Ecrittératures

5 mars 2013

Elections ou la tactique du chaos.

 

kreatoup de Mkrtitch Matévossian

kreatoup de Mkrtitch Matévossian

Jeu de mots sur kvéatoup (urne électorale) transformé en kréatoup ( urne criminelle)

 

A l’heure actuelle, le contexte postélectoral montre une Arménie partagée entre ceux qui croient au ciel et ceux qui s’en méfient. Les uns imaginent un ciel radieux, les autres craignent des ciels de tempêtes. Les premiers veulent oublier les parapluies, les seconds ne sortent pas sans eux. La politique de ces derniers est même essentiellement une politique du parapluie. Pour se défendre contre les déluges de feu qui menacent, ils ont échafaudé toute une stratégie autour du parapluie avec la conviction que pour éviter la guerre, mieux vaut s’y préparer.

Ainsi donc, entre le transparent Raffi Hovanissian  et le sombre Serge Sarkissian, qui entendre,  qui croire ?

Or, nous voici à un moment de son histoire où l’Arménie joue son destin sur cette question. Car autour de cette inquiétude s’accumule toute l’électricité d’un peuple aux abois, tandis que la diaspora continue comme si de rien n’était à exciter ses énervements sur ses propres chevaux de bataille.

Certains observateurs voient dans les manifestations actuelles une lame de fond inédite accompagnant une profonde volonté de changement. Ils oublient que l’Arménie est coutumière de ces mouvements de protestation postélectoraux comme en 1996, 2003 et surtout 2008. Ils oublient également que si Raffi Hovanissian a bondi de ses 5% ordinaires à ce beau 36,7%, c’est moins en raison d’un programme excitant que sous l’effet d’un dégoût général pour le système Sarkissian, ses méthodes et sa clique.

Voici donc Raffi Hovanissian promu nouveau messie. Brusquement et contre toute attente, le voici investi d’une immense confiance populaire. C’est que l’homme, issu de la diaspora, incarne aux yeux des gens une voie politique nouvelle, pure de toute connivence avec l’oligarchie monstrueuse qui s’engraisse en gangrenant la nation. De ce fait, il porte l’ultime espoir dans un pays à bout d’espérance, celui d’un changement radical dans la vision de la chose publique.  C’est qu’hier les présidents ne juraient que par l’Arménie, entité historique et abstraction symbolique investies d’un fort tropisme par tous ceux qu’on appelle Arméniens. Avec Raffi Hovanissian, c’est l’homme arménien qui fait la substance vivante et souffrante de l’Arménie. Or ce point de vue change tout. Il rend à l’Arménie sa chair et il restitue à tout Arménien son humanité.  Et en politique, le social retrouve sa part et son importance. En effet, plus on respectera les Arméniens, plus on les rendra heureux ensemble, plus on tiendra compte de leur volonté commune, et plus leur énergie ainsi rassemblée confèrera au peuple une conscience collective apte à incarner cette terre humaine qu’on appelle Arménie. Démarche qui, si elle réussit dans un pays qui a tout pour la contrarier, aboutira à une véritable révolution des mœurs.

Certes, Raffi Hovanissian n’a pas l’expérience de la guerre. Guerre contre les oligarques, guerre contre les ennemis extérieurs. Mais quelle autre issue resterait-il sinon de lui faire confiance pour mener à bien le combat avec l’appui des lois et du peuple en vue de renverser les intérêts privés qui minent les intérêts de la nation. Nul n’ignore, et lui-même le premier, qu’il aura à repousser les poids lourds du régime, prêts à ne reculer devant aucune extrémité pour le neutraliser. La faiblesse de Raffi Hovanissian, c’est son angélisme diasporique. Dans le pire des cas, contre les machinations cyniques des autochtones les plus madrés, il ne ferait au pire qu’un martyr de plus. Quant à la guerre au Karabagh, si les signes avant-coureurs d’une reprise devaient se confirmer, il est certain que le peuple arménien n’aurait besoin de personne pour se lever comme un seul homme, de la même manière qu’il s’est spontanément porté au combat pour défendre l’Artsakh aux toutes premières heures du conflit.  

N’en déplaise aux amateurs de vin nouveau, ce cas de figure d’un Raffi Hovanissian à la tête du pays, n’est qu’une hypothèse dans la mesure où, comme nous l’avons déjà dit,  nous voyons mal notre Serge Sarkissian céder quelque pouce que ce soit de son pouvoir, même sous la pression de la rue. Et ce n’est pas la récente saisine de la cour constitutionnelle par le candidat malheureux pour annuler les élections qui changera grand chose. Dès lors, nous serions bien en peine de prévoir la suite des événements dans les mois et les années à venir en Arménie. Entre le pire et le moins pire, entre le chaos et la lassitude, que peut-il arriver ? Nul doute que pour l’instant, le pouvoir mise sur l’essoufflement contestataire. Sa patience ayant payé hier avec la déliquescence des meetings organisés autour de la personne de Lévon Ter Pétrossian, il peut jouer le même jeu et attendre que les gens se résignent à ronger leur frein dans leur maison. Mais cette fois, tout laisse imaginer que le pire peut mûrir et se développer en une sorte de surenchère verbale entretenue par l’activisme des réseaux sociaux, l’exacerbation des mouvements civiques et le jusqu’au-boutisme de ceux qui ont touché le fond. Reste à savoir si le peuple arménien peut se permettre le luxe d’une révolution dans un contexte géopolitique qui est loin de lui donner les coudées franches. Et si, à l’instar des révolutions arabes, ses fils iraient jusqu’à se sacrifier pour elle. Et dans ce cas, on peut se demander si de son côté, le pouvoir cèderait à la tentation d’un second 1er mars 2008, conscient des dégâts moraux et des risques d’instabilité qu’il provoquerait.

Pour l’instant, Serge Sarkissian se réjouit publiquement et avec toute l’ironie dont il est capable, d’une opposition active afin de passer pour un grand démocrate aux yeux des pays occidentaux qui ont entériné et même salué sa réélection.

En réalité, en fin stratège de la politique qu’il est, Serge Sarkissian a mis en pratique une tactique du chaos dont il sort gagnant aujourd’hui et sortira gagnant demain.  Car l’homme de pouvoir est celui qui a pouvoir sur tout et même sur le temps politique tant qu’il est capable de l’orchestrer à sa guise.

Sa machinerie électorale se déclenche en amont des échéances de février, quand il met hors course les personnalités les plus dangereuses : Lévon Ter Pétrossian, Vartan Oskanian et Gagik Tsarukian, soit par le défaitisme et le découragement, soit par la menace fiscale, soit par le chantage. De sorte que le peuple ne pourrait plus avoir d’autre choix sérieux qu’entre Serge Sarkissian et Sarkissian Serge.  

Deuxième acte d’une élection devant lui assurer la victoire, celui des fraudes massives (bourrage des urnes, vote des morts et des expatriés, pressions sur les fonctionnaires et les militaires, etc..).  La feinte est d’aveugler son monde en se proclamant partisan d’élections propres et exemplaires avec l’intention non avouée de ne rien changer aux pratiques frauduleuses. De ce fait, il réussit à tromper les observateurs occidentaux et à tromper son peuple, car les vœux pieux ne seront suivis d’aucune avancée réelle, d’aucune recommandation, et une fois l’élection faite d’aucune sanction.

Le troisième acte est le couronnement d’une stratégie fondée sur l’organisation du chaos grâce auquel il va donner à penser aux plus réalistes des citoyens que faute de se présenter comme un sauveur par affection à l’instar de ce Raffi, il pourrait se camper dans la figure du sauveur par nécessité. La première réponse de Serge Sarkissian à Serge Tankian est à ce point significative qu’elle prend à contre-pied tout ce pour quoi les gens manifestent.  A savoir qu’il a renforcé l’Arménie, organisé les meilleures élections de ces 21 dernières années et que les « défauts » constatés n’auraient de toute manière eu aucun impact sur le résultat. Une chanson déjà entendue. Mais le plus fort de cette stratégie du mensonge, c’est  de brandir la menace d’une bombe qui pèserait sur le pays et qu’il serait, lui Serge Sarkissian, le seul capable de désamorcer pour éviter l’autodestruction de l’Arménie.  Or, il ne faut pas être grand observateur pour admettre que ce même Serge Sarkissian a poursuivi, après les deux autres présidents, une politique de destruction du tissu social, de détérioration de la confiance et d’émigration massive. Qu’il n’a construit aucune usine, qu’il n’a pas su écouter les plaintes de la rue et qu’il n’a pas cherché à enrayer l’hémorragie galopante. On peut donc douter que l’histoire le retienne comme un président qui a renforcé le pays. Au contraire, en encourageant en sous-mains une bourgeoisie maffieuse soumise à ses intérêts politiques, il porte la responsabilité de l’avoir fragilisé, affaibli, divisé contre lui-même. Et le tour de magie consiste aujourd’hui à jeter de la poudre aux yeux des naïfs en affirmant que le pays a besoin d’un homme fort pour le sauver. Or quel homme peut donner l’assurance de sauver l’Arménie de son autodestruction sinon celui-là même qui a l’expérience du combat ?

Dès lors, le peuple arménien qui serait menacé d’autodestruction se trouve poussé à prendre pour sauveur le propre orchestrateur de son chaos, lui-même et uniquement lui, Serge Sarkissian.

C’est que le paradoxe du mandat de Serge Sarkissian, c’est d’avoir cherché la stabilité du pays et d’avoir réussi à le détruire. De fait, cette stabilité existe en ce sens que le statu quo avec l’Azerbaïdjan est toujours en place. Mais stabilité aux frontières toujours relative, et qui a été gagnée au prix d’une profonde instabilité intérieure. Pour lui, la détermination aux frontières est tout. Car sans elle que vaudrait la vie à l’intérieur ? 

Dans ce cas de figure, se sentant investi d’une mission sacrée à l’égard des générations futures, quitte à s’aveugler sur les souffrances du présent, Serge Sarkissian ne fera aucun pas en arrière pour céder du terrain à un Raffi Hovanissian qu’il peut juger dangereux pour le pays.

Ainsi donc, rien n’est vraiment possible en Arménie, rien d’autre que la force aux frontières au prix d’un cauchemar sans fin dans les cœurs. Pas d’autre destin désormais pour les Arméniens que celui d’une servitude volontaire.

 

Denis Donikian

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24 février 2013

L’Etat immoral

 

Pré-élections présidentielles par Mkrtitch Matévossian

Pré-élections présidentielles par Mkrtitch Matévossian

 

Comme il fallait s’y attendre, les dernières élections en Arménie ont été entachées de fraudes, massives diront certains, sans incidence estimeront les autres. Pour ces derniers, les fraudes électorales seraient donc comme le sel. Outrepasser la règle n’aurait aucune incidence sur le goût de vos dolmas et ne devrait pas vous empêcher de les manger. Eh bien, allez-y ! Mangez-les salés si ça vous chante ! Et voyez si votre palais tiendra le coup longtemps ! Depuis l’indépendance, les Arméniens trouvent que la dose de sel électoral dépasse le supportable. Voilà vingt ans que le sel de la politique officielle leur brûle la langue et leur incendie le cerveau. Pendant ce temps, les maîtres fraudeurs mangent leurs dolmas en toute quiétude. Si le sel venait à leur piquer la langue, ils seraient indignés et s’en prendraient au chef de cuisine. Mais l’indignation n’est pas d’actualité en politique. L’indignation morale, c’est l’argument des opposants quand l’amoralisme des intérêts est celui du pouvoir.

L’Arménie a-t-elle le devoir de respecter la morale électorale ou l’obligation de défendre ses intérêts ? C’est toute la question. En d’autres termes, l’environnement hostile (Azerbaïdjan et Turquie)  et problématique (Géorgie et Iran) dans lequel elle se trouve, lui permet-elle d’être morale ou lui enjoint-elle de ne pas compromettre ses intérêts ?

La réponse à cette question est d’autant plus difficile que l’Arménie a réussi la gageure de se donner des airs de société stable dans un contexte de guerre fiévreux. D’autant plus stable qu’elle a réussi parfois à faire oublier qu’elle était en guerre. Or, reste à savoir de quel côté doit pencher la conscience d’un président. Certainement du côté des intérêts de la nation, quitte à exiger d’elle des sacrifices et des souffrances aussi nécessaires qu’il les voudrait provisoires. Mais 90 % du peuple arménien souffre moralement ou physiquement et la conscience immédiate de ces citoyens porte sur leur intérêt à moins souffrir. C’est pourquoi, leurs revendications sont d’ordre social alors que le président n’a d’autre préoccupation que la pérennité de la nation dans son histoire. Quand les citoyens les plus précaires se battent quotidiennement pour ne pas crever, le président se démène pour que la nation arménienne ne soit ni anéantie ni asservie.

On est donc dans une véritable quadrature du cercle. Concernant les Arméniens de la diaspora, les uns souffrent de voir la grande majorité des Arméniens d’Arménie souffrir au nez et à la barbe des nantis les plus arrogants, les autres soutiennent la force tranquille d’un président qui doit accepter d’être impopulaire  pour ne pas vendre le pays.

Dès lors, nous pouvons comprendre que le président Sarkissian, homme de guerre et Karabaghtsi, soit hanté par une conscience obsidionale, comme le fut son prédécesseur. Ce complexe de la citadelle assiégée induit des comportements d’autant plus extrêmes qu’ils répugnent à toute soumission à aucune morale reconnue par les instances internationales. S’il affiche de temps en temps des colères éthiques, c’est pour fustiger ses ennemis (comme le président Aliev  pour avoir gracié et érigé en héros le boucher Ramil Safarov). C’est que la morale du président Sarkissian est et restera toujours une morale de l’intérêt.  Ce principe vient une fois de plus de prévaloir lors des dernières élections, suivant en cela l’exemple de ses deux prédécesseurs. Dans ce cas de figure, le président  Sarkissian a pour morale politique de ne pas respecter la morale ordinaire des hommes. Conformément au principe machiavélique de tout faire pour conquérir le pouvoir et de tout faire pour le conserver. L’homme qui tient tête à l’Azerbaïdjan, qui tient tête à l’Europe, qui ruse avec la Russie, qui a su neutraliser les grandes gueules de l’opposition et qui a réussi à faire le désert autour de lui avant les élections présidentielles fera une bouchée de Raffi Hovanissian. Qu’on se le dise ! Et qu’on le dise au principal intéressé.

 

*

Tout d’abord aujourd’hui, mais bien moins qu’hier, force est d’admettre que ces élections ont encore une fois montré l’immaturité politique tant de ces électeurs qui librement voté sous la force d’une contrainte, d’un chantage ou d’un billet que de ceux qui se sont érigés en agents de cette force.

Le score de Raffi Hovanissian de 36,7 % en a surpris plus d’un. Sûrement le président sortant lui-même et tous les Républicains à sa suite. Un score réel mais faussé par les fraudes adverses. Raffi Hovanissian se sent dès lors pousser des ailes de président. Défalquant ces fraudes du score de Serge Sarkissian, il se déclare l’élu du peuple arménien et va réclamer son dû auprès de l’usurpateur. Comme si les fraudes étaient précisément quantifiables et comme si Serge Sarkissian avait cessé d’être lui-même pour accepter de lui céder son fauteuil. Dès lors, voilà que cette brusque poussée de la confiance populaire au bénéfice de Raffi Hovanissian lui monte à la tête. Et ce que n’a pas réussi Lévon Ter Pétrossian, Raffi Hovanissian croit pouvoir le faire en soulevant ses partisans jusqu’à la victoire finale.

Raffi Hovanissian, c’est l’anti-Sarkissian. Qui ne s’en réjouirait ? Après la déroute de Ter Pétrossian, renvoyé à ses chères études par la force des lassitudes, Raffi Hovanissian représente le guide de substitution, le sauveur, le messie dont le peuple a besoin pour respirer l’air du pays plutôt que de s’empoisonner le cerveau avec le climat délétère qu’ont orchestré  Sarkissian et sa clique oligarchique. Raffi Hovanissian est un homme des deux mondes, venu de la diaspora et vivant en Arménie. Relativement pur ( bien qu’il ait fricoté comme ministre des affaires étrangères avec Ter Pétrossian), net de tout lien avec la grande bourgeoisie des maffieux, homme du renouveau, admirablement secondé par des hommes et des femmes qui n’ont jamais hésité à descendre dans la rue pour défendre les droits des citoyens (Zarouhie Postandjian, Ludmilla Haroutunian…), Raffi Hovanissian veut préserver l’avenir des enfants et n’hésite pas à réveiller les mythes pour donner à rêver à des gens qui sont au fond du trou.

On peut espérer qu’avec lui, la diaspora sera respectée et mise à contribution comme une entité nationale à part entière. Le ministère actuel qui lui est consacré, en s’imposant à la diaspora plutôt qu’en mettant en œuvre un partenariat véritable, n’a fait que réveiller des méfiances et susciter des sarcasmes. On aurait pu attendre qu’un membre de la diaspora soit invité à remplir par exemple une fonction de vice-ministre. Mais non. Ce ministère n’est qu’une façade pour rapatrier l’argent de la diaspora sans aucune contre partie. Sachant que les ambassadeurs d’Arménie, distributeurs de médailles, n’ont pas d’autres consignes que de flatter les uns et les autres pour mieux les manipuler. Avec Hovanissian, il est certain que la confiance de la diaspora envers la mère patrie trouverait une voie nouvelle pour des investissements qui ne seraient que bénéfiques au pays et à la population.

Pour ce qui est des représentants de la diaspora de France, on ne peut que déplorer le silence complice qu’ils se sont toujours gardés de briser pour dénoncer les malversations électorales actuelles, les atteintes aux droits démocratiques ou la grande misère des Arméniens. Leurs raisons sont plus que déraisonnables. Le CCAF, généralement si prompt à jeter la pierre sur les moindres fautes morales de nos ennemis de toujours  ferait bien d’admettre que son mutisme, son défaut d’indignation, l’absence de toute déclaration portent préjudice au travail des démocrates en Arménie et contribuent à encourager la corruption. D’ailleurs, ces frauduleuses élections dont le caractère honteux se répercute sur les Arméniens du monde entier dessert la cause même de la reconnaissance de notre génocide en ce qu’elles jettent la suspicion sur nos revendications de justice et de vérité.

Il reste que Raffi Hovanissian, colosse aux pieds d’argile, donne l’impression d’être un sentimental exalté comme en produit souvent notre diaspora. Et que peut un romantique de la patrie contre un cynique de la nation ? C’est le pot de terre contre le pot de fer. Serge Sarkissian en a vu d’autres. C’est un stratège qui a usé plus d’un adversaire sous la râpe de ses ruses. C’est que la machine républicaine fonctionne avec l’aide des oligarques qui viennent manger dans sa main pourvu qu’ils puissent sauvegarder leurs intérêts.

Si l’Arménie était un pays normal, et Serge Sarkissian moins un homme de clan qu’un politique soucieux de respecter la voix du peuple, Raffi Hovanissian serait choisi pour être son premier ministre. Mais les conflits seraient tels que la cohabitation tournerait vite au pugilat. Car ce sont deux cultures de la politique qui seraient en concurrence. Un autre poste ministériel ne saurait combler les espérances dont Hovanissian a été investi par ses électeurs. Par conséquent tout laisse à penser que l’Arménie est tombée dans un traquenard dont la population ne sortira pas indemne.

La reconnaissance de ses erreurs par Serge Sarkissian durant sa campagne n’était qu’une ruse électorale de plus pour amadouer les votants. Oubliant que les « erreurs » d’un homme politique sont des catastrophes sociales. Sarkissian est lui-même l’erreur politique du pays et une catastrophe à lui tout seul. Son dernier mandat n’a été marqué par aucune réforme au bénéfice du peuple.  Plutôt que de créer des usines, il a poussé les Arméniens à s’expatrier. Car si l’homme est remarquable, c’est pour le peu de souci qu’il a du bien public, donnant ainsi l’exemple de l’arbitraire, du cynisme et de l’amoralisme à l’ensemble des jeunes générations. Il n’a pas compris que la sécurité nationale pour laquelle il milite presque exclusivement ne va pas sans une confiance du peuple envers son chef. La fracture politique est aujourd’hui à son comble et va certainement s’aggraver. Sarkissian n’aura pas cru qu’un pays fort est avant tout un pays où la démocratie joue à plein, où chaque citoyen est une vie qui comprend son développement dans sa relation au développement des autres. Relation qui en l’occurrence se ferait aussi avec les membres de la diaspora comme partie prenante d’une même famille culturelle.

Pour l’instant, le peuple arménien devra certainement encore attendre. Serge Sarkissian ne changera rien à l’état des choses pour la raison qu’il ne changera pas lui-même. L’atmosphère toxique va se poursuivre et la désespérance obliger certains à quitter le pays. Mais c’est par le pourrissement que viendra le changement. Nul doute qu’après cinq années de vaches maigres et d’aigre vie, les Arméniens, incapables de révolution violente, atteindront enfin le bout du tunnel.

Denis Donikian

 

 

 

2 mai 2012

Tracteurs et détracteurs

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 4:59
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Photo Dzovinar

Prépuce inversement proportionnel à la taille du personnage.

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L’Arménie qui se démarque en tout des autres pays du monde, pourrait fournir une longue liste de sujets sortant de l’ordinaire. Par exemple, premier du XXème siècle dans la catégorie génocide, plus grand nombre de joueurs d’échec au kilomètre carré, chanteur de taille inversement proportionnelle à sa longévité, ou présidents dans la série fraudeurs, les maîtres chanteurs de son indépendance, trois qu’elle peut vous aligner comme des perles de culture pour un collier de chien.

Mais chose qu’on ne trouve nulle part ailleurs, notamment dans des pays pauvres, l’Arménie possède plusieurs Botero. Du vrai bronze. Sauf un. Un de chair et d’os, un Botero beau taureau qui a pour nom Dodi Gago, alias Gagik Tsarukian, chef du Parti Arménie Prospère dit BHK, et une fortune inversement proportionnelle à la misère de son peuple. (Comme il se doit peuple pour 50 % affamé, pour 5 affameur, désespéré pour ceux qui restent sans le désirer…) Bien nourri dès sa montée en grasse en ce monde par une mère qui ne cache pas à qui veut l’entendre que son rejeton n’aime pas payer des impôts, surtout pas pour qu’un cravaté présidentiel aille dilapider ses bénéfices spéculatifs à Monte Carlo sur les tables de jeux. Pour autant l’homme prospère aime à faire profiter son peuple de sa prospérité quand d’autres ne penseraient qu’à faire prospérer l’or prospérité même. Ce que ne fait pas l’Etat, Dodi Gago le fait. Il prête, il donne, il soulage, il rassasie le temps d’une faim ou d’une soif… C’est que l’Arménie des Arméniens est fière d’avoir un bon Samaritain hors Samarie.

Or, voilà qu’en ces temps d’élections, où beaucoup qui se font appeler sont les mêmes qui sont élus, Dodi Gago se répand dans le pays en multipliant ses grâces même si c’est du genre moins désintéressé que le Christ décuplant les poissons et les pains. Ainsi, pour égayer sa campagne électorale, c’est par dizaines que Dodi distribue ses cadeaux. Des tracteurs dans des campagnes à bout de nerfs.

Mais comme tout tracteur a son détracteur, les autres partis voient dans ses machines rurales des machinations machiavéliques. Car en vérité, je vous le dis, la donation tractoriale est une variante d’aliénation électorale telle qu’on l’a mise en pratique en vingt ans d’indépendance. Alors que les partis d’opposition cherchent à dissiper les rideaux de fumée qui pèsent sur chaque élection, les partis au pouvoir ennuagent les électeurs tout en protestant qu’ils feront propre, pur et européen. C’est qu’en Arménie et chez les Arméniens l’esprit de façade n’est rien et les magouilles en coulisses sont tout. Sous couvert de grande compassion pour des gens qui souffrent, notre Sieur Botero de chair, qui sut s’accointer avec deux coquins présidentiels au moment opportun, comprendre par opportunisme,  donne aux naïfs pour mieux les obliger au service de ses intérêts.

En réalité, ces dons tout généreux, tout sourire qu’ils puissent paraître, ne sont que des formes cyniques de mépris. C’est qu’on méprise ainsi le jugement électoral des Arméniens en les infantilisant par des jouets, qu’on les prête ou qu’on les donne. Surtout quand ces Arméniens n’ont pour sauveurs que des magnats faussement providentiels, quand l’Etat ne joue pas son rôle, et que ses représentants costumés n’ont ni le respect des lois, ni le souci des hommes.

Denis Donikian

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Voir aussi : JEUX DU CIRQUE EN ARMENIE

23 juin 2009

Rues en rut en Iran et en Arménie

Le viol des urnes vaut révolution. Désormais, nous savons que l’Arménie et l’Iran ne partagent pas seulement une frontière commune. Elles sont sur la même longueur d’onde électorale : le fraudeur reconnaît sa fraude, mais la tient pour négligeable. Or, l’électeur ne l’entend pas de cette oreille. « Où est mon vote ? » crie l’Iranien de la rue. On lui répond par la répression. Le sang a coulé en mars 2008 sur les trottoirs d’Erevan comme en Iran aujourd’hui. Mais l’Arménie est un pays plein de sagesse, elle croit à la révolution pacifique. Lévon Ter Pétrossian prône la désobéissance civile. Après avoir prêché la révolution, Mir Hossein Moussavi invite ses partisans à la retenue. Dans les deux cas, on affirme que toute protestation contre des fraudes électorales constitue un droit. Comment Serge Sarkissian et Mahmoud Ahmadinejad peuvent-ils croire un seul instant qu’un citoyen trompé va rentrer chez lui et continuer sa vie comme si de rien n’était ? Quel recours a-t-il sinon de descendre dans la rue et de tout casser ? Le pouvoir qui foule impunément au pied un droit fondamental comme le droit de vote court à sa perte. L’usurpateur devra vivre avec les hurlements de la rue.

On remarque toutefois que les hurlements iraniens s’entendent plus facilement dans les capitales démocratiques que ceux des Arméniens qui remplissent Erevan depuis plus d’un an. Pourtant, ce qui se passe en Iran est l’exacte réplique des événements arméniens de mars 2008. Morts, émeutes, emprisonnements politiques des deux côtés. Il reste que les affaires arméniennes demeurent confinées dans les frontières de l’Arménie, tandis qu’en Iran l’écho se répand partout dans le monde. C’est que l’Arménie n’a pas de pétrole et prône une révolution par la patience. Sans oublier qu’il suffit à l’Iran de Mahmoud Ahmadinejad  d’éternuer pour inquiéter toute la région, Israël compris. Les Arméniens n’intéressent personne car ils n’inquiètent personne. Dès lors, le gouvernement peut tout se permettre, sans craindre le ridicule. Même de lancer un colloque pan-arménien des juristes pour le mois de septembre. On se demande ce que les juristes de la diaspora et ceux d’Arménie vont se dire. Pour les premiers, accepter l’invitation équivaudra à cautionner des comportements qui, ces derniers temps, ont jeté en prison des opposants politiques. On me dira qu’un juriste n’est pas un juge. Mais à quoi bon rappeler à un juge le sens du droit quand c’est le prince qui condamne et qui amnistie  ?

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