élections ont été les plus démocratiques qui soient pour la désignation du catholicos, en l’occurrence Karékine II. Plus démocratiques ne veut pas dire démocratiques. On conçoit difficilement que la corruption généralisée qui sévit en Arménie se soit arrêtée comme par enchantement aux portes de la citadelle d’Etchmiadzine.( Son appétit est tellement vorace qu’elle déborde même sur notre Côte d’Azur ). La cité qu’on espérait être un îlot d’amour et de respect mutuel, serait selon le Père Norvan Zakarian, un lieu où ils feraient défaut au profit d’«  un fatigant culte de la personnalité ». En d’autres termes, Karékine II serait dans l’ordre du religieux ce qu’est Serge Sarkissian dans celui de la politique. Son symétrique exact, avec le costume pour unique différence. A telle enseigne qu’on voit mal le premier froisser le second.  Entente qui conduit le représentant du Christ sur la terre arménienne à trahir ce qui devrait être son souci majeur, à savoir la compassion. Si cette Eglise s’inspirait des principes évangéliques, elle veillerait d’abord à nourrir les pauvres qui sont légion en Arménie. Mais le faire équivaudrait à dénoncer la politique sociale de Sarkissian. Alors on construit en plein Erevan une annexe d’Etchmiadzine, dans le quartier des grands hôtels et du luxe clinquant. Car faute de pouvoir et de savoir construire les hommes par la parole du Christ, cette Eglise bâtit des églises. Croyant magnifier Dieu par la pierre, elle Lui élève en réalité des tombeaux.

Cette Eglise, qui n’a jamais su séparer le religieux du national, devait fatalement conduire aux dérives qui explosent aujourd’hui au nez et à la barbe de tous les Arméniens. A commencer par une forte déspiritualisation de la nation arménienne. A croire que c’est la seule Eglise où un athée se trouve à son aise. Car pour être de l’Eglise arménienne, il ne suffit pas de croire en Dieu, d’y venir pour faire le plein de valeurs chrétiennes. Etre arménien suffit. Ce qui conduit à dire que  l’Eglise arménienne n’est que le théâtre de la nation, et ses représentants des comédiens qui ont appris par cœur des rengaines qu’ils doivent savoir bien nasiller.

Eglise café au lait, qui offre à ses officiants la possiblité de se beurrer la biscotte, avec en sus la fermière si elle vient à passer. On peut encore admettre que le spirituel n’inspire plus nos Arméniens dont le fonds mental tient le sol pour unique absolu. Il reste que le désarroi dans lequel nous laisse la démission du Père Norvan Zakarian aura produit un véritable trouble moral dont on sent bien qu’il découle d’une perte généralisée de l’éthique. Je veux dire qu’il aura mis au jour ce que nous avons toujours voulu cacher. Car la vérité ne se tue pas. La vérité ne peut s’excommunier d’un mot. Les vérités intimes, les vérités profondes que nos arménolâtres ont voulu camoufler, soit parce qu’ils avaient honte, soit parce qu’ils étaient pleutres, viennent aujourd’hui au-devant de la scène jouer leur part. Car toutes nos vérités nauséabondes, enfouies de force, un jour ou l’autre remontent en surface sous forme de souffrances. C’est ainsi que nous créons nos bourreaux et créons nos martyrs. Quand la diaspora va visiter les ruines de nos églises, elle ignore que ce sont les ruines morales et spirituelles de la nation arménienne d’aujourd’hui qu’elle a devant les yeux. On savait la corruption politique du pays, on a voulu ignorer l’état de déliquescence morale qui affectait aussi le seul lieu qui devait préserver comme un trésor des valeurs d’humanisme, de charité, d’amour. Ce lieu qui aura cédé lui aussi aux tentations  les plus tristes. Car nous savons désormais qu’un prêtre condamné à la prison peut avoir les faveurs exclusives du chef spirituel de tous les Arméniens au détriment des meilleurs.

On nous dit du trouble-fête qu’il aille faire pénitence dans un couvent. Si au moins ce dignitaire avait la dignité d’un repenti. Car être élevé à la fonction de dignitaire ne vous confère pas forcément de la dignité.  Être dignitaire n’est d’ailleurs qu’une manière de camoufler ses indignités. N’en déplaise à ceux qui nous feront une moue d’indignés, d’aucuns pensent même qu’Etchmiadzine serait un vivier d’indignitaires. Pourtant les affaires de Nice ne sont qu’une litanie d’indignités qui auront indigné plus d’un paroissien. A commencer par celle qui consiste  pour un officiant ( le Père Vatché)  à interrompre sa messe pour tancer un vendeur de cierges… Mais au fait, qu’on nous dise où sont les couvents actifs en Arménie pour qu’on puisse y envoyer cet homme-là faire pénitence à défaut de lui trouver un pénitencier digne de sa soutane dont le catholicos soutient qu’elle  serait le garant de sa dignité. Quels sont les anachorètes qui par leurs prières seraient à même de sauver ce peuple de ses propres démons ? D’ailleurs, voilà bien ce qui manque à ce pays. Des hommes de prière. Des hommes de pénitence. Des fous de Dieu. Quand on sait que le catholicos a autorisé que le monastère de Tatev devienne un monument qui rapporte au même titre que la Tour Eiffel ou les Studios d’Hollywood, on comprend vite de quelle sauce est faite sa conception du religieux. Ce monastère devait être un haut lieu de l’esprit.  Mais le vide de Tatev est à l’image du vide spirituel du chef spirituel de tous les Arméniens. N’est pas Grigor Tatevatsi qui veut, lequel écrivait : «  L’âme peut tomber malade de la même manière que le corps ». Or, le grand corps du peuple arménien est aujourd’hui malade de son peu d’esprit.

Eglise archaïque que l’Eglise arménienne, tenue par des perroquets, qui ressassent des formules dont ils ne pratiquent plus le sens. Eglise passéiste, embaumée de traditions obscures, argentée, dorée, qui ne sait pas répondre aux interrogations des hommes, ni à leurs besoins, ni à leurs angoisses. Eglise de l’indifférence, de l’arrogance et de l’obscurantisme qui distille des superstitions, diffuse des fables, s’octroie des saintetés artificielles. Et sous ce fatras de fadaises dignes de contes pour enfants attardés, elle contribue à enniaiser le peuple et étouffe la parole vivifiante du message évangélique. Que fait-elle pour les pauvres ? Rien. Que dit-elle aux politiques pour améliorer le sort de ces pauvres ? Rien encore. Quelles réflexions mène-t-elle sur la bioethique, l’avortement, la contraception ? Allez savoir. L’entendez-vous défendre la femme qu’on bat ? Que dit-elle aux riches qu’elle ne dit pas à elle-même ?  En somme, Eglise qui baptise, qui marie, qui enterre et qui empoche.

C’est dire que l’Eglise d’Etchmiadzine, sous le catholicossat de Karékine II, n’est à ce jour ni crédible ni croyante.

 

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Lire aussi « Arménie, la Croix et la Bannière » de Denis Donikian, Editions Sigest, 2012,2013

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12 octobre 2012

Babel Arménie

Aghberoutyoun: photomontage de Mkrtitch Matévossian ( Erevan, Arménie)

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( Version 3)

Une fois de plus, le théâtre de l’absurde arménien est ouvert. Depuis plusieurs semaines, on nous joue le feuilleton de l’affaire Oskanian. Après le tabassage à mort du médecin militaire Vahé Avétian, voici l’acharnement judiciaire contre l’ancien Ministre des Affaires Etrangères, celui du président Kotcharian, fameux joueur de basket qui finit ses deux matches par le feu d’artifice meurtrier du 1er mars 2008. L’ayant longtemps laissée en sommeil, le pouvoir a brusquement sorti cette affaire Oskanian de son chapeau. C’est qu’en Arménie on laisse faire un temps, mais on ne laisse pas faire tout le temps. On surveille, on attend en embuscade en se frottant les mains, jusqu’au jour où les autorités judiciaires, sur ordre du Roi Lion, transforment en “affaire” le gâleux qui se croyait à l’abri d’un coup de griffe.  De fait, c’est ainsi que le président tient ses ouailles. Par la barbichette. Le moindre pelé qui oserait faire dissidence devient aussitôt la cible des foudres légales de la république.

Certes, au temps où il fricotait avec Kotcharian, Vartan Oskanian devait avoir du mal à conserver intacte sa blancheur d’oie. L’histoire dira un jour selon quel degré d’allégeance  il aura trempé son biscuit dans le sang tragique du 1er mars, en un moment où on exigeait de la conscience qu’elle dise non aux excès, non aux tirs aux pigeons, non à la répression que la Constitution même aurait autorisée. Par ailleurs, il n’est pas plus mal qu’un politique, intouchable hier, connaisse à son tour la vulnérabilité du simple citoyen brusquement soumis au machiavélisme du prince.

Or, cette affaire est intéressante à plus d’un titre. Par ce qu’on en dit, par ce qu’elle cache et surtout en raison des effets négatifs qu’elle peut avoir sur les mentalités.

Rappelons que, poursuivi pour supposé avoir détourné 1,4 million de dollars, Vartan Oskanian nie toute malversation, affirmant que les accusations portées contre lui sont « politiquement motivées ». En attendant de plus amples informations visant à innocenter ou à condamner Vartan Oskanian, un simple coup d’œil sur le calendrier électoral suffit pour constater que sa mise en accusation, suivie d’une perte de son immunité parlementaire, coïncide étrangement avec son adhésion au parti Arménie Prospère (BHK) de Gagik Tsarukian, se plaçant ainsi en adversaire du Parti Républicain au pouvoir et donc de Serge Sarkissian. L’ambassadeur des Etats-Unis en Arménie, John Heffern, n’a pas manqué d’aboutir aux mêmes conclusions, qualifiant de troublantes ces concordances et regrettant que le gouvernement de l’Arménie, de ce fait, ne soit pas « à la hauteur de ses engagements envers la mise en œuvre systématique, équitable et transparente de la primauté du droit. »

C’est dire combien ces jeux souterrains de petites vacheries forment, aux yeux des Arméniens impuissants et des nations civilisées, un spectacle pitoyable et pathétique.  Sans parler de ces parlementaires, bien plus véreux que ne le pourrait être Vartan Oksanian, qui, pour sauver leur peau et leur business, n’auront pas hésité à humilier un collègue. En ce sens, ils auront transformé le Parlement en arène où la victime a été jetée en pâture aux fauves.

Un autre aspect du problème est lié à l’appartenance d’Oskanian à la diaspora.  J’imagine qu’au moment où les parlementaires lui faisaient perdre son immunité, Vartan Oskanian a ressenti que dans le fond, malgré ses états de services, on ne l’avait jamais accepté comme un des leurs. Que le fond de racisme interne, qui avait sévi jadis contre les aghpar au moment des rapatriements de l’époque stalinienne, était toujours en activité, même là où on n’aurait pas cru l’attendre. Et que, quoi qu’il fasse, Vartan Oskanian ne sera jamais un Arménien d’Arménie. On sait déjà quelles tribulations et quelles humiliations a déjà dû traverser Raffi Hovanissian, chef du Parti Héritage. Histoire de bien lui montrer d’où il venait et où il se trouvait. Qu’on le veuille ou non, pour les Arméniens d’Arménie, les Arméniens de la diaspora ne seront jamais pétris de la terre de ce pays. Quarante années d’une fréquentation assidue m’auront laissé l’amère impression de me sentir finalement étranger à ces hommes censés me ressembler le plus. Dès lors, Dieu fasse que ceux qui ont choisi d’ajouter la nationalité arménienne à leur nationalité ordinaire ne finissent tôt ou tard par éprouver une aussi dure désillusion. De la même manière qu’avant-hier les aghbar, hier la propriétaire du Café de Paris, d’autres aujourd’hui que je ne nommerai pas. Et pourtant, ce sont les meilleurs de la diaspora qui font le saut, les plus courageux, les plus dévoués à la cause du pays. Et ceux-là développent souvent un surcroît d’initiatives et de compétences dans le seul but de les mettre au service de la nation, comme Monte Melkonian hier, ou Vartan Oskanian encore aujourd’hui, pour les plus connus. Or, que dit-on de ce Vartan Oskanian ? Eh oui ! Qu’il travaillait en sous-main pour la CIA. Que l’étranger Oksanian œuvrait en Arménie au profit de l’étranger… C’est dire. (Il reste que les trois premiers présidents de la jeune République arménienne ayant mené le pays là où il est, c’est-à-dire un pays où il ne fait pas bon vivre, on se demanderait bien si l’Arménie n’aurait pas intérêt à se donner pour chef un dirigeant étranger à la culture des clans, des réseaux et des akhperoutyoun…  A voir donc.)

Il est vrai que la gravité de cette affaire n’aura guère éveillé l’indignation des voix patentées la diaspora. Même si on a pu s’offusquer, ici ou là, de ce lynchage judiciaire. Mais sans effet majeur. C’est que ces mêmes représentants de la diaspora semblent avoir pris le parti du silence sur tout ce qui concerne les conflits internes du pays, craignant sans doute d’affaiblir sa voix dans ses affrontements frontaliers. Mais se taire sur une injustice ne suffit pas à l’enterrer. Se taire sur une injustice, c’est la laisser faire son œuvre au sein des consciences et gangréner le pays tout entier.

En l’occurrence, à quoi assiste-t-on depuis plusieurs mois en Arménie, concernant ces affaires qui ont occupé le devant de la scène : Harsnakar et Vartan Oskanian ? Dans les deux cas, à l’intrusion du pouvoir politique au sein du judicaire. C’est en tout cas ainsi qu’on les résume quand toute explication rationnelle commence à perdre son sens. Le citoyen arménien n’est pas assez naïf pour ignorer que l’impunité dont jouissent les oligarques repose sur une allégeance inconditionnelle au pouvoir. Car le système politique arménien est avant tout hiérarchisé sur le modèle d’une pyramide féodale. Politique et business travaillent main dans la main. Et ce même citoyen n’ignore pas non plus que l’affaire Oskanian ne relève pas d’un problème de droit stricto sensu, mais d’un ordre venu d’en haut. Dès lors, ce qu’il va éprouver, c’est le sentiment de barboter dans un climat de confusion généralisée, où la justice est prise en flagrant délit d’injustice et où les mots ont perdu le sens des réalités qu’ils sont censés symboliser. Ainsi donc, s’il faut dénoncer la gravité de ces affaires, c’est avant tout dans la perversion des valeurs qui fondent une langue et qui établissent pour les esprits des repères fiables.  Car la corruption ne pousse pas seulement ses tentacules dans les affaires, elle gangrène aussi les fondements du langage au point de déstructurer les mentalités. Un pays où la culture de la fraude sévit jusque dans les élections, où le dévoué devient suspect, où le juste est jeté en prison, où le pain va au riche plutôt qu’au pauvre, où le corrompu peut condamner pour corruption n’importe qui en faisant fit de la présomption d’innocence, où un président en exercice cherche à éliminer ses concurrents à coup de procès arbitraires tout en promettant des élections propres, est un pays où les mots mêmes de la langue sont devenus fous. Et par voie de conséquence, un pays où les citoyens eux-mêmes n’ayant plus aucune confiance dans la langue qu’ils parlent cessent d’accorder tout crédibilité aux valeurs de l’esprit. Plus le droit perd en transparence, plus la société plonge dans la chaos mental au point de rendre la vie intenable. Ce régime de désordre peut alors suffire à se donner le droit de quitter le pays de ses ancêtres dès lors que la parole a cessé d’être respectée comme instrument de rapports justes entre les hommes.

Ainsi donc, peu à peu, dans tous les domaines et à l’insu de tous, s’est installée en Arménie une forme de babélisation sociale et mentale par le fait que les mots n’indiquent plus des réalités tenues par la morale ou délimitées par le droit. Cette babélisation, d’externe qu’elle était en innervant les mœurs, a fini par contaminer les citoyens eux-mêmes, n’hésitant pas parfois à provoquer les plus purs, les plus combatifs, les seuls capables de maintenir encore ce pays hors du marigot.

Le dernier numéro de Nouvelles d’Arménie Magazine (N° 189) en dit long sur la manière dont on oblige la langue à se trahir. Pour exemple, l’homme d’Harsnakar, Roupen Hayrapetian, qui déclare une chose dans une interview et se dédit aussitôt qu’elle est divulguée. Appartenant aux cercles du pouvoir et de l’argent, Roupen Hayrapetian peut tout se permettre, même de jouer avec sa parole, même de voler à la langue ce qui la constitue comme moyen de communication.  C’est que RH, en se plaçant au-dessus de la langue, contribue à introduire dans les esprits cette incohérence qui empêche chacun de retrouver les références d’un modèle de rationalité. Dès lors que la langue devient une émanation du pouvoir, elle cesse d’être un bien commun et ne joue plus le jeu de la transparence.

Dans ce même numéro de Nouvelles d’Arménie Magazine figurent les déclarations du bien-aimé Catholicos Karékine II concernant la communauté arménienne de Nice. Evoquant l’agitation qui sévit chez les Arméniens de Nice, il souligne : « Notre histoire multiséculaire prouve qu’il n’est pas possible de préserver notre identité et notre conscience nationale, de conserver intacte notre foi lorsque l’on a renoncé aux valeurs de notre sainte Eglise. La sainte Eglise du Christ n’existe que par l’union de ses fidèles, par le rassemblement des croyants… »

Commençons par noter que l’affirmation selon laquelle l’identité nationale ne peut être préservée que si et seulement si on reste fidèle aux valeurs de la sainte Eglise (sous-entendu Apostolique arménienne), conduit allègrement à oublier qu’il existe des catholiques arméniens, des protestants arméniens, des musulmans arméniens et même des athées arméniens et que ces croyants et non-croyants ne sont pas moins arméniens que n’importe quel autre et pas moins prêts que n’importe quel autre à défendre et illustrer l’arménité.

Par ailleurs, et malgré tout le respect qu’on peut devoir au saint homme, force est de remarquer avec quelle habileté de magicien il cherche à marier, dans une même phrase, deux entités aussi antithétiques que l’eau du temporel et l’huile du spirituel, au mépris de la réponse que le Christ fit aux Pharisiens : « Redde Caesari quae sunt Caesaris, et quae sunt Dei Deo. — Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. (Matthieu, XXII, 21). Nulle part dans les Evangiles, il n’est dit que la foi doive servir à préserver la conscience nationale d’un peuple donné. Et pour cause… Si cela était, dans l’esprit des croyants, le religieux risquerait de se diluer dans l’histoire, d’être contaminé par elle jusqu’à disparaître complètement. Or, rien n’est plus malsain que de conjoindre, dans une même soupe idéologique, des valeurs qui doivent être séparées. Mais le national-loussavorisme ne voit pas d’obstacle à le faire, car les Arméniens veulent tout : Dieu, le monde et l’argent du monde.

C’est donc, là encore, une manière de tromper la langue ordinaire en la revêtant d’apparats extraordinaires dans le seul but d’obtenir une obéissance de tous et d’exercer une domination sur tout. Or, la langue est d’abord faite pour organiser les choses du réel et les choses de l’esprit. Dans les Evangiles, le réel est au service de l’Esprit pour l’illustrer et le faire comprendre. Chez les Arméniens, l’Esprit est asservi aux réalités de l’histoire nationale. C’est pourquoi le chaos est à tous les étages d’une société malade d’elle-même. Que les Arméniens songent un instant au cas du mot génocide tel qu’il est vécu par la plupart des Turcs et aux conséquences mentales qu’implique le fait de nier son contenu historique. En Arménie, combien de mots sont ainsi vidés de leur substance morale ou légale !

Dès lors, c’est Babel dans les têtes. Babel dans les cœurs. Babel dans la langue.

Denis Donikian

A lire également : ARMENIE, la CROIX et la BANNIERE    

21 août 2010

Sur la langue arménienne et sur le reste. Encore…

Un débat est lancé. Réformer les sonorités de l’arménien occidental pour lui restituer sa richesse phonétique. Débat légitime qui s’inscrit dans un débat plus large, celui d’une unification de la langue. Hilda Tchoboyan écrit à ce propos : «  A cet égard, la réforme de l’orthographe est à mon avis plus urgente, car elle serait un retour aux 
origines de la langue ; c’est l’orthographe soviétique qui empêche la compréhension des racines de la 
langue bien plus que la phonétique ». Débat récurrent, si récurrent qu’en fait rien ne bouge. Avec l’impression que les choses vont comme elles veulent aller.

Ce débat en lui-même appelle plusieurs remarques, qui n’ont pas la prétention d’être exhaustives, ni indiscutables.

1)   Le retour aux sonorités machtotsiennes est tout à fait louable. Mais parler une langue, c’est d’abord une question d’oreille. La forme sonore des phonèmes est à ce point incrustée dans la mémoire auditive qu’il sera difficile, sinon impossible, de procéder à une « révolution de palais ». Pour ma part, je n’y suis jamais arrivé. Et je suis admiratif devant ceux qui, pratiquant l’arménien occidental, paraissent jouer avec les deux langues. Je dis paraissent, car ils n’y arrivent pas vraiment. Ils imitent une musique de la langue sans la parler naturellement.

2)   Il est symptomatique que ce débat sur la langue arménienne en diaspora, et précisément en diaspora française,  ait été soulevé non en arménien mais en français. Ce qui en dit long sur l’absurdité du problème et la surdité des débateurs.

3)   Ce problème de la langue est d’autant plus complexe qu’on aurait pu au moins espérer qu’il soit, en un premier temps,  pris en charge par des linguistes. Et si possible des linguistes non arméniens. Car je craindrais dans le cas contraire qu’il ne soit faussé par l’histoire personnelle de chacun dans ses rapports avec la langue. Je pense en effet qu’il faudrait faire un audit de langue arménienne, histoire de tout remettre à plat. Cela éviterait de s’engager sur de fausses pistes et d’écarter les passions qui empêcheraient de faire un examen de la situation à froid.

4)   Je remarque que chaque intervenant joue de sa partition personnelle et chacun selon ses obsessions. Loin de moi l’idée de leur en faire le reproche, car je suis moi-même dans ce cas de figure. Mais il faut tenir compte de l’extrême subjectivité de ce genre d’intervention. Dès lors, chacun tire la couverture à soi. Mon ami Mooshegh qui parle l’arménien oriental grâce à son père défendra forcément ce qu’on lui a appris. D’autres venant du Liban vont défendre l’arménien occidental. Mais dans ce vaste débat sur la langue, il faudrait aussi demander leur avis aux millions d’Arméniens d’Arménie et de sa diaspora parlant une langue vivante. Pour eux toucher à la langue serait toucher à leur âme et même à leur vie de tous les jours. Quand on sait les difficultés et les appréhensions qu’a suscitées l’introduction de l’euro en France, on se demande si les réformes touchant à la langue seraient bien acceptées par des Arméniens qui la parlent et qui en vivent au quotidien. S’ils n’en voient pas la nécessité, nul doute qu’ils se révolteraient contre une diaspora qui de toute manière parle de moins en moins l’arménien. Je n’évoquerai pas ici les conséquences d’un tel fait.

5)   Suscité par la gêne qu’entraîne le bimorphisme de l’arménien, ce débat a tout lieu d’être pour revenir régulièrement sur le tapis. Et comme je l’ai dit, il peut être sain dans le mesure où tous les intervenants (tant de la diaspora que d’Arménie) évitent de défendre leur pré carré au profit d’un objectif intéressant toute la nation arménienne. Mais encore une fois, cette gêne n’existe que pour les Arméniens de la diaspora. Les réformes concernant une langue sont généralement décrétées par un Etat constitué. Le casse-tête est que la diaspora ne pourrait engager des réformes qu’en concertation avec l’Etat arménien. Mais quelle force politique constitue-t-elle vis-à-vis de cet Etat pour l’obliger à engager des changements dans la langue ? Et si la diaspora  était obligée de faire cavalier seul, comment ferait-elle pour imposer ces réformes à des Arméniens qui parlent et écrivent de moins en moins dans leur langue historique, et qui sont disséminés dans des pays dont la langue vit et agit comme langue en concurrence avec l’arménien ? Et d’ailleurs comment est-elle vue cette diaspora par l’Etat arménien pour qu’il accepte d’elle une leçon soit politique soit linguistique ? La seule force de la diaspora est son argent. Et tout l’effort de l’Arménie actuelle est d’acheminer cet argent en Arménie. (La dernière astuce étant d’ériger des stèles aux bienfaiteurs financiers de l’Arménie, tandis qu’au même moment on dégoûte jusqu’à la nausée les ressortissants de la diaspora qui voudraient y créer des entreprises  ou s’implanter au pays comme on le voit avec l’affaire du Café de Paris.)

6)   Ce débat sur la langue me met d’autant plus mal à l’aise qu’il néglige le facteur même de la langue conçue comme un organisme vivant, possédant presque une volonté propre, laquelle est constituée de tous les apports de ceux qui la parlent. La langue est si forte que les réformes sont obligées d’aller dans son sens pour entériner ses transformations. Une réforme volontariste qui irait contre les habitudes d’oreille acquises par la majorité des locuteurs au cours de plusieurs décennies serait vouée à l’échec. Une langue est mue par le principe du moindre effort, quitte à laisser filer des fautes. Par exemple en français l’emploi du subjonctif imparfait est en voie de disparition car on l’utilise de moins en moins. Et si on l’utilise de moins en moins, c’est que l’oreille n’aime pas ces verbes en –asse/assent qui font pédant et qu’on a du mal à employer à bon escient. D’où la tolérance d’un subjonctif présent là où on devrait mettre un subjonctif imparfait. Cette tolérance aujourd’hui deviendra une règle demain. Certains regrettent l’apport des mots russes dans la langue arménienne. C’est une réaction totalement contraire à l’évolution de toute langue. Si les Arméniens d’Arménie emploient afto ou mékéna au lieu de inknacharj, c’est que pour leur langue c’est plus facile. Sans compter les mots qui relèvent de la psychologie ou de la politique quand l’arménien n’a pas d’équivalent exact. Ou les mots rabiz. De fait, devant une langue qui bouge, les puristes nostalgiques ont toujours tort. C’est tout l’objet de ce débat. Et puisque j’ai utilisé le mot puriste, je ferai remarquer qu’une langue est sale parce que c’est un instrument qui a affaire avec la vie.

7)   Dans le même ordre d’idée, il faut retenir qu’une langue est comme un muscle. Si on ne la parle pas, elle s’atrophie. Or, la raison d’être de ce débat est d’autant plus criante qu’il ressemble à une tentative désespérée de quelques sauveurs pour réveiller un cadavre. C’est que nous sommes à un moment de l’histoire de la diaspora de France où les uns affirment qu’elle est morte et les autres pensent qu’elle vit toujours. Le débat sur la langue s’inscrit dans cet instant critique. N’en déplaise aux seconds, je confesse que je fais partie des premiers. Trop de symptômes militent à mes yeux en faveur de cette thèse, à savoir que la diaspora est une entité désubstantialisée. En voici quelques-uns qui se cachent derrière les apparences d’une grande vitalité comme la présence des écoles, la persistance de journaux en arménien, les salons du livre, les festivals –dont celui de Valence-, les maisons de la culture arménienne, les grands rassemblements autour du 24 avril, etc.  Concernant l’école arménienne, l’exemple du collège Samuel Moorat ne me semble pas briller au regard de l’arménité et même de la langue (voir Foi et entropie 3). Les journaux arméniens ne relèvent pas de la langue parlée, mais de la langue écrite. Que vaut une langue si elle se fige dans l’écrit au lieu de se frotter au quotidien ? Les salons du livre ont montré que les auteurs sont assimilés à des vendeurs de savonnettes : on leur demande d’exposer leurs produits à des personnes qui ont perdu le sens de leur propre culture. (J’ai assez dit par ailleurs, que la raréfaction des écrivains de la diaspora équivaut à la disparition progressive de la conscience qu’elle a d’elle-même). Sans vouloir fâcher les organisateurs du dernier festival de Valence pour lesquels j’ai la plus grande estime, force est de constater que les applaudissements sont allés à du machin arménien (chanteurs et film) qui n’ont rien à voir avec la culture. Quant à celle des maisons dites de la culture arménienne, j’ai assez dit là encore qu’elle était instrumentalisée au seul profit de la cause politique arménienne, à savoir le combat pour la reconnaissance du génocide arménien transformée en idéologie nationaliste. La culture vivante n’y a jamais trouvé sa place, car elle est par définition incontrôlable et échappe à tout dogmatisme. En réalité, tout laisse à penser que les grands rassemblements du 24 avril ont conduit à la longue les Arméniens de la diaspora à se laisser submerger à leur insu par une culture de la mémoire et de la mort aux dépens d’une culture qui devait les maintenir en vie. (Après avoir multiplié les khatchkars dans les villes où sont présents les Arméniens, voici qu’on lance maintenant des lieux de la mémoire arménienne. Après celui de Valence, bientôt celui de Décines, peut-être un autre à Marseille, Paris, Maubeuge, Pointe à Pitre… Qui sait ?) Aujourd’hui, cette mentalité de la perte, qui est d’ailleurs à l’origine du débat sur la langue, semble avoir formaté les mentalités en faisant des Arméniens des hommes du passif. Or, ce culte du passé agit comme un repoussoir sur les jeunes de la communauté en diaspora. On a pu le constater dans certains salons du livre d’où ils étaient totalement absents. De la même manière, il est symptomatique de constater que les thèses universitaires vont systématiquement vers l’histoire, c’est-à-dire le palpable et le révolu, et non vers les rares écrivains qui témoignent de ce que nous sommes ici et maintenant. C’est à se demander si cette même diaspora ne se voit pas davantage comme une chose morte que comme un organe national en mouvement. Malheureusement, on n’aura pas compris que la seule façon qui pouvait réunir les Arméniens de la diaspora entre eux, mais aussi ces mêmes Arméniens à l’Arménie, c’était l’animation de sa culture. Une grande culture en acte. Non une culture du ressentiment, de la peur, de l’auto-défense, mais une culture ouverte aux autres, présente dans le temps, une culture de l’amour et de l’humour.

8)   Voulant publier avec Varoujan Gureghian Trois contes de Toumanian chez Edipol, notre éditeur, Ara Krikorian, avait tenu à faire une édition bilingue avec le texte arménien transcrit selon l’orthographe machtotsienne. Mais pour avoir été confiée à un connaisseur, l’orthographe du texte s’est transformée en casse-tête.   La référence à l’écriture dite machtotsienne me gêne en ce qu’elle constitue là encore un retour au passé, à la pureté, à l’origine. Est-ce à dire une fois encore qu’on n’a pas compris les mécanismes de la langue dont le principe est d’évoluer ? N’est–ce pas aussi croire que l’arménien comme écriture a été inventée par Machtots comme par miracle et s’est imposée aux gens comme par miracle ? Alors, pourquoi pas nous ? N’est-ce pas oublier dans cette affaire, le poids de l’histoire et celui de la foi, religieuse en l’occurrence.  Or, aujourd’hui le matérialisme et l’individualisme semblent conjuguer leurs efforts pour « défidéliser » les Arméniens vis-à-vis d’eux-mêmes et de leur culture. Comme je l’ai dit, nous avons raté le coche de la culture pour la seule raison, légitime, qu’il fallait aller au plus pressé, au plus urgent, au plus prégnant, à savoir la réactualisation du génocide, trop longtemps oublié. Cette réactualisation a pompé toute l’énergie de la diaspora, mais en même temps a tué la culture et la foi dans nos valeurs. (Ce que sans doute Hratch Bédrossian appelle l’esprit). Si le génocide constitue un combat fédérateur, la culture, quant à elle, n’est rien. Les Arméniens eux-mêmes ne savent pas ce que c’est, car ils n’ont jamais pu la rencontrer dans la mesure où elle exigeait d’eux un effort. Et cet effort, les médiateurs culturels n’ont pas eu la compétence pour en donner le goût. Si la culture arménienne était un plaisir, la langue arménienne serait un désir.

9)   Mais j’en vois venir qui vont brandir devant moi l’exemple d’Israël et de l’hébreu. Alors pourquoi pas nous ? Là encore, c’est complètement négliger les mécanismes de la langue. Si l’hébreu a réussi comme langue de communication, c’est probablement « grâce » au fait que les juifs ont été écrasés par l’histoire et qu’il leur fallait des outils de libération à la hauteur de leur foi collective. Le cas de l’hébreu ne peut être pris comme exemple pour ceux de la diaspora qui déplorent la perte de la langue, car la diaspora n’est pas un territoire exclusif où ne vivraient que des Arméniens. Le seul territoire où se parle l’arménien est l’Arménie. Toutes les autres entités du genre Glendale sont vouées un jour ou l’autre à disparaître. Qu’on songe au destin des Arméniens de Gherla en Transylvanie, autrefois appelée Arménopolis ou Hayakaghak. Or, notre culte du passé nous aveugle à tel point que nous nous obstinons à jouer mal et en solo notre partition plutôt que de nous tourner résolument vers le lieu où l’avenir de la nation arménienne a le plus de chance de se perpétuer. La diaspora arménienne ne peut pas demander à la langue ce qu’elle n’est pas en mesure de lui donner.

10)   J’observe pour finir que la langue n’est pas nécessaire pour être un militant de la cause et de la culture arméniennes. J’en sais qui ont appris l’arménien avec moi au collège et qui n’ont pas donné suite à ce qu’on leur avait donné, pour des raisons diverses, légitimes ou relatives au principe du moindre effort. Je ne citerai par le rédacteur en chef de Nouvelles d’Arménie qui malgré son ignorance de l’arménien a réussi à maintenir un lien communautaire au sein de la diaspora tout en faisant de son journal un organe ouvert. Je n’ose pas me demander d’ailleurs ce que serait ce même journal s’il avait été tenu par un arménophone.

11)  Et maintenant que faire ? Chanter ensemble un DerVoghormia. Mais qui sait encore chanter ?

Denis Donikian

15 août 2010

« L’appel au pardon. Des Turcs s’adressent aux Arméniens » de Cengiz Aktar

Publié par CNRS Éditions (Paris, 2010), cet opuscule dédié à la mémoire de Hrant Dink, le rédacteur en chef du journal Agos, qui fut assassiné le 17 janvier 2007 à Istanbul, et rédigé par un des quatre signataires (avec Baskın Oran, Ahmet Insel et Ali Bayramoğlu) de la lettre de pardon adressée aux Arméniens, a pour but d’en établir l’historique et le bilan. « Initiative citoyenne relevant de la conscience individuelle », cet appel s’inscrit dans un ensemble d’interrogations au sein de la société turque parmi lesquelles la question arménienne tient la première place.

Cengiz Aktar voit dans l’horrible assassinat de Hrant Dink, qui incarnait « la quintessence du travail de mémoire ainsi que du dialogue en marche », l’élément déclencheur de l’Appel, «  né à la croisée d’un processus pédagogique […] et d’un événement d’une extrême violence secouant en profondeur les consciences ». Optant pour une formulation courte et s’accordant sur l’emploi du terme Medz Yeghern (Grande Catastrophe), les signataires lancèrent leur campagne sur Internet le 15 décembre 2008 à minuit, atteignant 20 000 signataires dès les premières semaines et se répandant tant en Turquie qu’à l’étranger.

Déclenchant aussitôt une offensive frontale de la part des militaires, des racistes et des négationnistes, l’Appel permit d’instaurer le débat sur les tabous et les non-dits de la société, tout en divisant le camp islamiste et en remettant en cause le « système de modernité conçue par les Jeunes Turcs et consolidé par les kémalistes ». Salué par les Arméniens de Turquie, l’accueil fut plus réservé en Arménie, tandis que la Diaspora se partageait entre les positions extrémistes du parti nationaliste Dashnak, les inconditionnels du mot génocide et les partisans du dialogue.

Parallèlement aux critiques et aux espoirs qu’il aura suscités, l’Appel va soulever des interrogations inédites et des défis nouveaux. Pierre d’achoppement de la nouvelle donne des rapports arméno-turcs, le terme de génocide, trop restrictif selon Cengiz Aktar, « sonne comme un châtiment collectif » qui conduit à une impasse : il n’invite pas les Arméniens et les Turcs à continuer de vivre ensemble. C’est pourquoi l’auteur lui préfère celui de Medz Yeghern, en ce qu’il « permet la réintroduction du génocide en Anatolie pour en faire une tragédie commune, également turque, kurde et davantage, tout en affirmant l’unicité de la tragédie vécue par les Arméniens ».

Réhabilitant la place de la Diaspora au regard de son origine anatolienne, l’auteur souhaite lui rendre sa capacité à se prononcer en prenant langue avec les couches saines du mouvement civil, afin d’échapper au blocage qui oppose d’un côté une partie arménienne braquée sur l’illusoire et stérile reconnaissance étatique du génocide et de l’autre des éléments politisés turcs sourds à toute ouverture. « Faire de l’emploi légal  du terme génocide une condition sine qua non n’est-ce pas condamner toute la Turquie à rester éternellement sous l’opprobre, « jusqu’à ce qu’elle reconnaisse » ? » Or, si l’Appel au Pardon appelle aussi à une pédagogie de la remémoration, c’est pour inviter aussi bien les Turcs que les Arméniens  à « beaucoup apprendre, comprendre, puis témoigner, écouter, confronter et faire le deuil »

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Lire aussi sur ce blog : Grande Catastrophe ou génocide ? Réplique à Cengiz Aktar.

28 décembre 2009

Sauveurs et naufragés

par Denis Donikian

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Le texte en arménien : Sauveurs et naufragés

Le texte en anglais : Saviors and shipwrecked

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Les Arméniens se partagent en deux catégories : les sauveurs de la nation et les naufragés de cette même nation.  Sauveurs impénitents et naufragés en cours de naufrage, s’entend. Heureusement, les premiers sont moins nombreux que les seconds. Mais n’allez pas croire qu’il n’y a pas de sauveurs parmi les intermittents du naufrage. Il n’y a même que ça. Chez eux, le côté sauveur est en sommeil. De temps à autre, la fièvre leur montant à la tête, leur esprit sauveur perce sous leur ennui naufragé et remonte à la surface. Puis, au bout d’un certain temps, cette même fièvre tombe et le sauveur retourne à son naufrage. Ce qui ne l’empêche pas de vivre d’ailleurs. Il en vit même très bien. Mais il traîne constamment avec lui ce sentiment ambigu de perte et d’humiliation. Surtout quand il écoute parler les sauveurs, les vrais, les sauveurs actifs, ceux qui veulent sauver la langue occidentale arménienne, la terre occidentale arménienne, l’enfant occidental arménien, l’école arménienne elle aussi occidentale, le beurek arménien, le génocide arménien, le trauma arménien, les ruines d’Ani et les autres, le livre arménien qui ne se lit pas, la danse arménienne qui ne se danse plus, la diaspora arménienne  qui ne cesse de se disperser et pour tout dire l’Arménie avec son Ararat dedans de préférence. J’en sais quelque chose, puisque j’en fais partie. Quand j’écris, c’est pour sauver. Quand je mange, c’est aussi pour sauver. Quand je pète, c’est pour sauver encore. Je rêve de sauver les Arméniens d’eux-mêmes. Mais heureusement, j’ai mes limites. Je me fatigue assez rapidement. Vouloir sauver, fatigue, oui. Alors je coule à pic. C’est pourquoi j’ai une admiration sans bornes pour ceux qui œuvrent 24 heures sur 24 à nous sauver. Leur cerveau est une machine à sauver. Ils jouissent de ça, qu’on les regarde comme des sauveurs. Cette jouissance christo-narcissique, c’est leur essence même, je veux dire leur nature et leur carburant. La nation arménienne en ce sens est bien pourvue. On en trouve de bas en haut de son échelle sociologique, depuis ceux qui s’improvisent eux-mêmes comme sauveurs jusqu’à ceux que d’autres sauveurs ont élus pour qu’ils nous sauvent. Les trois présidents de la troisième république d’Arménie en sont un bon exemple. Ils ont tous réussi à sauver le naufrage de la catastrophe. En effet, la seule chose que les trois présidents d’Arménie ont réussi à sauver, c’est le sauve-qui-peut. Les citoyens préfèrent se naufrager ailleurs qu’être sauvés en Arménie. Quant au Premier ministre du troisième président, il veut sauver  de la corruption une nation corrompue. Il n’a pas dit qu’il comptait aussi sauver l’Ararat de ses neiges éternelles. Il a trop de sagesse. Ni Dodi Gago de sa graisse gagolitique. Ni son président de son passé militaire. Tous nos sauveurs présidentiels ont au moins réussi à se sauver eux-mêmes, faute de pouvoir sauver leur peuple. Par exemple Kotcharian s’est sauvé dans une somptueuse villa après avoir épargné le naufrage chronique des Arméniens d’un effondrement moral, tandis qu’Arpineh vit toujours sous terre à Ashtarak. D’ailleurs, ils se sont mis à trois présidents, tous jouissant dans leur cabanon d’un confort à l’européenne, pour réussir à ne pas pouvoir loger tous les naufragés du séisme de 1988 dans des habitations répondant à des standards humains. Récemment, le dernier de ces présidents, visitant les constructions sur place, s’est transformé en inspecteur des travaux infinis, au constat qu’il manquait toujours quelque chose, un robinet, une conduite de gaz… Pour autant, ça n’enlève rien au fait que les Arméniens soient de grands bâtisseurs d’églises. Mais on ne va pas leur jeter la pierre à nos dévoués officiels qui font tout pour que les Arméniens n’aillent pas devenir des esclaves en Europe ou des parias en Turquie. N’est-ce pas en Arménie, et en Arménie seule, leur Mère patrie, qu’ils peuvent avoir la chance d’échapper à la condition d’esclaves ou de parias ? Il serait indécent de les confondre avec ces sauveurs providentiels qui ont fait notre histoire en défaisant notre nation. Une fois, on en a eu six d’un coup, qui devinrent dix-neuf. Mais faute de pouvoir nous sauver, ils se sont sauvés eux-mêmes. Après quoi, ce fut le naufrage : sept mille morts. Un naufrage de sang.  D’ailleurs, tous les partis politiques arméniens sont des partis destinés à sauver le peuple arménien. Normal, me direz-vous. Mais les partisans de la salvation sont tellement contractés sur cette obsession de vouloir nous sauver à tout prix qu’ils ont fini par contracter une constipation idéologique chronique. Essayez donc de penser librement quand vous avez le cul bouché. Pour autant, il ne faudrait pas prendre nos messies pour des lanternes. Nos sauveurs éclairent vraiment le chemin de notre nation, celui qui permet à chacun de suivre le sien en oubliant un peu tout ça. Mais comment, me direz-vous, en oubliant un peu tout ça ? Oui, parce qu’un naufragé qui voudrait qu’on le sauve 24 h sur 24 se fatigue vite. Il a besoin de se divertir, de s’égarer, et qui sait même parfois de se désarméniser dans l’air ambiant. Les sauveurs s’égosillent, gesticulent. Mais que peuvent-ils contre l’air ambiant ? Rien. Mais attention. Air ambiant, n’est pas l’équivalent arménien d’Air France. L’air ambiant, c’est la France, laquelle est habitée par des Français. C’est pourquoi nos sauveurs ont beaucoup de mérite. Plus l’air ambiant croît, plus nos sauveurs croient devoir nous sauver. Périodiquement, ils lancent de grands discours, ils pagaient, pagaient contre le courant, ils se débattent comme des diables. Mais l’air ambiant, aguicheur comme une pute à quat’sous, agit avec la malice d’une pieuvre appliquant ses ventouses sur le moindre égaré. Et là, va l’arracher ton naufragé à des bras pareils. Mais la foi, c’est la foi. Foi de charbonnier ou bonne foi, qu’importe. L’essentiel, c’est  de rappeler les naufragés au devoir de sortir du naufrage. J’en vois déjà qui me reprochent d’être un pseudo-sauveur qui ne croit qu’en la catastrophe. Il faut croire qu’ils ont raison. Tout fout le camp. C’est mon côté naufragé qui parle. Il est vrai que si nous n’étions pas déjà naufragés, nous n’aurions pas besoin de sauveurs. Et il faut croire qu’une nation qui suscite tant de sauveurs, amateurs ou professionnels, est déjà une nation qui sent venir le naufrage. Il faut croire… Mais pétons et rouspétons tant qu’on voudra, mer d’huile ou océan de tempête, l’essentiel n’est-il pas de ramer ?

3 novembre 2009

Les protocoles en question

Firuz1

Dessin de Firuz ( copyright)

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Dans les années 60, en Turquie, et même en France, le sujet du génocide était inexistant. Aujourd’hui, il est partout. Les Arméniens de la diaspora n’ont pas démérité de leurs martyrs. Or,  voici que l’État arménien semble leur voler l’ultime étape à accomplir. Reste à savoir qui dans la diaspora éprouve cette frustration. Les tenants du non ont submergé la voix de tous les autres. Les Arméniens, peuple normal, sont divisés sur cette question. Mais nos divisions tiennent à un déficit de démocratie en Arménie et à un déficit d’organisation en diaspora. Nous offrons au monde le spectacle d’une nation divisée contre elle-même. Et comme tout est dans tout, les incohérences culturelles de la diaspora ne sont pas sans rapport avec le chaos démocratique qui règne en Arménie. Ceux qui en diaspora récusent les protocoles, et même les autres, auront trop tardé à tancer les autorités arméniennes sur les malversations en tous genres qui mettent les Arméniens en souffrance et l’Arménie en péril. Étaient-ils légitimés à le faire ? Autant qu’aujourd’hui quand ils s’en prennent directement au chef de l’État. C’est que l’aide massive de la diaspora à l’Arménie lui donne certains droits à la critique. À cette différence près, que les Arméniens de la  diaspora, pour autant qu’ils puissent être considérés comme des citoyens économiques par leur participation induite au budget national, ne connaissent ni les affres de la misère, ni la pression des frontières, ni le poids de la guerre qui pèse sur chaque citoyen réel du pays.  Dans un contexte géopolitique instable, qui oserait donner des leçons à un chef d’État, quel qu’il soit, soucieux de prévoir le pire, à savoir l’enclavement absolu ? Et qui oserait penser que l’homme qui a combattu en Artsakh, conquis le pouvoir et s’y maintient avec force et machiavélisme, puisse brader quoi que ce soit ? On s’étonne d’ailleurs des craintes de la diaspora au sujet du génocide. Les Arméniens ont la vérité de leur côté. La Turquie peut tromper son monde un temps, elle ne trompera pas le monde tout le temps. Et dans le fond, une commission bipartite d’historiens, mais arbitrée par des spécialistes étrangers, ne permettrait-elle pas d’une manière ou d’une autre d’instaurer le débat en Turquie ? Le peuple turc, qu’il le veuille ou non, devrait enfanter cette vérité dans la douleur, peut-être même dans la guerre civile. Avec l’ouverture des frontières, le Mémorial de Dzidzernakapert va enfin recevoir les visiteurs qu’il attendait.

Denis Donikian. Article paru dans Nouvelles d’Arménie Magazine, Novembre 2009

LIRE EGALEMENT : L’histoire turc et le miroir arménien

15 octobre 2009

Diaspora arménienne, cocue des uns, otage des autres.

« Car l’égarement des stupides les tue,

et l’insouciance des insensés les perd.»

(Proverbes, 1, 32).

Les votch (non) vociférés à l’encontre du Président Serge Sarkissian devant la statue impassible de Komitas à Paris, le 2 octobre dernier, a donné lieu à une véritable foire d’empoigne. Elle m’a rappelé cette époque, en France, où la diaspora s’entredéchirait à propos de l’Arménie soviétique. Ce 2 octobre, des Arméniens étaient aux prises non seulement avec la police, mais avec d’autres Arméniens. Le bruit et la fureur auront au moins permis aux médias, qui ne sont pas à une schématisation près,  de déclarer que « les » Arméniens étaient opposés aux protocoles. On peut imaginer ce qu’ont dû penser ceux qui étaient opposés à ces Arméniens de l’opposition. Je veux dire ceux qui n’ont pas pour habitude de répondre à l’appel d’aucun parti pour quelque cause que ce soit et qui sont assez jaloux de leur indépendance d’esprit pour ne pas subir la contagion des rengaines et des slogans. Or, ce jour là, on aura vu un évêque arménien faire des tentatives désespérées pour apaiser les esprits, tandis qu’on criait de tous côtés à la trahison. Ce jour-là, on aura entendu le mi-président du CCAF faire allégeance au président de l’Arménie, tandis que l’autre mi-président du même CCAF le menaçait de tous les maux s’il persistait à vouloir signer les protocoles. Ceux-ci auront au moins eu pour effet de déchaîner les passions nationales et de révéler  nos clivages. On ne pouvait s’attendre à moins tant les enjeux sont importants. Et les Arméniens ont démontré pour le moins qu’ils étaient un peuple normal. Mais ce qui n’est pas normal, c’est que ce jour-là les vociférants se sont arbitrairement érigés en défenseurs légitimes de la cause arménienne et même en représentants uniques de la diaspora en France. De la même façon que la publicité dans le quotidien Le Monde – on ne sait payée par qui et avec quel argent –  a pu laisser croire que cette même diaspora était unanimement contre la signature des protocoles.

Ces événements auront au moins eu pour effet de nous faire amèrement sourire pour plusieurs raisons.

La première raison est que ces protocoles ont seulement montré ce que les protagonistes ont bien voulu. Et comme l’iceberg  comporte une partie immergée, les protocoles n’ont laissé voir qu’une part minime de leur histoire. Certes, on aura donné à lire aux peuples concernés le texte final qui appelait les signatures turque et arménienne. Mais en ce cas, on peut s’étonner que les partisans du votch n’aient pas eu la même lecture que ceux-là mêmes qui ont contribué à l’élaboration de ces textes. Est-ce à dire que nos opposants étaient mieux informés que ceux-là mêmes qui ont, durant deux années, mené les tractations avec la partie adverse pour défendre bec et ongles les intérêts arméniens, comme on le suppose ?  D’un côté, on entendait les uns affirmer que les autres bradaient le génocide et insultaient nos morts, et ces mêmes autres déclarer le contraire. Les uns qu’on vendait le Karabagh, les autres qu’il n’en avait jamais été question. (Le comique étant que les premiers qui n’avaient jamais combattu pour ce même Karabagh faisaient la leçon à ceux qui s’y étaient illustrés). Dès lors, on est en droit de se demander sur quelles informations claires les partisans du votch se sont-ils mobilisés et pourquoi ne nous ont-ils pas éclairés afin que nous-mêmes nous nous rangions à leur côté ? Ou selon quels intérêts ? À moins qu’ils n’aient suivi un mot d’ordre ou qu’on ait joué sur une corde sensible ? Ou simplement sur des affects comme la peur, la frustration, la méfiance, ou que sais-je encore ?

Une autre raison de sourire amèrement fut le spectacle non de nos dissensions, somme toute naturelles, mais d’une forme d’incohérence qui augure mal de notre avenir, tant la passion des uns aura débordé la raison des autres. Ce jour-là aura pour le moins révélé la faillite sinon la faille du CCAF Paris (Conseil de coordination des Associations arméniennes de France). En effet, on suppose que ces protocoles, en raison de leur importance historique, ont fait l’objet d’âpres discussions au sein de cet honorable conseil dit de coordination. Que ces mêmes discussions ont dégagé un choix à faire, une attitude à prendre et que toutes les composantes avaient décidé de s’y conformer. Or, visiblement, il n’en a rien été. L’enjeu a fait éclater la bulle qui n’avait réussi jusque-là qu’à gérer nos 24 avril. La logique de parti l’aurait-elle emporté sur la discipline démocratique ? Toujours est-il que ce 2 octobre, les membres éminents du CCAF auront manqué d’accorder leurs violons. Ainsi, après des années d’efforts honorables, ce conseil dit de coordination montra ce jour-là ses propres limites et par là-même révéla nos propres pathologies. Il est aisé de comprendre qu’elles tiennent au fait que les uns, au nom de je ne sais quelle légitimité, s’estiment autorisés à parler au nom de tous les autres, à s’ériger en uniques défenseurs des intérêts arméniens, à monopoliser tout ce qui se pense et se fait autour du génocide et de son corolaire négationniste. Qui, ce jour du 2 octobre, a réussi à prendre ma voix en otage au point qu’on l’ait absorbée dans une diaspora profondément irritée à l’idée qu’on veuille toucher à son génocide ? Qui m’a ôté ma liberté de penser autrement cette histoire de protocoles ? Le CCAF serait-il devenu un machin qui se mâche comme un chewing-gum ou une organisation qui s’efforce de représenter honnêtement et raisonnablement les voix arméniennes de France ? De la même manière que la Fédération euro-arménienne, dont on aurait du mal à ne pas saluer  par ailleurs le travail d’alerte accompli au plan européen, outrepasse ses prérogatives quand elle s’arroge le droit de lancer des proclamations péremptoires au nom de tous les Arméniens. Evoquant une  déclaration faite par sa présidente,  en date du 12 octobre dernier, l’agence NOVOSTI  rapporte : « Hilda Cheboyan [sic] a souligné que le président Serge Sargsian, dans son adresse à la nation du 10 octobre, a éludé les références au génocide arménien, à la reconnaissance des frontières turco-arméniennes et au conflit du Haut-Karabakh. Ces trois concessions ont été sévèrement condamnées par les Arméniens qui estiment que la Turquie doit assumer la responsabilité politique et juridique de ses crimes contre le peuple arménien ». Si j’appartiens à ces Arméniens qui estiment que «la Turquie doit assumer la responsabilité politique et juridique de ses crimes contre le peuple arménien », que je sache je n’ai jamais pensé que  Serge Sargsian faisait des concessions pour le condamner sévèrement. En conséquence, parmi ces « Arméniens qui estiment que… », on aurait dû reconnaître que d’autres, à l’instar de messieurs Aznavour, Alain Terzian (président de l’Académie des Césars) et Alexis Govciyan (président du CCAF), estimaient différemment cette affaire de protocoles. Histoire de ne pas les censurer, ni de les mépriser en faisant comme s’ils n’existaient pas.

Les Arméniens aspirent à l’unité. Mais unité ne signifie pas uniformité. Il est naturel et souhaitable que s’élèvent des voix différentes même quand il s’agit d’une cause unique comme la lutte contre le négationnisme de l’État turc. L’équilibre s’établit quand toutes les composantes sont prises en compte et que les tendances minoritaires se plient aux exigences d’une orientation majoritairement choisie. L’histoire a fourni aux Arméniens des événements si extrêmes qu’ils ont déchaîné des passions non moins extrêmes : génocide, soviétisation, tremblement de terre,  pogroms, guerre, négationnisme, etc.  De quoi perdre l’esprit, mais surtout le sens de l’unité nationale. L’étonnant est de constater qu’en dépit de nos divisions, les Arméniens tiennent toujours le cap. Mais pour combien de temps ? De fait, ceux qui chez nous sont prêts à céder du terrain au nom du principe d’unité deviennent  rapidement la proie de ceux qui vandalisent sans vergogne l’esprit démocratique. Certes, et contrairement à ce que l’on devrait penser, on pourrait leur donner raison à ces prédateurs arméniens de la cause arménienne. En effet, la diaspora en France a été, au cours de son évolution, dans l’incapacité de s’organiser en société comportant des représentants élus. (Et en dépit des tentatives et des propositions faites, elle n’est pas près d’y parvenir). Devant les assauts répétés du négationnisme turc, force était que quelques-uns  montent au créneau sans attendre. Ceux qui avaient une tradition de combat politique l’ont occupé de leur propre initiative. Mais la frontière reste poreuse entre défendre les intérêts des Arméniens et défendre les intérêts de son parti. Un système pervers ne peut qu’engendrer des comportements pervers. Cette anomalie est d’autant plus dommageable qu’elle contribue au déséquilibre de nos choix, qu’elle alimente nos dissensions et empoisonne les tentatives unitaires. Mais si la diaspora n’est pas une, je veux dire organisée dans la défense d’une seule cause, comment dès lors pouvons-nous espérer faire contrepoids aux anomalies politiques et sociales qui sévissent en Arménie quand le peuple souffre de notre impuissante capacité à atténuer ses souffrances ? Comment dès lors cette diaspora peut-elle espérer s’inscrire dans les rapports diplomatiques arméno-turcs en tant qu’entité nationale ayant des droits et des revendications à faire valoir ? À quand un Congrès Mondial Arménien ?

Oui, il est un fait que certains disposent du génocide en véritables prédateurs. Ils ont l’ancienneté du combat avec eux, ils ont l’argent, ils ont la force mobilisatrice et donc ils prétendent posséder seuls le droit, la science et la sagesse. À eux donc le destin de la diaspora arménienne. Pour y arriver, ils sont prêts à tous les compromis, vu qu’ils ont tous les droits et que ces compromis ne peuvent être que sages et scientifiques. Je ne leur reprocherai pas leurs compromis d’hier, la confusion des temps et l’urgence des décisions à prendre incluant des risques inéluctables. Ni que leur terrorisme publicitaire comportait un plan B pour leurs auteurs (terme pudique pour exprimer une échappatoire vers la vie sauve) et rien pour ces gens qu’on massacra par centaines en guise de représailles.(« What kind of heroism is it when the heroes survive and the people perish? », écrit Ara Baliozian dans son billet du 14 octobre 2009).  Mais que ces fanatiques de la chose arménienne aient largement joué dans la cour d’un Kotcharian et de ce même Sarkissian qu’ils nous demandent aujourd’hui d’abhorrer me laisse pantois tant ils oublient que le sang de ces années là tache aussi leur costume. En d’autres termes, après avoir longtemps dit oui-oui à un pouvoir trouble et inquiétant, les voici partisans du non, baladant à leur gré une diaspora qu’ils manipulent au rythme d’un métronome.

Certes, il  n’est jamais trop tard pour se réveiller de ses erreurs. Mais il est des erreurs dont on ne se relève pas. Car ceux qui avaient le droit, l’ancienneté, l’argent, la force mobilisatrice n’ont-ils pas irrémédiablement dévoyé la culture de la diaspora. Ils l’ont atrophiée à force de la gaver d’histoire, de rancœurs et de rancunes. Ils veulent regagner, ce que leur naïveté, leur arrogance, leur narcissisme idéologique ont fait perdre à la nation arménienne. Quitte à mettre en péril le peu qui nous reste, ce territoire qui n’aspire qu’à vivre en paix, à prospérer et à respirer au sein de frontières stables. Ils dressent leurs enfants pour les transformer en instruments au service d’idéaux passéistes, et peu soucieux de leur liberté, ils en font des robots aboyeurs de conneries mystiques. À force de fuir ou d’éloigner ceux qui alimentaient l’esprit critique, ils se sont aveuglés sur eux-mêmes. À force de développer le goût de la revanche, ils se sont fanatisés contre leur propre peuple. Car le fascisme arménien est une production du fascisme turc. Mais son champ d’exercice a été la culture arménienne qu’il a gangrenée de mythes destructeurs, d’utopies fumeuses et de censures secrètes. Et il inspire aujourd’hui les répugnances les plus profondes même auprès des jeunes Arméniens soucieux d’apporter sa pierre à l’édification morale du monde. Or sans relève, la diaspora ne s’en relèvera pas.

Denis Donikian

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14 octobre 2009

CREATION DE L’OBSERVATOIRE ARMENIEN

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Paris, 14 octobre 2009

Communiqué de presse n°1

Aujourd’hui, il apparait que la Cause du peuple arménien en son entier, de la Diaspora à la République d’Arménie et celle du Karabagh se trouve au cœur de fortes contradictions.

Les  soussignés sont d’avis d’attribuer la situation actuelle aux conditions géopolitiques présentes, mais aussi pour une grande part, à un déficit de réflexion collective arménienne dans les domaines économique, politique, social, culturel. Nous considérons que ce déficit prend ses racines dans la décapitation de l’élite intellectuelle arménienne par la Turquie le 24 avril 1915, celle qui a suivi en URSS en 1936 lors des purges staliniennes et par la dispersion forcée de la nation arménienne. Nous avons désormais pour devoir d’en effacer les effets négatifs de façon consciente et volontaire.

Les soussignés annoncent la création de l’OBSERVATOIRE ARMENIEN qui a pour mission de mener une réflexion approfondie, réaliser des  études et investigations, organiser conférences et colloques utiles à la compréhension du monde arménien et de son environnement présent et à venir. Il se veut lieu de production intellectuelle au profit des centres de décisions arméniens de diaspora et de la République d’Arménie : associations, églises, partis politiques, ministères, gouvernement et chefs d’Etat, tous sont invités à bénéficier du travail de l’Observatoire. Il se veut un lieu d’excellence, visant la collaboration et l’ouverture aux jeunes chercheurs, aux universitaires et experts économiques, financiers, politiques, aux intellectuels et artistes, et à toute personne partageant un certain niveau d’exigence. L’OBSERVATOIRE ARMENIEN assure la liberté d’étude et de recherche, fondée sur l’intégrité intellectuelle, gage de progrès et de réussite collective.

Nous sommes convaincus que les raisons d’espérer existent, que les potentiels de progrès sont présents mais inexploités, que le peuple arménien est capable de donner naissance aux idées, aux hommes et aux femmes aptes à affronter positivement les difficultés d’aujourd’hui et à assurer le développement réel de nos intérêts nationaux pour demain. L’émergence d’une nouvelle réflexion collective arménienne, adaptée à notre temps, dans laquelle et pour laquelle pourraient s’exprimer les générations nouvelles, est l’un des grands besoins actuels du peuple arménien et un gage de sa réussite. Nous entendons y apporter notre contribution.

Robert Aydabirian, Mihran Amtablian, Gerard Guerguerian,

Haroutioun Khatchadourian, Sarkis Shahinian.

Adresse e-mail: contact@observatoirearmenien.org

CREATION OF THE ARMENIAN OBSERVATORY

Paris, October 14, 2009

Press release n°1

Today the Cause of the Armenian people, from the Diaspora to the Republic of Armenia and to Karabagh, is subjected to serious contradictions.

The undersigned, while recognizing the impact of current geopolitical conditions on the present situation, reckon that the latter results from a lack of collective Armenian reflection in the economic, social, cultural and political areas. Such lack of collective reflection is due to the beheading of the Armenian intellectual elite by Turkey on April 24, 1915, then by the stalinian purges in the Soviet Union starting from 1936, and finally to the forced dispersion of the Armenian nation.

The undersigned are announcing the creation of the ARMENIAN OBSERVATORY, whose mission is to conduct deep reflection, to complete studies and enquiries, to organize conferences and workshops useful for the understanding of the Armenian world as well as its current and future environment. The Observatory shall be a place of intellectual production benefiting decision centres of the Diaspora and the Republic of Armenia: associations, churches, political parties, ministries, governments and state leaders will be invited to take advantage of the Observatory’s work. The Observatory shall be a place of excellence, looking for opening to and collaboration with young researchers, academics, economic, financial and political experts, intellectuals and artists, and everyone else sharing equal standards. The Armenian Observatory guaranties total freedom in study and research based on intellectual integrity that is a prerequisite for progress and collective achievement.

We are convinced that reasons for hope do exist, that potential for progress is out there yet under-exploited, that the Armenian people is capable of producing ideas and men and women able to positively confront today’s difficulties and to promote the efficient development of our national interests. The emergence of a new Armenian collective reflection, fitted to our time, in which and for which new generations could express themselves, is one of the dire needs of the Armenian people and a key to its success. We intend to contribute to it.

Robert Aydabirian, Mihran Amtablian, Gerard Guerguerian,

Haroutioun Khatchadourian, Sarkis Shahinian

e-mail: contact@observatoirearmenien.org

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