Ecrittératures

24 mai 2018

Les avatars du négationnisme turc

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN,Uncategorized — denisdonikian @ 10:27
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À y regarder de près, la méthode Erdogan pour nier le génocide des Arméniens ne manque pas d’air. Elle ne s’inscrit plus seulement dans le mensonge ou le nettoyage des archives, le recours aux historiens ou que sais-je encore. Non. Dans la bouche d’Erdogan le sublime, le négationnisme s’est sublimé en vertu humanistique ( osons ce néologisme pour éviter de salir le mot humaniste).

En Turquie, le mois d’avril voit régulièrement fleurir de surprenantes farces et attrapes pour répondre aux Arméniens du monde entier rappelant que le génocide ne tombera pas dans les oubliettes de l’histoire.Après avoir allégué que la guerre avait forcément fait des morts côté arménien comme côté turc, après s’être essayé à une lettre acrobatique de pardon sans pardon et tout récemment promis les yeux dans les yeux des historiens l’ouverture des archives militaires turques dans une version négationniste de leur authenticité, et dit qu’un musulman ne pouvait commettre un crime de masse, voici qu’Erdogan se fait le champion de la morale universelle en fustigeant Israël qu’il accuse de commettre quoi ? Mais un GENOCIDE voyons ! Oui, un génocide contre les Palestiniens pour le moins comparable au génocide subi par les juifs durant la Seconde Guerre mondiale.Rien que ça !

Même si les Palestiniens sont parqués dans une sorte de camp immense appelé Gaza, un esprit sensé aurait du mal à le comparer aux camps nazis voués à l’extermination des sous-hommes.

Par ailleurs, il y a loin entre un affrontement ethnique  et territorial, inégal et intolérable comme celui des Palestiniens et des Israéliens et l’anéantissement systématique des juifs.

Et même si les Israéliens se comportent de manière honteuse à l’égard des Palestiniens au regard de cette fameuse morale universelle, on ne peut à bon droit parler de génocide.

Mais Erdogan le fait. Et il le fait avec l’impudeur et l’impudence des falsificateurs de la vérité universelle.

Or, on sait bien pourquoi. Affirmer que l’autre est un génocideur, c’est prendre la posture de quelqu’un qui n’a à se reprocher aucun génocide dans son histoire. De la sorte, l’accusation permet de couvrir d’un nuage de fumée bon chic bon genre tout un siècle de massacres commençant avec celui des Arméniens et finissant avec celui des Kurdes.

Ce qui voudrait signifier qu’aux yeux d’Erdogan la pratique du nettoyage ethnique opéré par les Turcs depuis cent ans n’est que l’effet d’une guerre légitime contre le terrorisme. Remarquez au passage comme le terrorisme a bon dos. Et puisque la mode et le monde sont au terrorisme, Erdogan en profite pour inclure dans le terrorisme international, un pseudo terrorisme interne afin d’exploiter dans le droit fil d’une conception monoethnique de la Turquie un climat général d’affrontement justifié et d’impunité pour éradiquer les Kurdes.

Guerre donc, mais guerre de qui contre qui s’il vous plaît ? Guerre d’un terrorisme d’Etat contre des peuples qui défendent leur territoire et leur identité.Et quand Erdogan utilise un mot dur pour le balancer à la gueule d’un pays, c’est en réalité dans l’intention cachée de jeter loin de la Turquie l’opprobre qui macule la conscience collective des Turcs négationnistes. Israël pratique un génocide. Israël pratique un terrorisme d’Etat. Mais nous, les Turcs, non !

Israël grignote la terre des autres. Mais nous, non ! Nous n’avons pas pris leurs terres aux Arméniens, ni aux Grecs, ni aux Kurdes, ni aux Chypriotes. NON ! Les autres ont  fait pire. La France par exemple. Un génocide de 5 millions d’Algériens.

Quand Erdogan le manipulateur sort de son chapeau des idées de footballeur, le monde ne rit pas. Il se met à puer. A puer la sueur de la peur et le sang de la mort. Quand la vérité la plus flagrante est à ce point détournée de son sens, c’est la beauté du monde qui commence à dépérir.

La Turquie est belle, mais les Turcs négationnistes puent la bêtise et la barbarie.
Et le monde d’Erdogan pue l’Erdogan.

 

Denis Donikian

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7 mai 2015

LA ROSEE AZNAVOUR

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Les temps sont durs. Mais grâce au Dieu clément, ils nous sont devenus plus supportables.

Car Dieu nous a donné un fils.

Ouvrez le poste, radio ou télévision, un journal du soir ou de la veille, le Monde ou Paris-Match, un livre où fleurit une préface, libérez une porte, embrassez une fenêtre, ouvrez une lucarne ou un hublot et humez l’air du temps, que sais-je encore, déchirez un papier cadeau, écoutez siffler le train ou attendez dans un aéroport et constatez. Il est là. Bien là. Toujours là. Pas pour parler de lui seulement, donner une leçon de longévité ou laisser perler un souffle d’amour, ni évoquer ce qu’il chante ou l’enchante, mais pour être l’Arménie. Car il est son visage et il est sa voix. En vérité, je vous le dis, le visage et la voix de l’Arménie, c’est lui. Mal rasé comme une marmotte au lever d’un jour commémoratif, ou poudré comme une duchesse avant un bal médiatique, le timbre éraillé du parigot qui force le train de ses poumons ou la note fière qui cherche à monter plus haut que sa propre taille, il vous tombe dessus comme une rosée au petit déjeuner, vous accompagne comme une eau de source à votre table de midi ou vous tient la gorge au chaud en s’immisçant dans votre velouté d’asperges. Il peut même arriver qu’il vous berce avant de vous endormir ou qu’il cherche à obséder vos rêves. C’est un vin de vie qu’Aznavour.

Omniprésent Aznavour.

D’ailleurs, en ces durs temps de tempête, les Turcs redoutent d’ouvrir leur poste, radio ou télévision, un journal du soir, un hebdomadaire, le Monde ou Paris-Match, une porte de café, une fenêtre d’appartement, un hublot de navire les ramenant chez eux, d’entendre hurler un chien comme à Istanbul, capitale canine par excellence, ou d’attendre dans un aéroport. C’est qu’ils craignent de tomber sur lui, Aznavour, l’itinérant de la Cause, sur son image, sur sa voix, visage et voix de l’Arménie. A rentrer le cou, ils montrent, ces Turcs, qu’ils ne souhaitent pas être reconnus, comme à baisser la tête pour se faire disparaître, ou à tourner le regard pour viser une colombe, ou à prendre subitement leur téléphone en faisant semblant d’appeler un complice. Mais là encore, qui sait si Aznavour ne va pas leur sauter à la gueule en surgissant comme un diable de leur écran, montrer son visage ou faire entendre sa voix, visage et voix de l’Arménie.

Heureusement les Turcs ont Erdogan pour rester fiers d’être turcs. Mais plus heureux encore sont les Arméniens, car eux, ils ont Aznavour.

Erdogan pèse 100 ans de silence obtenu à prix d’or. Aznavour 1000 chansons qui bruissent de bonheur autour de la planète.

Erdogan, c’est 1,5 million de morts. Aznavour, 180 000 millions disques. Le bide contre le plein.

C’est que l’homme d’honneur a horreur du vide. Surtout l’homme européen. (Je ne parle pas ici de ces Européens vidés de toute honorable européanité, mais du peu d’hommes qui restent encore pour honorer l’Europe). Quand Erdogan parle, c’est le négationnisme qui lâche les chiens de ses obsessions. Avec Aznavour, c’est l’humanisme qui esquisse le sourire d’une vérité têtue et pacifique. Le premier s’écoute lui-même sans réussir à s’entendre car sa fierté d’être turc le conduit à ignorer son ignorance. L’autre est écouté par ses semblables, ses frères humains, qui sont légion.

Erdogan a des armes. Aznavour n’a que ses larmes. Des larmes d’amour. Aznavour pleure sur les Turcs qui ne savent plus pleurer sur l’homme et déplore que leurs armes soient source de larmes et de drames et que leurs yeux crachent du feu.

D’ailleurs à quoi reconnaît-on que la Turquie n’est pas un pays normal ? Au fait, qu’Aznavour n’y ait jamais été invité pour chanter sa « Mamma », pour inviter les uns et les autres à trousser des chemises ou pour prier ceux qui sont tombés afin qu’ils se relèvent. Alors que tous les pays du monde l’ont déjà fait ou presque, et certains plusieurs fois. Je veux dire d’aider à se relever ceux qui sont tombés et ceux qui tombent encore au souvenir de ceux qui tombèrent une fois et à jamais.

C’est qu’en Turquie, les Turcs ont peur qu’Aznavour finisse par leur tomber dessus comme la rosée du matin, par accompagner leur raki, ou qu’il arrive à leur tenir la gorge au chaud en s’immisçant dans leur yayla chorbasi. Sans oublier qu’Aznavour pourrait se substituer à leurs berceuses traditionnelles et assassiner leurs rêves d’assassins en les rendant doux comme des chats de Van et cléments comme des chrétiens de Syrie.

Aznavour, c’est le meilleur ambassadeur itinérant de la cause arménienne. A lui seul, et sans se fatiguer, il fait plus que Davutoglu qui fut ambassadeur à temps plein de la cause vide qui a vidé la Turquie de ses populations chrétiennes. Mais aussi mieux que toutes les associations arméniennes réunies pour conjuguer leurs divisions dans le but de couvrir les croassements du silence par les illuminations de l’histoire. Il suffit qu’Aznavour lève le petit doigt pour que les médias se mettent aussitôt à faire la danse du ventre et céder au tropisme de son érection charismatique.

Si la République d’Arménie a Serge Sarkissian, le président qui s’est élu lui-même, la diaspora arménienne a Charles Aznavour, son président virtuel qui n’a pas eu besoin d’élection pour se faire aimer. Il faut dire qu’à l’international, Aznavour a plus fait pour l’image de l’Arménie que Serge Sarkissian qui défait les Arméniens chaque jour au point de les forcer à l’exil. Il est vrai que l’exil des Arméniens, ça rapporte beaucoup à l’Arménie de Sarkissian. Mais ce n’est pas une raison. Il suffit qu’Aznavour apparaisse quelque part pour qu’aussitôt les Arméniens s’agglutinent autour de sa personne comme la ferraille qui se colle à l’aimant. Avec Sarkissian, c’est le contraire. Il agit en répulsif. C’est pourquoi il se montre rarement, sinon emmuré de gardes du corps.

Quand Aznavour fait un don au président de l’Arménie, le président fait don de ce don à lui-même, laissant des miettes à l’Arménie dont il est président. Mais Aznavour sait ce qu’il fait. Il a la sagesse de la longévité comme le peuple arménien qui n’est pas prêt à compromettre son « dur désir de durer » pour un président éphémère.

Il fut un temps, où je n’étais pas d’accord avec Aznavour, à cause de son omniprésence ad nauseam. C’est que toute ma vie j’ai été entouré d’Arméniens aznavourisés à mort. Un camarade de collège me bassinait déjà en imitant la voix de son dieu. Plus tard, c’est un cousin collectionneur d’affiches qui détournait toutes les conversations en remettant chaque fois son idole sur le tapis. J’ai même connu une Arménienne d’Arménie, frigide comme son intelligence, qui raffolait de ses chansons et qui s’envoyait en l’air rien qu’en les écoutant pour éviter de se mettre en chair avec une autre. Aujourd’hui, ces fanatiques pullulent autour de moi, au point que dès que je peux, je me fais un devoir de me raisonner en lâchant le plus de méchancetés dont je suis capable sur cet idolâtré plâtré au national et sur ses dévots crypto-nationalistes. Et ça me fait du bien. Par exemple, quand Aznavour a poussé son humanisme jusqu’à dire qu’il se foutait du mot génocide pourvu que les Turcs reconnaissent ce qu’ils ont fait et défait. Là, mon sang historique n’a fait qu’un tour. Mes maux ont mis ses mots en charpie. Et ça m’a fait du bien. Ou bien quand il ne s’est même pas révolté au tabassage mortel d’un pauvre homme par un garde du corps du président qui l’avait invité à dîner dans un restaurant jazzophile d’Erevan, le fameux Paplavok. Ce jour-là, j’ai eu mal à mon Aznavour et j’ai commencé à détester le jazz.

Et puis, Aznavour, c’est un adorateur d’honorifiques médailles, et qui trouve honorable de fréquenter les présidents, même les plus déshonorants, pourvu qu’ils lui donnent un musée où exhiber ses médailles le jour où il n’aura plus de assez de veste pour les accrocher. Seulement voilà, le quantitatif débouche un jour et forcément sur le qualitatif. Cent ans de solitude ont abouti à donner une année d’abondance et de reconnaissance pour notre génocide. Ainsi donc, je suis parvenu à penser qu’Aznavour avait ses raisons et que la raison du plus mesquin dénominateur finit toujours par être balayée par une raison plus grande. Sûrement qu’Aznavour a toujours eu des raisons plus grandes que les plus petits des présidents qu’il a fréquentés avec l’assiduité d’une sangsue. Mais il les gardait secrètement, ces raisons, laissant aux énervés de s’énerver tout seuls afin qu’ils trouvent par eux-mêmes le secret d’Aznavour le grand.

D’ailleurs, tel qu’en lui-même et pour l’éternité, Aznavour est à lui seul une recette anti-âge, un livre vivant du vivre amoureux. Et moi qui peine à me survivre, j’ai fini par comprendre qu’il fallait à tout instant porter sa vie en positif, toujours chantant et vert d’une année sur l’autre, à l’instar des oliviers qu’Aznavour cultive dans ses Alpilles et du mien mis en pot sur mon balcon. Ces oliviers de notre Cause, qui nous enterreront tous. Aznavour compris. Emmenez-moi au bout de la terre….  

1 mai 2014

CENT ANS de SOLITUDE pour UN JOUR de COLERE

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Je dédie cet article à Moustapha agha Aziz oglou

Maire de Malatia en 1915

 

En politique, celui qui croit toucher les cœurs peut les révulser. Avec ses subtiles et tardives condoléances à l’adresse des « petits-enfants des Arméniens tués en 1915 », Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre turc, vient de siffler le début du match qui opposera les commémorations du génocide de 1915 au négationnisme turc. Les Arméniens du monde entier savent désormais que leur deuil sera un combat contre l’amnésie génocidaire. Car leur deuil, loin d’être un abattement de l’âme arménienne, revêtira tous les aspects d’une guerre mémorielle menée contre la kémalisation par laquelle tous les gouvernements turcs confondus ont caramélisé leur peuple depuis un siècle sur la question arménienne.

Or, contre le mensonge de l’Etat négationniste, il ne faudra pas s’attendre à une simple levée de boucliers. Ces boucliers sont levés depuis déjà cinquante ans et même davantage. Non, il faudra s’attendre à un véritable déferlement de la colère mondiale, arménienne et humaniste. Ce que Monsieur Erdogan ne sait pas, c’est que chaque Arménien né en diaspora voudra jouer sa part de vérité dans cet Hymne à la Justice qui animera les nations et assiègera le pays qui s’entête dans ses bottes d’accusé. Car « tous les petits-enfants des Arméniens tués en 1915 » voudront rendre hommage à leurs grands-parents contre le crime sans nom ni criminel où la turcité erdoganesque veut les confiner. Il en est qui se préparent déjà depuis des années, qui fourbissent leur indignation pour la rendre plus éclatante que jamais. Chacun de ces petits-enfants ne voudra pas rater ça, faire du mouvement, donner de la voix, montrer, argumenter. Donner la parole aux morts dont on a défoncé la bouche. Et contre ÇA, personne ne parviendra à faire barrage. On pourra contre manifester, crier à la supercherie. En vain. La tempête est déjà en route. Elle sera légion et contagieuse. Les indifférents seront touchés. Les contaminés de la propagande turque se réveilleront tels qu’en eux-mêmes fleurira leur conscience. La jeunesse turque ouvrira les yeux et le cœur. C’est humain. C’est mathématique. Déjà chaque Arménien se tient fermement dans les starting-blocks pour grossir la vague anti-négationniste dont seront témoins toutes les nations du monde. J’en connais et des meilleurs. Car le génocide turc a pourvu le monde entier de petits-enfants d’Arméniens tués en 1915. Des petits-enfants qui y pensent chaque jour. Et qui chaque jour ajoutent au précédent une idée, une force, un désir de justice.

Déjà avec la saillie de ses condoléances, Erdogan les a agacés, ces petits-enfants arméniens. Ceux qui dormaient fort se sont même redressés. Ceux qui s’assimilaient se sont brutalement décillés. Ils ont ouvert les yeux et ils ont ouvert leur gueule. Erdogan ne pouvait pas mieux faire pour siffler le début du match. Il croyait abattre les Arméniens comme des mouches d’un revers de main faussement compassionnel. Mais non. Il croyait que la mort des Arméniens en 1915 avait rendu amorphes leurs petits-enfants. Non encore. Il les a poussés au commentaire indigné comme si les morts parlaient encore en leur bouche. Du plus réactif des petits-enfants comme Louise, Michel, Dzovinar ou Antranik au plus actif comme Manoug, Osman, Ayse, du plus comique comme Madinian au plus connu comme Aznavour. Des commémorations comme on n’en aura jamais vues, partout dans le monde mais aussi en Turquie même. Des commémorations telles que le croissant de lune en tremblera dans son propre lit de sang. Et il va les recevoir en plein dans ses condoléances, Erdogan. Que même s’il se fourrait du lokum dans les esgourdes, ça va passer très fort et très dur. Ça lui fera des otites et des acouphènes à vie.

Car oui, contre ÇA, la Turquie ne pourra rien. Rien pour maintenir contre ÇA cette bassesse de l’histoire qu’elle perpétue bassement. Incapable qu’elle sera de lancer ses tchétés contre les défilés qui lui jetteront sa honte à la figure. Sans même la possibilité cette fois de rafler de nuit les intellectuels arméniens, ni ceux qui fraterniseront avec eux, pour les faire taire par l’exil, le chantage ou la mort. Ses soldats n’arriveront pas à fusiller les hommes valides, ni à torturer les prêtres, ni à noyer les enfants, ni à les brûler dans les églises pour éteindre leurs cris. Tous auront l’âme en feu et la parole libre, la parole vivante, la parole européenne pour dire à Monsieur Erdogan que ces Arméniens tués en 1915 l’ont été par les vôtres hier et le sont encore par vous-même aujourd’hui.

Les commémorations liées à la bataille des Dardanelles le 25 avril ne parviendront même pas à étouffer ces voix multiples et mondiales. Au contraire, elles mettront davantage en lumière le trou béant qui déchire une histoire de barbaries que la Turquie n’ose pas regarder en face. On le sait bien pourquoi. Dans ce trou noir qui a pour nom Frendjelar, Dara, Kharpout et autres, où sèche le sang des Arméniens tués en 1915, mais aussi des Grecs et Assyro-Chaldéens, la Turquie pourrait être entraînée tout entière, coupable d’avoir manipulé son peuple durant cent années.

Grâce à Dieu, pour éviter ce genre de gouffre, les pays qui ont mauvais genre ressortent de leurs placards une bonne commémoration pour redonner au peuple l’estime de soi. Cela se comprend. Celle des Dardanelles se fera pour que la fierté d’être turc soit sauve et échappe à l’opprobre que les commémorations arméniennes feront peser sur la turcité. Mais ce sera du pur théâtre, pas de la douleur humaine. Ce sera une commémoration de carton, pas une commémoration humaniste. Et aux yeux du monde la Turquie telle que la rêve Erdogan en sortira plus amoindrie que jamais. Car il n’y a pas d’autre issue à la fierté d’être turc que de reconnaître la déraison qui est à l’origine de la douleur arménienne.

C’est que Monsieur Erdogan n’est pas moderne. Monsieur Erdogan n’est pas européen. Sa récente réélection a donné de la Turquie une image incompatible avec les idéaux qui animent l’Europe. Sa répression des manifestations passées, soldée par huit morts et huit mille blessés, l’emprisonnement des journalistes, la suppression de YouTube et Twitter, etc. font de la Turquie un anachronisme dans la modernité et de ses velléités européennes une injure à l’Europe.

Certes on doit reconnaître les efforts du gouvernement Erdogan. Mais les rouages de sa mécanique mentale se grippent d’autant plus facilement qu’il reste un homme politique aliéné par sa culture, son éducation et son entourage. On ne peut pas désirer l’Europe sans perdre un peu de sa morgue nationaliste. Ni avancer d’un pas vers elle pour s’en éloigner de dix. Dès lors, que valent ces gesticulations destinées à virginiser une politique répressive et négationniste qui se répète depuis cent ans ? Aujourd’hui, on lâche du lest tandis que dans le même temps on matraque en coulisses. On permet aux ONG et aux Arméniens de l’étranger de commémorer 1915 sur le territoire turc, mais on emprisonne les journalistes. On reconstruit Aghtamar mais combien d’édifices arméniens on laisse encore détruire ! On accorde de publier voici un mois le Parmi les ruines de Zabel Yessayan en turc, mais on aura assassiné Hrant Dink, emprisonné Ragib Zarakolu, conspué Oran Pamuk, sans parler du reste.

De la même manière, pour se montrer européen, on formule maintenant des condoléances aux petits-enfants des Arméniens tués en 1915, mais on ne dit pas comment, ni par qui, ni pourquoi ils l’ont été. Or Monsieur Erdogan sait bien par qui, comment et pourquoi. C’est comme si Monsieur Erdogan vous invitait à sa table pour un manti dont la pâte et la viande seraient absentes. Il a beau jouer les prudes en proclamant solennement : «Nous sommes un peuple qui pense qu’un génocide est un crime contre l’humanité et jamais nous ne fermerions les yeux face à un tel acte», il ne trompe personne. Car, voyons un peu, c’est bien en Turquie que ces Arméniens ont été tués puisque c’est le Premier ministre turc qui exprime ses condoléances ? Et il doit bien savoir qui les a tués et comment et pourquoi, le Premier ministre turc ? Mais non ! Il ne veut pas qu’on sache qu’il le sait. C’est qu’il ne veut pas être celui qui ouvrira le gouffre béant où toute la nation turque pourrait être précipitée. Car ce serait admettre que le génocide est consubstantiel à l’histoire turque. Que c’est dans la mort en masse des Arméniens que la Turquie a puisé la substance de son économie aux premiers âges de son histoire. Et ce crime massif ne s’efface pas avec des condoléances. Il pèse et il pèsera encore longtemps. Et plus la jeunesse turque sera portée par une éducation européenne, plus ce crime pèsera de son poids dans sa conscience. C’est humain, et c’est mathématique. C’est que Erdogan en niant comme il le fait la substance génocidaire de l’histoire turque joue avec la santé mentale de ses citoyens, et en particulier de sa jeunesse. Car les mécanismes éthiques de l’individu qui accède à la conscience de sa liberté s’accommodent mal des mensonges politiques qui hypertrophient la fierté nationale. La kémalisation de la jeunesse turque a pris fin avec les manifestations de la place Taksim. Elle a déjà commencé à céder du terrain devant les impératifs moraux de sa mue européenne. De sorte que tôt ou tard, il deviendra inéluctable que le pourquoi et le comment des tueries de 1915 viennent au grand jour remplacer les atermoiements de Monsieur Erdogan. Oui, tôt ou tard, ils viendront.

Quant aux Arméniens, ils ont devant eux une année pour tenir parole. Ils feront des choses, mais ils feront aussi des paroles. Or les paroles seront le seul baromètre qui déterminera leur manière d’honorer les morts de 1915. Car leur douleur centenaire devra tenir aux yeux des autres hommes le langage de la dignité contre tout débordement agressif à l’égard des sceptiques, des opposants, des fatigués, des hédonistes et même des négationnistes. Sur les forums, les réseaux sociaux, dans les conférences et ailleurs… L’intégrisme génocidaire est la pire des défenses pour maintenir la vérité historique hors de l’eau. Faute d’universaliser le génocide de 1915, les Arméniens risquent de faire mourir leurs morts d’inanité. C’est pourquoi, toutes les occasions pour jeter des ponts entre la diaspora arménienne et la société civile turque bénéficieront à l’une et à l’autre pour que les événements de 1915 émergent dans les consciences comme une nécessité éthique de réconciliation, de dialogue et de partage. L’heure est à l’ouverture des esprits pour que puisse commencer l’ouverture des premiers gestes de réparation. Les Arméniens ont beaucoup à faire, à commencer par ranger leurs gants de boxe destiné au combat auquel les invite Erdogan. Et par comprendre que le peuple turc, de génération en génération, a été forcé de grandir dans le mensonge alors qu’eux-mêmes baignent depuis cent ans dans la solitude de leur génocide oublié et de leurs grands-parents traumatisés.

Dans cette perspective, pourquoi ne pas mettre à l’honneur durant les commémorations de 1915 les Justes turcs qui ont sauvé des Arméniens ? Ils ne devraient pas être oubliés. Car ainsi ce serait l’occasion de montrer que les Arméniens n’ont pas élaboré leur haine autour de la figure fantasmée du Turc sanguinaire, et que les Turcs n’ont pas à être confondus avec un Etat qui ne cesse de les tromper. Et qu’ils se posent la question ces Arméniens, de savoir avec quel genre de Turcs ils voudront construire la reconnaissance du génocide : des Turcs braqués ou des Turcs éclairés ?

Je serais tellement heureux si, en avril 2015, une rue de Malatia, à Erevan, était baptisée du nom de Moustapha agha Aziz oglou, maire de Malatia en Turquie en 1915, qui a sauvé tant d’Arméniens et que son fils, au retour de la guerre, assassinera pour l’avoir jugé trop favorable aux Giavurs.

Denis Donikian

1 avril 2011

L’humanitarisme, dernier avatar du négationnisme

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 8:03
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Tout est bon à la méchanceté pour se couvrir sans craindre le ridicule, même se couvrir de bonté. Ainsi fait l’Etat turc dont la dernière trouvaille pour faire oublier qu’il est l’héritier actif d’un génocide est de proclamer des sentiments humanistes partout où le monde l’exige, sauf chez soi, bien sûr.

Cette méthode viendrait en complément de sa subtile stigmatisation des Arméniens en ce qu’ils seraient éduqués à la haine. Et comme rien n’est plus européen que de haïr la haine, la Turquie se donne des airs de dignité démocratique en chantant à l’unisson des idéaux  occidentaux, de manière à faire oublier qu’elle porte en elle un génocide, tue ou coffre journalistes et religieux, terrorise, menace, assimile ou massacre des individus ou des populations au sein de ses frontières et même au-delà.  Décrire les Arméniens comme haineux, c’est forcément chercher à se placer dans le symétrique opposé, à savoir l’humanisme. Je tue, je tire bénéfice de ce meurtre, puis je proclame le meurtre hors-la-loi et immoral. C’est que la Turquie sait comment se façonner une virginité en parlant d’éthique tout en pratiquant en sous-main une politique continue du nettoyage par le sang. Elle sait prendre le masque du vrai ou de la respectabilité pour camoufler des pratiques propres à préserver ses intérêts, son territoire, ses ambitions.  Elle est capable d’user de mots pour déshumaniser ses ennemis alors que ces mots lui sont en tous points applicables.  L’art de brouiller les cartes, de détourner le sens des concepts, de fasciser le vocabulaire. Ainsi en est-il du mot terrorisme appliqué aux Kurdes par la Turquie. Or qui est le plus terroriste, du Kurde qui défend son droit à être lui-même là même où il a toujours vécu, ou de l’Etat turc qui lui défend d’avoir ce droit ? Tout le monde sait qu’un Etat peut être terroriste. Mais la Turquie est arrivée à imposer au monde l’idée selon laquelle seuls les Kurdes sont terroristes, et ce par la grâce de sa diplomatie, celle-ci étant comprise comme une manière de subvertir la sémantique universelle au profit d’une sémantique de l’intérêt national. Exactement de la même façon que le bloc communiste utilisait le mot république pour camoufler sa dictature dite prolétarienne.

Autre mode de camouflage du génocide, l’histoire. En effet, quoi de plus respectable que la vérité historique ? Quoi de plus respectable que le respect des faits, rien que des faits ? C’est que le fait devrait défaire l’opinion et conduire tout être raisonnable à adhérer à une vérité démontrée par les documents. Dans le litige qui porte sur la dénomination des événements de 1915, les Turcs avancent et proclament partout qu’il faut donner la parole aux historiens, rien qu’aux historiens. Respecter le verdict de l’histoire, voilà qui est fort respectable. Et ceux qui n’y souscrivent pas encourent le risque de se mettre automatiquement au ban des nations civilisées. Or pour les Arméniens, l’histoire s’est déjà maintes fois prononcée, ne serait-ce que par la bouche des rescapés ou celle des spécialistes. Se remettre à table, c’est pour eux entrer dans un jeu de dupes, tant le négationniste, fût-il « historien », manipule, ratiocine, au gré d’une mauvaise foi manifeste, de mille et une contorsions de la réalité, au profit non de la vérité universelle, mais d’une vérité nationale. Or les Arméniens ne font rien d’autre que d’opposer l’universel au national, la vérité selon les hommes à la vérité selon l’Etat turc.

Aujourd’hui, dans sa course à la respectabilité,  la Turquie se drape dans les valeurs du monde occidental, oubliant volontairement qu’elle a d’abord à mettre ces valeurs à l’épreuve de ses propres pratiques démocratiques. C’est pourquoi tout sonne faux dans la bouche de Monsieur Erdogan quand il s’indigne sur le sort des Palestiniens, quand il se jette à leur secours ou à celui des ressortissants libanais de Lybie. Mais la vérité – sinon le camp – du personnage, avide d’honneurs et de respectabilité, s’est révélée avec l’acceptation  du Prix international Kadhafi pour les Droits de l’Homme en novembre 2010.

C’est dans cette même perspective que se situe la déclaration d’Ahmet Davutoglu, Président du Comité des Ministres du Conseil de l’Europe, à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale le 21 mars dernier :

« Dans l’Europe d’aujourd’hui, de plus en plus diverse, nous ne devons jamais oublier le principe fondamental selon lequel tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. […]  Aujourd’hui plus que jamais, alors que nous relevons les défis de nos sociétés en mutation, nous devons lutter contre toutes les formes de racisme et de xénophobie. […] Le Conseil de l’Europe est résolu à poursuivre son action, en utilisant tous les moyens dont il dispose – notamment la Cour européenne des droits de l’homme, la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance et le Commissaire aux droits de l’homme – pour veiller à ce que nul ne soit victime de discrimination ou exposé à la haine en raison de sa race, sa couleur, son sexe, sa langue, sa religion, son origine ou d’autres motifs ».

Ecce Homo.

 

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Nouvelle poussée d’humanisme d’Erdogan ICI

7 avril 2010

Erdogan au zénith

Qu’est-ce qui m’arrive ? Erdogan est à Paris et je ne ressens rien. – Ah ! Il faudrait ressentir quelque chose ? – En tout cas, aujourd’hui 7 avril ne devrait pas être un jour comme un autre. Erdogan, pour un Arménien, ce n’est pas n’importe qui. Seulement voilà, il m’arrive qu’il ne m’arrive rien. Et ça ne m’était jamais arrivé. Alors que … – Alors que quoi ? – Il y a quelques années de ça, j’aurais été dans la rue, et beaucoup d’autres comme moi, avec des badges, des chansons révolutionnaires… Là rien. Rien de rien. Ni les autres, ni moi. – C’est l’âge. – L’âge ? Mais il n’y a pas d’âge pour s’indigner.- S’indigner de quoi ? Tu n’es pas bien ici ? Trouve un pays où tu manges à ta faim, où tu n’es pas menacé d’être chassé, sinon massacré parce que tu es arménien. – Mais l’Arménie ? – L’Arménie ? Mais Erdogan te l’a dit, non ? 100 000 Arméniens sont venus vivre en Turquie pour manger à leur faim. – Il a dit aussi que c’était 100 000 de trop. Et que la diaspora arménienne n’avait qu’à bien se tenir si elle ne voulait pas voir ces 100 000 Arméniens être renvoyés là où ils auraient dû être. C’est pourquoi je sens que je ne sens rien. C’est pour ménager ces 100 000 frères. Et comme ça plus aucun Arménien ne peut bouger, ni ceux de là-bas, ni ceux d’ici. – Il est fort Erdogan. Hier, les Turcs ont chassé les Arméniens hors de l’Arménie. Aujourd’hui, ils les clouent dans les pays où ils ont trouvé refuge. – Mais ces 100 000 sont encore là où étaient leurs ancêtres, non ? – Oui, c’est vrai. – En fait, si je comprends bien,  les Arméniens sont tolérés chez eux. – Oui, c’est un raccourci, mais c’est à peu près ça. Certains sont tolérés sur leurs terres par ceux qui les en ont chassés. – Ainsi va le monde. – Ainsi va le monde.  – Il va tellement bien que je ne ressens rien à ça. – A quoi ? – Au fait que notre maison soit aujourd’hui une maison de tolérance. – La tolérance, il n’y a rien de plus européen. – Moi, d’ailleurs, je me sens plus européen qu’arménien. Mais pas les Turcs qui y vivent. Les Turcs qui y vivent vivent en Européens et se sentent Turcs. Mais nous les Arméniens, Arméniens nous étions, Européens nous sommes. – C’est ça. Nous respectons les autres parce que nous sommes devenus tolérants. – Et c’est pourquoi nous tolérons même Erdogan. – C’est une question de tolérance. C’est un invité quand même. – Mais pourquoi en ce cas, n’a-t-il pas invité les Arméniens à son meeting, puisqu’il les tolère chez lui ? Enfin chez nous… – C’est une question en effet. – Il va leur dire quoi à ses frères turcs ? Intégrez-vous mais ne vous assimilez pas ! Mais nous alors, sommes-nous intégrés ou assimilés ? – Nous ? Nous avons dépassé tout ça. Nous, nous sommes européens. – Ah, oui. Et c’est pour ça que je ne ressens rien à la venue d’Erdogan. Un signe. Le signe que je suis devenu européen. – Oui, probablement. Oui.

4 octobre 2009

Diaspora arménienne ou les cocus de l’Arménie

La diaspora arménienne se réveille. L’imminente signature entre les États arménien et turc des protocoles d’accord sur l’ouverture des frontières qu’ils pourraient figer comme intangibles semble l’avoir piquée au vif, touchée dans son amour-propre, atteinte au plus profond de son combat. Elle qui se voyait faire partie d’un seul peuple se retrouve aujourd’hui comme une part oubliée de son histoire et de son destin. Et voici qu’elle touche le fond de sa schizophrénie.

En fait, les différences entre la diaspora arménienne et le gouvernement d’Arménie sont d’autant plus grandes que l’une vit le problème des frontières de manière symbolique, tandis que l’autre le ressent au plus profond de sa survie même. L’une peut pérorer autant que le temps lui en laisse le temps, l’autre n’en a pas le temps. Le principal souci de l’Arménie, c’est de trouver des issues pour offrir une respiration économique à un peuple géographiquement exposé à l’asphyxie. Sachant que sur les quatre fenêtres que l’histoire lui a octroyées, la fenêtre azerbaïdjanaise est close pour longtemps et que les fenêtres iranienne et géorgienne peuvent se fermer du jour au lendemain, la première en raison non seulement de l’instabilité qui règne dans un Iran désormais nucléarisé mais aussi de la suspicion  que lui vouent les occidentaux et certains pays du Moyen-Orient, la seconde en raison de son assujettissement à l’épée de Damoclès russe. Le président Sarkissian aurait-il tort de chercher par tous les moyens une large ouverture vers l’ouest ?

Mais chaque fois que l’interlocuteur turc signe quelque chose, tout devient suspect à juste titre. Les Arméniens savent d’expérience que l’État turc joue sur tous les tableaux et selon tous les registres dans le but de parvenir à ses fins. La diaspora vit cette inquiétude dans sa chair. Pour autant, les Arméniens d’Arménie ne sont pas en reste. Eux aussi savent quel degré de dissimulation peut atteindre le cynisme diplomatique turc. Il suffit de voir comment Erdogan « balade » les uns et les autres, Américains, Arméniens et même Azéris, soufflant le chaud et le froid, le vrai et le faux, dans le seul but de leur embrouiller l’esprit et de faire avancer ses propres pions. Ce que confirmait hier le Père Félix Charmetant (1844-1921) en écrivant : « …Le Turc, en effet, ne cède jamais qu’à la force. Sur le terrain diplomatique, il ne craint personne ; il possède au plus haut degré l’art des réponses évasives, des formules dilatoires ; il est le maître dans l’art de feindre, dans les discussions, et nul ne sait mieux stériliser les négociations et gagner le temps dont il a besoin pour ajourner une solution et faire échouer les combinaisons qui le gênent. »

On peut « dégommer » Serge Sarkissian au gré de ses propres fantasmes, mais je crains qu’on serait mal venu de lui prêter autant d’angélisme politique que le font les contestataires et les pétitionnaires en tous genres. À l’appui de cette thèse, on devrait retenir que Sarkissian a combattu à un haut niveau pour la défense de l’Artsakh, au point d’être décoré par son ennemi d’aujourd’hui, Levon Ter Petrossian. Par ailleurs, je doute que le moindre protestataire de la diaspora qui s’effraie à l’idée de je ne sais quel bradage du génocide et du Karabagh ait plus que lui conscience qu’il n’y a rien à céder sur ces terrains là. Enfin, pour continuer dans ce registre, il conviendrait de reconnaître que les Turcs ont devant eux un interlocuteur qui sait habilement se jouer des règles internationales du droit. Voilà un homme qui, sans vergogne, s’était « vu » président plusieurs mois avant les élections et qui l’est devenu, quitte à y mettre le prix, à savoir au mépris de toute transparence. Un homme qui pratique la démocratie par le mensonge, les coups bas et le coup de poing. Et qui laisse sans fléchir une opposition baver sur lui en place publique. Cet homme est assurément un dur, un fourbe, un guerrier, un machiavel, mais qu’on ne me dise pas qu’il s’agit d’un mou ou d’un naïf.

Dans ce jeu avec l’État turc, il sait qu’il y a des risques à prendre. Mais il sait aussi que le plus grand risque pour  l’Arménie, que la diaspora n’est pas à même de mesurer, c’est celui de l’enclavement. Nous l’avons dit : les pays qui entourent l’Arménie sont instables. Ils ne sont pas à l’abri de conflits qui pourraient éclater du jour au lendemain, au point de fermer leurs portes au moindre coup de chaud. Si Serge Sarkissian ne cherche pas à pousser la porte turque, demain, en cas de problèmes au nord ou au sud, on lui reprochera de n’avoir rien prévu. Puisque selon l’adage, gouverner, c’est prévoir.

Dans ce cas de figure, la diaspora a-t-elle son mot à dire ? Mais encore faudrait-il déterminer comment elle se manifeste en tant que conscience nationale.

Pour l’instant, je m’en tiendrai à deux de ses tendances principales, l’une comme force de mobilisation, l’autre comme puissance solidaire. La mobilisation pour la reconnaissance du génocide est surtout assumée par les troupes d’un parti traditionnellement actif dans la défense, fût-elle aveugle, des intérêts nationaux. Ceux qui agitent aujourd’hui le drapeau rouge et jettent la suspicion sur Serge Sarkissian en l’accusant de tout brader, même ce qu’il a défendu par les armes, n’en sont pas à une caricature près, quitte à jouer sur les peurs, les frustrations et à réactiver les mythes et les utopies. À ce compte, les plus modérés qui se frottent aux extrémistes deviennent extrémistes et les plus naïfs tombent dans la surenchère. On me dira qu’en la matière, mieux vaut prêcher le pire pour éviter toute éventuelle déconvenue, même si on espère qu’elles n’arriveront jamais. Mais la diaspora est également une force de solidarité économique sans laquelle l’Arménie serait au plus bas. Cette diaspora est non seulement un effet du génocide, mais encore une construction politique voulue par l’État  arménien depuis l’indépendance. En obligeant les hommes à travailler à l’étranger, l’État  soulage sa propre responsabilité tandis qu’il prend appui sur cette richesse extérieure plus ou moins acquise à la cause patriotique. L’aide financière que chaque exilé apporte à ses parents ou à ses enfants constitue une manne qui fait fonctionner directement ou indirectement le pays. Quant à la diaspora issue du génocide, elle contribue elle aussi à combler les carences de l’Etat arménien, par ses aides ciblées (Phonéton, jumelages des villes et autres) ou éparses par le biais de diverses associations. Sans compter, ces cousins de l’extérieur qui aident leurs familles ou ces généreux donateurs qui profitent de leurs voyages pour secourir des inconnus sous forme de microcrédits. On ne peut non plus passer sous silence tous ceux de la diaspora qui apportent leur concours à l’Arménie sur le plan purement culturel (cours, formations, manifestations ou autres). De la sorte, je n’hésite pas à dire comme je l’ai toujours fait, que ces membres de la diaspora qui se sentent en responsabilité envers l’Arménie peuvent à bon droit être considérés comme des citoyens économiques ou culturels du pays.  Même s’ils n’ont pas le statut à part entière de citoyen de facto. Il est vrai que cette diaspora ne reçoit pas en retour la considération politique que sa contribution à la vie du pays pourrait lui faire espérer. Plus précisément parlant, aujourd’hui, dans cette affaire de protocoles qui touche à l’essentiel de son combat contre l’État  turc, la diaspora n’aura compté pour rien. Et pour cause.

Aujourd’hui, cette diaspora vient de recevoir une douche froide. C’est que, depuis l’indépendance, la puissance solidaire qu’elle a représentée semble s’être exprimée à fond perdu. En n’exigeant aucune contrepartie politique, les contributeurs financiers de la diaspora sont devenus les cocus de l’Arménie. Non seulement leurs aides sont partiellement ou totalement détournées (à l’image des secours apportés lors du tremblement de terre), mais elles semblent unilatérales (permettant ainsi aux oligarques et aux politiciens d’affaires de continuer à s’enrichir et de se construire sans vergogne des demeures somptueuses). Depuis l’indépendance et malgré les efforts de la diaspora, certes concentrés sur le Karabagh, la campagne arménienne croupit dans une pauvreté crasse. Force est de constater que la diaspora n’ayant pas voix au chapitre de la politique interne du pays, n’a pas su monnayer son aide en obligeant l’État  arménien à élaborer une réelle politique sociale. C’est dire à quel point le mépris politique que l’on voue aux Arméniens de la diaspora est profondément humiliant au regard de l’intérêt financier qu’elle représente. La création d’un ministère de la diaspora n’a pas d’autre but que de canaliser les richesses extérieures vers le pays (cf les différentes propositions de parrainage des campagnes par de richissimes arméniens ou d’aides aux particuliers par le microcrédit).

Il n’est donc pas étonnant qu’aujourd’hui la diaspora se sente flouée. De fait, vue d’Arménie, elle n’a jamais compté pour grand-chose. (L’aghperoutyoun est un leurre : entre le frère d’Arménie et son frère de la diaspora les rapports sont ceux d’un voleur et d’un naïf). Aujourd’hui, elle paie pour avoir trop complaisamment ménagé les susceptibilités de l’État  arménien. Quand Serge Sarkissian s’est installé à la tête du pays dans les conditions frauduleuses que l’on sait, quand il a jeté les opposants en prison, qu’il continue à incarcérer des personnalités de la diaspora ayant combattu au Karabagh, qu’il leur refuse même la citoyenneté arménienne, les représentants de cette diaspora et ses militants n’ont pas été aussi furieux et menaçants qu’ils le sont aujourd’hui où l’on semble toucher à leur génocide. Comme si les morts étaient à leurs yeux plus vivants que les vivants eux-mêmes. En n’accompagnant pas l’opposition démocratique qui s’égosille à longueur d’année contre les surdités et les absurdités du régime Sarkissian, en abandonnant à leur sort des campagnes volontairement laissées à l’abandon, en ne dénonçant pas d’une manière ferme le génocide blanc de l’émigration économique, la diaspora devait s’attendre à recevoir un jour la juste monnaie de sa pièce. Quel opposant d’Arménie, habitué des meetings de protestation, ne sourirait pas amèrement pour avoir lu ou entendu dans les médias rapportant les incidents liés à la venue de son président à Paris, ce qu’il ne cesse de crier depuis des mois : « Sarkissian démission ! »

De fait, l’inacceptable et le dangereux dans cette histoire de protocoles, c’est qu’au moment où Sarkissian se présente devant les Turcs, son régime n’a toujours pas soldé les comptes internes et obscurs du pays. La démocratie n’est pas apaisée, les meurtres du 1er mars ne sont pas élucidés, la justice est à la botte du pouvoir, l’économie est totalement déséquilibrée aux dépens des campagnes, les oligarchies maffieuses fleurissent à tout va et le Karabagh est toujours sans solution. Pour un pays aussi jeune, aussi fragile et aussi petit que l’Arménie, ces composantes négatives et aléatoires constituent une faiblesse sinon une faille au regard du destin national. Nul doute que ces problèmes non résolus ne soient autant de bombes à retardement. Si la diaspora avait constitué une force politique réelle, elle n’aurait pas manqué pour le moins de mettre en garde un gouvernement qui joue avec la vérité et qui gouverne avec cynisme. Encore aurait-il fallu que cette diaspora fût sensible aux signaux d’alerte donnés ici ou là en accordant la parole à ceux qui n’ont jamais craint de déchirer les drapeaux sous lesquels se dissimule une culture de la haine de soi. Où l’on voit aujourd’hui que tout est lié. Silence complice et sacralisation aveugle de la nation ont produit en diaspora ces censures ayant eu pour effet d’encourager les exactions qui pourrissent de manière endémique le tissu socio-politique du pays. En détournant l’attention vers l’intense combat contre le négationnisme, la diaspora a nourri à l’égard du régime Sarkissian  des complaisances qui se retournent aujourd’hui contre ce qu’elle a de plus cher. Non seulement elles mettent à mal l’objectif de la reconnaissance et des réparations par l’État turc, mais encore elles mettent en danger un pays qui n’est probablement pas en mesure d’affronter l’ouverture des frontières en toute sérénité.

Cependant on aurait tort de reprocher à la diaspora d’être une force en proie à l’égarement. Mais quelle force au regard de l’État  arménien ? Ses représentants n’ont aucune légitimité et pour le moins, quels qu’ils soient, ils ne m’ont pas demandé l’autorisation de parler en mon nom. En l’occurrence, l’État  arménien, qu’on serait en droit d’accabler pour de multiples raisons, n’a en face de lui qu’une nébuleuse menée par des forces militantes qui monopolisent la parole diasporique selon une idéologie qu’elles veulent croire comme exprimant les idéaux de tous. On ne saurait non plus reprocher à cette diaspora d’avoir trop tardé à se constituer comme force politique externe, capable d’infléchir le destin du pays et de conduire avec lui un combat unitaire concernant la reconnaissance du génocide. Les aléas de l’histoire contemporaine ne l’auront pas permis. Mais il semblerait qu’aujourd’hui, la crise grave qui pointe entre l’Arménie et la diaspora mondiale arménienne, à l’occasion de la signature des protocoles, devrait accélérer le processus d’une structuration capable de jouer sur les décisions politiques du pays. D’ailleurs, la récente fermeture du quotidien Haratch a violemment secoué les esprits au point que beaucoup aujourd’hui voient avec lucidité les dangers qui guettent l’existence même de la diaspora. Ils se hâtent pour établir un état des lieux de notre destin, dans l’espoir qu’ils sauront être assez persuasifs pour réorienter dans un sens plus pragmatique les éléments de notre survie. Reste à savoir si les hommes clés qui contribuent inconsciemment à fossiliser notre culture suivront ces « donneurs de leçons ».

Il reste que la Turquie aura réussi à neutraliser la diaspora en établissant, comme il se doit en pareil cas, des relations d’État à État  avec l’Arménie. Or, dans ce contexte, la diaspora ne constitue pas un Etat, même pas un État en exil.

D’aucuns pensent que la reconnaissance du génocide est avant tout une affaire morale. On peut admettre que le moralisme est de plus en plus présent dans les consciences politiques du moment, ne serait-ce que sous l’égide d’une part, des principes européens qui agissent dans le sens d’une pacification des peuples, et d’autre part de la nouvelle donne américaine. Mais si un criminel ne reconnaît son crime que contraint et forcé, il n’y a aucune raison de penser que l’État turc puisse céder quoi que ce soit sous la pression de la morale aux dépens de ses propres intérêts. En effet, on voit difficilement un pays céder une once de son âme s’il n’a rien à y gagner. En revanche, c’est au sein même de la société civile turque que cette conscience du mal peut être agissante et à terme pousser au changement de mentalité. Il est vrai aussi que les tenants d’une confrontation avec l’État turc n’ont ni le temps ni les moyens d’attendre. Cette foi ne porterait ses fruits que si elle était soutenue par une structuration de la diaspora au niveau mondial de façon à dénoncer efficacement, à dénoncer sans relâche, un négationnisme qui n’a que trop duré et dont les ignorants se font facilement les complices.

Tout compte fait, il semblerait que la crise d’identité que traverse aujourd’hui notre diaspora, rendue immédiatement sensible à l’occasion de la perte du journal Haratch et de l’affaire des protocoles, n’ait d’autre cause que cette hypertrophie de la pensée génocidaire dans un contexte négationniste tenace qui a réduit à rien la seule chose qui aurait pu donner une respiration à l’esprit, à savoir la culture. Non une culture fossilisée, condamnée au culte de la langue, de l’Église ou de je ne sais quel mythe, mais une culture vivante, aimante et humoristique. En lieu de quoi, nous avons réussi à faire fuir nos artistes, à crisper notre réflexion, à pratiquer des censures et des ostracismes, à transformer le génocide en idéologie castratrice.

Der Voghormia ! Der Voghormia !

Denis Donikian

4 octobre 2009

In english, translated by Viken ATTARIAN :  The Armenian Diaspora or the Cuckolds of Armenia

En Arménie dans Lragir

A lire du même auteur :

Grande Catastrophe ou génocide ? Réponse à Cengiz Aktar.

Grande Catastrophe ou génocide ? Obama serait-il raciste ?

Diaspora. Foi et entropie 1 – Rien ne se perd, tout se métamorphose…

Diaspora. Foi et entropie 2 – Mort d’un Journal, mort de la pensée

Diaspora. Foi et entropie 3 – Parler la langue, avec qui et pour quoi ?

Diaspora. Foi et entropie 4 – Oxymore d’une Eglise nationale

Diaspora. Foi et entropie 5 – L’écriture dans le noeud de la fin

11 juillet 2009

Au nom de tous les miens, pardon Monsieur Erdogan !

truquie

Visitez la Turquie, vous n’en reviendrez pas.

*

Grâce à Dieu, le Premier Ministre turc parle  du et de génocide. Qui oserait le lui reprocher serait vraiment de mauvaise foi.

Ainsi, interrogé à l’occasion de sa participation au G8, il aurait déclaré, sinistrement cynique,  au  quotidien italien Corriere della Sera au cours d’une interview  réalisée par Antonio Ferrari, le 7 juillet 2009,  qui lui demandait si l’heure n’était pas enfin venue de régler les comptes avec l’histoire, concernant les Arméniens, victimes de ce que beaucoup d’historiens considèrent comme un génocide :  » Il n’existe pas un seul document qui le prouve. Un seul. .. »

N’étant pas à une parole honteuse près, concernant la répression chinoise contre les Ouïgours, retour de son voyage en Italie, il a renchéri en lançant cette affirmation : « L’événement survenu en Chine est une sorte de génocide, il n’y a pas d’autre façon de commenter cet événement ».

Une chose est sûre, Monsieur Erdogan comprend les génocides qui l’arrangent, pas ceux qui l’agacent.

N’avait-il pas déclaré en avril 2005, au cours d’une visite officielle en Norvège : «  Il appartient aux Arméniens de faire des excuses à la Turquie suite à leurs allégations erronées de génocide pendant la première guerre mondiale  » ?

A cette occasion, voici ce que nous lui avions répondu ( in Vers l’Europe, édition actual art, Erevan, 2008) :

*
Ces enfants arméniens qu’on enterra vivants pas centaines remuent encore sous la terre autour de Diarbékir pour vous demander pardon. Ces déportés torturés par la soif que vos gendarmes attachaient face aux rivières ou promenaient le long des fleuves en leur défendant d’approcher ne sauraient faire moins eux aussi que d’implorer votre grâce. Au nom de ceux qui se sont jetés dans les flots pour s’y noyer en apaisant leur soif ou de ceux qu’on fit boire aux rivières souillées par des cadavres arméniens, je vous demande pardon. « Pardon ! » auraient dit ces enfants arméniens, sans père ni mère, qu’on vendait pour deux médjidiés, soit 1,20 euro, sur les marchés d’Istanbul, capitale ottomane. Ces filles qu’on passait aux soldats vous demandent elles aussi pardon d’avoir été violées ou d’avoir peuplé les harems de vos pères. On aurait pu aussi exiger de Madame Terzibachian d’Erzeroum de vous demander pardon pour avoir témoigné au procès Tehlirian en racontant comment à Malatia les femmes virent leurs époux tués à coups de hache avant d’être poussés dans l’eau et comment leurs bourreaux vinrent choisir les plus belles, transperçant de leur baïonnette celles qui s’y refusaient. Mais Madame Terzibachian n’étant probablement plus de ce monde, je vous demande pardon à sa place d’avoir porté l’accusation contre le soldat qui trancha la tête de son propre frère sous les yeux de sa mère aussitôt foudroyée, et qui jeta son enfant pour la seule raison qu’elle le repoussait. Pardon de vous avoir offensé au nom des Arméniennes de Mardin dont on déshonora les cadavres encore frais. Les Arméniens qu’on jeta par centaines dans les gorges du lac de Goeljuk, non loin de Kharpout, selon ce que le consul américain nous en a rapporté, s’excusent par ma bouche d’avoir porté atteinte à votre honneur que leur mort accuse les Turcs de les avoir acculés dans une nasse avant de les égorger. Je vous fais grâce de ces restes humains qu’on dépouilla de tout, de leurs maisons, de leurs biens, de leurs vêtements, de leurs enfants, et ces enfants de leurs propres parents, de leur innocence, de leur virginité, de leur religion, de l’eau qu’on boit quand on a soif, du pain qu’on mange quand on a faim, de leur vie autant que de leur mort, de leur paysage familier et de la terre de leurs ancêtres… De tous ces gens me voici leur porte-parole, ils parlent en moi, je les entends agoniser dans mon propre corps, pour vous demander pardon d’avoir existé, pardon d’avoir été trompés, turcisés, torturés, ferrés comme des chevaux, violés, égorgés, éviscérés, démembrés, dépecés, brûlés vifs, noyés en pleine mer, asphyxiés, pour tout dire déshumanisés… Car vous n’êtes en rien responsable des malheurs absolus que vos frères inhumains firent subir aux nôtres, frères humains trahis dans leur humanité. Non, l’histoire de vos pères n’est pas votre histoire. L’histoire de la Turquie ne naît pas sur ces champs de cadavres arméniens. Et pourquoi donc supporteriez-vous les péchés de vos pères ? Qui oserait vous faire croire que ces maisons désertées par les Arméniens ont été aussitôt habitées par les vôtres ? Que des villages entiers, vidés de leurs habitants naturels, ont été occupés par les vôtres, au nom d’une légitimité illégitime ? Que la ville de Bursa comptait 77 000 Arméniens durant la période ottomane, plus que deux au premier recensement ? Que les richesses de ces Arméniens pourchassés, déportés, anéantis aient nourri ces prédateurs qui furent d’une génération dont vous ne fûtes nullement engendré, Monsieur Erdogan. Il faut que les Arméniens s’excusent d’avoir été là où vous n’étiez pas encore. Qu’ils s’excusent d’avoir proclamé depuis 90 ans, d’une manière ou d’une autre, par des livres ou de vive voix, par leur mort sur les chemins du désert ou leur vie dispersée aux quatre coins du monde, que le génocide arménien est et sera toujours le fond noir de l’identité turque.

Avril 2005

30 mai 2009

Accords et désaccords avec Laurent Leylekian (1ère partie)

« L’espérance est un risque à courir » (Charles Péguy)

Au début du siècle dernier, dans une Smyrne encore multiethnique, un Arménien d’un certain parti frappe à la porte d’un certain notable lui-même arménien. «  Dernier avertissement, lui lance l’homme avec aplomb. Au 30 du mois, je viendrai retirer l’impôt que vous devez à la Cause. – Mais, réplique le notable, nous sommes en février, et le mois n’a pas trente jours. – Peu importe. Le parti l’a dit, donc c’est vrai. »

Les grandes causes élèvent les hommes, fussent-ils mal dégrossis. Encore faut-il que l’éthique de la vérité soit respectée. Le système éducatif de la Turquie a dévoyé sur des générations la formation de ses esprits. La cause qu’elle défendait étant réduite à l’étroitesse de la nation,  reposant sur le poison du mensonge. La France, grâce à son école obligatoire et son éducation de type laïque est censée donner à ses enfants l’usage de leur raison. Les Arméniens ont eu cette chance. Reste à savoir si tous ont réussi à la prendre. C’est que, d’un côté comme de l’autre, on est en droit de se demander si on peut être un grand raisonneur sans pour autant accéder à l’universalité de la raison.

Il faudrait ne pas être arménien pour ne pas souscrire aux propos de Laurent Leylekian tenus lors du débat d’Althen-les-Paluds le 9 mai 2009, dans une intervention intitulée  « Société civile et intellectuels turcs au service du négationnisme d’État » (reproduite sur le site du journal France-Arménie ). Rien que nous ne répétons, à juste titre, depuis cinquante ans et plus. À cette nuance près, que ce genre  de discours doit aujourd’hui tenir compte de la nouvelle donne ouverte par des intellectuels turcs  de Turquie sur la question arménienne, qu’ils s’appellent Ragib Zarakolu, Ayse Günaysu,et j’en passe qui reconnaissent ouvertement le génocide de 1915, ou encore Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu, Ahmet İnsel et Baskın Oran, tous initiateurs de la fameuse et contestée pétition de pardon. Pour autant, Monsieur Leylekian réussit le tour de force de rester droit dans ses bottes, insensible au changement climatique turc, tant ses conclusions n’ont d’autre objet que de faire tomber les masques de ces quatre mousquetaires réduits à des mécaniques  négationnistes d’un nouveau genre.

Qu’on ne s’y méprenne pas. Cette culture du coup de boutoir a du bon. L’homme a du mordant et ne s’en laisse pas conter. Esprit de géométrie plutôt qu’esprit de finesse. Et la diaspora arménienne de France, assoupie dans l’illusion de sa propre réalité, devrait se réjouir d’avoir un émissaire aussi combatif pour répliquer aux menteries turques qui courent les couloirs de Bruxelles ou fleurissent dans ses amphithéâtres. « Quoi ? Mais je n’ai jamais mandaté personne pour qu’on parle en mon nom auprès des instances européennes, que je sache ! Ai-je été consulté pour des questions aussi graves ?» s’insurge tel ou tel sempiternel râleur de cette diaspora amorphe et fictive, avant de vaquer à ses occupations ordinaires. C’est alors qu’il faut lui faire remarquer, à ce rouspéteur stérile, qu’il en a toujours été ainsi dans notre histoire, les uns dormant, les autres se portant en première ligne d’une cause qui ne mérite pas d’être abandonnée au sommeil. Et d’ailleurs, mieux vaut un dur réactif à Bruxelles plutôt que rien ni personne à opposer à la machinerie et aux machinations du négationnisme turc.

En ce sens, le discours de Monsieur Leylekian à Althen-les-Paluds a toutes les apparences d’une réplique donnée dans le cadre des instances bruxelloises. La démonstration serait brillante, savante même, si le défaut de cette diatribe, et pas le moindre, n’était d’avoir confondu un débat d’homme à homme avec un combat officiel contre un État, d’avoir systématiquement amalgamé des intellectuels turcs à l’Etat qui les gouverne, quitte à en faire des serviteurs de son idéologie. En somme, les trente mille signataires de la pétition, parmi lesquels, selon nos informations, des hommes de la rue, des mal dégrossis, des gens ne sachant ni lire ni écrire, des jeunes, que sais-je encore… seraient tous, selon la théorie de Monsieur Leylekian, rien moins que des crypto-négationnistes, des négationnistes souterrains. Normal, me direz-vous, de jeter la suspicion sur la pétition de pardon de ces intellectuels, en référence aux tromperies et aux ruses par lesquelles le passé turc a maintes fois cocufié les Arméniens. Surtout quand on sait qu’avec son argumentaire qui vise à décharger la Turquie du crime de génocide, Baskin Oran a réussi à faire croire que ses trois collègues pensaient exactement comme lui. Mais facile tout de même de prendre le vraisemblable pour une vérité arrêtée au prix d’oublier par exemple les déclarations franches et nettes faites par Cengiz Aktar et Ali Bayramoglu sur radio Ayp (ce qui laisse supposer que l’entente au sein du quarteron tombeur du tabou arménien est loin d’être parfaite).

L’attitude de Monsieur Leylekian relève d’une philosophie pour laquelle l’individu n’a d’autre existence que celle que lui impose l’État qui le gouverne. Les Turcs seraient gülottés jusqu’au cou comme les Français seraient sarkozyfiés jusqu’au menton. Reste la tête, me direz-vous. Mais dans ce cas de figure, les intellectuels l’auraient vendue elle aussi à la cause de l’État. On ne leur accorde ni le bénéfice du doute, ni la possibilité d’inventer librement une réflexion et une éthique propres. Si au moins ces intellectuels turcs, à l’origine de la pétition de pardon, pouvaient se retrouver en prison, on leur ferait plus crédit. Mais ils n’ont même pas ça à nous offrir pour qu’on puisse les chérir, les défendre et les croire.

Par ailleurs, il reste que notre esprit-de-géométrie, fort en gueule et fort du droit des Arméniens à réclamer justice pour un crime absolu, risque en ce cas-là de s’octroyer un rôle de vox populi, totalement et absolument Or, être le peuple, c’est savoir ce qui est bon pour lui. Et le savoir seul. Un savoir qui ne souffre aucune contradiction, ni contrariété. C’est que toute pensée omnipotente se pense dans une hiérarchie, refusant qu’un tiers ose ouvrir quelque perspective que ce soit vers la moindre altérité. Sois Arménien et tais-toi !

La rhétorique déployée par notre esprit-de-géométrie a l’allure d’un bel édifice, impeccable et solidement construit. Son discours a le mérite de rester cohérent avec ses a priori. Et nul ne saurait lui en faire grief. L’impression d’ensemble plaira forcément à celui qui n’aura pas le temps de s’interroger sur tel argument, ni  de s’informer sur tel autre. L’essentiel n’est-il pas de donner du foin à des lecteurs affamés de certitudes arrêtées ?

Or, il suffirait de révéler le caractère infondé d’un seul élément pour qu’un soupçon de malhonnêteté intellectuelle pèse sur toute la démonstration.

À commencer par cette phrase : « Découlent directement de cette stratégie l’idée d’initiatives telle que Biz Miassin ou Yavas Gamats ou la formule un peu mièvre selon laquelle « nous avons bu la même eau » dans lesquelles l’idée-maîtresse est que nous aurions tous souffert d’une violence d’origine tierce, sinon non identifiée. »

Pour qui a vu le film de Serge Avédikian, Nous avons bu la même eau, il est évident que le réduire au rappel d’une violence communément subie, c’est faire fi de son commentaire explicatif et du propos frontal tenu par son auteur à certains habitants de Solöz, où le mot génocide est mis en exergue comme un moment clé de leur histoire. Un film qui a le mérite de nous éclairer sur le formatage de la mémoire réalisé sur les citoyens turcs par leur État, durant plusieurs décennies, ce dévoiement éducatif des esprits dont je parlais plus haut. (Encore faut-il que les démonstrations comme celles de Monsieur Leylekian en tiennent compte).  Mais au-delà de son tournage, un film qui aura été visionné en Turquie même dès 2006, apprécié par Hrant Dink, et qui laissera une forte impression auprès de ces intellectuels dont Monsieur Leylekian veut ignorer la sincérité. Dès lors, on se demande bien pourquoi ce dernier ne mentionne pas l’impact de ce film pour finalement ne s’en tenir qu’à une critique sur son titre, ce qui laisserait penser qu’il n’aurait vu que lui.

Et puisque, Monsieur Leylekian cite à loisir les théories de Marc Nichanian, on s’étonne qu’il ne mentionne pas son invitation à Istanbul par ces intellectuels turcs crypto-négationnistes  pour des conférences autour des problèmes liés à l’historiographie génocidaire. Que je sache les maisons de la culture arménienne de France n’ont pas fait preuve d’une aussi grande ouverture d’esprit avec ces écrivains « arméniens » qui n’étaient pas de leur goût. L’histoire dira que c’est Serge Avédikian qui a essuyé les plâtres, tant en affrontant avec son film les sceptiques arméniens qu’en le présentant sur le terrain même de ces intellectuels turcs pestiférés. Force est de constater que ce film aura fait plus de chemin vers une prise de conscience de leur passé par certains Turcs que les propos à l’emporte-pièce de Monsieur Leylekian, que son titre lui plaise ou non.

Je m’étonne à mon tour que le Collectif Biz Myassine (et non Biz Miassin, comme il l’écrit) soit également réduit à la simple expression d’une souffrance partagée. On se demande où Monsieur Leylekian va puiser ses informations. On pourrait, pour le moins,  lui suggérer de lire l’article de Vilma Kouyoumdjian du 7 mai 2008 sur le site de France-Arménie pour savoir quel propos tient exactement Michel Atalay, co-fondateur avec moi-même de ce collectif. Mieux : d’interroger Monsieur Atalay lui-même. Que je sache, Michel Atalay qui s’est incliné à trois reprises devant le monument au génocide des Arméniens ne m’a jamais demandé de m’incliner à mon tour devant un monument similaire turc, si tant est qu’il en existe. Qu’attendre de plus d’un originaire de Turquie qui accepte en conscience d’accomplir ce geste symbolique ? Qu’il se flagelle ? Qu’il change de sang ? Qu’il gomme de sa mémoire, rien qu’en claquant des doigts,  les années de formatage subi ? Pour ma part, j’accompagnerai quelque Turc que ce soit sur le chemin de son intime révolution culturelle, fût-il seul contre les siens. Et ce n’est pas le doigt levé contre moi de Monsieur Leylekian qui m’en empêchera.

Ici, quitte à être trop long, je ne peux m’empêcher d’offrir au lecteur une citation éclairante, trouvée dans Les testaments trahis de  Milan Kundera (Folio, pp 204-205) :

« Sur la pensée systématique, encore ceci : celui qui pense est automatiquement porté à systématiser ; c’est son éternelle tentation […] : tentation de décrire toutes les conséquences de ses idées ; de prévenir toutes les objections et de les réfuter d’avance ; de barricader ainsi ses idées. Or, il faut que celui qui pense ne s’efforce pas de persuader les autres de sa vérité ; il se trouverait ainsi sur le chemin d’un système ; sur le lamentable chemin de l’ « homme de conviction » ; des hommes politiques aiment se qualifier ainsi ; mais qu’est-ce qu’une conviction ? c’est une pensée qui s’est arrêtée, qui s’est figée, et l’ « homme de conviction » est un homme borné ; la pensée expérimentale  ne désire pas persuader mais inspirer ; inspirer une autre pensée, mettre en branle  le penser… »

Il y aurait donc une pensée systématisante et une pensée expérimentale. Dans l’affaire qui nous occupe, je ne doute pas que le négationnisme de l’État turc et des millions de suiveurs qu’il a réussi à drainer derrière lui depuis des générations n’appartienne à la première forme. Mais je ne doute pas non plus que l’homme d’un certain parti évoqué au début n’ait un système en lieu et place de sa raison. Le syndrome du 30 février ne fait pas de notre homme un simple d’esprit, mais un « homme de conviction ». Aujourd’hui, le négationnisme constitue un enfermement. Et l’anti-négationnisme pas moins. Je laisse au lecteur le soin de placer les trente mille signataires de la pétition de pardon. Dans la pensée systématisante ou dans la pensée expérimentale ?  Et le film de Serge Avédkian, les interventions de Marc Nichanian, le Collectif Biz Myassine, l’association Yavas Gamats. Ou Ragib Zarakolu à ses débuts avec sa femme Ayse Nur. Sans oublier le journal Agos. Dans la pensée systématisante ou dans la pensée expérimentale ?

De fait, ces finesses gênent notre esprit-de-géométrie. Comme il déteste l’altérité et travaille en termes de catégories, il fourre dans les cases de son raisonnement même ce qui n’est pas appelé à y entrer. Car «  la vérité est dans les nuances » comme le proclamait Benjamin Constant. Ces nuances, entre les quatre signataires de la pétition de pardon, à savoir Ahmet Insel, Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu et Baskin Oran, sont faciles à constater au fur et à mesure qu’ils s’expriment ici ou là sur leur approche concernant le génocide. C’est que nous avons affaire à des pensées vivantes, pétries de doutes et de contradictions, animées par des rêves, à des citoyens profondément inscrits dans un contexte politique donné. De quel droit les Arméniens devraient-ils leur récuser le droit d’avoir des doutes, d’être pétris de contradictions et malgré tout d’avoir des rêves ? De quel droit leur enlèveraient-ils le droit d’aimer et de défendre le peuple auquel  ils appartiennent, quitte à se battre pour lui, à souffrir à cause de lui ? Il reste que certains veulent l’aimer dans une vérité niellée de mensonges (on accepte les massacres de 1915, mais on oublie allègrement les viols d’enfants, les rapts de biens, les convois vers la mort et j’en passe), quand d’autres veulent la vérité, rien que la vérité.

Ce que les Arméniens ont perdu avec le génocide ou ce que le génocidaire leur a ôté, c’est de considérer les Turcs comme des êtres humains à part entière. Chaque fois qu’un Arménien s’exprime sur les Turcs se dresse devant lui la figure figée des  bourreaux du passé.  Impossible de se défaire de cette peur, à moins d’une conversion humaniste du regard. Ce tic profond conduit à commettre forcément des erreurs d’appréciation, car le raccourci catégorique masque la personne même de son interlocuteur turc. Chaque Arménien balance entre une vigilance systématique et un appel intime à la confiance. Heureux les hommes comme Monsieur Leylekian qui ont choisi leur camp sans chercher à se compliquer la vie.

Doit-on rappeler aux Arméniens pressés que, pour certains Turcs, la sortie des somnolences nationalistes est toute récente ? Pour les uns, elle s’est déclenchée avec les actes de l’ASALA, pour les autres avec l’assassinat de Hrant Dink. Que les esprits, dans un pays aux tendances ultranationalistes, ont du mal à briser leur gangue idéologique. Que chacun se réveille à la conscience de l’histoire selon sa propre histoire. Il n’y a pas de commune mesure entre un Taner Akçam, un Ragib Zarakolu et un Baskin Oran ou un Ahmet Insel. On ne pourrait incriminer les retardataires que s’ils ne jouaient pas le jeu de leur conscience.  Mais qui a le droit de parler au nom de la conscience d’autrui, surtout quand cet autre se trouve dans un pays aussi peu « normal » que la Turquie ?

J’ai déjà dit dans un autre article ce que je pensais de l’usage fait par Cengiz Aktar du concept de  Medz Yeghern. Même si j’ai été, avec d’autres, à l’origine de la lettre de remerciement. Bien sûr, je ne place pas Baskin Oran sur le même plan qu’une Ayse Günaysu, dont nous avions, sur le site Yevrobatsi.org, publié en son temps les mots de pardon autrement plus francs, plus directs, plus courageux que ceux des intellectuels turcs en question. Mais je retiens, qu’en dépit des propos scandaleux d’un point de vue objectif tenus par Baskin Oran (un de ces intellectuels, avertis s’il en est, que la masse de documents sur les faits sanglants de 1915 ne parvient pas à rendre « fou »), ou de ceux plus finassiers d’un Ahmet Insel, la pétition de pardon a déjà eu, d’une manière ou d’une autre, avec les risques que cela suppose, un impact certain au sein de la société civile turque. Par rapport au black-out total auquel nous nous heurtions dans les années soixante,  même si l’attente fut longue, aujourd’hui l’épine de « l’affaire arménienne » est définitivement dans le pied de la Turquie. Les propos de Baskin Oran ne plaisent pas à certains Arméniens qui se sentent frustrés par rapport à la vérité historique, mais bon an mal an, ils « travaillent » ici ou là les esprits. L’homme s’en prend au kémalisme et voici que Monsieur Erdogan fait de même aujourd’hui. Des mots, disent les sceptiques. Oui, mais pas n’importe lesquels et ne sortant pas de n’importe quelle bouche. Et voici aussi qu’une actrice turque, Pelin Batu, déclare tout de go à la télévision turque que « les événements de 1915, c’était un génocide ». Un courage qui ne fera pas rougir Monsieur Baskin Oran mais qui incitera les velléitaires à franchir le pas.

Enfin, ce serait une erreur de croire que ces intellectuels n’étaient que quatre à lancer cette pétition. On sera bientôt surpris d’apprendre qui était derrière elle. Peut-on penser un seul instant que les milliers de personnes qui ont assisté aux funérailles de Hrant Dink, et surtout ces jeunes dont on voit les portraits dans le dossier du Monde 2, soient ensuite rentrés chez eux pour jouer au tavle ? Ces quatre intellectuels, connus comme auteurs, professeurs ou éditorialistes, pour exposés qu’ils fussent, avaient moins de risques d’être jetés en prison que des jeunes qui auraient pris cette initiative seuls.  D’ailleurs, comment ces quatre mousquetaires de la vieille école auraient-ils pu mettre en place un site pour leur pétition et surtout contrer les hackers négationnistes sans l’aide de personnes plus averties qu’eux, en l’occurrence ayant l’âge des nouvelles technologies ?

Qu’on me comprenne. Monsieur Leylekian parle juste quand il oppose au négationnisme officiel les répliques qu’il mérite dans les instances où il « exerce ». Devait-il pour autant lancer à la figure de Monsieur Baskin Oran : « Et bien oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents… » ? J’essaierai de montrer, une autre fois, pourquoi, pour ma part, je ne l’aurais pas fait.

Denis Donikian, écrivain, dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Éditions actual art, Erevan, 2008)

PS. Pour prévenir l’usage que pourraient faire de ce texte des personnes mal intentionnées, l’auteur rejette toute responsabilité pour toute utilisation partielle ou tronquée qui en serait donnée, sauf en cas de reproduction in extenso, ce post-scriptum compris.

10 mars 2009

Vient de paraître : VERS L’EUROPE, du négationnisme au dialogue arméno-turc

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Viennent de paraître, les chroniques affichées dans Yevrobatsi.org depuis quatre ans. Aux éditions A d’Arménie.

Rédacteur en chef de Yevrobatsi.org, site créé, en 2004, dans le but de rappeler le génocide arménien au bon souvenir d’une Turquie négationniste désireuse d’entrée dans l’Union européenne, Denis Donikian va rédiger plusieurs dizaines de chroniques dans ce sens, sans pour autant négliger de porter la critique dans son propre camp, à savoir la diaspora arménienne et l’Arménie même, pour fustiger les dérives de l’intolérance et les arrogances du fanatisme. Il n’aura de cesse de tirer les leçons du génocide pour promouvoir un « vivre ensemble » cher à Hrant Dink, journaliste assassiné en janvier 2007 à Istanbul. Ses chroniques reflètent un travail de réflexion à l’œuvre, évoluant d’une critique radicale du négationnisme vers une démarche de rapprochement arméno-turc qui se conclura par un dépôt de gerbes unitaire entre Turcs et Arméniens au pied de la statue du Père Komitas à Paris en 2007.
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ISBN : 978-9939-816-00-5
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Prix de lancement : 13 euros port compris. S’adresser à l’auteur :

denisdonikain@gmail.com

Ou à la Librairie Samuelian 51 rue Monsieur le Prince Paris, 75006
Tél. 01.43.26.88.65
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EXTRAIT :
Au nom de tous les miens, pardon Monsieur Erdogan !

» Il appartient aux Arméniens de faire
des excuses à la Turquie suite à leurs allégations erronées
de génocide pendant la première guerre mondiale. »
a déclaré lundi 11 avril 2005, M. Recep Tayyip Erdogan, au cours de sa visite officielle en Norvège.
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Ces enfants arméniens qu’on enterra vivants pas centaines remuent encore sous la terre autour de Diarbékir pour vous demander pardon. Ces déportés torturés par la soif que vos gendarmes attachaient face aux rivières ou promenaient le long des fleuves en leur défendant d’approcher ne sauraient faire moins eux aussi que d’implorer votre grâce. Au nom de ceux qui se sont jetés dans les flots pour s’y noyer en apaisant leur soif ou de ceux qu’on fit boire aux rivières souillées par des cadavres arméniens, je vous demande pardon. « Pardon ! » auraient dit ces enfants arméniens, sans père ni mère, qu’on vendait pour deux médjidiés, soit 1,20 euro, sur les marchés d’Istanbul, capitale ottomane. Ces filles qu’on passait aux soldats vous demandent elles aussi pardon d’avoir été violées ou d’avoir peuplé les harems de vos pères. On aurait pu aussi exiger de Madame Terzibachian d’Erzeroum de vous demander pardon pour avoir témoigné au procès Tehlirian en racontant comment à Malatia les femmes virent leurs époux tués à coups de hache avant d’être poussés dans l’eau et comment leurs bourreaux vinrent choisir les plus belles, transperçant de leur baïonnette celles qui s’y refusaient. Mais Madame Terzibachian n’étant probablement plus de ce monde, je vous demande pardon à sa place d’avoir porté l’accusation contre le soldat qui trancha la tête de son propre frère sous les yeux de sa mère aussitôt foudroyée, et qui jeta son enfant pour la seule raison qu’elle le repoussait. Pardon de vous avoir offensé au nom des Arméniennes de Mardin dont on déshonora les cadavres encore frais. Les Arméniens qu’on jeta par centaines dans les gorges du lac de Goeljuk, non loin de Kharpout, selon ce que le consul américain nous en a rapporté, s’excusent par ma bouche d’avoir porté atteinte à votre honneur que leur mort accuse les Turcs de les avoir acculés dans une nasse avant de les égorger. Je vous fais grâce de ces restes humains qu’on dépouilla de tout, de leurs maisons, de leurs biens, de leurs vêtements, de leurs enfants, et ces enfants de leurs propres parents, de leur innocence, de leur virginité, de leur religion, de l’eau qu’on boit quand on a soif, du pain quand on a faim, de leur vie autant que de leur mort, de leur paysage familier et de la terre de leurs ancêtres… De tous ces gens me voici leur porte-parole, ils parlent en moi, je les entends agoniser dans mon propre corps, pour vous demander pardon d’avoir existé, pardon d’avoir été trompés, turcisés, torturés, ferrés comme des chevaux, violés, égorgés, éviscérés, démembrés, dépecés, brûlés vifs, noyés en pleine mer, asphyxiés, pour tout dire déshumanisés… Car vous n’êtes en rien responsable des malheurs absolus que vos frères inhumains firent subir aux nôtres, frères humains trahis dans leur humanité. Non, l’histoire de vos pères n’est pas votre histoire. L’histoire de la Turquie ne naît pas sur ces champs de cadavres arméniens. Et pourquoi donc supporteriez-vous les péchés de vos pères ? Qui oserait vous faire croire que ces maisons désertées par les Arméniens ont été aussitôt habitées par les vôtres ? Que des villages entiers, vidés de leurs habitants naturels, ont été occupés par les vôtres, au nom d’une légitimité illégitime ? Que la ville de Bursa comptait 77 000 Arméniens durant la période ottomane, plus que deux au premier recensement ? Que les richesses de ces Arméniens pourchassés, déportés, anéantis aient nourri ces prédateurs qui furent d’une génération dont vous ne fûtes nullement engendré, Monsieur Erdogan. Il faut que les Arméniens s’excusent d’avoir été là où vous n’étiez pas encore. Qu’ils s’excusent d’avoir proclamé depuis 90 ans, d’une manière ou d’une autre, par des livres ou de vive voix, par leur mort sur les chemins du désert ou leur vie dispersée aux quatre coins du monde, que le génocide arménien est et sera toujours le fond noir de l’identité turque.

Avril 2005

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